×

Léonard da Vinci dans un parc près de chez vous

Interview réalisé par Frédéric Cardin

L’ensemble Cordâme prend la route pour visiter plusieurs coins du Québec cet été afin d’y présenter en spectacle extérieur ou intérieur son plus récent album, Da Vinci inventions. Grandement apprécié ici-même (lire notre critique), Da Vinci inventions est un voyage musical au cœur d’une Renaissance italienne a mi-chemin entre la réalité et le fantasme de ce que le grand Léonard aurait pu nous offrir comme inventions musicales.

renseignements supplémentaires

Lors de la sortie de l’album en mai dernier, Pan M 360 s’est entretenu avec Jean-Félix Mailloux, contrebassiste, compositeur, arrangeur, fondateur et grand idéateur derrière les différents projets de Cordâme. 

Pan M 360 : Comment t’es venue cette idée d’un spectacle musical autour de la figure de Léonard de Vinci?

Jean-Félix Mailloux : En vérité, c’était une commande de Wonny Song, directeur artistique du centre d’arts Orford. On s’est parlé lors de la cérémonie des prix Opus en 2018. Je lui ai offert d’aller jouer notre album consacré à Debussy, mais il trouvait que ça ne cadrait pas avec la thématique du festival 2019, c’est-à-dire l’Italie. Il m’a alors demandé si j’étais prêt à construire un spectacle inspiré de Léonard de Vinci et de la musique de la Renaissance italienne. J’ai réfléchi, et j’ai finalement dit oui! On a créé le spectacle en juillet 2019.

Pan M 360 : Étais-tu familier avec cet univers musical à ce moment?

Jean-Félix Mailloux : Très peu! Je n’avais jamais eu l’occasion d’en jouer. Cela dit, c’est de la musique et une période que j’aime depuis longtemps, grâce à l’écoute des albums de Jordi Savall et Montserrat Figueras. J’ai aussi écouté beaucoup de Gesualdo, ainsi que des musiciens modernes influencés par cette période : Pärt et Stravinsky (ses trois madrigaux sur Gesualdo, son Pulcinella inspiré entre autre de Pergolèse, et même son Perséphone, plutôt atonal, mais quand même lié à cette période, etc.), et plusieurs autres.

Pan M 360 : L’ajout d’une voix (celle de Coral Egan, magnifique!) de façon aussi étendue est nouveau pour un album de Cordâme. Pourquoi, et comment en es-tu venu à porter ton choix sur cette artiste associée au jazz?

Jean-Félix Mailloux : Coral a déjà travaillé avec moi sur des pièces de Solawa (un autre ensemble fondé et dirigé par Jean-Félix, NDLR), et nous avions beaucoup apprécié notre collaboration. Ça faisait longtemps que je cherchais à l’intégrer à un projet de Cordâme. Alors, quand l’idée du spectacle Da Vinci a commencé à prendre forme, j’ai pensé à elle. Je n’aime pas trop les voix opératiques avec un large vibrato. Je voulais une voix mieux adaptée au répertoire de la musique ancienne, une voix pure, sans vibrato ou presque. Coral a l’instrument parfait pour ça! Un talent exceptionnel doté d’une technique infaillible, une plasticité fluide grâce à son travail dans le jazz, une justesse impeccable de niveau classique baroque. C’est exactement ce dont j’avais besoin!

Pan M 360 : Quels sont les éléments principaux qui font que tu as pu créer une musique à la fois nouvelle (car toutes les compos sont de toi!) et si évocatrice de la Renaissance, tout cela sans faire ”pastiche”?

Jean-Félix Mailloux : Les rythmes sont très importants. Ils me font penser à du folklore, car c’est de la musique qui faisait partie du quotidien du peuple de l’époque. J’ai beaucoup écouté Jordi Savall, et l’utilisation de percussions comme les tambourines est très fréquente. Il y a aussi des motifs mélodiques simples, ainsi que l’utilisation de modes harmoniques anciens, tel le mineur mélodique. J’ai aussi utilisé pas mal de quartes et de quintes parallèles, des techniques qui sonnent ‘’ancien’’. Ça peut paraître très académique et musicologique, mais le résultat est accessible et satisfaisant, à la fois nouveau et traditionnel, il me semble.

Pan M 360 : Par rapport aux albums précédents liés à l’univers de la musique classique (Debussy, Satie), comment se situe Da Vinci en termes de difficultés et de défis à relever?

Jean-Félix Mailloux : C’est un travail différent. Pour Satie, la connexion s’est faite assez naturellement, car sa musique a beaucoup d’affinités avec ce que nous faisions à ce moment. Debussy était plus ardu, car plus annoté. Sa musique est parfaite en soi, très dirigée dans l’écriture. Debussy savait ce qu’il voulait. C’était plus difficile de ‘’sortir’’ du cadre imposé. Pour Da Vinci et la Renaissance, ce fut en vérité plus facile. Une fois que j’ai assimilé les concepts de base (dont je parlais tantôt), ma liberté était grande. Da Vinci a composé de la musique, on le sait, mais aucun document ne nous est parvenu. J’ai donc pu inventer à ma guise des univers sonores qu’il ‘’aurait pu’’ concevoir lui-même! C’est l’idée centrale du spectacle et de l’album. Je suis content du résultat, et je pense que je vais aimer ces pièces longtemps.

Pan M 360 : Aurais-tu envisagé tout seul d’attaquer cet univers musical si Wonny (Song) ne t’avait pas lancé le défi de le faire?

Jean-Félix Mailloux : Je ne suis pas certain, non. Mais en rétrospective, j’en suis très heureux! J’ai l’impression que des portes s’ouvrent à Cordâme grâce à ce concept. Des portes auxquelles je frappais sans réponse. Il n’y a pas beaucoup de spectacles de ce genre en ce moment sur scène. Je sens que nous pouvons l’utiliser pour faire valoir notre originalité et jouer sur des scènes ou dans des festivals jamais visités auparavant. Je suis très content, et j’en remercie Wonny!

Pan M 360 : J’aimerais que tu me parles des textes que chantent Coral. De qui sont-ils et comment les as-tu trouvés?

Jean-Félix Mailloux : Pour le projet, j’ai fait des recherches afin de trouver des textes qui auraient pu être lus et appréciés par Léonard de Vinci. J’ai d’abord pensé à Pétrarque, mais j’ai eu un énorme coup de cœur pour une certaine Gaspara Stampa, qui a vécu à peu près en même temps que Léonard. J’ai été conquis par ses textes très forts et très poétiques, remplis de perles et de petites merveilles. C’est une poétesse méconnue en dehors de l’Italie, mais son œuvre résonne avec passion et est teintée par une vie rock’n’roll effervescente d’émotions. Elle a été mariée à un homme longtemps parti à la guerre, si bien que les thèmes de l’absence, de l’attente, de l’amour imaginé plus que vécu imbibent son œuvre. 

Pan M 360 : Une belle découverte, donc?

Jean-Félix Mailloux : Oui! Tellement que je travaille en ce moment sur un prochain spectacle centré autour d’autrices de différentes époques, que je mettrai en musique spécifiquement pour Coral Egan. En plus de Gaspara Stampa, il y aura Louise Labbé, Catherine Pozzi, Louis de Vilmorin, Emily Dickinson, et d’autres.

Ensemble Cordâme – de gauche à droite : Sheila Hannigan, Coral Egan, Éveline Grégoire-Rousseau, Marie Neige Lavigne, Jean-Félix Mailloux

Pan M 360 : Un autre projet lié à la musique classique?

Jean-Félix Mailloux : Oui. Le prochain sera consacré à Ravel. Le travail sur celui-ci est très avancé et complétera la trilogie française (avec Satie et Debussy), mais ensuite (j’y pense déjà!), je compte m’attaquer à Stravinsky!

Pan M 360 : Mais avant tout cela, vous serez en concert (devant public!!) dans plusieurs endroits du Québec, non?

Jean-Félix Mailloux : Tout à fait. Nous avons très hâte de retrouver de véritables humains devant nous! Nous serons à Saint-Prime le 3 juillet, à Sorel-Tracy le 8 août, à Trois-Rivières le 22 août. D’autres dates et lieux pourraient s’ajouter bientôt, grâce au déconfinement. Le public peut visiter notre page Facebook pour rester informé.

Pan M 360 : Merci!

Inscrivez-vous à l'infolettre