Alors que le couvre feu est venu faire peser un peu plus lourd de la pandémie dans notre quotidien, il devient difficile de se projeter pleinement dans un nouvel album pour tenter de fuir les mêmes quatre murs blancs de nos appartements et essayer de vivre une expérience personnelle intime et significative.

Mais certains albums ont le don de pouvoir transformer de petits moments insignifiants en quelque chose de plus grandiose que notre petite personne. The Besnard Lakes Are the Last of the Great Thunderstorm Warnings fait parti de cette catégorie. 

À la veille de mon interview, lors de mon tour quotidien de quartier à la tombée de la nuit, je me promène avec les Besnard Lakes entre les deux oreilles. Il vente, la tempête piquotte mon visage et mes bottes s’enfoncent de plus en plus dans la neige. Mais la musique accompagne mon périple et ma réflexion et je me laisse simplement guider au hasard. Finalement, je décide de m’arrêter pour simplement regarder les flocons de neige tombés à travers la lumière d’un réverbère et je me laisse bercer par cette magnifique symphonie qui entremêlent la voix de fausset de Jace Lasek avec les riches et puissantes montées de guitare. 

« With love there is no death » nous dit le morceau The Father of Time Wakes Up. J’ai le frisson. Les Besnard Lakes ont très certainement réussi à composer leur Dark Side of The Moon et nous offrent un époustouflant album d’une heure qui nous pousse à apprendre à mourir pour mieux renaître et se sentir vivant.

C’est exactement pourquoi je me suis entretenue avec Jace Lacek, afin de  mieux comprendre ce qui l’a poussé à retranscrire ce chemin intérieur.

PAN M 360 : Si je devais expliquer à quelqu’un comment se représenter Montréal pendant l’hiver, je parlerais probablement de Godspeed You ! Black Emperor, The Dears et The Besnard Lakes. Froid et mélancolique à l’extérieur, mais chaleureux et humble à l’intérieur. Ressentez-vous ce sentiment ?

Jace Lasek : “En effet, oui. J’aime aller dehors, sentir le froid. J’ai l’impression que ce sont les choses qui vous font vous sentir le plus vivant quand vous ressentez tous ces changements qui se produisent et c’est ce dont il s’agit dans la musique. Notre musique vous emmène dans des endroits, elle vous emmène toujours quelque part. Il faut être résistant pour vivre dans les régions du nord. Il peut aussi faire très chaud ici. J’aime le fait que nous puissions faire l’expérience de tous les extrêmes. Nous vivons à environ 45 minutes de Montréal, à Rigaud. Nous allons pêcher sur la glace en hiver parce que nous sommes très près de la rivière des Outaouais. Nous faisons du ski. J’étais très heureux quand la neige est enfin arrivée.”

PAN M 360 : La voix de fausset, les harmonies vocales et les accords élaborés sont fortement influencés par Brian Wilson et les Beach Boys. L’album sonne carrément comme une symphonie shoegaze avec même trois guitares à un certain moment. D’où vient cette énorme influence ?

JL :  “ Quand j’étais enfant, mon père était un grand fan de musique. Il avait un lecteur 8 pistes dans sa voiture, il faisait jouer les Beach Boys, il faisait jouer Endless Summer tout le temps. Il avait le volume 2 de Best of the Bee Gees,  une compilation pré-disco du groupe. The Bee Gees essayaient  alors de ressembler un peu aux Beatles, donc c’est comme de la musique pop. J’ai grandi avec ce genre de musique et ils ont beaucoup de chants et ils sont aussi orchestraux. J’aime ce genre de danse depuis mon plus jeune âge. C’est lui qui me faisait écouter ces albums quand j’étais enfant. Quand j’ai grandi, je me suis  découvert une nouvelle appréciation pour eux.” 

PAN M 360 : Il y a quelque chose de mystique et de sacré dans cet album qui me fait penser aux œuvres de Brian Wilson, Spiritualized et Talk Talk. Cet aspect de votre musique est encore plus présent sur cet album par rapport aux précédents. Avez-vous déjà pensé à jouer dans une cathédrale ?

JL : “ Oui, plusieurs fois ! C’est vraiment difficile d’organiser des spectacles dans de tels espaces mais nous  avons tellement parlé de jouer dans des lieux dans lesquels il y a un tel bagage, juste pour y être. Ce serait une si belle expérience dans ce bel environnement. C’est aussi un compliment pour la musique.”

PAN M 360 : Vous avez également eu en 2018 un petit projet solo dans lequel vous jouez de l’orgue. Où avez-vous appris à en jouer ?

JL : “ Eh bien, je ne l’ai pas fait (rires). J’ai soumis une demande de subvention au Conseil des Arts du Canada et ils m’ont accordé la subvention pour construire la machine. J’ai voulu faire un orgue Hammond joué en même temps dans une pièce  par 4 haut-parleurs Leslie. Pour réaliser cela, la boîte n’existait pas, alors j’ai dû faire appel à mon ami Tim, qui est un ingénieur électronique extraordinaire et aussi le batteur de Godspeed. Tout ce que je fais, c’est de l’improvisation. Le plus important pour moi est de créer les effets de bourdon (drones). J’ai l’impression que l’orgue a des sonorités tellement étonnantes que je me perds souvent à appuyer sur quelques notes. Je n’en joue pas vraiment comme un instrument conventionnel qui fait des mélodies. J’en joue surtout pour en faire ressortir les harmoniques. C’est peut-être une ou deux notes pendant une demi-heure. C’est plutôt une méditation. C’est fort mais ce n’est pas agressif, on le ressent dans la poitrine plus qu’on n’entend l’agressivité, nous gardons les bruits clairs en fond sonore pour que ça vienne de l’intérieur. C’est très apaisant, c’est assez génial.”

PAN M 360 : L’album peut être vécu comme un pèlerinage ou un voyage. Était-ce votre intention ? Comment le décririez-vous ?

JL : “ Chaque fois que nous faisons un disque des Besnard Lakes, le concept se présente à nous en quelque sorte. Quand nous avons commencé à faire ce disque, nous avons réalisé assez rapidement que nous avions affaire à beaucoup d’idées sur la mort et la vie. Vous savez, mon père est décédé, Prince est décédé, Mark Hollis est décédé, ils ont été une grande inspiration musicale pour nous et le décès de mon père a été une expérience assez intense. Nous voulions que ce soit un album concept pour commencer. Et nous avons réalisé que l’album évoquait cet arc, passant de la vie à la mort, de la mort à la vie à nouveau. Nous avons vraiment développé cette idée. Nous avons eu quelques incarnations de l’album avant de nous décider sur cette séquence parce que nous voulions  cet arc. À la fin, nous avons écrit Christmas Can Wait. Après cela, tout s’est mis en place. C’était en quelque sorte le point culminant du disque, l’apogée de l’endroit où la mort se produit et le début du voyage qui se déclenche  après la mort.” 

PAN M 360 : Vous dites qu’être sur votre lit de mort doit être l’expérience la plus psychédélique que vous puissiez avoir. Que voulez-vous dire par là ?

JL : “ Voir votre père mourir de mort lente – il avait un cancer – a été une expérience bizarre. J’ai eu l’impression de beaucoup réfléchir à ce qui se passait dans son esprit, parce qu’il savait qu’il était en train de mourir. Quand les gens sont dans cette situation, les médecins leur donnent de la morphine, donc mon père a reçu des doses assez importantes de morphine pendant les derniers jours de sa vie. Il s’est réveillé dans ce moment de forte dose de morphine, il m’a regardé et m’a dit : « Tu veux savoir ce que je vois en ce moment ? ».  Fuck oui, je voulais savoir !  Il m’a dit que sur sa couverture, il y avait une fenêtre. Et à l’intérieur, il y avait un charpentier qui sculptait de petits objets et faisait de petites choses.  Et il s’est rendormi. J’y pense encore beaucoup. Quand vous mourez, le corps libère du DMT qui est une autre drogue psychédélique. Donc à ce moment de la mort, quand vous arrivez à ce moment, parce que vous n’avez jamais vécu ça  auparavant et que votre cerveau gère ce moment que lui ne peut pas comprendre, vous ne comprenez pas. C’est un peu comme un trip de LSD. Quand vous êtes sous acide ou sous champignons, votre cerveau est confus et vous essayez de donner un sens aux choses qui se passent à peu près dans le même sens que votre cerveau pourrait être confus quand vous essayez de saisir l’idée de la mort. Vous ne savez pas ce qu’il y a là-bas. Dans le même sens, en prenant des drogues psychédéliques, vous ne savez pas non plus ce qu’il y a là-bas, vous prenez un risque à chaque fois que vous le faites, vous ne savez pas ce que votre cerveau va vous montrer. Avec la mort, c’est la même chose, vous ne savez pas ce que votre cerveau va vous montrer dans ces derniers moments où votre corps est en train de mourir et où votre cerveau libère du DMT.”

PAN M 360 : Vos spectacles en salle comportent une quantité importante de lasers et de brouillard pour créer un décor immersif. Quand je l’ai vécu, j’ai eu l’impression d’entrer en contact avec mon espace intérieur d’une façon magique. Qu’avez-vous prévu pour ces spectacles en direct à longue distance ?

JL : “ C’est la façon dont nous voulons que les gens le vivent, c’est parfait. Nous avons planifié la même chose (rires). Nous avons le brouillard et les lasers. J’ai construit un mur de lumières stroboscopiques derrière nous. Bien sûr, ce ne sera pas la même chose que d’avoir un public, mais nous voulions aborder ces spectacles comme si nous jouions devant un public.”

PAN M 360 :  L’image de la pochette a été peinte  à nouveau par Corri-Lynn Tetz. Le tableau concerne-t-il un événement ou un sujet spécifique ?

JL :  “ J’ai vu un tableau il y a quelques années, c’était presque un tableau de Hieronymus Bosch. Il ressemblait un peu à ce à quoi ressembleraient les fosses de l’enfer. Je lui ai montré le tableau et je lui ai demandé de peindre cette falaise de chaque côté qui descend dans une rivière. D’habitude, je ne lui donne pas beaucoup plus d’informations, juste les éléments de base. Le tableau est génial.  À Todd Stewart, l’illustrateur, j’ai demandé de faire une image miroir de cette  peinture, mais c’est plutôt comme un purgatoire, comme le côté laid, avec l’intérieur qui se déchire, les profondeurs de ce qui se passe à l’intérieur. Sur la pochette intérieure, vous avez tous les éléments de tous les albums plus anciens. Cette œuvre d’art  englobe tout ce que nous avons fait jusqu’à présent, presque comme un portrait de famille.” 

PAN M 360 : Vous avez appelé cet album un avertissement d’orage. Que voyez-vous tous les deux dans cet orage ?

JL : “ Ce titre vient de mon enfance, avant l’Internet. Quand il y avait un avertissement d’orage, on l’annonçait  à la télé. Ça clignotait en bleu et rouge et on pouvait  interrompre n’importe quelle émission. Je me sentais toujours très excité quand il y avait un avertissement d’orage. C’est surtout le fait d’être impressionné par l’orage qui s’en vient. C’est la nature et sa puissance impressionnante qui interrompt votre journée. Nous vivons toujours sans nous rendre compte que la nature est tout autour de nous et,  à tout moment, elle peut complètement perturber ce que nous faisons. Nous sommes tellement absorbés par la rapidité des nouvelles, de la technologie et des médias sociaux que nous ne prêtons pas vraiment attention à ces choses qui pourraient déclencher  des changements massifs. Nous avons réalisé cet album concept d’une durée d’une heure dans lequel nous voulons que les gens se perdent. Il y a de la musique sur Spotify et Apple Music,  tout le monde veut écouter sa simple chanson. Les albums ne sont plus vraiment cool. Nous avons l’impression d’être  parmi  les derniers survivants d’un système dépassé et centré sur l’album. ” 

The Besnard Lakes seront en spectacle virtuel dans le cadre des nuits psychédéliques de Québec ce soir, ainsi qu’en mars et en avril. Pour plus d’informations: Les Nuits Psychédéliques de Québec (lesnuitspsychedeliques.com)

Pour notre critique de leur album c’est juste ici: The Besnard Lakes Are the Last of the Great Thunderstorm Warnings – PAN M 360

Depuis le début de ce nouveau cycle créatif sous la bannière MISC, le pianiste Jérôme Beaulieu et le batteur William Côté travaillent désormais avec l’excellent bassiste Simon Pagé, ce qui fait de ce trio une des plus redoutables formations du jazz nouveau.

Partager l’ambulance évoque le secours urgent dont a besoin l’humanité face à ses choix hasardeux, il évoque le mur qu’elle frappera sans doute si le tir n’est pas rajusté. Les artistes de MISC ressentent l’urgence d’un changement de cap socio- environnemental et, par voie de conséquence, de nouvelles pistes pour y parvenir. 

Cette réflexion s’incarne non seulement dans les échantillonnages répartis dans différentes pièces de l’album mais aussi dans l’illustration de la pochette d’inspiration steampunk, imaginée par Christophe B. De Muri – moyen de transport hybride au croisement d’un radeau et d’une ambulance.

Ce nouvel album est aussi un nouveau chapitre dans l’exploration de MISC, dont le jazz est le principal vecteur stylistique, mais dont les procédés compositionnels en transgressent les normes, puisant dans le rock, l’électro ou le hip hop.  Dans sa conception, Partager l’ambulance résulte d’une fusion des cultures instrumentales et numériques, les trois musiciens de MISC nous en expliquent les tenants et  aboutissants.

PAN M 360 : Vous teniez à faire l’interview à trois. Doit-on en déduire que ce trio se fonde d’abord sur une approche collaborative?

JÉRÔME BEAULIEU : «  Absolument, et c’est comme ça depuis bientôt 5 ans, depuis le changement de nom – autrefois Trio Jérôme Beaulieu. Notre démarche est axée sur un esprit collectif. Je suis à l’origine de ce groupe, aussi de par mes compositions. Mais, très rapidement ça s’est imposé comme un processus collectif, complètement démocratique : direction artistique, composition, production, arrangement, organisation, etc. Je ne me vois pas du tout comme le frontman et seul décideur de la patente, je préfère être le fédérateur des énergies communes et des bonnes idées de chacun. 

« Il y a donc des compositions collectives sur le nouvel album, par exemple Simon en a composé deux pièces (Mad, Q-Line). Certaines pièces proviennent d’éléments trouvés lors de prises de son ou de séances d’impro, enregistrés sur un téléphone. Avec ces éléments, je peux ajouter des choses, je reviens en groupe avec des canevas et on fait évoluer le matériel. C’est donc très collectif comme approche compositionnelle, ce n’est pas exclusivement issu des patterns dans lesquels je marine. L’input des musiciens me stimule et les idées auxquelles je n’aurais pas pensé en maintiennent la fraîcheur. Et c’est ce qui fait que j’ai encore du plaisir à jouer ces pièces avec ce groupe. »

PAN M 360 : Il y a à peu près une quinzaine d’années, on observait l’arrivée progressive de trios de jazz nouveau genre. Moins de solos, un son plus collectif, des influences clairement tirées de l’électro et du hip-hop. On pense aux  Esbjörn Svensson Trio, Get the Blessing, Neil Cowley Trio, Dawn of Midi, Phronesis, Rémi Panossian Trio, on en passe. Le processus de composition de ces trios s’inscrit davantage dans  le monde de la création numérique. On s’était pas mal excité le pompon et, ces dernières années,  MISC (précédé par le Trio Jérôme Beaulieu) fut le premier trio québécois s’inscrivant dans cette mouvance. Qu’en est-il aujourd’hui ? 

JÉRÔME BEAULIEU : « Présentement, nous tenons à ne plus nous limiter à nos instruments – piano/claviers, basse/contrebasse, batterie. On s’autorise à faire des surimpressions à la manière d’un album pop. On va jusqu’au bout de ce processus de création en studio, après quoi on en imagine l’adaptation sur scène. » 

WILLIAM CÔTÉ : « La grande différence entre les albums précédents et celui-ci, c’est vraiment le travail accompli dans notre propre studio. C’est d’avoir pris le temps d’explorer nos idées à fond, autant du côté de la composition que de celui de la production. Par exemple construire autour du résultat préliminaire obtenu avec un arpégiateur de synthétiseur. On s’est retrouvés tous les trois à tripper. Je pense que nous allons continuer sur cette voie, à nous enregistrer nous-mêmes au fur et à mesure que les pièces se développent. Et aller au bout de nos idées. »

PAN M 360 : Par rapport aux enregistrements précédents, qu’est-ce qui caractérise vraiment ce nouvel album? 

JÉRÔME BEAULIEU :  « C’est le temps de préparation, soit cinq ou six séances de quelques jours. On s’est donné le temps de circonscrire la vibe de chaque pièce, alors que nos albums précédents étaient enregistrés en trois ou quatre jours, précédés d’une pré-production et d’intenses répétitions. Mais… à force de répéter intensément de nouvelles pièces, tu peux t’en éloigner de l’impulsion initiale. Cette fois, nous avons eu le luxe de nous permettre d’enregistrer pendant que nous composions, cela nous permettait de ne pas trop nous retrouver dans nos vieux patterns. Ainsi, chaque pièce a sa personnalité propre, une personnalité beaucoup plus affirmée que si on avait enregistré l’album en trois jours, et en choisissant les meilleures prises à la fin.

« En enregistrant une composition dès le début du processus, on pouvait en conserver l’impulsion initiale et la mener où on voulait qu’elle aille. Quand, par exemple, nous avons fait la reprise de Suuns (X-Alt), nous avons eu envie d’y ajouter des enregistrements effectués sur le terrain. Simon est alors parti enregistrer des sons de la ville pendant que nous faisions autre chose. Sous l’impulsion du moment, sans contrainte de temps ou d’argent, nous sommes allés jusqu’au bout de notre démarche créative. C’est un précédent!  Dans un esprit similaire, je viens d’enregistrer des pièces en duo avec le guitariste François Jalbert; on s’est aménagé une bulle dans un chalet avec nos instruments, on s’est aussi donné le temps plutôt que de faire un album en trois jours. Cette façon de procéder est désormais pour moi le nouveau standard.  »

PAN M 360 : Étant devenus aussi importants que les parties instrumentale, les éléments de production, machines, synthés et logiciels, impliquent-ils des réaménagements sur scène ?

WILLIAM CÔTÉ :  « Ça s’inscrit dans la même démarche. On va rendre sur scène les idées qu’on a eues en production, le but n’étant pas d’inclure de nouveaux musiciens parce qu’on a ajouté des synths. Les conditions de présentation seront transformées à trois, on aimerait d’ailleurs faire ça en diffusion multiphonique lorsqu’il y aura des spectateurs dans la salle.  On ne veut plus s’en tenir au standard stéréo  dans la salle, on aspire à offrir des environnements immersifs. On veut pousser chaque aspect de notre travail. »

PAN M 360 : Pandémie oblige, un projet de plateforme en ligne serait en chantier ?

JÉRÔME BEAULIEU : « On s’est installés du 25 au 31 janvier  à la Maison de la culture Maisonneuve pour développer l’idée de l’environnement immersif. Nous avons l’idée de faire une plateforme en ligne où les usagers pourront choisir leur angle de vision comme s’ils étaient autour du groupe comme c’est le cas lors de nos concerts devant public. Chaque source audiovisuelle pourrait être différente selon le choix de l’usager, donc plus intéressante que la plupart des Facebook live en vogue depuis le début de la pandémie. Nous travaillons actuellement avec un développeur pour un éventuel lancement en ligne; ce sera pas un bon vieux concert, sans valeur ajoutée en ligne. Paradoxalement, ça confirme le caractère indispensable du contact humain en concert. »

PAN M 360 :  Vous resterez donc trois instrumentistes en concert, mais quels seront les ajouts électroniques, nouveaux acteurs essentiels de votre ensemble?

SIMON PAGÉ : Nous avons plusieurs catégories d’échantillons à déclencher; des sons pris dans différentes sources ou des séquences de musique que nous avons nous-même joués.  William gère ça à partir de son SPDX, un pad. Il y a aussi les synthétiseurs, les effets, le son house qui interprète les sons de batterie en signal midi et génère des notes, il y aussi des effets sur la basse électrique, la contrebasse, le piano à l’intérieur duquel il y a des micros qui peuvent aussi générer des effets, il y a aussi un assortiment de claviers. Ça nous donne une palette de sons que nous pouvons contrôler en temps réel. »

WILLIAM CÔTÉ : « Je peux déclencher les échantillons avec mon sampling pad et notre sonorisateur les spatialise, comme il le fait pour les instruments joués en temps réel. Ainsi, je déclenche les sons préenregistrés quand il le faut, de manière à éviter toute rigidité dans l’interprétation.  De leur côté, Jérôme et Simon peuvent compter sur un assortiment pédales d’effets reliées en midi, ces sons sont aussi spatialisés.  En fait, tout ce qu’on déclenche peut l’être au moment opportun, selon la façon qu’on interprète chaque pièce d’un concert à l’autre. Cette latitude acquise est importante pour nous. »

PAN M 360 : Le côté électro dans la jazz doit être désormais pris en compte, mais n’y a-t-il pas un danger de déperdition de la performance instrumentale ? 

SIMON PAGÉ : « Nous avons fait le choix artistique de nous éloigner un peu de ce besoin qu’ont les instrumentistes comme nous d’exprimer leur potentiel technique. Nous avons plutôt choisi de faire quelque chose de cohérent musicalement. Oui, il y a encore de la performance, mais moins de solos que jamais depuis les débuts de MISC. Nous avons plutôt misé sur la recherche de sons, sur la cohérence et la consistance de chaque composition. 

« Idéalement, notre musique devrait s’adresser à tout le monde. Les musiciens de MISC n’ont plus à prouver leur valeur technique, ils ne sont pas des apprentis, mais pas non plus obligés d’en beurrer épais, la pédale dans le tapis. On peut faire de la musique qui contient des éléments de virtuosité,  sans qu’ils n’en soient le leitmotiv. »

WILLIAM CÔTÉ : « Des concerts fondés sur la virtuosité, nous en avons faits, mais cela se limite généralement à des contextes précis; si on prend l’exemple de Montréal, pas grand-chose au-delà des Maisons de la culture, Dièze Onze, Upstairs et Festival de jazz. Lorsque, par ailleurs, nous avons fait une tournée québécoise dans des micro-brasseries, accompagnés d’un vidéaste, nous nous sommes trouvés dans des contextes très différents. Le groupe était au centre du public, on y jouait notre musique mais aussi des reprises pop. C’était le party! Les gens se permettaient de crier, nous parlaient entre les pièces, vraiment plus chaud comme vibe. Dans les contextes réservés à la virtuosité, on ne trouve pas de telles ambiances.  Nos choix musicaux illustrent notre envie d’aller vers ces publics, d’entrer en contact avec le monde. » 

JÉRÔME BEAULIEU : « Dans des clubs de jazz autrefois, c’était le party. C’est devenu un peu plus guindé avec l’académisation du style. C’est pourquoi l’’esprit de notre musique voyage très bien dans de nouveaux contextes. De toute façon, ça va chercher la vibe d’où le jazz est issu.»

Le frontman et cerveau de la féroce créature punk-soul King Khan and the Shrines, l’ex-Montréalais Arish Ahmad Khan, basé à Berlin, accueille la nouvelle année avec un album de punk-rock sans fioritures, véritable retour aux sources. Il couronne une année de pandémie qui a été incroyablement productive, même selon les normes de cette tornade humaine. Le jazz cosmique pour les camarades disparus, le dessin animé hijinx et la prochaine étape de son célèbre Black Power Tarot étaient tous sur la table lorsque PAN M 360 a rejoint le roi Khan. Il a jeté un regard sur une année étrange, et sur un avenir « aussi dévastateur qu’éclairant ».

PAN M 360 : Commençons par la dernière chose en date, ton nouvel album Opiate Them Asses. Du début à la fin, c’est une célébration du punk rock simple et insolent de la fin des années 70, une sorte d’âge d’or pour le punk, n’est-ce pas ?

KING KHAN : “ En effet ! J’ai grandi avec le punk rock et cet album est une tentative d’analyse des temps modernes à travers les yeux d’une anguille électrique. Mon groupe est entièrement originaire de Bordeaux, en France. Les Magnetix (Looch Vibrato et Aggy Sonora) à la batterie et à la guitare, et Fredovitch (des Shrines) à la basse. Je joue de la musique avec ces gens depuis plus de deux décennies, et non seulement sont-ils de féroces musiciens, mais j’ai vu chacun d’eux faire des prouesses incroyables, d’une absurdité absolument magique. J’ai vu Looch Vibrato prendre une gorgée d’une canette de bière pleine de pisse, puis saisir la paire de lunettes sur le visage du coupable qui la lui a passée et manger ses lunettes sans cligner des yeux. J’ai su dès ce moment que je devais absolument jouer dans un groupe avec ce type.

PAN M 360 : La pochette est de nouveau signée par Mike Diana, un personnage controversé et tragique de l’époque de la culture des zines pré-Internet qu’on recevait par la poste. Êtes-vous souvent en contact ? Le documentaire de 2018 à son sujet suggère qu’il est vraiment une personne très douce et raisonnable.

KING KHAN : Mike Diana est un homme merveilleux et je suis fan de son art depuis l’époque de Montréal. J’imagine qu’il doit être difficile pour lui de diffuser son art dans ce monde de culture de l’élimination (cancel culture) et de toutes ces conneries. Je suis copain avec Cynthia Plaster Caster depuis de nombreuses années, j’ai même tenu le pénis en plâtre de Mike dans mes mains une fois. Je suppose que cela fait de nous plus que de simples amis.

PAN M 360 : Revenons à la fin de l’année dernière, et à ton excellent album The Infinite Ones qui te voyait explorer le jazz psychédélique, avec grand succès. L’album est évidemment un hommage à Sun Ra, avec la participation de membres de longue date du Sun Ra Arkestra. Mais c’est aussi un hommage à des amis étonnants, qui font maintenant partie du cosmos…

KING KHAN : “ Je suis copain avec le Sun Ra Arkestra depuis 2005, lorsque je suis resté avec eux, à dormir sur un canapé dans leur salon pendant trois jours alors que nous jouions au festival NXNE. C’est alors que j’ai reçu ma première dose de formation en jazz spirituel de la part de Yahya Abdul Majid. Il m’a parlé pendant ce qui m’a semblé être une éternité, alors que brûlait un mini-volcan de myrrhe et d’encens dans un réceptacle de fortune constitué de deux boîtes de sardines vides montées l’une sur l’autre. La fumée remplissait la pièce et il m’a parlé de son apprentissage de la discipline que lui a inculqué Sun Ra et de l’Islam. Il m’a raconté ses voyages autour du monde en vivant avec des chanteurs de gorge Tuvaan, tout en jouant de la harpe chinoise et en s’amusant à chanter par-dessus un enregistrement de chanteurs de gorge Tuvaan qu’il faisait jouer sur un petit lecteur CD avec des mini haut-parleurs portables.

Il est décédé récemment, mais j’ai pu lui envoyer Theme of Yahya, une chanson que j’ai écrite pour lui. J’ai même quatre harpes qui jouent en une sorte de cercle stéréo sur le morceau en référence à cette première rencontre avec Yahya. Je suis très heureux qu’il ait pu entendre le morceau, il a dit qu’il était fier de moi.

“Danny Ray Thompson était un autre homme étonnant qui était avec Sun Ra depuis les années 60, et il adorait quand je lui lisais son tarot. Chaque fois que nous nous rencontrions dans différents festivals à travers le monde, il m’attrapait et me demandait de lire ses cartes sur place, peu importe où nous étions, même sur le trottoir. Tribute to the Pharoah’s Den est un requiem que j’ai écrit pour lui.

Quand j’ai commencé à travailler sur mon album de jazz, je me suis demandé avec qui je voudrais faire ça, et Marshall Allen et Knoel Scott m’ont tout de suite traversé l’esprit, alors je les ai appelés et ils ont embarqué. Nous avons même enregistré les morceaux dans la Sun Ra House de Philadelphie, avec les vieux micros de Marshall, pendant la pandémie !

“ La musique de Sun Ra m’a transformé depuis que j’ai commencé à m’y intéresser, et je crois qu’elle a beaucoup à voir avec le fait de suivre le chemin de l’illumination. Hal Willner est un autre cosmonaute important qui a quitté notre planète à cause du Covid. Hal et moi avons travaillé ensemble sur de nombreux projets, et je l’ai rencontré avec Lou Reed et Laurie Anderson en Australie il y a quelque temps. Hal et moi avons produit le LP Let Me Hang You avec les « extraits innommables » de Naked Lunch récitées par Old Bull Lee lui-même ! Il m’était très cher et la dernière chanson de l’album de jazz est un requiem pour lui. J’ai essayé de l’imaginer en train de marcher dans les rues du vieux New York dans la circulation, et de le recréer. Il me manque tous les jours.

“ J’ai intitulé l’album The Infinite Ones parce que ces gens vivront toujours pour l’éternité dans la musique, dans les souvenirs et surtout dans mon cœur et mon esprit, ils ont façonné l’être que je suis aujourd’hui. En fait, j’ai presque terminé la suite de cet album et il est consacré à la lutte pour la paix et la justice environnementale. Il s’intitulera The Nature of Things et y’a même un petit truc que j’ai écrit pour David Suzuki. J’espère le sortir dans le courant de l’année.”

PAN M 360 : Ce ne sont là que deux des nombreux enregistrements que tu as réalisés au cours de l’année écoulée, dans ce qui semble être une explosion de créativité « Covidienne ». Malgré l’isolement social, ces projets impliquent encore beaucoup de collaborations intéressantes et importantes. Tu sembles prendre un réel plaisir à ce qui se passe lorsque des créatifs bizarres se réunissent pour faire quelque chose.

KING KHAN : “ J’ai tellement de chance d’avoir tant de créatures étranges dans mon univers, je suppose que nous sommes spirituellement attirés l’un vers l’autre par une sorte de magnétisme extraterrestre. La bipolarité aide aussi, parfois elle peut donner l’impression d’être une superpuissance. Mais l’isolement forcé m’a en fait donné une chance d’être en meilleure santé grâce à ma femme qui m’a guidé à travers cette épreuve. Toutes ces 20 années et plus de tournées constantes ont vraiment eu un impact sur ma santé et je suis reconnaissant d’avoir pu réparer les choses avant qu’il ne soit trop tard.”

PAN M 360 : 2021 nous apprend également que tu travailles comme acteur vocal pour le prochain long métrage d’animation Schirkoa, aux côtés d’Asia Argento et de Gaspar Noé. Il est réalisé par Ishan Shukla, en prolongement de son propre court-métrage du même titre, et risque fort d’améliorer la visibilité de l’industrie de l’animation en Inde. Tu peux nous en dire plus à ce sujet ?

KING KHAN : “ Je fais des trucs pour Rapid Eye Movies depuis quelques années maintenant. Le dernier projet que j’ai fait était de composer la musique d’un « film rose » japonais de 1968 intitulé Blue Film Woman. C’était un travail de rêve, j’ai fait la musique d’un film très étrange et étonnant, et les scènes que j’ai composées impliquaient principalement des femmes nues qui dansaient le gogo avec de la pornographie en 8mm projetée sur leurs corps nus. Alors quand on m’a demandé de faire partie de Schirkoa, j’ai rencontré Ishan et nous avons échangé des tonnes d’idées et l’histoire était vraiment inspirante. Il voulait aussi que mon personnage me ressemble beaucoup, donc ce n’était pas trop difficile à réaliser. Lors de mes séances avec Ishan, nous découvrions la folie de l’autre comme deux chiens qui reniflent un cul. Je ne m’en étais pas rendu compte à l’époque, mais il semble réinventer le cinéma et les dessins animés, et les mener vers une nouvelle frontière. Je suppose que la prochaine étape naturelle serait de faire de la chirurgie plastique et de me faire sculpter le front à la manière « klingonne » pour laquelle je suis destiné.”

PAN M 360 : Tu es toi-même devenu un personnage de dessin animé, l’année dernière. Le court-métrage d’animation The Tandoori Knights vs. The Desaturators met en scène votre duo avec le délicieusement scandaleux Bloodshot Bill. 

KING KHAN : “ Je trouve que la plupart de ce que les gamins regardent de nos jours est si atroce, vraiment médiocre et irréfléchi ! Mes enfants ont été élevés avec SpiderMan de 1967, Fat Albert, Barbapapas, les Flintstones, Scooby Doo, et beaucoup de merveilleux dessins animés de la vieille école. Je veux créer un spectacle animé inspiré de cet âge d’or des dessins animés. Je connais Bloodshot Bill depuis que j’ai 14 ans et notre vie commune est vraiment digne d’être animée. Le plus grand défi est maintenant de savoir comment nous pouvons accaparer Norm Macdonald et le faire participer à l’émission.” 

PAN M 360 : Parlons de ton Black Power Tarot. Comment expliquerais-tu le projet et où en es-tu avec ça ?

KING KHAN : “Je suis un défenseur du Black Power depuis l’âge de 12 ans et mon père m’a donné L’Autobiographie de Malcolm X. J’ai toujours été très inspiré par le mouvement des droits civils, et surtout par la musique qui l’accompagnait et le renforçait. Pendant près d’une décennie, j’ai travaillé sur la bande-son d’un documentaire sur The Invaders, un groupe de jeunes noirs de Memphis, à la fin des années 60. Ils ont attiré l’attention du Dr. King et ont finalement fait partie de sa Poor People’s Campaign. Leur histoire n’avait jamais été racontée et j’espère que le film sortira cette année.

“ Le Black Power Tarot est né d’un rêve que j’ai fait il y a quelques années au sujet de mon gourou Alejandro Jodorowsky, me demandant de lui montrer « une carte qui est bizarre ». Je me suis réveillé de ce rêve en réalisant que je devais faire un nouveau jeu de cartes basé sur le Tarot de Marseille et le Black Power. Jodo est mon professeur depuis 10 ans, il m’a invité chez lui, m’a donné le Tarot de Marseille et a commencé ma formation. Depuis lors, je lui envoyais des idées, des poèmes, des plans de films et toutes sortes de choses, et lui en retour m’envoyait des livres, des bandes dessinées, des enseignements et des conseils de vie. Quand je lui ai dit que je voulais faire ce nouveau tarot, il a été enthousiasmé par l’idée et m’a conseillé de ne pas utiliser mon ego, et a supervisé tout le processus.

“ Pendant ce temps, grâce au ballet de la vie, Michael Eaton m’a contacté depuis Belfast. En plus d’être un artiste extraordinaire, il a également travaillé sur l’esthétique de Game of Thrones. Quand j’ai vu son travail, j’ai su qu’il était celui avec lequel je devais travailler pour le Black Power Tarot. Depuis 2015, j’ai fait beaucoup d’expositions dans le monde entier avec d’immenses tirages de cartes du jeux de la taille d’une porte. J’ai demandé aux galeries de faire venir John B. Smith de The Invaders pour nombre de ces expositions, et je lui ai donné l’occasion de parler aux jeunes de son militantisme, de son travail avec le Dr King et de sa vie extraordinaire.

“J’ai également commencé à travailler avec Malik Rahim, un Black Panther de la Nouvelle-Orléans, et nous avons créé l’organisation Global Solidarity Forever. Pendant la pandémie, j’ai collecté un tas d’argent, pour que Malik ne se retrouve pas à la rue, en lisant des cartes de tarot pour des gens du monde entier, et en vendant des tarots et des T-shirts sur mon magasin Hello Merch. En fait, j’ai reçu la bénédiction de la branche de la Nouvelle-Orléans du Social Medicine Consortium. Et, en ce moment même, nous essayons de construire un centre communautaire à Algiers, dans le 15e district de la Nouvelle-Orléans, où nous aiderons Malik, avec une équipe de médecins et de travailleurs de la santé de la Nouvelle-Orléans, à organiser des programmes d’éducation sur le diabète pour aider les diabétiques à apprendre à gérer correctement leur maladie.

“ Malik souhaite également poursuivre son initiative Save The Wetlands, qui consiste à planter des herbes hautes dans les zones humides, afin d’aider à absorber l’impact des ouragans. Je pense que tout ce travail est très important, d’autant plus que de nombreuses entreprises font faillite partout. La construction de ce centre communautaire, que nous appelons la Just Insulin House, est destinée à apporter de l’espoir à une communauté dévastée.

“ Algiers est très importante car c’est l’un des berceaux du jazz et même du mouvement Beat. William S. Burroughs y a vécu en 1948-49, et sa maison a été décrite dans On The Road par Kerouac. Le R&B de la Nouvelle-Orléans a également été l’une des plus grandes influences qui m’ont poussé à fonder les Shrines il y a plus de vingt ans, je vois donc cela comme un moyen de donner quelque chose en retour.

“ Je n’ai jamais imaginé l’ampleur de ce qui s’est passé et continue de se passer avec le Black Power Tarot – en plus d’être aimé et utilisé par de nombreuses personnes de tous horizons, il figure même dans un livre de Taschen sur le tarot ! Michael Eaton et moi venons également de publier une nouvelle collection intitulée Dots & Feathers Flash Cards. J’ai travaillé avec huit merveilleux guérisseurs et aides des Premières Nations de toute l’Amérique, de plusieurs tribus différentes (Mohawk, Osage, Cree et Inuit) et j’ai même reçu la bénédiction de Tanya Tagaq et de Buffy Sainte-Marie, qui se retrouvent dans le jeux de cartes. Le peintre Joe Coleman nous a même guidés pour l’une des cartes.

“ Je crois vraiment que le tarot est un outil dont nous avons besoin en ce moment pour nous aider à suivre un chemin d’illumination. Il m’a guidé pendant plus de deux décennies et j’attends avec impatience de voir où il nous mènera. Le monde est enfin prêt à évoluer vers quelque chose de nouveau, et c’est aussi dévastateur qu’éclairant. Le plus important est de prendre part à ce changement et de veiller à ce que ce soit pour le bien de toute l’humanité.”

Le Britannique Steven Wilson lance un sixième album solo. À quoi s’attendre ? Autre évocation du passé glorieux de la pop-rock de création anglaise? L’artiste n’a-t-il pas été considéré comme le réformateur par excellence du rock progressif avec l’album Hand. Cannot. Erase (2015) ?  Ne fut-il pas le frontman de la formation néo-prog Porcupine Tree pendant les années 90 et 2000 ? Ne s’est-il pas inspiré directement de la pop anglaise de création des années 80 avec l’album To the Bone (2017) ?

Poser la question… c’est ne pas y répondre, pour cette fois du moins. 

Coller l’étiquette prog ou tout autre étiquette à ce chanteur, compositeur et multi-instrumentiste est mal le connaître, force est d’admettre.  Nous voilà en 2021, Steve Wilson change encore de disque… Remettons les pendules à l’heure !

The Future Bites scrute la pensée humaine à l’ère numérique :  désinformation, chambre d’écho, règne des apprentis-sorciers, cyberdépendance, tant d’autres pratiques généralisées dans l’empire du clic. De surcroît, les neuf chansons au programme soulignent l’assomption de leur créateur pour un univers musical dominé par la production électronique. 

Voilà qui justifie amplement cet entretien virtuel avec le principal intéressé, joint à son domicile anglais il y a quelques semaines.

PAN M 360 : Ce nouvel album ne représente-t-il pas un grand changement si on le compare à vos projets précédents ?

STEVEN WILSON : “Absolument. J’ai été créatif ces dernières années, mais c’est devenu frustrant à la longue. Je n’ai jamais cru être un musicien de rock progressif ou quelque musicien générique. Mais j’ai déjà enregistré dans la tradition du rock progressif, ces enregistrements ont eu du succès pour moi et j’en suis très fier. C’est peut-être ça le problème, mes albums faits dans un style particulier créent des connexions (rires).

PAN M 360: L’idéal n’est-il pas de bien connaître la musique et de trouver quelque chose de neuf en connaissance de cause ?

“ C’est vrai. Mais la plupart des gens recherchent ce qui leur est familier, cherchent à trouver le chemin de la nouveauté en cherchant ce qui leur est familier. Je pense que j’étais légèrement différent, je cherchais quelque chose d’inconnu. Aujourd’hui, je cherche encore quelque chose que je ne peux pas tout à fait situer d’où il vient. Et je n’ai pas toujours été à la hauteur de ce que je prêche, certaines de mes musiques étaient trop proches de l’hommage, mais je pense qu’avec Future Bites, je fais un pas vers un monde où j’arrive à quelque chose d’unique, ma palette sonore, mon monde sonore. 

PAN M 360: L’électronique a toujours fait partie de votre instrumentation, mais cette fois c’est dominant.  Comment justifier ce choix ?

STEVEN WILSON : “Mais vous savez, j’ai commencé au début des années 90 avec un groupe de synthé-pop nommé No Man, le premier groupe qui m’ait fait obtenir un contrat de disque. Il y avait donc  un précédent à ce que je fais actuellement. Je ne veux pas dire que je fais de la synth-pop mais  ce je fais n’est certainement pas associé aux formes classiques du rock. Tous ces éléments classiques ont disparu dans cet album. Cela n’exclut pas un sens du voyage, une approche narrative très ambitieuse, très expérimentale, épique en quelque sorte. Mon allégeance au rock classique ou au rock progressif n’est pas rompue pour autant, je pourrais y revenir mais je n’y trouve aucun intérêt pour le moment. Je veux une musique contemporaine et fraîche, qui reflète le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Le monde électronique !”

PAN M 360 : Plus précisément, quels sont vos intérêts pour la musique électronique ?

STEVEN WILSON : “ C’est sans doute l’une de mes musiques préférées. J’ai toujours aimé la musique électronique. Cela a commencé quand j’étais enfant, avec Giorgio Moroder. Je suis devenu un grand fan de Karlheinz Stockhausen et le courant l’électroacoustique. J’aime aussi l’ambient, le drone,  toutes les formes. Dans les années 90, j’ai découvert Aphex Twin, Autechre, Squarepusher, Boards of Canada, etc. J’aime aussi le néoclassique de Maxi Richter et Nils Frahm, ces artistes créent un hybride moderne à la fois inspiré de la musique classique et des courants récents, notamment la musique électronique. Cela a toujours été dans mon ADN musical. Il est donc tout à fait logique pour moi de faire de la musique électronique, je suis moi-même étonné de ne pas l’avoir fait avant ! Mais d’une certaine manière, je reviens à l’un de mes premiers amours dans la musique. J’ai grandi dans les années 80, j’étais donc entouré par OMD, Depeche Mode et tous ces groupes anglais férus de musique électronique.”

PAN M 360 : La musique instrumentale peut sans cesse évoluer, mais les possibilités texturales de l’électronique nous conduisent ailleurs, effectivement. Cela justifie votre démarche actuelle ?

STEVEN WILSON : “Oui. Le rock’n’roll a été la forme dominante de la musique pendant la deuxième moitié du 20ème siècle, et le jazz en a été la forme dominante pour la première moitié. Ces musiques ont suivi leur cycle naturel et aujourd’hui, je pense que la forme guitare-basse-batterie est étrangère à beaucoup de jeunes. La guitare n’est certainement plus à l’avant-plan dans le courant dominant, elle est devenue la trompette pour les fans de rock, l’instrument dominant d’une autre époque. Bien sûr, il y aura toujours des fans de jazz et des fans de rock, mais pour ce qui est du courant principal de la culture populaire, il ne fait aucun doute que l’électronique domine. Et ma musique est le reflet de cette réalité. Sans essayer de sonner d’une manière ou d’une autre, cependant, cette nouvelle proposition reste cohérente dans ma discographie.”

PAN M 360 : Les références de  The Future Bites sont vastes, de la synth-pop au R&B  en passant par le krautrock et l’IDM, somme toute parfaitement distinctes  des cycles précédents.

STEVEN WILSON : “Oui.  Je crois que mon public sera légèrement surpris et qu’il appréciera ce par la suite, car cela fait partie intégrante de mon univers musical. J’ai toujours aspiré à créer ce climat musical où l’idée de genre n’est pas pertinente. Dans cet album , j’ose croire qu’il ne soit pas possible de décrire ce que je fais en matière de genres. Tout ce que vous pouvez dire c’est que c’est de la musique de Steven Wilson. Mes modèles de jeunesse ont été David Bowie, Frank Zappa, Kate Bush, Neil Young, Tom Waits, le genre d’artiste qu’on ne peut pas décrire à travers un genre de musique. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’ils font leur musique.  Je ne me compare pas du tout à ces grands artistes, mais d’un point de vue philosophique, c’est ce que je veux faire: créer mon propre genre musical, m’autoriser à le confronter à mon public. Vos fans vous accompagnent parce qu’ils respectent votre droit de faire des choses différentes. Ce n’est pas facile d’y parvenir,  de ne pas être générique, de ne pas être facilement catégorisé. J’espère être devenu cet artiste. ”

PAN M 360 : Ne pourriez-vous faire tout autre chose à l’avenir ?

STEVEN WILSON : “ Absolument ! Cela étant dit, cet album n’est pas totalement différent des autres, c’est une évolution progressive de ma musique. Ce n’est pas un changement complet, c’est un  mode d’expression légèrement plus direct avec une sensibilité plus pop. La guitare est minimisée sur ce disque, elle est jouée d’une manière plus abstraite, d’une manière plus sound design. L’instrument au premier plan de cet album est le synthétiseur. Car ce monde des sons dans lequel nous vivons est électronique. Les sons des jeux sur ordinateur, des téléphones portables ou même des sonneries de porte sont électroniques.” 

PAN M 360 : Cette fois-ci, c’est la chanson qui compte. Votre musique est au service de la chanson. Dans le cycle précédent, vos excellents musiciens, tous des virtuoses, des shredders fantastiques, etc. Cette fois, tout est construit autour de la chanson.

STEVEN WILSON : “Oui, la guitare y est davantage un élément de conception sonore, un élément textural. Le seul guitariste sur ce disque, c’est moi et je n’ai pas la moindre aspiration à devenir un shredder. Je suis un auteur-compositeur-interprète qui utilise la guitare pour créer des sons pour ses chansons. Je ne suis intéressé que par l’utilisation d’outils au service de la chanson. Je joue donc de la guitare et d’autres instruments, la basse, tous les claviers…  Je sais bien que certains sont légitimement intéressés à montrer ce qu’ils peuvent accomplir sur leur instrument, je suis personnellement intéressé à créer des chansons et de la musique. C’est donc mon disque le plus solitaire depuis de nombreuses années, soit avant la naissance de Porcupine Tree.”  

PAN M 360 : Pourquoi cette sensibilité plus pop  dans The Future Bites ?

STEVEN WILSON : “Cet album est beaucoup plus axé sur les mélodies, le chant et le son, pas vraiment sur les grands solos et la complexité musicale. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de sophistication : il est difficile de créer des chansons pop sophistiquées. Le fait que cet album ait plus d’accroches, des mélodies plus fortes, reflète une présence plus forte des chœurs.” 

PAN M 360 : Album de neuf chansons… Pourquoi une telle brièveté ?

STEVEN WILSON : « J’avais près de 25 chansons à enregistrer mais je n’allais pas dépasser  45 minutes. C’est un disque de 42 minutes et j’en suis très fier! La plupart des albums classiques se trouvent dans la tranche des 35-45 minutes, l’attention naturelle de l’auditeur ne peut pas être plus longue que plus ou moins 40 minutes, alors… Vous savez, ce n’est pas facile d’exclure des chansons que vous aimez vraiment. »

PAN M 360 : Quels sont les artistes invités ? 

STEVEN WILSON : “Ils surgissent ça et là, chacun sur une chanson. Nick Bates joue de la basse sur une, Richard Barbieri joue des claviers sur une autre.  Il y a des chœurs… À mon sens, l’invité principal est David Costin, mon coproducteur. Je suis un grand fan de son travail – Bats for Lashes, Keen, Everything Everything, etc. Nous avons le même âge, nous avons grandi avec une inspiration similaire. David a une grande connaissance de l’histoire de la musique, mais il ne travaille jamais à la reproduire. 

“Il m’a fait réaliser que certains de mes travaux précédents pouvaient se dissimuler derrière l’hommage. To the Bones est un  hommage à la pop expérimentale des années 80, Hand.Cannot.Erase. est un hommage au rock progressif des années 70…  Ainsi, David a été génial en m’empêchant de me confondre dans un autre hommage. Cela m’a vraiment rafraîchi, parce que je suis facilement aspiré, impressionné par des choses qui m’en rappellent d’autres que j’aimais déjà. David voulait au contraire me pousser à trouver quelque chose d’autre qui m’appartient totalement. Et donc, ce que j’aime dans Future Bites, c’est qu’il n’y a pas de références évidentes. Tout est là, mais je ne pense pas que les  références musicales soient directes, ni qu’elles soient un hommage au passé.” 

PAN M 360 : Comment, selon vous,  peut-on éviter les références trop évidentes ?

STEVEN WILSON : “Lorsque nous prenons de l’âge, notre connaissance de l’histoire de la musique devient plus solide, nous sommes à même de reconnaître les références musicales lorsque nous écoutons de nouvelles productions. Prenons l’exemple de Kamasi Washington  » le nouveau visage du jazz” selon plusieurs ; j’écoute sa musique, j’entends Pharoah Sanders, Alice Coltrane, des musiques que je connaissais déjà. Et alors ? Les références me sont-elles trop familières ? Peut-être… En revanche, j’écoute Billie Eilish, si jeune, sans doute peu au courant de toutes ces références… ce qui la conduit à être incroyablement rafraîchissante ! D’une certaine façon, son ignorance de la pop est pour elle un grand avantage.”

PAN M 360 : Comment adapterez-vous vos nouvelles chansons sur scène ? Un chœur et une armée de synthétiseurs ? 

STEVEN WILSON : « Je commence à y réfléchir. Il y aura un groupe, si ce n’est pour jouer les chansons les plus complexes de mon répertoire. Il y aura des moments plus intimes avec moi et un accompagnement électronique. En fait, j’aurai toujours un groupe complet, même pour les aspects plus électroniques du nouvel album. Il y aura aussi des éléments plus forts pour le côté visuel du spectacle, images, films, éclairages, etc. Nous devrions amorcer la tournée en septembre prochain si la situation mondiale le permet, évidemment. »

Peut-être connaissez-vous Firas Nassri, moitié de Beige-À-Cœur, duo électro pop montréalais qui a remporté le GAMIQ du EP électro de l’année 2020 pour Moonshine. Signé chez Cosmovision, le jeune producteur sort La Levantine, un premier album solo, plus intime. Les huit compositions, qui mélangent habilement électro et musiques traditionnelles arabes, célèbrent son identité multidimensionnelle.

PAN M 360 : Quels sont tes instruments de prédilection ? 

Firas Nassri : J’ai commencé la guitare électrique assez jeune, vers 15/16 ans. À l’époque je jouais de la musique rock, de la basse dans des groupes. J’ai commencé la production il y a 5 ou 6 ans, et dans la dernière année, pendant le confinement, j’ai commencé à jouer du oud. Si cet été on peut organiser des événements musicaux je compte mettre de l’oud électrique dans mon live set. 

PAN M 360 : Tu es un grand voyageur. Parmi toutes les destinations que tu as visitées, certaines ont-elles été plus marquantes que d’autres ? 

Firas Nassri : J’ai passé pas mal de temps sur la côte pacifique du Mexique, dans le Sud où les styles de musique comme la cumbia, la salsa sont super présents dans la vie quotidienne des gens. Ce sont des musiques très percussives et je pense que oui, à un certain niveau, j’aime avoir beaucoup de percussions de différents styles comme les hand drums et le darbouka dans mes productions électroniques.

PAN M 360 : De quelle façon tes voyages ont-ils influencé tes goûts musicaux ? 

Firas Nassri : Ça fait deux ans que j’écoute vraiment plus de musique arabe des années 1960 et 1970, beaucoup de musique égyptienne, syrienne. J’écoute aussi beaucoup de musique classique arabe, qui correspondrait à la Renaissance en Europe. C’est de la musique qui met les percussions à l’avant-plan et tout ça joue beaucoup sur ce que j’écris en ce moment. 

PAN M 360 : Des artistes en particulier ? 

Firas Nassri : Un groupe berlinois qui s’appelle Shkoon, c’est assez génial. Les mecs reprennent de la musique folklorique arabe. Ce sont des syriens qui vivent en Allemagne. Beaucoup de leurs chansons, surtout les morceaux qui ont bien marché, sont des musiques folkloriques syriennes qui existent depuis toujours, de tradition orale, et dont on ne connait pas les auteurs. Derrière ils en font des productions très allemandes, très clean. Ils maitrisent l’art de prendre le traditionnel, le très très vieux, pour le transformer en productions électroniques assez poussées.

PAN M 360 : Est-ce que ça t’a guidé pour l’écriture de ton album ? 

Firas Nassri : Quand j’écrivais l’album, je me suis mis à écouter de plus en plus de musique traditionnelle arabe. Je ne veux pas réinventer de vieilles compositions; moi ce qui m’intéresse, c’est de prendre des gens qui ne connaissent pas du tout cet univers musical là et faire participer des chanteurs. J’ai envie de mélanger les différentes cultures présentes à Montréal. 

PAN M 360 : Presque toutes compositions sont des collaborations, que peux-tu nous dire à ce sujet ?

Firas Nassri : La plupart des personnes qui ont collaboré à cet album sont mes ami.e.s. Quand je me suis mis à partir dans cet univers de musique traditionnelle arabe, ce sont des gens que j’ai voulu amener avec moi dans ce voyage. Ce sont des gens qui viennent d’ailleurs, qui habitent à Montréal et qui viennent de partout dans le monde. Leur présence apporte une diversité linguistique, de background… Par exemple, on a d’un côté Anqi Sun qui a une formation en jazz, et de l’autre Falco Croatico qui n’avait presque jamais chanté.

PAN M 360 : Tes compositions puisent leur inspiration dans ton origine arabe, qu’est-ce que tes parents écoutaient, quels artistes es-tu allé chercher dans ton héritage culturel ? 

Firas Nassri : Ma mère écoutait énormément une chanteuse libanaise qui s’appelle Fairuz, devenue populaire dans les années 1970. Encore aujourd’hui, c’est la Céline Dion du monde arabe, ça passe partout, quand tu rentres dans un dépanneur, quand tu vas au restaurant, ces chansons sont omniprésentes. Ma mère l’écoutait quand j’étais petit, moi en grandissant pas du tout, jusqu’à tout récemment où je l’ai redécouverte. Fairuz c’est de la musique très pop, occidentale mais avec des influences arabes. J’ai aussi utilisé des échantillons de cette chanteuse là. 

PAN M 360 : Sais-tu ce qui t’as poussé à te réapproprier cet héritage après toutes ces années ?

Firas Nassri : Je ne suis pas trop sûr de savoir exactement mais je pense que c’est en lien avec ce qui se passe à Montréal en ce moment, toute sorte de mouvement comme Black Lives Matter. Peut-être aussi avec le fait que plus jeune je voulais me fondre avec les gens autour de moi qui ne sont pas d’origine immigrante, et tout à coup à Montréal il se passe un truc où tout le monde est fier de ses origines, tout le monde veut parler d’où il vient, ça m’a définitivement aidé. Dans le même ordre d’idée, j’ai rencontré Naïade Aoun il y a deux ans en voyageant au Mexique, ça fait un moment qu’elle vit à Montréal mais elle n’a pas grandi ici, sa famille est arrivée quand elle était adolescente. Sa perspective est complètement différente de la mienne puisque ma famille est venue ici quand j’avais cinq ans. Elle a grandi dans le monde arabe, elle sait parfaitement lire et parler l’arabe, ce que moi je ne sais pas faire. Elle n’a pas vécu les mêmes problèmes identitaires que j’ai pu avoir quand j’étais petit, à essayer de comprendre qui je suis, pourquoi mes parents sont différents des autres gens. Pour Naïade, c’est beaucoup plus simple. Elle est à l’aise dans son identité de libanaise qui vit à Montréal. La rencontrer, faire de la musique avec elle, ça a rendu certaines choses plus simples à comprendre. Je me suis senti plus à l’aise avec mon identité et mes origines. Ce n’est pas toujours facile à Montréal, on a beau dire que la scène est très ouverte, elle ne l’est pas tant que ça dépendant du point de vue où on se place. 

The Buzzcocks figurent parmi les pionniers de la déferlante punk britannique des années 70. Formé à Bolton en 1976, les Buzzcocks démarrèrent autour du guitariste Pete Shelley, du batteur John Maher, du bassiste Steve Diggle et du chanteur et guitariste Howard Devoto, qui ne resta avec la bande que le temps d’un Spiral Scratch. Enregistré en décembre 1976 pour 500 livres sterling, ce premier EP du groupe fut alors vendu à 16 000 exemplaires dans les six premiers mois de sa sortie, soit sous le label maison du groupe, New Hormones. 

Après le départ de Devoto côté Magazine, la bande recruta le bassiste Steve Garvey, Diggle passant à la guitare et au chant, tout comme Shelley. C’est sous cette forme que le groupe de Manchester allait connaître un énorme succès auprès de la faune punk et new-wave de l’époque, avant de se saborder en 1981,  trois albums et 12 singles plus tard, sous étiquette United Artists. Les Buzzcocks se sont ensuite reconstitués en 1989 avec les membres originaux Pete Shelley et Steve Diggle, jusqu’à la mort prématurée de Pete en décembre 2018.

Ce sont ces douze fameux singles que nous retrouvons engrangés dans le très joli coffret Complete UA Singles 1977-1980, paru tout récemment chez Domino. Ces 24 chansons, de la pépite punk vitaminée -et controversée- Orgasm Addict à la plus pop/new-wave Are Everything en passant par l’hymne Ever Fallen In Love With Someone (You Shouldn’t Have Fallen In Love With?), couvrent toute l’évolution et le chemin parcouru par le groupe en à peine 4 ans. Rematricé à partir des bandes originales et assorti de pochettes conçues par Malcolm Garrett, le coffret contient également un livret de 36 pages. Ces singles, principalement écrits par Pete Shelley et Steve Diggle, démontrent la capacité du groupe à créer de véritables petits chef d’oeuvres de trois minutes, qui ont perduré longtemps après que l’étincelle initiale du punk fut éteinte. 

C’est donc un début d’année bien chargé pour les Buzzcocks qui, outre ce bel objet paru chez Domino, viennent d’en lancer un autre, Late For The Train – Live & In Session 1989-2016, un coffret de 6 CD qui retrace une partie de la carrière du groupe en concert et sa relation continue avec la BBC, pour laquelle il a enregistré plusieurs excellentes sessions et performances en direct. Jamais deux sans trois, la formation fera aussi paraître le 5 février prochain une édition limitée (1000 x copies) en double vinyle rouge de Buzzcocks : 30 (Live In London), le concert célébrant le 30e anniversaire du groupe à Londres en décembre 2006. 

Nous avons donc profité de ce foisonnement chez les Buzzcocks pour causer avec le légendaire chanteur et guitariste Steve Diggle, joint en décembre dernier chez lui à Londres, dans le petit studio de son sous-sol. 

The Buzzcocks en 1976 avec Howard Devoto / photo: Phil Mason

PAN M 360 : Le coffret Complete UA Singles 1977-1980, ce sont en fait tous les singles des compilations Singles Going Steady de 1979 et Parts One, Two, Three de 1980, à l’exception de Moving Away From The Pulsebeat.

Steve Diggle : “ Tu as raison. Mais en fait ce morceau est sorti en 12’’ et non en 7’’, et c’était seulement en promo et non en vente libre. Si ce n’était que de moi, j’aurais ajouté des morceaux plus rares mais le patron de Domino est un fan de longue date. Il était membre du fan club quand il était plus jeune. Donc il tenait à ce que ce soit un coffret qui couvre uniquement cette première période, l’âge d’or du groupe si je puis dire.”

PAN M 360 : Pourquoi avoir choisi de travailler avec United Artists à l’époque, alors que vous aviez déjà créé votre propre label New Hormones pour votre premier 7’’ Spiral Scratch paru en janvier 1977.

Steve Diggle : “ Quand nous avons démarré ce label, ç’a été vu comme un coup de génie alors que c’était bien plus un coup de nécessité car personne ne voulait nous recruter. Par contre, après que Spiral Scratch fut lancé, ils étaient six gros labels à nous courir après ! C’était plutôt ironique… Donc à cette époque, un gars de United Artists venait nous voir souvent en concert. À un moment donné il nous a approchés en nous promettant de nous donner une liberté artistique totale. On s’est dit alors que si on signait avec un autre label, on se retrouverait comme les Clash à se faire dire quoi faire ou pas. Alors on a signé avec UA et notre premier single fut Orgasm Addict. On a été obligés de repousser la date de parution parce que les patrons de l’usine de pressage de vinyles refusaient de sortir cette « cochonnerie ». Ça peut paraître ridicule aujourd’hui avec toutes les obscénités que tu peux entendre à la radio mais à l’époque c’était assez controversé. Reste que United Artists nous a laissé faire un truc comme ça. Ils voyaient ça comme de l’art. Voilà pourquoi nous sommes restés avec UA. On aurait pu avoir plus d’argent avec un autre label mais nous n’aurions pas eu toute cette liberté.”

PAN M 360 : Est-ce vrai que vous avez signé avec eux le jour de la mort d’Elvis ?

Steve Diggle : “ C’est exact! Le 16 août 1977. C’est étrange parce que, peu de temps après avoir sorti Spiral Scratch, Marc Bolan nous a invité à son show de télé (Marc) et…. peu après, il s’est tué dans un accident de voiture. On s’est dit « ok, on dirait bien qu’on ne fera pas ce show de télé… ». Je me souviens très bien du jour où on devait conclure  l’entente avec UA. On ne voulait pas signer ce contrat dans un hôtel fancy mais au bar du Electric Circus, un pub de Manchester où tous les groupes punk jouaient alors. On s’apprêtait à signer et on entendait à la télé du pub qu’Elvis était mort… Donc voilà, ça faisait deux morts ! (rires) C’était vraiment bizarre, comme si on changeait la garde, du genre « merci Elvis, nous prenons le relais maintenant ». (rires)

PAN M 360 : La majorité de vos singles ont été réalisés par Martin Rushent et le reste par Martin Hannett (sous le pseudo Martin Zero pour Spiral Scratch). Qu’est-ce qui vous plaisait chez ces réalisateurs ?

Steve Diggle : “ Lorsqu’on a signé chez UA, Martin Rushent en était le réalisateur maison. On travaillait bien ensemble, il comprenait ce qu’on faisait et surtout nous laissait faire ce qu’on voulait en enjolivant ici et là. Essentiellement, tout tournait autour des chansons et de la dynamique du groupe. Il y avait aussi cet excellent ingénieur de son, Doug Bennett, un héros méconnu qui bossait au studio Olympic. Avec ces gens-là, on a créé la magie de ce groupe. Tout simplement en enregistrant directement ce qu’on jouait, car on savait qu’il y avait une magie entre nous et ces gars-là arrivaient à la saisir. C’était toujours très simple, rien de compliqué comme « oh essayons ceci et essayons cela… » et ce genre de truc… C’était plus proche d’un concert finalement. Et je pense que c’est pour ça que nos chansons ont passé l’épreuve du temps. Tu écoutes ces disques aujourd’hui et c’est comme s’ils avaient été faits la semaine dernière.”

PAN M 360 : Pour vos trois derniers singles avec UA vous êtes pourtant retournés avec Martin Hannett…

Steve Diggle : “ Durant cette période, Martin Rushent était occupé à New-York et de notre côté, nous avions une pause dans notre tournée qui nous donnait le temps d’entrer en studio pour faire six chansons. Alors nous avons contacté Martin Hannett que nous connaissions déjà, c’est aussi simple que ça. C’était juste une question de disponibilité. Avec Martin Hannett, on bouclait la boucle en quelque sorte; il a fait notre premier single et il a fait les trois derniers.” 

PAN M 360 : Quand on pense aux singles et albums des Buzzcocks, impossible de ne pas mentionner les pochettes. Leur design unique et si original est, pour la plupart, l’œuvre du designer graphique Malcolm Garrett. Comment cette association a-t-elle débuté ?

Steve Diggle : “ Il était étudiant à l’Université de Manchester et un jour il est simplement venu nous voir en nous disant « je suis un étudiant en art et j’aimerais faire une pochette de disque pour vous ». Il est arrivé avec ces images, comme ce collage de cette femme avec un fer à repasser à la place de la tête (qui illustrera le single Orgasm Addict) et toutes ces combinaisons de couleurs ensuite. Ça nous a plu et la réaction a été bonne pour le premier single, alors on l’a gardé. C’est lui qui a créé toutes les pochettes que tu retrouves dans ce nouveau coffret et il en a fait quelques-unes encore pour nous par la suite.” 

PAN M 360 : De tous les singles que vous avez fait paraître chez UA, lequel serait ton préféré ?

Steve Diggle : “ Je les aime tous mais j’ai une petite préférence pour Harmony In My Head. Quand je l’ai composée, je me suis dit qu’on avait là une vraie bonne chanson pop. Et quand on l’a jouée à Top of the Pops -on y est allé huit fois, pratiquement pour tous nos singles-, là je me suis dit qu’on avait un pied dans la porte et qu’en arrivant avec Harmony In My Head, ce serait comme un coup direct entre les deux yeux, une chanson pop-punk qui a des couilles.” 

PAN M 360 : Cela fait deux ans que Pete Shelley est décédé, comment as-tu réagi à sa mort ?

Steve Diggle : “ Si on a eu plusieurs bassistes et batteurs au fil des ans, Pete et moi étions là depuis le tout début. On parle de 43 ans ! Donc c’est une perte énorme pour moi, car au-delà de tous les bons moments partagés ensemble, de tous les enregistrements qu’on a faits, c’était aussi un bon ami. J’ai passé plus de temps avec lui qu’avec toutes mes femmes et enfants ! (rires). Je me suis toujours dit que si nous nous étions connus à l’école,  nous aurions été amis, mais nous nous sommes rencontrés par hasard et ça a cliqué. Il y avait cette chimie comme celle de  plusieurs autres groupes connus. Alors oui, c’est une très grosse perte mais il faut poursuivre; nous avons sorti un 7’’ au début de 2020 et nous avons réussi à faire huit concerts avant le confinement. Pour moi c’est la phase 3 des Buzzcocks comme j’aime à le dire.”

PAN M 360 : Avez-vous tenté de ramener votre premier chanteur Howard Devoto à bord ?

Steve Diggle : “Non, il a quitté les Buzzcocks après six mois. Il n’avait aucun intérêt pour ce groupe, il ne se pointait pas aux shows… J’ai beaucoup de respect pour lui mais c’est un gars compliqué. Il ne reviendrait pas même si je lui proposais, de toute façon ça ne collerait pas. Il nous a dit à l’époque « j’ai fait un single, je m’en vais »… Et là Pete et moi on s’est regardé et on s’est dit « merde, on vient de perdre notre chanteur, qu’est-ce qu’on fait ? On continue ! ». Pete s’est mis au chant, et des fois moi aussi. Maintenant que Pete est parti, c’est moi qui fais le putain de chanteur… On a fait plusieurs concerts depuis la mort de Pete car je tiens à garder en vie ses chansons, et les miennes aussi. Et tous ceux qui avaient des doutes sur la continuité des Buzzcocks et qui sont venus à ces shows ont été époustouflés. C’est tout ce que je sais faire et je ne peux pas ramener mon frère à la vie… mais je donnerais tout pour qu’il revienne. Tu vois, ce coffret résume le 1er âge d’or des Buzzcocks jusqu’à notre séparation en 1981. Puis Pete et moi avons redémarré le groupe en 1989 et nous avons fait encore plus de trucs que lors de notre première période. Maintenant, c’est notre troisième phase.”

The Buzzcocks au Olympic Studio / photo: Jill Furmanosky

PAN M 360 : En concert, ne jouez-vous que tes chansons ou faites vous aussi des morceaux de Pete ?

Steve Diggle : “ Disons que les trois quarts du concert ce sont mes chansons, je ne pensais pas en avoir autant ! Pour le reste, ce sont des morceaux de Pete. Il y a plusieurs chansons que j’ai écrites mais que Pete chantait, Fast Cars, Promises… Celles-là, on les fait en concert. Je ne savais pas trop comment ça irait avec les chansons que Pete chantait mais ç’a fonctionné même si je ne chante pas aussi haut que lui. Reste que j’ai écrit une bonne cinquantaine de chansons avec les Buzzcocks et il me semble que c’est plus naturel pour moi de les faire que celles de Pete, tu comprends ? Il y a aussi que certains morceaux sont plus intimes, ils concernent plus Pete et je me vois mal les chanter.”

PAN M 360 : Beaucoup de groupes vous citent comme étant une influence majeure, on n’a qu’à penser aux Pixies, aux Smiths, à New Order, Radiohead et j’en passe. Selon toi, quelle est l’héritage artistique des Buzzcocks ?

Steve Diggle : “Je sais que beaucoup de groupes se réclament des Buzzcocks. Mais quand nous avons fait  ces chansons, nous ne pensions jamais à cette pérennité. Tous ces morceaux, ce sont des cartes postales d’une époque; ce qu’on voulait faire c’était de créer des chansons toutes simples, honnêtement. On l’a fait, et faut croire qu’on l’a bien fait ! Tellement de groupes sont venus me voir pour me dire à quel point on les avait inspirés, je pourrais t’en nommer des centaines, et de très gros groupes comme REM, Nirvana, Pearl Jam… Mai quand on a reçu l’ Inspiration Award de Mojo il y a quelques années, je me suis dit qu’on est peut-être en effet un groupe influent et qu’on a touché bien plus de gens qu’on ne l’imagine. Ce coffret, c’est un magnifique rappel de la grandeur des Buzzcocks à la fin des années 70. Tous ces singles, c’est la bande sonore de la vie de beaucoup de gens. Et la mienne aussi.”

En 2013, le groupe Rhye lançait Woman, album annonciateur d’une carrière des plus prometteuses.  Voix magnifique de contre-ténor, usage circonspect des technologies numériques,  propositions mélodiques des plus inspirées, pop raffinée au possible. Nous nous étions pâmés, nous  voilà sept ans plus tard.

Rhye fut d’abord un tandem constitué du Canadien Mike Milosh et du Danois Robin Hannibal, mais ce dernier abandonna le projet avant même qu’il ne décolle,- ceci dû à des conflits contractuels pour un autre projet discographique, soit le groupe Quadron.  

Sous le pseudo Rhye, le Torontois d’origine (transplanté à Los Angeles) Mike Milosh a depuis sorti l’album Blood en 2018, le maxi Spirit en 2019. On ne compte pas ses musiques de films, un projet pour le plancher de danse qu’il prévoit mettre en œuvre avec le célébrissime Diplo, ainsi que les œuvres planantes créées pour Secular Sabbath, concept d’événements immersifs orchestré avec sa conjointe Genevieve Medow Jenkins. 

Voici la sortie imminente de l’opus Home sous la bannière Rhye et sous étiquette Last Gang. Composé en 2019 et 2020, Home a été enregistré aux United Recording Studios, Revival at The Complex (Earth, Wind, & Fire), et mixé par Alan Moulder (Nine Inch Nails, Interpol, My Bloody Valentine). 

Voilà un excellent prétexte pour causer à Mike Milosh en ce début 2021.  

PAN M 360 : À l’écoute de votre nouvel album, il semble évident que vous ne travaillez pas seul, n’est-ce pas?

MIKE MILOSH : « Je travaille seul au départ, je m’entoure ensuite. Je suis responsable de l’ensemble de la réalisation, je fais l’essentiel de la composition et de l’écriture, puis je fais équipe avec d’autres musiciens pour élever la proposition. Une trentaine de musiciens participent à mes projets, nous sommes huit sur scène lors de mes tournées. Il me faut constamment m’ajuster avec ce groupe de  collègues qui ont des familles et ne peuvent toujours se libérer pour de longues périodes. 

PAN M 360 : Il y avait eu un écart de cinq ans entre la sortie du premier album et du deuxième. Depuis, 2018, cependant, trois albums sont sortis. Comment expliquer le premier hiatus, beaucoup plus long que les autres?

MIKE MILOSH :  « J’ai donné plus de 800 concerts depuis 2013, j’ai beaucoup tourné. J’ai tourné pendant cinq ans après le premier album, mais j’ai eu des complications contractuelles avec le label de l’époque (Polydor), j’ai dû m’affranchir de ce contrat en tournant et récoltant les revenus nécessaires pour parvenir à mes fins et trouver un nouveau contrat d’enregistrement. Ce fut très compliqué d’y parvenir, frais d’avocats, etc. Il y avait un gros nuage noir au-dessus du projet Rhye, il a fini par se dissiper. J’ai alors enregistré Blood, puis Spirit,un enregistrement piano-voix, ce qui m’a mené ensuite à la création de Home. C’est fou ce chemin parcouru ! Je n’ai pas vraiment de regrets, le passé est le passé et je suis toujours en train de faire de la musique, ce que j’aime le plus faire dans la vie. »

PAN M 360 : « Vous aviez une entente contractuelle avec Universal, une major, vous avez finalement opté pour une vie d’entrepreneur indépendant. Que justifie ce choix? »

MIKE MILOSH : « Tourner ou enregistrer avec beaucoup de monde, c’est cher. Je suis devenu une sorte d’entrepreneur, j’ai dû vraiment réfléchir aux dépenses et à la survie possible du projet. Je dois réinvestir les bénéfices au coeur du projet et sacrifier toutes dépenses le moindrement excessives, les éclairages notamment. J’assume que mon spectacle soit intime et vraiment consacré à la musique. Je me vois donc de la manière dont l’industrie de la musique ne me voit pas, à la fois chanteur, réalisateur, compositeur, producteur. Je dois aussi varier les propositions, ce que je fais avec grand plaisir. Lorsque je compose pour le cinéma, c’est plus proche de la musique classique. Je peux aussi faire dans le classic rock, j’ai un projet plus dance floor en marche avec Diplo, je fais aussi les musiques ambient de Secular Sabath, un projet avec ma compagne Genevieve qui accueille les gens dans un environnement intime où la musique côtoie la relaxation et la gastronomie. J’adore faire de la musique sous plusieurs formes, j’aime aussi la photographie et la peinture. Je ne me vois pas comme une célébrité, je suis un musicien relativement connu qui doit porter plusieurs chapeaux, dont celui qui me permet de faire de l’argent pour continuer. »

PAN M 360 : L’écoute de Home mène à ce constat : la musique enregistrée en studio est plus proche d’une exécution sur scène. Comment expliquer ce passage d’une réalisation électronique à une réalisation fondée sur des musiques instrumentales?

MIKE MILOSH :  « Auparavant, j’ai traversé une phase où je faisais beaucoup de production incluant nombre de procédés inhérents à l’usage des technologies numériques, beaucoup de montage également. Or, le nouvel album ne  comporte pas de MIDI (musical instrument digital interface) tout est beaucoup plus organique. C’est, je crois, la conséquence de mes tournées où nous étions huit sur scène. Aucun ordinateur pris en compte, l’emphase se trouve sur le côté unique de chaque exécution. Lorsque je compose désormais, j’essaie de voir comment cela se traduit sur scène, comment cela peut varier d’une soirée à l’autre. Je joue moi-même de plusieurs instruments : batterie, violoncelle, la plupart des claviers. Je m’intéresse beaucoup aux synthétiseurs, je peux aussi écrire les arrangements de cordes. En somme, chaque instrument impliqué est vraiment joué par un être humain. »

PAN M 360 : Mais pourquoi avoir abandonné le côté électro de vos débuts du projet Rhye?

MIKE MILOSH : « Vous savez, Rhye demeure Rhye. Avant de lancer ce projet, j’avais un autre projet électronique nommé Milosh, un peu pop, proche de la chanson mais électro. Il fut un temps où j’adorais la production électronique mais à un certain stade, l’usage de l’ordinateur a commencé à m’ennuyer. Mon corps voulait écouter de vrais instruments, de vraies cordes, de vrais instruments à vent, de la vraie batterie, un son de piano résultat d’un réglage subtil de la prise de son. Il y a dans l’exécution instrumentale cette magie qui manque à la production électronique, bien que le côté expérimental de la musique électronique demeure pour moi très intéressant.

« Or, ça l’est moins pour moi en tant que réalisateur. Je m’intéresse actuellement aux textures des instruments, à la réverbération naturelle, à l’usage circonspect des micros, à la chaleur des technologies analogiques. Mais cela reste le même style, mon approche est centrée sur mon habileté à chanter et composer des chansons. C’est toujours moi que vous entendez au bout du compte. Je ne réinvente pas la roue. Je veux enregistrer ce que j’aime entendre dans une chanson, je trouve en ce sens qu’il manque souvent quelque chose dans la production pop et c’est ce que je m’applique à combler. »

PAN M 360 : Quels sont selon vous les signes distinctifs de l’album Home?

MIKE MILOSH :  « Sur cet album, mon accomplissement le plus cher a été l’enregistrement d’un choeur danois d’une cinquantaine de voix féminines. Ce ne fut pas facile de réunir ces chanteuses dans une même pièce et en tirer le meilleur; les coûts d’opération sont élevés, les arrangements choraux doivent être bien faits, mais ce fut assez naturel pour moi d’arranger ces voix comme ce fut le cas des cordes de cet enregistrement. 

« Par ailleurs, j’ai été très prudent pour maintenir l’équilibre des arrangements, ne pas les surcharger, arranger sobrement, assembler les morceaux du puzzle. En fait, tout ça est un processus en continu dont le lien est nul autre que moi-même. Au fond, cela est similaire à mes premiers enregistrements électroniques, même si les moyens pour y parvenir sont différents. J’essaie de rendre compte de l’esprit humain mis à contribution, le mien et celui de mes collaborateurs. »

PAN M 360 : Côté textes, pouvez-vous expliquer le lien entre l’inspiration et le résultat ?

MIKE MILOSH :  « L’inspiration de ces chansons résulte surtout d’expériences réellement vécues. Il faut selon moi que chacune de mes chansons s’incarne dans de réelles expériences de vie. Ma vie personnelle et mon expression artistique, donc,  sont intimement fusionnées. J’essaie évidemment d’exclure les  éléments directs de ma vie privée dans mes textes de chanson, mais mes propres expériences rejaillissent à coup sûr sans qu’on sache exactement ce qui s’est produit. »

PAN M 360 : Pouvez-vous nous fournir des exemples?

MIKE MILOSH : « Je vous en donne deux. La chanson My Heart Bleeds était en chantier, je travaillais alors avec un collègue à Los Angeles, je ne savais pas trop où j’allais et j’avais décidé d’attendre pour que l’idée se précise.  Pendant cette attente, la cousine afro-américaine de mon collègue  fut victime d’un crime raciste : elle fut poignardée et s’est heureusement tirée d’affaires. Cet événement m’a obsédé… et précisé l’idée de la chanson. Actuellement, il y a beaucoup de tensions raciales aux États-Unis, cela m’affecte énormément et le texte de My Heart Bleeds résulte finalement de cet état d’esprit. Même si je n’aborde pas directement ce fait dans la chanson, le texte en découle. » 

« Dans Sweetest Revenge, j’exprime cette idée de ne pas véhiculer de haine et d’agressivité à l’endroit de quiconque peut me faire fait du mal. J’estime qu’il vaille mieux poursuivre ma vie et essayer d’être heureux. Il ne sert à rien de te venger, la meilleure thérapie face à une agression consiste à aller de l’avant et rechercher la beauté dans la vie. »

Elles sont sept jeunes filles de sept à dix-sept ans, toutes originaires d’une région reculée du Bénin, toutes éduquées à la théorie musicale et aux instruments électriques. Elles ont du groove et un rythme imparables ! Leur mission : décomplexer le statut de la femme africaine, défier les traditions, partir à la conquête des festivals internationaux.

Dès les premières mesures de cet album, on est estomaqué par l’éloquence des rythmes et des harmonies. Ces jeunes femmes viennent d’un pays qui nous a déjà donné le tout puissant Orchestre Poly-Rythmo et l’Orchestre Super Borguou de Parakou et d’autres ensembles influencés par l’afrobeat. Seulement ici, nous sommes en 2021 et c’est un orchestre exclusivement composé de femmes, une rareté en Afrique de l’Ouest. L’exception fut repérée par le label parisien Bord Bad Records, qui lançait il y a quelques semaines leur premier album homonyme.

Entretien en compagnie de leur directeur musical et de deux de ses musiciennes, entre Montréal et Natitinguou.

PAN M 360 : André Balaguemon qui êtes-vous?

ANDRÉ BALAGUEMON : Je suis professeur de musique et multi-instrumentiste. J’ai eu une carrière de musicien avec plusieurs orchestres entre Parakou, Cotonou, avant de revenir au nord du Bénin pour former l’orchestre des filles de Natitinguou.

PAN M 360 : Décrivez-nous Natitingou, cette ville du nord du Bénin où vous résidez avec l’ensemble de l’orchestre.

ANDRÉ BALAGUEMON : Notre ville est située au nord-ouest du Bénin, c’est la zone des collines. Nous habitons dans la zone la plus haute du Bénin dans le département de l’Atacora qui est limitrophe du Togo à l’ouest, et du Burkina Faso au nord.

PAN M 360 : Quelles sont les inspirations de ce groupe?

ANDRÉ BALAGUEMON : Les inspirations sont Angélique Kidjo et Myriam Makéba ainsi que les grandes vedettes béninoises du sud du pays. Nous travaillons surtout avec les rythmes du nord du Bénin, nous pouvons dire que nous faisons de la musique moderne d’inspiration traditionnelle.

PAN M 360 : Racontez-nous comment tout a débuté pour le Star Feminine Band.

ANDRÉ BALAGUEMON : Tout a commencé par un communiqué à la radio FM de la commune. Une annonce simple qui demandait aux filles de la région de se présenter devant la mairie pour une audition afin de former un orchestre. La première journée, elles étaient au nombre de dix-huit. Le maire m’a présenté aux familles et c’est par la suite que nous avons commencé les répétitions à la maison des jeunes de Naitinguou.

PAN M 360 : Si je comprends bien vous habitez tous ensemble dans un lieu qui sert également d’école de musique?

ANDRÉ BALAGUEMON : Oui et j’ai avec moi ma femme et mes deux filles Angélique et Grace, qui font aussi partie du groupe. Nous vivons ensemble avec l’accord de leurs familles, elles quittent la maison pour aller à l’école et reviennent le soir pour y manger et parfaire leur apprentissage de la musique. Les cinq autres filles; Anne, Sandrine, Marguerite, Urrice et Julienne viennent de la ville et des communes autour. Je leur ai d’abord enseigné quelques notions de théorie musicale et après j’ai beaucoup insisté sur la pratique et la connaissance des instruments modernes. Mes deux filles m’ont beaucoup soutenu dans l’enseignement que j’ai prodigué aux autres membres de l’orchestre. Ces filles ont commencé la musique à partir de zéro, elles sont venues sans rien connaître.

PAN M 360 : Parlez-nous de l’ingénieur du son Jérémy Verdier, du label Born Bad Records et de leur implication dans le groupe.

ANDRÉ BALAGUEMON : Vers les années 2018, Jérémy est venu ici à Natitinguou et nous étions en répétition au musée. Il est passé nous voir jouer par hasard et il a adoré ce qu’il a entendu, tellement qu’il a couru à sa chambre d’hôtel chercher sa trompette pour nous accompagner. Quand il est retourné en Europe, il a contacté deux amis ingénieurs du son. Ceux-ci sont revenus avec tout leur matériel pour nous enregistrer en live au musée. De fil en aiguille, nous avons été mis en relation avec le label Born Bad Records qui sont aussi venus nous rencontrer et écouter les filles.

PAN M 360 : Quel est votre rêve le plus fou et quelle est la mission que vous vous êtes donné avec ce projet?

ANDRÉ BALAGUEMON : Ma mission est de défendre le droit de la femme. Je m’insurge contre les mutilations génitales, contre l’excision qui détruit l’intimité. Je veux parler des grossesses précoces aussi, il faut parler contre cela. Il faut aussi parler de l’humiliation quotidienne que les hommes font subir aux femmes dans notre pays. Les femmes ne sont pas là pour servir l’homme, elles ont leurs droits, moi je défends ce point de vue. Je veux que les Africains et les Béninois l’entendent bien et fort. Je pense que les filles du groupe peuvent d’ailleurs dans ce sens devenir des modèles pour d’autres filles qui écoutent leur musique et les vois jouer. C’est fou comme toutes les générations sont rassemblées lors des concerts du Star Feminine Band, tout le monde vient voir et c’est fou comme les gens applaudissent du début à la fin. J’ose croire qu’elles sont très fières de faire partie de ce projet. Elles sont d’ailleurs avec moi en ce moment si vous voulez vous pouvez leur poser des questions…

PAN M 360 : Allo vous m’entendez les filles?

STAR FEMININE BAND: Oui!!!!(en choeur)

PAN M 360 : Expliquez-moi qui est le Star Feminine Band et de quoi traitent les chansons de ce groupe?

SANDRINE : Je m’appelle Sandrine et je suis l’aînée du groupe. Nous avons commencé la musique pour pouvoir défendre les droits de la femme, pour pouvoir aussi montrer aux hommes que la femme peut devenir une grande personnalité. Nous tentons de faire valoir nos droits et nous nous assurons qu’ils ne soient pas bafoués. C’est un peu les propos que nous tenons dans l’album qui vient de sortir et qui est disponible dans le monde entier.

PAN M 360 : Pouvez-vous nous parler de la réaction des gens qui viennent voir vos concerts au Bénin?

URRICE : Quand nous sommes en concert, les jeunes dames, les jeunes filles, la population qui vient est très fière de nous parce que le message que nous apportons les rend plus fortes. Nous voulons faire du bien aux femmes qui nous écoutent.

PAN M 360 : Merci à vous les filles et une belle répétition ce soir.

STAR FEMININE BAND : Merci!!!(en choeur)

Si la pandémie a paralysé le milieu du spectacle, elle a néanmoins permis à plusieurs musiciens de se tourner vers la création, sans pression. À l’instar de nombreux autres groupes, les Sleaford Mods ont profité de cette pause imposée pour faire paraître All That Glue au printemps dernier, une double compilation de chansons inédites ou quasi introuvables. 

Comme les choses ne se sont guère arrangées depuis, et trouvant sans doute le temps un peu long, Jason Williamson et Andrew Fearn récidivent avec Spare Ribs, un 6e album de treize morceaux qui voit le duo de Nottingham retourner chez Rough Trade et s’ouvrir un peu plus en accueillant deux collaboratrices, la nouvelle venue Billy Nomates, qu’on avait vue en première partie du concert virtuel que les Mods avaient donné en septembre dernier au 100 Club de Londres, ainsi que la sulfureuse Amy Taylor, chanteuse du combo pub-rock Australien Amyl and the Sniffers. 

Quelques semaines avant la sortie de Spare Ribs, nous avons rencontré le polémique chanteur du binôme punk-hop. Jamais avare de commentaires, il nous a parlé de la conception de l’album et de ce qui l’a inspiré, de la pandémie à la politique britannique en passant par sa jeunesse, révélant du même coup quelques détails intimes sur son enfance.

PAN M 360 : Le titre Spare Ribs… c’est un hommage de Sleaford Mods au fameux met chinois ? 

JASON WILLIAMSON : Haha! Non, pas tout à fait. Dans les derniers mois, comme un peu partout dans le monde, tout s’est arrêté en Angleterre. Et ce fut un peu une surprise pour bien des gens car on croyait tous vivre dans une société évoluée, où ceux qui dirigent seraient à l’écoute du bon sens et de la population, qu’ils seraient en mesure de savoir ce qui se passe, et aussi d’être capables de sauver tous ceux qui travaillent si fort pour maintenir ce pays à flot. Mais non, ils n’en ont pas été capables. De sorte que le nombre de décès dû au Coronavirus a atteint des proportions ahurissantes. On ne cessait alors d’apprendre que des contrats essentiels pour du matériel de protection destiné aux  intervenants et au personnel soignant avaient été bâclés, qu’il était question de corruption, de coups bas, de rapports affirmant que le premier ministre était au courant de la gravité de ce virus aussi tôt qu’en février dernier mais que pourtant rien n’a été mis en place… Donc le choix a d’abord été de protéger l’économie plutôt que la population. On sait tous que ce sont les gens qui passent avant tout, mais pas pour nos dirigeants! Non, nous vivons dans un système capitaliste où tout doit aller comme sur des roulettes sans jamais s’arrêter, où le profit est roi. Ainsi, il m’a paru évident que nous sommes tous potentiellement sacrifiables, que nous sommes tous des victimes du maintien de l’État économique. Donc j’ai comparé cette constatation au corps humain, qui peut continuer à fonctionner même s’ il manque des membres. J’ai trouvé que c’était un joli symbolisme; nous sommes tous des membres non essentiels du corps capitaliste, de l’État économique. 

PAN M 360 : Comment avez-vous réussi à créer cet album avec toutes les restrictions et interdictions en place au Royaume-Uni ?

JASON WILLIAMSON : Certaines des restrictions ont été levées autour de juillet dernier, ce qui nous a permis de travailler. Donc Andrew et moi sommes rentrés direct en studio au début de juillet. Nous avons pris une semaine pour arranger des trucs sur lesquels j’avais travaillé quand j’étais enfermé chez moi et qui au final se sont avérés pas très bons. Je pense qu’on a seulement gardé Top Room de cette session. Ensuite on a pris une pause d’une semaine et c’est là qu’on a commencé à sortir des trucs plus juteux. On a donc écrit tout le reste de l’album dans la foulée. On a fait Mork N Mindy, Elocution, Short Cummings, Thick Ear et Nudge It en janvier, mais ces versions n’étaient pas tout à fait au point. Ça nous a donc pris une semaine ou deux pour les mettre à niveau et les produire correctement. Le reste de l’album a été mis en place après ça. 

PAN M 360 : Dirais-tu que la plupart des morceaux de l’album sont liés à la pandémie, de près ou de loin ?

JASON WILLIAMSON : Il y a trois morceaux qui font ouvertement référence à la pandémie; le reste du disque est en quelque sorte influencé par tout ça mais avec une certaine distance. C’est sûr que bien des gens se sont dit « ah ouais les Sleaford Mods vont évidemment nous faire un album sur la pandémie… », mais comment veux-tu faire autrement ? C’est tellement énorme tout ça ! Et ça m’a beaucoup touché. Comment ignorer une pareille chose et continuer à écrire des chansons comme si de rien n’était ? J’ai essayé car je trouvais ça intéressant d’une certaine manière, mais j’ai invariablement été rattrapé par cette crise. Je devais en parler, et je me suis dit qu’on devait absolument avoir un de nos disques qui aborde cette période trouble. Comme ça, dans 15 ou 20, ans je pourrai dire « ouais, on a enregistré ça durant la pandémie! » (Rires)

PAN M 360 : Hormis la pandémie, vous avez eu une année plutôt intéressante en Angleterre : Boris Johnson, le Brexit… De quoi bien inspirer un groupe comme Sleaford Mods !

JASON WILLIAMSON: En effet, le rôle catastrophique de Boris Johnson comme Premier Ministre a teinté l’ensemble du disque, tout comme Dominic Cummings, qui était le conseiller spécial du parti Conservateur, c’est lui qui donnait des conseils à Johnson, lui qui voulait changer l’infrastructure de non seulement toute la politique moderne, appliquée quotidiennement par le parti Conservateur, mais aussi toute la structure de la société. C’était juste débile, tu comprends ? Donc y’a pas mal de tout ça dans le disque, d’une façon ou d’une autre. 

PAN M 360 : Lors de notre précédent entretien (https://panm360.com/interviews-panm360/sleaford-mods-collection-printaniere/),  tu m’avais laissé entendre que les guitares très présentes  sur les premiers enregistrements du groupe avaient été retirées lorsque Andrew est arrivé dans le décor. Mais sur votre nouvel album, on dirait qu’elles reviennent un peu plus, non ?

JASON WILLIAMSON : Il y a toujours eu un peu de guitare ici et là sur nos morceaux, notamment Tied Up In Nottz, Little Ditty et quelques autres, mais oui, j’ai réclamé un peu de guitare punk classique, particulièrement pour la pièce Thick Ear. Quant à Nudge It, c’est Andrew qui joue lui-même de la guitare et ça fonctionne bien, ça ressemble à du Wire ou quelque chose comme ça. Et ça fonctionne aussi grâce à la présence d’Amy (Taylor). On s’est pas mal basé sur Submission des Sex Pistols pour Nudge It. J’ai envoyé cette chanson à Andrew et je lui ai dit « t’as qu’à faire quelque chose avec ça » (Rires). Mais au final, je trouve que ça ressemble plus à un mix entre Wire et Wu Tang Clan. J’ai ajouté un peu de piano là-dessus, un peu comme sur les premiers albums du Wu Tang ou les vieux albums solos de Rae Kwon, ce petit côté cubain. Bref, je suis plutôt  content du résultat. Au départ je voulais un genre de grelot comme dans certaines chansons de Noël, tu vois ce que je veux dire ? Mais Andrew a été catégorique « Non! On met du piano! » (Rires)

PAN M 360 : Peut-être est-ce difficile pour toi d’en parler, mais d’après ce que j’ai pu glaner comme informations, tu serais atteint du spina bifida ?

JASON WILLIAMSON : Je suis né avec une rare forme de spina bifida mais je ne l’ai su que l’été dernier. J’ai été opéré à la colonne vertébrale lorsque j’étais enfant. J’avais une tumeur à la colonne vertébrale et aussi mon système nerveux était tout emmêlé, il ne fonctionnait pas correctement. Sauf qu’on ne m’a pas bien opéré. Donc entre 5 ans et 10 ou 11 ans, j’avais de terribles maux de dos, je ne pouvais pas marcher, je ne pouvais pas ! Personne ne savait ce que j’avais. Ce qui fait qu’on m’a opéré à nouveau et heureusement je suis tombé entre les mains d’un chirurgien qui s’y connaissait en opération au dos. Et ils m’ont rafistolé, et j’ai pu marcher à nouveau. Mais j’ai une sœur qui est morte à la naissance à cause d’un sévère cas de spina bifida. Ce n’est pas nécessairement quelque chose qui court dans la famille mais c’était un mal assez commun durant les années 70, à ce qu’on m’a dit. Or cet été je me suis blessé au dos en faisant des exercices à la maison puisque les gyms étaient fermés durant cette période. Et tout ça m’est revenu d’un coup, ça m’a beaucoup fait réfléchir, je pensais à mon enfance, tu vois ? Et ce sont ces souvenirs qui m’ont inspiré la chanson Fishcakes, et aussi quelques réflexions sur mon enfance ici et là sur différents morceaux du disque. Mork N Mindy fait aussi référence à mon enfance, mais ce morceau a été écrit au début de 2020.

PAN M 360 : Spare Ribs est le premier album de Sleaford Mods sur lequel on retrouve des artistes invités, dans ce cas ci Amy Taylor et Billy Nomates. Qu’est-ce qui vous a poussé à aller chercher d’autres voix, et notamment des voix féminines ?

JASON WILLIAMSON : On a eu un meeting avec (le label) Rough Trade. On voulait savoir à quoi ils s’attendaient, quel genre d’album ils voulaient. Car nous n’avons jamais vraiment eu de relation avec eux, on ne les connaissait pas vraiment et notre nouveau manager s’est dit que ce serait une bonne chose qu’on se rencontre tous. C’est là que l’idée de collaborations est venue sur le tapis. J’avais déjà Billy Nomates en tête et on nous a aussi suggéré Amy Taylor. Ça m’a un peu inquiété car je ne voyais pas trop comment on pourrait collaborer avec Amy, je n’étais pas sûr que ça fonctionnerait. Et pourtant cela a vraiment bien marché, Nudge It est possiblement la meilleure chanson qu’on ait jamais faite ! 

PAN M 360 : Tu as eu 50 ans en 2020, à cet âge bien des musiciens n’ont plus rien à offrir et sont en fin de carrière ou alors dans une sorte de retour pathétique. En ce qui vous concerne Andrew et toi, c’est plutôt le contraire qui se produit, vous avez commencé à goûter au succès vers la mi-quarantaine…


JASON WILLIAMSON : Ça joue de temps en temps avec ma tête quand j’y pense. Tu te dis que t’es trop vieux pour faire ça, que t’as plus 25 ou même 35 ans… j’ai 50 ans, tu vois ce que je veux dire ? On fait de la musique qui est tout aussi contemporaine que des gens qui ont trente ans de moins que nous. Tu sais dans les festivals, tu croises un tas de musiciens qui sont super jeunes et là tu te mets à douter de toi-même. J’ai beaucoup pensé à ça durant la pandémie, seul à la maison. Je n’avais que ça à faire, penser. J’ai réalisé que je suis bien sur scène, j’aime ça, je me sens à ma place… On a créé deux albums durant la pandémie, ce qui est bien. Nous devions de toute façon en faire au moins un et on est très content du résultat, mais là on a vraiment besoin de faire des concerts. On a bon espoir de pouvoir retrouver la scène au début de l’été puisqu’on est programmé dans de nombreux festivals à travers le monde; nous avons vraiment envie que ça se passe car on ne se voit franchement pas faire un troisième disque !

Samedi 16 janvier à 20 heures (15h EST), les Sleaford Mods présenteront SMtv Spare Ribs Special, une émission spéciale d’une heure qui sera diffusée sur la chaîne YouTube du duo. L’émission présentera des interviews du groupe et des collaborateurs de l’album, Billy Nomates et Amy Taylor, ainsi que des images de leur web concert au 100 Club et des caméscopes d’invités spéciaux tels que John Thomson, Robbie Williams, Iggy Pop et bien d’autres. 

Originaire d’Edmonton, Andrew Wan est premier violon de l’Orchestre symphonique de Montréal, mais aussi chambriste au sein du Nouveau Quatuor Orford, sans compter différents projets dont cet excellent duo qu’il forme avec le pianiste Charles Richard-Hamelin. De plus, il s’avère un soliste de haut niveau, ayant maintes fois excellé dans l’exécution de concertos pour violon et orchestre. Sous étiquette Analekta, il a déjà enregistré les concertos pour violon de Saint-Saëns et, plus récemment, trois œuvres issues des Amériques : le Concerto pour violon op. 30 de l’Argentin Alberto Ginastera, la Sérénade pour violon, cordes, harpes et percussions de l’Américain Leonard Bernstein, et le Concerto « Adrano » pour violon du Canadien (natif de Montréal) Samy Moussa. Sous étiquette Analekta, les œuvres ont été enregistrées par l’OSM. De concert avec Maestro Kent Nagano, il nous en explique les tenants et aboutissants. En prime, les deux musiciens nous causent d’une relation heureuse à travers un cycle important de leur vie professionnelle qu’ils ont traversé ensemble à l’OSM.

PAN M 360 : Maestro Nagano, comment avez-vous travaillé avec le soliste Andrew Wan, également premier violon pour l’OSM ?

MAESTRO KENT NAGANO:

« Eh bien, c’est un grand plaisir de travailler avec Andrew Wan en tant que soliste, nous l’avons fait ensemble ces dernières années. Bien sûr, la raison principale est qu’il est un merveilleux violoniste, mais aussi parce qu’il a un esprit ouvert et une grande curiosité. Ce n’est pas chose courante! Sur les projets que nous avons réalisés dans le passé, à commencer par les trois concertos de Saint-Saëns. C’était alors ma suggestion et Andrew Wan a dû apprendre les trois concerti, sauf un qu’il avait déjà apprivoisé un peu. C’était donc un énorme défi.

« Je pense que très peu de premiers violons peuvent maintenir un niveau international de jeu en tant que solistes. L’emploi du temps d’un orchestre peut vraiment affecter le temps et l’énergie d’un violoniste désireux de relever des défis en tant que soliste. Les meilleurs violonistes doivent faire un choix : faire un travail remarquable au sein d’un orchestre ou poursuivre une carrière de soliste. Seuls quelques-uns peuvent faire les deux, et j’ai très vite senti qu’Andrew était l’un de ceux-là lorsqu’il a joué quelques concertos en solo pour l’OSM. J’ai senti alors qu’il importait pour Andrew de maintenir actifs et compétitifs les deux volets de sa carrière. Il nous fallait alors le mettre à l’aise et lui permettre d’équilibrer son emploi du temps. Car il faut traiter ce talent avec respect. Si vous abusez de ce talent d’une manière ou d’une autre, il disparaîtra ou se tarira. Si vous traitez le talent avec respect et que vous en prenez soin, il peut se développer pendant toute une vie. »

PAN M 360 : Andrew Wan, comment voyez-vous la cohabitation de votre carrière de premier violon à l’OSM et de votre carrière de soliste?

ANDREW WAN :

« Avant de me joindre à l’orchestre, j’avais peut-être des aspirations de soliste international, et j’aurais probablement fait carrière dans la musique de chambre si je n’avais pas obtenu ce poste. J’ai tellement de respect pour les gens qui montent sur scène et jouent un concerto! C’est super intense, vous mettez sans cesse votre réputation en jeu, vous devez faire preuve autant de modestie que de confiance. C’est très éprouvant sur les plans technique et psychologique, et vous menez une vie super solitaire.

« Ce que j’aime de ma vie actuelle, c’est être avec un groupe de collègues et d’amis, une famille en quelque sorte. Aussi, je fais partie du Nouveau Quatuor Orford, ces musiciens sont mes frères. Nous ne le faisons pas à temps complet et, quand nous nous produisons, nous devons être confiants. J’ai joint ce quatuor parce que j’aime beaucoup ces interprètes, j’accepte pleinement que nous voulions apprendre les uns des autres, en jouant avec ces gars, je respecte leur incroyable intelligence, juste ma collaboration avec le pianiste Charles Richard-Hamelin. Nous venons de terminer l’enregistrement de notre dernier CD consacré à Beethoven. C’est très intense mais… je regardais Charles jouer et je me disais que j’avais de la chance ! Mon bonheur se trouve donc dans une grande variété de sphères musicales. Le dernier est l’enseignement, j’apprends aussi beaucoup de mes étudiants. Je n’aurais pas ce genre de montre si je me concentrais sur une carrière solo. Je ressens beaucoup de loyauté envers cette ville, envers l’OSM Aussi longtemps qu’ils voudront de moi, je serai ici. »

PAN M 360 : Maestro Nagano, trois œuvres pour soliste ont été interprétées sur le plus récent enregistrement de l’OSM, paru chez Analekta cet automne. Commençons par le Concerto pour violon de l’Argentin Alberto Ginastera.

MAESTRO KENT NAGANO :

« Ce concerto est connu et admiré depuis de nombreuses année. À mon avis, c’est une œuvre très difficile du point de vue des exigences techniques que de la complexité de la composition. Or, je n’avais pas entendu d’interprétation convaincante de cette œuvre et j’ai cru qu’Andrew Wan pouvait nous offrir quelque chose de très particulière. Cela signifiait qu’il devait avoir l’ouverture d’esprit nécessaire pour aborder un travail si complexe, si difficile. Voilà pourquoi c’est un tel plaisir de travailler avec quelqu’un de si talentueux, courageux et ouvert d’esprit, prêt à relever un tel défi. »

PAN M 360 : Andrew Wan, comment avez-vous vécu l’apprentissage et l’exécution de cette œuvre de Ginastera?

ANDREW WAN :

« Je ne connaissais pas le Concerto pour violon de Ginastera, Nagano m’a encouragé à l’écouter attentivement, ajoutant que je pourrais y accomplir un travail sérieux. De retour chez moi, je l’ai écouté, j’ai lu la partition. Au début, j’ai cru que c’était trop difficile. Énorme ! Alberto Ginastera fut un compositeur très éclectique. Ses œuvres les plus populaires sont plus accessibles, mais parfois et parfois ça devient dodécaphonique, parfois il use des quarts de ton, parfois c’est de la musique sérielle, parfois atonale. De prime abord, je n’ai pas vraiment compris cette oeuvre mais je me suis dit que la qualité de cette pièce était impressionnante. Maestro Nagano m’a alors suggéré d’en poursuivre l’exploration. J’ai alors entrepris de vraiment comprendre ce langage, j’ai trouvé que ce défi était considérable, qu’il était incroyablement difficile de donner un sens à cette musique aux allures parfois épineuses et ou criardes. Le Concerto de Ginastera a été écrit dans les années 60 et semble la plus moderne des trois œuvres au programme! À l’écoute de l’exécution du violoniste et maître virtuose Salvatore Accardo, j’ai réalisé que c’était définitivement jouable (rire). Mais… techniquement parlant, c’est la pièce la plus difficile que je n’avais jamais apprise. Je suis vraiment content de l’avoir fait. »

PAN M 360 : Maestro Nagano, passons maintenant à la Sérénade pour violon, cordes, harpe et percussions de Leonard Bernstein.

MAESTRO KENT NAGANO :

« C’était aussi un défi, mais décliné d’une manière différente. Andrew et moi avions déjà joué la pièce auparavant, je me souvenais de la manière dont nous l’avions abordée. Bernstein était une personne compliquée et un artiste compliqué. La base de son esthétique était une combinaison inhabituelle de formation classique européenne (ses professeurs étaient européens) de l’âme américaine. Vous pouvez observer différentes expressions populaires américaines dans sa musique mais ces idiomes restent fidèles à Leonard Bernstein. Ce n’est pas du jazz, ce n’est pas du Broadway, c’est du Leonard Bernstein. Prenons Mozart ou Mahler, l’influence populaire est là mais ils restent ce qu’ils furent.

« Andrew et moi avons donc travaillé à conserver les effets européens de son œuvre, au-delà du folklore idiomatique américain. C’est très facile à dire et très difficile à faire ! Il y a une sorte de tension harmonique qui exige une grande maîtrise de la technique. Cela a été particulièrement gratifiant tout au long des répétitions, et même pendant les sessions d’enregistrement. Andrew Wan se montre très ouvert et très mature dans cette exécution. La Sérénade a été enregistrée maintes fois, il fallait apporter quelque chose d’unique. Et je pense qu’Andrew a été capable de le faire. »

PAN M 360 : Andrew Wan, comment avez vous vécu cette exécution de la Sérénade?

ANDREW WAN :

« Cette œuvre est hyper expressive, hyper romantique, incroyablement communicative, diversifiée. J’ai toujours aimé jouer cette pièce aussi très exigeante pour l’orchestre. J’étais excité de la jouer avec l’OSM, car notre orchestre pouvait évidemment y parvenir et Maestro Nagano avait quelque chose de très spécial à dire sur cette pièce. Je suis très heureux de l’avoir fait et impressionné par mes collègues qui l’ont si bien jouée et m’ont si bien soutenu. Fait à noter, c’est Leonard Bernstein qui avait commandé le concerto de Ginastera, nous avons ici un beau lien thématique. »

PAN M 360 : En dernier lieu, Maestro Nagano, parlons de la troisième pièce au programme, soit le Concerto pour violon « Adrano » composé par le Québécois Samy Moussa, qui réside désormais à Berlin.

MAESTRO KENT NAGANO :

« Samy Moussa exprime son style de la manière la plus stimulante qui soit. Cette œuvre est minimaliste, dans le sens de la pureté et non du simplisme. Cette pièce est courte et elle utilise une matière compositionnelle relativement limitée. Cette matière est développée et élargie de manière à surprendre les oreilles, on y observe un haut niveau de sophistication. Ce qui divere des effets spectaculaires, choquants, provocants ou théâtraux. Ce travail est très concentré et intense, d’un point de vue compositionnel. Selon moi, c’est un grand pas pour Samy Moussa, qui a une longue relation avec l’OSM. Bien sûr, Samy vient de Montréal, donc il y a un sentiment de communauté dans le choix de cette oeuvre. L’ironie est que la première fois que j’ai entendu sa musique, c’était à Munich, et c’est là que nous avions fait connaissance. Alors oui c’est une relation spéciale. »

PAN M 30 : Pour vous, Andrew Wan, que justifie ce choix d’une œuvre de Samy Moussa?

ANDREW WAN :

« Je ne me souviens pas si c’est mon idée ou celle de Nagano que de choisir des musiques des Amériques pour cet album. En tout cas, j’ai vraiment poussé la candidature Samy, je n’ai aucune friction avec Nagano à ce sujet. Je sais qu’il avait d’autres projets en tête, mais il m’a dit que si je tenais à mon choix, c’était OK. Je crois que Samy est un compositeur très important. Je lui ai alors demandé de m’écrire quelque chose qui s’élèverait au-dessus de l’orchestre, comme des lignes hautes contre des textures d’orchestre très profondes… et il l’a fait ! Il a gardé cela à l’esprit et bien sûr, il a aussi inséré dans l’oeuvre des passages virtuoses, mais je me suis beaucoup amusé à travailler là-dessus. »

PAN M 360 : Le mandat de Kent Nagano est désormais terminé. Que retenez-vous de votre collaboration?

ANDREW WAN :

« Nagano est l’un des musiciens les plus réfléchis que je connaisse. Il croit notamment que la personnalité d’un musicien se reflète dans son art, cela se reflète dans sa manière de jouer le répertoire, de Bach à Messiaen en passant par Bernstein. Cela m’a vraiment marqué. Alors Nagano étant cette personne réfléchie, il n’est pas du genre à faire quelque chose pour le spectacle. Il défend ses choix artistiques, c’est une de ses qualités les plus importantes et cela se reflète dans son engagement dans la communauté. Un autre de ses points forts est son approche collaborative, mais parfois un maestro doit être un maestro. Il était doué pour être un leader et pour accepter des responsabilités pour tout ce que vous savez.

« Il est un visionnaire en quelque sorte. Il y a quelques années, nous avons attaqué A Quiet Place de Bernstein, qui est une oeuvre très difficile à apprendre. Mais lors de l’exécution, des spectateurs avaient quitté la salle et… nous avons quand même enregistré cette œuvre et nous avons reçu de très bonnes critiques. La musique doit séduire, mais la musique doit aussi briser les barrières. Nagano a donc beaucoup d’intégrité en ce sens. Et de la patience! Avant un concert, nous avions répété ensemble quelques lignes difficiles d’une œuvre dont j’étais le soliste. Un peu plus tard, il a frappé à la porte de ma loge, et m’a demandé si j’étais vraiment à l’aise, il voulait s’assurer que l’exécution convenue me convenait. Si généreux! C’est pourquoi la tâche de trouver son successeur (Rafael Payere) était énorme. Nous ne voulions pas d’une version inférieure du leader qu’il est, car Nagano a placé la barre haut.  Avec l’OSM, d’ailleurs sa relation est loin d’être terminée. »

PAN M 360 : Félicitations maestro. Quelle est votre réaction à chaud ?

RAFAEL PAYARE : Je suis honoré par cette nomination, je suis ravi qu’on m’offre l’occasion d’assurer la direction musicale de cet orchestre merveilleux.

PAN M 360 :Vous provenez de l’organisation El Sistema comme c’est le cas de Maestro Gustavo Dudamel, à la barre du Los Angeles Philharmonic, et plusieurs autres musiciens vénézuéliens de haut niveau. En êtes-vous fier?

RAFAEL PAYARE : Bien sûr, absolument! Pour ce que je suis devenu, merci à El Sistema, j’en suis très reconnaissant. Il n’y avait pas de musique dans ma famille, sans El Sistema je ne serais pas devenu musicien.

PAN M 360 : Avez-vous peur d’être comparé à Dudamel, votre compatriote est une superstar et donc il se peut que certains vous comparent.

RAFAEL PAYARE : Je n’ai aucun souci. Gustavo est un très bon ami. Quiconque a le droit de comparer, ça ne m’offense pas. Les gens n’ont qu’à faire l’exercice de la comparaison en apprenant à me connaître.

PAN M 360 : Sous votre direction, pourrons-nous découvrir plusieurs compositeurs latino-américains, au-delà de Vila Lobos ou Ginastera?

RAFAEL PAYARE : Certainement! La semaine prochaine, par exemple, nous interpréterons une œuvre du compositeur vénézuélien Antonio Estévez, très influencé par Ravel et Debussy, mais avec sa personnalité propre. Je suis très heureux de le présenter au public montréalais.

PAN M 360 : Vous avez beaucoup travaillé en Europe, vous travaillez beaucoup en Amérique du Nord.

RAFAEL PAYARE : Oui effectivement, je suis directeur musical du San Diego Symphony depuis 2019. Mes deux emplois principaux sont sur ce continent.

PAN M 360 : Comment voulez-vous développer l’OSM par rapport au San Diego Symphony?

RAFAEL PAYARE : Ces deux orchestres sont formidables et les deux villes sont aussi très dynamiques mais très différentes. On peut explorer tant de choses avec l’OSM. Il y a un legs merveilleux de l’OSM à explorer et sur lequel construire, tant de répertoires. Lorsque la pandémie se terminera nous pourrons aussi travailler avec des musiciens d’ailleurs, mener de nouvelles auditions… les perspectives sont très excitantes!

PAN M 360 : Envisagez-vous couvrir le spectre entier de la musique classique sans mettre l’emphase sur une période en particulier?

RAFAEL PAYARE : Non. Je veux couvrir le spectre entier de la musique classique en mettant l’emphase sur toutes les périodes!

PAN M 360 : Y a-t-il des compositeurs avec lesquels vous vous sentez plus à l’aise?

RAFAEL PAYARE : Oui, j’en porte certains dans mon coeur. Le noyau de mon répertoire serait Mozart, Beethoven, Brahms, Schubert, Mahler, Stravinsky, Prokofiev, Ravel, Debussy, Gubaidulina, Eldar, Verdi, Puccini, Estévez… Enfin, voilà ceux qui me viennent spontanément en tête.

PAN M 360 : Voilà des compositeurs des périodes classique, romantique ou moderne. Et la musique contemporaine?

RAFAEL PAYARE : Absolument! Nous devons écouter la musique qui se fait de nos jours. Le temps nous dira si ces musiques ont une réelle longévité mais il faut présenter la musique contemporaine. C’est d’ailleurs pourquoi notre prochain programme inclut une œuvre de Gubaidulina composée en 1976 par une musicienne encore vivante.

PAN M 360 : Quelles sont les principaux traits de votre personnalité musicale?

RAFAEL PAYARE : Je suis très curieux, passionné, attentionné par rapport aux œuvres avec lesquels je travaille. Je creuse autant que je peux dans les œuvres, j’essaie de savoir ce que le compositeur voulait transmettre. Plus tu en connais sur une œuvre, meilleur est le résultat final. C’est la musique qui compte. Pas moi. L’orchestre devant moi change aussi la donne. L’interprétation de la musique est donc sans cesse en évolution, nous devons sans cesse nous adapter au changement. Il faut toujours creuser davantage chaque compositeur auquel on s’intéresse.

PAN M 360 : Êtes-vous ouvert à intégrer des formes plus populaires au répertoire de l’orchestre?

RAFAEL PAYARE : Oui. Tout dépend de la manière dont on présente la musique. Si je crois en une musique, je m’y consacre à 250 %, je n’y vais pas si je n’y crois pas. C’est important d’essayer différents styles et joindre les générations plus jeunes qui reconnaîtront ces styles plus populaires pour ensuite leur faire découvrir des musiques différentes desquelles il n’avaient pas encore d’opinion. Oui je suis très ouvert à cela.

PAN M 360 : Vous écoutez-donc des musiques non classiques?

RAFAEL PAYARE : Oui j’écoute généralement la radio , mais je suis très mauvais pour me rappeler les textes ou les noms d’artistes. Mais ça ne signifie pas que je suis fermé à ces musiques.

PAN M 360 : En quoi consiste le premier cycle de travail à Montréal?

RAFAEL PAYARE : Marianne Perron et moi allons en déterminer les bases. Il est déjà question de Beethoven, Chostakovitch, Tchaïkovsky and Mahler.

PAN M 360 : Comment est votre relation avec les musiciens de l’OSM?

RAFAEL PAYARE : Ça s’était très bien passé au Festival de Lanaudière à l’été 2019, comme en 2018. Demain, ce sera la première fois que nous allons nous rencontrer depuis. Nous avons eu un zoom et vous pouviez déjà ressentir l’énergie à travers l’écran en autant que faire se peut. Mais j’ai vraiment hâte d’être capable de partager la scène avec eux. Nous ferons ce pourquoi nous sommes, respirer le même air qui est la musique Et ça commence demain.

PAN M 360 : Vous résidez à Berlin avec votre épouse, la violoncelliste américaine Alisa Weilerstein, et votre fille. Or, maintenant, vos deux principaux emplois sont en Amérique du Nord. Que comptez-vous faire?

RAFAEL PAYARE: Mon épouse, qui est une grande artiste, voyage aussi à travers le monde. Nous avons encore des engagements en Europe. Nous verrons… Et, de toute façon avec la pandémie, tout ça a disparu. Il faudra attendre à la fin pour évaluer le tout.

PAN M 360 : L’embauche d’un maestro non occidental à Montréal, c’est une position éditoriale n’est-ce pas?

RAFAEL PAYARE : (rires) Je suis très heureux et ravi d’être ici. Je ne peux l’être davantage!

De 2006 à 2020, Kent Nagano fut le directeur musical et chef principal de l’Orchestre symphonique de Montréal, la pandémie mondiale a malheureusement bousillé la fin de son séjour montréalais à la barre de l’OSM, soit une série de concerts spéciaux prévus au printemps et à l’été derniers… évidemment annulés ou reportés. On imagine déjà des invitations en 2021 lorsque les salles de concerts seront autorisée à rouvrir. D’ici là, il accorde cette interview de fond à PAN M 360.

Réalisée il y a quelques jours, cette interview avec Maestro Nagano est présentée en deux parties. D’abord, nous présentons le volet des questions relatives à son séjour montréalais de 14 années, puis nous causerons du plus récent enregistrement de l’OSM (paru chez Analekta) sous sa direction avec pour soliste le premier violon de l’orchestre, Andrew Wan.

La première question qui vient à l’esprit après ces 10 mois de profondes perturbations dans le milieu de la musique concerne la ronde finale du maestro dont 2020 était la dernière année à la barre de l’OSM, sortie malheureusement éradiquée par la pandémie.

« Bien sûr, c’est décevant. Je crains que la situation actuelle ne soit tout simplement hors de notre contrôle. Nous devons rester positifs. Et je pense que le vaccin aura un effet positif à la fin du printemps ou au début de l’été. La finale a été vraiment très riche, pas un seul concert mais un processus riche, c’est le meilleur mot à utiliser. Plusieurs concerts liés entre eux, qui allaient faire un crescendo ou une récapitulation générale vers la fin, et cela a impliqué non seulement l’OSM mais aussi la communauté ainsi que de nombreux artistes du Québec qui se sont joints à l’orchestre, c’était aussi la dernière Virée classique qui devait donner une autre chance à Andrew Wan d’interpréter le concerto de Samy Moussa que nous avons enregistré. C’est toujours différent quand on joue deux fois un concerto tout neuf. »

Il est aisé de croire que le chef, basé (surtout) à Paris et (parfois) à San Francisco, et dont l’emploi principal se trouve à Hambourg, aura droit à d’importantes invitations lorsque la Maison symphonique pourra rouvrir. D’ici là, il demeure chef honoraire de l’Orchestre symphonique allemand de Berlin, dont il fut directeur musical de 2000 à 2006, mais ses occupations les plus importantes se trouvent à Hambourg; il y assure la direction musicale de l’Opéra d’État et de l’Orchestre philharmonique.

Une conclusion plus festive de sa direction montréalaise eu certes été souhaitable mais… Du haut de ses 69 ans, Nagano accepte son destin avec sagesse et exprime un profond attachement à la ville l’ayant adopté pendant au moins 14 ans.

« Quand votre enfant quitte la maison familiale, la relation est alors différente, bien sûr. Vous ne vous voyez plus tous les jours, mais cela n’a rien à voir avec l’amour que vous portez à votre enfant. Dans ce cas, en fait, j’ai l’impression que rien n’est terminé. Mon respect et mon admiration pour l’OSM sont tout aussi forts aujourd’hui qu’au premier jour, sinon plus. Mes sentiments pour Montréal et l’orchestre sont beaucoup plus profonds aujourd’hui. Car l’orchestre peut accomplir tant de choses, ce qui signifie que nous avons développé une relation personnelle très très intense. Et cela n’a pas pris fin. Alors oui, je me réjouis de l’avenir. »

Le maestro part la tête haute après 14 années au service de l’OSM, il se montre fier de ses réalisations montréalaises.

« De quoi suis-je le plus fier ? C’est terriblement difficile à déterminer. Ensemble, nous avons accompli tant de choses. »

Sans prétendre à un bilan exhaustif, il se prête néanmoins au jeu. La construction de la Maison symphonique vient en premier lieu :

« Nous avions commencé par rapprocher l’orchestre de la communauté. Nous avons d’abord rempli la salle Wilfrid-Pelletier, ce qui nous a menés à la réalisation d’un vieux rêve dont le Québec peut être très fier. La construction de la nouvelle salle de concert a été réalisée en 2007, 2008 et 2009, et ce, au milieu d’un scandale bancaire mondial. C’est tellement impressionnant pour moi que les Montréalais et les Québécois disaient  «Faisons-le », très impressionnant malgré la fragilité financière mondiale. »

Le Choeur de l’OSM, sous la direction d’Andrew Megill, est ensuite cité par le maestro :

«J’avais toujours senti que nous avions besoin d’un chœur qui pouvait chanter au même niveau que l’orchestre, nous avons alors créé le Chœur de l’OSM. »

L’acquisition de l’orgue Pierre Béique réjouit encore Kent Nagano. Rappelons que l’achat de cet orgue d’orchestre fut rendu possible par une gracieuseté de feue la mécène Jacqueline Desmarais. Son appellation honore la contribution de Pierre Béique, premier directeur général de l’OSM, soit de 1939 à 1970.

« Beaucoup de salles de concert ont laissé un espace vide où l’orgue était censé se trouver! Installé à la Maison symphonique, l’orgue Pierre Béique est actuellement l’un des meilleurs au monde. »

Le maestro se montre aussi heureux d’une relation qu’il estime renforcée entre la communauté montréalaise et l’OSM, à commencer par la Virée classique présentée normalement à la fin de l’été.

« C’est pourquoi nous avons mis sur pied notre festival d’été, la Virée classique. J’ai toujours ressenti qu’une des caractéristiques si uniques, si spéciales de Montréal, est sa période des festivals d’été. Y règne toute une atmosphère et il y a une place pour la musique classique. »

Maestro Nagano cite ensuite La musique aux enfants, une initiative d’éducation musicale de l’OSM menée en partenariat avec l’Université de Montréal et la Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île. L’Objectif était d’initier les enfants d’âge préscolaire à l’apprentissage intensif de la musique. Le projet fut inauguré en novembre 2016, d’abord déployé à l’école publique St-Rémi à Montréal-Nord.

« Je suis très heureux de notre implication pour cette école très spéciale, qui prodigue aux enfants des enseignements de haut niveau. »

Enfin, le rajeunissement du public de l’OSM est une grande victoire pour notre interviewé.

« Pour moi, une des choses dont les gens ne se rendent pas tellement compte est qu’avec le temps, l’orchestre et moi avons abaissé l’âge moyen de notre auditoire; on y observe des jeunes adultes, des adolescents, des familles entières. L’orchestre peut aujourd’hui compter sur l’un des plus jeunes publics de toute l’Amérique du Nord, sans pour négliger notre public mature.  J’ai toujours pensé que le public de l’OSM devrait correspondre aux gens que l’on croise dans les rues de Montréal, des gens de tous les milieux, de tous groupes d’âge, de tous intérêts, de tous niveaux d’expérience ou d’éducation.

« L’idée était de refléter Montréal, une ville très spéciale: mozaïque de cultures, grande qualité de vie, cuisine, arts, culture, éducation, industries visionnaires, technologies de pointe, etc. Quand le public montréalais vient à nous, il peut sentir, entendre et se nourrir à travers l’OSM, le sentiment d’appartenance se développe, cela rend l’orchestre d’autant plus pertinent. Lentement et sûrement, cette représentation des Montréalais est tangible à l’OSM. C’est un signe de bonne santé et je pense que nous pouvons vraiment en être fiers. »

On sait au demeurant que Kent Nagano n’a pas toujours fait l’unanimité. Sa direction d’orchestre a été parfois jugée trop molle par certains. Son orientation artistique, très ouverte au corpus contemporain et donc pas toujours consensuelle pour le « grand public classique », a déplu aux esprits peu enclins au changement. Il se peut également que ces différences de valeurs aient eu parfois un impact négatif au sein même du personnel de l’orchestre, ce qui aurait affecté certaines exécutions.

Des regrets, Maestro Nagano ? Il assume sur toute la ligne, à commencer par une direction artistique qu’il estime avoir imposé à travers le dialogue.

« Nous avons eu un dialogue assez ouvert entre membres de l’OSM, les décisions qui ont été prises n’ont pas été unilatérales. Il y a eu énormément de discussions entre nous, parce que lorsque nous voulions faire quelque chose d’important, parce que nous devions tous aller dans la même direction. Si vous vous divisez et empruntez différentes avenues, vous ne pouvez pas atteindre vos objectifs. Sans discussion, en perdant le sens de l’unité et de la communauté, vous pouvez vous trouver dans des situations très dangereuses. »

Cela étant posé, le maestro reste conscient qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

« Si vous êtes un artiste et que vous prenez des risques, vous devez en assumer les difficultés et les conséquences. Tout le monde ne comprendra pas systématiquement, tout le monde ne pourra pas sentir en même temps ce qui a été mis en œuvre. L’orchestre avait rapidement atteint mes objectifs initiaux et, chaque année, j’ai mis la barre de plus en plus haut. Mon seul regret est de ne pas avoir assez eu de temps. Mais c’est peut-être une bonne chose… »

En cela, notre interviewé laisse entendre que le développement de l’OSM doit se poursuivre, une nouvelle direction doit maintenant prendre le relai.

« Je pense qu’il soit important pour un orchestre de pouvoir remonter à l’époque de Johann Sébastian Bach, de Mozart et de Beethoven et de se rendre jusqu’à aujourd’hui. L’idée d’un orchestre pour musiciens, c’est de faire de la musique ensemble. Des artistes issus de nationalités, cultures, ou classes sociales différentes mettent en commun leur talent pour réaliser ce qu’ils ne peuvent accomplir individuellement. Voilà en quelque sorte une métaphore de la démocratie. »

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