musique acousmatique

Akousma | Matière limpide pour Eaux mêlées

par Laurent Pellerin

La compositrice française Christine Groult nous a fait l’honneur d’une visite pour nous présenter une œuvre de 2021, Eaux mêlées. Travaillant exclusivement à partir de sons enregistrés, fidèle à la tradition concrète, Groult se distingue par une grande maîtrise à la captation de ses matériaux sonores.

Pour cette pièce, elle a collaboré avec Noëlle Deffontaine, Benjamin Dousteyssier et Lê Quan Ninh pour l’enregistrement des sons, en ayant également eu recours à certains sons de natures captés par l’audio-naturaliste Marc Namblard.

Eaux mêlées est une commande d’un centre d’exploration et de création en Bretagne, le Logelloù. La note décrit: « Un voyage méditatif imprégné de l’odeur de l’estuaire et de ses eaux mêlées, celle de la vase, de la matière primordiale ». Dès les premiers instants, on est vivement saisis par cette matière primordiale. C’est par des transformations subtiles de morphologies hybrides que, trente minutes durant, s’effectueront les passages d’une section à l’autre. 

J’ai été initié à l’œuvre de Groult il y a quelques années, dans un cours d’analyse de musiques électroacoustiques, avec la pièce La condition captive. Le travail exemplaire de composition avec des matières enregistrées souvent bien peu transformées m’avait hautement impressionné. Il m’avait semblé que le facteur référentiel de ces sources sonores tenaient le rôle de renvois métaphoriques : pour La condition captive, la compositrice s’était inspirée de certains thèmes exposés dans le livre Les Upanishads du Yoga, commenté par Jean Varenne. Alors que les textes sacrés traduits du Sanskrit présentaient des allégories comprenant des chevaux ou un oiseau pour aborder la condition d’assujettissement de l’âme humaine, l’œuvre musicale de Groult comprenait des hennissements ou des battements d’ailes. La matière sonore concrète n’est donc plus simplement le fondement sonore d’une création rendue abstraite, ici elle dicte également la structure et l’orchestration.

Photo: Caroline Campeau

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musique acousmatique

Akousma | Mélanie Zhou et les échos du deuil

par Marc-Antoine Bernier

Présentée dans un firmament de haut-parleurs disposés à l’Usine C pour la 22e édition du festival Akousma, Inter Mentes: A Lament (2025) témoignait mercredi de la sensibilité timbrale de la jeune compositrice canadienne Mélanie Zhou, étudiante en composition à l’Université McGill. Lauréate du concours international Petites formes en 2026, elle y déployait une écriture électroacoustique où les harmonies côtoient des textures sonores troubles, entre familiarité et étrangeté.

Des sonorités graves aux résonances cristallines, des voix lointaines aux cloches scintillantes, Zhou transforme et superpose des enregistrements d’objets du quotidien pour façonner une matière sonore à la fois enveloppante et insaisissable. Malgré la complexité des textures, une sensibilité tonale persiste, offrant des repères mélodiques au milieu de ces sonorités mouvantes. Ce contraste nourrit un parcours émotionnel qui oscille entre la quête de sens face à la perte et la nostalgie de l’enfance. Les harmonies plus douces évoquent une innocence fragile, bientôt troublée par des timbres plus abstraits, presque inquiétants.

Inspirée du poème Lament de Bert Meyers, la pièce explore ainsi la mémoire et le passage du temps sans chercher à résoudre les tensions qu’elle fait émerger. À mesure que les couches sonores se transforment et se dissipent, les repères s’effritent, laissant place à une forme d’acceptation incertaine. Plutôt qu’une conclusion nette, Zhou privilégie l’effacement et la persistance des traces, comme si la mémoire continuait de résonner bien après la disparition de ce qui l’a nourrie.

Photo : Caroline Campeau

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musique acousmatique

Akousma | Le legs de feue Chantal Dumas

par Laurent Pellerin

Pour clore la  première soirée de cette 22e édition d’Akousma, trois pièces de la compositrice et artiste sonore Chantal Dumas ont été présentées ce mercredi 21 octobre. Puisqu’elle est décédée trop jeune d’un cancer, au printemps dernier, la direction artistique d’Akousma a souhaité souligner le legs de cette incontournable de l’art audio au Québec.

Maniant tout autant les codes de la musique électroacoustique que de l’art radiophonique, le travail de Dumas se distinguait par l’inclusion d’enregistrements in situ, de voix humaines et même de textes, à l’occasion. Il va sans dire,  les trois œuvres présentées ont offert un heureux contraste avec le répertoire au programme. Les univers de la compositrice sont imagés et sensibles, abordant les thématiques du temps, de l’espace, du territoire, de l’ailleurs, de l’écoute. 

Jouer avec le feu, une pièce de 2006, fut spatialisée Magali Babin collègue et amie de feue Chantal. Déjà, nous étions ailleurs. Sur un fond de pulsation frénétique en basse fréquence rappelant le cœur qui débat dans la poitrine, on était confronté à diverses scènes. Initialement, une respiration effrénée, haletante, se superposait au rythme du battement, avant que ne s’y mêle les babillements d’un nouveau né. Un parcours s’amorçait alors: des sirènes d’ambulance et de police hurlaient au loin. Armé d’un microphone, la protagoniste se déplaçait dans la ville où l’urgence, le drame ou la tragédie n’étaient jamais  loin. On s’y rapprochera sans jamais savoir de quoi il s’agit, un signe qui s’écrit dans le ciel sans fournir d’explication. À un certain point, des cris déchirent la trame sonore et nous relient de nouveau à notre corps, à notre réactivité proprement humaine.

Dans un second temps, la pièce S/T/W/T est jouée. Créée dans le contexte du projet collaboratif Montreal Sound Matter, elle a été composée à partir d’enregistrements in situ réalisés à Montréal. Pour ce projet, huit artistes avaient à travailler avec une même banque de sons pour composer leur pièce. Cette pièce, potentiellement la plus « abstraite » des trois présentées, marie à merveille des sons référentiels, reconnaissables, à des strates sonores non-figuratives. 

Pour clore le concert, Christian Calon, grand ami et ex-amoureux de Chantal, interprète Migration océane, composée entre 1996 et 1997. Cette œuvre fait partie d’un recueil intitulé Le parfum des femmes, regroupant diverses pièces structurées autour du thème de la migration. Ici, « la migration des eaux froides atlantiques est mise en parallèle avec la traversée d’une femme qui quitte l’Europe pour rejoindre le continent américain ». 

À travers une narration plurilingue partagée par deux voix, une masculine et une féminine,  s’enchevêtrent des évocations concrètes et métaphoriques de l’océan Atlantique et de divers lieux terrestres. Des motifs récurrents, tant sonores que verbaux, permettent de tracer un fil dans la traversée des personnages.

Loin de tenter de rendre abstraites ses matières sonores pour mener l’auditeur à détacher le son de sa source, comme le voudrait la tradition acousmatique, Chantal Dumas cherche plutôt à incarner ses matières sonores d’histoire, à leur rendre tout leur  potentiel sémantique. Cette recherche de vécus pour peupler ses œuvres est selon  moi une caractéristique phare de son legs. Du coup, on observe la forte prédominance d’une approche radiophonique.

Sans doute, l’inclusion de ces pièces issues du riche répertoire de Chantal Dumas nous a conduit à revitaliser notre expérience d’écoute  dans le contexte d’Akousma.

Photo: Veronica Mockler

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musique acousmatique

Akousma | Manipulations en temps réel et douce violence chez Xavier Ménard et Diego Bermudez-Chamberland

par Alain Brunet

Par le biais d’apeaux de terre cuite et de générateurs sonores électromécaniques, les compositeurs Xavier Ménard et Diego Bermudez Chamberland étaient devant nous et non au centre de la pièce, question de bien montrer les outils de leur création diffusée mercredi à l’Usine C, intitulée Palabras pour cette DOUCE violence / Soy viento y machina, soit 20 minutes bien tassées avec machines et objets.

Des lignes de son superposées en continu ou encore sous la forme de vagues sonores, constituaient le bourdon au-dessus duquel les objets de céramique émettaient leurs fréquences spécifiques, manipulés en temps réel par leurs concepteurs qui pouvaient en faire usage comme des percussions ou des instruments à vent.

Et l’on ne compte pas d’autres interventions en direct qui en constituaient le “contrepoint” – tintements de cloches, aération musclée, sifflements, entrechoquements, clapotis, crissements, voilà un bel étal de sons pour la plupart filtrés et transformés en temps réel.

On cherchait ainsi à établir un dialogue “entre geste instrumental, traitement audionumérique et spatialisation”. Difficile de confirmer sur place si cette exécution interrogeait “ la difficulté réelle de s’exprimer et d’exister dans la différence, et comment ces expériences nous contraignent parfois à devenir une sorte de machine pour survivre”, conformément aux notes de programme. Faisons un acte de foi sur le sens accordé aux sons, et ne boudons pas notre plaisir à planer avec Diego et Xavier.

Photo: Caroline Campeau

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Akousma | Synthèse rétroactive selon Alex Brisson

par Laurent Pellerin

Au premier soir d’Akousma, soit le mercredi 21 octobre ans une Usine C remplie à plein capacité, le jeune compositeur Alex Brisson, récipiendaire du premier prix au concours de composition JTTP 2026, nous présentait A a Ba A ɓA Bɐ, une œuvre acousmatique au caractère distinct : avait pour argument premier la synthèse rétroactive, communément appelée feedback.

Comme il est mentionné dans sa note de programme, cette technique est particulièrement intéressante pour la génération d’objets sonores aux spectres riches. J’ai pu moi-même observer, au cours de mon propre passage à l’Université de Montréal, la hausse de popularité du détournement de dispositifs à des fins de génération de sonorités excentriques. Que les machines soient de nature numérique ou analogique, le compositeur y trouve un malin plaisir à y extirper de riches et abrasives textures sonores. Hors des cercles académiques, ces techniques ont permis la prolifération de genres musicaux tels que le harsh noise, pensons par exemple aux artistes japonais Merzbow et Boris. 

Toutefois, le parti pris esthétique est tout autre avec A a Ba A ɓA Bɐ. Les matières sonores constituant la pièce l’Alex échappent aux morphologies typiques du genre noise. Sculptées puis agencées avec soin, elles permettent une richesse du timbre et de finesse, non sans rappeler un des pionniers de la synthèse rétroactive sur console de mixage, Toshimaru Nakamura, qui lui-même composait une musique minimaliste et épurée à partir de ses farouches matériaux.

 Avec Alex comme c’est le cas avec Nakamura, on retrouve le caractère emblématique de la synthèse rétroactive dans les comportements erratiques des matériaux plutôt que dans leur sonorité abrasive. Et encore, comment nous est-il possible d’affirmer que ces comportements ne sont pas le résultat d’un montage minutieux ? 

Hormis la qualité des matériaux de base, la force de cette pièce  ne réside-t-elle pas  en grande partie dans cette grande minutie à l’orchestration ? Provocant des « stases, des phrasés, des suspensions et des surprises », les objets sonores variés se relaient et maintiennent inlassablement le niveau d’énergie tout au long de l’œuvre. L’équilibre règne : de par une excellente gestion des contrastes dynamiques ainsi que par une structuration formelle balancée. L’écoute ainsi constamment renouvelée, entretenue, l’auditeur peut se laisser transporter dans un monde peuplé de sonorités tout à fait abstraites, dénuées de sens ou de renvoi anecdotique. L’immersion est véritable, du début à la fin.

Un peu plus tard dans le programme, nous avons eu la chance de recevoir la visite de la compositrice britannique émérite Manuella Blackburn. Cheffe de classe en termes d’écriture pointilliste dite « microscopique », Blackburn ne cesse d’inspirer les jeunes générations de compositeurs-trices à entrer dialogue plus étroit avec leurs matériaux compositionnels. Pour cette première soirée d’Akousma, elle nous a fait le don de présenter quatre pièces. Avec A a Ba A ɓA Bɐ, Alex Brisson aura su mettre la table pour cette vingt deuxième édition du festival.

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musique acousmatique

Akousma | Manuella Blackburn, une poétique de l’ordinaire

par Marc-Antoine Bernier

Dans le dôme de haut-parleurs assemblé à l’Espace C pour la 22e édition du festival Akousma, la compositrice britannique Manuella Blackburn a présenté quatre œuvres acousmatiques qui révèlent la richesse insoupçonnée des sons du quotidien. Reconnue dès les premières sonorités de Home Truths (2023), sa signature conjugue une précision compositionnelle remarquable à une expressivité chaleureuse, où les motifs répétitifs, les jeux rythmiques et les textures finement ciselées oscillent entre calme hypnotique et agitation frénétique.

Les deux premières pièces explorent la matière ordinaire sous des angles contrastés. Home Truths transforme les interruptions de la vie domestique en événements musicaux, faisant des ruptures et des silences les ressorts d’un jeu sonore tantôt espiègle, tantôt imprévisible. Avec Microplastics (2021), Blackburn alterne entre des séquences harmoniques suspendues et des enchaînements rythmiques de sons issus de matières plastiques. La richesse de ces textures donne une présence presque tangible à l’infiniment petit, tout en évoquant l’ampleur de la catastrophe écologique qu’elles représentent.

Après l’entracte, Landline (2018) fait ressurgir la mémoire affective du téléphone fixe, objet familier aujourd’hui presque obsolète. À travers ses sonneries, ses tonalités et ses manipulations, Blackburn en déploie la richesse timbrale dans une composition où les motifs sonores acquièrent une qualité à la fois ludique et nostalgique. Le travail sur les hauteurs confère à ces sons une dimension mélodique qui nourrit leur pouvoir évocateur. Enfin, Train of Thought (2025) transpose les détours de la pensée en une succession de trajectoires inachevées, de changements de direction et de collisions avec le silence. Entre mouvement perpétuel et interruptions abruptes, la pièce traduit musicalement la difficulté de maintenir son attention et de mener une idée jusqu’à son terme.

D’une pièce à l’autre, Blackburn compose ainsi une poétique de l’attention à l’ordinaire. En révélant les propriétés acoustiques, affectives et parfois politiques d’éléments négligés, elle nous invite à écouter autrement notre environnement et à découvrir, derrière les sons les plus familiers, des univers insoupçonnés.

Crédit photo: Caroline Campeau

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classique occidental / musique contemporaine

SQMC/Chapelle historique du Bon-Pasteur : à la découverte de la musique contemporaine québécoise

par Pietro Freiburger

Le 21 octobre, au Centre canadien d’architecture, la programmation de la Chapelle Historique proposait un concert de la SQMC avec une grande variété de musiques contemporaines des compositeurs québécois, interprétées par les renommé(e)s Philippe Prud’homme et Louise Bessette. 

La première note positive du concert est l’introduction à chaque pièce, enrichie par la présence de certains compositeurs dans le public.

Le concert commence avec la Suite pour piano de Jean Papineau-Couture, un grand nom de la musique québécoise. La pièce, avec des traits néoclassiques clairs et des sonorités à la Hindemith, passe aisément du serein au tendu, dans une belle gamme d’émotions et d’atmosphères qui se succèdent agréablement. Cette pièce met en lumière la virtuosité de Prud’homme et sa capacité à créer des sons raffinés.

Elle se poursuit avec Six Préludes de Francis Battah, un jeune compositeur déjà établi sur la scène canadienne. Ces pièces témoignent d’une esthétique originale, parfois « jazzy », parfois agitée. Il y a quelque chose de debussyste dans l’œuvre de Battah, qui traite le piano avec une grande attention au son et au timbre, en résumé, aux possibilités expressives de l’instrument. Prud’homme interprète tout cela avec classe.

La création de la soirée est Latence d’Alexandre David : une pièce qui est une exploration musicale fluide et qui incarne parfaitement l’idée du titre. Suit Intérieur, jour de Nicolas Gilbert, qui décrit son œuvre comme intimité retrouvée. La pièce, écrite en 2020 pendant la COVID-19, transporte le public dans une atmosphère lunaire suspendue, parfois interrompue par des moments ornementaux de réminiscence baroque. Le tout est interprété avec une grande lucidité par Louise Bessette, icône du pianisme québécois contemporain. Dans Fragments de Serge Arcuri, la résonance des harmoniques des cloches traverse toute la pièce, magistralement interprétée par l’artiste. La soirée se termine avec Les planètes de Walter Boudreau, contenant diverses pièces riches en contrastes de registre et rythmées vivantes, qui rappellent l’image d’une constellation de planètes. Mention spéciale aux deux interprètes, qui ont su emmener le public dans un long voyage à travers la musique de notre époque avec honnêteté intellectuelle et dévouement artistique.

crédit photo : Pietro Freiburger

classique occidental / période romantique

OSM | De la virtuosité de Kavákos au flamboyant Oiseau de feu

par Alexandre Villemaire

À la fois interprète acclamé et chef d’orchestre de renom, Leonídas Kavákos partageait la scène de la Maison symphonique de Montréal avec l’OSM et son chef Rafael Payare. Un concert qui a été placé sous le signe de la création et de la virtuosité aux accents sonores moderniste et romantique.

C’était aussi un des derniers concerts de l’OSM à Montréal avant de s’envoler vendredi pour une tournée américaine qui mènera ses musiciens en Californie, notamment à San Diego, Los Angeles et San Francisco. Une présence qui ne s’est pas produite dans ses deux dernières villes depuis 37 ans. En fin de tournée,  l’OSM et l’Orchestre de San Diego, dont Payare a également la tutelle, fusionneront le 30 octobre pour un concert grandiose de près de 140 musiciens.

En attendant ce départ, l’orchestre a offert au public montréalais un concert riche en élan de virtuosité et de textures musicales. En ouverture, la création du Canadien Samy Moussa, Elysium, est construite selon une construction timbrales qui a mobilisé la masse orchestrale de manière ample et sonore. Après un démarrage sur de longs accords soutenus dans lesquels se développent des lignes chromatiques changeant la couleur des accords, l’œuvre évolue en mettant de l’avant différents agencements instrumentaux, notamment des cuivres sonores et brucknérien et des jeux de nuances contrastés. Il y a une profonde aura cinématographique qui se dégage de cette œuvre à la fois méditative et solennelle.

Interprétant le Concerto pour violon en ré majeur de Tchaïkovski, Leonídas Kavákos y insuffle de sa propre verve instrumentale. Dès qu’il entame les premières notes du thème instrumental principal accompagné par l’orchestre, il la joue avec un rubato qui vient quelque peu déstabiliser notre habitude d’écoute. D’ordinaire marqué Moderato assai, le rythme devient soudainement plus élastique, presque instable alors que Kavákos démontre son agilité d’orfèvres dans sa manière de donner un corps nouveau à ces lignes musicales. Il ne fait pas de doute que malgré le temps mis en répétition, Payare et ses musiciens étaient aux aguets et épousaient les contours que le soliste leur dessinait avec précision. À cela s’ajoutaient une maîtrise technique des plus naturelle et une facilité presque déconcertante, que ce soit pour naviguer dans les extrêmes sonorités de son instrument ou en poussant le tempo à un rythme effréné dans le dernier mouvement.Finalement, l’orchestre a conclu la soirée avec la version intégrale du ballet L’Oiseau de feu de Stravinski, un véritable tableau sonore vivant. Ce conte fantastique tiré de contes traditionnels russes relate les aventures du prince Ivan Tsarévitch qui, aidé par l’Oiseau de feu, triomphe du sorcier Kachtcheï. L’œuvre présente une virtuosité expressive et une inventivité au niveau du timbre qui caractérise le langage moderne de Stravinski. Payare mesure chaque intervention et nuance de l’orchestre tel un metteur en scène dirigeant des acteurs. Même sans voir l’action scénique et dansante devant nous, nous pouvions aisément saisir avec la musique l’essence de l’histoire, des affects, des dynamiques qui y étaient contenus. C’est ce même programme qui sera présenté en fin de parcours par l’OSM au public californien avant leur grand concert conjoint avec le San Diego Symphony. Un événement et une tournée qui, à l’image de ce concert, s’annonce flamboyante

crédit photo : Gabriel Fournier

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Antilles / Caraïbes / haïtien / konpa / zouk

Mois du Créole 2026 | Richy Jay fait vivre le konpa et le zouk à Montréal

par Juliana Cortes

Le 9 octobre, dans le cadre de la 25e édition du Mois créole à Montréal, Richy Jay, un jeune chanteur d’origine haïtienne, et son groupe ont donné un concert émouvant à l’auditorium de la Grande Bibliothèque. Le concert a mis un certain temps à commencer ; j’imagine que les organisateurs, tout comme nous, les spectateurs, espéraient voir davantage de monde.

Nous pouvions apercevoir les musiciens jeter un œil depuis les coulisses jusqu’à ce que le maître de cérémonie, qui est également le fondateur de l’événement, nous souhaite la bienvenue et présente fièrement les nombreuses activités du festival, notamment des spectacles, des séances de contes et des salons du livre. Il a présenté Richy Jay comme un artiste unique et a dit au public de se sentir privilégié de pouvoir assister à un concert aussi intimiste. La salle était silencieuse lorsque les musiciens sont montés sur scène, sérieux et un peu tendus. Dès le début du spectacle, sous la houlette de Richy Jay, chacun des musiciens s’est libéré de sa réserve. Richy Jay, en particulier, a su maintenir une énergie chaleureuse et conviviale, en interprétant des morceaux de konpa et de zouk allant du traditionnel au romantique en passant par le festif.

Au fur et à mesure que l’énergie montait, quelques personnes se sont mises à danser. J’ai particulièrement apprécié les membres les plus anciens de la communauté qui ne pouvaient rester assis ; leur élégance et la façon dont ils vivaient la musique nous ont transportés aux débuts du konpa, dans les années 1950. Je ne pouvais m’empêcher de penser à quel point il est merveilleux que cette musique soit intemporelle, qu’elle perdure à travers les générations et les frontières géographiques. Chaque membre du groupe a eu droit à un solo, un moment pour exprimer sa passion et son lien profond avec son instrument et la musique.

Enfin, Richy Jay a clôturé la soirée avec « Zouk la se sel medikaman nou ni » (« Le zouk est le seul remède que nous ayons »), ce qui a immédiatement incité la vingtaine de personnes présentes à se mettre à danser au premier rang, et quelques courageux ont même rejoint les musiciens sur scène. « On n’est pas beaucoup, mais on est plusieurs », a répété Richy Jay tout au long du concert. Pour moi, cela m’a rappelé que, quel que soit notre nombre, Richy Jay et son groupe se sont produits avec passion et ont veillé à ce que le public passe une excellente soirée.

Crédit photo: Elizabeth Drapeau

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classique / classique moderne / période classique / période romantique

OSM | D’un quatuor à l’autre à Bourgie, Debussy révèle toute la complicité des musiciens de l’OSM

par Chloé Rouffignac

Ce vendredi 16 octobre, la Salle Bourgie accueillait quatre musiciens de l’Orchestre symphonique de Montréal pour une soirée de musique de chambre aux trois univers musicaux bien distincts. De l’écriture contemporaine d’Ian Cusson à l’élégance de Franz Schubert, avant de s’achever sur le Quatuor en sol mineur de Claude Debussy, le programme offrait un panorama contrasté du répertoire de quatuor à cordes.

Réunissant Richard Zheng et Ariane Lajoie aux violons, Sofia Gentile à l’alto et Julien Siino au violoncelle, la formation prend l’initiative appréciable de se présenter. Dans l’engouement de Richard Zheng, on soupçonne qu’il ne s’agit pas d’une formule standard naturelle pour des artistes qui -pourtant- sont des habitués de grands publics. 

La soirée s’ouvre sur Yume (Dreams), une œuvre composée en 2024 par le Canadien Ian Cusson. Inspirée de trois épisodes du film Dreams d’Akira Kurosawa, la composition propose une exploration sonore où textures, couleurs et motifs rythmiques participent à la construction de paysages musicaux évocateurs. 

Dès le premier mouvement, Sunshine Through the Rain, les musiciens font preuve d’une grande transparence sonore. Les différentes voix s’entremêlent avec précision, laissant apparaître les changements de textures et de couleurs qui caractérisent l’écriture de Cusson. Les dissonances sont abordées avec une justesse et une maîtrise qui permettent d’en apprécier la richesse, là où l’oreille aurait d’ordinaire tendance à s’impatienter d’une résolution.

Dans The Peach Orchard, le violoncelle se distingue notamment par un passage particulièrement lyrique, tandis que les violons évoluent en décalage, créant un jeu de contrastes où chaque voix conserve une identité propre. L’équilibre entre les instruments permet de mettre en valeur les différents plans sonores sans sacrifier l’unité.

Quant au dernier mouvement, Village of the Watermills, se distingue par son caractère pastoral et ses motifs fluides. L’inspiration cinématographique prend alors plus de sens : l’interprétation parvient à en évoquer l’atmosphère et l’imaginaire.

Jusque là, les musiciens privilégient une communication scénique discrète, loin des échanges gestuels démonstratifs que l’on retrouve dans certaines formations de musique de chambre. Une retenue qui n’entache toutefois ni la précision des interventions ni la qualité du dialogue musical.

Avec le Quatuor à cordes no 10 en mi bémol majeur, D. 87, composé en 1813 alors que Franz Schubert n’avait que seize ans, les interprètes retrouvent un langage musical plus classique, marqué notamment par l’influence de Mozart.

Le deuxième mouvement, Scherzo (Prestissimo), laisse entrevoir les limites de cette approche discrète et retenue. Malgré une exécution maîtrisée, on aurait parfois souhaité davantage d’élan et de caractère, une prise de risque expressive susceptible d’accentuer les contrastes et de donner au discours une spontanéité plus affirmée.

Le troisième mouvement, Adagio, permet de son côté d’apprécier pleinement les qualités individuelles des instrumentistes. Le lyrisme des lignes mélodiques apporte une dimension plus intime à l’interprétation. Toujours sans grands effets ni démonstrations excessives, les musiciens privilégient une expression délicate, où la sobriété devient une véritable qualité musicale.

Une lecture qui, dans son ensemble, séduit par son raffinement et sa cohésion, même si une plus grande liberté expressive aurait parfois permis d’en révéler davantage les contrastes.

C’est toutefois avec le Quatuor à cordes en sol mineur, op. 10, de Claude Debussy que la soirée prend une toute autre dimension.

Dès les premières mesures de l’Animé et très décidé, l’engagement physique des musiciens se manifeste d’une intensité nouvelle. Les gestes s’affirment, les échanges gagnent en spontanéité et le discours musical semble animé d’une énergie que les deux œuvres précédentes n’avaient révélée qu’avec davantage de retenue.

Cette transformation ne tient pas uniquement à l’écriture plus contrastée de Debussy. Elle semble également témoigner d’une affinité particulière entre les interprètes et la partition, dont ils épousent les tensions, les respirations et les élans avec une conviction manifeste.

Les textures prennent du relief, les différents plans sonores se distinguent avec clarté, tandis que les nuances gagnent en profondeur. Le contrechant du violoncelle, notamment, s’inscrit dans un équilibre particulièrement réussi.

Dans le deuxième mouvement, Assez vif et bien rythmé, les pizzicati apportent un contraste saisissant. La précision rythmique permet aux différentes interventions de s’articuler avec netteté, donnant à la musique une vitalité nouvelle sans compromettre la cohésion de l’ensemble.

Une mention toute particulière revient à Sofia Gentile, dont la prestation à l’alto constitue l’une des révélations de la soirée. D’une chaleur et d’une profondeur, sa sonorité se démarque autant par sa beauté intrinsèque que par sa capacité à se métamorphoser au gré des intentions musicales. Tantôt feutrée et enveloppante, tantôt plus affirmée, elle apporte aux échanges une palette de couleurs d’une grande finesse. 

Le dernier mouvement, Très modéré, exige des instrumentistes une maîtrise technique et une endurance expressive considérables. Les contrastes et tensions se multiplient et l’énergie collective atteint son apogée. Malgré la densité de l’écriture, la balance se maintient sans effort.

Là où Cusson et Schubert avaient permis d’apprécier la discipline et le raffinement des quatre instrumentistes, Debussy révèle une liberté expressive et un engagement collectif particulièrement saisissants.

Au terme de cette soirée, Richard Zheng, Ariane Lajoie, Sofia Gentile et Julien Siino auront démontré les qualités essentielles d’une formation de musique de chambre : précision, écoute, équilibre et sensibilité. Mais au-delà de cette maîtrise, c’est surtout leur capacité à habiter pleinement une œuvre qui aura marqué les esprits.

D’un quatuor à l’autre, la soirée aura ainsi progressivement dévoilé une complicité musicale dont le Debussy constitue incontestablement le point culminant.

baroque / classique indien

Caprice au 9e : un agréable essai de rencontre baroque et carnatique

par Frédéric Cardin

L’ensemble Caprice proposait une rencontre inusitée entre la musique carnatique (du Sud de l’Inde, représentée par le flûtiste J.A. Jayant, excellent)) et baroque (européenne) lors d’un concert assez sympathique au 9e étage du Centre Eaton. Si les concerts sont habituellement programmés à 17h, c’était sur l’heure du midi qu’il se donnait, exceptionnellement. Je ne sais pas si c’est l’heure elle-même, mais le résultat de fréquentation a été positif, pour une proposition somme toute assez nichée. Initiative réussie, donc, du côté affluence, et, je suis content de le dire, également du côté purement artistique. Il ne s’agissait pas d’une fusion totale entre les deux esthétiques, loin s’en faut. Appelons plutôt cela une rencontre et un dialogue, dans lesquels chaque protagoniste s’exprimait souvent dans sa langue musicale, en se croisant occasionnellement. 

Ce sont les transitions entre les pièces, indiennes et baroques, ainsi que le judicieux choix de programme, qui a réussi à créer une belle impression de symbiose pour l’ensemble de l’heure et quelques du concert. 

Le concert a été lancé par une impro à la flûte bansuri, portée par les arabesques subtiles de Jayant, un flûtiste reconnu pour sa qualité timbrale et son aisance technique. Un exotisme (du point de vue occidental), qui a mené à un contraste saillant, quand l’ensemble Caprice a entonné une sorte de variation en prélude au lancement du hit des hits baroques : le fameux Canon de Pachelbel. Heureusement, point de routine dans l’exécution de Caprice. Une lecture colorée de détails ornementaux, et une dynamique rythmique allègre ont rendu la chose plutôt rafraîchissante. Jayant est revenu avec une pièce classique indienne (Jagadodharana de Purandara Dasa, compositeur qui oeuvrait à l’époque de la Renaissance européenne), soutenue par le drone traditionnel associé à cette musique, mais ici assuré par l’orchestre montréalais. Caprice a poursuivi avec l’Air sur la corde de sol de Bach, et le reste de l’heure s’est déroulé un peu comme cela, mais avec des enchaînements entre les deux traditions faisant pas mal tout le temps du sens, que ce soit au plan rythmique, harmonique ou simplement atmosphérique. 

Je souligne aussi la très belle contribution de la basse William Kraushaar, qui nous a donné de très beaux moments de grâce dans du Purcell (Wondrous Machine et The Cold Song), Handel (O ruddier than the cherry) et surtout Monteverdi (Si dolce è’l tormento), une des plus belles mélodies de chanson, tout styles et toutes époques confondues. Son timbre profond, d’un pourpre sombre et captivant, m’a donné quelques frissons. Uniquement dans The Cold Song ai-je perçu des moments où l’artiste a escamoté certaines répétitions (symbolisant le froid grelottant) ou finitions de phrases. Il s’agit effectivement d’un morceau difficile à soutenir mécaniquement. Mais c’est bien peu rechigner, en fin de compte. Il s’est de toute façon fort bien repris dans la pièce suivante, et finale, signée Handel. Un morceau virevoltant d’amour intense et déployé dans une technique précise et emballante pour les oreilles qui écoutaient. 

Le directeur de Caprice, Matthias Maute, disait que ce concert servait de territoire à explorer et de construction d’une musique de l’avenir, où les traditions du monde se parleront d’égale à égale, tout en inspirant des innovations stimulantes. 

LISEZ L’ENTREVUE AVEC MATTHIAS MAUTE CONCERNANT CE CONCERT

En ce sens, l’essai proposé par Caprice et son invité est plutôt réussi, et donne envie d’en avoir d’autres dans l’avenir. 

Musique de création / théâtre musical

Le Vivier | La fièvre (tonitruante) du dimanche soir

par Alain Brunet

Fièvre du dimanche soir à l’édifice Wilder ? Gabo Champagne, conceptrice et directrice artistique du programme Tonitruances, se présente sur scène et remercie d’abord Le Vivier et le Conseil des Arts de Montréal, enchaîne sur les reconnaissances d’usage des terres autochtones non cédées, « accaparés par une puissance coloniale et génocidaire ».

Dans le même élan, l’artiste trans et non binaire poursuit son laïus sur une “situation très délicate concernant le milieu de la musique classique ou contemporaine… en train de se faire en quelque sorte acheter par un conglomérat international qui poursuit des activités de vols de terres et de génocide et qui, par le biais d’une fondation subventionnée, travaille à financer nos organismes culturels et leur font signer des clauses stipulant qu’ils ne peuvent parler contre l’organisme… pour que les artistes ne puissent se prononcer sur ces actes barbares”… 

Sur le point de dénoncer ladite “fondation subventionnée” en haussant le ton, un bourdon de grésillement en brouille le nom. Un collègue trans surgit et invite alors Gabo à quitter la scène devant un auditoire hilare. La conceptrice du programme finit par se retirer devant cette confusion qui commande certaines précisions.

La MC appelle alors à la clarification et invite un personnage loufoque incarnant la première dame de France, Brigitte Macron, rien de moins. La première dame de France débarque sur scène sur le son de La Marseillaise à la trompette pendant que la MC questionne l’identité de genre de Mme Macron, qui répond “Je ne suis pas Brigitte, je suis Jean-Michel!”. Le public est encore plus crampé, lorsqu’il apprend que Jean-Michel a tué Brigitte pour ainsi l’incarner, confiant avoir recruté un adolescent pour accéder à la présidence française.

Voilà un extrait représentatif de ce programme incluant  3 créations canadiennes et une création mondiale. Visiblement, les quatre œuvres sont concomitantes et impliquent la flûtiste Albane Tamagna, le saxophoniste Thomas Gauthier-Lang, la trompettiste Émilie Fortin, la guitariste An Laurence. la pianiste Jenn Mong, la soprano Rebecca Gray, la soprano Caroline Godebert, et le tromboniste Felix Del Tredici. Hormis les tâches instrumentales, chacun/chacune est invité.e à théâtraliser son jeu.

Avec un humour consommé, on y traite d’identité et de transition de genres, de désir, d’identité linguistique, de réception d’hormones le tout entrelardé de commentaires politiques et sociétaux, généralement sous le signe de l’humour.

La musique est simplement conçue et orchestrée, facile à interpréter, sans profondeur conceptuelle apparente. On puise dans la pop (au piano, le riff de Another One Bites The Dust, classique de Queen), dans les hymnes nationaux de France ou du Royaume-Uni, on peut aussi impliquer la mélodie atonale, l’improvisation libre, le bruitisme, le pré-enregistrement, la caricature du chant lyrique ou la parole déformée (par un mégaphone numérique) dans cette sympathique bouillabaisse.

Une heure plus tard après l’introduction, le meilleur flash de la conceptrice: pendant que la distribution s’amenuise sur scène et que les derniers interprètes de Tonitruances se trémoussent jusqu’à épuisement, le public est invectivé par An Laurence:  “Calissez donc vot’camp tabarnak!”, ordonne-t-elle. Surpris par un tel fondu de sortie, l’auditoire quitte progressivement la salle dans une joyeuse perplexité. 

En somme? En ce qui me concerne, ce vaudeville d’avant-garde se veut probablement un « statement » tout à fait défendable, mais n’a d’autres qualités formelles que d’être divertissant et instructif sur la pensée créatrice de Gabo Champagne, une des rares Montréalaises à s’exercer sur le terrain du théâtre musical.

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