L’ascension d’Apashe n’est pas terminée, on le verra assurément triompher dans les arénas et les stades. Mais, jusqu’à ce jour, l’altitude atteinte cette semaine à la Maison symphonique le positionne désormais parmi les fleurons de notre pop culture. Oui, le mec est d’origine belge et oui il est un vrai Montréalais depuis 14 ans y ayant précisé sa démarche en tant que créateur.
Pouvant compter sur une sonorisation optimale, en symbiose avec l’Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de Dana Gilbert, ainsi que les Choeurs des ptits chanteurs de Laval dirigés par Philippe Ostiguy, Apashe a ravi la presque totalité des humains présents pour ce conte électro-symphonique.
Le rappeur Wasiu et les voix d’Ymir, Geoffroy, Kroy, Lia Kuri, Cherry Lena et Alina Pash ont été mis à contribution pour interpréter les versions modifiées d’un répertoire pop différemment enregistré à l’origine.
Ces artistes ont chacun.e une personnalité vocale qui leur est propre, je retiens personnellement les solides prestations de du Montréalais Ymir, chanteur masqué et enclin à la dark pop, la Montréalaise Cherry Lena dont le superbe grain de voix et la dégaine sur scène la démarquent clairement des autres, ou encore l’Ukrainienne Alina Pash, de Kiev, venue sur scène avec un cortège de chanteuses rompues au chant choral d’Europe de l’Est et exprimant la posture sensible d’un peuple survivant sous les bombardements russes.

Plus précisément, le programme s’est amorcé par une ouverture inspirée des musiques classiques fin 19e début 20e, musique dont le commun des mortels connaît les codes mis de l’avant par Hollywood depuis près d’un siècle.
Devil May Cry était aussi une autre pièce instrumentale dramatique au sens cinématographique, assortie d’une voix préenregistrée (?!) , d’effets choraux aussi simples que spectaculaires, de salves de cuivres et de bois, de motifs harmoniques élémentaires côté cordes et d’un piano romantique joué à l’origine par le pianiste néoclassique Sofiane Pamart.
Puis Lia Kuri (Kurihara de son vrai nom), Américaine transplantée à Montréal, fut la première chanteuse invitée à s’exprimer devant ce public gonflé à bloc par le dialogue entre la soliste et les chœurs sur un rythme housy. Jolie voix, élégance pop. C’était la chanson Kryptonite, précédée d’une exécution instrumentale de King, dans le même esprit que l’ouverture.
Le quatrième tableau était constitué d’un fondu enchaîné de Oratores. interprétée par Ymir, excellent contre-ténor pop YMIR, suivi d’une intervention encore très simple au grand orgue et d’un élan orchestral conclue sur un rythme dubstep et des voix chorales exaltées pour Requiem soudée à Catch Me et Work dans un mashup imaginé par Apashe et orchestré de concert avec Hugo Bégin.
Le cinquième tableau met en en lumière le rappeur et chanteur montréalais Wasiu et les voix chorales au féminin, dans autre mélange intégré des pièces Human, More More More et Legend. Encore là, on observe la fusion des rythmes synthétiques et des percussions jouées par les musiciens de l’OSM. On se dit alors que TOUS les beats synthétiques au programme pourraient être reproduits pas des humains, comme on l’observe dans le jazz.
Le sixième segment inclut Revenge of the Orchestra, Contraband et Never Change, amalgame on ne peut plus synth pop symphonique, conçu pour l’occasion et chapeauté de nouveau par le doué Ymir.
Le septième tableau est précédé d’une première intervention parlée d’Apashe qui, du centre de l’orchestre où il opère, nous confie que ce spectacle est son plus calme et son plus intelligible, avant de nous révéler avoir un faible pour la quatrième symphonie de Tchaïkovski… dont nous aurons droit à un extrait du finale, portant une mélodie traditionnelle des pays de l’Est. Pas sûr que ce soit une bonne idée, car on devine ici que le compositeur électro use essentiellement des effets connus des œuvres qu’il a étudiées.
Le huitième tableau est court, post-romantique, ponctué par le grand orange, peu imaginatif, c’est Rise at Nightfall.
La neuvième séquence, enchaînement de Dead et Rain, joliment mené par Kroy (Camille Poliquin de Milk & Bone).
La dixième étape est encore et toujours néo-romantique/ pré-moderne, échafaudée sur un beat jungle/ drum’n’bass qui lui confère son actualité.
La dixième et la onzième station sont des créations pour orchestre symphonique: Sunday Night, orchestration easy listening posée sur un beat jungle et ponctuée par les timbales, puis Protagonist, dont les voix sont préenregistrées et dont les cordes génèrent un effet disco.
Précédés de salves des trombones et des tubas, Geoffroy, un autre chanteur d’ici comme on le sait, fait son apparition pour l’interprétation de Distance. Typique pop d’aujourd’hui avec prolongements orchestraux avec une finale aux cordes proéminentes.

La suite est plus triste, le moment le plus touchant de la soirée. Des chœurs féminins déambulent dans les allées et montent sur scène pour entourer la soliste Alina Pash, proche collaboratrice d’Apashe (AlinApash?!), excellente chanteuse, engagée pour sa patrie, nous révélant que son employeur est bravement venu à Kiev pour en ressentir la guerre. Le chant choral conserve ici son exotisme pour les Occidentaux que nous sommes, l’effet est massif lorsque les chants sont soutenus par un breakbeat de tempo moyen.
La quatorzième station s’amorce par Lord & Master , encore post-romantique de facture, musclée à souhait dans un passage carminaburanesque assez réussi, et I’m Fine met en relief ma chanteuse préférée de la soirée, Cherry Lena, la plus spéciale de toutes en ce jeudi soir d’octobre. Le timbre, la dégaine, la posture, tout y est.

La quinzième étape est instrumentale, très hip-hop pour le rythme et les machines, très romantique pour les harmonies, avec des vagues de chant choral en fin de parcours, on y réunit Lacrimosa et Dies Irae.
Le poème électro-symphonique se conclut dans une seizième partie classico hip-hop, soir Majesty que Wasiu a enregistré avec Apashe, venu le retrouver au devant de la scène pour nous y faire la révérence.
Les rappels seront nombreux.
Apashe m’a impressionné au tournant de la décennie, on m’avait branché sur l’album Renaissance, sorti en 2020 et usant d’effets orchestraux à travers une pratique de composition/production électronique. Je n’ai cessé de m’y intéresser depuis.
Pourquoi donc ?
Dans la très grande majorité des cas, les mondes de l’électronique et de l’orchestral fusionnent peu ou mal et Apashe propose une signature où les deux mondes peuvent dialoguer jusqu’à la fusion. Depuis la fin de la précédente décennie, il a progressé avec des orchestres d’une soixantaine de musiciens. Il s’est produit sur scène avec de petits ensembles, puis avec un orchestre plus considérable dans le contexte d’événements spéciaux. Son premier triomphe de masse devant le public montréalais fut observé au Festival International de Jazz de Montréal à l’été 2024. Tout un effet WOW.
Deux ans plus tard, Apashe se produit avec le meilleur orchestre symphonique au pays, avec des légions de choristes. Dans ce contexte, ce qui reste de la facture électronique est plutôt mince, sauf pour le rythme. Personnellement, j’en aurais pris davantage en textures électroniques pour ainsi étoffer le dialogue avec l’orchestre. Et je souhaite qu’Apashe mette éventuellement un peu moins de sucre dans son café. Qu’il écoute les arrangeurs plus modernes, Jules Buckley et autres Blair Thomson dont les concepts orchestraux vont beaucoup plus loin que les siens.., sauf bien sûr cette dimension électro-symphonique dont il est actuellement LE protagoniste.
Au-delà de toutes considérations, Apashe s’impose à Montréal, en Occident, sur Terre. Pas moins de trois soirs à guichets à peu près fermés aux côtés de l’OSM à la Maison symphonique, voilà un argument massue.
PHOTOS par Antoine Saito pour l’OSM























