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George Tsz-Kwan Lam : Départs et destinations

Interview réalisé par Rupert Bottenberg

Tout immigrant est inévitablement un émigrant. Le compositeur et professeur George Tsz-Kwan Lam – il est né à Hong Kong, a grandi au Massachusetts, s’est installé à New York et est maintenant de retour à Hong Kong – en sait quelque chose. Sa récente œuvre The Emigrants, qui vient de paraître en version numérique, combine une musique séduisante, interprétée par le duo de violoncelle et de percussion New Morse Code, et des fragments d’entretiens avec d’autres musiciens délocalisés. L’ensemble constitue une réflexion sur ce que l’on perd et ce que l’on gagne dans le processus de transplantation.

Genres et styles : musique contemporaine

renseignements supplémentaires

Photo : Elizabeth Smith

PAN M 360 : Commençons par le titre, The Emigrants. L’utilisation du mot « émigré » oblige à considérer le déracinement et la relocalisation d’un autre angle, celui de ce que l’on abandonne ou laisse derrière soi, plutôt que sa contrepartie.

George Lam : J’ai choisi le titre The Emigrants précisément parce que je voulais me pencher sur ce que ces personnes ont laissé derrière elles et pourquoi elles ont décidé de rester à New York. Je suis moi-même un immigré/émigré; je suis né à Hong Kong et j’y suis resté jusqu’à l’âge de 12 ans, puis je suis allé faire mes études aux États-Unis et je viens de revenir à Hong Kong pour occuper un poste d’enseignant, quelque 28 ans après mon départ. Je pense que les musiciens, tout particulièrement, ont toujours été ouverts à aux possibilités qui s’offrent dans différents endroits, tant au niveau local que mondial. J’ai beaucoup appris en interrogeant ces sept musiciens extraordinaires sur ce qui a motivé leur départ et ce qu’ils ont laissé derrière eux.

PAN M 360 : La musique que vous avez composée est à mon oreille pleine d’émotions contradictoires. On peut en dire autant des voix des personnes interviewées, même si c’est de façon plus subtile. On sent aussi un sentiment d’urgence. Que cherchez-vous à exprimer au juste ?

GL : En considérant à la fois ce qui est à venir et ce qu’on laisse derrière soi, il y a déjà un drame inhérent, et c’est en grande partie ce que j’ai essayé d’exprimer dans The Emigrants. Je voulais surtout faire ressortir le drame des paroles prononcées au moyen de la répétition et en reliant le rythme des mots à celui du violoncelle et des percussions. Je pense que votre notion d’« urgence » est très appropriée ici, car le déracinement et le réenracinement prennent du temps. Et puis, combien de déménagements de ce genre peut-on faire au cours de sa vie tout en demeurant productif et en continuant de pratiquer son art ?

PAN M 360 : Sur une note plus technique, il est remarquable de voir comment votre musique et les voix enregistrées, les passages d’interview, sont bien agencées, sans s’imposer l’un à l’autre. Faire que tout coule aussi bien a dû être un processus exigeant.

GL : En tant que compositeur d’opéra et de chansons d’art, j’ai une bonne expérience du travail sur les mots. Avec mon ensemble Rhymes With Opera, j’ai pu travailler différentes approches de composition pour notre fantastique groupe de chanteurs, et explorer mon intérêt pour le récitatif. Ce qui m’intéresse particulièrement dans le récitatif, c’est la façon dont les mots et la musique s’inspirent de la parole naturelle. Pour The Emigrants, j’ai également abordé la parole sous l’angle d’un récitatif où les mots peuvent construire leur propre conversation avec le violoncelle et les percussions de New Morse Code.

Ci-dessus : Les voix de The Emigrants – Alvaro Rodas, Duo Yumeno, Rafael Leal, Chris Yip, Harold Gutierrez, Nivedita ShivRaj

PAN M 360 : Toutes les personnes interviewées dont vous utilisez les mots et la voix sont des musiciens qui habitent Queens, que pouvez-vous nous dire à leur sujet et pourquoi vous les avez choisies ou pourquoi elles ont choisi de participer à ce projet ?

GL : Quand j’ai parlé de cette nouvelle pièce avec New Morse Code la première fois, je savais que je voulais faire un travail « documentaire » qui soit aussi une pièce de musique de chambre. Nous avons évoqué différents sujets pour finalement choisir celui des gens qui ont quitté leur pays car c’est un thème qui nous touche de près, moi autant que les interprètes. À l’époque, je vivais et travaillais à Queens, et je voulais à l’origine me pencher plus particulièrement sur les habitants de Queens. Cependant, en réfléchissant à la manière d’aborder le travail, puisque je n’ai jamais composé de pièce portant « sur la musique » auparavant, j’ai décidé de m’intéresser plus précisément aux musiciens immigrés de Queens.

J’ai communiqué avec de nombreux candidats potentiels et j’ai essayé de trouver des gens de différents pays, de différentes cultures et qui travaillent sur différents genres de musique. J’ai eu la chance de pouvoir compter sur Rafael Leal, percussionniste colombien également auteur publié et enseignant; Chris Yip, policier new-yorkais et pianiste engagé dans la sensibilisation de la population; Duo Yumeno, duo violoncelle-shamisen basé à Queens; Alvaro Rodas, percussionniste classique et professeur de musique qui a fondé un programme de cordes inspiré du El Sistema de Corona; Harold Gutierrez, compositeur et professeur vivant à Queens; et Nivedita ShivRaj, musicienne et professeure de musique carnatique vivant également à Queens.

Pour la première mondiale de The Emigrants au Queens Museum en décembre 2018, nous avons également fait appel à Rafael Leal et au Duo Yumeno comme interprètes dans le cadre du concert. Toutes les personnes interrogées sont des musiciens fantastiques, et ce fut une expérience vraiment enrichissante de travailler avec eux.

Ci-dessus : New Morse Code (photo : Tatiana Daubek)

PAN M 360 : The Emigrants est interprété par le duo New Morse Code, pouvez-vous nous en dire un peu plus à son sujet ?

GL : New Morse Code est composé de Hannah Collins, violoncelle, et Michael Compitello, percussion. C’est un duo qui se spécialise en nouvelle musique, mais qui cherche aussi à développer un nouveau répertoire pour violoncelle et percussion par le biais de commandes. Je connais Michael depuis mon passage au conservatoire Peabody, et j’étais très enthousiaste à l’idée de pouvoir travailler avec lui et Hannah sur The Emigrants.

Travailler avec New Morse Code a été l’un des faits saillants de ma carrière de compositeur jusqu’à présent. Travailler avec des interprètes professionnels qui non seulement se produisent à un niveau élevé, mais qui se soucient aussi beaucoup de la manière d’initier leur public à la nouvelle musique, a été particulièrement gratifiant. Par exemple, les supporters de leur projet Kickstarter « New Morse Connections » ont non seulement aidé à la création de The Emigrants, mais aussi le projet d’opéra *dwb* (driving while black), avec la soprano Roberta Gumbel et la compositrice Susna Kander, et Cartharsis de David Crowell, commandé par un consortium.

PAN M 360 : Vous, ainsi que Hannah et Michael de New Morse Code, et plusieurs de vos interlocuteurs, êtes enseignants ou participez à des projets pédagogiques, pensez-vous que cette implication dans l’enseignement a influencé la création de The Emigrants ?

GL : Je pense que notre rôle d’enseignants, plus particulièrement dans l’enseignement supérieur aux États-Unis et à Hong Kong, a eu une influence déterminante sur notre travail dans The Emigrants. Nos expériences trouvent un écho auprès de la plupart des personnes interrogées qui soutiennent leur carrière par l’enseignement. En particulier, le deuxième mouvement de l’œuvre, intitulé Études, présente des extraits d’entretiens relatifs à l’enseignement et à l’apprentissage, et à la manière dont ces deux aspects font partie intégrante de la croissance des musiciens en tant qu’interprètes et enseignants.

PAN M 360 : Quels sont les projets pour The Emigrants, et que pouvez-vous nous dire sur votre projet Haptic, avec Michael de New Morse Code ?

GL : Nous venons de lancer The Emigrants comme EP sur Bandcamp et toutes les plateformes d’écoute en continu et nous continuerons à faire connaître la pièce pour que d’autres artistes soient intéressés à la jouer aussi, dès que nous pourrons reprendre les concerts ! Pour ce qui est de Haptic, il s’agit d’un nouveau duo de percussions que j’ai d’abord développé avec Cisum Percussion en 2019 et pour lequel j’ai ensuite travaillé avec Michael Compitello sur une maquette d’enregistrement. J’essaie quelque chose de nouveau dans l’élaboration de la pièce; j’ai mis la partition et l’enregistrement à disposition sur mon site web et je cherche des « bêta-testeurs » qui pourraient être intéressés à essayer cette nouvelle pièce et me donner leur avis. J’ai lancé l’initiative au début de la semaine dernière, nous verrons ce que ça donnera !

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