Salle Bourgie : le Quatuor Debussy explore la figure féminine

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Le Quatuor Debussy revient à Montréal pour y présenter la version concert du spectacle immersif Égérie(s), se consacrant à la figure féminine à travers les sentiments qui y sont liés pour le meilleur ou pour le pire : l’amour indéfectible et pérenne mais aussi l’absence, l’adultère, la jalousie, la violence conjugale. 

Pour soutenir cette thématique, cette fois intitulée Muse(s), les compositeurs est-européens Alexandre Borodine, Dmitri Chostakovitch, Leoš Janáček et Henryk Górecki illustrent cette muse intemporelle à travers des œuvres choisies.  

Depuis sa fondation en 1990, le Quatuor Debussy est devenu une authentique institution de la ville de Lyon. De Joseph Haydn à Dominique Vellard en passant par la songwriter israélo-française Keren Ann ou le jazz à travers Claude Debussy, pour ne citer que ses enregistrements récents, l’approche généraliste et polyvalente  de cet ensemble déborde le cadre de la reconnaissance française, plusieurs tournées internationales en témoignent. 

Premier violon et directeur artistique du Quatuor Debussy, Christophe Collette nous explique les enjeux de ce concert présenté à la Salle Bourgie (samedi 22 octobre) et plus encore.

PAN M 360 : Pour celles et ceux qui ne connaissent pas ou peu le Quatuor Debussy, faisons connaissance. D’abord, vous êtes un quatuor Lyonnais mais pas nécessairement formé par des Lyonnais, n’est-ce pas ?

CHRISTOPHE COLLETTE : Voilà, le quatuor est né  à Lyon et vous avez bien résumé, c’est quelque chose qu’on aime bien revendiquer parce que c’est une très belle ville culturelle. Il y a beaucoup de musique dans cette ville, deux orchestres complets, beaucoup de danse, beaucoup de culture et tout ça à taille humaine, comparativement à Paris où l’on est un peu submergé.  Nous avons une belle proposition culturelle. Notre quatuor est relié à  la ville, la région et l’État qui aident à faire tourner notre structure de salariés qui ne travaillent que pour le quatuor.

PAN M 360 : Vos derniers albums (consacrés à Haydn et Keren Ann) n’ont (évidemment) rien à voir avec le programme montréalais dont il sera question à la Salle Bourgie.

CHRISTOPHE COLLETTE : Effectivement. Ce qu’on présente à Montréal est le programme musical du spectacle Égérie(s), une rencontre que je voulais faire depuis longtemps entre la musique et la peinture. Debussy étant un homme curieux associé à des peintres de son époque, on a décidé de se tourner vers le passé avec Borodine, Janáček, Górecki et Chostakovitch, mais aussi vers le futur avec la peinture numérique. Un artiste (Benjamin Massé, alias Primat)  qui peint en direct avec une bombe sur une immense toile de 4 mètres carrés, fabriquant des toiles qui apparaissent et disparaissent suivant les tableaux du spectacle. 

PAN M 360 : Le spectacle et sa version concert évoquent le rapport homme-femme à travers un regard masculin. Que vouliez-vous évoquer au départ?

CHRISTOPHE COLLETTE : Je voulais travailler sur la figure féminine. Je ne sais pas si vous avez cette grande réflexion aussi au Canada, mais c’est vraiment d’actualité chez nous : un mouvement revendique la présentation accrue des œuvres de compositrices mais… pendant des siècles, malheureusement, il n’y en avait pas tant que ça. Dans mon effort de créer une dramaturgie musicale, j’ai voulu voir si je pouvais le faire avec des compositrices féminines et je n’y suis pas arrivé. Ce n’était pas rendre service aux compositrices de vouloir absolument les jouer dans un cadre qui ne leur corresponde pas, c’est-à-dire qui me donnait cette dramaturgie telle que je l’imaginais. Alors j’ai plutôt exploré des œuvres qui n’auraient pas vu le jour s’il n’y avait pas eu ce rapport entre la femme et l’homme. 

PAN M 360 : Alors que justifient les choix effectués?

CHRISTOPHE COLLETTE : J’ai cherché une unité de style, attiré par l’Europe de l’Est. On y exprime les sentiments de manière très passionnée, très intense, qui se raconte beaucoup par la musique, par de grandes envolées lyriques. Et donc j’ai sélectionné des compositeurs dont les pièces décrivent un rapport à la femme, qui va de l’amour à la haine.

PAN M 360 : Allons-y dans le détail. Commençons par les extraits du Quatuor à cordes n°2 en  majeur de Borodine.

CHRISTOPHE COLLETTE : Borodine, éperdument amoureux de sa femme, lui offre son 2e quatuor pour les 20 ans de leur mariage. Sa femme y incarne le premier violon et on assiste à un dialogue sublime entre le violon et le violoncelle (Borodine était violoncelliste) dans deux mouvements qui commencent par l’exposition des thèmes au violoncelle.  

PAN M 360 : Qu’en est-il de Chostakovitch, dont vous interprétez le sublime Quatuor à cordes n°7 en fa dièse mineur, op. 108, sans compter Élégie, transcription d’un air de Lady Macbeth de Mtsensk en guise d’introduction ?

CHRISTOPHE COLLETTE : Chostakovitch décrit l’amour d’une très belle manière. Il manifeste cet amour à une absente, soit sa défunte épouse Nina (Varzar) qui était une brillantissime scientifique qui décéda brutalement alors que le compositeur était en tournée. Après s’être séparé de sa deuxième épouse, il compose ce 7e Quatuor et le dédie à Nina. 

C’est une sorte d’opéra sans paroles en quatre actes. Les deux premiers mouvements décrivent une vie heureuse à deux, après il y a ce terrible mouvement lent qui est d’une beauté incroyable que j’appelle le tombeau de Nina parce que la partition n’est jamais écrite à 4 voix –  il y a toujours un instrument qui ne joue pas, alors ce mouvement lent est le symbole de l’absence. Ça commence par les deux violons mais au moment où l’alto et le violoncelle entrent, le premier violon se pose pendant presque la moitié du mouvement, même lorsqu’on se retrouve brièvement à 4, l’alto et le violoncelle sont à l’unisson et donc c’est à 3 voix.  On  s’éteint et on revient à 3 instruments. Vraiment, ce symbole de l’absence est très fort. 

Après y a cette fugue qui est l’un des mouvements les plus violents des 15 quatuors à cordes de Chostakovitch. Pour moi, c’est la révolte contre le destin, contre le départ prématuré de sa femme. Et puis on finit avec cette merveilleuse petite valse où on met les sourdines, c’est une valse boiteuse, tantôt à 3 temps et tantôt à 4 temps, on voit bien que c’est une réminiscence de la vie heureuse qui ne marche plus. C’est donc une très belle pièce pour décrire l’amour à quelqu’un qui n’est plus là. Comme c’est le cas chez Borodine, c’est une œuvre narrative qui raconte la vie.  

PAN M 360 : Vous abordez aussi l’amour tragique et violent, soit le féminicide avec le Quatuor à cordes n°1, La Sonate à Kreutzer  de Janáček  

CHRISTOPHE COLLETTE :  C’est un quatuor terrible! Le roman de Tolstoï, La sonate à Kreutzer, en est l’inspiration. C’est l’histoire d’un couple dont la femme est pianiste. L’homme commence à devenir jaloux lorsque la femme rencontre un violoniste séducteur avec qui elle jouera cette sonate. Est-elle amoureuse ou ne l’est-elle pas ?  Il y a cette ambiguïté jusqu’à ce que l’indicible se produit, c’est-à-dire lorsque le mari court après sa femme avec un couteau autour de la table et l’assassine. C’est l’horrible féminicide.  

Les 4 mouvements  de l’œuvre sont écrits en rupture et racontent ce roman. Le premier mouvement est la présentation des personnages, le deuxième raconte la séduction de l’intrus qui arrive, le troisième représente la conversation entre le mari et la femme via un duo violon-violoncelle, alors que l’alto et le second violon arrivent fortissimo et la dispute éclate.  Et puis le quatrième mouvement est cette fuite en avant, de plus en plus rapide avec cette course autour de la table se conclut en féminicide. 

PAN M 360 : Quant à Górecki, son œuvre est de plus en plus jouée et jouit même d’une admiration au sein de la scène post-rock. Vous avez donc choisi son Quatuor à cordes n°1, op. 62, intitulé (en français) C’est déjà le crépuscule. 

CHRISTOPHE COLLETTE :  Górecki  a déjà été mis de l’avant par le Kronos Quartet. Un quatuor pour lequel j’ai beaucoup d’admiration, tant pour ses interprètes que son directeur artistique David Harrington, un homme d’une immense valeur et doté d’une vision permettant l’évolution de la musique. Il est venu à Lyon, nous avons passé beaucoup de temps ensemble, il est adorable. Au-delà de cet hommage discret que je lui rends dans le choix de cette œuvre, C’est déjà le Crépuscule mène à conclure après avoir décrit l’amour homme-femme sous différents angles et romans. Avec cette œuvre, on laisse l’esprit de l’auditeur se faire sa propre histoire. Ce crépuscule est-il celui d’un amour, la fin d’une histoire ? Mort prématurée chez Chostakovitch ? Fin tragique chez Janacek ? Crépuscule au sens d’un renouveau perpétuel de l’amour entre deux êtres avec Borodine?  

Ce quatuor de Gorecki nous permet de laisser  l’interprétation de l’auditeur, notamment dans le pianissimo optimiste à la fin de ce quatuor. On est là dans cette prière polonaise qui, petit à petit, se construit, et cette partie centrale fortissimo, qui est en fait une fête folklorique. Puis on revient à cette prière pour conclure avec ce choral en majeur qui se conclut par une sorte de méditation ou chacun peut mettre ce qu’il veut dans ce rapport entre entre l’homme et la femme, entre le compositeur et sa muse, ou le sujet féminin choisi par le compositeur. 

PAN M 360 : Comment avez-vous adapté ce spectacle immersif dans sa version concert?

CHRISTOPHE COLLETTE : C’est un programme qu’on joue entièrement par coeur puisque, dans le spectacle, le quatuor est mis en scène (par David Gauchard) avec le peintre, ce qui exclut les partitions et toute position statique. Pour le programme de Montréal, nous avons ajouté une introduction qui est une élégie tirée d’un opéra de Chostakovitch, Lady Macbeth de Mtsensk. Cet opéra lui avait valu les foudres de Staline car il y était question d’un amour adultère que Staline considérait comme de la dépravation. Cet opéra avait été dénoncé à l’époque par La Pravda et Chostakovitch avait été mis au banc pendant des années. Voilà donc une petite introduction russe qui nous permet d’entrer dans le sujet.

PAN M 360 : Terminons par le commencement de cette conversation, soit le Quatuor Debussy en tant que tel. Quel en est le signe distinctif selon vous?

CHRISTOPHE COLLETTE :  Je ne veux pas nous envoyer de fleurs, mais je dirais que c’est notre sonorité spéciale, qui fut qualifiée jadis de sonorité française, caractérisée par une sorte de raffinement dans le son. Nous cherchons en fait une douceur dans un son cristallin, transparent. Cela nous permet plusieurs contrastes quand on rentre dans l’accord. Hatto Beyerle, notre premier maître à l’époque de notre fondation, alors altiste au sein du Quatuor Alban Berg, nous avait dit ceci : ‘ce qui est extraordinaire chez vous c’est votre sonorité unique et je veux être capable de dire dans 10 ou 20 ans qu’il s’agit du Quatuor Debussy à la première écoute, lorsqu’on ouvre la radio’.  

CRÉDIT PHOTO: OLIVIER RAMONTEU

LE QUATUOR DEBUSSY SE PRODUIT À LA SALLE BOURGIE LE 22 OCTOBRE, 20H. POUR INFOS ET BILLETS, C’EST ICI

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