Au programme pour cette deuxième soirée, deux concerts on ne peut plus dissemblables. Le premier regroupait deux guitaristes classiques, aux instruments à frettes asymétriques pour les rendre microtonaux, et deux chanteuses, alto et soprano. Le second présentait Érick d’Orion – habituellement seul avec ses machines bruitistes ou peut-être un acolyte rythmicien – au pupitre de direction entouré de cinq musiciens: batterie, basse et guitare électriques, trompette et synthétiseurs.
En lever de rideau, la compositrice et chanteuse Geneviève Ackerman nous a brièvement expliqué comment chanter et jouer en intonation juste (système selon lequel la gamme fait 22 notes au lieu de 12) incitait davantage les instrumentistes comme les vocalistes – plutôt que de travailler individuellement leur son – à rester plus ouverts et en léger déséquilibre, ce qui permet de mieux rejoindre les autres musiciens et d’arriver à cette complicité sans laquelle il est bien difficile de parvenir à l’ineffable magie recherchée.
La démonstration de la chose à laquelle le quatuor s’est ensuite livrée n’avait rien de rébarbatif. Bien au contraire. Même si la microtonalité n’est pas évidente au départ, on s’y fait rapidement tant les sonorités à la clé ont quelque chose de singulièrement charmeur, presque exotique, et, oui, d’ineffable.
La qualité des textes du poète Frédérik Dufour, à la fois simples et sentis, donne une dimension supplémentaire à cette musique. On adopte presque une attitude de recueillement en l’écoutant tant elle est délicate.
J’avais eu la chance d’entendre la formation l’hiver dernier à la chapelle Saint-Louis de l’église Saint-Jean-Baptiste, et c’est avec le même ravissement que j’ai renoué avec cette ambiance rêveuse et intimiste hier. Et j’en reprendrais bien encore.
C’est à l’occasion d’une résidence de création au Centre d’expérimentation musicale situé à Saguenay qu’Érick d’Orion a conçu le spectacle et le disque Mes fantômes. Aussi, les musiciens qui ont participé à l’enregistrement sont-ils tous – Marie-Pierre Brasset, elle-même compositrice, aux synthés, Émile Boucher Cloutier à la batterie, Stéphane Beaulieu à la basse électrique, Nicolas Gobeil à la trompette et Michel Potiron à la guitare électrique – des natifs du Saguenay. Au concert d’hier, c’est le Montréalais Bernard Falaise qui officiait à la guitare.
Dans un long préambule, Érick nous a d’abord exposé de quel ordre étaient ses fameux fantômes. Grosso modo, il s’agit de toutes les influences, conscientes ou non, qui l’ont marquées et qui ressurgissent dans son travail. C’est le matériau de la première pièce, Spectres, laquelle dure une vingtaine de minutes. Celle-ci commence d’ailleurs sur les chapeaux de roues. C’est musclé en diable. Il y a même un solo de batterie à peine dix minutes après le début. Le magma sonore mêle rock, avant-rock, drones aux textures âpres et ambiances de cinéma, et comme il se doit, il est hanté.
Ses musiciens, comme il s’est plu à nous le dire, ne sont pas que de simples exécutants, ils ont eux aussi leurs propres fantômes qui peuvent se manifester lorsqu’ils jouent. Aussi, le second morceau, Ectoplasme, se composait-il de pièces « fondatrices » pour chacun d’eux. Ça allait de la passacaille de Johann Sebastian Bach interprétée par Carl Craig à une danse de Bartok en rythme bulgare, en passant par Jimi Hendrix. Le résultat ? Une courtepointe aussi vitaminée qu’imprévisible alternant joyeusement les rythmes et les ambiances.
La dernière pièce, Traces, faisait en quelque sorte le résumé de tout ce qui avait précédé. Et chose sûre, compte tenu de l’enthousiasme des spectateurs réunis au théâtre La Chapelle, le tout a été fort apprécié.
Photo du concert de mars 2026 à la Chapelle Saint-Louis























