Le spectacle final du Festival Opér’Actuel 2026, présenté par Chants Libres, avait lieu hier (mais est également repris aujourd’hui 26 septembre à 15h et a 19h30). La formule du spectacle n’est pas nouvelle en soi : une sorte de showcase d’extraits de plusieurs opéras contemporains en cours d’écriture. Opér’Actuel, avant sa transformation en festival biennal d’une semaine, était un rendez-vous, lui aussi biennal, d’un seul grand événement comme celui d’hier, répété sur deux jours. En résumé, on a conservé la formule et on lui a ajouté d’autres événements sur toute une semaine. Voilà.
Hier, donc, on nous proposait de découvrir six works-in-progress d’opéra contemporain/expérimental/théâtre musical. Tous ces termes sont appropriés car la vastitude de genres et d’approches était impressionnante. La soirée a commencé à l’extérieur du Centre Calixa-Lavallée (dans le Parc Lafontaine), où l’audacieuse Sarah Albu (qui était également la curatrice, programmatrice et metteure en scène de la soirée) nous offrait une sorte d’expérience happening dans laquelle elle haranguait le public à qui elle demandait parfois de se frotter, de sauter, de crier à tour de rôle devant elle, cris qu’elle répétait exactement (j’ai tout de suite pensé à Marina Abramović), ou encore d’imiter des cris d’animaux, dont des girafes homosexuelles. Tout cela flanquée de deux musiciens largement impassibles de l’ensemble Paramirabo (Jeffrey Stonehouse et Krystina Marcoux), accoutrés comme des Men in Black genre Glam-Goth. Les passants occasionnels n’en revenaient pas. Albu se donne sans compter dans ce genre d’aventure, et il faut lui lever notre chapeau. Mais, finalement, cette pièce signée de la Brésilo-Danoise Marcela Lucatelli et intitulée Songs of Survival : A Manual for Life relevait plutôt du théâtre dadaïste que de l’opéra (il n’y avait pratiquement pas de chant).
Cela dit, la perfo ludique et bon enfant a eu l’avantage de mettre les spectateur-ices dans un état d’esprit accueillant et souriant pour le reste du programme, qui s’est déplacé dans la salle Paul-Buissonneau.
L’œuvre suivante m’a tout de suite plu. Je suis fan de science-fiction, et j’apprécie que ce genre littéraire trouve de plus en plus sa place dans la création savante contemporaine. Beneath, de Jean-François Daigneault, raconte les derniers instants de la dernière personne humaine sur une Terre dévastée, avant de transférer sa conscience dans un ordinateur quantique, et d’y retrouver sa partenaire, déjà ‘’intégrée’’. Avant de faire le saut virtuel, la protagoniste laisse des instructions à un robot qui aura pour tâche de reconstruire l’histoire humaine, en y effaçant toutes haines, les discriminations, etc. La musique de Daigneault est agréable, moderne mais chantante, picturale et expressive. Le texte est déployé dans un mélange de chant et de narration théâtralisée.
L’opéra suivant était le plus conventionnel de la liste. GIANTESS, de la Canadienne (installée à Londres) Victoria Bernath, explore une partie de la vie de l’artiste surréaliste Leonora Carrington, longtemps internée dans un asile. Sur une musique prévisiblement moderniste, la compositrice et librettiste explore l’idée de folie et de création originale. À noter que Bernath joue également de l’alto dans la partition, et que parfois même, elle chante, en jouant. Le meilleur moment de l’opéra est survenu d’ailleurs quand Bernath interagissait et dialoguait avec le personnage de Leonora (très bien campé par Marie-Annick Béliveau), avec son instrument.
Suivait ce qui s’est révélé être mon coup de cœur de la soirée : Opéra Laurentien de Gabo Champagne, sur un livret de JJ Houle. La langue québécoise est ici instrumentalisée de façon pleinement réussie, contrairement à quelques essais que j’ai déjà entendus ailleurs, où le résultat semblait artificiellement plaqué. Placés dans un contexte de parents qui se plaignent que leur enfant ne dort pas la nuit (la nuitte), les mots, authentiques (jama pour jamais, charcher pour chercher) sont fusionnés à des onomatopées et autres techniques vocales élargies pour créer une trame étonnante de vivacité et de cohérence. La musique de Gabo est une fusion brillante de couleurs trad et de modernisme expressionniste. Tous les opéras présentés, je l’ai dit, sont des œuvres en construction. Certaines ne seront peut-être jamais réalisées concrètement. En ce qui me concerne, Opéra Laurentien est l’un de ces travaux lyriques qui mérite le plus de se rendre au bout du processus. Bravo.
Peste Bianca est une création de la Mexicaine Daniela Falcon. Une sévère critique à la fois de l’industrie du ‘’bien-être’’, poussée par le secteur pharmaceutique, et abrutissante de superficialité, tout en étant la source de la prolifération de drogues addictives (les opioïdes). La mise en scène comprenait la vidéo d’une jeune femme assez caricaturale des années 60, et la présence sur scène de Sarah Albu, déguisée en chimiste. Le caractère cynique de l’œuvre faisait rire, mais pas autant que la moustache d’Albu qui décollait sans cesse.
La dernière présentation était celle de CARE d’Erin Gee (musique) et Laurence Dauphinais (livret). On y voyait deux ovules (interprétés par Gee et Dauphinais) qui se questionnent sur leur réel désir de sortir dans le monde. Le dispositif requis était le plus imposant de tous : l’ensemble Paramirabo au complet et un chœur rapatriant toustes les solistes de la soirée. La musique m’a semblé un peu anonyme, sauf pour les fortes impressions laissées par le traitement des voix chorales, qui créaient une sorte de bain sonore hallucinant, enveloppant le texte récité avec puissance par Dauphinais (et parfois chanté par Gee).
Saluons bien haut l’excellence des artistes en présence. L’ensemble Paramirabo formé de Jeffrey Stonehouse aux flûtes, Gwénaëlle Ratouit aux clarinettes, Hubert Brizard au violon, Viviane Gosselin au violoncelle, Romain Pollet au piano et Krystina Marcoux aux percussions. Les solistes vocaux : Marie-Annick Béliveau, Sarah Albu, Émilie Versailles, Virginie Mongeau, Liz Lima et Clayton Kennedy. Stephen Mulligan, solide, était à la direction.
Au-delà des ressentis de tout un chacun devant chaque oeuvre (mes préférences ne seront probablement pas les mêmes que vous ou d’autres, et c’est la beauté de la chose), Opér’Actuel, autant dans sa formule showcase traditionnelle que Festival, vient de démontrer sa pertinence, ne fut-ce que pour stimuler et soutenir de nouvelles créations archi branchées sur le monde contemporain et permettre au public d’y goûter, ne fut-ce que quelques minutes.
Prochain rendez-vous (après les deux représentations supplémentaires d’aujourd’hui) en 2028.























