baroque / Musiques du Monde

Festival Accès Asie – Flûtes du monde, unissez-vous!

par Frédéric Cardin

Le Festival Accès Asie sait oser. Et on peut l’en féliciter. Mardi 19 mai était donné à la salle Bourgie un concert réunissant des flûtes très disparates (avec un violoncelle et des percussions pour donner un peu de texture) : une flûte de la renaissance, un flûte baroque (classiques occidentales, donc), un ney (flûte persane), des shakuhachi et un ryuteki (instruments traditionnels japonais) et un dizi (flûte chinoise). Le répertoire, bien que ‘’tagué’’ musiques du monde, avait tout pour plaire au oreilles les plus curieuses et exigeantes, en flirtant avec la complexité associée à la musique classique moderne (il y avait d’ailleurs plusieurs œuvres des 20e et 21e siècle au programme). 

Le Printemps de Vivaldi, dans un arrangement pour flûte solo, s’est déployé à travers tout le concert, chaque mouvement étant interprété comme une sorte de pont entre diverses parties du concert. Mika Putterman a bien démontré toute l’étendue de sa maîtrise de la flûte baroque. Le percussionniste Ziya Tabassian a offert l’une de ses compositions, une exploration sur la base rythmique d’un poème persan de Hâfez, alors que Ziad Chbat a joué une série d’arabesques portant le titre de Nostalgie sur son ney, une flûte de tradition ouest-asiatique (jusqu’en Turquie) avec une sonorité envoûtante, s’approchant du duduk arménien (qui n’est cependant pas une flûte, mais un instrument à anche, comme un hautbois). 

Deux pièces harmoniquement ‘’contemporaines’’, c’est-à-dire flirtant avec et même plongeant dans l’atonalité, étaient présentées : une composition originale de Jean Lérigé-Laplante, Évanescence. La pièce est une vague sonore qui fait s’entrelacer les différents timbres des flûtes présentes, en offrant tout de même une place bienvenue au violoncelle du Montréalais d’origine trinidadienne Kyran Assing, trop discret jusque là, je trouve (ce n’est pas sa faute, il n’avait presque rien à jouer).

L’autre pièce chromatiquement dissonante était une composition de Bruno Deschênes, une ‘’mise en complexité harmonique’’, d’une ancienne mélodie japonaise, Shin Etenraku. La mélodie, reprise telle quelle mais passée d’une section à l’autre dans des modifications et des combinaisons densifiées, n’offre aucun point de repère pour nos oreilles occidentales peu familières avec le répertoire authentique japonais. Au final, nous avions une œuvre moderniste, assez aride mais franchement intéressante. 

Une pièce chinoise pour le dizi solo a eu un effet pimpant sur le public, avec ses effets naturalistes, comme des oiseaux excités, et ses envolées virtuoses spectaculaires. Excellente performance de Shuni Tsou. 

D’ailleurs, il faut noter l’excellence de tous les instrumentistes présents, toustes de solides interprètes de leur instrument. 

Le baroque français Joseph Bodin de Boismortier a vu son Concerto pour cinq flûtes, op. 15 n° 1, traduit’’ pour les flûtes présentes, ce à quoi il n’a probablement jamais rêvé. L’arrangeur, Bruno Deschênes a avoué avoir pris un risque avec cette idée. On ne dira pas que ce fut une grande réussite, même si les artistes y ont manifestement mis toute leur conviction. Il est difficile de combiner des flûtes occidentales et des flûtes habituées à la microtonalité dans un langage tempéré (aux intervalles égaux) comme celui du baroque européen. On se demande parfois si ce qu’on entend est faux, ou si ce sont les inflexions naturelles du Shakuhachi ou du dizi qui se marient plus violemment qu’heureusement avec leurs sœurs baroques. L’idée, intéressante à priori, mérite d’être fignolée.  

Cela dit, on reconnaît l’intérêt de cette rencontre inusitée, et on souhaite, malgré quelques accrocs, que ce type d’ensemble chambriste nous revienne avec de nouvelles idées car le principe est porteur et stimulant. 

Et tiens, pourquoi pas y ajouter quelques autres instruments tels que la clarinette, le duduk, le basson, la flûte mandingue, la quena inca, le bansuri indien, quelques flûtes-à-bec (la basse!) et d’autres violoncelles? 

Bruno Deschênes, shakuhachi et direction

Boaz Berney,  flûte de la Renaissance

Élisabeth Caty, shakuhachi et ryuteki

Kyran Assing, violoncelle

Mika Putterman,  flûte baroque

Shuni Tsou, dizi

Ziad Chbat, ney

Ziya Tabassian, percussion

Antilles / Caraïbes / haïtien

Wesli transforme l’histoire haïtienne en une célébration collective

par Juliana Cortes

Le long week-end de mai annonce généralement le début du printemps : les fleurs éclosent, les arbres se parent de feuilles d’un vert éclatant et la ville s’anime. Cette année, mon week-end a été marqué par la sortie de Makaya, le dernier album de l’artiste haïtien Wesli, installé à Montréal, ainsi que par la Journée du drapeau haïtien, le 18 mai, jour où les Haïtiens célèbrent la création de leur drapeau lors de la Révolution haïtienne de 1803.

Avec son chapeau et ses lunettes emblématiques, Wesli a offert au public une performance rythmique unique, mêlant traditions africaines et haïtiennes à des sonorités plus modernes. À travers ce voyage musical, il a souligné combien notre présent reste profondément marqué par l’histoire, notamment à Montréal, où la culture – et la musique en particulier – est profondément enracinée au sein de l’importante communauté haïtienne de la ville.

Pendant le concert, Wesli a expliqué la signification de Makaya. En kikongo, ce mot signifie « feuille ». En Haïti, il désigne également une montagne et les rassemblements organisés par les Marrons durant la révolution haïtienne. Wesli a déclaré : « Makaya était nécessaire pour que les gens puissent guérir spirituellement et se libérer. »

Ancré dans l’histoire et la mémoire, Wesli a été rejoint sur scène par l’artiste sénégalais Ilham. De sa voix envoûtante, ils ont interprété « Mon Konpé / Ti Bom » de Coupe Cloue. J’ai été profondément touché par cette performance car l’un de mes artistes préférés, Joe Arroyo, a composé « A mi dios todo le debo », une chanson fortement influencée par la musique de Coupe Cloue. Ce moment m’a instantanément transporté dans mon enfance en Colombie.

À cet instant, j’ai cessé de prendre des notes et me suis levée pour danser, me remémorant les réunions de famille bercées par la musique de Joe Arroyo. Ce n’est que récemment que j’ai découvert à quel point cette musique avait été profondément influencée par Haïti. Apprendre ce lien a été comme trouver une pièce manquante du puzzle, me permettant de mieux honorer la musique qui m’avait apporté tant de joie et de liens tout au long de ma vie.

Wesli était accompagné de Gaya, une chanteuse et danseuse rayonnante qui a illuminé la scène de son énergie et de ses mouvements. Les deux artistes se connaissent depuis près de vingt ans, depuis leurs débuts musicaux. Le maître percussionniste Ronald Nazaire est également monté sur scène, partageant un savoir ancestral à travers le tambour. Nazaire n’avait besoin d’aucun mot pour exprimer la profondeur et la spiritualité de sa musique.

Un autre moment fort de la soirée fut la performance du groupe lui-même. Chaque musicien a brillé individuellement, mais ce qui a le plus marqué les esprits, c’est la complicité entre Wesli et ses camarades. Leurs échanges, à la fois enjoués et énergiques, étaient contagieux. Wesli a généreusement laissé la place à chacun, à travers des solos et des moments de danse, permettant à chaque artiste d’apporter sa propre présence et son énergie sur scène. Tous rayonnaient.

Alors que le Canada célébrait la reine Victoria, la place du théâtre est devenue un espace pour célébrer l’histoire, la mémoire et le patrimoine musical haïtiens.

alt-pop / électro-pop

Palomosa 2026 | L’été bat son plein… ear aussi !

par Loic Minty

Dès son entrée en scène, ear a provoqué une véritable onde de choc par sa simple présence. Ces artistes semblaient complètement hors de leur élément et s’exprimaient avec une vulnérabilité nerveuse qui donnait à se demander quand ils avaient quitté leur chambre pour la dernière fois. Mais c’est précisément cette sincérité qui a fait d’eux un groupe hors du commun.

La musique a commencé et tout s’est mis en place. Déconcertants, spontanés et débordants d’optimisme, ear a désarmé le réflexe de survie des festivaliers en partageant généreusement ce qui aurait pu être considéré comme brut. La plupart de leurs chansons ressemblaient à des démos dans le bon sens du terme, se terminant souvent par une fin de phrase maladroite, ou par Jonah Paz sautant simplement la piste sur son ordinateur portable. « Ok, celle-ci s’appelle “Nerves”, vous pouvez aussi danser dessus si vous voulez. »

Ils prenaient soin de parler avec fausse modestie de chaque chanson avant de se lancer dans une déchaînement incontrôlé qui donnait l’impression de voir Ian Curtis se prendre des coups de poing répétés dans le ventre. Pour deux personnages plutôt maladroits, ils savaient vraiment divertir.

Ce groupe, qui n’est désormais plus vraiment confidentiel, a connu une ascension rapide, mais ce n’est pas tant grâce à l’autopromotion ou à la chance qu’à leur son et leur esthétique sans compromis. On pourrait les comparer à certains égards à Crystal Castles ou même à MGMT, mais leurs influences sont davantage ancrées dans la chimie qui s’est créée entre les deux membres. Tous deux viennent respectivement du folk et de l’EDM, et il y a une forte tension dont ils tirent parti dans leur musique. Mais surtout, il y a une impression de profondeur omniprésente dans leur approche. Une méta-dimension qui n’est ancrée ni dans l’ironie ni dans l’autoproclamation d’un génie, une dimension qui est simplement là, planant dans un coin de la piste de danse.

Même au milieu de la foule nombreuse qui s’était rassemblée, l’intimité que créait ear donnait l’impression que nous étions soudainement tous ensemble. Cela en fait sans conteste ma découverte préférée de cette programmation, voire de l’année. Et si je connaissais déjà ear pour avoir parcouru leurs albums The Most Dear et The Future, le duo est désormais gravé à jamais dans ma mémoire. ear summer ?

breakcore / cloud rap / hip-hop / trap

Palomosa 2026 | La rage positive de Lucy Bedroque

par Loic Minty

Cette année, Palomosa s’est transformé en terrain d’essai pour les jeunes rappeurs de la vague « cloud/rage » qui ont envahi l’affiche. La musique et les émotions sont quelque peu différentes, mais pas tant que ça ; la formule et l’intention, en revanche, sont pratiquement identiques. À bien des égards, les rappeurs sont détachés de la musique et se concentrent plutôt sur l’expérience du public. L’intensité d’un concert ne dépend pas tant de la musicalité que de la présence, du style et de l’assurance, ou de ce que certains appelleraient « l’aura ». Les rappeurs ne cherchent pas à cacher qu’il y a une bande-son, et tout le monde s’en fiche, car pendant que le beat joue, ils hurlent dans un micro autotuné pour « ouvrir la fosse », et vous essayez juste de survivre à la frénésie de ces jeunes de 17 ans qui viennent de découvrir les boissons énergisantes.

Pourtant, au milieu de ce chaos organisé et de ces mouvements répétitifs, on peut percevoir ici et là des traces d’énergie créative brute qui transparaissent. Celle de Lucy Bedroque était fondamentalement positive. Elle était subtile, mais immédiate. Des sourires se sont répandus dans la foule, et tout le monde semblait se détendre, malgré les mosh pits. Le style, les choix musicaux et les références visuelles de Lucy Bedroque semblaient faire référence à la contre-culture de la même manière qu’Yves Tumor ou Lil Uzi Vert, et moins à la violence de la « rage » comme dans la musique de Travis Scott. Le New-Yorkais s’en est sorti avec brio. Il a capté sans peine l’attention du public avec ses grands yeux et ses sauts frénétiques, et son set laissait davantage de place à la lenteur. L’ensemble semblait nettement plus équilibré que celui de Xaviersobased ou même de l’artiste suivant, Thaiboy Digital.

cloud rap / hip-hop / trap

Palomosa 2026 | « Xaviersobased », ça n’a aucun sens et c’est justement le but

par Loic Minty

Difficile de dire qui se sentait le plus déplacé lors de la programmation en dents de scie de Palomosa vendredi : le public de Xaviersobased venu voir Poison Girlfriend, ou les fans de Poison Girlfriend qui assistaient à l’incarnation même de l’ironie de la Génération Z se dérouler sous leurs yeux.

Si aucun des deux ne comprenait vraiment, tous deux s’en amusaient. Comptant parmi les plus jeunes rappeurs à s’être fait connaître ces dernières années, le nom de Xaviersobased est devenu synonyme de l’engouement de sa génération pour l’absurde.

Entre les références à Internet, les signes de la main et la sémiotique énigmatique de ses visuels, son set donnait l’impression d’entrer dans le panthéon d’une culture extraterrestre. Alors qu’il courait d’un côté à l’autre, hurlant hors tempo dans son micro autotuné sur des beats rageurs aux basses amplifiées, l’ambiance et la foule de tout le festival ont complètement changé en l’espace de 10 minutes.

Vu de l’extérieur, il peut être difficile de s’habituer au caractère abrasif de sa musique, mais pour ceux qui pogotent, chantent à tue-tête et s’accrochent à chaque parole, on ressent un profond sentiment de cohésion. En tant que célébrité Internet de niche avant tout, voir Xaviersobased en chair et en os doit être l’équivalent d’un grand pèlerinage pour les accros du web.

Au cours de son set d’une heure, il a tout donné et le public a répondu présent. Des circle pits se sont formés, et les spectateurs au premier rang se sont retrouvés écrasés contre les barrières. À la fin de son set, on ressentait non seulement un sentiment de soulagement, mais aussi de satisfaction. Aussi inconfortable et incompréhensible que cela ait pu être, cela m’a donné un immense sentiment d’espoir de voir une nouvelle génération d’artistes créer son propre mouvement.

Après le succès de Nettspend et Shadow Wizard Money Gang l’année dernière, il est logique que Palomosa tire parti de l’effet d’attraction de ces rappeurs promis à un brillant avenir. La programmation de cette année était menée par des artistes tels que Xaviersobased, Lucy Bedroque, Fakemink et Thaiboy Digital. Seul le temps nous dira s’il s’agit d’une tendance passagère ou de l’identité de plus en plus affirmée de ce festival encore récent.

Palomosa 2026: Cannelle, DJ icône de la mode

par Félicité Couëlle-Brunet

À Palomosa samedi, Cannelle donnait l’impression d’être déjà une pop star avant même que quiconque ne connaisse vraiment sa musique. Ce qui frappe d’emblée, c’est son aura : une certaine présence, une attitude, une façon de s’imposer sur scène avec une énergie hors du commun. Il y a chez elle quelque chose de très « icône de la mode avant tout », une présence qui évoque à la fois les icônes de la pop européenne et l’esthétique Internet de l’ère Tumblr. Le public réagit immédiatement à cette énergie ; un effet presque « Boiler Room » s’empare de la salle grâce à la proximité intime avec la chanteuse.
Originaire d’un petit village entre Marseille et Aix-en-Provence, désormais installée à New York, Cannelle porte toujours en elle les références culturelles du sud de la France. Marseille apparaît comme un repère important : une ville associée aux scènes alternatives, aux espaces marginaux et à une certaine culture DIY qui nourrit encore plusieurs communautés artistiques européennes. Dans son interview avec WIRES00, elle évoque les free parties, les espaces de danse improvisés et la culture rave comme des espaces de liberté collective. Cette vision trouve un écho particulier dans le contexte actuel de Montréal, où de nombreux lieux alternatifs ferment ou deviennent de plus en plus précaires, comme la Parquette ou l’Espace Durocher. Derrière l’esthétique pop très contrôlée se cache également un engagement envers des formes de rassemblement plus underground.

Son travail s’appuie également sur son implication profonde dans la direction artistique de ses projets. Les visuels, les tenues vestimentaires, les références à Internet et les inspirations cinématographiques semblent faire partie intégrante de sa musique plutôt que de simplement l’accompagner. On retrouve des traces de Michel Ocelot dans son univers, notamment à travers l’imaginaire magique et hybride des princes et princesses, mais aussi l’influence de figures comme Madonna dans la manière dont elle utilise la féminité comme performance, transformation et pouvoir de l’image. Cannelle construit ainsi un style pop où musique, mode et mise en scène deviennent indissociables, créant un personnage qui semble tout droit sorti d’Internet.
Cette cohérence entre l’image, la musique et la performance rend particulièrement impatient de voir jusqu’où cet univers pourrait être poussé dans un contexte plus immersif. Dans un espace alternatif ou une scénographie plus élaborée, l’esthétique de Cannelle pourrait prendre une dimension encore plus forte, quelque part entre le concert, la performance et l’installation visuelle.

Palomosa 2026 | Imprévisible Femtanyl

par Félicité Couëlle-Brunet

Femtanyl était sans doute l’un des groupes les plus imprévisibles de l’affiche. À première vue, leur nom évoque immédiatement le fentanyl, ce qui suscite un certain malaise et amène à se demander pourquoi ils auraient choisi une référence aussi lourde pour un projet musical. Mais cette ambiguïté devient presque une porte d’entrée vers leur univers brut, chaotique, mais profondément humain.
Le duo – composé de Juno Callender à la batterie et de Noelle Stockwood au chant – propose une formule étonnamment simple mais extrêmement efficace. La batterie live apporte une énergie physique immédiate, tandis que le chant transperce des textures numériques agressives, saturées et glitchées. Leur son évoque le digital hardcore, mais avec une dimension presque euphorique, comme si la violence sonore devenait aussi un espace de libération émotionnelle.

Il y a une dimension « emo » dans leur performance, au sens le plus sincère du terme : une façon d’aborder des problèmes réels sans chercher à édulcorer l’émotion. Ici, l’esthétique semble émerger directement de l’intensité émotionnelle plutôt que d’une construction artificielle. Le chaos visuel et sonore devient ainsi le prolongement naturel des sentiments exprimés sur scène. Les références aux jeux vidéo, aux interfaces numériques et à l’esthétique glitch jouent un rôle majeur dans cet univers. Dans une interview accordée à BACKLIGHT, Noelle Stockwood évoque un intérêt pour les univers cyberpunk et la musique de jeux vidéo, ce qui transparaît clairement dans la manière dont leurs compositions créent des atmosphères presque interactives.
Au-delà du bruit et de l’intensité, ce qui ressortait le plus, c’était le lien entre le groupe et le public. On sentait clairement que l’accent était mis sur le comportement de la foule, le respect d’autrui et la création d’un espace sûr, malgré l’énergie explosive du concert. Les mouvements de la foule semblaient guidés par les intentions du groupe plutôt que par une agressivité incontrôlée. Cette sensibilité, liée en partie aux discussions sur la neurodiversité au sein de leur communauté, a conféré au concert une atmosphère étonnamment bienveillante. Derrière le chaos numérique, il y avait avant tout une volonté très claire de créer un espace collectif où l’émotion pouvait être pleinement vécue.

FIMAV 2026 | Eric Chenaux en fondu de sortie

par Alain Brunet

Récemment, je me suis délecté à l’écoute des enregistrements d’Eric Chenaux. Sa voix de contre-ténor (ou de ténor léger par moments) le mène à interpréter des mélodies haut perchées, très proches de la pop, de la soul ou du jazz, avec des choix harmoniques consonants. L’accompagnement, toutefois, est fort différent de ce à quoi une telle voix et de tels accords nous convient normalement. Les basses sont atypiques, les dissonances volontairement conférées à certains accords, les propositions texturales concourent à une expression sur la clôture entre pop normale et musique expérimentale.

Les filtres analogiques ou numériques juxtaposés à sa guitare produisent des sons fort différents, un peu déglingués, presque caricaturaux, pendant que le collègue Ryan Driver pianote doucement tout en émettant des sons synthétiques singuliers pour la plupart. L’environnement sonore de ces chansons plutôt conventionnelles sur le plan mélodico-harmonique – jazz moderne, soul et pop classiques.

Pour une conclusion de festival, ce n’était peut-être pas le moment de présenter du matériel exclusivement inédit, c’est-à-dire quatre chansons d’une quinzaine de minutes enrobées de longues improvisations effectuées sur de lentes progressions d’accords. J’ai l’intime conviction que ces chansons nouvelles feront leur chemin, mais leur première exécution pouvait laisser perplexe.

Certain.e.s on d’ailleurs décroché de ces « chants d’amour », expression avancée par le directeur artistique du FIMAV (Scott Thomson), sans probablement savoir avec qui ils.elles avaient affaire avant de se pointer à ce concert découverte… pendant que d’autres ont vraiment apprécié et applaudi chaudement.

Pour faire l’unanimité, un autre dosage aurait été à mon sens indiqué, mais bon, je continue de vous recommander chaudement la musique d’Eric Chenaux, créature absolument unique.

expérimental / contemporain / improvisation libre / jazz contemporain

FIMAV 2026 | أحمد [Ahmed] soulève le débat

par Michel Rondeau

أحمد [Ahmed] : ils sont quatre musiciens du Royaume-Uni, saxo alto, piano, contrebasse, batterie. Après s’être fait un nom avec des reprises à leur manière du contrebassiste méconnu Ahmed Abdul-Malik et avoir enregistré une demi-douzaine de ses titres, voilà que le quatuor s’attaque à l’œuvre de Thelonious Monk pour le passer à sa moulinette, que je vais tenter d’illustrer.

Ils ont commencé par énoncer une partie du thème de la pièce Evidence. Je dis bien une partie. Rapidement, cette bribe – dans laquelle on retrouve un concentré des inflexions de Monk – est pour ainsi dire atomisée, dynamitée et se retrouve pulvérisée en shrapnels, que le saxo se met alors à triturer, à permuter de toutes les façons possibles pendant que le batteur propulse la musique, appuyé par un contrebassiste qui au cours de l’heure qui va suivre ne fera que battre la mesure en pinçant ses cordes et un pianiste qui plaquera tout aussi inlassablement les mêmes notes tout du long.

On se retrouve avec d’une part, un matériau mélodique restreint, lequel sera fouillé et permuté à une cadence trépidante soutenue jusqu’à plus soif pendant que la section rythmique continue imperturbablement à avancer, bien que cela ressemble davantage à du sur-place. Réduit à presque rien le thème de Monk tourbillonne sur lui-même comme des électrons autour de leur noyau ou un papillon de nuit qui tourne obsessivement autour d’une ampoule électrique.

Est-ce en raison de la minceur du matériau musical ? Du fait que le piano et la contrebasse se limitent aux mêmes gestes avec des variations certes, mais infinitésimales ? Toujours est-il qu’au lieu d’être happé par la musique ainsi générée (ce n’était pas la première fois que je m’exposais à la manière [Ahmed]), je reste sur la touche, spectateur, incapable de prendre part à la liesse.

Et je ne suis pas le seul. Interloqué par ma réaction, j’ai sondé un peu le public à la sortie de la salle et j’ai été bien surpris par certains commentaires. Je n’irais pas jusqu’à dire que la salle était divisée sur la question, mais elle était loin d’être unanime.

Supercherie ? Imposture? J’ai beau ne pas y prendre plaisir, il y en a un joli paquet qui ont raffolé. Chose certaine, cette approche suscite des réactions et, ne serait-ce que pour cette seule raison, mérite qu’on s’y attarde en écoutant avec attention l’ensemble de la démarche.

Quelques mots en terminant sur la performance du pianiste d’Ahmed, Pat Thomas, qui s’est produit la veille en solo:

Pat Thomas fait partie de ces musiciens plus ou moins autodidactes ayant développé un monde sonore bien à eux, avec une patte, une griffe, mais aussi une fraîcheur par l’absence de prétention et une volonté constante d’exploration ludique. Avec une gestuelle tantôt tachiste, tantôt échevelée, mais toujours tournée vers l’avant, des surprises à chaque tournant.

L’exercice du récital de piano de musique improvisée en solo est un exercice périlleux puisqu’il s’accompli sans filet. Généralement, ce sont les musiciens qui s’y livrent à fond qui s’en tirent le mieux. Et dans le cas de Pat Thomas, on retrouve à la clé, une sincérité, une transparence qui font oublier un côté parfois un peu pataud de son art brut.

expérimental / contemporain / improvisation libre / jazz contemporain

FIMAV 2026 | Yves Charuest à la rencontre d’éminents collègues britanniques

par Michel Rondeau

Respectivement saxo alto, contrebassiste et batteur, Yves Charuest, John Edwards et Mark Sanders (Québec – Royaume-Uni) sont de vieux routiers de la musique improvisée. Avec eux, on sait que nos oreilles sont entre bonnes mains et qu’on ne s’ennuiera pas tant ils semblent avoir conservé, malgré leur longue feuille de route, le même enthousiasme et la même énergie que du temps de leur prime jeunesse.

Ce qui ne manque jamais de fasciner lorsqu’on assiste à des concerts de musiciens de ce calibre, c’est les trésors d’ingéniosité et d’inventivité dont ils sont capables. Parfois on a l’impression que leur processus de composition fonctionne comme un moteur à explosion, une nouvelle idée étant invariablement suivie par une autre, puis une autre, nous entraînant sans cesse dans de nouveaux tourbillons, de nouvelles constructions. D’autant qu’Edwards prend un malin plaisir à jalonner le parcours de ruptures et d’accidents de toutes sortes pour mieux relancer ses comparses sur une nouvelle voie dans laquelle s’engouffrer pour aussitôt bifurquer dans une tout autre.

Et ça se bouscule, ça revole, ça part en vrille, ça dégringole… sans relâche. Ces gars-là, quand ils font de la musique ensemble, ils ont la pèche, et pas à peu près, et ce plaisir qu’ils prennent à jouer, il est contagieux.

crédit photo: Martin Morissette

improvisation libre / jazz contemporain

FIMAV 2026 | Queen Mab, renouvellement des vœux

par Michel Rondeau

Queen Mab (Québec, Ontario): deux vieilles copines en conversation, 40 ans après s’être produites pour une première fois devant public. Ça placote, ça ergote, ça jase. Elles s’emportent parfois, argumentent, commentent. À des plages éparses en succèdent d’autres plus denses. La clarinette parle d’abondance pendant que le piano tranche, campe, baigne d’un éclairage théâtral. De temps à autre, au terme d’une envolée ou d’une bousculade, une plage de silence, un silence porteur, garant de la suite, s’installe, entièrement respecté par les auditeurs, puis s’épaissit avant de glisser, chassé par un nouvel assaut incantatoire, une autre page de dialogue avec les étoiles.

Tout ça s’enchaîne et s’enroule et se dévide, se renverse et se projette en l’air avant de retomber sur ses pattes pour mieux disparaître en s’évanouissant dans le noir des tentures de velours du cabaret.

expérimental / contemporain / improvisation libre

FIMAV 2026 | John Oswald et Plunderphonics… jeu d’impro à plunder-peaufiner

par Michel Rondeau

Trois soirs de suite, John Oswald nous a convié à un jeu musical. Une bande sonore composée d’une douzaine d’extraits de chansons connues (autant en français qu’en anglais) allant de Blue Suede Shoes de Carl Perkins chanté par Elvis à Céline Dion interprétant avec sa vigueur caractéristique All By Myself (eh oui, cette chanson qui emprunte un motif mélodique au Concerto pour piano n° 2 de Rachmaninov) en passant par Tino Rossi et son insubmersible J’attendrai, Goldfinger entonné puissamment par Shirley Bassey ou le What a Wonderful World de Louis Armstrong.

Des modifications ont été apportées à cette trame chaque soir, bien que plusieurs titres sont revenus au programme du jeu. Pour les besoins de l’exercice, trois quatuors ad hoc ont été constitués. Le premier comprenait le contrebassiste Pablo Jiménez, le violoniste Joshua Zubot, la violoncelliste Peggy Lee et Ben Grossman et sa vielle à roue, le second, la saxophoniste ténor Sakina Abdou, le percussionniste Toma Gouband, la violoniste Adrianne-Munden Dixon et la pianiste Marilyn Lerner, le troisième, la tubiste Julie Houle, la harpiste Sarah Pagé, le contrebassiste John Edwards et le guitariste Eric Chenaux.

Chaque formation prenait connaissance de la trame en même temps que le public et faisait de son mieux pour « accompagner » les extraits qui se succédaient, c’était là la règle du jeu, mais peut-être aurait-il été préférable qu’elle puisse le faire un peu à l’avance, histoire de se préparer un brin, les musiciens semblaient en effet souvent désarmés et avaient du mal à jouer le jeu. N’empêche qu’au milieu de la mêlée musicale, assez débridé, merci, fusaient parfois des passages qui se tenaient.

Le déroulement suivait chaque soir le même rythme cahin-caha du brouillon aux brèves éclaircies cohérentes et tout ça baignait dans une ambiance de joyeuse kermesse. Le hic, c’est que l’effet de surprise, important, cesse rapidement de jouer, d’autant que d’un soir à l’autre, la trame varie assez peu. Une préparation supplémentaire au jeu serait peut-être indiquée si John Oswald veut l’imposer à plus long terme.

Crédit photo (vendredi soir) : Martin Morissette

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