« Piano déglingué » et « silement » au récital de Jan Lisiecki… Vraiment ?

par Alain Brunet

Que s’est-il donc passé à la Salle Pierre-Mercure, dimanche dernier? Si l’on s’en tient à la critique de La Presse mise en ligne le lendemain, le piano se serait « déglingué » en fin de première partie, sans compter un « silement » perçu en début de concert. Vraiment? Selon les organisateurs du concert et le gestionnaire de la salle présents sur place, rien n’est moins sûr.

Ainsi, le récital du pianiste canadien Jan Lisiecki a donné lieu à des perceptions très positives pour la plupart, sauf exceptions à commencer par celle de La Presse, pendant que d’autres authentiques connaisseurs ont beaucoup apprécié cette prestation sans pause aucune – en excluant l’entracte.

«  Les moyens sont extraordinaires, le musicien se tirant sans encombre d’un programme exigeant malgré, comme l’an passé avec Lucas Debargue, des aigus du piano qui se sont déglingués en milieu de première partie. Malgré un silement intermittent en début de concert… », pouvait-on lire dans La Presse.

On se souviendra que le récital du pianiste français Lucas Debargue, donné en avril 2025 avait fait l’objet d’une critique virulente de l’instrument fautif dans Le Devoir contrairement au compte-rendu La Presse proche de la dithyrambe malgré l’irritant aussi soulevé en quelques mots à la fin d’un paragraphe.

L’auteur de ces lignes se souvient fort bien de cet épisode, présent à ce concert comme à celui de dimanche dernier. Si je fus d’accord avec l’évaluation de La Presse l’an dernier, il n’en est rien pour la prestation que le critique n’a visiblement pas appréciée. Personnellement, je n’ai perçu aucun excès de « confort », ni manque de profondeur et de recherche dans la préparation du pianiste. Bien au contraire.

Mais, jusque là, respectons les perceptions des experts, l’objet de ce texte n’étant pas tant de comparer les ressentis sur le jeu pianistique ou la valeur esthétique ou musicologique qu’on lui accorde, mais bien de mettre en lumière un facteur objectivement observable : le piano en tant que tel, évalué dimanche par la critique.

Mais d’abord, revenons en 2025. À l’instar des quotidiens montréalais en avril 2025, j’avais bien observé l’accord déficient du piano, en partie induit par le jeu violent de Lucas Debargue en première partie, puis en deuxième. Et puisque cet interprète est profondément atypique et se permet des libertés que d’aucuns considèrent souvent inacceptables, j’avais d’abord cru à un acte presque délibéré, et cette violence du jeu avait eu raison de la justesse du piano sans que son utilisateur ne s’en formalise. En ce qui me concerne, la beauté de ce récital avait été légèrement altérée et… à peu près personne ne s’en était formalisé sauf Le Devoir – assure-t-on du côté de la société de concert Pro Musica qui présentait le concert.

Le piano évalué par Charles Richard Hamelin, Louise Bessette et Daniel Mercure

Néanmoins, Pro Musica et la direction de la Salle Pierre-Mercure avaient pris cette critique très au sérieux et décidé d’examiner l’instrument en profondeur.

Guy Vanasse, directeur général de l’amphithéâtre, résume :

« En tant que directeur général, j’ai immédiatement réagi et mené une enquête interne pour bien comprendre ce qui s’était passé. J’avais appris que notre accordeur de piano habituel s’était déclaré non disponible à la dernière minute et avait été remplacé par une dame de l’Université McGill, qui vint effectuer des retouches sur l’accord du piano à l’entracte. Malgré son intervention, le piano était resté assez faux pour la deuxième moitié du concert, avec les résultats que l’on sait.

« J’ai alors réuni mon personnel pour bien comprendre ce qui s’était passé. J’ai décidé sur le champ de réagir afin de comprendre et surtout afin d’éviter la répétition d’une telle situation.  J’ai immédiatement mis sur pied un « comité d’experts » à qui j’ai demandé de venir essayer notre piano Steinway & Sons. J’ai choisi 3 pianistes de renom : Louise Bessette, Charles Richard Hamelin et Daniel Mercure, pianistes d’envergure internationale et avec des « spécialités » différentes. Ils sont venus, individuellement, chacun leur tour et sans se consulter en amont, pour faire l’essai de notre piano pendant une demi-journée chacun, question d’être être en mesure de véritablement tester notre piano (mécanique, son etc).  Aucun n’a condamné le piano. Personne ne m’a dit ‘Jetez votre piano, il n’est plus bon malgré son âge (1991)’.Les experts nous proposaient plutôt des réparations-ajustements mécaniques et esthétiques. Il fallait selon eux équilibrer le son entre les différents registres, rendre plus uniforme le touché et la qualité sonore. »

Réfection du piano par Piano Technique Montréal

Guy Vanasse a ensuite embauché 2 experts artisans de la firme Piano Technique Montréal, mandatés pour procéder à une inspection technique du piano, en sus des rapports d’experts dont il disposait déjà. Le directeur général a aussi exigé un plan d’action afin d’optimiser la qualité et la durée de vie du Steinway & Sons de la Salle Pierre-Mercure.

Les tâches à accomplir étaient les suivantes, voici le devis en italique:

Restauration du clavier : Restauration des mortaises de touches. Pour ce qui est des revêtements (certaines touches « croches » selon la description des pianistes), nous pourrions essayer de réparer la dizaine de touches concernées, quitte à aller ensuite vers un remplacement complet avec le matériau haut de gamme que Steinway utilise sur les instruments « performance » si ce n’est pas un succès

Réglages et entretien général : Trois jours de travail (deux techniciens). Les pivotages des marteaux présentaient trop de friction, la synchronisation des étouffoirs devait être perfectionnée, les réglages devaient être revus, etc.

Réparations esthétiques du meuble : Une journée et demie de travail, afin d’améliorer l’aspect visuel. Noter que c’est une alternative beaucoup moins coûteuse et appropriée selon nous à une restauration complète en atelier, à considérer à long terme lorsque cela sera pertinent.

Remplacement du banc : Un des bancs inspectés est très abîmé et inconfortable; nous conseillons un banc hydraulique pour plus de confort et de flexibilité.

Après quoi les réparations furent effectuées, et le piano avait « retrouvé toute sa splendeur », du moins si l’on s’en tient au blogue de Piano Technique Montréal.

Et… re-fausses notes?

Dix mois après cette défaillance observée par les deux critiques patentés des quotidiens montréalais, silement et fausses notes dans les aiguës auraient de nouveau jailli, c’est du moins ce qui a été observé par La Presse. Rapporté par un ami, un seul spectateur assis aux premières rangées s’en serait aussi plaint vaguement, par personne interposée – après la publication du texte ?

Alors? Qui avait les oreilles les plus justes en ce dimanche 22 février ? On aurait pu spéculer et passer à un autre sujet mais, cette fois on a pu bénéficier d’un enregistrement du concert et, conséquemment, réécouter attentivement cette fin de première partie supposément problématique. L’enregistrement a été soumis à quelques oreilles, à commencer par celles du directeur général de la Salle Pierre-Mercure, flûtiste classique ayant œuvré longtemps en tant qu’interprète avant de se tourner vers la gestion des arts de la scène et la direction de l’amphithéâtre dont il est ici question.

Et? Personne n’a identifié de fausses notes patentes, au pire un minuscule dérèglement tout à fait normal après l’exécution passionnante d’une œuvre particulièrement musclée du grand compositeur argentin Alberto Ginastera, en fin de première partie. Personnellement, j’ai écouté plusieurs fois cet enregistrement, et je n’ai entendu ni silement ni piano déglingué. Au pire, une minuscule altération en fin de première partie, parfaitement normale dans un tel contexte. Ni mieux ni pire que tout piano de concert d’excellente tenue.

Guy Vanasse, également, s’inscrit en faux contre l’évaluation de La Presse.

« J’ai entendu un piano avec une qualité sonore renouvelée. Les basses sont riches et veloutées. Les aiguës respirent, elles ont gagné en qualité. Le pianiste (Jan Lisiecki) a été en tout temps en pleine maîtrise technique. Les notes jouées en haute vitesse étaient d’une grande limpidité. Le volume sonore du piano était saisissant et les couleurs du son étaient impressionnantes. Puisque le répertoire choisi par le pianiste était d’une grande difficulté technique et artistique, le piano a été sollicité techniquement et musicalement (couleurs). D’après moi, l’instrument a répondu parfaitement à mes attentes et SURTOUT aux attentes du soliste invité. Jamais, à aucun moment, personne n’a remarqué un problème d’accord ! J’ai écouté l’enregistrement du concert plusieurs fois, je cherche encore les fausses notes et les vibrations indues. »

Voici en outre ce qu’en dit Allan Sutton, l’accordeur du piano en service le 22 février dernier, dans un échange courriel avec le DG de Pierre-Mercure :

« Le piano a été accordé en matinée, avant la répétition du pianiste. À la suite de cette répétition, un second accord a été réalisé afin d’assurer une stabilité optimale pour le concert. Le pianiste s’est alors montré très satisfait de l’instrument et de sa réponse. À votre demande, je suis demeuré sur place à l’entrée du public et j’ai effectué quelques retouches à l’entracte. Celles-ci étaient normales dans le contexte d’un concert aussi exigeant, comportant un répertoire très percussif, et ne présentaient rien d’anormal. Il convient également de mentionner que, dans les jours précédents, le piano avait fait l’objet d’un travail approfondi au niveau mécanique ainsi que d’une harmonisation soignée. L’ensemble de ces interventions a permis d’offrir un instrument musical, stable et nuancé, dans lequel le pianiste a pu se sentir pleinement à l’aise et libre dans son interprétation. »

La perception du critique, soit un clavier s’étant « déglingué » dans les aiguës, ainsi que le silement observé s’oppose donc à une presque totalité d’avis contraires. Enfin… Petit détail de la vie? Pour le public mélomane, bien sûr, personne n’est parfait, nous avons tous et toutes des biais inconscients (ici celui du piano déficient de l’an dernier?) qui peuvent masquer la réalité. Pour la réputation d’une salle et d’une société de concert vulnérables au financement public ou privé, c’est une autre histoire.

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