jazz moderne / jazz vocal

FIJM | Samara Joy : repousser les limites du répertoire classique du jazz vocal

par Harry Skinner

Lorsque Samara Joy est montée sur la scène de la Maison Symphonique au milieu des sons théâtraux de sa section de cuivres, le moment était un peu pompeux. C’est le genre d’introduction qui peut facilement donner l’impression d’être complaisante si la personne qui fait l’entrée ne l’étaye pas par sa performance. Heureusement, il s’est avéré très rapidement que ce n’était pas le cas – les styles vocaux de Joy sont immédiatement captivants et reflètent un niveau de maturité que l’on entend rarement chez une artiste aussi jeune.

Le concert a débuté par une interprétation du standard Round Midnight de Thelonious Monk, Joy chantant les mêmes paroles que la grande Ella Fitzgerald, contrairement à celles qu’elle avait chantées sur le même morceau dans son album Linger Awhile (2022). L’arrangement, réalisé par le saxophoniste ténor Kendric McCallister, a fait passer le morceau par plusieurs grooves différents, en passant par des temps doubles, triples et quadruples pendant la section solo. Le style maximaliste de l’arrangement est presque ironique, sans jamais perdre le sens de la révérence à l’égard du morceau ou de ses innombrables versions classiques.

Les arrangements ont continué à convenir à l’ensemble et aux performances de Joy tout au long de la soirée, tandis que le groupe rendait hommage à d’autres grandes chanteuses du passé, à savoir Betty Carter et Billie Holiday. Il convient de noter les façons intéressantes dont la voix de Joy a été utilisée au sein de l’ensemble – dans plusieurs morceaux, elle a rejoint la section des cuivres pendant un shout chorus ou a pris un solo sans utiliser de syllabes scat, une façon rafraîchissante de faire ressortir la qualité lyrique de ses mélodies.

Ce qui impressionne le plus dans le chant de Samara Joy, c’est sa polyvalence ; elle possède une riche tessiture d’alto, mais ne craint ni ne faiblit dans le registre plus aigu de son instrument. De même, elle passe sans problème de passages rapides et rythmés à des passages lents et lyriques. Elle peut remplir une salle de concert d’une voix de tête ou baisser sa voix jusqu’au murmure sans rien perdre de son autorité mélodique ou rythmique. En fait, son phrasé léger et aérien rappelle celui de sa contemporaine Cécile McLorin Salvant (un talent générationnel à part entière). Un tel niveau de compétence technique et de musicalité chez une personne âgée de vingt-cinq ans est vraiment exceptionnel.

On ne tarit pas d’éloges sur Samara Joy et sa voix d’une maturité saisissante, mais c’est la cohésion parfaite de son groupe (composé du trompettiste Jason Charos, du tromboniste Donavan Austin, du saxophoniste David Mason, du saxophoniste ténor Kendric McCallister, du pianiste Connor Rohrer, du bassiste Paul Sikivie et du batteur Evan Sherman) qui a brillé lors de cette prestation. Tout au long du concert, les arrangements ont débordé d’idées sans pour autant submerger l’auditeur. Il est clair que quel que soit le membre qui arrange un morceau particulier, il y a une compréhension collective de la façon dont le groupe sonne. Il semble y avoir un désir de voir jusqu’où chaque chanson peut se plier, et la joie que le groupe prend à pousser chaque sélection à sa limite est palpable. Cette performance est à la fois une déclaration complète et un aperçu passionnant de ce qui attend la jeune génération du jazz.

jazz contemporain

FIJM | Vijay et Wadada, un échange de très fortes personnalités

par Michel Labrecque

Deux très fortes personnalités du jazz américain actuel nous ont donné rendez-vous au Gésu pour un dialogue passionnant entre pianos et trompette. 

Le vénérable Wadada Leo Smith, 83 ans, énorme improvisateur et compositeur de Chicago et Vijay Iver, 53 ans, pianiste, américain, fils d’immigrants indiens, devenu un prodige du jazz. 

Ce concert a lieu dans la foulée de Defiant Life, un album paru en mars chez ECM, l’étiquette par excellence du jazz à l’européenne. Les deux musiciens de générations différentes collaborent ensemble depuis vingt ans. De toute évidence, ils éprouvent un plaisir énorme à dialoguer. 

Tout a commencé par des notes de piano cristallin, suivi de cette espèce de trompette un peu enrhumée, rauque, ronflante et nous sommes partis en voyage. 

Tantôt on sentait dans un temple indien ou bouddhiste, tantôt dans une tempête de sable, tantôt dans un film noir, tantôt dans un chaos urbain. Un voyage largement méditatif, parfois ponctué de dissonances, mais jamais dans le chaos du free-jazz. 

Vijay Iver n’est pas venu sur scène uniquement avec un piano. Il jouait aussi du piano électrique avec beaucoup de réverbération et une multitude de mini-claviers et séquenceurs, qui nous amenaient dans d’autres dimensions. Iver est un pianiste plutôt cérébral, mais il sait aussi tirer des émotions de ses notes. Avec quelques solos très originaux et une pièce ou j’avais l’impression d’écouter du Stockhausen. 

Quant à Wadada Leo Smith, il arrive toujours à tisser une toile bien personnelle, malgré son âge avancé. Sa trompette peut nous plonger dans un brouillard pour ensuite en faire sortir des notes claires et ensoleillées. Certes, il n’est plus au sommet de sa forme, mais sa grande connaissance des musiques en tous genres compense largement. Il est un monument de liberté musicale. Et la juxtaposition de son intelligence à celle, totalement différente, de Vijay Iver, fonctionne à merveille. 

Les deux complices sont restés totalement silencieux pendant près de quatre-vingt-dix minutes. Par la suite, il se sont levés et nous ont parlé pendant plusieurs minutes. 

« La connaissance est une chose, l’émotion (feeling) en est une autre. Sans la seconde, la première est inutile », nous a confié le trompettiste. De son côté, Vijay Iver s’est aventuré, très timidement, sur le terrain politique, en liant le titre du dernier album Defiant Life, à la situation politique aux États-Unis. Mais c’était elliptique : « vivre, c’est défier ». 

Il était assez clair pour les spectateurs du Gésu, très largement rempli, que la musique parlait pour les mots. 

C’était un concert exigeant, mais satisfaisant au cube pour les amateurs.

hip-hop / hip-hop instrumental / pop orchestrale

FIJM | Nas symphonique et Nas pas symphonique

par Alain Brunet

Le rap symphonique poursuit sur sa lancée auprès des férus de la forme, au tour de Nas de faire le trip et de faire tripper son auditoire. Tenue de gala, nœud papillon, costard rutilant de noir, verres fumés. Derrière lui, un band de jazz-groove-hip-hop, batterie, contrebasse, claviers, DJ. Derrière le band, carrément un orchestre symphonique sous la direction de Jean-Michel Malouf, directeur artistique et chef de l’Orchestre symphonique du Saguenay–Lac-Saint-Jean et de l’Orchestre symphonique de Sherbrooke. La grosse affaire!

Nas sortit du lot en 1994.  Le premier de ses 15 albums, Illmatic, fut acclamé. On le considère aujourd’hui comme un classique du hip-hop de la Côte Est, à tel point qu’une version symphonique est présentée sur l’entière planète rap pour le 30e anniversaire de sa sortie. Et Montréal n’y fait pas exception, son autorité ne fait nul doute, 31 ans plus tard : deux salles Wilfrid-Pelletier remplies à capacité en autant de soirs.

La dégaine de Nas, 51 ans, est formidable. Cet authentique showman sait comment chauffer une salle de cette taille, sa parole est d’or aux oreilles de ses fans qui connaissent tout de cet album emblématique, typique du New York des années 90 avec des beatmakers   et invités très importants à cette époque : Large Professor (pote d’adolescence de Nas et principal collaborateur de cet opus) mais aussi Marley Marl, Rockwilde, MC Serch, Nick Fury, Pete Rock, Faith N et même les archevêques du son boom-bap que furent Q-Tip et DJ Premier.

Au programme, donc, tous ces classiques d’Illmatic : The Genesis , NY State of Mind, Life’s a Bitch, The World Is Yours, Halftime, Memory Lane (Sittin’ in da Park), One Love, One Time 4 Your Mind, Represent, It Ain’t Hard to Tell.

Galvanisé par cette rencontre, le public connaissait toutes les répliques, applaudissait à tout rompre chaque étape de ce programme. Malheureusement, la sonorisation d’un tel mariage entre rap, band et symphonie n’était pas à la hauteur, les cordes étaient généralement enterrées par le groupe électrique, excellent au demeurant, et son MC. Les cuivres et les anches auront connu un meilleur sort dans le contexte mais on ne pourra conclure à une symbiose orchestrale réussie entre symphonie, groove et hip-hop. Impossible alors de se faire une tête sur les arrangements… En tout cas, tout porte à croire que l’ingénieur du son et l’acoustique de la salle n’ont vraiment pas aidé la cause de l’intelligibilité.

Ce qui, d’ailleurs, n’a pas eu l’air de déranger les fans, plus qu’heureux d’être là devant un showman à la hauteur de la situation. Ajoutons néanmoins que la partie du concert sans orchestre symphonique, mitraillée durant la dernière demi-heure, a été la plus percutante: The Message (Grand Master Flash), Street Dreams (moins sweet que ceux des Eurythmics), Got Ur Self a Gun, Oochie Wally, You Owe Me, Made You Look, The Don , If I Ruled the World (Imagine That), One Mic.

Tiens toi !

photos : Victor Diaz Lamich

Publicité panam

queercore

Suoni | The Jellicle KIKI Ball #2 – la grâce féline est servie

par Rédaction PAN M 360

Suoni a transformé La Sala Rossa en salle de bal et accueillait pour la deuxième fois le Jellicle Kiki Ball ! Une soirée très attendue (et à nouveau à guichets fermés !) faite par et pour la communauté noire, queer et trans… et l’excellence.

Les Kiki Balls sont généralement des événements axés sur la communauté et dédiés aux jeunes queers et, en plus de distribuer de nombreux prix, Kiki élargit sa cause communautaire à une cause humanitaire – 600$ ont été récoltés vendredi soir pour Keffiyehs for Direct Action, une initiative d’entraide SWANA et queer apportant un soutien direct aux Palestiniens (voir ig et site web).

Conçue et présentée par la légendaire marraine Phoenix Sankofa – qui est devenue ce soir la nouvelle Overall Mother Sankofa – le père Noam Juicy Couture et Mags Old Navy, avec le DJ Père Cherry KFC et le MC Père Broadway Mulan, le thème de cette édition est, comme la précédente, – le félin, les chats, les minous, les pussycats, les ronronnements et les miaulements… un an après l’événement mystique « Cats : The Jellicle Ball » à New York, une adaptation de la comédie musicale emblématique « Cats » d’Andrew Lloyd Webber, elle-même basée sur Old Possum’s Book of Practical Cats de T.S Eliot.

Ce #2 Jellicle Kiki Ball a proposé de nouvelles catégories telles que Nails Done, où le catty-nail art le plus extravagant est appelé à marcher ; une bataille brûlante et acharnée entre Old et New Way ; les Lip Sync’s les plus sexy ; la bataille Tag Team Sex Siren la plus sauvage et la plus juteuse, et a été béni par les marches invincibles de l’iconique vogueur et Overall Mother Koppi Mizrahi, de Tokyo, au Japon.

Solo walkers, productions, house walkers – tant de talent, de brillance, de goût de haut niveau et de travail dévoué de la part des artistes + l’énergie euphorique et hypnotique de la foule ne pouvaient pas tenir dans un espace physique, mais c’est ce que fait la communauté – elle nous élève à des niveaux plus élevés de possibilités, elle brise les limites et les normes imposées par la société sur notre propre pouvoir et existence – Le Jellicle Kiki Ball #2 et chaque walker n’ont servi que la grâce, et nous avons mangé !

Publicité panam
expérimental / contemporain

Suoni | L’obscurité, la méchanceté, la chaleur et l’absurde dans un même plat

par Rédaction PAN M 360

La Casa del Popolo ouvre les portes sur un mélange chargé, mais soigneusement arrangé, de dark-folk, de néoclassique, de noise et de post-punk entre les mains et la voix de Fae Sirois, qui présente son projet Girl Circles – « l’art de la méchanceté et de l’énergie sexuelle homosexuelle », comme elle le décrit.

Dans un cadre sombre mais intime, Girl Circles est un espace de sortilèges et de malédictions, d’une confession très crue de l’incarnation de ses propres ombres et, à partir de là, de la recherche de la lumière. Fae Sirois nous guide à travers la narration, de son violon brut et rayé à un violon très mélodieux et lyrique, des machines organiques et torturées, et des techniques de cri.

Au milieu de tout ce bruit, des fréquences aiguës qui traversent le spectre, des larsens qui se déchaînent, Fae écoute attentivement. Elle sait exactement quel type de pouvoir elle incarne et expérimente.

Le deuxième acte de la soirée est servi par Ylang Ylang & Così e Così dans une performance dédiée à tous ceux « qui [étaient] présents et à tous ceux qui passent beaucoup de temps dans les hôpitaux ». La poésie vulnérable et percutante de Così e Così ne pouvait pas mieux trouver sa place que le lit chaud des synthés et les rythmes réfléchis d’Ylang Ylang. Le duo nous transporte à l’intérieur d’une lettre d’amour, ou bien d’une triste fleur glitchée, en créant la bande-son de la balade – elle est douce et chaleureuse, mélancolique mais réconfortante et quelque peu énergisante, nostalgique et si touchante.

Trading Places : Un Échange, artiste en résidence en collaboration avec Suoni, nous présente Cordelia Donovan, originaire du Manitoba et installée à Vancouver. Donovan étend le moment performatif à une exploration brute de la stratification, de la texture et de la dynamique de la voix – elle nous parle du deuil, nous invitant à respirer ensemble avec et à travers lui.

Les têtes d’affiche Ishi Tishi conquièrent nos cœurs et nos rires avec un set ludique et inventif, puisant dans l’absurde et le légèrement provocateur tout en restant réaliste sur le malheur d’aujourd’hui – des claviers synthétiques aux harmonisations vocales et aux expérimentations électroniques, le trio embrasse l’étrange et la maladresse d’être un humain dans ce désordre, et le fait avec une telle légèreté qu’il est difficile de quitter un endroit de mauvaise humeur.

électronique

FIJM | Bonobo fait salle comble

par Marilyn Bouchard

Le DJ et producteur anglais, parfois accompagné par une formation complète  lors de ses performances live, était en solo devant ses platines pour célébrer les retrouvailles.  Ce samedi 27 juin, dans un MTelus plein à craquer, avait lieu le rendez-vous haut en couleur de Bonobo avec son public montréalais dans le cadre du FIJM.

Le sourire aux lèvres, c’est avec énergie et passion qu’il a offert une setlist inspirée qui mélangeait son esthétique trip hop upbeat et ses plus récentes incursions dans les univers du nujazz, des musiques du monde et même de l’alternatif, en passant par ses morceaux les plus incontournables comme The Keeper, Kiara, Kong, et Linked.

Alliant avec brio les atmosphères apaisantes aux sonorités organiques, il a démontré une fois de plus comment ses productions aux couches toujours plus recherchées ajoutent une musicalité vivante à la musique électronique devant un public entièrement conquis et rempli de béatitude.
En ouverture, les sonorités décomplexées de Juju Le Moko, bien ancrées dans les rythmes caribéens, a su réchauffer l’ambiance dès l’arrivée. Forgé dans les événements underground et les clubs locaux,  le DJ montréalais s’est offert un mix éclectique et dansant,  mélangeant des inspirations allant des années 70 et disco à l’entrepôt-rave, ce qui n’a pas manqué de faire bouger.

L’atmosphère fut électrisante, organique,  ces deux artistes nous ont merveilleusement emmenés sur les rives d’une musique électronique brouillant les ères et les cultures.

Photo: Frédérique Ménard-Aubin

Publicité panam
jazz brésilien / jazz-fusion

FIJM | Azimuth, jazz-fusion, brésilianité

par Michel Labrecque

Cinquante-deux ans après sa naissance, Azimuth s’est présenté au Gésu dans une forme spectaculaire et avait mis l’immense majorité des spectateurs dans sa poche dès la première pièce, tirée de son album récent Marca Passo, paru ce mois-ci.

Le groupe Azimuth est une légende au Brésil. Il a démarré en 1973, à Rio de Janeiro, jonglant avec la musique populaire brésilienne, le rock et le jazz. Au fur et à mesure des années, le trio est devenu de plus en plus jazz-fusion, sans jamais délaisser ses racines brésiliennes. 

Azimuth est une sorte de Weather Report brésilien, dans une forme différente: un clavieriste, un bassiste et un batteur. Précisons ici que, de la formation originale, il ne reste que le bassiste, Alex Malheiros, toujours très en forme malgré ses 78 ans. Kiko Continento officie aux claviers depuis 2015 et Renato Massa Calmon s’occupe de la batterie et des percussions. 

Les trois musiciens sont très soudés et offrent une musique à la fois complexe et festive, parfois un peu datée dans le temps à cause des claviers: un synthétiseur Korg, un piano électrique Rhodes et un orgue dont je n’ai pas identifié la marque. Kiko Contentino, le petit jeune de 55 ans du groupe, s’amuse comme un adolescent sur ses instruments, tout en étant très versatile.

Alex Malheiros manie sa basse avec intelligence, se servant à l’occasion du slap, mais pas avec excès. Dans ce genre de formation, la basse est plus qu’un instrument d’accompagnement, c’est un instrument essentiel, et le Brésilien moustachu sait aussi faire des solos. 

Rebato Calmon a soulevé le foule à plusieurs reprises avec ses solos de batterie. Personnellement, je le trouve meilleur quand il accompagne avec un grande virtuosité, mélangeant les percussions brésiliennes aux caisses et aux cymbales.

C’est du jazz-fusion de haute tenue. Mais les moments les plus délicieux et originaux sont survenus quand le groupe affichait sa brésilianité. Des harmonies vocales sans paroles, des sifflets, un trio de percussions, ces petites choses qui marquent une différence. Pour avoir vécu deux ans à Rio de Janeiro et écouté beaucoup de musique brésilienne, j’apprécie particulièrement. 

Je dis aussi souvent qu’avec ce genre de groupe virtuose, c’est lorsqu’il joue des ballades ou des morceaux lents qu’on constate vraiment la qualité. 

Dans le cas d’Azimuth, ce moment est arrivé lorsqu’ils ont entamé Last Summer in Rio, tiré de Marca Passo. Ils nous ont fait chanter tout en déployant leurs qualités d’improvisateurs. Et nous, les spectateurs, avons commencé à léviter. 

Le Gésu, quasi rempli, est demeuré dans cet état jusqu’à la fin. 

jazz / jazz groove

FIJM | Anomalie et Lewis : deux heures de jam par deux poids lourds

par Vitta Morales

Le 27 juin, Le Gesù accueillait les Montréalais d’Anomalie et les Torontois de Larnell Lewis.

Anomalie lui-même a confirmé que cette association n’avait jamais été réalisée de manière officielle. En effet, lorsque le programme a été annoncé pour la première fois, j’ai eu l’impression d’assister à un drôle d’épisode croisé de la télévision ; nous avions là deux artistes de fusion canadiens de premier plan qui semblaient fermement dans leur propre voie, mais qui collaboraient soudainement. Ma première réaction a été une légère surprise qui n’a duré qu’un instant avant que je ne réalise : « Oh, oui. C’est tout à fait logique. » Comment le style de l’homme à l’origine du son groovy et lisse de Velours (2017) pourrait-il s’accorder avec celui de l’homme responsable du son furieux et entraînant de We Like it Here (2014) ? Eh bien, plutôt bien, pour être honnête.

Avant le début du spectacle, nous avons été informés que ce que nous allions entendre était entièrement improvisé. En d’autres termes, un jam de deux heures entre deux poids lourds du jazz fusion. Anomalie, pour sa part, a utilisé tous les sons pour lesquels il est connu, y compris ses nombreux synthétiseurs, son piano, ses arpèges rapides, et ses accords en pitch bent grâce à l’utilisation d’une pédale d’expression. Certains paysages sonores étaient épars, d’autres plus groovy et basés sur des ostinato, et à quelques occasions, il s’est vraiment laissé aller à un solo brûlant.

Cependant, cela ne s’est produit qu’à deux reprises. Je ne sais pas si c’était à dessein, à cause des nerfs, ou de la conscience de soi, mais Anomalie a cédé la vedette à Lewis, qui a joué beaucoup plus de solos ce soir-là. Étant donné qu’il s’agissait d’un duo, j’aurais voulu que cet aspect soit plus égal. J’aurais également aimé qu’il prenne plus de risques dans son jeu. Il semble s’accrocher à la sécurité en jouant des choses dont il sait qu’il ne les gâchera pas. Oh, bien sûr. Je ne lui en tiendrai pas rigueur.

Lewis, pour sa part, a utilisé des mailloches et des baguettes lorsque la musique devait être plus douce et plus dépouillée, mais il a rapidement accéléré les choses lorsque c’était nécessaire en jouant des remplissages denses autour du kit, des grooves rapides de doubles croches sur sa grosse caisse avec un pied, et même à un moment donné en jouant des doubles croches rapides sur son charleston dans un style de trap. Une cymbale splash placée sur la caisse claire à d’autres moments a permis d’obtenir le son classique de la « cymbale empilée ». Il a également beaucoup profité de ses grooves de cloche à vache, qui ont bien sûr fait leur apparition. Lewis, en d’autres termes, qu’il joue de façon éparse, calme ou furieuse, nous a offert une voûte apparemment infinie de vocabulaire de batterie.

Dans l’ensemble, je dois féliciter Anomalie et Lewis pour leur solide soirée musicale, mais leurs transitions, en particulier, m’ont beaucoup impressionné. Étant donné qu’il n’y a pas vraiment de début et de fin aux « chansons » dans un jam, les transitions sont la chose la plus difficile à réussir. Les instincts musicaux et l’expérience des deux hommes ont été pleinement mis en évidence, car ils ont su jouer l’un avec l’autre et anticiper les décisions de l’un et de l’autre. De nombreuses transitions semblaient avoir été répétées.

Anomalie a même conclu son set par une cadence jazzy au piano qu’il a fait s’éteindre. Tout le monde dans le public semblait comprendre que la soirée était terminée. Je pense que nous pourrions très bien revoir ces deux-là jouer à l’avenir.

Et, personnellement, si c’était de l’improvisation, je me demande maintenant ce qu’ils pourraient faire avec un peu de temps pour répéter.

Asie du Sud / classique indien / expérimental / contemporain / indie pop / jazz / transculturel

FIJM | Thanya Iyer et Arooj Aftab, transplantations parfaites !

par Alain Brunet

La soirée du jeudi 26 juin fut marquée par une empreinte indienne et transculturelle. On s’excite beaucoup pour Arooj Aftab, qui a fait salle comble au Club Soda, mais tout mélomane d’ici doit aussi voir rutiler notre joyau sud-asiatique: la Montréalaise Thanya Iyer séduit depuis quelques années, on pouvait dire jeudi que la pierre avait été ciselée. 

Cette multi-instrumentiste montréalaise  (violon, alto, claviers, synthés, électroniques) fait effectivement  preuve d’un goût excellent pour ses hybridations parfaitement dosées dans lesquelles elle couche les mélodies qui portent les mots de son intériorité.

Ondulations microtonales de la musique classique indienne (carnatique), pop indie,  pop de chambre, jazz contemporain, musique classique occidentale moderne ou contemporaine, ethereal wave,  minimalisme américain… et cette voix douce et aérienne qui chevauche ces styles, influences, époques. 

Harpe, cordes, chœur, claviers, guitare, basse. Cette instrumentation étoffée implique des arrangements fins, déclinés dans une diversité de propositions pour un orchestre de chambre actuel. Les arrangements ont aussi été conçus par Thanya Iyer, un talent d’exception. La matière au programme se trouve dans l’album Tide/Tied, paru ce printemps. Ne boudez pas votre plaisir !

Ce tout premier concert de mon  FIJM 2025 fut suivi de la très attendue Arooj Aftab, autrice, compositrice et chanteuse pakistanaise transplantée à New York et fréquentant des artistes de grande qualité. En 2023, on avait pu l’entendre aux côtés de Vijay Iyer et Shahzad Ismaily pour la matière de l’excellent album Love in Exile. 

Cet album est plus exploratoire que le récent Night Reign,  plus proche des formes chansons, plus consonant à l’occidentale, un peu moins marqué par l’Asie méridionale. L’approche se veut donc un peu plus lisse, plus consensuelle, avec de la harpe, des claviers, des guitares, du vibraphone, etc. 

Il n’y a pas lieu de s’étonner d’un plus gros impact indie pop en Occident avec l’album Night Reign, les repères sont très majoritairement évidents.  Et la patte de cette artiste est contagieuse, c’est le moins qu’on puisse dire ! Superbe voix centrée, autodérision, posture farouche face à la morale traditionnelle, cynisme rieur, bref cette femme est libre et prend ce qu’elle veut de son passé. Et c’est pourquoi elle s’est produite dans Club Soda bien rempli, devant un public ravi.

Photo Julien Jaffré

Publicité panam
jazz

FIJM | Le roi Makaya triomphe encore

par Frédéric Cardin

Une intensité totale et irrépressible, une force de caractère qui impose sa vision, laissant les acolytes soutenir (génialement, bien sûr), jamais faire dévier, le roi dans ses velléités musicales. Ça, c’est un concert du batteur Makaya McCraven, icône moderne de la batterie jazz.

La puissance propulsive de l’États-Unien est tout simplement remarquable, son génie des formes, des métamorphoses rythmiques et du discours d’ensemble force l’admiration. Rien de bien bien nouveau cela dit. Le collègue Alain Brunet, aussi présent sur les lieux, remarquait que ça ressemblait au show de l’an dernier -sauf la fin du set. Il faut dire que cela fait trois ans que McCraven n’a pas sorti d’album. Je cite Alain : ‘’Makaya, c’est vraiment top, mais on est dûs pour un nouvel album’’. Ce qui sera apparemment le cas en septembre, ceci dit sous toutes réserves. D’ailleurs, dans les quelque dix dernières minutes, n’étaient-ce pas du nouveau matériel qu’on entendait? M’enfin, peu importe car j’avais raté la perfo de l’an dernier, ce qui m’a permis de conserver une écoute un peu plus  »fraîche ». Et de toutes façons, une telle personnalité expressive peut soutenir la répétition, tellement elle est viscérale et supérieure.

Un saxo rythmique, parfois atmosphérique, jamais lyrique, un vibraphone coloristique, une basse volubile mais respectueuse. C’est ce qui entoure le maître sans lui prendre d’espace. C’est comme ça, et on aime ça.

En première partie, le groove dodu et remarquablement véloce d’un tuba porté par Theon Cross (Sons of Kemet) a contribué à enflammer le Club Soda. Ce type est un virtuose étonnant. La profondeur du son de cet instrument ne facilite habituellement pas la compréhension de ce qui se passe, mais Cross réussit apparemment l’impossible, et ce en faisant virevolter des notes plus nombreuses qu’on croirait humainement possible. Un nouvel album s’annonce pour juillet, très bientôt donc. Vous ne voudrez pas manquer ça.

photo: Frédérique Ménard-Aubin

Publicité panam
alt-folk / musique du monde / musique traditionnelle mexicaine

FIJM | Natalia Lafourcade enflamme une Place des Arts devenue mexicaine

par Michel Labrecque

C’est devenu un cliché, mais parfois, les clichés s’imposent. Il suffisait de se promener dans les couloirs de la Salle Wilfrid-Pelletier pour comprendre et entendre que la majorité des 3,000 spectateurs étaient hispanophones, pour la plupart Mexicains, venus écouter une de leurs artistes qui incarne le mieux l’âme de ce grand pays.

Natalia Lafourcade était de retour au FIJM pour une deuxième année d’affilée, mais avec un concert radicalement différent. En 2024, elle présentait son album De Todas Las Flores, accompagnée d’un groupe de musiciens brillants. Cette fois, pour sa tournée Cancionera, du titre de son plus récent album, elle s’est présentée toute seule, avec une guitare classique amplifiée et une bouteille de mezcal sur une petite table, pour juste être une chanteuse. 

Natalia Lafourcade est une artiste exceptionnelle. Elle emprunte toujours des chemins imprévisibles. L’album Cancionera, que j’ai critiqué dans nos pages, est un album hyper léché, avec une quinzaine de musiciens, qui modernise des styles traditionnels mexicains et latins de façon très subtile. Mais, dans ce concert ultra-intime, Natalia laisse largement tomber ce disque, pour en conserver tout au plus deux pièces, et nous offre en échange  un mélange de chansons qui résument sa carrière, ainsi que des chansons traditionnelles de son pays.

J’avoue: au début, ça m’a surpris, car j’aime beaucoup les arrangements très sophistiqués que Natalia et son réalisateur, Adan Jodorowsky, font en groupe. Mais, comme la grande majorité de la salle, j’ai été conquis par ce concert dénudé, qui laisse la place à la voix, à l’âme, aux émotions de cette artiste hors du commun, à qui on a décerné Prix Antonio-Carlos Jobim du Festival de Jazz pour sa contribution aux Musiques « du monde » à la fin du concert. 

Que ce soit avec les chansons De Todas Las Flores, Pajarito Colibri, La Soledad y el Mar, Mexicana Hermosa, ou avec ses réinterprétations de La Llorona, La Bamba et Cucurucu Paloma, Natalia Lafourcade nous a fait plonger au plus profond de la culture mexicaine et de sa région de Veracruz. Et l’a partagé avec la foule, encourageant tout le monde à chanter avec elle. Plus le concert avançait, plus ça chantait autour de moi. 

Son jeu de guitare classique me rappelait parfois le Texan Willie Nelson ou l’Uruguayen Jorge Drexler, avec qui elle a souvent collaboré. Ce jeu meublait très correctement l’espace musical. Et cette voix! Il me semble qu’elle est de plus en plus assurée, assumée, émotive. 

Natalia Lafourcade nous a aussi parlé, très largement en espagnol, de son amour pour le Mexique, de la mer et de la solitude, « qui donne parfois des idées formidables, mais aussi des pensées terribles ». Cette tournée est aussi une façon pour elle de célébrer ses quarante ans, une sorte d’heure des bilans. 

Natalia Lafourcade adore son pays, sa culture, ses paysages, mais elle est aussi consciente de ses problèmes et de ses inégalités. Elle nous l’a rappelé en terminant son concert en force avec El Derecho de Nacimiento, une chanson écrite en 2012 en appui à un mouvement étudiant pour plus de justice sociale. 

Natalia Lafourcade est entière et intégrale. Un concentré d’âme! Et le public lui a bien rendu. 

La suite ce soir pour un second concert.

crédit photo: Émanuel Novak-Bélanger

Publicité panam
expérimental / contemporain / grindcore / jazz / Métal

FIJM | Clown Core : le théâtre des extrêmes, entre Grippe-Sou et Krusty

par Frédéric Cardin

Clown Core est un duo de musiciens anonymes, portant des masques de clowns et qui a atteint depuis 2010 le statut de culte. Malgré seulement trois albums, dont le plus long fait 17 minutes, les vidéos homemade totalement truculentes (dans une toilette chimique, dans une van, etc.) et surtout le mélanges des genres qui s’entrechoquent violemment ont rendu Clown Core célèbres dans une frange de l’underground. 

Les deux gars (on suppose) du Nevada ont enflammé le M Telus hier soir. Comment décrire le produit CC? Niveau musical, on passe du grindcore infernal additionné de free jazz à la muzak cheapo, du growling profond à la ritournelle post-polka enfantine, sans aucune transition et dans des envolées qui ne durent pas plus de quelques dizaines de secondes, pour les plus étendues. On dirait des héritiers spirituels de Mr. Bungle, moins intellos. Tout cela avec un saxophone, une batterie, et de l’électro.

Mais un show Clown Core, c’est bien plus. Le visuel et la mise en scène tiennent de l’art trash-absurdiste, façon happening. Un écran géant projette des images à une vitesse époustouflante, de l’épique cosmique au morphing de parties génitales et de porn 3e âge en passant par des écoeuranteries organiques ou de bouffe malsaine. Quelques pauses dynamiques nous emmènent dans une banlieue états-unienne, ou dans des récifs numériques de morceaux de steak sur une mer étrange. 

La crowde, essentiellement issue du métal, était ravie, bien que parfois impatiente devant l’intro très lente qui a mené, finalement, au show en tant que tel. Clown Core est un peu provoc’, voyez-vous. Exemple : pendant une vingtaine de minutes avant leur entrée (elle-même introduite par de longues minutes de rien pantoute sur fond d’images astronomiques de planètes), un type masqué (qu’on voit dans leurs vidéos) s’asseoit devant le public, fume une clope et écoute des tounes planantes sur son téléphone….

Cela dit, l’attente a été récompensée par une prestation qui défonce autant les tympans que les conventions. Le public a crié très fort (de joie). Le band montréalais Karneesh a chauffé adéquatement la salle auparavant, mais c’est surtout une photo de quatre mignons chatons blancs-roux qui a excité tout le monde avant l’arrivée des clowns (une erreur de bonne foi, ou stratégique?). Tellement que quand on l’a enlevée, tout le monde a voulu la ravoir et s’est mis à crier ‘’Les chats, les chats, les chats’’! Qui a dit que le cœur des métalleux était dur comme l’acier? 

Clown Core est inclassable et surtout mémorable. N’y amenez jamais votre grand-mère, sauf si c’est la plus cool de l’Histoire. 

Inscrivez-vous à l'infolettre

Inscription
Infolettre

« * » indique les champs nécessaires

Type d'abonné