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Yves Desrosiers derrière le volant, au bout de la nuit

Interview réalisé par Louis Garneau-Pilon

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L’immensité de la route.  Le vide sombre de la nuit. L’état d’esprit du conducteur suivant silencieusement son chemin. Voilà autant  d’éléments que notre interviewé compte mettre en relief dans son  spectacle Yves et ses guitares, présenté le vendredi 11 juin, 19h, au Théâtre de La Ville (Longueuil) et samedi 12 juin, 20h, au théâtre Outremont. 

Incontournable de la scène québécoise depuis les années 90,  ex-acolyte de Jean Leloup et Lhasa de Sela, Yves Desrosiers  jouera l’entièreté de Nokta ŝoforo, son nouvel album sorti en mars dernier. 

Ce projet est  presque entièrement instrumental, inspiré par la route et la nuit. Les férus de musiques alternatives reconnaîtront le style Desrosiers, atypique à souhait.

Les linguistes du dimanche pourront également apprécier l’utilisation de l’espéranto, une langue internationale de voyage. Quant aux voyageurs noctambules, ils pourront en apprécier l’ambiance unique et monter à bord du véhicule piloté par Yves Desrosiers. 

Avant quoi il  fait le point avec PAN M 360 sur cette virée au bout de la nuit.

PAN M 360 : À quoi le public devrait-il s’attendre pour la représentation de Yves et ses guitares?

YVES DESROSIERS : Dans le fond, j’essaie de recréer sur scène les moments les plus intéressants de Nokta ŝoforo. Il y a des cuivres ; Rachel Thérien à la trompette et Julie Houle au tuba. Évidemment, Il y a une batterie. J’ai Mario Légaré à la contrebasse et Guillaume Bourque qui joue de la guitare électrique et lap steel. Moi je joue principalement de la guitare classique, mais il y aura deux morceaux ou je joue électrique.  En gros, j’essaie de faire voyager les gens avec ma musique. Dans le concert, j’ai ajouté des projections et des narrations qui nous amènent un peu plus dans cette ambiance de déplacement. Ces projections, ce sont des courts-métrages apparaissant entre et pendant les pièces. 

PAN M 360 : D’ou vient l’idée d’ajouter cette dimension visuelle au spectacle?

YVES DESROSIERS : La musique de Nokta ŝoforo suit déjà un peu la structure d’un film. Ce sont des chansons de route. L’album est inspiré de cette thématique. Les vidéos, c’est ce qu’on peut voir devant un pare-brise. J’ai eu envie d’intégrer cela dans le spectacle parce que je voulais un élément visuel qui accompagne ce que la musique prétend faire. Ça permet de passer par plusieurs ambiances et c’est un élément qui se distingue de l’audio. Le tout reste un spectacle musical quand même, ce n’est pas du cinéma !

PAN M 360 : Y’aura-t-il beaucoup de différences entre le live et l’album ?

YVES DESROSIERS : C’est assez proche. Évidemment, il n’y a pas tous les instruments qu’on entend sur le disque. Ça prendrait au moins dix personnes sur scène. La plupart des éléments mélodiques vont quand même se retrouver sur là. C’est ce qui compte pour moi ! Je vais redistribuer des tâches musicales à d’autres instruments. J’ai aussi mon fils qui joue de la batterie et aussi un peu de clavier pour remplacer certains sons perdus. En gros, l’essence et les couleurs du projet sont encore là !

J’aimerais bien pouvoir  faire plus de représentations. Le problème, c’est qu’il y a cette pandémie. Pour jouer ça sur scène, ça me prend des musiciens réels, je ne vais pas compenser avec des bandes sonores. Avec 6 musiciens et toute l’équipe en arrière, il commence à y avoir des complications. Maintenant que c’est plus calme au niveau de la COVID-19, ça va être encore plus dur de trouver des musiciens. Beaucoup d’entre eux commencent à se promener partout déjà. Malheureusement, les meilleurs se font rapidement repêcher. Au moins, pour le spectacle, je sais qu’ils sont bons ! On ne sait jamais s’il y aura un coup de chance pour le futur. Il y a le congrès des espérantistes cet été, c’est possible que j’y fasse un tour pour un spectacle virtuel ! 

PAN M 360 : Parlez-nous un peu du style qui ressort de Nokta ŝoforo

YVES DESROSIERS : Il s’agit un peu d’un assemblage de toute mon expérience musicale. C’est une sorte de clin d’œil à toutes les chansons que  j’écoutais lors de mon adolescence ; ce qu’on appelait le rock progressif à l’époque. J’ai pris un peu de la couleur de ce style. Il y a longtemps, j’écoutais beaucoup de King Crimson et Yes. C’était une époque ou on essayait un peu de faire de la musique classique avec du rock. J’ai joué beaucoup de guitare classique avec Lhasa de Sela, avec des projets de musiques sud-américaines et d’Europe de l’est. Tous ces éléments qui ont composé ma carrière de musicien, je les ai inclus dans Nokta ŝoforo.

À la fin de l’album, il y a une chanson, la seule intégrant du chant, qui est traduite en espéranto. Le titre, Nokta ŝoforo, est aussi en espéranto. C’est un terme qui signifie chauffeur de nuit. Dans cette chanson finale, je raconte l’histoire d’un camionneur qui pense à voix haute. J’ai choisi cette façon de parler parce que je ne voulais pas me limiter à la francophonie pour un album instrumental. Je préférerais me promener un peu partout. L’instrumental permet déjà un peu cette liberté. Je n’avais pas envie de commencer à écrire en anglais. J’aimais mieux une langue véritablement internationale. Je crois d’ailleurs être assez prêt de pouvoir parler bientôt l’espéranto ! J’aime beaucoup la place prise par cette langue dans ce voyage.

PAN M 360 : Justement, l’espéranto est une langue qui fut créée pour la communauté internationale, donc c’est un peu thématique pour vous ?

YVES DESROSIERS : Oui, elle peut venir de n’importe où et on peut se promener partout sur le globe en l’utilisant. C’est une bonne façon de voyager et de rencontrer des gens sur un terrain linguistique neutre.

PAN M 360 : Est-ce stressant de chanter en public avec cette langue ?

YVES DESROSIERS : Pas du tout. J’ai déjà chanté en russe et en espagnol. L’espéranto regroupe beaucoup de sonorités similaires avec quelques emprunts à l’arabe et aux langues asiatiques. J’imagine qu’avoir performé dans d’autres langues m’a bien préparé.

PAN M 360 : Si on revient sur Nokta ŝoforo et le spectacle du 12, comment fait-on ressortir l’expérience d’un voyage nocturne à travers la musique ? 

YVES DESROSIER : Quand le voyage commence, ce n’est pas très difficile pour la musique de suivre peu après. Dépendant de l’heure où on conduit, ce n’est pas la même chanson qui va jouer dans notre tête. En général, je m’adresse aux gens qui travaillent sur la route. J’ai fait plusieurs grandes tournées musicales où c’était toujours moi qui prenais le volant. C’est arrivé très souvent que lorsqu’il fallait se rendre d’une ville à l’autre, on roulait la nuit. Ces voyages-là m’ont permis de côtoyer le monde de la route. Quand on passe de longues heures  à conduire comme ça en soirée, la musique a beaucoup de temps pour défiler dans notre tête. La composition musicale de cet album, en fait, c’est un peu les sons imaginaires qui passaient par ma tête lors de ces heures de conduite. 

PAN M 360 : Donc 20 ans de conduite condensée en un spectacle ?

YVES DESROSIERS : Oui, tout à fait ! Ce n’est pas fini d’ailleurs. Malgré la pandémie, les tournées vont reprendre et ce sera encore moi qui serai derrière le volant. Le concert et l’album sont une chose, mais j’ai aussi plusieurs petits projets qui impliquent toujours des grandes distances et  donc conduire.

PAN M 360 : Est-ce que l’auditoire du théâtre Outremont aura droit à deux ou trois chansons de votre longue carrière ou juste de votre nouveau projet ?

YVES DESROSIERS : Non hahahaha ! C’est possible qu’il y ait une ou deux chansons de mes albums précédents, mais je veux vraiment offrir au public de la musique instrumentale.

PAN M 360 : Pourtant, n’est-ce pas un défi d’avoir autant de pièces instrumentales ?

YVES DESROSIERS : Je l’ai pensé au début, mais finalement ça se fait très bien. J’ai découvert que ce n’est pas un problème pour la majorité du public. Je n’avais pas vraiment fait ça avant. Lors de la sortie de l’album, en mars, on a fait quatre concerts de lancement. Trois de ces représentations étaient accompagnées d’un public. C’était durant une accalmie juste avant la troisième vague où certaines zones étaient passées en orange. J’ai vu que les gens étaient tellement contents d’entendre de la musique en direct. Même s’il n’y avait pas de paroles, ils étaient ravis. J’ai découvert à ce moment que même sans mots, c’était aussi intéressant de jouer en public. 

PAN M 360 : Avec toute cette conduite nocturne, vous reste-t-il assez de matériel pour un autre projet ?

YVES DESROSIERS : J’ai deux ou trois invitations pour jouer de la guitare avec d’autres artistes. Ça m’arrive souvent de me faire appeler pour rajouter de la guitare sur une chanson. Mais pour mes projets ? Ouf… Je ne sais pas. Le dernier m’a pris beaucoup de temps,  dû à la première vague qui nous a frappés avant qu’on finisse nos enregistrements. Pour finir Nokta ŝoforo, on a dû faire ça à distance, ce fut un ping-pong de studio à studio. Ça a rallongé le processus. Y’en aura-t-il un autre ? Probablement, mais je ne sais pas quand. Je vais finir de vivre celui qui vient de sortir et après ça il me viendra probablement une autre idée. J’ai bien aimé faire de l’instrumental. Ce n’est pas impossible que j’y retourne ! Je vais recommencer à me promener et peut-être qu’une idée va venir. 

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