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Anika : Ch… ch… ch… ch… change

Interview réalisé par Patrick Baillargeon
Genres et styles : art-pop / avant-pop / expérimental / post-rock

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Anika s’est fait connaître en 2010 avec un premier album éponyme réalisé en compagnie de Geoff Barrows (Portishead) et des autres membres de Beak, alors qu’elle demeurait à Bristol. Avec ses airs de Nico, sa beauté froide, son accent allemand et ses chansons art-pop mécaniques, Annika Henderson n’a eu aucun mal à séduire un public aux goûts plus avant-gardistes. En 2013, après le Anika EP,  la chanteuse germano-britannique désormais exilée à Berlin s’est fait plus discrète, collaborant ici et là avec divers artistes tels que Tricky, T.Raumschmiere, Dave Clarke et Shackleton. En 2016, elle s’est jointe à la formation Mexicaine Exploded View, avec qui elle a enregistré deux albums et un EP. Hormis le single No More Parties in the Attic, paru lui aussi en 2016, Anika n’a rien sorti sous son propre nom depuis 2013, jusqu’à ce tout récent Change, endossé par le réputé label Sacred Bones et co-réalisé par la principale intéressée et Martin Thulin d’Exploded View. 

Jointe chez elle dans la campagne berlinoise, l’ex journaliste politique nous a révélé les dessous de la création de ce deuxième album, les raisons de son semi silence, les changements dans sa vie et sa musique, tout en nous avouant au passage son grand respect pour Nico.

PAN M 360 : Change est le titre de votre nouvel album. C’est un mot très significatif et lourd de sens; qu’est-ce qu’il signifie pour vous ?

Anika : Ce titre veut tellement, mais tellement de choses différentes. Il signifie d’une part qu’il y a énormément de changements dans le monde en ce moment. Je ne sais pas par où commencer tellement il y a eu de changements au cours de la dernière année : Le virus du Corona, la montée de l’extrême droite, les différents bouleversements sociaux… Mais ce titre implique aussi des changements personnels, car beaucoup de choses se sont passées au cours des dix dernières années. Donc oui, il y a eu bien du changement et c’est en effet le thème principal de mon album. 

PAN M 360 : Il y a aussi un peu de changements dans la musique. Qu’est-ce qu’il y a de changé par rapport à votre dernier album ?

Anika : Le premier album a été fait avec Beak, assez simplement, sans but précis, on ne pensait même pas faire un album avec ces chansons. On ne faisait que se défouler sur des trucs. Pour ce deuxième album, ils n’étaient même pas de la partie. Mon plan était de retourner à Bristol et d’enregistrer là-bas, mais avec la pandémie ce n’était tout simplement pas possible. Donc j’ai dû faire les choses différemment. J’ai enregistré toute seule à Berlin et heureusement un des membres d’Exploded View est venu me rejoindre. Donc oui, c’est différent ; je ne voulais pas faire semblant d’être dans un studio à Bristol alors que j’étais bloquée dans un studio à Berlin, je ne voulais pas faire semblant que les dix dernières années ne s’étaient pas passées, ce serait un peu triste… 

PAN M 360 : Alors, qu’est-ce qui est différent selon vous ? Est-ce que c’est moins dubby ? 

Anika : C’est différent parce que Beak ne joue pas la musique ! Toute l’affaire a changé. Je joue la plupart des instruments, tandis que la batterie est jouée par Martin Thulin d’Exploded View. Il a des goûts excentriques, mais je voulais vraiment travailler avec lui pour sa compréhension du post-rock. Je voulais que ce soit un peu différent, c’était une décision réfléchie. Je ne voulais pas forcer ce côté dub. J’adore le dub, mais en même temps, je ne vais pas faire un disque de dub… Je veux dire, je ne veux pas l’imposer si je travaille avec des gens qui ne sont pas autant dans cette musique que moi. C’est une chose que j’ai vraiment remarqué en vivant en Allemagne, il y a une relation très différente avec la musique, surtout avec le dub. En Angleterre, il est beaucoup plus facile de rencontrer des gens qui ont une bonne compréhension des différents types de musique, alors qu’ici il n’y en a pas. Ici, c’est du rock et c’est tout. Bien sûr, Berlin est évidemment très diversifiée, mais le dub n’y est pas très populaire. 

PAN M 360 : Peut-on dire qu’il y a peut-être plus d’éléments de krautrock dans ce nouvel album ?

Anika : Hum… peut-être. Là encore, je ne me suis pas dit « je vais faire un album de krautrock ou un album de dub ». Il y a évidemment de légers éléments de dub dedans, mais c’est juste venu comme ça. J’ai enregistré une grande partie des chansons dans mon studio, toute seule. La chose qui a été un peu perdue dans tout ça, je pense, c’est la batterie, parce que j’ai programmé la batterie sur une boîte à rythmes électronique et quand Martin est arrivé, il l’a adaptée pour le live, donc le son de la batterie est devenu autre chose. Il n’y a pas de batterie dubby comme quand je travaillais avec Geoff, c’est quelque chose de très différent. Alors oui, il y a beaucoup plus de kraut aussi. La façon dont j’écris est comme un voyage. Certaines chansons sont plus structurées, plus proches des chansons pop, mais la plupart du temps ma façon d’écrire est comme un étrange voyage, du début à la fin. Freedom et Finger Pies… ces chansons sont le résultat d’une nuit où j’ai jammé seule dans mon studio avec des synthés bizarres. En fait, nous avons dû apprivoiser ces idées pour les mettre sur le disque. Alors oui, il y a définitivement un côté kraut, mais c’est juste la vie qui a voulu ça, c’est comme ça. Et pour être honnête, c’est à ça que ressemblait le confinement; comme le krautrock, c’est un truc sans fin, où tu te demandes toujours « mais quand est-ce que ça va finir ? » (rires). 

PAN M 360 : Parlez-moi de la chanson de clôture de l’album, Wait For Someting, qui est un peu différente de ce que vous avez fait auparavant.

Anika : Oui, absolument ! Avant le confinement, j’ai écrit un tas de démos et beaucoup des chansons étaient à la guitare parce que c’est souvent comme ça que je commence, juste avec la guitare. Et aussi parce que je n’avais rien d’autre que cette guitare classique. Donc Wait For Something est la seule rescapée de ces démos. J’avais l’impression qu’elle pouvait aller quelque part, mais je n’avais qu’un début. Quand je l’ai jouée à Martin et qu’on a essayé de la travailler, on l’a prolongée et elle est devenue tellement ringarde ! Puis Martin a ajouté des cordes, c’est un des morceaux où je l’ai laissé se déchaîner, donc c’est devenu un peu ringard, mais je pense que c’est bien d’avoir un mélange de choses, ça va dans plusieurs directions différentes et je pense que c’est honnête de cette façon. 

PAN M 360 : Puisque que vous avez travaillé avec Martin Thulin, diriez-vous qu’il y a des similitudes avec Exploded View ?

Anika : Oui, à certains égards. C’est pour cela que j’ai voulu travailler avec lui, car nous nous connaissons depuis longtemps et nous avons travaillé ensemble sur plusieurs albums. Nous avons traversé tellement de tournées où tout allait de travers, nous avons eu des confrontations face à face… Pour moi c’est le genre de personne avec qui il est idéal de travailler, parce qu’aucun de nous n’a peur de dire « non » ou « ça ne sonne pas très bien », et nous n’allons pas le prendre mal. Je sais aussi que Martin n’a rien à prouver, il était là pour m’aider. Très souvent, lorsque vous collaborez avec quelqu’un qui joue un rôle plus important dans la réalisation, il commence à modeler l’album selon sa vision et je ne voulais pas que cela se produise ! Geoff (Barrows) n’est pas comme ça non plus, il est plutôt décontracté. Mais beaucoup de réalisateurs pensent « oh, ça peut devenir post-punk » ou un autre truc et ils commencent à changer les choses. Je voulais juste que cet album soit bizarre et je n’ai aucune idée de ce qu’il est vraiment. Je veux dire qu’il y a beaucoup de genres différents mais je ne voulais pas que l’enregistrement soit… ordonné. C’était donc agréable de travailler avec Martin. De plus, il peut m’apprendre beaucoup de choses car je voulais vraiment le co-réaliser parce que je savais ce que je voulais en faire. C’était un travail vraiment intense, du plus profond de mon âme.  

PAN M 360 : Votre premier album est sorti en 2010, puis vous avez fait un EP en 2013. À part votre travail avec Exploded View et quelques collaborations, comment se fait-il que vous ayez mis si longtemps à sortir un autre album sous votre nom ? 

Anika : Ça n’a jamais semblé être le bon moment. Je faisais beaucoup de démos à cette époque, mais ça semblait trop forcé et je n’avais pas les outils dont j’avais besoin pour exprimer tout ce que je voulais. Et Geoff n’arrêtait pas de me dire « on va t’aider à faire le prochain album, vas-y, écris-le et apporte-le nous », mais je ne savais pas comment écrire un album ! Je me suis donc lancée dans un long apprentissage d’écriture d’album, car je n’ai jamais été dans une école de musique ou autre chose de similaire. Ceci dit, j’ai fait beaucoup de collaborations où je pouvais apprendre quelque chose. Et puis j’ai commencé Exploded View. Nous avons pensé nommer le projet Anika, mais ça n’allait pas. Cela ne donnait pas de crédit aux musiciens. Je pense que cela aurait vraiment tué le projet si nous étions sortis avec quelque chose qui sonnait comme mon premier album. 

PAN M 360 : Vous avez été journaliste politique pendant un certain temps. La politique affecte-t-elle votre musique ? 

Anika : Oui, sans aucun doute. Le monde est politique, tout est politique. Tout ce que nous faisons est basé sur la politique. Tout ce que j’ai écrit, c’est sur la vie, sur les expériences, donc c’est définitivement politique.

PAN M 360 : Il y a trois vidéos tirées du nouvel album : Rights, Change et Finger Pies. On remarque un peu le même genre d’esthétisme d’une vidéo à l’autre et aussi une certaine emphase sur les vêtements, tous très chics et originaux. 

Anika : C’est bizarre car il y avait des personnes très différentes impliquées. Je choisis de travailler avec des personnes très spécifiques pour des raisons très spécifiques. Nous avons filmé ces clips à Berlin, où j’ai vécu pendant 10 ans et que j’ai quitté récemment. Les vidéos sont donc assez berlinoises d’une certaine manière, mais ce n’est pas parce qu’on voulait qu’elles soient berlinoises, c’est simplement que cet endroit a été ma vie pendant des années. Je pense que c’est bien de faire passer cet esthétisme dans une vidéo et de travailler avec des gens qui me sont chers. Ils font partie de ma vie depuis 10 ans et ils m’ont tous dit « génial, tu sors enfin quelque chose ! ». Je devais les faire participer à l’aventure. Le stylisme a été réalisé par une de mes amies, sauf pour la vidéo de Change. C’est une bonne amie depuis des années et j’ai vécu dans l’arrière-boutique de son magasin de vêtements à un moment donné, entourée de mannequins et de ces vêtements dingues qu’elle fabriquait, donc tout cela symbolise tout ce voyage ou du moins une partie de celui-ci. Donc oui, elle fait de beaux vêtements. C’est ce qui est amusant dans tout ça. Vous testez vos propres frontières ou limites, surtout avec Finger Pies. Les gens essaient souvent de vous dire qui vous êtes, ce que vous devez faire ou comment vous devez vous habiller… C’est pourquoi je change constamment de peau, tu vois ? Je ne veux pas être mise dans un coin, c’est étouffant. Ce n’est pas naturel pour un artiste de demeurer toujours pareil. Encore une fois, c’est l’une des raisons pour lesquelles l’album s’appelle Change. Certains artistes restent les mêmes, mais si tu regardes ceux qui ont vraiment duré, ils étaient d’accord pour changer, ils ont évolué avec leur époque. Imaginez que les Beatles aient porté leurs costumes tout le temps ! Ils seraient restés coincés avec leur stupide petite coupe de cheveux pendant des années et auraient essayé de se glisser dans des petits costumes étroits. 

PAN M 360 : Eh bien les Ramones ont fait exactement ça…

Anika : (rires) C’est vrai, mais je suppose que c’est parce qu’ils étaient perturbés depuis le début. Pour eux c’était plus une question d’attitude. Pour eux c’est une condamnation à vie (rires). C’est comme Lydia Lunch… J’adore Lydia Lunch. Elle a été beaucoup critiquée, l’année dernière je crois, parce qu’elle est devenue professeur de yoga… « comment Lydia Lunch peut-elle devenir professeur de yoga ? ». Et alors ? Je n’ai pas de problème avec ça, elle peut faire ce qu’elle veut ! 

PAN M 360 : Vous avez souvent été comparée à Nico. Chaque fois qu’on lit quelque chose sur vous, il y a une comparaison avec Nico, même dans le communiqué de presse qu’on m’a envoyé. Vous ne trouvez pas ça fatiguant ?

Anika : C’était ok au début parce que les gens essayent de te caser quelque part, mais maintenant… Je ne sais pas… J’aime Nico, j’ai beaucoup de respect pour elle, c’est un personnage très sombre. Mais l’année dernière, j’ai accepté cette comparaison car j’ai choisi de participer à ce projet avec un orchestre à cordes de Berlin, le Solistenensemble Kaleidoskop. Ils sont un peu les rebelles de la scène à cordes et nous avons joué l’album Desertshore de Nico. On ne l’a fait que deux fois à cause de la pandémie et on a travaillé très longtemps dessus. On travaillait via internet, puis on avait des répétitions masquées… Mais c’était un projet tellement intéressant. Avant cela j’évitais Nico, à cause de cette comparaison en quelque sorte. Mais c’est comme ça. Elle est quand même arrivée la première !

Crédit photo: Sven Gutjahr

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