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Buffalo Daughter : Signe des temps

Interview réalisé par Patrick Baillargeon

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Paru en version numérique il y a quelques semaines, We Are The Times, le 8e album de Buffalo Daughter, vient tout juste d’atterrir en version vinyle et CD dans les bacs des disquaires. Il faut dire que le trio nippon a pris son temps pour We Are The Times. Depuis la sortie de Konjac-tion en 2014, les Buffalo Daughter s’étaient plutôt fait discrets, privilégiant les concerts et tournées aux sessions de studio.

We Are The Times nous ramène le groupe de Tokyo tel qu’on l’a toujours connu depuis Captain Vapour Athletes, son premier album complet sur le défunt label des Beastie Boys Grand Royal en 1996 : éclectique, aventureux, flirtant avec l’électronique, la new-wave, l’avant-gardisme pop, le hip-hop champ gauche et le post-rock au fort penchant expérimental. Toujours composé de suGar Yoshinaga à la guitare, Yumiko Ohno à la basse et MoOoG Yamamoto aux machines et tables tournantes, Buffalo Daughter dresse en neuf titres un sombre bilan du monde et de l’humanité sur We Are The Times.

Né d’une session d’improvisation avec Masaya Nakahara dans le cadre d’un hommage à Takahiro Muramatsu (Smurf Otokogumi), l’album a été conçu sur plusieurs années, évoluant et changeant au gré des humeurs des membres du groupe. Bien que We Are The Times ait été créé au cours d’une période tumultueuse, alors que le trio se retrouvait comme tout le monde confronté à la pandémie de Covid-19, il laisse entendre qu’il y a encore de l’espoir, que la musique adoucit en effet les mœurs. Avec ce nouvel effort, Buffalo Daughter a cherché à créer un projet énergique, optimiste et anxiolytique pour combattre la tourmente. 

Rejointe chez elle à Tokyo, suGar Yoshinaga nous a parlé dans un anglais approximatif de la genèse de cet album au long cours, de Kid Koala qu’on retrouve sur un des titres de We Are The Times, du mouvement Shibuya-kei et du pouvoir de la musique, entre autres choses; une entrevue ponctuée par le chant et les appels au jeu de son perroquet Popcorn.

PAN M 360 : We Are The Times est le titre de votre nouvel album, que voulez-vous dire par là ?

suGar Yoshinaga : Nous le chantons dans la chanson Times, le deuxième titre de l’album. La chanson parle du monde actuel, dans lequel nous vivons. Il y a tellement d’opinions différentes qui s’affrontent. Il y a les rouges et les bleus. Les bleus ont leurs opinions et les rouges en ont une autre. Ces opinions sont complètement différentes et très souvent ces personnes débattent. Il y a des conflits dans le monde entier. La droite contre la gauche… ils débattent mais il n’y a pas de terrain d’entente. Cette polarisation a empiré, ou est devenue plus évidente pendant la pandémie et peut-être même pendant les années Trump.

PAN M 360 : Est-ce un album Covid ? A-t-il été influencé et créé pendant la pandémie ?

suGar Yoshinaga : Nous avons commencé à travailler sur l’album en 2017. Nous avons réalisé la majeure partie avant la pandémie. Mais nous avons rassemblé tous les morceaux durant la Covid. Donc évidemment, nous avons été grandement influencés par la pandémie mais la plupart des morceaux ont été faits avant. C’est donc un mélange d’avant et de pendant la pandémie.

PAN M 360 : Les paroles ont-elles été écrites avant aussi ?

suGar Yoshinaga : Deux chansons ont été écrites pendant la pandémie, Music et Times. Les deux premières chansons du disque.

PAN M 360 : La chanson Music débute par les mots « music is the vitamin ». La musique vous a-t-elle sauvé ou gardé sain d’esprit pendant ces temps difficiles ?

suGar Yoshinaga : Oh oui, définitivement ! Pendant la Covid, nous avons dû rester cloîtré à la maison pour une éternité, nous ne pouvions plus faire de concerts ni de tournées. Tout a changé en un jour… Comme tout le monde, nous sommes préoccupés par l’avenir et par ce qui se passe en ce moment. C’est la dernière chanson que nous avons écrite pour cet album. Il y a tellement de choses qui nous inquiètent, comme le réchauffement climatique et tout ça. Une fois l’album terminé, nous l’avons trouvé très sombre, comme s’il n’y avait pas d’issue. Puis on s’est dit « est-ce que ce sera un bon album avec autant de chansons sombres ? ». C’est alors nous avons écrit la dernière chanson, Music. En regardant notre style de vie, le style de vie des Buffalo Daughter je veux dire, la musique est notre façon de communiquer avec le monde et entre nous dans le groupe. La musique est notre plus grand soulagement et notre plus grande passion. C’est pourquoi nous disons que la musique est une vitamine. Elle m’a sauvé pendant la pandémie.

PAN M 360 : Tu as mentionné le réchauffement climatique un peu plus tôt. Vous avez une chanson sur l’album, Global Warming Kills Us All, que vous avez écrite il y a quatre ans pendant un été extrêmement chaud. Kid Koala est présent sur cette chanson. Comment l’avez-vous rencontré ?

suGar Yoshinaga : Nous connaissons Kid Koala depuis la fin des années 90, lorsque nous tournions ensemble avec le groupe de Money Mark à travers l’Europe et les États-Unis. Je crois que nous sommes aussi allés à Montréal. D’ailleurs, j’aime vraiment Montréal, c’est une de mes villes préférées dans le monde… Donc Kid Koala est venu au Japon juste avant la pandémie pour son spectacle Nufonia Must Fall. Nous y avons assisté et nous avons été tellement émues et impressionnées par ce qu’il a fait avec sa musique et ses personnages, tout ce muppet show en direct avec la musique… Alors quand nous avons commencé à penser à une vidéo pour Global Warming Kills Us All, nous avons instantanément pensé à lui. Parce que le réchauffement climatique nous tue tous. C’est une déclaration forte et c’est un sujet très très sérieux. Mais nous ne voulions pas que la vidéo soit sombre et déprimante, car nous ne voulons pas perdre espoir. Nous voulions exprimer le sentiment que nous sommes vraiment en danger, que ce réchauffement climatique pourrait tous nous tuer, les humains et les animaux, dans un avenir proche. Alors nous avons pensé que sa personnalité, tout comme ses personnages qu’il dessine ou ses muppets qui sont si mignons, pourraient inciter les gens à prendre tout ça plus au sérieux, qu’ils réagiraient davantage en voyant ces innocents et mignons petits personnages qu’en voyant des images sinistres.

PAN M 360 : Quel a été son apport à la chanson ?

suGar Yoshinaga : On a cherché à montrer à quel point la situation est critique et qu’il faut agir, même si il s’agit de petits gestes comme éviter le plastique et des trucs du genre. Donc on a choisi de chanter en utilisant un vocodeur pour nous donner une sorte de voix de robot. Car ça donne une impression qu’on est plus en « danger » (imite une voix de robot), et même que les robots sont en danger !

PAN M 360 : Le titre Don’t Punk Out est intrigant. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

suGar Yoshinaga : C’est une chanson par rapport à une personne comme moi, ou les autres membres du groupe, qui se démène dans ce monde, dans cette époque. Nous vieillissons tous. Quand nous avons démarré le groupe, nous étions tellement jeunes, mais après 25 ans, nous ne sommes plus tout aussi jeunes ! En fait nous allons devenir vieux et amers ! (rires) Donc le sentiment que nous avons aujourd’hui est totalement différent de celui de notre jeune vingtaine. Nous avions nos soucis, nos combats à 20 ans, à 40 ans et à l’âge que nous avons aujourd’hui. La vie peut sembler longue, mais elle peut sembler aussi très courte. Mais malgré le temps qui passe, on aura toujours des combats à mener. Reste que nous devons passer par-dessus tout ça. Donc don’t punk out ! Fait ce que tu dois ou ce que tu veux. C’est un peu ce que nous essayons de dire dans cette chanson.

PAN M 360 : Quels sont les autres sujets auxquels vous touchez sur l’album ?

suGar Yoshinaga : Je pense que tout l’album parle de la lutte. Lutter dans la vie, contre le réchauffement climatique et toutes les choses auxquelles nous sommes confrontés. Nous avons tous aussi des luttes personnelles. Et particulièrement durant cette période de pandémie. Nous voulions exprimer ces luttes et ce que nous pouvons faire pour y remédier ou s’en sortir. Et pour nous, la meilleure façon de passer au travers est par la musique. La musique est notre vitamine, nous en prenons à tous les jours, ça nous excite et nous fait du bien.

PAN M 360 : Outre Kid Koala, il y a aussi d’autres invités sur l’album…

suGar Yoshinaga : Oui, il y en a quelques-uns dont Atsushi Matsushita, le batteur qui joue sur Don’t Punk Out. Il a joué avec John Zorn et plusieurs autres, c’est probablement le meilleur batteur au Japon. Il y a aussi Ricardo Dias Gomes, qui chante et parle sur la chanson Jazz, il est brésilien et vit au Portugal. Il est venu à Tokyo il y a deux ans pour des sessions avec un chanteur américain connu dont j’oublie le nom, il a joué au club de jazz Blue Note de Tokyo et Yumiko connaissait le batteur du groupe de ce chanteur américain alors on y est allées. Ricardo, lui, était bassiste ce soir là. Donc comme on aimait beaucoup les albums de Ricardo Gomes, on lui a demandé si il voulait chanter sur une de nos chansons. Il se trouve qu’il aimait bien ce que nous avons fait avec Takako Minekawa (l’album Roomic Cube) dans les années 90.

PAN M 360 : Votre précédant album est paru en 2014, que s’est-il passé durant les sept dernières années ?

suGar Yoshinaga : (rigole) Oui, ça semble long sept ans… Nous n’avons pas vraiment chômé, nous avons fait de nombreuses tournées à travers l’Europe et les États-Unis durant trois ans et ensuite, en 2017, nous nous sommes dit qu’il serait peut-être temps qu’on fasse un nouvel album donc nous avons commencé à travailler là-dessus. Mais nous avions aussi d’autres occupations, par exemple Yumiko tournait avec Cornelius donc ce n’était pas évident de se retrouver en studio tous ensemble. Alors nous avons convenu de nous retrouver au moins une fois par mois tous les trois au studio, c’était une promesse qu’on s’était fait. On a fait des sessions avec différents musiciens tel Masaya Nakahara, qui joue du synthé modulaire, il est crédité sur l’album aussi. Bref, ce fut un très long processus; un jour par mois, ce n’est pas beaucoup. Ceci dit, nous avons toujours fait le plus qu’on pouvait lors de ces sessions. Nous avons documenté ces premières sessions avec quelques vidéos sur Youtube et quelques morceaux sur Soundcloud.

PAN M 360 : Donc après un long silence de sept années, vous avez refait surface en 2021 avec deux sorties, le EP numérique Continuous Stories of Miss Cro​-​magnon (20 Years Later),disponible sur Bandcamp, et ce nouvel album. Vous courriez après le temps perdu ?

suGar Yoshinaga : (rigole) On pourrait dire ça. En ce qui concerne le EP sur Bandcamp, nous avons donné un concert en juillet dernier à Tokyo et nous voulions souligner l’événement avec quelque chose de spécial. On n’avait pas joué depuis longtemps et on ne pouvait faire qu’un seul concert. On s’est dit qu’un t-shirt serait banal donc on a pensé à un EP dans lequel on retrouverait trois chansons. On l’a fait paraître le 8 juillet. Je ne sais pas si tu es au courant mais le 7 juillet, c’est la Fête des Étoiles au Japon, la Tanabata. Donc en cette date, le 7e jour du 7e mois, le mythe veut qu’un homme et une déesse se rencontrent sur la Voie lactée (https://fr.wikipedia.org/wiki/Tanabata). C’est très romantique et nous pensons aux étoiles, à l’espace, à l’univers durant cette journée. Donc on a voulu faire un EP qui toucherait à cette thématique. On a fait les trois chansons et mixé l’album en deux semaines.

PAN M 360 : Une des chansons, Son of Altair, était déjà parue auparavant, non ?

suGar Yoshinaga : Oui, nous l’avons réenregistrée. Les autres (Cosmic Dance, Interstellar Journey) sont de nouvelles compositions par contre. En fait, la troisième chanson du EP, Interstellar Journey, partage la même source que Serendipity (Tsubu) sur notre nouvel album. Serendipity est une version alternative disons.

PAN M 360 : On a souvent associé Buffalo Daughter au mouvement Shibuya-kei,mais j’ai lu ici et là que vous ne vous sentiez pas si proches des autres artistes faisant partie de ce mouvement.

suGar Yoshinaga : On pense que musicalement nous sommes assez différents des autres artistes de ce mouvement tels que Pizzicato 5, Cornelius, Flipper’s Guitar et tous les autres. Notre musique ne ressemble pas à la leur, par contre ce sont tous de très bons amis ! Il y a quelque chose de tendance avec ce mouvement, un truc un peu chic alors que nous sommes plus ce groupe indie qui tourne dans une van, tu vois ? Nous nous sentons différents. Et ce truc est un peu passé de mode, c’était populaire il y a plusieurs années. Mais il y a pas mal de groupes qui s’inspirent du son Shibuya-kei et qui commencent à être connus au Japon.

PAN M 360 : Tu joues aussi avec un autre groupe, Metalchicks. Tu peux nous parler un peu de ce projet ?

suGar Yoshinaga : Metalchicks c’est moi à la guitare ou à la basse et Yuka (Yoshimura) à la batterie. L’idée était de faire quelque chose de vraiment hard, comme le métal. C’est quelque chose que je ne peux pas faire avec Buffalo Daughter et c’est pourquoi j’ai démarré ce groupe.

PAN M 360 : C’est votre réponse à Babymetal ?

suGar Yoshinaga : (rigole) En fait, elles sont arrivées bien après Metalchicks! Mais j’aime bien Babymetal, je les trouve assez originales.

PAN M 360 : J’entends un oiseau piailler depuis le début de l’entrevue. Tu as un perroquet chez toi ?

suGar Yoshinaga : Oui! Elle m’appelle pour que j’aille jouer avec elle. Elle s’appelle Popcorn, tu veux la voir ?

PAN M 360 : Heu… oui, pourquoi pas, j’ai déjà eu plusieurs oiseaux.

La suite est une discussion animée sur les perroquets et autres petites bêtes ailées parlantes. Mais comme PAN M 360 n’est pas un site d’ornithologie, on va s’arrêter là…

(photo : Enno Kapitz / modifiée numériquement par Kosuke Kawamura)

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