La Chica est une artiste franco-vénézuélienne aux influences chamaniques modernes. Elle entretient cette double culture depuis son plus jeune âge et sa musique en témoigne. La Loba est le nom d’une légende vénézuélienne, mais c’est aussi le mot espagnol pour louve qui, dans cet album, symbolise le féminisme, mouvement dans lequel l’artiste s’est pleinement engagée. La libération de la parole tant dans le combat que dans le deuil est plus que nécessaire, elle est vitale selon elle. La musique, dont les rites chamaniques rythment sa créativité artistique, est son exutoire. Entretien avec une femme d’une grande sensibilité dont la force de caractère n’a d’égale que le titre de son album.

PAN M 360 : Pour les lecteurs qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous nous dire quelles sont vos origines qui très tôt ont influencé votre musique et deviendront votre particularité ?

La Chica : Je suis née avec cette double culture : vénézuélienne par ma mère et française par mon père. J’ai fait mes premiers pas au Venezuela et effectué beaucoup d’allers-retours pendant de longues années durant mon adolescence. C’est à vingt ans que j’ai décidé d’y aller six mois sur douze afin de connaître beaucoup mieux le pays où je suis née. Je m’y suis beaucoup imprégnée de la culture indigène chamanique grâce à ma grand-mère et toutes les personnes qui gravitaient autour d’elle. Cette culture a évidemment beaucoup influencé ma musique qui aujourd’hui résonne comme telle.

PAN M 360 : Votre nouvel album La Loba vient tout juste de sortir, un album très intimiste piano et voix en hommage à votre frère défunt, comment l’avez-vous composé ?

La Chica : Ce mini-album La Loba, il était important pour moi qu’il sorte cette année. Il est à l’image de 2020 ! Je viens de passer une année extrêmement difficile à tous niveaux. Grosses prises de conscience concernant certains combats, une violence de grande intensité et dans ma vie privée aussi, dont la mort de mon frère. J’avais déjà composé quelques titres et j’avais quelques thèmes en tête dont celui de la femme, et la volonté d’exprimer ma vision du féminisme et des énergies de 2020. Je voulais présenter tout ça dans un format simple. Je tenais aussi à aller à l’essentiel et au plus profond des émotions, par essence même le piano. Je n’avais pas envie de retravailler mes textes, je voulais quelque chose de cru. La plupart des enregistrements de voix ont été faits en une seule prise. J’ai voulu garder l’authenticité du moment.

PAN M 360 : Est-ce que le fait de rendre publiques ces émotions a été pour vous une sorte de thérapie personnelle ?

La Chica : Il y a quelque chose de très introspectif et La Loba est un peu comme une catharsis. La première étape de la thérapie a été très dure. C’était un exercice très difficile, un travail très viscéral, il a fallu que j’aille chercher ça très loin. L’accomplissement de ce premier volet avec la sortie de l’album est comme la première étape du deuil. La transformation sur scène en sera le deuxième et dernier volet et je pourrais considérer cela comme ma thérapie personnelle. Le fait de le répéter et de le chanter à haute voix aura un effet thérapeutique, c’est certain.

PAN M 360 : La pandémie a-t-elle accentué les émotions et le fait de vouloir retranscrire tout ça en musique ?

La Chica : La pandémie m’a amenée à me poser et réfléchir, ce que je n’aurais pas eu le temps de faire en temps normal. Dans un premier temps, il y a eu un aspect presque bénéfique, comme une petite leçon qu’il fallait retenir pour passer à l’étape suivante. J’ai eu beaucoup de prises de conscience, de recul sur moi-même, j’ai également réalisé l’ampleur des dégâts dans le monde, la violence qui en résulte, etc. Ce qui m’a donné l’envie aussi de rassembler toutes ces émotions et ces combats et de les mettre en chanson inévitablement.

PAN M 360 : Y a-t-il un lien entre votre précédent album Cambio (changement) et celui-ci ? Quelle évolution y a-t-il entre les deux ?

La Chica : Dans ce premier album, Cambio, il y avait un appel au changement, et avec ce nouvel album, il y a une matérialisation de cette transformation. La parole des femmes se libère et pour la première fois elle est écoutée. Et si elle ne l’est pas, en tous cas, elle résonne. Les femmes n’ont plus peur de dire les choses. Si ce n’est pas physique, c’est au viol psychologique que nous les femmes faisons face depuis tant d’années. Ce n’est plus un tabou et l’industrie musicale n’est pas une exception. Le vidéoclip de La Loba est une mise en image de cela aussi.

PAN M 360 : À ce sujet, ce premier vidéoclip est très sanglant et marquant par son impact visuel, quel en est le sens exact ?

La Chica : Cette violence quotidienne que les femmes subissent depuis trop longtemps est le reflet en quelque sorte de ce sang si présent dans la vidéo. On porte sur nous les marques et les blessures qui nous ont été infligées pendant si longtemps. Le sang lié à la femme est encore très tabou dans la culture en général, mais en vérité, pour moi, ce sang est lié aussi la vie. On peut voir à la fin du vidéoclip une sorte de renaissance. La naissance aussi se fait à travers la couleur rouge qui se retranscrit par ces grands rideaux que j’ouvre. C’est une manière de dénoncer le fait qu’associer le sang à la femme ne se fait pas. Ce clip est un message de vie, contrairement à la violence sociale quotidienne que l’on subit indirectement chaque jour.

PAN M 360 : Comment retranscrivez-vous cette culture latine dans votre musique ?

La Chica : Par l’aspect rythmique lié au corps qui me ramène à l’Amérique latine, bien plus flagrant dans l’album précédent. J’utilise aussi des samples de musique folklorique. Mais dans ce mini-album La Loba, cette culture est plus profonde, elle est déjà assimilée et ça ressort à des moments très spécifiques, comme des clins d’œil. C’est plus que piano/voix, car j’ai un lien particulier avec mon piano. Je me permets de lui donner des coups auxquels il répond par une vibration telle qu’elle me permet d’invoquer d’autres énergies afin de me connecter, voire de rentrer parfois en transe et de vivre un moment authentique. Je vais chercher une magie, une sonorité, une vibration musicale à transmettre aux auditeurs. J’appelle ça du « chamanisme moderne ».

PAN M 360 : La chanson Drink apparaît une nouvelle fois sur ce mini-album, mais en version plus apaisée, que signifie cette chanson et que raconte-t-elle ?

La Chica : C’est un chant pour les morts qui ont changé de dimension. Au Venezuela, la notion de célébration est très importante, on va célébrer la vie au-delà de la tristesse. Il y a une recherche de transe et une tradition de rituels qui viennent aussi de l’héritage africain. Cet apport culturel a laissé avec le temps des traces visibles, dont la santeria (le vaudou), qui se pratique de plusieurs manières, la meilleure étant celle d’entrer en transe. Évidemment, il faut être bien guidé, et beaucoup d’autres pratiques entrent en jeu, comme fumer un cigare qui « nettoie l’espace autour de soi ». Le rhum aussi joue un rôle important dans cette étape de transe, et ainsi, par l’ivresse, va aider au lâcher-prise.

Pour cette chanson, Drink, je me suis donc basée sur tous ces éléments par lesquels je raconte que j’ai beau être dans cet état d’ivresse, causé par la douleur de la perte d’un proche, mais aussi que j’ai envie de me connecter avec ceux qui sont partis. Et pour cela, je dois entrer en transe, d’où une première version très rythmée sur le premier album. Ce chant, avec cette résonnance, il me paraissait important de le reprendre dans ce petit album, mais de façon plus apaisée, ce qui lui a fait gagner un autre niveau de profondeur.

PAN M 360 : Comment cette culture chamanique est-elle devenue presque un rituel dans votre musique ?

La Chica : J’ai beaucoup voyagé au Venezuela et dans le monde. Grâce à ma grande famille sur place, cela m’a permis de rester chez les gens et de vivre un peu le quotidien dont le chamanisme fait partie intégrante. C’est assez irréel, avec un côté un peu psychomagique empreint de surréalisme qui fait qu’on voit beaucoup de situations et qu’on rencontre des personnages incroyables. Et d’autre part, j’ai une grand-mère anthropologue, sociologue et archéologue qui habite là-bas et qui a toujours travaillé avec les indigènes (tribus du Venezuela). C’est de là aussi que nous avons connu ces chamanes.

PAN M 360 : Quelle dimension allez-vous donner à la prochaine tournée suivant la sortie de ce nouvel album ?

La Chica : La Loba est une parenthèse dans ma vie qu’il va falloir que j’extériorise sur scène bientôt. Cette tournée va être une série de concerts très intimistes axés sur le piano et la voix. Une fois passé cette étape, je retournerai à quelque chose de plus physique et dans un format plus électro. L’envie de retrouver les rythmiques, le feu et la couleur va se faire avec le temps. On sera deux sur scène, moi-même et un multi-instrumentiste. Ensemble nous allons jouer en live toutes les mélodies avec nos pianos, synthés et autres pads.

PAN M 360 : Pouvez-nous dire en quelques mots ce que représente la musique pour vous ?

La Chica : La musique, c’est la vie, c’est ma vie ! C’est un tout : une mélodie avec laquelle je me lève le matin, la bande-son de ma journée, des kilomètres de souvenirs particuliers de vie, des liens, une passion, un exutoire. La musique, c’est l’amour de ma vie, c’est l’univers !

Crédit photo : Martin Girard/Shoot Studio

Tous les projecteurs étaient braqués sur Louis-Philippe Marsolais alors qu’il assurait le rappel de cor français qui clôturait la première tournée européenne de l’histoire de l’Orchestre métropolitain, à la Philharmonie de Paris.

« C’était comme en apesanteur, décrit son maestro Yannick Nézet-Séguin. Tout d’un coup, il n’y avait plus de barrière entre l’émotion et le jeu. Ça nous a donné des ailes. »

Trois ans plus tard, presque jour pour jour, Louis-Philippe Marsolais, 43 ans, embrasse l’accalmie causée par la pandémie de COVID-19 qui a lui a permis de reprendre son souffle après un marathon de concerts, enregistrements et tournées. « Du jour au lendemain, on est passé de 110 kilomètres/heure à un mur, se remémore le corniste barbu. Ça a été super, ça m’a permis de prendre du recul. »

Premier cor de l’Orchestre métropolitain (OM), membre du quintette à vent Pentaèdre, professeur à l’Université de Montréal et père de Violette, Henri et Victor, Louis-Philippe Marsolais n’a pas chômé depuis le début du confinement en mi-mars. L’industrie de la musique classique a dû se conformer, comme tout le monde, à cette nouvelle normalité de distanciation physique et d’atomisation de la société.

Les orchestres, la matérialisation même de la force du nombre et de l’esprit de corps se sont vus morcelés par les mesures sanitaires. Il est difficile de s’habituer à la transformation de ce milieu dont la tradition est la colonne vertébrale. À l’étranger, par exemple, des panneaux d’acrylique séparent les musiciens de la section des instruments à vent de la Hong Kong Sinfonietta. Dans notre cour arrière, l’OM doit occuper une salle entière – parterre compris – pour pouvoir répéter avec une distanciation suffisante. Assez pour dénaturer l’essence de la musique classique ? Oui et non, répond Marsolais.

« [Avec une distanciation dans la salle], la vitesse du son entre en ligne de compte, explique-t-il. On se faisait toujours dire au début qu’on jouait en avance ou en retard. Il faut toujours réajuster les balances, ça devient mathématique. » Cela va à l’encontre de sa personnalité, raconte-t-il, alors qu’il privilégie les qualités communautaires de la musique, où l’écoute et la réaction au jeu des autres prévalent. « Pour moi, le grand plaisir de faire de la musique, c’est d’être avec les gens que j’aime et d’avoir du plaisir ensemble », confie le musicien, partiellement caché par son masque tacheté. Ce sentiment, il le ressent beaucoup plus souvent « avec sa gang en orchestre » qu’en tournée comme soliste.

Louis-Philippe Marsolais, au centre. Crédit photo : François Goupil

Rockstar en Autriche, nuisance sur la ligne orange

Marsolais chérit des moments inoubliables de ses expéditions en Europe, en Asie ou au Moyen-Orient. Comme cette fois où il s’était rendu en Autriche pour le plus important festival rendant hommage à la musique de Schubert, The Schubertiades. Son quintette Pentaèdre présentait un enregistrement nouvellement endisqué devant « 1000 vieux Autrichiens qui chantent du Schubert le soir avant de se coucher ». Marsolais avait vécu l’un des moments de sa carrière qui l’a fait se sentir comme un superhéros : « À la fin, le monde qui venait nous voir en pleurant… c’est vraiment tout un feeling, se remémore-t-il aujourd’hui vêtu d’un t-shirt de Capitaine America. Ça n’arrive pas souvent en musique classique. »

Il a goûté à cette appréciation collective pour la musique classique une première fois il y a une vingtaine d’années alors qu’il complétait une formation à la Hochschule für Musik Freiburg, en Allemagne. Après avoir obtenu un DEC à Joliette et un BAC à McGill, tous deux en musique, il avait décidé de s’expatrier dans le patelin de Bach et Beethoven. « Je me faisais arrêter dans la rue par des passants qui me disaient à quel point j’étais chanceux de jouer du cor et qu’ils avaient hâte de m’entendre jouer, se rappelle-t-il. Ici, on se fait plutôt crier après dans le métro parce qu’on prend trop de place ! »

Nul besoin d’avoir rédigé une thèse de doctorat pour comprendre pourquoi la musique classique est si marginale au Québec. Elle n’a tout simplement jamais fait partie de sa (jeune) culture populaire. Toutefois, peut-on encore la qualifier d’inaccessible, ou pire, d’élitiste ? 

« On a fait beaucoup d’efforts pour que ce ne soit pas ça, estime le musicien. Il y a tellement de diversité, de spectacles gratuits. Il est possible de suivre le milieu de très proche, même pour des étudiants ou pour des gens sans gros revenu. » Selon Marsolais, cela s’est traduit par un rajeunissement du fan base des orchestres montréalais, alors que les jeunes professionnels auraient gagné du terrain sur les têtes blanches depuis une décennie. L’OM a vu sa proportion de billets unitaires vendus aux moins de 34 ans bondir de 188 % entre 2015 et 2020. Idem du côté de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) où le nombre de forfaits d’abonnement pour les 34 ans et moins a aussi presque doublé entre 2015 et 2020. 

OSM et OM, des ambiances antipodiques

En plus d’être cor solo pour l’OM, Marsolais a aussi fait office de troisième cor à l’OSM entre 2013 et 2015. « Je trippais beaucoup moins sur ce job, qui était beaucoup moins exigeant, mais les gens trouvaient ça plus hot et je faisais cinq fois plus d’argent », ironise-t-il.

Peu après son arrivée dans la troupe de Nagano, des « joutes politiques » auraient eu raison de lui. Si on lui a assuré que la section des cuivres n’avait jamais aussi bien sonné qu’en sa présence, on ne lui a donné aucune explication claire sur les raisons de sa destitution. « Quand tout ça est arrivé, ça m’a vraiment jeté à terre, confie-t-il. Ça m’a fait perdre foi en l’importance de la musique dans un contexte comme celui-là. »

Les mois qui ont suivi ce point tournant dans sa carrière n’ont pas été de tout repos. Marsolais s’était alors plongé dans une quête sempiternelle pour prouver à tous qu’il était toujours premier de classe. Avec du recul, il comprend aujourd’hui le côté plus sombre de sa compétitivité, qui a parfois ombragé ses relations interpersonnelles. « Plus jeune, je n’étais pas conscient de ce que ça pouvait faire aux autres », souffle-t-il.

Ce départ de l’OSM fut peut-être salvateur pour la santé professionnelle de Marsolais. Il a pu se consacrer davantage à l’OM, qu’il place désormais sur un pied d’égalité avec son principal concurrent. « Sur papier, [l’OSM] a de meilleurs musiciens, estime le corniste. Après, tu te demandes comment ça se fait que l’OM arrive à parfois mieux sonner que l’OSM. C’est vraiment une affaire de cohésion. »

Cette cohésion, ils la doivent en grande partie à leur capitaine, le prodige québécois Yannick Nézet-Séguin. « C’est toute la différence du monde d’avoir un leader qui est fort, inspiré, respecté et compétent, louange-t-il. Il n’y a pas de confrontation, de « je vais jouer plus fort que toi pour montrer que je suis meilleur ». Pour moi, ça vient du leadership de la personne sur le podium. »

L’admiration de Marsolais pour Nézet-Séguin n’est pas unilatérale, loin de là. « Quand il est devenu cor solo de l’OM, c’était un ajout extraordinaire, considère le chef d’orchestre. Louis-Philippe a cette façon de tous nous inspirer. Il est tellement dévoué et fiable, ce qui est très important pour les cornistes. »

Nézet-Séguin décrit toutefois sa « fluidité dans les styles » comme « une des choses qui le distinguent par rapport au reste du monde et aux grands cornistes qu’il connaît ». C’est entre autres grâce à ses diverses expériences en orchestre et en musique de chambre avec Pentaèdre qu’il a pu bâtir son enviable polyvalence. À un point tel qu’il estime avoir interprété 90 % du répertoire de cor français couramment joué.

Faire de la musique pour les bonnes raisons

La prochaine étape pour Louis-Philippe Marsolais ? L’organisation d’un festival international de cor français qui avait été suspendue en raison de la pandémie. D’ici là, le plus accessible des virtuoses québécois conseille aux néophytes de ne pas se laisser impressionner par l’immensité et la complexité du répertoire classique. « Tu peux écouter de la musique classique et te dire : « Wow, c’est beau. » Tu n’es pas obligé de te dire : « Ah, ici, il y a une progression 1-4-5-7-1 !  » » Il assure du même coup que sa connaissance grandiose du solfège et de la théorie musicale n’a en aucun cas affecté son appréciation de ses artistes non classiques favoris, lui qui suit la carrière des Cowboys Fringants depuis leurs débuts et qui raffole des œuvres des grands chansonniers français et des crooners américains.

Louis-Philippe Marsolais connaît la carrière qu’il connaît parce qu’il « fait de la musique pour les bonnes raisons », selon le principal intéressé. « Je ne sais pas si c’est parce que je venais d’une autre planète, mais je ne me suis jamais demandé si j’allais être capable d’en vivre, affirme-t-il. Je pense que cette innocence-là, à ce moment dans ma vie, m’a permis d’aller partout où je voulais aller sans avoir besoin d’une sécurité ou de réponses sur ce qui m’attendait. »

« Même quand il était jeune, tout le monde admirait Louis-Philippe, se rappelle Nézet-Séguin. Il fait ça avec beaucoup d’humilité. C’est une belle histoire qui continue de s’écrire à travers des gens, comme Louis-Philippe, qui se sont joints à l’OM au cours des années. »

Dimanche 3 décembre 2017. Après avoir exécuté un émouvant solo de Ravel de six minutes devant son lutrin à la somptueuse Philharmonie de Paris, Louis-Philippe Marsolais fond en larmes. Au terme de ce « moment de grâce », comme le décrit son chef d’orchestre, cette sympathique rockstar de l’ombre pouvait une fois de plus dire mission accomplie.

En seulement trois ans d’existence, les papillons de nuit de Mothland ont su se créer une place à part entière dans le paysage nocturne de Montréal. Leur cocon est basé dans un univers parallèle souterrain, à l’abri de tous les regards. Seuls les initiés peuvent avoir accès à cet univers qui se trouve dans le triangle des Bermudes que forment les trois tavernes de la rue St-Denis au coin de Mont-Royal. Malgré la distance imposée et l’incertitude qui règne pour le monde artistique, la conspiration psychédélique Mothland a décidé d’aller de l’avant en se métamorphosant officiellement en label indépendant.

Pour marquer le coup, l’étiquette sort sa première compilation sur cassette, Sounds from Mothland volume 1, un amalgame étonnant de démos et de morceaux inédits de style face B des différents artistes locaux et internationaux qui ont marqué le créneau psychédélique montréalais ces cinq dernières années. Plus bas, vous trouverez en exclusivité un lien d’écoute qui vous donnera accès aux morceaux de la compilation. Vous pourrez notamment écouter une balade post-disco utopique des shoegazers Yoo Doo Right, une reprise post-punk du morceau Enigma Of The Absolute de Dead Can Dance par le Français Jessica93 ou encore un enregistrement en concert des Sunwatchers, quatuor new-yorkais de jazz-punk. Avis aux collectionneurs et amateurs de raretés, la cassette sort en un petit tirage de cent exemplaires seulement.

PAN M 360 est entré en communication par télépathie avec la communauté des « mothés » pour discuter de musique psychédélique, du mythique label 4AD, d’origami et de son lancement officiel en tant que label indépendant.

PAN M 360 : Vous avez lancé le premier festival Distorsion en 2015, Mothland a suivi deux ans après. Comment l’agence Mothland a été créée ? Quel manque vouliez-vous combler dans la scène locale ?

Marilyne Lacombe : Mothland est parti du festival Distorsion, qui est l’idée de former et d’organiser une communauté autour de la scène psychédélique montréalaise, de donner des outils à cette scène, des lieux de diffusion organisés de façon professionnelle, tout en gardant un charme DIY. La direction artistique de Distorsion est devenue la direction artistique de Mothland. En tant que programmatrice de festivals [ndlr : Taverne Tour et FME], je me suis retrouvée à représenter la scène qu’on avait bâtie autour de Distorsion auprès d’autres programmateurs et de l’amener dans des festivals qui n’étaient pas forcément des festivals de niche. On a quand même ouvert une porte à des bands qui n’auraient jamais joué dans des festivals plus mainstream.

PAN M 360 : Il existe beaucoup de festivals centrés sur la musique psychédélique au sens strict du terme. On peut noter que le vôtre a un champ d’ouverture plus large, avec du post-punk, du noise, de la no wave, du garage et j’en passe. Comment rassemblez-vous tout cela autour de l’étiquette psychédélique ? Quelle est votre vision du terme psychédélique ?

ML : On avait une vision très large, moderne et actuelle de la scène psychédélique. Musicalement, nous n’avions pas de limites de style, mais plus un état d’esprit et une esthétique, je pense.

Philippe Larocque : On voulait une programmation champ gauche mais aussi accessible. Ce n’est pas seulement des shows de drone de deux heures, il y a un côté party. On a mélangé des bands lourds avec de la musique électronique, il ne fallait pas que ça soit juste du rock, comme dans la contre-culture de San Francisco. On a plus une vibe expérimentale. Par exemple, Crabe et FET.NAT se sont joint à nous. Ce sont des bands qui existaient depuis super longtemps. La scène existait déjà mais on a fait un pont entre plusieurs bands expérimentaux qui n’avaient pas forcément de lien direct. Pour nous, ça rentrait dans la même définition de la musique expérimentale psychédélique.

https://www.youtube.com/watch?v=mdilLVslYlM&ab_channel=CBCMusic

Maxime Hébert : On voulait quelque chose qui change la perception, que ce soit des sons ou des images. C’est un des engrenages principaux. La musique psychédélique, ça pogne, les gens restent devant un vidéoclip psychédélique parce que ça les stimule. La musique psychédélique, ça stimule tout autant. Ce n’est pas un genre fermé, ça peut être apprécié par tellement de différentes gigs.

ML : En 2014, il y a eu comme une espèce de golden age du rock psychédélique avec Levitation, Austin Psych Fest. On s’est inspirés de ça mais on lui a vraiment donné une couleur montréalaise, je pense. L’idée derrière Distorsion était de partir une communauté. Une scène s’est mise à graviter autour de Distorsion, des bands qui revenaient souvent avec qui on s’est mis à forger des relations plus solides, comme Paul Jacobs, Atsuko Chiba et Yonatan Gat. Cette scène-là, cette communauté avait besoin d’un chapeau qui allait permettre de présenter ces bands à l’industrie. À la base, Mothland était purement une agence de booking. Notre mandat était de prendre les bands qu’on avait fédérés et de les présenter auprès des festivals. Je pense qu’il y a des portes qui se sont ouvertes avec le travail qu’on a fait.

PAN M 360 : Dès le départ, vous avez regroupé des artistes locaux mais également internationaux, pourquoi avoir choisi d’avoir une ouverture internationale très tôt dans le projet ?

PL : Avec la gang du Desert Daze, du monde en Europe de Teenage Menopause, on voulait trouver des mothés partout à travers le monde, des gens qui avaient un peu la même vision. On a commencé à tisser des liens avec Elzo Durt qui a fait nos affiches pour Distorsion. Ses amis du Prince Harry sont venus, on a décidé de réimprimer en cassette le split qu’il y avait entre Duchess Says et le Prince Harry. On ne voulait pas être un label mais on the side, on a fait une petite run de cette cassette-là. Ça a comme brisé la glace pour commencer à faire un label

ML : On a créé des ponts, pas seulement avec des festivals, mais aussi avec des labels, d’autres communautés et organismes un peu comme nous et qui font le même genre de travail. Il y a eu des rencontres, des liens qui se sont tissés à travers tout ça. Notre mission de départ était de créer une communauté originale, avec du monde qui s’entraide et qui crée ensemble. Il y a toujours eu St-Denis versus St-Laurent, l’Esco versus La Casa ; je pense qu’on a toujours eu l’idée d’aller chercher des gens des deux côtés et d’être ensemble sur une même scène.

PAN M 360 : Vous dites que Sounds from Mothland s’inspire des compilations punk des années 80, à quel label ou quelle compilation pensez-vous ?

Jean-Philippe Bourgeois : Sur 4AD, tous les artistes collaboraient ensemble sur les albums de This Mortal Coil. Il y avait cet aspect de communauté, de créer ensemble.

PL : J’avais ce désir de regarder vers le passé, de regarder les labels qui nous ont influencés et qui étaient des vrais curateurs avec une identité forte, comme 4AD, Sub Pop. Sortir cette mixtape-là, c’était justement pour faire quelque chose qui n’existe plus à notre époque; tout est numérique, tout est intangible. Sub Pop et Rough Trade sortaient des compilations qui étaient malades, aujourd’hui, les labels font des playlists avec tous les hits de leurs artistes sur Spotify, mais ça en reste là. Je ne voulais pas qu’on rentre dans cet engrenage-là. Sans tomber dans la nostalgie, on peut ramener ce qui marchait à l’époque. En tant que mélomane, tu as parfois besoin de quelque chose de tangible, d’un produit fini. 

[LIEN D’ÉCOUTE EXCLUSIF]

PAN M 360 : La compilation représente bien le sentiment éprouvé collectivement cette année. Nous nous sentons tous hors de notre zone de confort et c’est ce que vous avez demandé aux artistes de faire pour créer les morceaux. Est-ce qu’on peut dire que c’est un appel à rester créatif et à expérimenter malgré l’incertitude qui plane sur la communauté artistique ?

ML : Autant Mothland est né du besoin de cette scène-là d’être représenté en booking, on s’est aussi rendu compte qu’il n’y avait plus beaucoup de labels au Québec qui prenaient des risques. C’est vraiment la pandémie qui a fait que Mothland en tant que label est devenu une priorité. Après les deux premiers mois de la pandémie, on a réalisé que les shows n’allaient pas revenir avant un an, peut-être même deux ans, alors c’est devenu la priorité de Mothland de sortir de la musique. On a revu toute la façon de faire, on apprend comment gérer tout cet écosystème. C’était une belle façon de reconnecter avec le monde.

PAN M 360 : Paul Jacobs signe le design de la cassette, comment définiriez-vous sa signature artistique ? On pense évidemment aux dessins de Daniel Johnston.

PL : La première fois que j’ai rencontré Paul, il portait un t-shirt de Daniel Johnston. On a demandé à Paul de faire le packaging, de faire comme si ça avait été dessiné à la main. On a appelé la compilation Sounds from Mothland, pour dire que Mothland est vraiment un endroit tangible. Paul a finalement dessiné son petit appartement avec quelqu’un qui joue de la musique.

ML : C’est l’univers qu’on traîne avec nous partout où l’on va. 

PAN M 360 : Peut-on en savoir plus sur l’insertion mystère d’Elie Chap ?

PL : Pour amener notre animal totem, j’ai eu l’idée de créer un kit pour faire son propre moth en origami. Un mothé, c’est comme un underdog aussi.

Revoir le Dômesicle de Distorsion ici.

Ci-dessus : Celestial Broadcast, tiré de la série Marquees Tropica

Si vous êtes un fan du renouveau psychédélique polyculturel de ces dernières années, il y a de fortes chances que l’œuvre de l’illustratrice, peintre et designer Kendra Ahimsa, connue sous le nom d’Ardneks, vivant à Jakarta, ait chatouillé votre rétine plus d’une fois. Ses visions ont orné des pochettes de disque et des affiches de concert pour des artistes tels que Moon Duo, Khruangbin, Flamingods, Acid Mothers Temple et Neon Indian. Une visite de son site web Paraiso Grafica permet de plonger dans ces images et bien d’autres encore. Son travail pour le plus récent mini-album Miniature 1 de Ko Shin Moon fait partie du palmarès de PAN M 360 des 20 meilleures pochettes de disque de l’année 2020, ce qui semblait être un excellent prétexte pour communiquer avec l’artiste afin de savoir ce qui la motive, quelles sont les œuvres qu’elle aime et ce qu’elle pense de l’étonnante scène créative qui fleurit un peu partout en Asie.

PAN M 360 : Cette année, vous avez réalisé la pochette du nouvel EP Miniature 1 de Ko Shin Moon ainsi que celle des simples Nuevo Mundo de los Hermanos Gutiérrez et Mushroom Kingdom/Bonsoy des Australiens Sunfruits (il y avait aussi une vidéo d’animation pour Bonsoy). Quelles autres commandes reliées à la musique avez-vous exécutées cette année ?

Ardneks : Je travaille actuellement sur deux projets reliés à la musique. Je ne suis pas certaine de pouvoir en parler en ce moment car il s’agit de disques à paraître. Je dois tenir compte des échéanciers des groupes, mais bientôt ! Tout ce que je peux dire, c’est que je me compte chanceuse d’avoir encore des projets sur lesquels travailler. En raison de la pandémie, il n’y a ni concerts ni tournées, donc pas d’affiches. Cela me manque vraiment de travailler sur des affiches de concerts.

Ci-dessus : Designs d’affiches d’Ardneks

PAN M 360 : A part une affinité générale pour le psychédélisme bienveillant – c’est-à-dire sans bad trip – qu’est-ce qui vous relie aux musiciens avec lesquels vous travaillez ?

Ardneks : La musique, d’abord et avant tout. Je ne m’engage dans des projets liés à la musique que si j’aime vraiment la musique. C’est pourquoi je demande toujours si je peux écouter les chansons d’abord. A part ça, probablement mon enthousiasme de geek. Comme avec le duo Ko Shin Moon, nous avons échangé sur notre amour mutuel pour Haruomi Hosono. Les gars m’ont parlé entre autres des disques indonésiens qu’ils écoutent. J’aime beaucoup la phase de découverte d’un groupe, lorsque ses membres me racontent des histoires et me parlent des concepts derrière leurs chansons, de leur processus de création, de leurs influences. Quelques conversations suffisent pour se rendre compte si une personne aime réellement la musique.

PAN M 360 : Je suis vraiment impressionné par votre série Marquees Tropica. Il ne s’agit pas de commandes, mais plutôt d’œuvres personnelles. Chacune est liée à une chanson particulière, que vous avez écoutée en boucle jusqu’à ce que vous ayez terminé. Aimeriez-vous poursuivre cette série ?

Ardneks : La musique occupe une place vraiment importante dans mon travail. C’est comme lorsqu’on vérifie la liste des ingrédients sur un contenant de jus de fruit, 75 % de chacune des illustrations que je fais est inspiré par la musique d’une manière ou d’une autre. La série Marquees Tropica tente de l’exprimer d’une manière plus intime, en montrant comment la musique m’a influencée à différentes étapes de ma vie. J’ai eu l’idée de choisir une chanson pour chaque étape, de la faire jouer en boucle et de dessiner, peu importe où la chanson me mène, jusqu’à ce que l’illustration soit terminée. Écouter la même chanson encore et encore m’a d’ailleurs amenée dans de drôles d’endroits.

Celestial Broadcast (voir ci-dessus) a été la première œuvre que j’ai réalisée pour la série et la chanson était Just Like Honey de The Jesus and Mary Chain. Elle se rapporte à une période de ma vie où j’étais curieuse de tout. Elle représente un garçon qui pense que le début de Just Like Honey parle de sa rencontre de rêve avec la déesse Sarasvati et qui construit une machine pour essayer de la retrouver. Adolescente, j’étais très curieuse. J’ai essayé tous les hallucinogènes, j’ai essayé de comprendre les différentes religions et le spiritisme, j’ai même eu une phase hippie, je suis allé à des « rassemblements arc-en-ciel », à des ashrams et tout ça, jusqu’à ce que je réalise que toutes ces utopies sont comme un miel illusoire et que j’en aie assez. C’est le sens qui se cache derrière cette œuvre.

C’est un projet très personnel. Je pense poursuivre la série au fil des ans.

Ci-dessus : Modèles utilisés pour les designs d’Artist Attire

PAN M 360 : J’ai été ravi de voir que vous avez développé divers produits, dont des vêtements et des accessoires. Malheureusement – ça m’a brisé le cœur – les articles qui devaient être vendus au niveau international sont tous épuisés ! Pouvez-vous me parler de cet aspect de l’empire Ardneks qui est en pleine expansion ?

Ardneks : Je suis désolé ! En fait, ils ne sont pas épuisés. J’ai dû en interrompre temporairement la vente en raison de la situation actuelle. Le seul mode d’expédition disponible où j’habite est assez coûteux, de plus il est un peu risqué car les pays ont des règles postales différentes. Certains colis envoyés m’ont été retournés pour des raisons que j’ignore, je vais donc attendre que les choses reviennent à la normale pour rouvrir boutique.

Pour ce qui est de l’empire, le seul en lequel je crois est l’Empire vacillant (Yura Yura Teikoku). Je ne considère pas vraiment ce volet comme une expansion, pour moi, c’est juste un autre medium de travail. J’ai été approché par cette marque locale, Artist Attire, pour dessiner des vêtements et j’ai accepté. L’idée est de faire des œuvres d’art ambulantes que les gens peuvent apprécier dans des endroits improbables. Un trajet de bus d’une heure sera très agréable si vous avez devant vous une personne qui porte un de ces vêtements. La marque compte engager d’autres artistes locaux prochainement, je ne suis donc en fait qu’une simple collaboratrice. Mais c’est parfois surréaliste. Je me rappelle, lors d’un séjour au Japon, avoir vu dans le train une jeune fille qui portait une de mes chemises. La boucle était bouclée !

Ci-dessus : Felt-Kontra Harmonia et Jajouka House d’Ardneks

PAN M 360 : Bien que je remarque des éléments art déco, d’affiches classiques de théâtre japonais et de bandes dessinées de science-fiction françaises dans votre travail, l’ingrédient principal, me semble-t-il, est le Pop Art psychédélique d’il y a environ 50 ans, le psychédélique aux lignes pures et géométriquement précises de Yellow Submarine et des célèbres affiches du Fillmore, quelles sont vos principales influences ou sources d’inspiration ?

Ardneks : Merci de l’avoir remarqué ! Ouf, je ne sais pas par où commencer, je me suis inspiré de tellement de choses ! La musique, bien sûr, je ne peux pas vivre sans elle. J’essaie d’écouter de tout. J’ai grandi en regardant beaucoup de films d’animation et en lisant des tas de mangas japonais, je suppose que c’est de là que vient mon style de dessin. Un peu plus tard, j’étais obsédée par les affiches de l’époque du Fillmore et l’art psychédélique. Les couleurs et la liberté dans la composition m’ont beaucoup plu. Il n’y a pas de règle, pas de grille, il faut simplement prendre son temps pour les déchiffrer.

Les choses ont monté d’un cran quand j’ai découvert les affiches de Yokoo Tadanori. C’est encore plus fou. À mes yeux, ses compositions sont tellement révolutionnaires ! Chaque élément est chaotique et pourtant magnifiquement disposé, d’une façon jamais vue auparavant. C’est l’approche idéale pour moi car j’aime mettre beaucoup de détails. Le cinéma aussi m’a inspirée. J’essaie de voir au moins un film par jour, cela nourrit mon imagination. Les publicités dans les vieux magazines sont aussi une bonne source d’inspiration, on n’en fait plus des comme ça.

PAN M 360 :  Parmi vos contemporains, quels sont les artistes faisant du « rock art » néo-psychédélique que vous préférez ?

 Ardneks : Il y en a tellement ! Mes favoris ? Will Sweeney, Aaron Lowell Denton, Jason Galea, Brian Blomerth, Jaime Zuverza et Edward Carvalho-Monaghan.

Ci-dessus : Ardneks dans son studio

PAN M 360 : J’ai beaucoup de plaisir à suivre tout ce qui est produit en Indonésie en fait de culture cool ces dernières années, au cinéma, en musique et dans les arts graphiques; en tant que membre de cette scène, que pensez-vous de l’univers des arts populaires de Jakarta et d’ailleurs en Indonésie actuellement ?

Ardneks : Vraiment ? C’est cool ! Oui, je trouve que l’Indonésie est en bonne position en ce moment. Il existe de nombreuses plateformes locales qui offrent de belles possibilités aux créateurs, qu’ils soient réalisateurs, artistes ou musiciens. Grâce à ces platesformes, ils peuvent créer des choses étonnantes dont la portée est considérablement accrue. Et grâce à l’internet, nous pouvons facilement trouver des créateurs des différentes régions du pays. Je pense que cela est dû en partie au fait que l’industrie et le public apprécient davantage leur travail. Ce qui faisait partie d’un créneau est devenu un courant dominant. Même les grandes entreprises s’y sont mises. Elles collaborent avec de bons créateurs et se font concurrence pour réaliser de meilleurs projets.

PAN M 360 : Votre travail vous amène à être en contact avec des gens d’autres régions d’Asie, quels sont selon vous les points chauds de la culture ailleurs en Asie en ce moment, les villes ou même les quartiers que vous trouvez passionnants et importants ?

Ardneks : J’aime tout particulièrement Osaka. C’est mon deuxième chez-moi. J’aime tellement cette ville ! J’ai eu la chance d’y rencontrer des gens extraordinaires et de devenir leur amie. La scène artistique est formidable, il y a beaucoup d’endroits sympas à visiter, sans parler de la nourriture. L’année dernière, j’ai organisé une exposition dans le quartier de Nakazakicho. C’est vraiment un quartier intéressant. Situé à côté du quartier moderne et contrasté d’Umeda, on y trouve d’anciens bâtiments de l’ère Showa, des bâtiments qui n’ont pas été endommagés pendant les guerres que les jeunes ont transformé en galeries d’art, en cafés, en magasins de vêtements d’occasion vintage, en magasins de disques, en bistrots de ramen. Shinsekai, Dotonbori, Nakanoshima et Shinsaibashi sont autant de quartiers uniques et intéressants.

On y tient un événement annuel appelé « Asie inconnue ». Près de 200 artistes des quatre coins de l’Asie s’y réunissent et exposent leurs œuvres. Il y a plein de grands artistes et l’on peut discuter avec eux de leur travail. J’y ai participé en 2016. Cela m’a non seulement aidé à démarrer ma carrière, mais aussi ouvert les yeux sur les scènes artistiques d’autres régions d’Asie.

PAN M 360 : Avec l’année qui s’achève, nous sommes en train de passer en revue les meilleurs albums de l’année, qu’avez-vous écouté dernièrement ? Quels ont été vos disques préférés de 2020 ?

Ardneks : J’ai beaucoup écouté d’exotica ces derniers temps. Les Baxter, Martin Denny, Xavier Cugat, Piero Piccioni, et bien d’autres encore. Je n’ai pas vraiment suivi les parutions de cette année, je ne suis donc pas au courant de ce qui s’est fait de mieux, mais parmi les albums que j’ai écoutés, j’ai aimé America the Beautiful de Kahil El’Zabar, Mordechai de Khruangbin, Bobby Joe Hope de Jon McKiel. J’ai aussi beaucoup aimé A Hero’s Death de Fontaines D.C. Oh ! et Shintaro Sakamoto a sorti quatre nouvelles chansons au début du mois qui sont vraiment bien.

Ci-dessus : Speckled Sherbet d’Ardneks

Le très cool ensemble Collectif9 propose Rituaels, un voyage vidéo-musical aux échos presque mystiques et aux accents de… rituel bienfaisant en ces temps troublés. La musique naturellement amplifiée et réverbérante d’Arvo Pärt, Michael Tippett, Nicole Lizée, Bryce Dessner (oui, de The National), Jocelyn Morlock et même Hildegarde de Bingen résonne avec une rare portée émotive et même spirituelle.

L’ensemble montréalais Collectif9 est apparu sur la scène locale depuis quelques années à peine, mais il est déjà, à mon humble avis, l’un des plus intéressants à connaître. Si vous aimez la musique instrumentale signifiante, qui sait à la fois bouleverser vos habitudes d’écoute et vous titiller la chair de poule émotionnelle, vous devez absolument les entendre au moins une fois. Et ça tombe bien puisque du 11 au 13 décembre, vous aurez accès gratuitement à leur plus récente aventure, un film-concert intitulé Rituaels.

En prélude à la première de Rituaels qui sera diffusée sur le site du groupe et sur Facebook dès 20 h le 11 décembre, j’ai parlé avec le leader, le contrebassiste Thibault Bertin-Maghit, qui m’a expliqué que l’idée de Rituaels provient d’un concert « normal » qui devait être donné le 2 mai dernier. Pandémie et restrictions associées obligent, le concert est devenu un projet plus vaste, impliquant une danseuse et de la vidéo créative pour accompagner la musique. En fin de compte, Rituaels est devenu une sorte de grand vidéoclip d’une heure, top chrono.

« Une fois qu’on a su que Rituaels ne pouvait qu’être numérique, du moins dans un avenir rapproché, on s’est dit qu’on devrait assumer pleinement cette forme de diffusion et utiliser tous les avantages qu’elle nous offre. On s’est demandé comment conserver l’attention du public pendant 60 minutes. Un concert filmé, ça implique quelques plans de caméra, mais à un certain point, quand on a vu les mêmes plans 4 ou 5 fois, ça devient ennuyeux. Nous avons donc ajouté des prises de vues de la danseuse Stacey Désilier ainsi que des créations vidéo réalisées par Benoit Fry et Lucas Harrison Rupnik. »
Thibault Bertin-Maghit

Le résultat, que j’ai eu la chance de regarder avant la première diffusion, est très beau. Alternent des prises de vue des musiciens, simplement mais très bellement mis en scène dans l’église Saint-Pierre-Apôtre à Montréal, avec les mouvements stylisés de Stacey Désilier, sobrement vêtue de blanc. 

Mais, aussi soigné soit-il, le visuel sert principalement à appuyer une chose : la musique. Et quelle musique ! Majoritairement moderne et contemporaine dans la lignée du minimalisme mystique contemplatif ou, sinon, qui « fitte » parfaitement avec.

« Puisque au départ nous souhaitions jouer dans une église, un espace très réverbérant, nous avons décidé d’assumer pleinement ce choix. Souvent, les musiciens ’’font avec’’ la réverbération, en se battant pour ne pas la laisser tout dominer. Pour notre part, nous avons choisi des pièces qui non seulement fonctionnent parfaitement dans ce genre d’acoustique, mais qui en ressortent même grandies. »
Thibault Bertin-Maghit

Grandies, oui, je le dirais. Arvo Pärt ne pouvait que bien sonner là-dedans, on s’en doutait, mais les couleurs néo-anciennes de l’hommage à Purcell de Tippett réussissent avec autant de bonheur. Je note également les délicates et poétiques extravagances de Nicole Lizée, ou encore l’énergie furieuse et enlevante de Aheym (une rare pièce non contemplative de la programmation), de Bryce Dessner. Il y a même la mystique médiévale Hildegarde de Bingen qui lance le spectacle de manière envoûtante avec O vis æternitatis.

Les harmonies riches et chaleureuses, longtemps soutenues, les longues notes tenues et les résonances de musique ancienne de la plupart des œuvres au programme dessinent un paysage sensoriel qui évoque l’intemporalité, la durée, le non éphémère, le signifiant et, finalement, le vrai, le réel, l’important. C’est une musique horizontale, qui nous oblige à sortir de la verticalité de l’instant et de l’immédiateté. C’est de l’anti-commercialisme à courte vue dans sa plus belle expression.

La mise en scène des musiciens, déjà prévue pour le concert, reçoit ici un très beau traitement de plans caméra. Les musiciens changent de position après chaque pièce, dans une chorégraphie calme et posée. Encerclés sont-ils et elles par quelques rideaux blancs suspendus et éclairés par quelques sources discrètes, le look tamisé qui en résulte évoque, oui, une sorte de rituel dans lequel tout un chacun pourra voir ce qu’il veut : inspiration religieuse, évocations païennes ancestrales, spiritualité laïque et profane, transcendance de l’Art et de la Beauté. Peu importe au bout du compte : quiconque y participe sera touché et peut-être même transformé.

Après la diffusion du 11, le concert sera disponible gratuitement pendant 48 heures supplémentaires. Cela dit, sera-t-il possible de vivre l’expérience de cette musique sublime en « présentiel », comme on le dit maintenant ?

« Nous aimerions beaucoup porter ce concept en tournée, le faire voyager, pour que le public puisse vivre avec nous, en même temps que nous et dans un même lieu l’expérience puissante qu’est cette musique. Mais pour l’instant, j’invite tout le monde qui regardera à bien s’installer et de prendre le temps de se mettre au rythme de la musique. J’espère que ça apportera du bien-être et du réconfort. »
Thibault Bertin-Maghit

Collectif9 se donne pour mandat de réinventer la façon d’écouter, de voir et de participer à des concerts de musique classique. Jouer de la musique d’aujourd’hui (mais pas que) qui parle à un public jeune (mais pas que), investir des lieux inhabituels (bars, discothèques, entrepôts, etc.). Non seulement ils réussissent, mais ils ouvrent de nouvelles voies. Je ne serais pas tellement surpris de les voir, un jour, collaborer avec des groupes cultes indie montréalais. Imaginez une création impliquant, oh, je ne sais pas, Godspeed You! Black Emperor ? En tout cas, Thibault dit qu’il aimerait pas mal ça. Qui sait ? Le message est lancé ! 

Je ne suis pas un robot, c’est la rencontre de deux univers, celui virtuose de la musique contemporaine du quatuor de saxophones Quasar et celui plus pop, poétique et un brin malicieux de Jérôme Minière dans un technopéra-ballet tragicomique et expérimental qui explore nos rapports intimes avec l’univers informatique et la technologie, et la frontière de plus en plus ténue qui existe entre l’humain et la machine. PAN M 360 s’est entretenu avec ses trois principaux créateurs afin d’en savoir un peu plus. 

PAN M 360 : Comment le projet est-il né ?

JEAN-MARC BOUCHARD : Ç’a commencé en 2018, quand j’ai rencontré Jérôme. On a passé l’été à travailler ensemble [dans le cadre du projet L’Épicerie musicale dont Minière était l’instigateur] à donner des concerts dans tous les parcs de la ville. On était derrière des kiosques, habillés en maraîchers. On vendait des légumes, et avec les légumes venait une chanson. L’idée derrière ça, c’était qu’il faut se nourrir de bons légumes bio, mais il faut aussi se nourrir l’esprit, avec l’art, la musique… On avait notre thème, que Jérôme avait composé, qu’on jouait trois ou quatre fois par bloc d’épicerie et on jammait là-dessus. Il y avait aussi Eric West à la contrebasse, Jérôme grattait ses accords, pis moi je blowais avec eux autres. 

Lui, il est chanteur pop mais tirant sur l’expérimentation et nous sommes un band expérimental, mais on n’a pas peur de taper du pied quand ça swing. Alors je me suis dit que ce serait l’fun de faire un concert ensemble. Un concert d’une nature un peu différente, plus un spectacle qu’un concert. 

JÉRÔME MINIÈRE : Au départ, il y avait pas forcément de sujet, on a brainstormé ensemble, mais je dirais que l’étincelle est venue de leur côté. Ils jouaient déjà une pièce très complexe qui s’appelle Hello [du compositeur allemand Alexander Schubert et fait partie du programme du concert]. Ils doivent suivre un métronome très compliqué, avec leur oreillettes, c’est vraiment une pièce difficile, et en la jouant, ils se disaient : « C’est pas possible, on n’est quand même pas de robots ! » C’est un peu ça, la blague de départ.

Jérôme Minière. Photo : LePetitRusse

MARIE-CHANTAL LECLAIR : À rebours, c’est difficile de dire exactement qui a eu l’idée de quoi. Je me souviens qu’à un moment donné, Jérôme nous a présenté une série de clips qui s’appelait La vie en boîte. C’était l’histoire d’un chômeur qui s’en va dans un ordinateur, avec quelque chose d’ironique, et moi, ça m’avait attiré, cet univers-là. De fil en aiguille, on s’est dirigés vers cette thématique-là. 

JÉROME : J’étais pas vraiment très chaud à l’idée d’aller dans ce domaine parce que je l’ai abordé dans plein de chansons et de projets par le passé. C’est un sujet que j’ai beaucoup arpenté. Mais finalement, on a trouvé un autre angle, parce qu’en discutant, eux, ils disaient, c’est pas forcément négatif notre rapport aux machines.

PAN M 360 : Entre le moment où vous avez commencé à lancer des idées et le premier spectacle au stationnement Ethel, à Verdun, à l’été 2019, comment ça s’est développé ?

JEAN-MARC : Plus ça allait, plus on se rencontrait souvent, il y a eu une sorte de build-up. On s’échangeait des courriels, on s’appelait pour en discuter. Jérôme arrivait avec un scénario, et nous, on voyait ce qu’on pouvait faire musicalement là-dessus.

JÉRÔME : De fil en aiguille, il y a des gens qui ont embarqué aussi dans le projet. Eux, ils travaillent régulièrement avec Jean-François Laporte, un génial inventeur d’objets sonores. Il invente des trucs vraiment assez fantastiques. Donc, il y avait cette rencontre-là, et puis, moi, de mon côté, je travaille beaucoup en duo avec ma conjointe, Marie-Pierre Normand. Depuis une vingtaine d’années elle, m’a toujours accompagné, souvent dans les visuels des pochettes, des fois sur scène, elle a fait des visuels live, par exemple, avec un rétroprojecteur. Donc, on est habitués à collaborer ensemble et elle a embarqué dans le projet. 

PAN M 360 : Comment résumeriez-vous la thématique ? 

JEAN-MARC : Comme Jérôme travaille depuis longtemps sur la problématique de l’internet, des communications et tout ça, il a une formule intéressante qui dit : « Est-ce l’humain qui se robotise ou la machine qui s’humanise ? » 

MARIE-CHANTAL : La machine prend de la place dans nos vies, on le sait. Et puis, il y a une espèce de rapport amour-haine, dans cet univers-là. Dans nos vies, nos machines, on les aime, on ne pourrait plus s’en passer, et en même temps, des fois, elles nous énervent, pis on a envie de s’en libérer. « Je ne suis pas un robot », c’est cette boîte qu’il faut cocher parfois. Au niveau narratif, Jérôme va avoir à prouver qu’il n’est pas un robot, mais ça ne sera peut-être pas toujours facile.

JÉRÔME : L’histoire est très simple, on ouvre une session, il se passe une série d’événements. C’est très banal, on fait ça tous les jours, on s’installe devant son ordinateur, on ouvre une session et puis à la fin de la journée on est encore à l’ordinateur, donc, c’est un peu ce qu’on raconte à partir de la chose la plus banale au monde, mais finalement on la déconstruit un petit peu et on la questionne; on dégage un peu son étrangeté.

L’idée est que Quasar est un système informatique, et moi, je suis un peu le présentateur de tout ça, le maître de cérémonie. Depuis quelques années, je travaille des spectacles solo où j’ai beaucoup développé un rapport avec la technologie, c’est-à-dire que j’utilise des logiciels qui normalement ne sont pas utilisés en spectacle, plutôt pour des conférences, soit les PowerPoint ou les Keynote de ce monde, et j’ai pas mal de plaisir avec ça. L’idée, c’est qu’on voyage à l’intérieur d’un système, que je présente. Quasar est le système d’exploitation, Jean-François on pourrait dire, c’est plutôt le disque dur, et Marie-Pierre et moi, on est plus dans le desktop, le bureau. 

Quasar. Crédit photo : Marie Lassiat

PAN M 360 : Quel est le fil conducteur de tout ça ?

JÉRÔME : C’est vraiment le rapport de l’humain aux machines, un thème qui dans un sens est très ancien. On peut penser aux Temps modernes de Chaplin ou aux films de Jacques Tati. Donc, c’est un peu dans cette idée-là de rapport des humains aux machines, et puis, comme j’expliquais, moi, j’aime bien faire des fausses conférences qui dérapent un peu. 

Quand je dis que je suis le MC, c’est que je me suis chargé de la partie qui concerne les mots et la performance alors que Quasar reste eux-mêmes, mais dans ce contexte-là. C’est donc la rencontre de plusieurs univers. Je trouve que c’est assez touchant parce qu’on dirait que quand il y a pas les mots, ben il y a les sons, il y a la musique, les interventions de Jean-François ou de Marie-Pierre. Tout ça se répond.

JEAN-MARC : À un moment donné, j’ai dit à Jérôme : « Ce serait l’fun que je puisse travailler avec du matériel à toi, puis que toi tu puisses travailler sur du matériel de Quasar. » Il est venu répéter avec nous autres, il nous a enregistrés, puis il a commencé à se fabriquer des bandes avec des sons qui provenaient des saxophones. Moi, j’ai pris une de ses chansons qui s’appelle Dans un magasin qui n’existe pas, une chanson qui date d’une dizaine d’années, et puis j’en ai fait un arrangement, le thème, et pour toute une partie centrale, je l’ai augmentée d’une suite de variations. Ce sont des quatuors qui s’empilent les uns par-dessus les autres et ça finit avec 60 voix, où là, on joue par-dessus nous autres mêmes.

JÉRÔME : C’est une pièce que j’ai jouée avec toutes sortes de gens et qui a eu toutes sortes de renaissance comme ça, et puis là, c’est un arrangement de Jean-Marc complètement autre dans la partie centrale qui est instrumentale. Ça m’a fait énormément plaisir. S’il y avait juste juste cette chanson-là, moi, je serais ravi. Ça fait des années que je rêvais d’un arrangement minimaliste, c’est super ! 

MARIE-CHANTAL : Comme le disait Jean-Marc, il y a quatorze quatuors de saxophones superposés. Au départ, on était juste quatre, mais après, on s’est dit pourquoi ne pas faire un appel à d’autres musiciens ? Alors, on a demandé à d’autres saxophonistes d’enregistrer des parties et de nous envoyer ça. On a donc recruté soixante jeunes saxophonistes amateurs, d’ici. Ça va du secondaire jusqu’aux étudiants universitaires, de Los Angeles jusqu’à Terre-Neuve en passant par Edmonton, Victoria, Rivière-du-Loup ou le Saguenay. Il va y avoir un écran géant derrière et on va pouvoir y voir apparaître tous ces jeunes musiciens-là qui vont finalement se joindre à nous, de façon virtuelle bien sûr, et qui vont faire une nouvelle version de cette pièce-là. C’est en montage, parce qu’on a reçu plus de 400 petits vidéos, il faut organiser ça, mais ça nous a permis de rejoindre plein de monde qu’autrement on aurait peut-être pas rejoint.

JÉRÔME : Ce qui est un peu étrange, c’est que dans ce projet, en 2019, on était habillés comme les gens qui affrontent la COVID. On n’avait pas de masque mais…

JEAN-MARC : Dans la première version, il y avait une scène où on se mettait à la recherche d’un virus, un virus d’ordinateur. À la blague entre nous autres, on se disait qu’on était précurseurs, pas qu’on l’avait vu venir, mais ça nous a forcés à réévaluer certaines choses.

JÉRÔME : Finalement, on trouvait que c’était moins intéressant dans le contexte de cette année. On aurait pu la garder, mais on a trouvé finalement que ça prenait trop de place.

Je ne suis pas un robot, présenté en webdiffusion samedi 12 décembre à 20 h. Obtenez des billets ici.

(Crédit photo : Lena Shkoda)

Résidante de Brooklyn, cette jeune compositrice aux origines moyen-orientales a choisi de ratisser le territoire du minimalisme et de la répétition. Férue de claviers, du piano aux synthétiseurs analogiques, Faten Kanaan fait partie d’une troisième génération à emprunter cette voie depuis les Steve Reich et Philip Glass de ce monde. A Mythology of Circles, son quatrième album, cette fois sous l’étiquette britannique Fire Records, a été primé par les médias spécialisés en musique qui s’intéressent au corpus post-minimaliste. PAN M 360 est l’une de ces plateformes de pointe, et voilà que Faten Kanaan accepte notre demande d’interview que voici. Jointe à Brooklyn, elle nous explique son parcours et ses choix.

PAN M 360 :  En tant que compositrice, vous semblez avoir étudié attentivement le minimalisme contemporain et la musique répétitive des États-Unis ou d’Europe, quel a été votre parcours à cet égard ?

FATEN KANAAN : J’ai étudié le piano et la musique classique quand j’étais plus jeune, puis j’ai joué très brièvement du violoncelle, de la harpe et du oud plus tard. Je n’ai jamais étudié la composition mais je me suis orientée vers le minimalisme en musique parce qu’il transmet une intentionnalité que j’admire. Chaque note choisie a un but. Et avec la répétition, le moindre changement peut avoir un effet profond. 

PAN M 360 : Quels sont pour vous les prochaines étapes de ces explorations post-minimalistes ?

FATEN KANAAN : Avec les frontières qui s’estompent entre les genres musicaux et ces artistes qui explorent les richesses d’instruments électroniques et acoustiques qui se chevauchent, je pense que c’est une période vraiment passionnante pour la musique, qui lui permet de développer son potentiel en tant que langage. Ce n’est pas seulement une question d’harmonies et de structure, mais aussi de mettre à profit les possibilités de timbre et de texture.

PAN M 360 : Votre culture musicale est évidemment plus vaste que le minimalisme de la musique contemporaine, quels sont les autres styles ou formes de musique qui vous intéressent ?

FATEN KANAAN : Les musiques de film ont une grande influence sur moi, tout comme certaines musiques folkloriques de différentes cultures. Et la musique que j’aime écouter fait généralement écho à ma propre sensibilité.

PAN M 360 : Vous semblez utiliser différents claviers (y compris le piano et l’orgue) et d’autres appareils électroniques, tant pour les overdubs que votre son d’ensemble, pouvez-vous nous expliquer ?

FATEN KANAAN : J’aime être minimale dans le matériel que j’utilise, afin de pouvoir vraiment apprendre à connaître un instrument et exploiter pleinement ses possibilités. Chaque synthétiseur/instrument possède un son qui lui permet de briller. Sur mes premiers albums, je me suis servi d’un vieux Sequential Circuits Prophet 600, mais je voulais quelque chose de plus compact et solide pour les tournées, et avec un filtre plus brillant, alors j’utilise un synthé OB-6 depuis trois ans.

Ma configuration pour les concerts et pour l’enregistrement sont deux choses assez différentes. Pour les concerts, j’utilise exclusivement le synthé OB-6, avec un clavier contrôleur MIDI et une vieille pédale de guitare Loop Station Boss RC-20XL (sans MIDI). Le boucleur possède un flot naturel agréable et je m’y suis habituée. Parfois, ses limites me freinent un peu, j’envisage donc me procurer un nouveau boucleur qui me donnera plus de liberté sur scène d’un point de vue compositionnel. Comme j’ai commencé à me produire sur scène en tant que pianiste classique, il demeure important pour moi de tout jouer en direct, afin que le public puisse faire le voyage avec moi et comprendre comment une chanson se construit, strate par strate. 

Pour les enregistrements, je peux explorer pleinement une composition sans les limites en question. Pour moi, le flot de la boucle ne se prête pas aux enregistrements, alors je joue manuellement les parties répétitives sans elle. J’utilise l’OB-6, puis j’ajoute quelques instruments VST selon les besoins de la pièce. Chaque morceau naît différemment mais la plupart du temps, je superpose les harmonies/accords principaux d’une chanson en prises individuelles de 5 à 7 minutes (oui, mes mains se fatiguent) jusqu’à ce que j’obtienne la charpente d’une piste. Je commence alors à enregistrer tous les segments plus courts de l’arrangement; le montage et le mixage se font au fur et à mesure. Le processus de mixage fait partie intégrante de l’arrangement. C’est formidable d’entendre une chanson se nuancer au fur et à mesure que sa structure et son esprit prennent forme. 

PAN M 360 : En tant que musicienne, comment avez-vous été formée ? Où avez-vous étudié ?

FATEN KANAAN : J’ai étudié le piano quand j’étais enfant et j’ai adoré. J’avais envisagé de postuler pour un conservatoire, mais j’ai décidé de m’inscrire en arts libéraux à l’université. J’ai déménagé aux États-Unis et j’ai commencé par faire deux majeurs en beaux-arts et en biologie (avec une spécialisation en génétique). J’ai rapidement laissé tomber la bio/prémédecine et j’ai fait une mineure en littérature française à la place. Pendant ce temps, j’ai continué à jouer, juste pour le plaisir, et j’ai occasionnellement participé à des réunions informelles avec des groupes d’amis. J’ai fait ma maîtrise en beaux-arts (peinture et sculpture), mais je me suis souvent sentie plus à l’aise pour m’exprimer par la musique et les performances. Il m’a fallu des années avant de faire le saut et de considérer la musique comme une voie principale, et je suis si heureuse de l’avoir finalement fait.  

PAN M 360 : En tant qu’auditrice et mélomane, quels sont les genres, artistes ou périodes de l’histoire de la musique que vous préférez ?

FATEN KANAAN : Oh, je n’ai pas vraiment un genre musical préféré… J’aime les musiques de films, les drones ambient, la musique chorale du Moyen-Âge et de la Renaissance, la musique arabe, la pop française et italienne des années 60 que mes parents écoutaient souvent, la musique folk, industrielle, no wave, électronique…

PAN M 360 : Appartenez-vous à une communauté musicale ? Partagez-vous des activités créatives avec d’autres artistes ?

FATEN KANAAN : Je suis très reconnaissante envers la communauté musicale de New York et celles d’autres villes – les artistes comme les ingénieurs du son. Il m’est réconfortant de voir à quel point les gens se soutiennent les uns les autres tout en conservant leur propre pratique. Et comme l’internet facilite les connexions internationales, il a été merveilleux de renouer avec la communauté musicale de Beyrouth, au Liban (et d’Amman, en Jordanie) récemment. Cela a été très satisfaisant de retrouver des collègues « chez eux ». De plus, le Royaume-Uni m’a particulièrement soutenu ces dernières années. J’ai vraiment établi un lien avec les artistes, les labels et le public de ce pays.

PAN M 360 : A propos de Brooklyn, aimez-vous toujours y vivre ?

FATEN KANAAN : J’aime toujours Brooklyn et ma communauté d’ici, mais j’espère retourner en Europe l’an prochain.

PAN M 360 : Votre parcours est diversifié. Pouvez-vous expliquer d’où vous venez, d’où viennent vos ancêtres, où vous avez été élevée et comment ce contexte spécifique a eu un impact sur votre métier, consciemment ou inconsciemment ?

FATEN KANAAN : Je suis d’origine syrienne, palestinienne, jordanienne et libanaise. Je suis née en Allemagne et j’ai vécu entre l’Europe et le Moyen-Orient avant de partir aux États-Unis pour étudier à l’université. Parfois, j’ai le sentiment étrange de ne pas appartenir à un endroit ou de ne pas me sentir chez moi nulle part, mais, de façon plus positive, chaque lieu avec lequel j’ai des affinités devient un port d’attache. Et, musicalement, je peux tirer profit de toutes ces expériences.

PAN M 360 : Vous questionner sur votre condition de femme compositrice est-il selon vous encore pertinent ? Certaines femmes compositrices refusent d’en parler… Certaines croient même que c’est du journalisme paresseux que de poser cette question. D’autres pensent que cela demeure pertinent et disent qu’il y a des manières et des sensibilités spécifiques dans les processus de composition au féminin, qu’en pensez-vous ?

FATEN KANAAN : Je pense qu’il est important, lorsque l’on parle de genre, de race ou d’ethnicité, de toujours se rappeler qu’au sein de chaque groupe existe une diversité de voix. Aucune femme ne parle au nom de toutes, chacune aura des expériences, des limites et des objectifs différents. Pour ma part, je n’aime pas être étiquetée « femme compositrice », car ce n’est qu’un aspect de mon identité. Je suis d’abord un être humain. Ma musique ne sonne pas différemment parce que je suis une femme, mais plutôt parce qu’elle puise dans les diverses expériences qui font qui je suis… tout comme la vision de chaque musicien est unique. Mon sexe n’a jamais dicté ce que je fais musicalement, ni à qui je m’associe ou à qui je me rapporte. Je crois en l’esprit d’inclusion.

Qu’il s’agisse de son nom, de sa musique ou encore de son engagement à travers ses textes, le groupe Chaos E.T. Sexual est tout et son contraire. La rencontre de Thomas, Tarik et Yves n’a véritablement rien de conventionnel. Pourtant, la musique et l’amour pour le style drone/doom les a réunis pour le mieux. Le 20 novembre dernier est sorti leur troisième album intitulé Only Human Crust. Ils nous éclairent sur ce qui les attire toujours plus vers cette noirceur musicale.

PAN M 360 : Quelle a été la genèse du groupe ?

CHAOS E.T. SEXUAL : Nous nous sommes rencontrés à l’université, mais dans des contextes différents. En ce qui concerne Thomas et moi-même (Yves), c’était durant un cours de bossa nova. Assez paradoxal quand on sait que nous sommes deux grands fans de métal. À l’époque, nous avions pour habitude de jouer du Pantera ensemble chez nous. Pour ce qui concerne la rencontre avec Tarik, c’était aussi à l’université, dans la même classe. Or, la relation amicale a pris une autre dimension lorsqu’on s’est retrouvés tous ensemble au festival HellFest (festival de métal en France). C’est par la suite que Tarik a rejoint le groupe quand nous avions besoin d’ajouter une base rythmique à nos compositions. Il baignait dans le hip-hop et produisait déjà beaucoup de sons. Nous avions une affection particulière pour ces deux styles musicaux que sont le hip-hop et le drone, que nous voyions cohabiter en toute logique. Ça n’a pas mis longtemps à ce que l’on compose tous ensemble et que la magie opère.

PAN M 360 : Il s’est écoulé six longues années avant la sortie de ce nouvel album, pourquoi avez-vous mis autant de temps et dans quel état d’esprit étiez-vous lors de l’enregistrement d’Only Human Crust ?

CHAOS E.T. SEXUAL : Comme tout un chacun, nous avons nos vies bien distinctes et vivons tous des émotions et des évènements personnels à chacun. Durant ces six années, nous nous sommes remis en question et avons vécu beaucoup de choses. Nous en étions arrivés à vouloir prendre un tournant musical. Nous voulions créer quelque chose de plus vivant, plus dansant. Mais notre amour pour le style drone et doom nous a rattrapés. Surtout le fait de jouer tout le temps ensemble a fait prendre à cet album cette tournure plus sombre que le précédent. Nous sommes attirés par la mélancolie et la froideur. Nous vivons dans une société de plus en plus anxiogène et les compositions de ces deux dernières années sont un peu comme notre catharsis (purification des émotions) que nous avons eu besoin d’exprimer de manière inconsciente. L’année 2020 n’a donc rien à voir avec l’atmosphère de cet album comme on peut lire beaucoup sur Internet. L’album était même terminé en janvier de cette année.

PAN M 360 : Ce nouvel album est très pesant, noir, avec une atmosphère digne d’un film d’horreur, comment avez-vous réussi à créer une telle ambiance et qu’est-ce qui vous anime là-dedans ?

CHAOS E.T. SEXUAL : Il faut savoir déjà que nous sommes très inspirés par la science-fiction, les films d’horreur, les politiques autant bons que mauvais. Les paradoxes de ces mondes se retrouvent dans nos compositions et c’est ce qui fait notre style et aussi donne cette atmosphère. Quand on ouvre notre album sur un discours de Vladimir Poutine qui fait l’apologie de la démocratie et de la liberté d’expression, c’est drôle. Les côtés dramatiques et sinistres du personnage collent à notre style musical. Avec les guitares, on essaie de travailler le côté massif, et la batterie vient sublimer le rapport de force entre les fréquences. Les tempos sont très lents. On aime ça, jouer au ralenti et le plus fort possible. La batterie joue un rôle important dans l’interaction avec les guitares. La puissance de cet instrument est le point d’orgue de notre style. Nous avons des titres à 50 BPM, ce qui est très lent et nous permet aussi de faire passer beaucoup d’émotions.

PAN M 360 : À ce titre, beaucoup de chansons dépassent largement les six minutes. Est-ce le style musical qui veut ça ou est-ce une manière pour vous de passer des émotions ?

CHAOS E.T. SEXUAL : Pour prendre l’exemple du titre Asile, ç’a été pour nous un exercice de style. C’est-à-dire retranscrire en un minimum de temps l’émotion et la puissance d’un titre qui d’habitude dure six minutes. Mais en faisant cette expérimentation, on s’est rendu compte qu’on a réussi malgré tout à transmettre des émotions. Cependant, la longueur des chansons est liée au temps. Imposer une ambiance et raconter une histoire. Prendre du temps pour ça est nécessaire. Nous apportons une attention particulière à l’histoire racontée dans nos albums et la lenteur accentue les sentiments et les émotions. Quand on joue sur scène ou même en studio, nous aimons cette sensation de transe que nous procurent ces sonorités lentes. Il faut faire monter le désir et cela prend du temps. Quand on compose, c’est la même chose. Cet état de transe est commun à nous trois, voilà pourquoi aussi l’alchimie prend à chaque fois.

PAN M 360 : À chaque introduction de vos albums, un discours politique est présent, faut-il y voir un engagement quelconque, et que vous inspirent ces personnalités ?

CHAOS E.T. SEXUAL : Pas forcément un engagement, davantage un intérêt dans l’impact des paroles qui coïncide parfaitement avec notre style musical. Les personnages comme Vladimir Poutine attisent notre curiosité. C’est une personnalité politique sulfureuse dont les discours se lient très bien avec notre style. Sur le précédent album, nous avons utilisé un discours de Salvador Allende, président socialiste de la République du Chili dans les années 70. Il ne faut pas y voir un quelconque engagement politique mais plutôt ce que le personnage reflète comme image. C’est une manière pour nous de dénoncer artistiquement en tournant à l’ironie certains discours politiques, comme sur le titre Holy Liars du précédent album. Cela nous permet aussi d’instaurer des atmosphères sombres et pesantes.

Le titre Tomorrow Prudence, c’est le discours de Houari Boumédiène (président de l’Algérie dans les années 70) à l’ONU qui met en avant l’ingérence de la France et des pays occidentaux au sujet de l’Afrique, avec comme thème, la colonisation, le sort des migrants dans certains pays d’Europe. Et pour ça, il faut apprendre et lire ce qui s’est passé en amont. Chaque sample de ce type est réfléchi. C’est le résultat de recherches historiques qui collent malheureusement toujours à l’actualité.

PAN M 360 : À ce sujet, au-delà des discours politiques, quelles sont vos autres sources d’inspirations cinématographiques, artistiques, culturelles, voire sociétales ?

CHAOS E.T. SEXUAL : Nous sommes de grands amateurs de cinéma. Alors, quand ce ne sont pas des discours de dictateurs qui nous inspirent, ce sont des grands réalisateurs de science-fiction. Pour cet album, Emir Kusturica et le film Le Temps des Gitans dont nous avons utilisé un extrait de la bande sonore. C’est une idée d’après-guerre comme avec le film Underground du même réalisateur, dont le côté apocalyptique est très intéressant en termes de son. Comme la perte d’un paradis perdu où tout s’écroule. Le titre Solace Exhaust a été inventé autour de ça, lié à la destruction.

Sur 1674-Now : Many thousand gone, on peut entendre un gospel et un chant d’esclave également qui fait suite à un voyage aux États-Unis. On n’utilise pas uniquement le sample pour son aspect musical, mais aussi pour l’intérêt qu’il suscite. Il y a une recherche, une idée de transmettre un message. Le sample du titre La Française des jeunes est tiré de l’émission Strip-Tease, en France. Une émission grinçante qui met en lumière le quotidien des gens, mais de manière ironique et toujours avec un regard bienveillant, mais drôle à la fois. Une vision des choses qui nous ressemble et qui se retrouve aussi dans nos albums comme dans le nom de notre groupe.

PAN M 360 : Vous avez dit vouloir écrire une histoire sur chacun de vos albums, comment conceptualisez-vous vos albums ?

CHAOS E.T. SEXUAL : Il n’y aucun calcul dans la création de notre musique et le concept des albums, on y va à l’instinct. Une fois qu’on a un début de morceau, on va en tirer le maximum pour voir jusqu’où on peut aller et qu’est-ce qu’on peut faire avec. Il y a toujours un message derrière chacun de nos titres. On fonctionne toujours par étapes successives sans forcément se dire que l’on va faire tel ou tel concept pour telle ou telle chanson. On préfère avoir de la matière et laisser mûrir les choses. Cela explique aussi pourquoi nous avons travaillé six ans dessus. Le temps fait le travail aussi et participe à la création de nos morceaux. On trouve souvent une trame émotionnelle sur chacun d’entre eux, ce qui nous permet de composer plus facilement. Les idées s’éclaircissent avec le temps.

PAN M 360 : Nous parlions précédemment d’engagement, tant artistique que culturel et politique; il semble y avoir un sens certain donné à la pochette, pouvez-vous nous en parler ?

CHAOS E.T. SEXUAL : On savait déjà ce qu’on voulait et nous avons fait appel à l’un de nos amis dont on apprécie et partage vraiment la même vision artistique. L’idée était de décrire une société basée sur l’omniscience des puissants (politiques) qui sont représentés là par des tours de gouvernance, face à des parasites qui sont mis en image par des rats qui essaient de se révolter. La planète sauvage est un autre film d’animation et de science-fiction qui nous a inspirés. En ce qui concerne les couleurs pastel, elles donnent un sentiment d’opposition face au côté sombre de l’album.

PAN M 360 : Votre nom de groupe est assez unique et reconnaissable, pouvez-vous nous donner une explication rationnelle quant à sa signification ?

CHAOS E.T. SEXUAL : (rires) L’histoire derrière ce nom de scène est longue et propre à nous, mais en bref, ça vient d’une expression qu’un ami péruvien employait souvent lors des concerts auxquels nous assistions tous ensemble. Elle visait à démontrer qu’il y avait une corrélation entre l’embonpoint des hommes et l’appétit sexuel, et que celle-ci n’est pas liée à la consommation d’alcool. De là nous avons détourné cette expression et le mot chaos contraste parfaitement avec le sexe et la musique. E.T. n’est autre que le personnage du film du même nom de Steven Spielberg, ce qui aussi définit le groupe étant donné que nous sommes tous les trois des passionnés de cinéma, de science-fiction, d’horreur et de bien d’autres genres. En somme, ce nom nous représente parfaitement, ce côté ironique contrastant avec l’émotion sombre de notre musique.

Pour la première fois depuis huit ans, le violoncelliste Stéphane Tétreault jouera en deux soirées (les 3 et 4 décembre en ligne) les célèbres Suites pour violoncelle seul de Bach dans le cadre du Festival Bach Montréal. L’occasion était belle de parler avec l’artiste de pandémie, de violoncelle et des changements dans sa façon de jouer cette musique franchement invincible au passage du temps et des modes.

PAN M 360 : Salut Stéphane, content de te parler ! Comment vis-tu la pandémie et toutes les restrictions ?

STÉPHANE TÉTREAULT : Salut, très heureux aussi de te parler ! La pandémie, je la vis un peu comme tout le monde : c’est difficile. La privation de la famille et des amis finit par affecter le moral, c’est certain, ces derniers prennent une grande place dans ma vie. Et puis, la privation de la scène et du contact direct avec le public, ça en rajoute une couche. Cela dit, je ne peux pas me plaindre non plus. J’ai la chance de faire plusieurs captations et d’être tenu occupé par plusieurs choses. Ce n’est pas le cas de tout le monde.

PAN M 360 : C’est vrai, on t’a vu entre autres dans une publicité du Quartier des spectacles aux côtés de plein d’autres artistes de la scène, tels Adib Alkhalidey, Ariane Moffatt, Catherine-Anne Toupin, Emmanuel Schwartz et Lydia Bouchard…

STÉPHANE TÉTREAULT : Oui, j’ai été très touché d’être invité à y participer ! C’est une belle initiative qui rend bien compte de l’importance de la culture. Il faut parler de l’art vivant, parler de sa vitalité et des bienfaits qu’il apporte à toute la société. 

PAN M 360 : Surtout qu’en ce moment, on commence à voir un tantinet la lumière au bout du tunnel. Es-tu optimiste pour l’après-pandémie ?

STÉPHANE TÉTREAULT : Oui, même si j’anticipe que ce ne sera pas facile pendant encore un certain temps. Cela dit, il me semble évident que les gens ont super hâte de retourner dans les salles pour voir et entendre les artistes, et vice versa ! Je pense que lorsque le retour sera officiel et sans restrictions trop contraignantes, l’intensité de l’énergie positive qui sera présente va être incroyable ! Moi, en tout cas, j’ai très très hâte de m’asseoir au concert ou au théâtre et d’accueillir les émotions que les artistes voudront partager avec moi. J’ai tout aussi hâte d’offrir moi-même des émotions au public devant moi.

PAN M 360 : Venons-en à la principale raison de cette entrevue : les Suites de Bach que tu joues en deux soirées lors du Festival Bach Montréal. C’est la première fois que tu les interprète en rafale comme ça ?

STÉPHANE TÉTREAULT : Non, je les ai jouées en deux soirées aussi en 2012, au Festival Classica de Saint-Lambert, mais je n’avais que 19 ans à l’époque. C’était un peu fou d’accepter ce genre de défi à un si jeune âge, car ces suites sont très exigeantes non seulement sur le plan technique et musical, mais aussi sur le plan de la maturité émotionnelle. J’ai tout de même relevé le défi, mais jamais plus depuis. J’ai bien entendu joué une suite ici et là, lors de concerts variés, mais plus jamais en rafale. Ce sera donc la deuxième fois, mais pas la dernière !

PAN M 360 : Tu comptes recommencer ailleurs ?

STÉPHANE TÉTREAULT : J’aimerais faire une tournée avec elles, un peu partout au Québec et au Canada, et même à l’international. 

PAN M 360 : Parlons de ta vision et de ta compréhension de ces monuments de la musique, qu’est-ce qui a changé depuis 2012 ?

STÉPHANE TÉTREAULT : Tellement de choses ! J’ai dû revoir mes coups d’archet et mes doigtés 112 fois ! Mon approche a également beaucoup évolué. Je la dirais plus… épurée, plus près de la source de cette musique. J’ai travaillé entre autres avec Elinor Frey, violoncelliste baroque montréalaise d’immense talent et de profondes connaissances stylistiques liées à la musique ancienne. Elle a ouvert mon esprit sur la culture et la pensée de cette discipline musicale, soit l’interprétation baroque, même si je ne prétends pas que c’est exactement ce que je ferai. Disons que mon jeu s’en trouve maintenant « informé ».

PAN M 360 : Quel est le meilleur conseil que tu retiens d’elle ?

STÉPHANE TÉTREAULT : Elle m’a tellement appris ! C’est difficile d’identifier un seul point. Spontanément, je dirais qu’elle m’a fait prendre conscience de la signification de l’expression anglaise less is more. Dans ce genre de musique, on doit faire passer des émotions, il faut que ce soit chaleureux et communicatif, mais il faut que ça demeure tout en subtilité et en raffinement. On ne passe pas son temps à déchirer sa chemise sur scène, et ce n’est de toute façon pas nécessaire pour que la musique dise ce qu’elle a à dire. Il y a aussi l’organiste et claveciniste Mireille Lagacé, à qui je dois dire merci, qui m’a accompagné dans mon évolution. Elle m’a énormément appris sur le type de jeu à déployer dans ce genre de musique.

PAN M 360 : Te souviens-tu de ta première rencontre avec cette musique ?

STÉPHANE TÉTREAULT : Je me rappelle que quand j’avais 11 ans, Yuli Turovsky m’avait donné la première suite à apprendre. Je connaissais la mélodie du Prélude, comme tout le monde, mais sans plus de profondeur. Je pratiquais, je pratiquais, mais Yuli n’était jamais satisfait de mon exécution. Un jour, il m’a dit : « Stéphane, imagines que tu es Bach. Tu fais de l’insomnie et tu décides d’aller à l’église improviser sur l’orgue plutôt que de tourner sous les couvertures. Le Prélude, il faut que tu le joues comme en pleine nuit, en improvisant pour alléger ton esprit. Ce n’est pas pensé, ce n’est pas réfléchi pour tel ou tel effet, c’est spontané et ce n’est pas trop appuyé, parce qu’on est seul dans une église en pleine nuit ! » 

Ça m’a marqué. J’y ai repensé sans arrêt par la suite. Tellement que, peu après, au Concours de musique de Sorel, juste avant de commencer cette pièce, je me suis accroupi sur le violoncelle et je me suis concentré à me projeter dans ce scénario pendant quelque chose comme un bon 45 secondes ! Les juges ont dû se demander ce qu’il faisait là, celui-là ! En fin de compte, j’ai été satisfait après l’avoir jouée, ce qui ne m’arrivait pas souvent…

Qu’y a-t-il de si génial dans cette musique ? Écoutez un tutoriel simple et efficace pour mieux comprendre la fascination qu’exerce le fameux Prélude de la Première suite pour violoncelle de Bach (en anglais, avec la violoncelliste Alisa Weilerstein).

PAN M 360 : Les deux soirées sont à 22 h (si on écoute en direct, mais on peut les réécouter par la suite), est-ce un avantage ou une contrainte pour toi de jouer à cette heure ?

STÉPHANE TÉTREAULT : Ça me va très bien ! J’ai déjà joué un programme à 23 h en Suisse, éclairé aux bougies et tout. J’ajuste ma routine en conséquence, en faisant une sieste en après-midi, par exemple. Je suis un oiseau de nuit ! Si je devais donner un concert à 9 h, là, je pense que ce serait un peu plus difficile !

PAN M 360 : Je te souhaite le meilleur succès pour ces deux soirées !

STÉPHANE TÉTREAULT : Merci ! 

Crédits photos : Stian Andersen et Vanessa Heins

Y a-t-il une sensibilité commune entre femmes artistes aux origines septentrionales ? Avec le concours de notre collègue et ami Jeremy Spellazon, PAN M 360 a cru pertinent de réunir deux autrices, compositrices et interprètes aux origines arctiques, aimés et reconnues au sud du cercle polaire comme on le sait. L’arrière-grand-mère d’Ane Brunvoll, mieux connue sous le diminutif d’Ane Brun (qui se prononce An-ha Broon), était issue du peuple Sami vivant dans les régions arctiques de Scandinavie. Elisapie, elle, est inuite à part entière et curieuse d’échanger avec son interlocutrice norvégienne ayant vécu deux décennies en Suède et envisageant quitter Stockholm pour s’établir à Oslo où vit son conjoint.

Ane Brun et Elisapie ont courtoisement accepté notre proposition que voici, l’autre prétexte étant la sortie imminente de deux albums de chansons inédites, signées Ane Brun, provenant d’un même cycle de création : After the Great Storm et How Beauty Holds the Hand of Sorrow, sous étiquette Balloon Ranger.

PAN M 360 : Merci beaucoup, mesdames, d’avoir accepté notre invitation ! La première question est au cœur du thème de cette rencontre : y a-t-il une sensibilité commune aux artistes du grand Nord ?

ELISAPIE : Oui, je le pense ! Ayant été à Kautokaino dans le nord de la Norvège, j’ai vécu un sentiment étrange à cette époque quand j’ai découvert que l’humour du peuple Sami était le même que celui de mon peuple au Nunavik. Oh ! mon Dieu, c’était si proche ! Je n’y suis pas allée pour chanter mais pour le tournage d’un film documentaire. Mon plus grand regret est de ne pas avoir travaillé assez fort pour faire bouger les choses dans les pays nordiques. Mais, la prochaine fois !

ANE BRUN : Quel était le sujet du documentaire ?

ELISAPIE : C’était un film sur les populations du cercle polaire qui m’a donné l’occasion d’aller en Alaska, en Sibérie, au Groenland, en Norvège et dans le nord du Canada. En Norvège, j’ai pu manger des plats à base de rennes, j’ai adoré ça ! C’était une expérience formidable ! Et toi, Ane, viens-tu du nord de la Norvège ?

ANE BRUN : Non, j’ai grandi à Molde, à mi-chemin entre le sud et le nord de la Norvège, mais la famille de ma mère est du nord, à une heure de route de Tromsø. Sa grand-mère était samie, notre lignée est directe.

PAN M 360 : De façon plus précise, qu’est-ce que le peuple Sami a en commun avec les Inuits du Nunavik ?

ELISAPIE : La première chose que j’ai sentie, c’est le rythme très apaisant. C’est un territoire différent du territoire Sami, mais la présence des gens est assez similaire. Je veux dire que les gens y vivent dans le moment présent. Et aussi quand vous vivez quelque chose avec des Samis et qu’une amitié est possible, celle-ci ne se vit pas à moitié. Comme s’il y avait quelque chose de gravé à tout jamais. Les gens s’ouvrent très vite. Les Inuits vivent la même ouverture dans mon village autochtone. Une fois que vous êtes dans leur monde et leur environnement, tout est ouvert. C’est ce que j’ai ressenti aussi en Norvège, je faisais partie de la famille.

Elisapie. Crédit photo : Jonathan Brisebois

ANE BRUN : C’est bien ! Nous, les Norvégiens, ne connaissons pas la langue samie. Il y a encore une barrière, nous n’avons pas vraiment accès à l’ambiance qui règne là-haut. D’ailleurs, la langue samie est très présente dans le Nord, il y a une présence samie au gouvernement, on entend la langue samie à la télévision, mais elle est toujours sous-titrée.    

ELISAPIE : C’est la même chose ici au Canada. L’inuktitut est l’une des langues les plus difficiles à apprendre. Vous savez, je pensais qu’il y aurait des racines communes à nos deux langues, mais non, la langue samie est totalement différente de l’inuktitut.

ANE BRUN : Personnellement, je n’ai jamais été dans la culture samie, même si mon arrière-grand-mère était samie. Par ailleurs, ma mère a essayé de redécouvrir cette culture, elle a tenté de se rapprocher de certains parents et a commencé à fouiller l’histoire de notre famille, ce qu’elle a fait du vivant de sa grand-mère. Il était assez difficile d’être un Sami durant sa vie, il y avait beaucoup de discrimination. Tu connais la chanteuse Mari Boine ? Même pour sa génération, ç’a été dur. Jusqu’à récemment, les Samis étaient obligés de parler le norvégien, d’aller à l’école norvégienne, il y avait des attentes aussi sur le plan religieux et une forme d’assimilation culturelle. En Suède et en Norvège, la façon dont les autochtones étaient traités est vraiment regrettable. Ç’a changé, mais il n’y a pas très longtemps. J’imagine que certains des ancêtres de ma mère ne voulaient pas vivre en tant que Sami parce que c’était vraiment dur, mais ma mère voulait redécouvrir cette culture et elle a repris contact avec des parents et a ainsi appris à connaître la tribu d’où nous venons. Depuis, les gens de ma génération ont été informés de cette inégalité, mais ça s’est fait tout récemment. Il y a eu un grand film suédois intitulé Sami Blood qui nous a aussi fait beaucoup réfléchir à ce sujet. J’ai moi-même eu l’occasion de chanter avec Mari Boine ainsi qu’avec Sofia Jannok, une autre artiste samie – Sofia a eu l’autorisation de Bon Iver de traduire certaines de ses chansons en langue samie, elle a donc fait un EP de chansons de Bon Iver et j’ai pu chanter en sami avec elle. Avec Mari Boine également. Nous avons écrit une chanson ensemble pour une émission de télévision où des artistes scandinaves étaient jumelés à des artistes samis. Nous avons ensuite eu trois jours pour écrire la chanson, ce qui m’a donné l’occasion de mieux connaître l’étonnante Mari Boine. C’est devenu une belle chanson, dans laquelle elle utilise le chant traditionnel joik.

ELISAPIE : Moi aussi, j’ai rencontré Mari Boine. J’ai fait la première partie de son spectacle en Belgique. Elle a quelque chose de magique, sa présence est presque effrayante !

PAN M 360 : Comment avez-vous pu toutes les deux reconnaître les aspects nordiques de votre métier ?

ELISAPIE : Je pense que c’est inconscient mais… Si j’écris une chanson, il faut que je puisse regarder dehors, je dois avoir une fenêtre pour voir le ciel. D’où je viens, il n’y a pas d’arbres et beaucoup d’horizon. J’ai quitté le Nord quand j’avais 23 ans et il est toujours très présent à mon esprit. La vie est dure dans mon village, le taux de suicide est élevé, les gens essaient de se reprendre en main. Il y a cette dimension nordique partout où je vais et où je suis. Même maintenant, à Montréal, j’apprends à mieux me connaître. Et je pense que mes racines sont beaucoup plus présentes. J’ai trois enfants maintenant, il y a beaucoup de choses que je cherche depuis que je suis mère et, curieusement, je me sens plus inuk que jamais. Je ne vis pas selon les traditions de mon peuple (nourriture, chasse, etc.) au quotidien, mais j’y pense à cette vie quand j’écris mes chansons. J’essaie d’être dans l’instant, de ne pas trop intellectualiser mon travail quand je crée. Je pense que c’est une façon nordique de voir les choses.

Ane Brun. Crédit photo : Stian Andersen

ANE BRUN : Pour moi, l’inspiration du Nord, c’est aussi la nature. Je suis en contact avec la nature. Toi et moi, Elisapie, avons aussi le même âge, j’ai consulté ton profil dans Wikipédia (rires). Nous sommes toutes deux au mitan de notre vie. J’ai vécu en Suède pendant 20 ans et je suis sur le point de retourner en Norvège parce que mon partenaire habite Oslo (où je suis actuellement). Depuis deux ou trois ans, j’ai pu renouer avec mes racines norvégiennes.  La Suède n’est pas très loin, mais elle est différente, tout comme son histoire, alors j’ai eu envie d’y revenir. Je me sens connectée à ces vingt premières années de ma vie, de la même façon que tu te sens connectée à tes racines. C’est pourquoi je parle beaucoup de la nature dans mes textes. J’ai grandi dans un endroit magnifique avec ses fjords, la mer et les montagnes. Et je sais que quand j’écris à propos de grandes émotions, la nature est le premier élément qui se présente, c’est le vent, l’eau, la mer, les vagues, les montagnes, le temps qu’il fait. Je me souviens d’avoir étudié le compositeur norvégien Edvard Grieg quand j’étais adolescente, mes professeurs parlaient de l’importance de la nature dans sa musique et je ne comprenais pas à l’époque. Aujourd’hui, quand je jette un regard sur ma propre musique, je comprends. Le fait d’avoir la nature si proche de moi m’inspire, m’anime.

ELISAPIE : C’est super la façon dont tu parles de la nature ! J’ai aussi beaucoup d’anori (vent, en inuktitut) dans mes chansons. Le vent purifie ! Les éléments naturels peuvent être très rudes dans le Nord mais aussi très beaux et symboliques. C’est la même chose pour moi. Je suis davantage en contact avec cette dimension dans mes chansons.

ANE BRUN : L’obscurité dans le Nord pendant l’hiver est également importante. Nous sommes sur le point d’entrer dans la période la plus sombre de l’année, le soleil se couche à 15 h…

PAN M 360 : Que pensez-vous des artistes du Grand Nord qui habitent dans les grandes villes ?

ELISAPIE : Le Nord ne nous quitte jamais même quand on habite les grandes villes. Le Nord est magnifique, rude, dur, spectaculaire, ces éléments très puissants font de vous une sorte d’étranger quand vous vivez plus au Sud.  Au début, quand j’ai emménagé à Montréal, j’étais tellement excitée de vivre dans une grande ville, de rencontrer des gens nouveaux, d’apprendre de nouvelles langues, de vivre de nouvelles expériences, de manger de nouveaux plats, etc. Mais au bout d’un certain temps, on se pose des questions. Qui suis-je vraiment ? J’avais l’impression de rater tant de choses en ayant quitté ma famille, mes petits cousins, mes amis. Quand la nuit tombe et que Noël approche, je commence à penser à ma famille… tout en demeurant une personne farouchement indépendante. Il y a un côté de moi qui se languit, mais l’autre côté a pris une décision et vit avec ces conséquences. Je suis heureuse là où je suis, mais le Nord est partout dans ma vie personnelle. Même si je suis en relation avec plein de monde, je ne le partage pas toujours. L’écriture de chansons devient intéressante quand elle donne accès à cette petite bulle, plus fragile, plus vulnérable, toute cette culture ancienne devient alors une sorte de rempart. Pour moi, le Nord est une source d’inspiration et de défi.

ANE BRUN : J’avais 19 ans quand j’ai quitté ma petite ville. Je n’ai pas regardé en arrière jusqu’à ce que je commence à me languir il y a quelques années. En Suède aussi, la nature est différente. Je m’éloigne de plus en plus des grandes villes, c’est ce que je fais depuis 25 ans, mais j’y vais encore pour mon travail. Oslo est une grande ville, bien sûr, mais pas aussi grande que Stockholm. Je ne ressens pas la même chose à Oslo. En même temps, les choses avec lesquelles j’ai grandi, je les porte en moi.

Elisapie. Crédit photo : Jonathan Brisebois

ELISAPIE : La première fois que j’ai entendu ta musique, c’était il y a longtemps, un de mes amis me l’avait recommandée, et elle m’a beaucoup frappée. Ta musique me plaît beaucoup, je pense que tu as une voix très singulière. Chaque fois que tu proposes quelque chose de nouveau, c’est très fort. Je suis curieuse de savoir qui sont les artistes que tu as écoutés et qui t’ont inspirée. Nous avons tous beaucoup d’influences, mais il doit y avoir une personne qui t’a aidée à trouver ta voix, cette qualité d’émotion que tu as, à laquelle tu te connectes ?

ANE BRUN : Il y en a de nombreuses ! Il y a d’abord, ma mère. Elle est musicienne, elle chante et joue du piano. Elle est assez audacieuse dans sa façon de chanter… j’ai grandi en l’écoutant, et je n’ai pas chanté ni fait de la musique avant l’âge de vingt ans. Je n’ai pas eu envie de chanter avant d’avoir 20 ans. Ce n’est que tout récemment que je me suis mise à penser à mes influences, mais je sais maintenant que mon enfance exerce une grande influence. C’est un mélange de plein de choses. Il y a les chanteurs et chanteuses de jazz pour leur phrasé, et de grandes stars comme Annie Lennox, mais aussi des chanteurs et chanteuses qui sont plus confidentiels dans leur expression, plus obscurs. C’est donc un mélange de nombreuses choses. Quand j’ai entendu ma voix sur bande pour la première fois, elle m’a plu. Elle s’est beaucoup développée depuis le début. Tout ce temps, j’ai essayé de lui faire prendre de l’ampleur, d’explorer ses possibilités à l’aide d’un microphone, de l’effet de réverbération, etc. et ce que je peux en tirer. Mon son, je l’ai développé en m’écoutant, en essayant de trouver quelque chose de chaud qui permette de connecter.

ELISAPIE : Tu as fait beaucoup d’albums, c’est étonnant ! Où penses-tu être rendue maintenant sur le plan de l’expression ?

ANE BRUN : J’ai sorti deux albums cet automne en essayant de faire deux lancements différents. Le deuxième, qui vient de paraître (le 27 novembre), est plus détendu. J’ai tenté différentes choses et j’ai remarqué que ma voix est plus polyvalente maintenant. Je peux faire beaucoup de choses avec elle, c’est quelque chose que j’ai développé au fil des spectacles. Ces deux nouveaux albums font partie du même cycle. Au départ, je me proposais d’enregistrer un album et j’avais 16 chansons. Les chansons du premier album ont un son plus ample et donnent envie de bouger, beaucoup de rythme avec une production plus élaborée. En studio, certaines chansons ne se prêtaient pas à ce traitement, je les ai donc laissées « petites ». Quand j’ai écouté les enregistrements, il y avait trois « grosses chansons » dont je n’étais pas satisfaite. Je les ai donc refaites et j’ai ensuite ajouté encore d’autres petites chansons; j’en avais assez pour justifier un deuxième album. J’ai donc décidé de faire deux albums à partir du même cycle musical. Ces derniers mois, nous avons sorti une nouvelle chanson chaque mois, nous avions donc beaucoup de simples. Sortir tous ces simples a été une expérience, nous ne savions pas si ce serait trop et, finalement, ç’a très bien marché. Ç’a créé une dynamique. Quand le premier album est sorti il y a quelques semaines, le public était toujours intéressé.

ELISAPIE : Je trouve ça super que tu aies ton propre label ! Et aussi l’idée de sortir deux albums presque en même temps. Les gens ont tellement peur d’essayer de nouvelles choses !

ANE BRUN : Oui ! C’est une bonne chose en fait. Ç’a été très intéressant pour nous en tant que label, nous avons combiné une ancienne et une nouvelle façon de publier ma musique.

PAN M 360 : Pourrais-tu nous parler de ce deuxième album et de ses chansons qui se voulaient plus petites ?

ANE BRUN : Quand mon père est décédé, j’ai tout arrêté. Puis, j’ai commencé à écrire et les grandes questions ont surgi. Le mitan de la vie, mes racines, le fait que mon propre pays, ma petite ville me manquaient, etc. Mes paroles parlent de deuil, mais aussi d’existentialisme. Je suis en quelque sorte mon propre philosophe, mon propre Bouddha. J’aborde beaucoup de grandes questions sur ces albums. Bizarrement, cette année a également soulevé des questions similaires, ces chansons sont donc toujours d’actualité même si elles ont été écrites l’année dernière ! Un journaliste a dit que le plus récent album est très empathique et que le précédent est plus sombre. En effet, les petites chansons nouvelles sont plus empathiques, elles ne voulaient pas être grandes et grondantes, elles se voulaient plus discrètes. C’est ce qu’elles sont censées être pour les gens. Elles sont assez tristes parfois, mais elles sont aussi douces et réconfortantes. Alors que celles de l’autre album peuvent être assez dramatiques. Elles aussi sont reliées aux mêmes grandes questions, mais le résultat est différent.

Ane Brun. Crédit photo : Stian Andersen

ELISAPIE : C’est presque comme si tu te réconfortais toi-même !

ANE BRUN : Comme tu dis !  Et, oui, j’ai essayé quelque chose de différent. Mais toi, Elisapie, chantais-tu quand tu étais adolescente ?  

ELISAPIE : Comme toi, Ane, je n’ai découvert la chanteuse en moi que plus tard, ce qui est une bonne chose. J’avais 23 ans. Nouvelle vie pour une jeune Inuk, crise d’identité et tout le bazar… Bien sûr, je chante depuis que je suis petite, d’abord à l’église… J’aimais ça parce que c’était le seul endroit où je pouvais chanter ! Et nous n’avions pas d’école de musique ou d’autres institutions pour apprendre la musique. Il y avait aussi l’épatant groupe de rock de mon oncle, j’aimais donc déjà la musique quand j’étais adolescente, mais j’étais tellement timide que j’ai mis du temps à croire que, oui, je pouvais chanter.  

ANE BRUN : Je viens de regarder ta session de Tiny Desk, super !

ELISAPIE : Merci ! Ça s’est passé il y a un an et mon dernier album est sorti il y a deux ans. De nouvelles choses s’ajouteront sans doute à mon agenda créatif cette année. Depuis le printemps, je suis censée écrire de nouvelles chansons, mais je n’y arrive pas. Beaucoup de choses se sont produites, en particulier pour les autochtones du Québec. Beaucoup de prises de conscience en même temps que des choses tragiques se sont produites dans l’univers autochtone, à la lumière de Black Lives Matters. Un événement a été très important : une femme autochtone est morte dans un hôpital régional des mauvais traitements qu’elle a subis, l’horreur. Mais avant de mourir, à l’aide de son téléphone elle a pu filmer ces mauvais traitements qu’on lui infligeait, et ç’a créé une onde de choc ici. Il existe maintenant un mouvement appelé Justice pour Joyce (son nom) et il touche de nombreuses personnes, y compris les enfants des écoles primaires. « Bonjour Elisapie, je chante une chanson en inuktitut ! », m’a dit un enfant. À l’école secondaire de ma fille aînée, les enseignants ont parlé de cet événement tragique et de toute cette laideur. Les gens sont aussi de plus en plus conscients de la relocalisation des populations autochtones qui a eu lieu dans le passé et de toutes les horreurs qui ont été vécues dans les pensionnats pendant des années. Toute cette nouvelle prise de conscience est très positive. J’espère que cet hiver, je saurai me taire et écrirai de nouvelles chansons dans ma petite bulle, inspirée par le vent et la nature.

ANE BRUN : Peut-être seras-tu aussi inspirée par ces événements.

ELISAPIE : Oui ! Par un certain espoir et une certaine beauté. Il y a beaucoup de beauté qui demande à s’exprimer.

ANE BRUN : Vas-tu écrire en inuktitut ?

ELISAPIE : J’ai le sentiment que mon inuktitut n’est pas aussi limité qu’il l’était. Notre langue est très simple, très quotidienne. Avoir une approche poétique à la Bob Dylan n’est pas une façon très inuite de voir les choses mais… il se passe tellement de choses que je découvre du nouveau vocabulaire dans notre langue. Ce sera beaucoup plus amusant pour moi de jouer avec les mots. Donc, oui, l’élastique est plus lâche.

ANE BRUN : Peut-être es-tu en partie responsable de cette expansion de la langue.

ELISAPIE : Oui, c’est possible ! Les gens veulent entendre qui nous sommes surtout, pas qu’on vient du froid. Nous sommes aussi des êtres humains avec des sentiments, passionnés, intenses. Nous sommes tous beaucoup plus que des gens qui viennent d’un pays de froid et de neige blanche. Alors, Ane, restons en contact !

ANE BRUN : Oui ! Je vais parler à des organisateurs de festivals de musique pour qu’ils t’invitent en Scandinavie !

Fils de la mythique Fairuz et du tout aussi légendaire compositeur Assi Rahbani, Ziad Rahbani est un artiste libanais hors du commun : metteur en scène, comédien, pianiste, compositeur très doué… et très atypique. Ses métissages inédits de musiques classiques arabes, jazz moderne, funk et musique contemporaine de tradition occidentale sont encore peu connues hors du Levant. Mieux vaut tard que jamais ? Tôt ou tard, l’œuvre de Ziad traversera toutes les frontières. Voici une occasion de la découvrir au Festival du monde arabe : pendant un moment, la chanteuse Lara Rain fut son interprète de prédilection. Installée à Montréal depuis l’hiver dernier, elle est la courroie de transmission idéale pour que l’œuvre de Ziad Rahbani fasse son chemin en terre montréalaise.

PAN M 360 : Comment voyez-vous les révolutions musicales de Ziad ? Quelles sont-elles plus précisément selon vous ?

LARA RAIN : Je n’ai pas vraiment connu Ziad en grandissant. Née à Montréal, j’ai été entourée par une autre culture. Même rentrés au Liban, nous parlions le français à la maison. Ma mère produisait ses propres pièces de théâtre pour enfants en chantant en français. Mon père avait son propre groupe de rock et chantait en anglais. Je n’écoutais pas du tout la musique arabe, que d’ailleurs je n’aimais pas du tout. Ziad Rahbani, je ne le connaissais que de nom. En grandissant, et surtout lors de mes années à l’université, j’ai découvert l’impact et l’influence qu’il exerçait sur les Libanais de tous âges. Ses pièces de théâtre font partie du patrimoine culturel et sa musique est dans toutes les maisons. Mais moi, je l’ai connu en tant que personne d’abord, avant de connaître sa musique et son théâtre. Puis, petit à petit, il m’a montré ce qu’il faisait… Je me souviens des séances en studio où il me faisait écouter ses disques. Je lui disais « c’est tellement beau! » et ça le faisait rire de me voir découvrir des choses que tout le monde connaissait déjà. Et puis, c’est à travers ses fans, les gens qui venaient nous écouter, les messages que je reçois, que j’ai réalisé combien son impact est immense. Ziad, ce n’est pas seulement un musicien hyper doué, Ziad, c’est un message, une façon d’être, une révolution en lui-même.

PAN M 360 : Que pensez-vous de cette personnalité présumément atypique de Ziad ?

LARA RAIN : Il trouvait ça bizarre quand je lui disais que je n’étais pas intéressée par la politique. « Tu as regardé mon interview hier soir? » disait-il. Et je répondais : « un peu, au début… tu sais, je n’aime pas la politique, Ziad. » Alors, il s’écriait : « Mais, tu chantes avec moi! » Mon ignorance politique (voulue) le faisait rire. Moi je répondais que j’aimais sa musique et puis c’est tout. La vérité, c’est qu’on ne peut pas vraiment séparer la musique de Ziad d’avec l’idéologie de Ziad. C’est un seul et même monde. Comme je l’ai déjà dit, Ziad est une révolution en soi. J’adore sa façon de penser ! Jouer dans des bars underground et sur la scène de grands festivals, c’est sa façon de dire que la musique, c’est pour tout le monde. S’il le pouvait, il aurait joué un peu partout, gratuitement. Un jour, il m’a donné une grosse caisse pleine de CD. Il m’a dit : « Distribue-les, donne-les aux gens. Il faut que tout le monde ait la chance d’écouter de belles chansons. » Pour moi, Ziad, c’est la musique, les arrangements qui me donnent la chair de poule, les paroles si simples et si vraies. Ziad, c’est l’artiste un peu fou, hyper intelligent, imprévisible, (parfois) têtu, très sensible, avec ses yeux espiègles et un sens de l’humour unique. Un homme au cœur d’enfant.

PAN M 360 : Comment avez-vous fait connaissance avec Ziad ? Étiez-vous à Montréal (ou au Canada) avant de vous retrouver à Beyrouth ? Comment en êtes-vous venue à travailler avec lui ?

LARA RAIN : J’ai amorcé ma carrière à Montréal. Je trimballais mon piano numérique dans des bars et restaurants et je chantais mes propres compositions. J’étais rentrée en 2007 à Beyrouth pour passer Noël en famille et jouer un concert. C’est comme ça que Ziad Rahbani a entendu ma voix pour la première fois… il m’a demandé de venir dans son studio. J’ai joué sur son piano, on a discuté de tout et de rien et puis il m’a demandé de chanter avec lui dans son concert suivant. Et celui d’après, et celui d’après… Je ne suis plus retournée à Montréal. Cette rencontre-là, je pense que c’était surtout une rencontre d’âmes. Nous venons de deux mondes différents et nous sommes éloignés culturellement. Mais, il m’a comprise et je l’ai compris. Il a été épris de ma voix et moi de sa musique.

PAN M 360 : Comment Ziad vous a-t-il impliquée dans son travail de création ?

LARA RAIN : J’ai toujours été quelqu’un de très timide, pas très sûre de moi-même. Ziad a joué un rôle très important pour construire ma confiance en moi-même. Au début, je chantais des standards jazz avec lui, en anglais. Parfois, je ne les chantais pas exactement comme les originales, le jazz étant dans le temps un style nouveau pour moi. Mais ses remarques étaient toujours encourageantes.  « J’aime beaucoup comment tu t’es appropriée la chanson. » Son attitude envers moi m’a permis d’explorer ma voix sans avoir peur. Deux ans après nos débuts, il a voulu produire mes propres chansons. Nous avons commencé à enregistrer sa préférée dans son studio. Cette année-là, il m’a aussi produite en concert. Je n’avais jamais chanté mes chansons devant tellement de monde ! Nous n’avons malheureusement jamais terminé ce projet, mais nous en avons démarré un autre ! L’enregistrement de ses chansons avec ma voix ! Un autre projet qui n’a jamais vu le jour. Et puis, Ziad a voulu que je commence à chanter en arabe… les classiques de sa mère.

Chanter Fairuz… c’était une grosse responsabilité pour moi ! Or, je ne chante pas les quarts de ton et je ne prononce pas l’arabe comme les autres. « Je ne veux pas que tu chantes les quarts de ton, je veux que tu chantes avec ta voix, ton style à toi. Ce qu’il a fait au final, c’est renforcer mon style au lieu de le changer. C’est me le faire découvrir à moi-même et m’apprendre à l’aimer et à le voir comme un point fort, au lieu d’une limite. Comment m’a-t-il impliqué dans son travail de création ? Sans essayer de me changer, tout simplement. En développant mes atouts pour les ajouter aux siens. Et aussi en me demandant, très humblement, si j’aimais ce qu’il jouait sur son piano. Mais on connaît tous la réponse à cette question!

PAN M 360 : Quels styles musicaux avez-vous explorés à ses côtés ?

LARA RAIN : Tous, vraiment tous. Ziad, c’est ma plus grande école musicale. C’est à cause de lui qu’aujourd’hui j’écoute de la musique arabe. Mais bon, pas n’importe laquelle : seulement du Fairuz et du Ziad Rahbani . Il a une façon unique de mélanger la musique libanaise avec le jazz. Un échange de cultures qui parle à mon cœur.

PAN M 360 : Depuis quand êtes-vous rentrée à Montréal ?

LARA RAIN : Je suis arrivée à Montréal en février 2020 pour accompagner mon fiancé dans sa tournée. Il est musicien, lui aussi. Nous avions planifié de nous marier ici avec ma famille, puis de rentrer au Liban pour célébrer avec sa famille. Mais les circonstances ne l’ont pas permis et nous avons fini par nous installer à Montréal… La ville nous a très bien accueillis, Montréal a toujours été ma belle escapade au fil des années, j’ai toujours voulu revenir ici. Mon mari jouera d’ailleurs à mes côtés ce 28 novembre. D’ailleurs, c’est lui qui a pris en charge l’aspect musical du concert. Il travaille très fort pour ce spectacle, à mes côtés.

PAN M 360 : Quel est votre état d’esprit quant à la situation actuelle au Liban, la révolte de la jeunesse,  le mouvement anti-corruption, l’explosion de l’été dernier, etc. ?

LARA RAIN : Avant de rentrer au Canada, j’étais presque tous les jours dans les rues du Liban, mon drapeau à la main. Je n’ai jamais été patriote, mais la révolution a éveillé en moi ce sentiment d’appartenance. Nous avons absolument besoin de changement ! Les jeunes ne veulent plus rien savoir de tous ces partis politiques qui ne font que nous séparer en montrant nos différences. Il est temps de construire un pays sur des croyances communes. Nous avons tellement de ressemblances, nous voulons les mêmes choses : vivre avec dignité et avoir un gouvernement honnête et fiable. Les Libanais ont été volés pendant des années. La corruption du pays me dégoûte. L’explosion… me laisse sans mots. Tout ce que je peux dire, c’est que je garde espoir, qu’un jour nous pourrons tous retourner dans ce beau pays… qu’un jour je produirai une autre pièce de théâtre là-bas, que je reverrai tous ceux qui (comme moi) ont dû partir, et que le Liban redeviendra ce qu’il a jadis été.

PAN M 360 : Quel sera le répertoire de Ziad au programme du FMA ?

LARA RAIN : Je vais surtout chanter les chansons que j’ai déjà interprétées aux côtés de Ziad. Il y en a d’autres qu’il m’avait demandé de préparer mais qu’on n’a jamais chantées ensemble. En les travaillant, je l’imagine toujours assis devant moi et comment il aurait aimé les écouter. Il me manque beaucoup depuis qu’on a commencé les préparatifs ! Chanter Ziad sans Ziad… ça me rend mélancolique et nostalgique.

PAN M 360 : Des classiques de Fairuz au programme ?

LARA RAIN : Oui, bien sûr ! En plus des belles chansons que Ziad Rahbani a écrites pour sa mère, je chanterai aussi des classiques composés par son père (Assi) et son oncle (Mansour).

PAN M 360 : Comptez-vous interpréter vos propres chansons ?

LARA RAIN : J’ai écrit beaucoup de chansons durant mon parcours. La plupart ont été retransformées et font maintenant partie de mes comédies musicales. Mais je n’en chanterai que deux durant le concert : la première chanson que j’ai écrite en arabe et la chanson préférée de Ziad, la première qu’il m’a demandé d’enregistrer dans son studio. J’aimerais d’ailleurs remercier le Festival du Monde Arabe pour cette belle opportunité ! J’ai toujours rêvé de revenir à Montréal, ma ville natale, avec Ziad. J’ai aussi toujours voulu faire un spectacle à la Place des Arts. À cause des circonstances actuelles, la situation n’est pas exactement ce que je m’imaginais… une salle vide et Ziad au Liban. Mais le festival a trouvé une belle solution à tout ça… et ma famille au Liban ainsi que Ziad pourront visionner le spectacle en ligne. 

Le Festival du monde arabe (FMA) présente le concert Au royaume du tarab, le 29 novembre, dans le cadre de son édition numérique 2020. Rencontre avec la chanteuse montréalaise Nidal Ibourk, amoureuse et passionnée d’un genre musical que les Occidentaux devraient mieux connaître, et surtout aimer !

PAN M 360 : Bonjour Nidal, qu’est-ce que le tarab ?

NIDAL IBOURK : Tarab est un mot arabe signifiant « extase ». Concrètement, c’est un style de musique arabe favorisant l’expression des sentiments et une certaine puissance évocatrice. En fait, toute musique arabe traditionnelle, qu’elle soit de type savant ou populaire, est du tarab. Ainsi, on peut dire que la majorité de la musique écrite et interprétée avant, disons, les années 1980, fait partie de la grande tradition tarab.

PAN M 360 : Qui sont les principaux interprètes de ce genre ?

NIDAL IBOURK : Il y a quelques grands noms à retenir : Oum Kalthoum, la grande chanteuse de l’âge d’or du tarab, Mohammed Abdel Wahab, surnommé le Stravinsky de la musique arabe, et Fairouz, sans doute l’artiste arabe de cette période la mieux connue en Occident. Il y a aussi Farid el Atrache, considéré comme l’un des musiciens les plus importants du tarab.

PAN M 360 : Peut-on faire des liens avec la musique occidentale ? Quel type d’artiste bien connu ici est comparable, pour son importance, à ces artistes dans le monde arabe ?

NIDAL IBOURK : Pensez à Frank Sinatra. Ou, du côté francophone, à Jacques Brel ou Charles Aznavour. On ne doit pas comparer le tarab avec la musique classique, comme Mozart ou Beethoven, mais plutôt avec la musique populaire de facture classique, largement orchestrée, très romantique et livrée avec une grande puissance expressive.

PAN M 360 : Le tarab est-il un style unique à travers les pays arabes ?

NIBAL IBOURK : Oh, il y a d’énormes différences ! Les Marocains ne font pas comme les Libanais, qui sont différents des Égyptiens, ou des Syriens, ou des Algériens, etc. Prenez la grande chanson française par rapport au Great American Songbook chanté par Sinatra, comme je le disais plus tôt. Il y a des similitudes dans l’esprit, mais dans les détails, il y a un monde de différence.

PAN M 360 : La jeune génération aime-t-elle cette musique ?

NIDAL IBOURK : C’est difficile. Les jeunes d’aujourd’hui ont beau avoir du respect pour le tarab, car c’est la musique de « leurs racines », ils n’en écoutent pas beaucoup. Les musiques pop, hip-hop, rock, etc. retiennent toute leur attention maintenant, mais c’est un phénomène planétaire. En Occident, les musiques traditionnelles, ou même la grande musique classique, se retrouvent de plus en plus marginalisées.

PAN M 360 : Parlez-moi du concert du 29 novembre dans le cadre du Festival du monde arabe (FMA), en quoi consiste le programme ?

NIDAL IBOURK : Le concert sera focalisé sur le répertoire des grandes voix masculines du tarab, Abdel Wahab, el Atrache, et plusieurs autres. Je chanterai avec Wissam Kamar, un artiste montréalais, ainsi qu’avec un orchestre formé des meilleurs interprètes du style, basés ici également. Il y a de très bons musiciens à Montréal. Cela dit, j’aimerais qu’il y ait davantage d’occasions de jouer cette musique ici. Le FMA fait du bon travail, et quelques autres organismes aussi, mais il faudrait plus de concerts durant toute l’année, et davantage de salles qui en programment aussi. J’aimerais bien participer au développement de cette scène à Montréal, dans un avenir post-COVID.

PAN M 360 : Vous aimeriez vivre de cet art ?

NIDAL IBOURK : Bien sûr ! Mais il faut être raisonnable. C’est difficile en temps normal, mais ça l’est encore plus en ce moment ! Je suis heureuse d’avoir mon emploi de coordonnatrice des programmes aux diplômés à l’Université McGill ! J’ai de nombreux amis dans la musique pour qui les temps sont vraiment très durs.

PAN M 360 : Eh bien, nous vous souhaitons le plus grand succès, pour le 29 et pour l’avenir aussi !

NIDAL IBOURK : Merci beaucoup.

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