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Une âme italienne chez Les Violons du Roy

Interview réalisé par Alain Brunet
Genres et styles : baroque / classique

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Invitée pour la première fois par Les Violons du Roy pour y diriger un programme en webdiffusion, Elisa Citterio a prévu un contenu exclusivement italien. L’exécution a été enregistrée au Palais Montcalm le 25 mars dernier.

Soliste, premier violon, spécialiste du répertoire baroque, la directrice musicale et maestra de l’ensemble torontois Tafelmusik provient de Brescia, ville située dans le nord de l’Italie entre Milan et Vérone. 

Elle a travaillé auprès des ensembles Dolce & Tempesta, Europa Galante, Accademia Bizantina, Accordone, Zefiro, la Venexiana, La Risonanza, Ensemble 415, Concerto Italiano, Orquestra del Monsalvat, Il Giardino Armonico, Orchestra Academia 1750, Balthasar-Neumann Choir & Ensemble. De 2004 à 2017, elle a été premier violon du prestigieux Orchestra del Teatro della Scala di Milano.

Très courtoisement, Elisa Citterio nous explique sa vision de la direction d’orchestre et ses choix artistiques pour le programme dont il est ici question. Et bien sûr, sa passion indéfectible pour la musique baroque.

PAN M 360 : C’était donc votre première direction d’orchestre au Québec ?

ELISA CITTERIO : Oui, j’allais à Québec pour une première fois. Cette ville est magnifique, je m’y sentais comme en Europe ! 

PAN M 360 : C’est fort différent des autres villes nord-américaines, effectivement. Aussi, très différent de Toronto où vous vivez depuis que vous avez pris la direction artistique de l’ensemble Tafelmusik.

ELISA CITTERIO : Oui. Je suis installée à Toronto depuis septembre 2017. C’est donc ma quatrième année complète au Canada. Auparavant, j’avais été invitée en 2015 par Tafelmusik.  

PAN M 360 : Vous êtes parmi les nouveaux directeurs musicaux de la mouvance baroque actuelle, dont le renouveau est en marche depuis quelques décennies. Quelle est votre approche?  Votre touche personnelle?

ELISA CITTERIO : D’abord, je me considère très chanceuse parce que je ne suis pas une pionnière. Je n’ai pas à partir de rien pour relancer le répertoire baroque. Les musiciens de ma génération peuvent  puiser dans un vaste corpus de transcriptions, partitions, enregistrements. Un travail immense a été accompli au cours des dernières décennies, les musiciens de ma génération peuvent profiter aujourd’hui de toutes ces ressources. 

PAN M 360 : À l’instar des Violons du Roy, l’ensemble Tafelmusik ne fait-il partie de ce renouveau amorcé dans les années 80?

ELISA CITTERIO : Bien sûr, Tafelmusik est là depuis les tout débuts du renouveau baroque. Jeanne Lamon (directrice musicale de 1981 à 2014) a fait un travail colossal à ce titre. Lorsque je suis arrivée à Toronto, j’ai été accueillie par un orchestre merveilleux et une organisation formidable. Avec cet ensemble très expérimenté,  j’ai plutôt travaillé sur des détails de l’exécution, j’ai développé avec les interprètes ce que je nomme « nouvelles stratégies ». Pour ce, trois directions ont été empruntées.  La première est d’attaquer de nouvelles partitions du répertoire et présenter cette nouvelle musique pour notre public. La deuxième est de jouer la musique d’une nouvelle façon. La deuxième est de jouer la musique d’une nouvelle façon, bien sûr à partir des acquis. J’essaie notamment d’apporter ma touche italienne, j’essaie d’offrir la perspective et la dynamique de l’Italie où le passé baroque est présent à tous les coins de rue, qu’il s’agisse du patrimoine architectural, religieux ou artistique. Ça fait partie de mon background en tant que musicienne mais aussi en tant que personne. La troisième direction consiste à découvrir de nouveaux compositeurs spécialisés dans l’instrumentation ancienne,  la viole de gambe par exemple. Ces trois axes font partie de ma vision, en quelque sorte. 

PAN M 360 : Avoir grandi en Italie vous donne certainement un avantage dans votre compréhension profonde de la culture baroque. Comment cela se manifeste-t-il en vous?

ELISA CITTERIO :  En décembre dernier, par exemple, j’étais à Rome, je travaillais alors avec Rinaldo Alessandrini et l’ensemble vocal Concerto Italiano pour un enregistrement de Vivaldi. À la pause,  je pouvais traverser la rue et visiter une magnifique église. À mon retour en studio, j’étais remplie d’art pour reprendre le travail et faire les connexions entre ce que je vois et la musique que je pratique. Ayant aussi travaillé à la Scala de Milan, l’opéra est une part très importante de mon histoire, j’ai pris part au travail sur les contrastes de chaque personnage, de chaque mélodie. Au-delà du baroque, la musique italienne fait partie de moi et j’essaie d’y mettre de la musique en pensant aussi à notre patrimoine architectural et notre patrimoine pictural.

PAN M 360 : Quelle a été votre première relation avec les Violons du Roy?

ELISA CITTERIO :  D’abord, je veux souligner qu’un de mes enregistrements baroques préférés en est un des Violons du Roy , soit leur adaptation pour orchestre des Variations Goldberg. Lorsque j’étais en Italie, bien avant que je vienne en Amérique du Nord, Les Violons du Roy étaient une référence mondiale. Un ensemble incroyable, et c’est pourquoi j’ai été ravie par cette invitation. J’ai eu deux jours et demi de répétition avec l’orchestre, c’est toujours complexe de se trouver dans ce genre de situation où tu dois agir rapidement (un délai néanmoins normal). Alors de manière réaliste, j’essaie d’atteindre ce que nous pouvons atteindre ensemble dans ces conditions. Et je dois dire que ce fut très facile. Cet ensemble est aguerri, les musiciens sont liés, la connexion est optimale. Si un détail clochait, je pouvais tout de suite sentir l’engagement des musiciens, chaque détail était ainsi corrigé à la perfection jusqu’à l’exécution en concert. J’ai visionné le concert après l’exécution, et j’aime beaucoup! Tout est là, l’esprit baroque est respecté même si les interprètes ne jouent pas des instruments d’époque.

PAN M 360 : Plus précisément, parlons des œuvres au programme de ce concert enregistré au Palais Montcalm, le 25 mars dernier.

ELISA CITTERIO : Pour cette première rencontre avec Les Violons du Roy, nous avons convenu que la meilleure chose à faire serait un programme italien. 

L’orchestre voulait un concerto pour violon, j’ai choisi Amato Bene de Vivaldi, que j’ai déjà enregistré avec Tafelmusik il y a deux ans. Nous avons aussi choisi ce concerto car on voulait que je joue. Comme plusieurs autres concertos de Vivaldi, celui-ci est très descriptif, mais aussi dramatique. Imaginez une cantate mais dont le chanteur est un violon!  Cette musique nourrit tellement l’esprit, on peut imaginer ce qui se vit derrière la musique. Vivaldi a écrit tant de pièces dans une grande variété d’instrumentations, il avait exploré tant de possibilités pour les instruments utilisés à son époque.  On ne s’étonnera pas que ses Quatre Saisons aient eu un tel impact sur les auditoires. 

J’ai aussi choisi un Concerto Grosso de Corelli, un compositeur ayant inspiré tant de ses successeurs. Corelli a d’ailleurs enseigné à plusieurs d’entre eux, son Concerto Grosso et ses Trio Sonatas (sonates pour trio) sont parmi les travaux les plus importants du répertoire à l’époque baroque, il avait atteint le meilleur de ce que ces formes pouvaient offrir.  Il faut aussi dire que Corelli était un artiste très difficile, perfectionniste, il réécrivait sans cesse ses partitions jusqu’à leur impression. J’ai donc choisi son Concerto no.12,  qui n’est pas le plus populaire mais un peu différent des autres et donc intéressant à découvrir.  De plus, cette œuvre représente une occasion pour un orchestre d’explorer le dialogue entre les tutti et les solos.

D’autre part, je voulais impliquer d’autres musiciens de l’orchestre, j’ai ainsi choisi le Concerto grosso pour violon de Valentini, dans lequel sont aussi prévus des solos pour l’alto et le violoncelle. Cette œuvre n’est pas non plus très jouée, je l’ai choisie comme je l’ai fait pour Corelli, car elle est merveilleuse. 

Pour ouvrir le concert, j’ai choisi une pièce très vivante et énergique, soit le Concerto Grosso de  Dall’Abaco avec trois violons impliqués dans l’exécution.

Enfin, la Sinfonia d’Albinoni à cinq a été conçue pour deux altos, ce qui n’est pas commun – normalement on n’a qu’un alto dans une telle œuvre à cinq, on a plutôt deux violons, alto, violoncelle et basse continue. Cette instrumentation n’était donc pas courante, c’est une pièce intime et offre un moment spécial au programme.

PAN M 360 : On imagine  que vous ne ferez pas forcément dans le répertoire italien si une autre occasion se présente avec Les Violons du Roy!

ELISA CITTERIO : Ce sera à déterminer mais je travaille évidemment sur d’autres répertoires que l’italien. Avec un autre ensemble nord-américain, par exemple, je prévois un programme d’oeuvres baroques de l’Europe du Nord.

POUR ACCÉDER À LA WEBDIFFUSION PRÉVUE DU DIMANCHE 2 MAI, 14H30 AU 16 MAI, 23H59, C’EST ICI

PROGRAMME

Interprètes Les Violons du Roy

Elisa Citterio, direction et violon

ŒUVRES:

E.F. DALL’ABACO : Concerto a più istrumenti en ré majeur, op.6 n°12


G. VALENTINI : Concerto en la mineur, op.7 n°11


T. ALBINONI : Sonata 2 a cinque en do majeur, op.2 n°3


A. VIVALDI : Concerto pour violon en do mineur «Amato bene», RV761


A. CORELLI : Concerto grosso en fa majeur, op.6 n°12 

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