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M / NM : La fin du commencement… as slow as Golem’s eyes

Interview réalisé par Paola Deteix
Genres et styles : musique contemporaine

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Montréal / Nouvelles Musiques présente en primeur le 3 mars le « Golem » ou, dans son titre complet, « La fin du commencement… as slow as Golem’s eyes », une œuvre non-narrative mélangeant la musique de Yuliya Zakharava, des chorégraphies de Lina Cruz, l’interprétation hors pair de l’Orchestre Nouvelle Génération et des décors de Natasha Turovsky. Ce spectacle mystique est le fruit d’un long processus de recherche-création collaborative ayant débuté en 2021 entre les interprètes, la compositrice, la chorégraphe et les danseur.se.s.

Violoniste et peintre de formation, Natasha Turovsky est depuis 2014 la directrice artistique de l’Orchestre Nouvelle Génération (ONG), un ensemble de 11 instrumentistes sans direction d’orchestre sur scène. Fondé en 2011 par le regretté couple  que formaient  Yuli et Eleonora Turovsky, cet orchestre est ainsi nommé car sa mission est de sortir la musique classique des cadres traditionnels et d’innover, sans jamais laisser le public de côté.

C’est d’ailleurs ce processus créatif intense et innovateur que Natasha Turovsky juge central, non seulement pour les artistes, mais aussi pour l’auditoire qui aura la chance d’assister au concert dans sa forme achevée. Ayant à cœur de préserver le mystère entourant l’œuvre et le droit des mélomanes de se l’approprier, la directrice artistique nous parle du projet avec passion.

PAN M 360 : Le thème du festival cette année c’est la spiritualité, pourriez-vous nous parler de comment la spiritualité et le mythe du Golem se présentent dans cette œuvre qui est non-narrative?

NATASHA TUROVSKY : Je pense que ce qui est intéressant pour nous dans le Golem ce n’est pas tout à fait l’histoire, mais qu’il ait été créé de rien et ça c’est symbolique du processus de création. Ce sont différents thèmes, pensées, idées et je pense qu’une autre idée principale ce n’est pas de dire « voilà c’est ça que vous devez comprendre », mais que chacun.e perçoive l’œuvre à sa façon autant que possible. Donc comme moi et Yuliya [Zakharava], qui est compositrice, on est un peu intuitives, donc il y a des choses qu’on sent et on ne peut pas expliquer pourquoi, c’est comme ça et voilà tout. Il y a des gens qui veulent comprendre plus concrètement, on espère qu’ils vont trouver ce qu’ils cherchent et pour quelqu’un comme nous. Ça va être plutôt juste les sentiments, les différentes facettes des choses. Moi, en fait, j’ai toujours été fascinée par le processus de création : d’où ça vient? D’où viennent les idées? Est-ce quelque chose de concret qu’on peut remarquer? Est-ce que l’inspiration c’est quelque chose de concret ou ça vient dans le travail? Donc il y a beaucoup de petites scènes qui sont unies ensemble, c’est vraiment une heure et ça n’arrête pas! Il y a vraiment beaucoup de choses différentes, différents contrastes, différentes scènes, différentes pensées, des choses plus concrètes, moins concrètes.

PAN M 360 : Donc vous aimeriez que le public écoute l’œuvre de manière instinctive, mais y a-t-il certaines clés de compréhension, certaines choses que vous aimeriez que le public sache avant de vivre cette œuvre ?

NATASHA TUROVSKY : Non, je pense que le but c’est vraiment plutôt d’en faire l’expérience parce que, comme je l’ai dit, ce n’est pas quelque chose de concret. Mais d’un autre côté, peut-être que quelqu’un pourrait trouver l’œuvre complètement concrète aussi, mais je ne pense pas qu’il soit nécessaire de savoir quelque chose à l’avance.

PAN M 360 : Il y a déjà une vidéo sur le site du festival avec des extraits du Golem et on voit les musicien.ne.s bouger et se mêler aux danseur.se.s. C’est assez inhabituel, je crois, pour l’Orchestre Nouvelle Génération (ONG) ?

NATASHA TUROVSKY : En fait, quand Yuliya est venue vers moi pour proposer cette création j’aimais tout de suite l’idée que ce ne serait pas un concert standard, ce ne serait pas comme d’habitude. À l’ONG on joue en cercle debout, mais ici elle proposait différents groupes, différentes places sur scène, des dialogues et tout de suite je trouvais ça vraiment intéressant. Quand ça s’est développé plus tard dans le spectacle à son état actuel, on a parlé d’amener les chorégraphies et on a trouvé la chorégraphe Lina Cruz. 

Je lui ai demandé de faire quelque chose où les musiciens ne jouent pas juste les instruments, qu’ils soient plus intégrés dans le tout, plus de symbiose. Je ne voulais pas qu’ils s’assoient juste en accompagnement, avec les musiciens ici et la danse là. Qu’ils soient unis.

Il y a eu une rencontre entre la chorégraphe et les musiciens, où ils ont essayé des choses. Il y en a qui étaient à l’aise pour faire plus de choses et d’autres qui étaient plus sur place, mais en fait tout le monde est impliqué et ça bouge! On n’est pas à la même place tout le temps, donc c’est vraiment intéressant, c’est sûr que c’est vraiment un challenge de faire ça. 

PAN M 360 : À l’ONG, vous jouez en demi-lune et sans chef.fe d’orchestre. Comment avez vous changé complètement les positions sur scène et quel fut l’impact sur  la communication entre les musicien.ne.s?

NATASHA TUROVSKY : Quand on commence, c’est sûr que c’est difficile de se comprendre. On se donne des signaux, mais c’est sûr qu’on est encore en train d’y travailler. Des fois, on dit des choses comme « ici c’est lui qui s’avancera, ici aura telle personne, ici c’est le danseur qui ira vers là » et on suit les signaux pour les changements de scène, etc. Donc voilà, on essaie de faire tout ça par rapport à la musique, pas juste par rapport aux signaux. C’est  le défi. 

PAN M 360 : En retour, est-ce que la danse participe à la musique de l’œuvre, à proprement parler?

NATASHA TUROVSKY : Oui, ils ne chantent pas exactement, mais ils utilisent leur voix. Il y a aussi une scène où tout le monde est impliqué. Les musiciens interprètent un genre de chorégraphie et il y a une espèce d’interaction entre les cordes, le soliste qui danse, et les autres qui sont par terre avec leur baguette. C’est une scène qui unit vraiment tout le monde. Donc c’est pour ça que je dirais que c’est vraiment une chorégraphie entre musiciens et danseurs. C’est sûr que les danseurs font plus de danse et les musiciens font plus de musique, mais ils font tous une scène ensemble. Il y a parfois deux scènes en même temps, donc c’est intéressant de voir que quelque chose se passe à gauche et quelque chose se passe à droite, ou quelque chose en arrière et quelque chose plus proche à l’avant. C’est intéressant de voir à quoi chaque spectateur va porter plus attention. Je suis sûre qu’il serait intéressant de rassembler les différents spectateurs et de leur demander qui ils regardaient le plus dans ce genre de scène. 

PAN M 360 : Vous êtes directrice artistique de l’ONG, mais vous avez aussi fait des peintures pour ce spectacle. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois : par le passé vous avez réalisé la scénographie, les décors de quelques opéras plus classiques. Avez-vous conçu l’art visuel du Golem comme des décors d’opéra traditionnels?

NATASHA TUROVSKY : Ici, on dirait que les peintures remplacent les danseurs parce qu’il y a des scènes où les danseurs interagissent avec les tableaux. Et c’est ce qui explique la grandeur des tableaux, ils sont faits pour que les danseurs puissent les utiliser et les déplacer pour danser avec. Donc il y a deux styles de tableaux : un plus créatif et l’autre un peu plus abstrait. Après, on a aussi mis les parties abstraites des tableaux sur les habits des musiciens et des danseurs. On a imprimé certaines parties de ces tableaux pour les mettre sur les costumes, pour que chaque musicien et danseur ait un costume différent. C’était l’idée d’unir tout le monde, comme s’ils formaient des tableaux dans un grand tableau. 

PAN M 360 : Connaissiez-vous déjà la musique quand vous avez conçu les costumes et les éléments visuels?

NATASHA TUROVSKY : Oui, en fait, en 2021, on a eu une subvention du gouvernement pour la recherche-création, on a eu une résidence à la Maison de la Culture de Notre-Dame-de-Grâce, où on a composé une partie de l’œuvre. Puis, en travaillant, les idées ont commencé à venir. Au début, on n’a pas vraiment pensé aux arts visuels, on était vraiment concentrés sur la musique et la danse. Après, j’ai demandé à Yuliya si elle voulait aussi impliquer les arts visuels et elle, ainsi que la chorégraphe, aimaient beaucoup l’idée. 

Et même si moi je partais surtout de la musique, je crois que la deuxième partie de cette œuvre qui a été composée par la suite, a été influencée par le travail qu’on avait fait ensemble en 2021. Peut-être que si tous les aspects avaient été créés en même temps, ça n’aurait pas donné la même œuvre. Ce qui est intéressant, c’est vraiment qu’on s’est lancé des idées en «ping-pong» avec Yuliya et Lina. Mes idées amenaient leurs idées et vice-versa. Même là, l’œuvre est prête, mais elle est encore en constante évolution. Ça rend ça plus intéressant pour les musiciens aussi, parce qu’on propose et on essaie des choses et on entend d’autres idées. 

PAN M 360 : Donc ça fait longtemps que vous travaillez sur le projet! Vous avez commencé à travailler à partir d’une idée, avec la chorégraphe et la compositrice en 2021? 

NATASHA TUROVSKY : On a eu les subventions pour la recherche, puis on s’est arrêtés un an. Mais là c’était vraiment une belle occasion de le faire, surtout par rapport au thème du festival de cette année sur la spiritualité. Ça convenait de façon très juste avec notre idée. 

PAN M 360 : Dans la vidéo promotionnelle, on entend beaucoup de sons percussifs, de chants et de cris des musiciens, cela se produit-il beaucoup dans l’œuvre?

NATASHA TUROVSKY : Ça arrive, mais c’est différent dans chaque scène. Oui, Yuliya s’intéressait à la percussion des corps, les chants, les mots… Elle utilise ça vraiment comme une percussion, je pense. Même les voix, c’est percussif. 

PAN M 360 : D’où vient cette idée du Golem et des percussions? 

NATASHA TUROVSKY : Je pense que c’est dans la recherche de quelque chose de primitif en nous, quelque chose qui est ancien, rituel. En fait, ça rapporte au Golem parce que le Golem, dans le folklore, c’est quelque chose qui tissait  des liens, qui donnait la vie avec des rituels et des mots magiques. Donc pour moi, je pense que ça a vraiment rapport avec le Golem et quelque chose de magique. Les cris ont un rapport avec des rituels anciens. Mais ça, c’est mon interprétation. 

PAN M 360 : Si on comprend bien, la création du Golem était vraiment collaborative et c’est votre projet le plus original pour l’ONG. Est-ce que les musicien.ne.s ont participé  au processus créatif aussi?

NATASHA TUROVSKY : Oui, dans les répétitions, on échange des idées. Des fois, quelque chose nous vient à l’idée et on se dit « pourquoi pas essayer ça, essayons voir si ça marche et si oui on le prend ». C’est sûr qu’en répétition avec juste les musiciens, il y a surtout un travail technique et musical, mais quand on travaille avec la chorégraphe et les danseurs des fois on essaie des choses.

Aussi, Yuliya a toujours des idées pas mal spéciales, donc on essaie des choses novatrices. On avait une autre résidence en janvier dernier, aussi dans la maison de la culture de Notre-Dame-de-Grâce, pour montrer le travail qu’on avait fait. On avait juste une semaine, ce qui était très peu de temps, mais on a monté quelques scènes et Lina a aussi montré des choses qu’ils ont essayé de faire et des idées qui pourraient aussi être utilisées.

Elle a dit aux musiciens « si vous voulez, vous pouvez juste improviser ». Et les musiciens improvisaient vraiment avec la danse; si les danseurs s’arrêtaient, les musiciens s’arrêtaient. C’était vraiment fascinant parce que c’était quelque chose dont personne n’avait discuté avant. Ça montrait le travail qui avait été fait ensemble les semaines précédentes et que déjà, les danseurs et les musiciens se sentaient vraiment ensemble. Les deux groupes interagissaient  vraiment, même si c’était quelque chose qui n’avait jamais été travaillé avant. 

PAN M 360 : Y a-t-il autre chose que vous voudriez mentionner  sur le projet?

NATASHA TUROVSKY : Pour moi, c’est très intéressant parce que je suis musicienne et que j’ai toujours été fascinée par les arts visuels et l’intégration des différentes pratiques artistiques dans le but d’une symbiose. C’est vraiment ça qu’on essaie de faire ici et je pense qu’on va réussir! Je sens déjà qu’on réussit parce que ce n’est pas de la danse toute seule, ce n’est pas de la musique toute seule, ce n’est pas l’art visuel tout seul, c’est une seule chose. J’espère que chacun aura sa propre vision de ça et appréciera!

CRÉDIT PHOTO: KAI-YUN CATHERENE LEE

PRÉSENTÉ DANS LE CADRE DU FESTIVAL MONTRÉAL / NOUVELLES MUSIQUES, LE PROGRAMME DE GOLEM EST EXÉCUTÉ PAR L’ORCHESTRE NOUVELLE GÉNÉRATION (ONG) CE VENDREDI, 19H, À LA SALLE PIERRE-MERCURE.

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