Zaho de Sagazan, cette voix qui lance des éclairs

Entrevue réalisée par Alain Brunet
Genres et styles : chanson / krautrock / synthwave

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En juin 2023, PAN M 360 a réalisé une interview avec une artiste française de 24 ans, Zaho de Sagazan, alors parfaite inconnue de ce côté de l’Atlantique et dont les Z du nom et du prénom semblent dominer outrageusement la particule. Cette présence marquée du Z (et même du S qu’on a envie de réécrire) est non sans rappeler ce signe que l’on griffonne pour évoquer l’éclair.

L’écoute de cette Symphonie des éclairs, premier album de haute tenue, était d’ailleurs bien assez éclairante pour faire une place de choix à cette artiste de 23 ans qui ferait aZZurément sa marque dans les ciels (parfois) tempétueux de la chanson franco.

La prédiction s’est avérée: Zaho de Sagazan a remporté ce week-end dernier quatre des cinq Victoires de la musique pour lesquelles elle était nommée: Révélation féminine, Révélation scène, Chanson de l’année (La symphonie des éclairs) , Album de l’année (La symphonie des éclairs). Voilà pourquoi nous remettons à l’ordre du jour cette interview passée aux oubliettes depuis l’été dernier.

PAN M 360 : Vous êtes originaire de Saint-Nazaire. Où êtes-vous maintenant?

ZAHO DE SAGAZAN : Je vis à Nantes, pas très loin de Saint-Nazaire.

PAN M 360 : Nantes est une ville culturelle. Plein de choses se passent là-bas. 

ZAHO DE SAGAZAN :  Plein de choses, c’est vrai. Moi, j’ai plein de copains musiciens qui y sont. Il y a beaucoup de salles de concerts et beaucoup de bars où on peut y trouver des créateurs. 

PAN M 360 :  Vous êtes issue d’une famille d’artistes. Votre père est un artiste multidisciplinaire reconnu, vous avez donc baigné dans un univers de création dès l’enfance, la petite enfance même ? 

ZAHO DE SAGAZAN :  J’ai toujours été avec un papa artiste qui n’était pas discret dans sa vocation, son atelier était tout à côté. Un papa en plus d’être artiste, j’avais des parents qui prenaient pas mal l’expression. C’était une maison bruyante, on avait le droit de s’exprimer, de danser, de crier, mes quatre sœurs et moi – une sœur jumelle et mes trois grandes sœurs.
C’était une maison où tout le monde donnait son avis tout le temps, où tout le monde dansait partout. On m’a toujours permis de m’exprimer, ce qui est quand même une chance énorme car n’était pas le cas dans toutes les maisons.

PAN M 360 : Ça vous a incitée à développer votre imaginaire créatif dès le départ, n’est-ce pas?

ZAHO DE SAGAZAN : Complètement, oui. D’abord, ça a été dans la danse. J’ai beaucoup fait de danse mais au bout d’un moment, j’ai arrêté parce que j’en avais marre – pas trop fan de mes profs, etc. Je ne m’amusais plus beaucoup et donc j’ai arrêté. Je me suis beaucoup ennuyée et c’est là où j’ai découvert le piano. Il y avait un piano dans la maison parce que ma grande sœur en faisait. J’écoutais beaucoup Tom Odell à l’époque, qui était mon idole un Britannique qui est particulièrement amoureux de son piano et ça s’entend dans ses chansons. C’est vraiment un duo homme/ piano et ça m’a beaucoup touchée et j’ai voulu faire pareil. Donc, je me suis mise au piano et ça a été une révélation directe. J’avais rencontré l’homme de ma vie, le piano. J’ai très vite compris que j’y passerai beaucoup de temps, mais n’ai pas tout de suite compris que j’allais en faire mon métier. Dès que je rentrais du lycée, du collège, j’allais au piano. C’était devenu une obsession. 

PAN M 360 : Avez-vous appris le piano par vous même ou avez-vous suivi une formation ? 

ZAHO DE SAGAZAN : Non, j’ai appris toute seule, je ne joue pas extrêmement bie. Je joue de toute façon pour m’accompagner et non pas pour devenir vraiment pianiste. Mais j’aimerais bien m’améliorer quand même parce que je trouve ça formidable comme instrument. C’est vraiment l’instrument que j’aime le plus mais pour l’instant, je suis plus obsédée par le côté chanson que par le côté piano. 

PAN M 360 : De toute façon, ce que vous faites, ce sont des constructions pianistiques pour des chansons, des progressions harmoniques et des mélodies. Ce qui est intéressant dans votre travail, ce n’est pas nécessairement cette dimension pianistique, quoique fort sympathique, c’est plutôt le texte, l’expressivité, le grain de voix, le phrasé. Phrasé très brellien d’ailleurs.

ZAHO DE SAGAZAN : J’aime beaucoup  Brel, en tout cas!

PAN M 360 : On ne s’en étonnera pas. Et que dire de Stromaë, brellien notoire?

ZAHO DE SAGAZAN : Complètement. Stromaë, j’aime énormément. J’ai entendu plusieurs fois qu’il aime énormément Brel et aussi Kraftwerk. Ça me parle aussi!

PAN M 360 : Vos profils biographique indiquent que vous aimez le krautrock et la synthwave. 

ZAHO DE SAGAZAN : J’écoute particulièrement ça. J’aime beaucoup le froid qu’on y retrouve et en même temps, cette chaleur du synthé, il y a plein de choses que j’aime énormément dans la coldwave, dans l’électronique en général, bref dans cet univers-là.

PAN M 360 : On ne s’en étonnera pas car la France nourrit son angle synthwave depuis longtemps, ça remonte aux années 80 avec Indochine et compagnie et ça s’est toujours poursuivi.  Vous travaillez beaucoup avec des synthés analogiques, d’ailleurs.

ZAHO DE SAGAZAN : Oui! On utilise beaucoup de Korg MS-20, des Moog, un Roland Juno-60, beaucoup de synthés modulaires etc. Je fais ça avec mes deux copains, Alexis Delon et Pierre Cheguillaume, deux grands amis à moi et on a fait toute la prod ensemble. Eux, ce sont un peu les mains et moi, je suis le chef d’orchestre parce ce sont eux qui connaissent par cœur toutes ces machines. On s’est rencontrés quand j’avais 20 ans, je ne connaissais rien du tout. Je commençais tout juste à découvrir vraiment la musique électronique et à avoir une bonne culture. Et j’étais très loin de comprendre comment ça marchait. Et donc ils m’ont vraiment fait découvrir comment faire cette musique que j’écoutais tant. Et donc moi, je suis plutôt celle qui dit, je n’aime pas comme ça, changez le son, je ne sais pas exactement comment faire. Moi, je suis plutôt la cheffe d’orchestre.

PAN M 360 : Vous exercez alors une direction artistique instinctive !

ZAHO DE SAGAZAN : Il était évident que je n’allais pas livrer mes chansons et qu’on allait les habiller comme on le voulait. Je devais décider exactement quelle teinture, quelle sorte de grain, etc. Je suis un peu…

PAN M 360 : Control freak?

ZAHO DE SAGAZAN : Un peu beaucoup! (rires) Sur tout ce qui me concerne et donc aussi sur la prod. Mais j’ai la chance de pouvoir compter sur deux personnes extrêmement talentueuses, avec qui j’ai quand même mis trois ans et demi pour faire cet album. Mes amis ont été extrêmement patients et généreux d’amour et de talent. Bref, j’ai eu beaucoup de chance. 

PAN M 360 : Ça ne fait quand même pas très longtemps que vous travaillez là-dessus et ça donne un très bon son!

ZAHO DE SAGAZaN : On a bien bossé. On est partis de loin, il y a beaucoup de merde qui est sortie de chez nous, mais peut être qu’on est doué dans le triage! (rires)

PAN M 360 : Et avez-vous commencé à écrire des textes de chansons très jeune ? 

ZAHO DE SAGAZAN : À 14 ou 15 ans.  

PAN M 360 : Ça fait près d’une dizaine d’années maintenant et on voit que vous avez une vraie pratique d’écriture parce que… c’est très bien écrit. Il n’y a pas énormément de fioritures, c’est direct, très efficace et il y a un réel angle littéraire. C’est d’ailleurs ce à quoi on s’attend d’une chanson: aller droit au but du ressenti.

ZAHO DE SAGAZAN : Je suis d’accord avec vous, j’aime bien comprendre les chansons. Je ne pense pas être idiote mais s’il y a des mots que je ne comprends pas, je décroche… C’est pourquoi  j’aime bien les gens comme Stromaë  qui vont droit au but. Tu le comprends direct, mais c’est hyper bien ficelé, hyper intelligent. Avec une chanson, on est là pour trois petites minutes, alors je suis particulièrement touchée par des gens qui  ne sont pas là à se la péter, mais bien pour raconter une histoire comprise et ressentie. 

PAN M 360 : Vos chansons se positionnent dans l’intimité ressentie intérieurement et exprimée avec force par la suite. Évidemment, ce n’était pas délibéré de fonctionner ainsi.

ZAHO DE SAGAZAN : C’est sorti comme ça. Tu ne décides jamais comment sera une chanson  mais effectivement, je crois avoir plutôt tendance à parler de moi de manière intime. Je crois en fait que c’est dans notre intimité qu’on est le plus universel. C’est quand on parle des choses qu’on cache, qu’on ne dit pas à nos amis, qu’on se rend compte qu’on est un peu tous pareils. En tout cas, on ressent les mêmes émotions, les mêmes doutes, les mêmes peurs. Donc naturellement, je vais aller dans l’intime pour ça. J’ai quand même beaucoup pris la chanson et l’écriture comme moyen de comprendre, de comprendre ce qui m’entoure et de me faire comprendre. Donc naturellement, j’avais besoin plus de comprendre et de me faire comprendre sur mon intimité que sur autre chose. D’ailleurs, je me demande même de quoi je pourrais parler si ce n’était pas de l’intimité. Là, tout de suite, je trouve pas.  

PAN M 360 : Vos histoires parlent beaucoup d’amour, de passion, d’intensité. Ça ne doit pas être reposant d’être Zaho! 

ZAHO DE SAGAZAN : Haha! Mais je ne suis pas exactement ce que racontent mes chansons. 

PAN M 360 : Mais il y a quand même un fond qui vient de la personnalité de l’auteur! En tout cas, ça bouillonne de votre côté!

ZAHO DE SAGAZAN : Ça bouillonne, c’est sûr! C’est d’ailleurs ce que raconte La Symphonie des éclairs.  Je suis plus tempête qu’accalmie. Si j’étais une mer, je serais plutôt agitée, effectivement. Après, je pense que c’est parce que je suis autant agitée dans mes textes que j’arrive à être aussi légère dans la vraie vie. Je réussis à mettre la tempête au bon endroit, je dirais. 

PAN M 360 : C’est comme un genre d’exutoire qui passe par la création et ça vous calme dans la vraie vie ? 

ZAHO DE SAGAZAN : Je pense. En tout cas, j’ai appris à me calmer quand même un petit peu parce que c’était dur de vivre en temps de tempête, qui ressent beaucoup de choses. Ça a été compliqué quand j’étais adolescente, et puis, quand j’ai découvert le piano, j’ai compris l’intérêt de l’être. Et puis, j’ai compris que je pouvais l’être entièrement sur scène. Mais par contre, il fallait que j’apprenne à gérer mes émotions et les mettre au bon endroit. Aujourd’hui, je crois être plutôt facile à vivre. Mais effectivement, je ne me suis toujours pas vue dans la passion amoureuse, parce que je n’ai jamais découvert l’amour encore. Là, je ne sais pas à quel point je vais être sympa. Je ne sais pas. 

PAN M 360 :  Vous pourrez alors vérifier si vos chansons en sont le reflet.

ZAHO DE SAGAZAN : Complètement. Enfin… on verra. 

PAN M 360 : Vous avez une voix grave, une voix de contralto, avec un grain un peu ensablé, ce qui vous donne un timbre assez singulier.  Car des interprètes ayant de très belles voix ressemblent à tant d’autres interprètes, alors que vous avez un grain qui vous est propre. Dès la première mesure, on sait que c’est vous.  

ZAHO DE SAGAZAN : C’est vrai que j’ai de la chance parce que ça, tu ne le décides pas. Tu peux apprendre à bien chanter, mais tu ne décides pas du grand de ta voix. Je ne sais pas d’où ça vient, mais je suis ravie d’avoir cette voix grave que j’aime bien. 

PAN M 360 : Avez-vous des chansons préférées sur votre album? 

ZAHO DE SAGAZAN : Elles sont toutes mes bébés et chacune a des qualités propres, c’est très difficile de déterminer qu’une chanson est meilleure qu’une autre. Je dirais quand même que La Symphonie des éclairs est l’une des plus importantes. C’est une des seules que j’ai au départ écrite sans mon piano, c’est-à-dire dans un avion. Je regardais par le hublot et j’ai fait le constat très simple qu’il faisait toujours beau au-dessus des nuages. Or,  j’aime beaucoup les nuages, et lorsque l’avion s’y est trouvé, je me suis dit que si j’étais un oiseau, j’irais plutôt dans l’orage parce que c’est encore plus beau dans les nuages.


Après quoi je me suis fait chier pendant un an et demi. Je voulais absolument finir cette chanson, mais je ne voulais pas juste parler de la pluie et des nuages. J’avais trouvé la métaphore, mais je ne savais pas ce qu’elle métaphorait vraiment. (rires). Il y avait cette tempête, mais que voulait-elle dire ? Je ne savais pas. Finalement, j’ai trouvé : cette chanson  parle de la chose la plus importante en ce qui me concerne, ce pourquoi je me suis mise au piano et pourquoi le bonheur de la musique est entré dans ma vie. Tout d’un coup, j’ai compris pourquoi j’étais sensible à cette tempête et à quoi ça servait de l’être. J’ai donc bien fait de chercher longtemps, je suis ravie d’avoir trouvé.

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