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Cordes de Nathalie Bonin à l’arc de Quinsin Nachoff

Interview réalisé par Alain Brunet

Saxophoniste, clarinettiste et compositeur, Quinsin Nachoff suggère trois œuvres considérables, réunies dans un album sous étiquette Whirlwind. Au croisement du jazz actuel et de la musique contemporaine de tradition classique, l’opus Pivotal Arc est ici le sujet d’une conversation passionnante : PAN M 360 se joint à Quinsin Nachoff et à la soliste de son ambitieux concerto de 45 minutes et 51 secondes, soit la violoniste Nathalie Bonin.

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Crédit photo : Bo Huang

Pivotal Arc s’annonce comme le projet le plus considérable mené par Quinsin Nachoff, 46 ans, Canadien établi à New York depuis une douzaine d’années. D’abord au programme, un concerto en trois mouvements pour violon mettant en vedette la soliste québécoise Nathalie Bonin, dont la carrière se déroule simultanément à Montréal et Los Angeles. L’instrumentation du concerto comprend le bassiste Mark Helias, le batteur Satoshi Takeishi et le vibraphoniste Michael Davidson, auxquels se joint un ensemble à vent et cordes sous la direction du tromboniste JC Sanford. 

L’opus Pivotal Arc comprend également un quatuor à cordes en quatre mouvements exécuté par le Quatuor Molinari, sans oublier la pièce-titre de l’album, autre œuvre considérable réunissant le trio de Nachoff, ainsi que l’ensemble à vent et à cordes constitué essentiellement de musiciens montréalais : Jean-Pierre Zanella, Yvan Belleau, Brent Besner, David Grott, Bob Ellis, Jocelyn Couture, Bill Mahar. Exécutées par des musiciens de New York, Toronto et Montréal, ces œuvres mettent en relief l’imaginaire compositionnel de Nachoff, au confluent du jazz actuel, de la musique contemporaine de tradition classique et de musiques non occidentales triées sur le volet.

Nathalie Bonin (Crédit photo : Sophie Carrière)

PAN M 360 : À quand remonte l’idée du Concerto pour violon, soit la pièce la plus imposante au programme ?

Quinsin Nachoff : « Nous l’avons enregistré juste après le concert donné à Montréal, soit il y a deux ans, au studio Piccolo à Montréal. Personnel incroyable, excellents micros… ces conditions d’enregistrement ont rendu le processus si facile, si fluide. Il y avait beaucoup de matériel enregistré, que nous avons dû passer en revue, de nombreuses prises, tellement de possibilités ! Il a fallu s’asseoir, prendre des décisions et les monter avec David Travers-Smith, un ingénieur du son et un technicien merveilleux qui a participé à presque tous mes projets. Ç’a pris beaucoup de temps effectivement. »

Nathalie Bonin : « Parce que nous étions dans des endroits différents, New York, Toronto, Montréal, Los Angeles, ça n’a pas été évident de rassembler tout le monde pour réaliser ce projet. Le financement aussi a été difficile, mais nous avons heureusement reçu un soutien formidable du Conseil des arts du Canada. Cela dit, remplir la demande a été long et nous avons dû attendre un long moment parce qu’il n’y avait pas de fonds disponibles au début du processus. »

PAN M 360 : Dans quel contexte le concerto a-t-il été imaginé ?

NB : « En 2001, je m’étais inscrite à un atelier de jazz à Banff, où Quinsin enseignait. J’explorais la musique improvisée car c’était vraiment nouveau pour moi. Plus tard, j’ai joué une pièce du trompettiste Dave Douglas, composée à l’origine pour le violoniste Mark Feldman. Douglas m’avait demandé si je voulais la jouer et… il y avait une cadence où je pouvais improviser, ce fut pour moi une grande première. J’ai donc interprété l’œuvre pendant une semaine et Quinsin m’a entendue. Il s’est aperçu que j’avais une solide formation classique. C’est alors qu’est venue l’idée d’une collaboration et d’une tournée; nous avons commencé à travailler sur ses projets comme Magic Numbers, Horizons Ensemble, etc. Il y a sept ans, nous étions en coulisses à Toronto, avant un concert, et je lui ai dit, presque à la blague, hé ! pourquoi pas on ne ferait pas un concerto pour violon ? Nous avons tous les deux ri et… »

QN : « Nathalie est très occupée, mais nous avons alimenté ce projet de concerto et l’avons lentement mis en chantier. Bourse du Conseil des arts du Canada, première maquette enregistrée en 2014 à New York, collecte de fonds… En 2018, nous étions enfin prêts à enregistrer. Comme Nathalie avait déjà participé à deux de mes projets pour cordes, j’avais une bonne idée de ce dont elle était capable, ce qui a vraiment été impressionnant. Ensuite, j’ai voulu la pousser dans une autre direction, sachant qu’elle était à l’aise dans mes contextes précédents. C’était l’occasion de la mettre dans une position un peu inconfortable et de voir comment elle réagirait. Et encore une fois, Nathalie a excellé. Elle a travaillé très dur pour réussir à être elle-même dans ce nouveau contexte. En tant que compositeur et improvisateur, j’aime pouvoir mettre en valeur les musiciens pour ce qu’ils font le mieux. J’aime ensuite les mettre au défi en les plaçant dans une situation où ils ne savent pas ce que ça donnera. »

NB : « Et nous sommes toujours amis ! » (rires)

PAN M 360 : Quinsin, expliquez-nous votre choix de vivre à New York et d’y mener votre carrière depuis une douzaine d’années.

QN : « J’ai grandi au Canada, j’y ai passé beaucoup de temps et je connais bien la scène là-bas, j’ai étudié à Umber College à Toronto, je me sens vraiment attaché au Canada de bien des façons. Ma famille y est toujours, ma sœur vit à Vancouver. Mais j’aime aussi faire partie de la scène dynamique et vibrante de New York. C’est vraiment stimulant de pouvoir travailler avec des artistes vraiment dévoués à la musique originale et créative. Les musiciens y sont vraiment motivés et cela m’interpelle. Je ne renonce pas pour autant à faire des choses au Canada; j’ai constamment la chance de travailler avec d’extraordinaires musiciens canadiens. »

Crédit photo : Bo Huang

PAN M 360 : Quant à vous, Nathalie, votre carrière se partage entre Los Angeles et Montréal. On vous retrouve à la fois dans des contextes très pop, soit à l’émission de télé La Voix où vous êtes premier violon de la section des cordes, ou dans vos numéros de « violon aérien », ou encore dans l’industrie du cinéma où vous composez avec succès, sans compter ces projets de musiques plus complexes et plus exigeants, pourquoi un tel éclectisme ?

NB : « Je m’ennuie facilement. Faire partie d’un ensemble classique, pour moi, c’est comme entrer au monastère. J’ai donc besoin d’autres défis qui m’inspirent. J’aime essayer différentes choses. Dans la vie, il faut s’amuser. J’essaie donc tout ce qui est à ma portée, tout ce me permet de découvrir de nouveaux aspects de moi-même. Je ne me suis jamais imaginée faisant partie d’un orchestre toute ma vie, j’ai besoin de jouer des musiques de toutes sortes de styles : jazz, musique du monde, pop, divertissement, showbusiness… J’ai aussi commencé à composer en 2010 et ça occupe maintenant près la moitié de mon temps, parfois même plus. Je peux donc travailler dur sur ce concerto ou jouer à The Voice pour des millions de personnes; des défis très différents mais toujours des défis et une motivation différente. »

PAN M 360 : Quelle est votre appréciation du Quatuor Molinari dans le contexte de ce quatuor à cordes ?

QN : « L’ensemble m’a été recommandé par Nathalie. Ç’a été formidable de travailler avec ces musiciens pour la première fois. Mariage parfait ! Au départ, je comptais faire un atelier avec eux pour jouer une partie du matériel avant de l’enregistrer, mais cela ne s’est pas concrétisé. Je leur ai donc envoyé la musique trois ou quatre semaines avant l’enregistrement et je ne les ai pas entendu jouer une seule note avant les répétitions. C’était un peu risqué et stressant. Mais quand ils se sont présentés à la répétition, ils ont joué de façon incroyable. Mieux encore que ce que j’avais pu imaginer. Ils se sont vraiment donnés à fond ! Ils ont interprété les choses différemment tout en repoussant les limites de l’œuvre, il y avait donc un esprit d’improvisation dans leur jeu. On pouvait clairement sentir qu’ils appréciaient la musique. Ils se sont montrés très ouverts et ont beaucoup apprécié les aspects rythmiques aussi. C’était magnifique ! »

Quatuor Molinari

PAN M 360 : Pour clore le tout, la pièce-titre est aussi considérable.

QN : « Pivotal Arc a été écrite en 2017-18. Je lisais un excellent article dans le New York Times sur les changements climatiques et je pouvais voir tous ces graphiques illustrant le réchauffement planétaire. Ces graphiques m’ont alors inspiré un arc de cercle géant. Au début et à la fin de la pièce, le contrebassiste Mark Helias y va de quelques commentaires en solo, le saxophone joue au sommet de l’arc. Mark est un instrumentiste et un soliste extraordinaire, il joue aussi bien dans des projets de jazz que dans des ensembles de musique classique, petits ou grands, il dirige son propre trio avec Tom Rainey (batterie) et Tony Malaby (saxophone). Nous avons passé un très bon moment avec tous les musiciens. Quand j’ai pu me rendre compte de leur niveau de préparation à Montréal, ç’a été fabuleux ! »

PAN M 360 : Quinsin, votre approche est à la fois ancrée dans le jazz contemporain et la musique contemporaine de tradition classique, sans compter votre amour pour le tango nuevo et autres musiques du monde. Pour vos œuvres récentes, quelles ont été vos inspirations côté classique ?

QN : « J’aime beaucoup la musique de la première moitié du XXe siècle (Bartok, Chostakovitch, Berg, etc.), mais j’écoute aussi des quatuors à cordes et de la musique de chambre plus récente, par exemple des pièces de Brian Ferneyhough ou Helmut Lachenmann. J’ai donc essayé de m’exposer à beaucoup de choses différentes qui se font actuellement. Je m’intéresse donc à différents styles et genres et j’essaie de trouver ce qui fonctionne bien ensemble. »

PAN M 360 : De manière générale, cherchez-vous à atteindre l’équilibre entre musiques écrites et improvisées ?

QN : « Cela dépend des musiciens avec lesquels je joue. Quand j’ai rencontré les musiciens du Molinari, ils m’ont fait comprendre qu’ils n’improviseraient pas, alors je leur ai donné des petits trucs aléatoires, en rapport avec leur tradition. Jouer avec Nathalie est différent : je sais qu’elle peut improviser, elle est particulièrement douée pour l’improvisation libre. Dans le concerto de violon, je peux lui donner des indications d’une cadence écrite, jusqu’au point de départ de la section suivante. Je peux ensuite la laisser exprimer sa personnalité, et chaque fois, c’est différent. Dans un autre contexte, je travaille avec le pianiste Matt Mitchell, un improvisateur et lecteur à vue extraordinaire; je peux lui donner des directives plus vagues, juste assez pour orienter l’angle de l’improvisation. Parfois je ne donne aucune indication. Ou, avec des musiciens venant de l’univers du jazz, où il y a toutes sortes de rythmes et d’accords, donner des consignes très précises. Il y a donc une foule de façons de s’y prendre, les combinaisons sont presque infinies. Vous devez trouver ce qui fonctionne le mieux dans chaque contexte et ce qui sert le mieux votre propos. »

Quatuor Molinari

PAN M 360 : Pour plusieurs mélomanes et musiciens d’aujourd’hui, l’idée de musique « avancée » implique de plus en plus la rencontre du jazz actuel et de la musique contemporaine écrite, est-ce dans cet univers que se situent les œuvres de Pivotal Arc ?

QN : « Il faut rappeler d’abord que la plupart des compositeurs classiques improvisent. Ils ne le font pas en public, mais c’est de cette façon qu’ils trouvent des idées. Aujourd’hui, les musiciens et les auditeurs qui se concentrent davantage sur la musique classique contemporaine, écoutent aussi autre choses, leur univers est plus vaste. Les compositeurs « sérieux » comme Nicole Lizée peuvent ne pas admettre d’improvisation dans certains de leurs morceaux mais s’inspirent de beaucoup de musique de styles populaires, comme le rock, le drum & bass ou la pop. Très souvent, les musiciens se trouvent entre deux univers, ils y sont désormais habitués. Comme je l’ai dit, j’essaie de trouver des éléments communs au jazz et au classique, aux sources africaines et aux sources occidentales, plutôt que d’opposer ces univers musicaux. Nous ne sommes jamais vraiment sûrs au bout du compte : est-ce du classique ou du jazz en ce moment ? Et ça n’a vraiment pas d’importance. »

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