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Busty & the Bass : Lorsque le groove MTL vise le monde

Interview réalisé par Alain Brunet

Ils sont huit. Quatre Canadiens, quatre Américains. Ils se sont rencontrés à l’Université McGill au début des années 2010, ils ont décidé de rester à Montréal et entrepris d’y rayonner internationalement. En 2017, Busty & the Bass lançait l’opus Uncommon Good chez Indica, voici maintenant Eddie sous étiquette Arts & Crafts, ambitieuse réalisation de Neil Pogue avec pour invités prestigieux George Clinton, Macy Gray les rappers Illa J et Jon Connor. Le bassiste Milo Johnson résume le nouveau chapitre.

Genres et styles : électronique / hip-hop / jazz / pop / R&B / soul

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(Crédit photo : Maya Fuhr)

À l’évidence, l’âge d’or du « Montreal sound » est loin derrière nous. La génération hipster a atteint la quarantaine, Arcade Fire et consorts ont fait le tour de la planète, nous voilà deux décennies plus tard et… voici de nouveaux résidants aux rêves grandioses, plus enclins au R&B qu’à l’indie rock : la formation Busty & the Bass a la ferme intention de conquérir le marché mondial de la soul pop, cette fois mâtinée de hip-hop, d’électro et de jazz. 

« Je viens de Washington. Je suis arrivé à Montréal à 17 ans, soit il y a près de neuf ans, pour étudier la musique à McGill, où j’ai rencontré tous mes amis du groupe, et j’ai décidé de rester. Montréal est un endroit formidable pour tout ce qui m’intéresse », raconte Milo Johnson, bassiste de Busty and the Bass.

Le nouvel album de Busty and the Bass s’est construit autour d’un concept : Eddie. Milo Johnson en dessine le profil :

« Eddie est un personnage fictif. L’album se veut une sorte mixtape conçu comme un message destiné à nous, plus jeunes, sorte de balise qui sert de lumière au bout du tunnel, qui aide à traverser les moments difficiles et l’incertitude qui nous accablent, qui aide à réfléchir à ce que nous avons été et à ce que nous sommes devenus. »

Pour Milo Johnson, Eddie représente une avancée importante voire déterminante dans le parcours de Busty and the Bass :

« C’est assurément un grand pas en avant, au terme d’un voyage long et sinueux. Ce nouvel album constitue l’apogée de notre pop et un rêve pour ce qui est des caractéristiques que nous avons pu obtenir sur ce disque. Lorsque nous sommes entrés en studio, nous avons utilisé celui-ci davantage comme un instrument. Nous y avons mené un processus d’enregistrement d’art vivant, fait par des musiciens en chair et en os. Quand on peut s’exprimer à travers huit musiciens, des choses incroyables se produisent. Une opulence et plus de maturité dans l’écriture, dans l’instrumentation et dans la production. C’est donc un grand pas dans cette direction. De plus, nous avons diversifié encore davantage les genres musicaux. Vous y observerez par exemple plus d’influences jazz et classiques, des sections de musique de chambre se sont transformées en chansons pop. Je pense qu’il s’agit d’une superbe rencontre et le résultat est magnifique. »

Dès le début de leur parcours discographique, les musiciens de Busty and the Bass ont pu travailler avec le réalisateur Neal Pogue, dont la liste des clients impressionne : Outkast, Anderson. Paak, Janelle Monáe, Tyler the Creator, Nicki Minaj, Earth, Wind & Fire, pour ne citer que ceux-là.

« Neal est originaire du New Jersey. Il a travaillé à Atlanta pendant un certain temps à la production et au mixage, puis s’est installé à Los Angeles. Je pense que c’est vraiment cool pour nous de travailler avec quelqu’un de cette stature qui était dans l’industrie de la musique avant même l’ère numérique car les pratiques d’avant se perdent. La nature de la production signifiait autrefois travailler avec un groupe d’instrumentistes alors que de nos jours, la plupart du temps, les gens créent la musique sur laquelle les chanteurs couchent leur voix. Neil a travaillé avec de grands groupes tels qu’Earth, Wind & Fire, voilà avec nous une personne contribuant à créer un son et faciliter notre voyage musical. »

« Je pense que la dimension la plus intéressante a été de créer un second album complet avec le même réalisateur. C’est tout simplement génial de pouvoir travailler avec quelqu’un qui connaît nos personnalités et qui peut tirer le meilleur de nous. Neal Pogue nous a vraiment aidés à grandir en tant qu’individus et en tant que musiciens. Neal dit toujours que travailler avec nous, c’était comme avoir huit enfants. Ç’a été un honneur pour nous que de collaborer avec des artistes formidables et des vétérans de l’industrie de la musique. »

Encore faut-il rappeler que le réseau de Neal Pogue comprend Verdine White. Le légendaire bassiste de Earth, Wind & Fire a participé à la production de cet album :

« Verdine s’est engagé avec nous après avoir assisté à quelques-uns de nos spectacles à Los Angeles. Nick et lui ont tenu des réunions à L.A. au sujet de nos séances d’enregistrement. Il a été un grand supporter, nous a fourni moult commentaires sur nos chansons, il a réfléchi à la sélection des pièces, et Nick et lui ont également composé pour nous. C’est assez incroyable en fait ! Quand j’étais jeune, j’ai voulu offrir un disque comme cadeau d’anniversaire à mon père et je m’étais alors procuré une compilation de EWF, dont j’ai ensuite accompagné les chansons à la basse. »

Hormis les rappers du Michigan Illa J et Jon Connor, Busty and the Bass a pu compter sur un invité de marque : le légendaire George Clinton, l’un des pères fondateurs du funk mâtiné de psychédélisme, s’exprime dans la chanson Baggy Eyed Dope Man.

« George Clinton est l’une de mes idoles, pour sa capacité à créer l’univers de Parliament / Funkadelic, sans compter ses autres projets. Musicalement, visuellement, conceptuellement, c’est un tel visionnaire ! Nous lui sommes redevables de tout ce qu’il a donné à la musique. Alors, oui, nous avons eu l’idée de l’inviter. Nous avons alors conçu une chanson autour de cette invitation, nous y avons intégré une section de doo wop qui rappelle les débuts de sa carrière. Nous avons eu beaucoup de chance qu’il vienne. »

Autre personnalité invitée au programme d’Eddie, la chanteuse Macy Gray qui a connu ses heures de gloire fin 90 début 2000.

« Notre relation avec Macy Gray remonte à un certain temps, car nous avons joué son matériel dès nos débuts. Au moment de la création de la chanson Out of Love, nous avons suggéré de l’inviter… à la blague, pensant que cela ne pourrait jamais se faire. Or, comme Neil avait déjà travaillé avec elle, ç’a été notre chance. J’adore ce qu’elle a fait sur ce titre. Elle a un don et des capacités d’écriture incroyables, ç’a été un vrai plaisir de travailler avec elle sur ce projet. »

Busty and the Bass choisit une approche réconciliant une neo soul / R&B / hip-hop / jazz groove mâtinée d’électro et le legs de combos légendaires tels Earth,Wind & Fire, Parliament / Funkadelic, Tower of Power et autres Average White Band. Les arrangements de cuivres et anches ne sont pas sans rappeler le travail de Roy Hargrove pour D’Angelo… 

Alors ? Rétro-nuovo ? Pas tout à fait, nuance Milo Johnson :

« Nous cherchons constamment à créer de nouvelles combinaisons de sons. Nous avons vraiment de la chance d’être très conscients de notre histoire musicale, nous en avons donc tiré des leçons et poursuivons dans cette voie.  C’est donc un processus sans fin, il y a toujours une nouvelle façon de recontextualiser les choses que nous avons apprises. Nous nous intéressons au large éventail des différentes musiques qui ont été produites, même au cours des cinq dernières années, mais nous avons aussi un lien avec la musique des décennies précédentes.

« Tout le monde écrit dans le groupe, nous essayons de mélanger tant de voix différentes que cela les rend uniques, mais sans les diluer. Nous restons fidèles à l’histoire, mais nous essayons aussi de créer quelque chose de neuf. Ça demeure quelque chose de très stimulant pour nous. »   

Respect du passé, ouverture sur l’avenir… forcément marqué par l’environnement numérique. Pour un octuor constitué d’instrumentistes formés au niveau universitaire, voilà un autre écosystème à maîtriser pour éviter toute redondance et toute nostalgie.

« Nous sommes des instrumentistes mais plusieurs d’entre nous sommes producteurs de nos projets individuels. Beaucoup de ces projets sont très influencés par la musique électronique, de la techno au dubstep en passant par le jazz électronique. Une des choses les plus excitantes dans ce groupe, c’est de pouvoir faire le pont entre ces deux univers. Il n’y a pas une tonne de chevauchements, mais on peut exprimer tant de choses avec si peu. On peut maintenant prendre un piano acoustique et lui donner le son qu’on veut. Il y a tellement de possibilités dans un contexte de production en studio. Et, oui, nous cherchons à avoir un beau mélange entre instruments et approche électronique. »

Quant à la transcription de la matière sur scène, elle doit attendre un peu, pandémie oblige. Il n’en demeure pas moins que… d’autres relectures sont à venir :  

« Lorsqu’on essaie de recréer un disque en spectacle, cela ne rend pas vraiment justice à qui l’on est comme interprète. Le plaisir de la transition du studio à la scène consiste plutôt à trouver ce qui peut surprendre le public. Un spectacle est une expérience en propre, une œuvre d’art distincte. Il y a huit voix dans ce groupe, ce qui représente tellement de possibilités. De nos jours, bien peu de gens ont accès à l’expérience du concert avec autant de musiciens, c’est très rare. Il est important pour nous de bâtir sur ce legs. »

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