M/NM: Golgot(h)a, la Passion selon… Walter Boudreau

Entrevue réalisée par Alain Brunet
Genres et styles : musique contemporaine

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Golgot(h)a, une œuvre imaginée par Walter Boudreau au tournant des années 90, a été récemment parachevée pour sa prochaine exécution prévue ce dimanche au festival Montréal / Nouvelles Musiques présenté par la SMCQ.
Golgot(h)a, qui tire son nom de cette colline funèbre de Palestine où Jésus Christ fut crucifié, évoque ce que le compositeur nomme son  « bestiaire historico-culturel ».
« Le rituel de la messe catholique, les sœurs de la Congrégation Notre-Dame avec qui j’ai eu mes premières leçons de piano, le péché (de la chair…) avoué (les dents serrées) au confessionnal, le chant choral religieux, les cloches  d’église et l’orgue, la peur de la Damnation Éternelle, le plaisir sexuel, l’extase artistique, les films de gladiateurs … et quoi d’autre encore ! » pose Walter Boudreau dans son historique de l’œuvre dont il est ici question. Ainsi, les sons de la musique sacrée, bien ancrés dans son imaginaire d’enfant et d’adolescent, rejaillissent à travers la métaphore du chemin de croix, représenté ostensiblement dans toutes les églises catholiques comme on le sait.
« Bien que je ne sois pas vraiment religieux, ajoute le compositeur dans ses notes, le chemin de croix est à mes yeux la plus intense représentation du drame d’un être humain devant l’inéluctable. Ce long tunnel d’une grande noirceur est la marche funèbre terrible d’un homme condamné à un supplice abominable : La crucifixion. »
La conception de Golgot(h)a » remonte à 1989 lorsque la  « commande  privée » d’un mécène fut confiée à Walter Boudreau afin de célébrer  la remise à neuf de l’orgue Guilbault-Thérien du Grand Séminaire de Montréal dans le contexte des célébrations entourant le 150e anniversaire de sa fondation.
En repérage à la superbe chapelle du Grand Séminaire et de son orgue, Walter Boudreau fut immédiatement saisi par les 14 stations du Chemin de Croix de la Passion de Jésus-Christ , d’où Golgot(h)a . À son sens, ce parcours mystique parfaitement connu des Québécois francophones de son ère catholique s’imposait pour constituer la structure de l’œuvre…. dont la composition fut plus longue que prévu.

PAN M 360 : Alors on se trouve d’abord dans la chapelle du Grand Séminaire, à l’origine de Golgot(h)a. Rappelez-nous le contexte :

WALTER BOUDREAU : À cette époque, je suis nouvellement nommé compositeur en résidence à l’Orchestre symphonique de Toronto, je fais du Toronto-Montréal non-stop. Je suis nouvellement assis dans le cockpit de la direction artistique à la SMCQ. J’ai des commandes de composition. Je dirige régulièrement l’Orchestre métropolitain. Je fais des tournées. Alors je reçois la commande et je dis ok, je vais aller voir ça et tout de suite. Ce qui me frappe, c’est le chemin de croix. Tout de suite j’ai l’idée de tableaux d’une exposition. Ces tableaux, je les connais parce que quand j’étais jeune, il fallait les suivre à genoux en priant si on avait commis un péché de chair. À 12, 13 ou 14 ans, on savait immédiatement qui avait fait ce péché quand on le voyait faire sa pénitence à l’église! Alors le chemin de croix pour moi, je dois avouer l’avoir fait souvent à genoux, ça m’est resté planté dans la tête – élevé à Sorel dans la religion catholique, à côté de l’église Saint-Pierre que j’ai abandonnée quand j’avais onze ans avec l’accord de ma grand-mère agnostique qui m’a élevé. Et en plus, ma mère était organiste et pianiste a joué à l’église. Moi j’ai interprété des chants religieux, ça fait partie de moi, de ma québécitude.

PAN M 360 : En terrain connu, donc.

WALTER BOUDREAU : Cette commande, c’était parfait pour moi. J’ai commencé à travailler là, tout de suite, je ne pensais pas à l’aspect financier parce que j’avais des revenus. À un moment donné, ça faisait une couple de mois que je travaillais et il me fallait un paiement afin de poursuivre. Le mécène m’avait alors invité au restaurant pour me déclarer finalement être en amour avec moi. Je suis resté poli. Je me suis levé et j’ai quitté les lieux, me disant que je travaillerais sur l’œuvre dans mes temps libres.

PAN M 360 : Ce qui ne garantissait pas l’accouchement de l’œuvre

WALTER BOUDREAU : Je suis allé voir Denis Regnaud, alors directeur de la section musique de la défunte Chaîne culturelle de la SRC. Il m’a suggéré de réduire la durée initiale de l’œuvre, soit de 45 minutes à 30 minutes afin de souscrire aux critères du Grand Prix Paul-Gilson de la Communauté des Radios Publiques de Langue Française (CRPLF). Parmi ces critères, il fallait inclure des techniques innovantes à l’époque dans la production radiophonique – transformation de la voix, échantillonnage numérique, nouvelles techniques multipistes, etc. Familier avec ces techniques, j’ai accepté la proposition. Par exemple, j’ai dû travailler avec un chœur de voix échantillonnées plutôt qu’avec de vrais choristes ou solistes. À l’époque, mon collègue (et compositeur) Alain Thibault travaillait à mes côtés pour compléter le travail, vu sa grande expertise en matière de technologies numériques.

PAN M 360 : Vous avez alors collaboré avec Raoul Duguay, que vous fréquentiez bien avant la SMCQ, soit à l’époque de l’Infonie.

WALTER BOUDREAU : Raoul Duguay en a écrit les textes et en a été le récitant – au lieu de Gaston Miron, que le mécène (démissionnaire) avait d’abord suggéré. Je m’entendais très bien avec mon vieux chum Raoul qui m’a fait des heptasyllabes pas piquées des vers, puisqu’il s’agissait de 14 stations du chemin de croix que j’ai divisées en 2. Golgot(h)a comprend donc deux grandes parties de sept sections. Chaque section est précédée d’une « fanfare-promenade » qui agit comme transition entre les sections. Et donc tout tournait autour du chiffre 7, c’est pourquoi Raoul m’a livré 28 poèmes heptasyllabiques. En studio, Raoul avait récité trois versions de ses textes, dont une avec les syllabes bien détachées que j’avais ensuite numérisées pour donner aux phrases des rythmes que Raoul n’aurait pu exécuter. En modifiant sa voix, par ailleurs, j’avais fait du récitant une sorte de Darth Vader pour incarner la « voix du destin ». Cette fois, le comédien Pierre Lebeau sera le récitant.

PAN M 360 : L’œuvre a finalement fait son chemin!

WALTER BOUDREAU : Et j’avais été payé pour la commande et pour la direction d’orchestre. L’œuvre fut enregistrée selon ces normes, présentée à Paris en mai 1991 et obtint le Prix Paul-Gilson – nous sommes 3 Québécois à l’avoir remporté : Otto Joachim, René Lussier et moi-même. Ce fut une belle aventure mais pour moi ça restait une œuvre inachevée.

PAN M 360 : Alors qu’en est-il de Golgot(h)a , trois décennies plus tard ?

WALTER BOUDREAU : J’avais gagné un prix mais je l’avais en travers de la gorge. J’avais construit une terrasse dans ma cour, quelque chose de bien, mais je ne l’avais pas finie. Alors récemment, puisque je suis maintenant retraité de la direction artistique de la SMCQ, je pouvais y travailler de nouveau. Plusieurs de mes œuvres avaient d’ailleurs besoin d’un coup de pinceau, un peu de sablage, quelques clous supplémentaires. Aujourd’hui, j’ai le temps alors qu’à cette époque j’étais occupé à faire tant de choses à la fois, je devais même composer durant mes pauses de direction d’orchestre tellement j’étais surchargé. C’est un miracle pour moi d’avoir été capable de pondre des œuvres à cette époque. Un véritable chemin de croix ! (rires). Et là, je suis bien content, à 75 ans, de mettre la couche finale de vernis. Enfin, je l’espère!

PAN M 360 : Dans votre historique de l’œuvre, vous expliquez que toute la musique a été déduite d’un répons à quatre voix Tradiderunt Me In Manus Impiorum (Ils m’ont livré aux mains des impies) tiré de l’Officium Hebdomadae Sanctae (La Passion) du compositeur espagnol de la Renaissance Tomas Luis De Victoria (1548-1611). Dans Golgot(h)a, ce motet se veut un lien historique avec les techniques contemporaines de la composition à l’époque de sa conception. Cet aspect est-il souligné davantage dans le parachèvement de l’œuvre ?

WALTER BOUDREAU : Cette fois, au lieu des voix échantillonnées, j’ai de vraies voix qui chantent en latin, une soprano, une mezzo, un chœur mixte. J’ai même fait appel à l’ayatollah du chant choral en latin, Yves Saint Thomas, pour me guider, me permettre d’entrer dans le texte et y ajouter quelque chose de neuf.

PAN M 360 : Et qui dirige cette fois, vu que vous ne vous n’apparaissez pas en public depuis un bon moment ?

WALTER BOUDREAU : Ce sera moi ! Je vais me montrer la face! Maintenant, je le fais quand et où ça me tente ! Cela dit, j’ai trouvé formidable la direction d’orchestre, ça m’a permis de constater que je n’étais pas le seul à avoir de bonnes idées. Maintenant que je ne suis plus à la direction artistique de la SMCQ et que je ne me suis pas joué à outrance auparavant, je vais plutôt diriger des concerts de ma musique, bien que je le fasse occasionnellement pour d’autres compositeurs – Steve Reich, par exemple, dont je rêve de faire Tehilim.

PAN M 360 : Son œuvre la plus mystique!

WALTER BOUDREAU : Effectivement. À bien y penser, on aurait pu la jouer à cette édition de Montréal / Nouvelles musiques dont le thème est musique et spiritualité

DANS LE CADRE DU FESTIVAL BIENNAL MONTRÉAL/NOUVELLES MUSIQUES, GOLGOT(H)A EST PRÉSENTÉCE DIMANCHE, 15H, À LA SALLE PIERRE-MERCURE.

POUR BILLETS ET INFOS, C’EST ICI

Participant·es

Programme

PAN M 360 : Alors on se trouve d’abord dans la chapelle du Grand Séminaire, à l’origine de Golgot(h)a. Rappelez-nous le contexte :

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