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Will Butler : Régénération

Interview réalisé par Patrick Baillargeon

Avec Generations, Will Butler présente un album aux thématiques sombres mais aux musiques éclectiques et engageantes.

Genres et styles : indie rock

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Avec Generations, paru il y a quelques jours, Will Butler est le troisième membre d’Arcade Fire à lancer un album cette année. Enregistré dans son studio de Brooklyn, Generations est une oeuvre éclectique, aux couleurs variées, quelques fois plus proche du punk vitaminé ou des envolées exaltantes d’Arcade Fire, et d’autres fois pas très loin de la chanson de cabaret, sorte d’antinomie ou de paradoxe émotionnel entre le côté engageant des musiques et les thématiques plus sombres qui sont évoquées. 

Au cours des cinq années qui ont suivi la sortie de son premier album, Policy, qui a en quelque sorte servi de prémisse au plus affirmé Generations, Will Butler n’a pas chômé. Il a parcouru le monde en solo puis a publié dans la foulée le live Friday Night, s’est lancé dans la conception et l’enregistrement d’Everything Now d’Arcade Fire, a encore parcouru le monde, a obtenu une maîtrise en politique publique (public policy) à Harvard, a organisé une série de discussions dans les mairies afin de débattre de questions telles que les contrats de police, la réforme des prisons, les congés de maladie payés par la municipalité, le droit de vote… Il a aussi passé beaucoup de temps à jouer au père avec ses trois enfants. 

Bien calé dans un canapé chez lui à Brooklyn, une tasse à la main, Will Butler est installé pour discuter. Souriant, très à l’aise et surtout affable, on sent que ça lui fait plaisir de parler encore une fois de son album, et de répondre invariablement aux mêmes questions concernant Arcade Fire que tous les journalistes lui posent.

PAN M 360 : Durant les cinq dernières années, tu as tourné, enregistré, étudié, tu es père de trois enfants… Avec un horaire aussi chargé que le tien, comment as-tu trouvé le temps d’imaginer et de concevoir Generations ?

Will Butler : Ces deux dernières années, j’ai composé des chansons que j’ai jouées en concert quand je le pouvais, et je les ai développées à partir de là ensuite. Je n’ai pas eu le temps de m’asseoir et de me demander si je faisais un autre disque ou non, mais l’année dernière j’ai su que j’aurais le temps durant l’été d’enregistrer quelques démos avec mon groupe pour voir de quoi ces chansons avaient l’air. J’ai un studio dans un sous-sol dans South Brooklyn et nous y avons enregistré pendant une semaine. À la fin des séances, j’ai réécouté les prises et j’ai dit : « On a le disque, ça sonne bien ! Nous avons enregistré six chansons, il nous en reste deux autres, alors continuons ! ». Après, j’ai mis tout ça sur mon ordinateur portable, j’ai retravaillé les paroles, j’en ai écrit d’autres… J’ai fait ça pendant environ neuf mois, puis le disque a été terminé. La dernière séance a eu lieu le 9 mars. Cinq jours plus tard, New York était mis en confinement… (rires) Donc, oui, ce fut un peu long entre les deux albums, mais il s’est passé tellement de choses au cours des quatre ou cinq dernières années (rires) ! Pas juste dans ma vie, mais partout dans ce foutu monde ! Je savais que j’avais besoin d’un peu de temps et de tranquillité pour assimiler tout cela. Ma femme et moi avions un enfant plus vieux et nous avons eu des jumeaux il y a deux ans, alors tu sais, tout cela prend beaucoup de place dans la tête ! Mais j’ai aussi essayé de synthétiser ce qui s’était passé dans le monde depuis mon dernier disque. 2015 a été une année de manifestations, il y a eu Ferguson et Baltimore, puis l’élection et toute la merde depuis 2016, et maintenant, c’est encore la même chose, avec la pandémie en plus… Donc ce que j’ai tenté de faire essentiellement, ç’a été de réagir à tout cela par l’art.

PAN M 360 : Qui a collaboré à l’album ?

WB : Il y a Miles Francis (Antibalas) à la batterie, qui joue avec moi depuis cinq ans, Julie Shore et sa sœur Jenny, qui est aussi ma femme, et Sara Dobbs. Tout le monde chante sur ce disque, et pour le reste, c’est pas mal de synthétiseurs. Miles s’est aussi chargé des guitares, et de mon côté j’en joue un peu, en plus du piano, des claviers, et je me suis occupé de l’enregistrement et de la réalisation. Un peu de tout, quoi !

PAN M 360 : Quels sont les principaux thèmes qu’on retrouve sur l’album ? On sent que tu abordes la fatalité, le désespoir mais aussi l’espoir…

WB : Oui, il y a beaucoup de désespoir sur ce disque, surtout dans les paroles. Je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup dans la musique. La musique est assez dynamique. Mais les chansons, c’est les mots et la musique, il y a donc toujours une tension entre ce qui se passe dans ta tête et dans ton corps (rires). J’ai toujours écrit les paroles en dernier, donc j’assimile toujours la musique par mon corps et elle atteint ensuite ma tête. Elle passe donc par mes jambes et mon cœur, puis elle atteint le cerveau. Outre le désespoir, c’est d’être accablé, comme ne pas savoir quoi faire ou vers qui se tourner, ou comment apporter une réponse aux questions qui se posent, en particulier dans la vie politique, mais c’est la même chose dans la vie personnelle. Tu sais, certaines chansons comme Promised ou Surrender parlent d’amitiés qui se sont rompues au fil des ans, ou qui se sont brouillées ou estompées, et du fait qu’on ne sait pas trop quoi faire quand on aime quelqu’un mais qu’on l’a perdu. Que faire de cette personne, à part se sentir mal par rapport au passé ou souhaiter que les choses se soient passées différemment ? Autant sur le plan politique que personnel, j’ai été submergé par des forces colossales et j’ai essayé de comprendre ce qui arrivait.

PAN M 360 : Il y a toutes sortes de couleurs sonores sur ce disque. Ça démarre un peu punk, pour ensuite glisser vers l’indie rock/pop que vous affectionnez avec Arcade Fire, ça flirte avec du Bowie, du LCD Soundsystem, pour terminer avec quelque chose de plus pausé, cabaret même, à la Destroyer… C’est une très intéressante progression qu’on retrouve sur cet album.

WB : Oui, il y a un forte dimension face A et face B sur ce disque. Cela ne veut pas dire qu’il faille écouter le disque sur support vinyle, j’écoute tout sur Spotify de toute façon, mais il y a un premier acte et un deuxième acte. Le premier acte est un peu plus urgent, un peu plus punk, alors que le second est un peu plus électronique, et puis il y a Fine qui est une sorte de postface ou quelque chose comme une note de l’auteur.

PAN M 360 : On sent que tu as développé ta voix depuis ton premier album, tu sembles avoir beaucoup plus d’assurance et d’émotion.

WB : Je pense que cela vient du fait d’avoir travaillé très consciemment la plupart de ces chansons sur scène, d’avoir trouvé le cœur de chaque chanson. Policy a davantage été créée en studio… Je ne sais pas… j’expérimentais. La majeure partie de Generations se résume à quelque chose comme « nous sommes ici, nous savons ce que nous faisons et nous le faisons ». Aussi nébuleuses que puissent être les paroles, la mission est toujours musicale. Et puis je suis un meilleur chanteur, je crois. À force de chanter comme frontman, on finit par devenir un meilleur chanteur (rires).

PAN M 360 : Avec le recul, comment perçois-tu Policy, comment comparerais-tu les deux albums ?

WB : Pour moi, Policy est comme une bande de personnages différents. Comme si chaque chanson était dans un costume ou une peau différente. C’est un album qui varie beaucoup sur le plan sonore, mais qui conserve la même perspective, alors que Generations a une vision plus homogène. Le disque dans son ensemble est un peu plus une sorte d’arc sonique. Ce n’est pas un album-concept mais il est autant lié sur le plan sonore que sur celui des paroles.

PAN M 360 : Dirais-tu que ton travail en solo te permet de t’exprimer d’une façon que tu ne pourrais pas faire avec Arcade Fire ?

WB : Oui, je le pense ! Mais Arcade Fire me permet aussi de m’exprimer d’une manière qui m’est impossible sur un disque en solo. Le fait est que je n’écris pas de paroles pour Arcade Fire (rires). C’est là une très grande différence. Et il y a une légère différence sur le plan éthique et sur celui de l’enregistrement… Generations est un effort collaboratif, mais c’est davantage moi qui dirige, alors qu’avec Arcade Fire, il s’agit plus d’un combat entre les collègues, d’une manière créative. Mais pour moi, c’est aussi comme si c’était le même projet. Tu sais, c’est comme Marcel Dzama qui fait tantôt des films avec Amy Sedaris, tantôt de la peinture, ça fait partie de la même œuvre.

PAN M 360 : Et que pense ton frère de ta musique ?

WB : Je pense qu’il aime ça. Dans le groupe, nous pensons tous que nous avons du talent. Nous nous apprécions et nous nous faisons confiance. S’ils n’aimaient pas ça, ils me le diraient.

PAN M 360 : Ça se passe comment pour le nouveau Arcade Fire, est-ce qu’on doit s’attendre à un disque bientôt ?

WB : Nous ne pouvons pas vraiment travailler séparément. Nous pouvons faire certaines choses en ligne, mais nous ne sommes pas doués pour ça… Donc si le virus se calme, nous pourrons nous retrouver et nous remettre sur la voie… De toute façon, ça nous prend tellement de temps à faire un disque ! Ça nous prend un an, un an et demi. Le timing a été différent, le processus a été différent. Mais le processus est toujours différent…

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