Le Festival Accès Asie sait oser. Et on peut l’en féliciter. Mardi 19 mai était donné à la salle Bourgie un concert réunissant des flûtes très disparates (avec un violoncelle et des percussions pour donner un peu de texture) : une flûte de la renaissance, un flûte baroque (classiques occidentales, donc), un ney (flûte persane), des shakuhachi et un ryuteki (instruments traditionnels japonais) et un dizi (flûte chinoise). Le répertoire, bien que ‘’tagué’’ musiques du monde, avait tout pour plaire au oreilles les plus curieuses et exigeantes, en flirtant avec la complexité associée à la musique classique moderne (il y avait d’ailleurs plusieurs œuvres des 20e et 21e siècle au programme).
Le Printemps de Vivaldi, dans un arrangement pour flûte solo, s’est déployé à travers tout le concert, chaque mouvement étant interprété comme une sorte de pont entre diverses parties du concert. Mika Putterman a bien démontré toute l’étendue de sa maîtrise de la flûte baroque. Le percussionniste Ziya Tabassian a offert l’une de ses compositions, une exploration sur la base rythmique d’un poème persan de Hâfez, alors que Ziad Chbat a joué une série d’arabesques portant le titre de Nostalgie sur son ney, une flûte de tradition ouest-asiatique (jusqu’en Turquie) avec une sonorité envoûtante, s’approchant du duduk arménien (qui n’est cependant pas une flûte, mais un instrument à anche, comme un hautbois).
Deux pièces harmoniquement ‘’contemporaines’’, c’est-à-dire flirtant avec et même plongeant dans l’atonalité, étaient présentées : une composition originale de Jean Lérigé-Laplante, Évanescence. La pièce est une vague sonore qui fait s’entrelacer les différents timbres des flûtes présentes, en offrant tout de même une place bienvenue au violoncelle du Montréalais d’origine trinidadienne Kyran Assing, trop discret jusque là, je trouve (ce n’est pas sa faute, il n’avait presque rien à jouer).
L’autre pièce chromatiquement dissonante était une composition de Bruno Deschênes, une ‘’mise en complexité harmonique’’, d’une ancienne mélodie japonaise, Shin Etenraku. La mélodie, reprise telle quelle mais passée d’une section à l’autre dans des modifications et des combinaisons densifiées, n’offre aucun point de repère pour nos oreilles occidentales peu familières avec le répertoire authentique japonais. Au final, nous avions une œuvre moderniste, assez aride mais franchement intéressante.
Une pièce chinoise pour le dizi solo a eu un effet pimpant sur le public, avec ses effets naturalistes, comme des oiseaux excités, et ses envolées virtuoses spectaculaires. Excellente performance de Shuni Tsou.
D’ailleurs, il faut noter l’excellence de tous les instrumentistes présents, toustes de solides interprètes de leur instrument.
Le baroque français Joseph Bodin de Boismortier a vu son Concerto pour cinq flûtes, op. 15 n° 1, traduit’’ pour les flûtes présentes, ce à quoi il n’a probablement jamais rêvé. L’arrangeur, Bruno Deschênes a avoué avoir pris un risque avec cette idée. On ne dira pas que ce fut une grande réussite, même si les artistes y ont manifestement mis toute leur conviction. Il est difficile de combiner des flûtes occidentales et des flûtes habituées à la microtonalité dans un langage tempéré (aux intervalles égaux) comme celui du baroque européen. On se demande parfois si ce qu’on entend est faux, ou si ce sont les inflexions naturelles du Shakuhachi ou du dizi qui se marient plus violemment qu’heureusement avec leurs sœurs baroques. L’idée, intéressante à priori, mérite d’être fignolée.
Cela dit, on reconnaît l’intérêt de cette rencontre inusitée, et on souhaite, malgré quelques accrocs, que ce type d’ensemble chambriste nous revienne avec de nouvelles idées car le principe est porteur et stimulant.
Et tiens, pourquoi pas y ajouter quelques autres instruments tels que la clarinette, le duduk, le basson, la flûte mandingue, la quena inca, le bansuri indien, quelques flûtes-à-bec (la basse!) et d’autres violoncelles?
Bruno Deschênes, shakuhachi et direction
Boaz Berney, flûte de la Renaissance
Élisabeth Caty, shakuhachi et ryuteki
Kyran Assing, violoncelle
Mika Putterman, flûte baroque
Shuni Tsou, dizi
Ziad Chbat, ney
Ziya Tabassian, percussion