classique occidental / musique contemporaine

Concours de composition de l’OM : le carré d’as (quatrième partie)

par Frédéric Cardin

Le premier concours de composition de l’Orchestre métropolitain consacre quatre créateurs, voilà l’occasion de les découvrir sur PAN M 360. Voici Nicholas Ryan.

L’Orchestre Métropolitain a choisi quatre lauréats pour son premier Concours de composition, inspiré par l’œuvre de Beethoven : Marie-Pierre Brasset, Cristina Garcias Islas, Francis Battah et Nicholas Ryan. Lancée en mars dernier, cette compétition vise à commémorer le 250e anniversaire du fameux compositeur allemand. L’an prochain, les œuvres des lauréats seront créées par l’Orchestre Métropolitain sous la direction de Yannick Nézet-Séguin. Le présent dossier vise à vous faire découvrir ces compositeurs et leurs œuvres, interviews de PAN M 360 à l’appui.

Place à Nicholas Ryan, jeune compositeur d’à peine 30 ans natif de Montréal. Avant d’être compositeur, Nicholas est un interprète de la guitare électrique, pour laquelle il a déjà écrit plusieurs pièces de chambre. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait étudié avec Tim Brady, l’un des meilleurs interprètes et compositeurs contemporains pour cet instrument. Il a également été formé par Sandeep Bhagwati et Georges Dimitrov à l’Université Concordia, deux grands défenseurs de l’interdisciplinarité et de l’ouverture de la musique contemporaine sur les traditions non classiques telles que l’électro, le bruitisme, le rock underground, le punk, le post-punk, etc. C’est une vision artistique que partage pleinement Nicholas.

PAN M 360 : Où as-tu grandi et qu’est-ce qui t’a amené à devenir musicien ?

NICHOLAS RYAN : J’ai grandi à Montréal. Difficile de dire ce qui m’a amené à la musique. J’imagine que ce sont de bons amis et de bons professeurs. Ça et la découverte de Xenakis !

PAN M 360 : T’identifies-tu à une tradition compositionnelle ?

NICHOLAS RYAN : Non, pas vraiment. Mais si l’artiste interdisciplinaire Ragnar Kjartansson ouvre une école de musiques nouvelles, je serai son premier étudiant.

PAN M 360 : Dans quelle esthétique t’inscris-tu ?

NICHOLAS RYAN : Une bonne partie de ce que je fais comme compositeur consiste à chercher à traduire en sons des idées tirées des arts visuels ou de la littérature. Parallèlement, l’essentiel de ce que je fais comme artiste visuel consiste à chercher à traduire en images ou en installations des idées venues de la composition.

PAN M 360 : Quels sont les traits principaux de ton travail ? 

NICHOLAS RYAN : Son. Silence. Something

PAN M 360 : Selon toi, y a-t-il une différence entre les compositeurs formés académiquement aujourd’hui et ceux du passé ?

NICHOLAS RYAN : Difficile à dire, parce que je ne crois pas que ma formation universitaire en composition ait été très conventionnelle.

PAN M 360 : Quels sont tes goûts musicaux en tant que mélomane ?

NICHOLAS RYAN : Je suis arrivé à la musique par la guitare électrique qui, pour moi, est un instrument éclectique. Donc, oui, j’écoute de tout, même si ça peut paraître cliché.

PAN M 360 : Quelles sont tes œuvres principales, celles dont tu es le plus fier ?

NICHOLAS RYAN : 

Something for James Tenney’s Spectral Canon for Conlon Nancarrow :

Poème Symphonique 2.0 ( BETA) :

Quintet (For 5 Electric Guitars and Audience) :

Elles sont toutes disponibles sur ma nouvelle page YouTube N.M. Ryan. Je publie aussi des micro-pièces sur mon compte Instagram (@n_m_ryan).

PAN M 360 :  Y a-t-il un projet global à long terme qui t’anime en tant que compositeur, un héritage que tu aimerais laisser ?

NICHOLAS RYAN : On dit que les musiciens du Titanic ont continué à jouer pendant que le navire sombrait. Si je pouvais trouver le moyen de recréer cette scène, mais dans un avion qui tombe du ciel au lieu d’un navire qui sombre, sans que ni les artistes ni le public ne se blessent, alors je pourrais probablement prendre ma retraite des arts le lendemain matin.

PAN M 360 : Décris-nous la pièce qui sera jouée par l’Orchestre Métropolitain ?

NICHOLAS RYAN : C’est une sorte de mariage entre The Unanswered Question de Charles Ives et Four Organs de Steve Reich. Ce n’était même pas voulu, mais ça s’est présenté comme ça ! Pour l’instant, le titre est Eroisca, mais ça pourrait changer.

La structure a été inspirée par le texte Easter Pome de bpNichol, un artiste pluridisciplinaire canadien né en 1944 et mort en 1988, mais aussi, de toute évidence, par mes réflexions sur la pertinence de Beethoven au 21e siècle. 

Avant de conclure, j’aimerais dire à quel point je suis honoré par l’opportunité qui m’est offerte par l’Orchestre Métropolitain et Yannick Nézet-Séguin. J’ai très hâte de voir (et entendre) le résultat !

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Concours de composition de l’OM : le carré d’as (troisième partie)

par Frédéric Cardin

Le premier concours de composition de l’Orchestre Métropolitain consacre quatre créateurs, voilà l’occasion de les découvrir sur PAN M 360. Voici Francis Battah.

 Crédit photo : Denis Cloutier

L’Orchestre Métropolitain a choisi quatre lauréats pour son premier Concours de composition, inspiré par l’œuvre de Beethoven : Marie-Pierre Brasset, Cristina Garcias Islas, Francis Battah et Nicholas Ryan. Lancée en mars dernier, cette compétition vise à commémorer le 250e anniversaire du fameux compositeur allemand. L’an prochain, les œuvres des lauréats seront créées par l’Orchestre Métropolitain sous la direction de Yannick Nézet-Séguin. Le présent dossier vise à vous faire découvrir ces compositeurs et leurs œuvres, interviews de PAN M 360 à l’appui.

Rencontre avec Francis Battah, jeune compositeur montréalais né en 1995. C’est sa pièce intitulée Prélude aux paysages urbains qui lui a permis d’être choisi parmi les lauréats du concours de composition.

Francis a étudié avec Alan Belkin, Ana Sokolovic et Denis Gougeon, et poursuit en ce moment sa maîtrise à McGill avec Denys Bouliane. Il a déjà quelques honneurs prestigieux à son actif, entre autres au Concours de composition Antonin Dvorak à Prague, à la Société de concerts de Montréal, des compositions interprétées par Serhiy Salov, Nicolas Ellis et l’Orchestre de l’Agora, une collaboration avec l’actrice Monique Miller et plusieurs résidences de composition (dont une avec l’Orchestre de la Francophonie canadienne).

PAN M 360 : Salut Francis ! Comment as-tu réagi quand tu as reçu la nouvelle de ta nomination ?

FRANCIS BATTAH : Disons que ce fut assez excitant car c’est Yannick Nézet-Séguin qui m’a appelé pour me le dire. Ça ne pouvait pas être annoncé d’une meilleure manière !

PAN M 360 : Comment vois-tu ce défi dans les prochains mois, jusqu’à la création en mai ou juin 2021 ?

FRANCIS BATTAH : En vérité, la pièce est déjà toute écrite ! Ce sera moins stressant qu’une commande où l’on part de zéro. Disons que le gros du travail est derrière moi.

PAN M 360 : Reste-t-il tout de même quelques détails à régler ?

FRANCIS BATTAH : Assurément, mais assez mineurs. Ce sont des détails qui seront abordés directement avec Yannick quand il aura la partition complète. Il s’agit surtout de questions de tempos, des corrections d’erreurs, etc. Mais quand l’orchestre aura la musique, nous n’aurons qu’une seule répétition de 40 minutes pour tout placer. C’est tout ! Nous n’aurons pas le temps de changer des éléments trop précis comme des rythmes ou des notes. Et les erreurs techniques, ou de typogaphie, mettons, sont à proscrire absolument. Si un musicien lève la main parce qu’il bute sur quelque chose d’imprécis, ce sont de précieuses minutes perdues, et dans ce cas, elles sont rares !

PAN M 360 : Retournons au tout début si tu le veux bien. Comment es-tu devenu compositeur ?

FRANCIS BATTAH : Quand j’ai reçu un clavier électronique à l’âge d’environ six ans, la première chose que j’ai faite avec, c’est une petite composition ! Ensuite, j’ai suivi des cours de piano, mais j’ai fini par me rendre compte que j’avais de meilleures chances de me démarquer en étant compositeur plutôt que pianiste.

PAN M 360 : Ton parcours a-t-il toujours été classique ?

FRANCIS BATTAH : Non, j’ai fait pas mal de jazz aussi. C’est une musique qui colore assurément mon langage musical.

PAN M 360 : T’identifies-tu à une tradition musicale ? 

FRANCIS BATTAH : Je m’identifie comme indépendant. Bien sûr, si on veut faire la généalogie des sources fondamentales qui m’abreuvent, on doit parler de la tradition classique « traditionnelle » (Rires, c’est un pléonasme, mais bon), comme Mozart, Beethoven et la suite habituelle. Mais il y a aussi le jazz et un peu de prog rock, avec la musique contemporaine pour combler le tout.

PAN M 360 : Parlant de musique contemporaine, y a-t-il une esthétique précise à laquelle tu te rattaches plus volontiers ?

FRANCIS BATTAH : Celle de Ligeti m’habite fortement. Je me reconnaît dans son intérêt pour le rythme, dans sa recherche de sonorités inusitées, dans son indépendance aussi. Il ne faisait partie d’aucune « école » précise. Pour moi, il est un modèle.

PAN M 360 : Trois termes qui décrivent bien la musique que tu aimes écrire ?

FRANCIS BATTAH : 1- Souci de l’harmonie, qu’elle soit consonante ou dissonante; 2- Utilisation de formes qui permettent à l’auditeur de bien comprendre mon message. Je ne recherche pas la complexité à tout prix. J’essaie plutôt de communiquer le plus directement et le plus simplement possible des idées qui peuvent être très complexes et raffinées; 3- Diversité. J’aime toucher à toutes sortes de choses, à exprimer des caractères très différents les uns des autres selon les œuvres. 

PAN M 360 : Pour toi, qu’est-ce qui prime : le son ou l’harmonie ?

FRANCIS BATTAH : Je pense aux notes et à leur organisation harmonique avant le son brut. C’est mon point de départ. Cela dit, après je travaille toujours la finalité sonore de l’œuvre. Et là, je reviens à Ligeti : il avait la faculté de naviguer entre les deux, entre l’harmonie et le son vierge, brut. J’aime ce type d’entre-deux, cette recherche de liens entre deux prémisses opposées.

PAN M 360 : Que préfères-tu, une musique qui exprime des idées musicales ou une musique qui exprime des émotions ?

FRANCIS BATTAH : Je tends vers les émotions, mais il faut nuancer. Je ne cherche pas à les mettre à l’avant-plan. Une fois le processus inévitablement abstrait de la composition musicale achevé, je pense qu’on doit ressentir quelque chose, malgré la complexité de la construction.

PAN M 360 : Selon toi, y a-t-il une différence entre les compositeurs formés académiquement aujourd’hui et ceux du passé ?

FRANCIS BATTAH : Oui ! Les compositeurs précédents n’avaient pas un accès aussi large et facile à tout ce qui se fait autour d’eux. Aujourd’hui, nous sommes baignés d’influences innombrables, venant du monde entier, et presque en temps réel. C’est parfois même difficile de canaliser tout le bruit ambiant. Pour certains, la solution est de se faire un cocon qui ne comprend que la lignée traditionnelle, musique classique (Renaissance, baroque, etc.) jusqu’à la musique contemporaine pure et dure.

PAN M 360 : Comment te positionnes-tu face à cela, toi ?

FRANCIS BATTAH : Je n’ai pas grandi avec la musique classique. Je l’adore, mais je ne peux renier que j’ai appris à aimer et apprécier autre chose aussi. J’ai des amis qui font du jazz, de l’électro, de la pop, ça m’inspire indirectement.

PAN M 360 : Comment vois-tu le mouvement de la musique contemporaine « accessible », dite néoclassique, comme celle de Ludovico Einaudi, pour en nommer une très évidente ?

FRANCIS BATTAH : Je ne me sens pas en guerre contre ça. Au contraire. On doit se demander « qu’est-ce qui fait que cette musique sonne contemporaine ? » car, malgré ses harmonies très simples et consonantes, elle n’aurait pas pu être écrite comme cela il y a 100 ans. Il y a clairement une manière qui est d’aujourd’hui, la construction des accords, leur relation au rythme, les arpèges, etc. Dans une pièce, j’ai eu envie de prendre ces idées ultra simples, presque primitives, et de les développer plus amplement. Je m’en suis donc inspiré.

PAN M 360 : De quelle œuvre déjà écrite es-tu le plus fier ?

FRANCIS BATTAH : Une série de six préludes, réalisée avec le pianiste Philippe Prud’homme. J’en suis très fier.

PAN M 360 : Y a-t-il un projet global, à long terme qui t’anime en tant que compositeur, un héritage que tu aimerais laisser ?

FRANCIS BATTAH : J’aimerais fonder mon propre ensemble, réunir des musiciens de divers horizons comme celui de l’improvisation, du jazz, du classique et des instruments inventés. J’aimerais mélanger tout ça, ajouter des synthétiseurs, de l’électro et essayer de faire une symphonie du 21e siècle. Car ce n’est pas avec l’orchestre symphonique traditionnel que ça pourra se faire. Il faut ajouter pleins d’instruments pour bien représenter la créativité d’aujourd’hui. Et il faut plus que 40 minutes de répétition pour être créatif là-dedans !

PAN M 360 : Décris-nous Prélude aux paysages urbains, la pièce qui sera jouée par l’Orchestre Métropolitain.

FRANCIS BATTAH : Je me suis inspiré de la 6e symphonie, la Pastorale. Mon idée a été de faire la même chose mais pour un paysage urbain. Quel caractère représente la ville moderne ? Je me sers du thème principal du premier mouvement, je le percute, je le fragmente, je lui donne un autre rythme, parfois haletant. 

PAN M 360 : J’ai hâte d’entendre ça en mai ou juin 2021 ! Merci pour cette belle rencontre et bon succès !

FRANCIS BATTAH : Merci à toi !

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Concours de composition de l’OM : le carré d’as (deuxième partie)

par Alain Brunet

Le premier concours de composition de l’Orchestre métropolitain consacre quatre créateurs, voilà l’occasion de les découvrir sur PAN M 360. Voici Cristina García Islas.

L’Orchestre Métropolitain a choisi quatre lauréats pour son premier Concours de composition inspiré par l’oeuvre de Beethoven : Marie-Pierre Brasset, Cristina García Islas, Francis Battah et Nicholas Ryan. Lancée en mars dernier, cette compétition vise à commémorer le 250e anniversaire du fameux compositeur allemand. L’an prochain, les œuvres des lauréats seront créées par l’Orchestre Métropolitain sous la direction de Yannick Nézet-Séguin.  Le dossier qui suit vous fera découvrir ces compositeurs et leurs œuvres, interviews de PAN M 360 à l’appui.

Nous poursuivons avec Cristina García Islas, jointe à Mexico.

Compositrice, conférencière et pédagogue mexicano-canadienne, elle a participé à des festivals internationaux et des symposiums. Elle a été invitée en tant que professeur à l’IRCAM (Paris), à l’Université Laval et au Consulat général du Mexique à Montréal (Canada). García Islas est titulaire du doctorat en composition de l’Université de Montréal et d’une maîtrise et d’un baccalauréat du Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec (Montréal). Elle a été animatrice de radio pour Contemporary Musique au CISM 89.3 FM à Montréal et a participé à des panels et des jurys dans le monde entier. García Islas enseigne actuellement à l’Université UNAM et à l’Université Anáhuac México.

PAN M 360 : Où avez-vous grandi et qu’est-ce qui vous a menée à la musique ?

CRISTINA GARCÍA ISLAS : J’ai grandi dans la ville de Mexico. Comme chacun sait, cette ville est l’une des plus grandes au monde avec une ambiance cosmopolite, reconnue pour ses échanges culturels. Ainsi, j’ai commencé à jouer du piano à l’âge de cinq ans. Quand j’avais trois ans, je prenais un bâton (crayon, etc.) et je jouais à diriger un orchestre devant mes toutous au salon. En autant que je me souvienne, j’ai toujours aimé Beethoven et Mendelssohn. Grâce à l’intérêt porté par mes parents médecins, j’ai commencé mon parcours dans la musique. Ils voulaient que je développe une forte sensibilité envers l’art. Mes premières études musicales ont commencé à l’Académie Yamaha, soit à une époque où les Japonais voyageaient à Mexico pour y rester quelques mois et nous y soumettre des examens importants. J’ai passé toute mon enfance à étudier dans ce contexte.

PAN M 360 : Quel a été votre parcours académique ?

CRISTINA GARCÍA ISLAS : J’ai fait l’école primaire à Mexico, tandis que mes études secondaires se sont partagées entre Ottawa et Mexico. Mes parents voulaient que j’apprenne l’anglais d’abord et de cette façon j’y suis allée plusieurs fois, et un jour je suis restée au Canada. J’ai fait des études musicales à l’Escuela Superior de Música (México) avant de partir à Montréal où j’ai fait mon baccalauréat et ma maîtrise au Conservatoire de musique de Montréal. Après quelques années, j’ai fait mon doctorat à l’Université de Montréal en échange interuniversitaire avec l’École de musique Schulich de l’Université McGill. En 2015, je suis allée à Tel Aviv pour travailler dix jours avec des musiciens de l’ensemble Meitar et de l’Ensemble Intercontemporain à l’Israel Music Conservatory. Cet échange n’a pas été seulement académique, pour cela je le considère comme un moment très important pour ma carrière musicale.

PAN M 360 : Vous identifiez-vous à une tradition compositionnelle ? 

CRISTINA GARCÍA ISLAS : Je ne suis pas très sûre d’appartenir à une tradition. Ma musique a toujours été très mélodique, je cherche l’expressivité avant l’expérimentation. La musique classique me touche beaucoup et la musique romantique encore plus, mais le chant – qui va plus loin que la tonalité ainsi que les textures – sont autant de choses primordiales pour moi. Alors, je me demande si le bruit et les textures appartiennent à la tradition dans ce siècle. Si oui, je suis totalement traditionnelle et sinon je suis probablement une espèce d’hybride musical.

PAN M 360 : Dans quelle esthétique vous inscrivez-vous ? 

CRISTINA GARCÍA ISLAS : Je considère que je n’appartiens pas à une seule esthétique. Cependant, la musique spectrale française, les musiques de l’Italien Fausto Romitelli, du Mexicain Silvestre Revueltas et du Danois Per Nørgård sont des piliers importants dans ma création.

PAN M 360 : Quels sont les traits principaux de votre travail, en musique instrumentale et en opéra ?

CRISTINA GARCÍA ISLAS : Ma musique exprime cette nécessité pour moi de chercher l’équilibre entre l’expression liée au chant (et la recherche d’une mélodie) et l’exploration texturale qui n’ont pas précisément à voir avec l’héritage traditionnel classique. Je suis motivée par l’exploration sonore qui va au-delà de l’harmonie et du discours musical graduel et vertical, lié à une relation de tension et détente harmoniques. Je recherche un traitement plus horizontal, guidé par des échos sonores contenus dans des mélodies chromatiques qui résultent parfois d’un mouvement libre, inspiré par des explorations coloristes, imitatives ou purement résonnantes qui cherchent à s’imposer dans des sonorités longues et pleines. Dans le monde des créateurs se reflètent toutes sortes d’émotions et cela inclut l’acceptation de soi-même. J’ai intégré la fusion de différentes cultures tout au long de mon développement en tant que compositrice et être humain, qui dans mon cas se trouve entre les influences canadiennes et mexicaines. J’aime aussi chercher une union entre l’être et la nature. 

PAN M 360 : Quelle est pour vous la différence entre un compositeur éduqué dans études supérieures en 2020 par rapport aux compositeurs issus des générations précédentes ?

CRISTINA GARCÍA ISLAS : Je trouve que l’éducation des générations précédentes a bénéficié d’une grande recherche et développement de l’acoustique musicale. Les compositeurs étaient plus proches des partitions sur papier et l’écriture faite à la main était beaucoup plus présente qu’aujourd’hui. Par contre je trouve que le développement de la formation auditive, les compétences théoriques et pratiques requises en composition étaient très différentes. Aujourd’hui, de nombreux compositeurs se concentrent sur l’apprentissage du mixage et du traitement sonore. Des progrès ont été réalisés dans l’étude de l’amplitude des spectres sonores artificiels et non seulement acoustiques. Il est plus nécessaire d’amalgamer la technologie avec l’acoustique et de générer principalement des mélanges électroacoustiques ou mixtes. La création des nouvelles générations se reflète principalement dans l’ordinateur et dans l’exploration de nouvelles formes d’expression, mélangeant la machine et l’interprète. En outre, il me semble que l’utilisation de la technologie a ouvert au cours de ce siècle un large éventail de possibilités pour les éditeurs de partitions.

PAN M 360 : Quels sont vos goûts musicaux en tant que mélomane ?

CRISTINA GARCÍA ISLAS : J’aime beaucoup la musique orchestrale de l’Europe du Nord (particulièrement Jean Sibelius et Per Nørgård), aussi la musique de Kurt Weill, et j’ai développé un goût particulier pour le swing électronique italien. Quand je suis très fatiguée, j’aime écouter Bach plutôt que Haendel. J’aime la musique du Moyen Âge pour méditer et nettoyer mes pensées, spécialement la musique de la compositrice Hildegard von Bingen. Mais, lorsque je me sens stressée ou déprimée, je préfère écouter de la musique pop des années 80. J’aime aussi les chansons francophones avec accordéon. 

PAN M 360 : Croyez-vous avoir un projet global de composition qui vous distingue de vos contemporains en tant que compositrice ?

CRISTINA GARCÍA ISLAS : J’espère que oui ! (haha !). Je crois que le public sera le plus pertinent à répondre à la question et pourra le constater un jour. Actuellement, je pense à la création comme l’intégration des grands cycles un peu comme Stockhausen faisait avec ses opéras. Depuis récemment, je travaille sur un projet qui me prendra trois ans, car c’est exactement un cycle pour musique orchestrale, vocale et de musique de chambre avec un seul sujet. Je veux que toutes les pièces qui résultent de ce cycle soient connectées par une sonorité très proche, un caractère semblable, et qu’elle se nourrissent entre elles, peu importe la dotation.

PAN M 360 : Quel est le projet de l’œuvre lauréate de l’Orchestre métropolitain ?

CRISTINA GARCÍA ISLAS : L’écriture d’une pièce orchestrale inspirée de la 8e Symphonie de Beethoven. Cette œuvre m’a fait penser au titre Ré-silience en considérant le mot anglais silience qui se réfère au type d’excellence ou d’un talent passé inaperçu et qui est quasi incontestablement inconnu. D’autre part, le fait d’ajouter le préfixe « ré » nous invite à penser que nous sommes de nouveau exposés au passage de l’inaperçu, inconnu ou peu compris. Aussi le mot résilience se réfère à la capacité de surmonter les moments critiques et de s’adapter après avoir vécu une situation inhabituelle ou inattendue. Personnellement, je pense que la huitième symphonie est peut-être une sorte de beau fantôme qui reprend avec honneur ses douces mélodies depuis l’arrière de la salle. Enfin, le message ou l’objectif principal que je voudrais refléter dans mon œuvre est axé sur l’intégration d’éléments plus traditionnels et d’autres plus texturaux dans la recherche d’un langage inspiré par la force expressive du grand génie de Ludwig van Beethoven. 

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Concours de composition de l’OM : le carré d’as

par Alain Brunet

Le premier concours de composition de l’Orchestre Métropolitain consacre quatre créateurs, voici l’occasion de les découvrir sur PAN M 360, à commencer par Marie-Pierre Brasset

L’Orchestre Métropolitain a choisi quatre lauréats pour son premier Concours de composition, inspiré par l’œuvre de Beethoven : Marie-Pierre Brasset, Cristina Garcias Islas, Francis Battah et Nicholas Ryan. Lancée en mars dernier, cette compétition vise à commémorer le 250e anniversaire du fameux compositeur allemand. L’an prochain, les œuvres des lauréats seront créées par l’Orchestre Métropolitain sous la direction de Yannick Nézet-Séguin. Le présent dossier vise à vous faire découvrir ces compositeurs et leurs œuvres, interviews de PAN M 360 à l’appui.

Nous commençons par Marie-Pierre Brasset, collaboratrice régulière de PAN M 360.

L’équipe de direction de la plateforme est très fière de vous la faire connaître davantage. Née au Québec en 1981, elle besogne dans le milieu de la musique classique contemporaine depuis une quinzaine d’années. Ses œuvres ont été interprétées par des formations telles le Nouvel Ensemble Moderne (NEM), l’Ensemble Contemporain de Montréal (ECM+), le Trio Fibonacci et le Quatuor Bozzini. Comme l’indique son profil biographique, « sa musique se distingue par un foisonnement mélodique et motivique qui se développe dans des formes amples et organiques. » De plus, « l’écoute contemplative de la nature marque profondément son travail de création. »  Marie-Pierre Brasset détient un doctorat en recherche-création portant sur l’opéra contemporain et enseigne également comme chargée de cours à l’Université de Montréal. Elle a créé l’émission de radio Pulsar, consacrée aux musiques de création, diffusée encore aujourd’hui sur les ondes de CISM à Montréal. Elle rédige régulièrement des articles sur la musique pour la revue Circuit, le site Web cettevilleetrange.org et PAN M 360.

PAN M 360 : Quel a été ton parcours académique ?

MARIE-PIERRE BRASSET : Un long parcours. Bac en composition musicale à l’Université Laval, maîtrise au Conservatoire de musique de Montréal, doctorat à l’Université de Montréal, stage de recherche à Paris 8. Avant cela, j’avais fait un bac à l’UQAM en Histoire, Culture et Société. Disons que j’ai fait mon temps sur les bancs d’école !

PAN M 360 : Comment es-tu devenue musicienne ?

MARIE-PIERRE BRASSET : Difficile à dire… je fais de la musique depuis toujours.

PAN M 360 : Dans quelle tradition de composition t’inscris-tu ?

MARIE-PIERRE BRASSET : Je dirais musique classique contemporaine. 

PAN M 360 : As-tu un projet global de développement créatif qui te définit et te distingue de tes contemporains ?

MARIE-PIERRE BRASSET : Ces temps-ci, je me passionne pour la musique théâtrale et vocale. Les projets sur lesquels je travaille façonnent mon développement créatif en quelque sorte. Je peux dire aussi que ma musique est la plupart du temps strictement acoustique. Je n’emploie pas de nouvelles technologies, je ne fais pas de musique mixte, électro ou acousmatique, bien que j’admire et adore ces pratiques. Mon chemin m’a mené à travailler avec des musiciens live et débranchés !

PAN M 360 : Quelle est pour toi la différence entre un compositeur éduqué, diplômé d’études supérieures en 2020 par rapport aux compositeurs issus des générations précédentes ?

MARIE-PIERRE BRASSET : Il y a beaucoup plus d’ouverture à la différence, aux nouvelles perspectives sur la pratique du métier, à l’inclusion. Cela vient d’un grand questionnement sur les dogmes de la musique classique établis par des hommes blancs occidentaux depuis environ 400 ans. Il y a eu énormément de chemin fait en ce sens depuis une dizaine d’années et c’est une bénédiction pour les jeunes compositeurs et compositrices de la nouvelle génération.

PAN M 360 : Quels sont tes goûts musicaux en tant que mélomane ?

MARIE-PIERRE BRASSET : Je suis ouverte à tout. Vraiment – merci PAN M 360 pour toutes ces découvertes !  D’un autre côté, j’ai un grand besoin de silence, ou plutôt de prendre une pause de musique, car cela occupe 99 % de mes activités. J’écoute très souvent de la musique en me posant beaucoup trop de questions et cela devient un exercice cérébral épuisant plutôt qu’une expérience esthétique nourrissante.

PAN M 360 : Quelles sont tes principales œuvres ?

MARIE-PIERRE BRASSET : La Piñata, un opéra de chambre dont la création devait avoir lieu à Québec en septembre dernier et qui a été reportée à l’année prochaine. Une grosse œuvre d’une heure vingt avec cinq chanteurs et dix musiciens. Un beau projet porté par Erreur de type 27 et l’Ensemble Lunatik. Bien hâte de voir naître cet opéra ! Présentement, je travaille à une autre pièce d’envergure, un monodrame de 50 minutes pour baryton, quintette à vent et théâtre d’ombres, soit avec le baryton Vincent Ranallo, l’ensemble Choros et la compagnie de théâtre Ombres folles. La création est prévue en janvier 2022.

PAN M 360 : Quel est le projet de l’œuvre lauréate de l’Orchestre Métropolitain ?

MARIE-PIERRE BRASSET : Une pièce pour orchestre ! Sans blague, ce concours de composition a pour thématique la musique de Beethoven. Pour moi, l’amor fati, ce grand « oui » à la vie, est l’héritage le plus important de ce compositeur. On ne sent aucun apitoiement, aucun renoncement dans cette musique : Beethoven se tient droit et va convaincu et va au bout de ses élans. Cela donne un discours formel mené à un degré de perfection impressionnant. Il ne contient aucun flou, tout est coupé au couteau, tout est placé au bon endroit et semble arriver au bon moment.  Voilà, disons, ce qui m’inspirera pour ce projet musical. Mais je ne peux pas en dire davantage. Une pièce en cours de composition est tellement difficile à décrire…

Gala de l’ADISQ 2020 : Les gagnants

par Rédaction PAN M 360

La 42e édition du Gala de l’ADISQ a eu lieu dimanche soir dernier (1er novembre) devant un public restreint composé en majeure partie des artistes nominés.

L’événement animé par Louis-José Houde a permis de souligner les moments et artistes marquants de l’année dans le domaine de la musique, malgré le contexte actuel. Les Cowboys Fringants ont raflé cinq statuettes et Louis-Jean Cormier est reparti avec deux Félix. Ceux-ci ont également offert des prestations et on a pu voir le talent québécois à l’œuvre avec Flore Laurentienne, Marie-Pierre Arthur, Matt Holubowski, Anachnid, un duo composé d’Eli Rose et Marc Dupré, ainsi qu’un medley interprété par Naya Ali, Evelyne Brochu, KNLO, Bleu Jeans Bleu et 2Frères.

Cliquez sur l’image pour écouter le gala sur le site de ICI Radio-Canada.

La liste complète des gagnants

PREMIER GALA (mercredi)

ALBUM DE L’ANNÉE – MEILLEUR VENDEUR
Les Antipodes, Les Cowboys Fringants 

ALBUM DE L’ANNÉE – ROCK
Les Antipodes, Les Cowboys Fringants  

ARTISTE DE L’ANNÉE AYANT LE PLUS RAYONNÉ HORS QUÉBEC
Alexandra Stréliski 

ALBUM DE L’ANNÉE – ANGLOPHONE
Wave, Patrick Watson 

ALBUM DE L’ANNÉE – ALTERNATIF
Des feux pour voir, Marie-Pierre Arthur 

VIDÉO DE L’ANNÉE
L’Amérique pIeure, Les Cowboys Fringants 

GALA DE L’ADISQ 

ALBUM DE L’ANNÉE – ADULTE CONTEMPORAIN
Quand Ia nuit tombe, Louis-Jean Cormier

ALBUM DE L’ANNÉE – FOLK
L’étrange pays, Jean Leloup

ALBUM DE L’ANNÉE – POP
Rien ne se perd, Marc Dupré

ALBUM DE L’ANNÉE – RAP
Sainte-Foy, KNLO

ARTISTE AUTOCHTONE DE L’ANNÉE
Elisapie

RÉVÉLATION DE L’ANNÉE
Eli Rose

SPECTACLE DE L’ANNÉE  (AUTEUR.E – COMPOSITEUR – COMPOSITRICE – INTERPRÈTE)
Robert en CharIeboisScope, Robert Charlebois

AUTEUR.E OU COMPOSITEUR, COMPOSITRICE DE L’ANNÉE
Louis-Jean Cormier, Daniel Beaumont, Alan Côté, David Goudreault/Louis-Jean Cormier pour Quand Ia nuit tombe, Louis-Jean Cormier

GROUPE OU DUO DE L’ANNÉE
Les Cowboys Fringants 

INTERPRÈTE FÉMININE DE L’ANNÉE
Alexandra Stréliski

INTERPRÈTE MASCULIN DE L’ANNÉE
Émile Bilodeau

CHANSON DE L’ANNÉE
L’Amérique pIeure, Les Cowboys Fringants (Jean-François Pauzé) 

Smartsplit au service de la musique : contrats intelligents à l’horizon !

par Alain Brunet

Smartsplit, une entreprise québécoise, planche sur le « contrat intelligent », soit le partage informatisé des revenus générés par les œuvres musicales. Bienvenue dans l’univers de la blockchain !

Les avancées informatiques sur le web révolutionnent le partage des droits des créateurs et interprètes de la musique. Irréprochables et impartiaux dans leur application, c’est-à-dire parfaitement conformes aux dispositions des ententes conclues entre les parties, ces contrats intelligents sont désormais envisageables dans un environnement numérique. L’avènement de la blockchain sur le web en facilite désormais les répartitions complexes.

D’où l’avènement de Smartsplit, un nouveau service mis au point par une entreprise dont Guillaume Déziel est le fondateur. Grâce à ce nouveau service, les créateurs et interprètes des œuvres de l’esprit pourraient améliorer sensiblement l’efficacité du partage des profits générés par leur travail.

Cette idée de contrat intelligent a fait son chemin depuis que le groupe Misteur Valaire, avec lequel Guillaume Déziel avait des liens d’affaires, et l’Orchestre Métropolitain de Montréal ont imaginé une entente originale. En 2014, 59 musiciens de l’Orchestre Métropolitain sous la direction de Yannick Nézet-Séguin, flanqués de 200 jeunes choristes de l’École Joseph-François-Perrault, jouaient devant public les adaptations symphoniques de vingt pièces signées Misteur Valaire et incluant le groupe dans ces exécution arrangées par Olivier Hébert. Présenté à l’Église Saint-Jean-Baptiste, le concert fut enregistré par une équipe de la Société Radio-Canada. Récemment mis en marché, un album en fait état.

Au terme de la représentation de 2014, l’enregistrement du concert fut cédé à l’Orchestre Métropolitain,Yannick Nézet-Séguin et les Valaire qui choisirent d’en partager les droits et revenus. Pourquoi un tel arrangement, cette fois économique ? Les Valaire n’ayant pas les moyens de payer des cachets d’enregistrement et les droits de suite aux 66 musiciens mis à contribution, il fut proposé de partager collectivement les revenus de la coproduction. Avec l’aval de la Guilde des musiciens et des musiciennes du Québec, un contrat intelligent vit le jour. 

Plus précisément, l’arrangeur et compositeur Olivier Hébert eut droit à une part du droit d’auteur de sa version symphonique de l’œuvre. Les droits voisins des interprètes de l’œuvre durant l’enregistrement sonore furent divisés à parts égales entre tous les interprètes sur scène. Ces mêmes interprètes furent désignés coproducteurs de l’enregistrement sonore, à parts égales. Enfin, le chœur des 200 jeunes accepta un pourcentage symbolique des bénéfices, cette fois destiné à la Fondation de l’École Joseph-François-Perrault. L’histoire ne dit pas si tout ce beau monde a rempli sa tirelire avec les revenus de cet enregistrement, mais la nature de l’entente était annonciatrice d’une petite révolution dans la répartition des droits.  

« La grande particularité de Smartsplit, explique Guillaume Déziel, réside dans son expérience utilisateur (UX). Ce n’est pas conçu par et pour des administrateurs de droits, mais bien pour les artistes. Dès le départ, ceux-ci doivent se demander qui a créé quoi sur la pièce musicale ? Qui a joué quoi sur l’enregistrement sonore? Qui possède l’enregistrement sonore, c’est-à-dire qui a payé pour que ça se produise ? Lorsque les créateurs, auteurs, compositeurs, interprètes et coproducteurs se sont entendus sur le partage des droits, on fait deux choses : primo, on leur fait une belle entente en PDF prête à signer; secundo, on publie l’entente sur une blockchain pour la figer dans le temps, pour que la trace soit indélébile. »

Hum… Et si on essayait de comprendre davantage la mécanique du contrat intelligent ?

« Nous utilisons des technologies communes centralisées comme toute bonne plateforme web sait le faire. Cependant, dès qu’il y a une entente entre les ayants droit, on se sert de technologies décentralisées pour rendre possible l’application automatisée du contrat intelligent, soit pour cristalliser l’entente et procéder au partage des droits. Nous utilisons alors des tokens de type ERC-998 pour écrire l’entente (en code Solidity) sur la blockchain d’Ethereum. »

Tokens ? Blockchain ? Ethereum ? Qu’est-ce que ça mange en hiver ? 

Ethereum est un protocole d’échanges décentralisés permettant la création par ses utilisateurs de contrats intelligents. Ces contrats se fondent sur un protocole informatique permettant de vérifier ou de mettre en application un contrat mutuel. Ils sont déployés dans une blockchain qui en permet la consultation. Une blockchain, en fait, est une technologie de stockage et de transmission d’informations sans organe de contrôle. Les informations fournies par les utilisateurs et les liens internes sont vérifiés et groupés à intervalles de temps réguliers en blocs, constituant ainsi une chaîne. Le protocole d’échange Ethereum utilise une unité de compte dont l’objet est d’appliquer les dispositions du contrat intelligent et de payer les ayants droit.

Guillaume Déziel

Acteur de l’industrie québécoise de la musique, Guillaume Déziel a vu dans l’avènement de la blockchain un solide modèle de développement pour l’évolution de la propriété intellectuelle dans un environnement numérique. Est-il besoin de rappeler que la propriété intellectuelle en a pris pour son rhume depuis une vingtaine d’années; la domination écrasante des géants du web a considérablement affaibli les créateurs de contenus et les alternatives mettent du temps à émerger pour que les artistes, très majoritairement précarisés dans un environnement numérique, puissent retrouver le chemin de la prospérité.

« Seule une blockchain ouverte, affirme Guillaume Déziel, peut permettre à plusieurs joueurs, indépendamment de leur nature, leur allégeance politique ou de leurs intérêts commerciaux, d’interagir. On a assez vu de guerres de clocher dans l’industrie de la musique qu’on a pensé y aller pour jouer au-dessus de la mêlée. »

Ainsi, Smartsplit favorise le partage des droits. Les services offerts par l’entreprise consistent à rendre concrètes les ententes conclues entre les ayants droit des œuvres : rédaction, liens avec les sociétés de gestion collective des droits, publication au dépôt légal, publication des métadonnées sur les œuvres (crédits, etc.) pour en maximiser la découvrabilité, protéger les œuvres, fournir toutes les informations nécessaires aux ayants droit sur les dispositions de leurs ententes et l’application de leurs contrats intelligents. On en passe…

« Une de nos grandes forces, soulève le porte-parole de Smartsplit, est d’offrir une expérience utilisateur (UX) qui respecte la courbe d’apprentissage des artistes et artisans. On ne vient pas au monde en sachant ce qu’est une « clé de répartition » ou une « exécution publique ». Ainsi, nous nous efforçons d’utiliser des termes compréhensibles par tous, bien au-delà des comptables, avocats ou éditeurs. »

Et quelle est la clientèle de Smartsplit ?

« Avant de lancer GarageBand, rappelle Guillaume Déziel, Steve Jobs s’était inspiré d’une étude de marché révélant que la moitié des ménages comptait au moins un musicien. Notre clientèle est là. Selon les données publiées par la Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SOCAN), 6572 nouveaux membres ont été accueillis en 2016 par la société de gestion de droits, la croissance annuelle est de 6,1 %. Toujours en 2016, 124 472 nouvelles œuvres ont été déclarées à la SOCAN, au Canada seulement. Ces œuvres s’ajoutent à un catalogue mondial de 27 millions de compositions disponibles. Dans un autre type de marché, CD Baby distribue plus de 9 millions de pistes en format numérique, sa division Pro Publishing administre plus d’un million d’œuvres et en accueille plus de 25 000 nouvelles par mois. Enfin, Bandcamp, un service B2B de vente en ligne, compterait à ce jour 13,9 millions de pistes disponibles en téléchargement, avec une croissance annuelle moyenne des revenus de 174,94 % par année. Cette croissance de la création alimente forcément la réflexion sur les partages de leurs droits. »

Et la concurrence de Smartsplit ?

« Au domaine des contrats intelligents en musique, fait observer Guillaume Déziel, il n’y a actuellement que de beaux projets avec des millions derrière; rien de lancé encore. À ce titre, nous sommes en avance sur la parade. Selon Gartner, qui publie annuellement son « Hype Cycle », l’adoption massive des technologies décentralisées comme la blockchain est prévue de 2022 à 2027. Nous serons là. Nous serons prêts. »

jazz-rock / musique contemporaine / rock prog

Markus Reuter : Prog…ifique !

par Réjean Beaucage

Musicien extrêmement prolifique, l’Allemand Markus Reuter cultive ses influences et se multiplie sans s’éparpiller. Trois albums d’un seul coup ? Dossier à l’horizon !

Crédit photo : Kai R. Joachim

En voici un qui aurait de la difficulté à prétendre qu’il n’est pas un fan de King Crimson. Le musicien allemand a en effet suivi durant plusieurs années les cours de « guitar craft » de Robert Fripp, ce qui l’a mené à jouer du Chapman Stick (comme le bassiste Tony Levin), puis de la Warr Guitar (comme Trey Gunn), avant de concevoir son propre modèle de guitare « augmentée », la Touch Guitar. Il a formé un duo avec le batteur Pat Mastelotto, ce qui lui a permis de se joindre aux STICK MEN (Mastelotto et Levin) puis au double trio du Crimson ProjeKct (les STICK MEN + le Adrian Belew Power Trio). À travers tout ça (et, à vrai dire, un paquet d’autres choses), il a aussi collaboré au disque This Fragile Moment de la chanteuse Toyah Wilcox (épouse de Robert Fripp).

Voici  l’occasion de se pencher sérieusement sur son travail puisqu’il vient de sortir trois album d’un seul souffle sous étiquette Moonjune Records : Reuter Motzer Grohowski : Shapeshifters; Markus Reuter Oculus : Nothing Is Sacred; Markus Reuter avec Mannheimer Schlagwerk : Sun Trance.

Ajoutons à ce préambule que sur le premier disque de son groupe Oculus, on retrouve le violoniste David Cross qui fut de la période glorieuse de 1973-74 avec King Crimson. Ce disque fait entendre un quatuor enregistré live en studio : le batteur Asaf Sirkis, le bassiste Fabio Trentini, Cross (aussi aux claviers) et Reuter. À ceux-ci se sont par la suite ajoutées les couleurs du guitariste Mark Wingfield et les ambiances sonores de Robert Rich. Bref, il y a de la matière. Le maître d’œuvre explique dans les notes qu’il voulait obtenir quelque chose d’aussi radical qu’a pu l’être à l’époque Bitches Brew, et on nage certainement dans les eaux troubles du jazz-rock, mais, pour votre humble serviteur, ça a surtout rappelé le souvenir de Brand X (époque Phil Collins), plutôt que celui du Miles Davis de 1970.

Shapeshifters, c’est Reuter, le texturiste sonore Tim Motzer (guitare) et le batteur Kenny Grohowski. Le trio produit lui aussi une variété de jazz-rock, mais trempée dans l’urgence du free, tout en étant éminemment prog (il y a vraiment ici des réminiscences des envolées improvisées auxquelles se livrait le quatuor que formait David Cross avec Bill Bruford, John Wetton et Robert Fripp, et une pièce comme Dark Sparks puise allègrement son énergie dans Fracture). Et puis, si on pense encore à Brand X ici, c’est normal, Grohowski ayant rejoint le groupe anglais depuis 2016. Des improvisations très inspirées, par un power trio qui en a dedans.

Sun Trance est davantage assimilable à la musique contemporaine. Il s’agit d’une commande de Dennis Kuhn, le directeur artistique du Mannheimer Schlagwerk, un ensemble de percussions comme l’indique son nom. L’œuvre a été créée en concert le 23 mai 2017 et c’est cette performance enregistrée qu’on retrouve ici. Onze musicien-ne-s entourent le compositeur et guitariste : deux vibraphones, deux glockenspiels, deux « shakers », clarinette basse, synthétiseur, batterie, guitare et basse électriques. La pièce de 36 minutes est un appel à la méditation qui se développe lentement en un crescendo que nourrit un long solo de guitare de Reuter (ici, plus que jamais, dans les souliers de Robert Fripp). On peut voir la performance ici :

À noter que l’ensemble a commandé une nouvelle œuvre à Reuter pour célébrer son 25e anniversaire (en 2020… la création est remise à mai 2021). Vous pouvez contribuer financièrement à cette aventure ici.

En gros, si je devais évaluer par une note ces trois enregistrements bien différents, ils s’en tireraient tous avec un bon pointage. Le compositeur et guitariste Markus Reuter produit beaucoup, mais il n’en fait pas trop, et parmi les nombreux musiciens qui ont subi l’influence de Robert Fripp, il est certes l’un de ceux qui méritent l’attention. Ces trois albums sont parus en septembre chez MoonJune Records, et vous aurez compris que d’autres suivront bientôt.

Pour en savoir plus sur lui, visitez sa page Bandcamp.

rock

Eddie Van Halen (1955-2020) : génie pubère, supravirtuosité, zéro prise de tête

par Alain Brunet

Le legs paradoxal de feu Eddie Van Halen est à la fois génial et superficiel. Que choisir ?

« J’ai déjà changé la façon de jouer la guitare rock, right ? Eh bien, je ne vois pas ce que je pourrais trouver d’autre… Bien sûr, je peux jouer aussi rapidement qu’avant, il y a des trucs inédits qui surgissent inconsciemment çà et là. En jouant, jouant et rejouant, des choses se passent. Mais lorsqu’on me demande si j’ai encore mis au point une nouvelle technique, je réponds invariablement par la négative. »

Tirée de mon interview réalisée avec Eddie Van Halen, publiée dans La Presse en 1995, cette citation résume bien l’artiste qu’il fut. Son habileté déconcertante lui permit de réaliser des prouesses et innovations techniques hors du commun, mais cet autodidacte peu enclin à la théorie musicale s’en est tenu une vie durant à une vision post-pubère de la création rock. Cette vie de légende s’est conclue le 6 octobre 2020, soit 50 ans et 18 jours après la mort de Jimi Hendrix, ultime guitar hero de l’ère moderne. Le cancer avait déjà affligé EVH, il a finalement eu raison de lui, RIP…

Pianiste très doué lorsqu’il était très jeune, Eddie Van Halen jouait surtout de la batterie au tournant de l’adolescence et son frère Alex la guitare. Un jour, ils inversèrent les rôles, le band familial s’en trouva profondément transformé. Alex devint un excellent batteur de hard-rock et… le troisième instrument choisi par Eddie le rendit éternel. 

Rappelons que le musicien a perfectionné le tapping, assurément sa principale contribution d’instrumentiste:  cette technique consiste à  amplifier le manche de la guitare électrique pour ainsi permettre à la main gauche (pour les droitiers) qui en assure les fonctions harmoniques ou mélodiques d’émettre en plus des notes et accords en martelant ou en étouffant les touches du manche tout en tapant sur les cordes de la guitare avec la main droite – ou inversement pour les guitaristes gauchers. 

Cette technique provient de la guitare classique, Eddie Van Halen n’est pas le premier à l’avoir popularisée à la guitare électrique mais il est assurément celui qui en a offert une première version virtuose et tout simplement spectaculaire. Le tapping fut ensuite adopté par tant d’artilleurs de la guitare hard rock, métal, prog ou jazz, qui ont mené plus loin l’affaire –  on pense d’abord à Steve Vai qui fut embauché par Frank Zappa avant de voler de ses propres ailes… et mettre de l’avant une musique à la fois hautement technique et hautement ennuyeuse….

Ainsi donc, le  génie post-pubère d’EVH, sa supravirtuosité et les révolutions techniques de son jeu firent de lui le guitariste rock le plus marquant depuis Jimi Hendrix. Son fameux solo sur Beat It de MJ, tube absolu des années 80, confirma son statut de guitar hero absolu. De surcroît, il mit au point un modèle de guitare à son image, la Frankenstrat, instrument composite constitué de différentes marques dont la mythique Stratocaster que Jimi adorait jouer – d’où l’évocation de Frankenstein, créature composite de fiction comme on le sait. 

Fin 70 début 80, Eddie Van Halen fut sans conteste LE guitariste dominant de la planète rock.  

Quoique … la profondeur artistique de ce jeune immigrant hollandais transplanté en banlieue californienne ne fut pas toujours à la hauteur de ses talents extraordinaires d’instrumentiste. Il fit davantage dans le spectaculaire et le divertissement que dans la recherche et le raffinement. Les chanteurs de son fameux groupe, David Lee Roth et Sammy Hagar, furent des animateurs de party hard rock, inutile de préciser qu’ils chantaient des banalités et célébraient le style de vie rock dans ce qu’il a de plus superficiel.  Les hymnes d’Eddie, tous ces Jump, ont néanmoins conquis une vaste portion de sa génération et plus encore. On se rappellera que des pilotes de chasse américains carburaient aux tubes de VH alors qu’ils étaient en mission pendant la guerre du Golfe. Hum…

Multimillionnaire du rock, Eddie Van Halen préféra la vie du spectacle à celle du concert, quoiqu’il se réservait immanquablement de longues parenthèses de virtuosité créative. Devant le public des arénas, les compositions superficielles du groupe permettaient le jeu inspiré, très chaud, très sensuel, bien au-delà de la prouesse technique. Le feel d’Eddie était au moins aussi puissant que sa douance.

Lorsqu’on cherchait à savoir pourquoi il n’avait pas collaboré avec des compositeurs et virtuoses issus de champs plus « sérieux » de la musique, il répondait que personne ne le lui avait demandé. Dommage… mais tout ce qui ressemblait le moindrement à une prise de tête rebutait d’emblée EVH.

« Pour moi, tranchait-il dans cette même interview accordée à La Presse, la musique est une question de feeling. Fuck all the technique ! Et, comme tant de groupes grunge nous l’ont rappelé au début de cette décennie, concentrons-nous sur la création de bonnes chansons. Les standards sont plus élevés qu’avant, vous dites ? Je ne crois pas que ce soit si important. Si la musique ne vient pas du cœur, elle ne vaut absolument rien. La manière importe peu; si les gens aiment ton art, tu as réussi le principal de l’affaire. Lorsque tu es capable de reproduire sur ton instrument les idées que tu as en tête, c’est ce qui importe. Tu n’as absolument pas besoin d’être un grand technicien si tu veux communiquer des sentiments forts. » 

reggae

In memoriam : Bunny «Striker» Lee (1941 – 2020)

par Richard Lafrance

Le légendaire producteur jamaïcain Edward O’Sullivan Lee n’est plus.

Le « Gorgon » est décédé le 6 octobre de problèmes rénaux, à 79 ans. Né en 1941 à Kingston, il fit ses débuts dans l’industrie musicale en 1962, grâce à son beau-frère le chanteur Derrick Morgan, en tant qu’agent de promotion pour le label Treasure Isle de Duke Reid, puis pour Leslie Kong (Beverly’s). Son premier grand succès, Musical Field de Roy Shirley (1967), en pleine explosion rocksteady, l’amène à fonder son propre label, Lee, avec lequel il deviendra un acteur majeur de cet âge d’or. Puis, avec l’avènement du nouveau son early reggae, il enfile les énormes succès de Slim Smith (Everybody Needs Love), The Uniques (My Conversation), Max Romeo (Wet Dream), Delroy Wilson (Better Must Come), Eric Donaldson (Cherry O Baby), John Holt (Stick By Me) et de nombreux autres titres de Stranger Cole, Derrick Morgan, Pat Kelly et autres.

https://www.youtube.com/watch?v=KIAQTD7U0DQ

À l’aube des années 70, il devient l’un des pionniers du développement du reggae au Royaume-Uni en signant des licences avec les frères Palmer (Pama) et Trojan Records. On dira qu’entre 1969 et 1977, il a fait paraître plus de mille productions sur ses différents labels Jackpot, Third World, Lee’s et Striker Lee ! Mais ce n’est que vers 1974 que Bunny Lee, avec l’aide de Lee Perry, brisera le monopole détenu par Coxsone Dodd (Studio One) et Duke Reid (Treasure Isle) avec des productions comme Rockers de Johnny Clarke, Owen Grey et Cornell Campbell. La même année, à la suggestion de Bunny Lee, le batteur Santa Davis développe le style « flying cymbals », influencé par le jeu de batterie de la formation américaine T.S.O.P., avec la chanson None Shall Escape The Judgment, interprétée par Johnny Clarke. Dès le début des années 70, le producteur expérimente avec le dub avec son ami King Tubby, un nouveau style… né d’une gaffe à la console. D’ailleurs, en studio, il garde tout, même les erreurs. Il expliquera en entrevue que : « Every spoil a style, man! », comme quoi les plus gros succès, les nouveaux sons proviennent souvent d’erreurs techniques. 

https://www.youtube.com/watch?v=BjensgkVogw

D’autre part, puisqu’il n’a jamais possédé son propre studio, avec l’avènement des consoles multipistes il comprend rapidement comment maximiser ses investissements. En un jour ou deux, il enregistre une dizaine de rythmiques avec les Aggrovators de Sly & Robbie. Le troisième jour, il fait venir des chanteurs et des DJ pour l’enregistrement des voix. Le quatrième, on passe au mix, en produisant trois albums – un de versions des chanteurs, un de celles des DJ et une version dub – qui seront tous mis en marché… le lundi suivant ! Après 76, il se tournera vers les apprentis de Tubby’s, Prince Jammy et Phillip Smart pour mixer ses albums. Il contribuera alors à la montée des DJ dans les palmarès avec des productions de U-Roy, I-Roy, U-Brown, Dennis Alcapone, Prince Jazzbo, Jah Stitch, Trinity et Tappa Zukie, entre autres, pour lesquelles Striker n’a aucun scrupule à repiquer les rythmiques classiques de Studio One ou de Treasure Isle. Vers la fin de la décennie, ses artistes fétiches deviendront Linval Thompson, Leroy Smart et Barry Brown.

https://www.youtube.com/watch?v=wqXr-YmqJfw

En 2008, le gouvernement jamaïcain lui décerne L’Ordre de la Distinction en reconnaissance de son immense contribution à l’industrie musicale. En 2013 paraît un documentaire, I Am The Gorgon – Bunny Striker Lee and The Roots Of Reggae, réalisé par Diggory Kenrick, qui raconte sa vie à l’aide d’entrevues avec les artistes qu’il a contribué à rendre populaires, tels que U-Roy, Alcapone et Lee Perry.

On commençait à le penser immortel… Un bonhomme jovial, businessman avant tout, jamais avare de superlatifs à son propre sujet, mais qu’on disait très proche de ses artistes, tout comme de King Tubby, une autre légende qui a profité du génie du Striker. Il laisse dans le deuil un fils, Errol, né en 68, qu’il a eu avec la chanteuse Marlene Webber.

Ne manquez pas l’émission spéciale Basses Fréquences de notre journaliste Richard Lafrance consacrée à Bunny Lee, dimanche 11 octobre, de 16h à 18h sur cism893.ca !

https://www.youtube.com/watch?v=bVWm6geSn0Y

Le festival malgré tout (4e partie – Nuits d’Afrique)

par Alain Brunet

Depuis le début septembre, le FME, MUTEK, Pop Montréal, les Francos et maintenant Nuits d’Afrique vont de l’avant malgré la pandémie qui sévit et la seconde vague qui déferle sur les salles désormais fermées aux festivaliers. PAN M 360 est allé à leur rencontre afin qu’ils nous expliquent les enjeux, contraintes et nombreux obstacles auxquels ils ont dû faire face.

Notre dossier en continu se poursuit avec la cofondatrice et directrice générale du festival Nuits d’Afrique, présenté à Montréal depuis les années 80. Inutile de souligner que Suzanne Rousseau était sous le choc lorsque le gouvernement québécois a annoncé lundi la suspension des spectacles et concerts devant public pour une durée (minimale) de 28 jours.

« Cela ne me semble pas très logique d’avoir annulé tout ça, mais ce sont eux qui savent, hein ? J’essaie d’être diplomate mais…  Toute cette préparation, tous les efforts consentis pour tenir des événements sécuritaires devant public dans ce contexte… Je me demande à quel point les décideurs du gouvernement en sont conscients. On avait déjà vécu ça en mars, tout s’est arrêté abruptement. Après, il y avait espoir de rouvrir et on n’a pu le faire avant la mi-juillet. »

En mars dernier, la programmation des Nuits d’Afrique était complétée à peu de choses près et…

« Nous n’avions pas lancé notre campagne publicitaire mais nous avions conclu toutes nos ententes avec les artistes internationaux, sauf que nous avions été prudents de ne rien annoncer. En avril, nous avons décidé que nous présenterions un festival différent à l’automne. Nous nous croyions sur une bonne piste lorsque nous l’avions annoncé en août, car la capacité d’accueil venait d’être portée à 250 spectateurs. 

« De plus, nous avons présenté en août Les Visages de Nuits d’Afrique, une œuvre multimédia interactive projetée sur des façades du Quartier des spectacles, mettant en relief les artistes Djely Tapa, Mateo, Naxx Bitota et la troupe Benkadi. Le concept multimédia fut imaginé par l’artiste Jérôme Delapierre. Par ailleurs, des photos et projections numériques des Visages de Nuits d’Afrique sont encore présentées en octobre au Complexe Desjardins. »

Suzanne Rousseau. (Crédit photo : Marie-Joëlle Corneau)

Au festival Nuits d’Afrique, on voulait vraiment présenter des événements devant public et déployer une stratégie numérique.

« Nous avons conclu une entente avec l’entreprise Livetoune qui fait des captations de qualité. Nous avons aussi investi dans le Balattou qui est aujourd’hui transformé; on a un nouveau système d’éclairage, des rideaux de spectacle, un nouveau plancher de scène, tout’ le kit ! Cet été, nous avons présenté un cabaret acoustique, avec deux groupes chaque soir du jeudi au dimanche. Notre public suivait très bien les consignes, nous étions encouragés. »

Ainsi, 25 concerts ont été programmés, dont plusieurs webdiffusés. À l’évidence, ce n’est plus le cas : seules les prestations de Wesli et Mateo ont été tenues devant public, celles n’étant pas prévues en webdiffusion ont toutes été annulées, les autres auront lieu comme prévu, mais sans public.

« Nous étions très fiers de mettre en valeur la scène d’ici, nous avons quand même choisi des artistes locaux de niveau international. Plusieurs d’entre eux tournent déjà et plusieurs autres ont le potentiel d’y parvenir.  Nos partenaires média étaient prêts à embarquer, notre campagne de publicité était bien partie et tout ça s’est arrêté d’un coup. C’est très dur à vivre », se désole Suzanne Rousseau.

Comme tant d’organisations se consacrant aux arts vivants, les Nuits d’Afrique voient donc plusieurs initiatives pulvérisées en zone rouge.

« Nous voulions démontrer à notre tour qu’il était possible de présenter un festival devant public en toute sécurité. Lorsque nous avons programmé nos concerts en salles, nous avons pris un grand soin pour distancier les gens dans les règles prescrites. C’était vraiment bien organisé, c’est très dommage que ça ne soit pas pris en considération. Je n’ai pas le temps d’analyser ce qui se passe… en fait, je ne veux pas. Je dois cesser d’y réfléchir… c’est trop d’émotions ! J’essaie plutôt de me concentrer sur nos webdiffusions, faire en sorte qu’elles soient bien montées et bien vues. Je garde donc mon énergie pour ceux qui peuvent jouer et être vus et que ça se passe bien. Après, quand ce sera fini, je pourrai analyser, mais pour le moment… »

Heureusement, la direction des Nuits d’Afrique avait prévu une viabilité financière de l’événement sans public. « Notre montage impliquait une jauge très basse côté billetterie, on ne s’attendait pas à d’importants revenus autonomes. C’est pourquoi nous allons maintenir toutes les performances dans les salles prévues pour des captations audiovisuelles. Nous sommes confiants d’obtenir un réel succès de webdiffusion. Ce qui m’inquiète, c’est la suite. »

SITE OFFICIEL DE NUITS D’AFRIQUE

Sauver la musique avec la politique (Sauver la politique avec la musique ?)

par Ian F. Martin

Une perspective globale sur la pertinence de la musique alors que 2020 bouleverse les vies dans le monde entier.

Expatrié britannique basé à Tokyo, Ian Martin est à la tête du label indépendant Call and Response, chroniqueur musical au Japan Times et auteur du livre Quit Your Band ! Musical Notes from the Japanese Underground. Cet essai a été écrit à l’origine pour et publié par le magazine de musique japonais Ele-king, et que nous relayons ici à PAN M 360 avec leur gracieuse autorisation.

« C’est juste de la musique. Laissez la politique en dehors de ça ».

Si vous lisez une plateforme comme celle de PAN M 360, il y a de fortes chances que vous soyez déjà en désaccord avec cette déclaration. Mais alors que cette année désastreuse de 2020 continue de bouleverser les vies dans le monde entier, il vaut peut-être la peine de pousser cette idée plus loin et de se demander : « La musique est-elle pertinente si elle n’est pas politique ? »

Tout d’abord, nous devrions réfléchir un peu à ce que nous entendons par « politique ». La politique est souvent vue comme synonyme de « problème » et d’« activisme », des mots qui suggèrent (souvent avec des connotations négatives) un certain engagement direct avec les enjeux de gouvernement et de la société. Et certaines musiques, que ce soit Billy Bragg, Rage Against the Machine ou Run the Jewels, sont certainement politiques dans ce sens. Mais la musique est aussi déjà politique dans le sens où elle parle de vies et d’expériences humaines – les relations entre les gens, leurs luttes quotidiennes, le travail, les amis, la famille : toutes ces choses sont invisiblement influencées par des décisions politiques qui affectent les heures de travail, les rôles des sexes, les salaires. Le fait d’être mainstream ou underground est politique simplement parce que cela occupe une place ou une autre par rapport à l’esthétique et aux valeurs dominantes de la culture. Lorsque les gens disent qu’ils ne veulent pas que quelque chose soit politique, ils veulent généralement dire simplement qu’ils ne veulent pas réfléchir à ses implications politiques.

Mais beaucoup de gens pensent à la façon dont la politique touche leur vie. Ils sont enragés par l’absence éhontée de justice qu’ils voient autour d’eux et par l’absence totale de conséquences pour les puissants responsables de ces injustices. Le flot de colère qui a éclaté ce printemps face aux tentatives du premier ministre Shinzo Abe de placer ses alliés dans le système judiciaire était intéressant, tout comme la vitesse à laquelle la chanteuse Kyary Pamyu Pamyu a été poussée à effacer ses critiques sur Twitter à l’encontre d’Abe sur cette question. Il s’agissait d’une question spécifique ayant de grandes implications politiques, suscitant une large mobilisation à travers le Japon, mais l’industrie du divertissement est institutionnellement incapable de refléter ce genre de sentiments.

La crise du COVID-19 a poussé la politique jusqu’à nos portes et nous l’a enfoncée en pleine gueule. Le fait de se rendre à pied dans une épicerie, les évaluations que nous faisons sur l’utilisation des masques par les autres piétons, les négociations que nous menons sur l’espace de libre lorsque nous marchons sur le trottoir, la décision de sortir ou non pour aller dans un lieu et soutenir la musique que nous aimons – tout ça, c’est de la politique qui intervient dans nos vies. La crise a également accentué les inégalités et les injustices dans le monde entier ; un fil conducteur important du Black Lives Matter provenant de l’effet disproportionné de la pandémie sur les minorités raciales et des inégalités qui les poussent à occuper des emplois de service vulnérables.

Que ce soit à travers la musique elle-même ou les déclarations publiques d’un artiste, la prise en compte de ces sentiments fait cependant partie du rôle de la musique. Elle fait partie de notre façon de penser et de ressentir en tant que société ; c’est un miroir qui nous permet de nous voir non seulement individuellement, mais aussi collectivement – il nous montre que nous ne sommes pas seuls. Et lorsque le mainstream en est incapable, ce rôle revient aux scènes indépendantes ou alternatives (parce que sinon, de quoi sont-elles même indépendantes, on sont une alternative à ?) Le succès de groupes comme Stormzy et la montée subversive de groupes indépendants comme Sleaford Mods au Royaume-Uni montrent le pouvoir que la musique peut avoir lorsqu’elle est liée à la politique de la vie quotidienne des gens.

Un sujet comme Black Lives Matter peut sembler être un problème américain et pas vraiment un problème japonais. C’est discutable, mais même si nous l’estimons réel, les questions qu’il soulève à propos de la société et de la façon dont nous incluons ou excluons les gens en fonction de leur race, de leur ethnie, de leur sexe, de leur sexualité ou de leur origine sociale existent ici et méritent d’être dénouées. Qu’il s’agisse de grandes questions ou d’interactions personnelles, les conventions sociales que nous suivons sans réfléchir sont celles qui ont le plus besoin d’être étudiées par les arts. Ce n’est pas seulement que la musique a une responsabilité sociale de considérer ces questions : c’est que la musique  peut être plus riche et moins sujette aux clichés, quand elle ne prend pas « la façon dont les choses sont » pour acquis.

La relation entre les arts et la politique est également importante d’une autre manière. Il existe de nombreux obstacles institutionnels qui limitent la capacité de la pensée radicale et de la culture alternative à communiquer leur créativité ou leurs visions de l’avenir simplement parce que les médias se sont développés autour des mêmes intérêts que ceux que ces voix indépendantes cherchent à défier. Leur pouvoir réside plutôt dans la capacité à se rassembler et à amplifier leurs voix – que ce soit lors de concerts, de réunions, d’événements sociaux ou de rassemblements – mais le COVID-19 perturbe cette capacité. La Chine a profité du confinement pour porter un coup dur au mouvement de protestation à Hong Kong, tandis que Donald Trump utilise ouvertement le service postal pour restreindre la capacité des gens à voter en toute sécurité lors des prochaines élections américaines.

Si les enjeux sont moins importants et beaucoup moins violents, la culture musicale alternative est elle aussi, à sa manière, affectée par ces contraintes. La pandémie a grandement bouleversé la capacité des gens à se rassembler, les réseaux de bouche à oreille et les lieux de rencontre physiques qui maintiennent la culture en vie alors qu’elle est déjà exclue d’un discours plus large par la monopolisation des médias, l’influence des agences de talent ou les algorithmes de Spotify. La question de savoir comment organiser, diffuser l’information et amplifier les voix dans le cadre des restrictions imposées par la pandémie devrait être une urgence autant pour les sphères artistiques que politiques.

À un niveau plus intime, une conscience politique sous-jacente peut enrichir quelque chose d’aussi personnel qu’une chanson d’amour, l’aidant à se libérer des clichés et à toucher les auditeurs d’une nouvelle façon. À un niveau social plus large, les artistes qui se sentent plus libres d’aborder directement la politique de la vie quotidienne peuvent connecter avec les angoisses, la colère et les préoccupations des gens, ainsi que laisser entrevoir des possibilités plus optimistes pour l’avenir. Sur un plan purement pratique, l’activisme politique et la culture créative se heurtent à de nombreux obstacles similaires et pourraient bien se tourner l’un vers l’autre afin de mettre en place les outils qui permettront de les surmonter. En ce sens, se demander si la musique peut conserver sa pertinence sans la politique n’est peut-être pas assez fort. Peut-être faut-il plutôt se demander : « La musique peut-elle même exister si elle n’est pas politique ? »

Le festival malgré tout (3e partie – Pop Montréal)

par Patrick Baillargeon

Le FME, MUTEK, Pop Montréal et autres festivals québécois vont de l’avant avec leurs programmations respectives malgré la pandémie qui sévit. PAN M 360 est allé à leur rencontre afin qu’ils nous expliquent les enjeux, contraintes et nombreux obstacles auxquels ils ont dû faire face.

Notre dossier en continu se poursuit avec le co-fondateur et directeur de la programmation de Pop Montréal, Dan Seligman. La 19e édition du festival multiplateforme débute le 23 septembre et se poursuit jusqu’au 27. Zone orange ou pas, films, ateliers, conférences et bien sûr plusieurs spectacles sont à l’affiche, en direct ou en streaming. 

PAN M 360 : Quelles ont été les contraintes auxquelles vous avez dû faire face pour cette édition de Pop Montréal ?

Dan Seligman : Environ un mois après le début de covid, nous avons rapidement réalisé que nous ne pourrions pas faire le festival comme nous le faisons habituellement. Nous avons donc annulé tous les artistes étrangers et nous attendions l’été pour savoir ce qui allait se passer, mais nous savions que si nous pouvions faire quoi que ce soit, ce serait beaucoup plus petit, plus contenu. Nous étions en quelque sorte dans un schéma d’attente parce que nous ne savions pas exactement ce que nous pouvions ou ne pouvions pas faire avec toutes les règles municipales, provinciales et tout le reste. 

Nous savions qu’il serait plus difficile de produire un événement en streaming. C’est plus cher, il y a différents soucis de production et nous aurions encore à faire face à toutes les réglementations… Donc nous savions que si nous devions faire des concerts devant public à Pop Montréal cette année, il faudrait que ce soit beaucoup plus petit pour le faire de manière sûre et efficace, évidemment avec que des artistes locaux… Donc la plupart des spectacles que nous produisons seront devant un petit public et certains d’entre eux seront uniquement en streaming, avec un petit pourcentage d’artistes qui ne sont pas de Montréal et qui seront en streaming depuis leur ville natale, mais tous sont du Canada.

Dan Seligman

La seule artiste qui vient de l’extérieur de Montréal est Lido Pimienta (Toronto), dont nous avions déjà confirmé la participation au festival avant le début de la pandémie. Elle va se produire au Rialto, mais tous les autres qui joueront devant un public seront des artistes locaux. La plupart des spectacles seront au Rialto et il y aura quelques pop-up. Nous essayons juste de faire en sorte que ce soit aussi gérable que possible pour que nous puissions faire les choses en toute sécurité. C’est l’un des premiers festivals en ces temps de Covid et nous voulons le faire bien, nous ne voulons pas faire de conneries. Nous sommes donc très prudents : tous les billets doivent être achetés à l’avance, nous allons tout contrôler, nous allons nous assurer que toute personne qui entre dans la salle devra donner ses coordonnées et les billets achetés sont non-transférables. 

PAN M 360 : Et pour les concerts à l’extérieur, ça va se passer comment ?

DS : Nous allons faire quelques petits spectacles en plein air, mais les règles actuelles en matière de plein air sont que tout doit être très circonscrit, et ils ne veulent pas que vous fassiez la promotion des événements à l’extérieur. Nous allons donc faire quelques spectacles payants à l’extérieur et nous n’allons pas annoncer le lieu. Mais nous allons faire un Rialto sur le toit avec seulement 40 billets. Et puis nous aurons 3 ou 4 lieux différents où nous donnerons des spectacles… Les règlements de la ville disent que vous pouvez faire des spectacles mais que vous devez maintenir une distance sociale et que si c’est dans un espace public quelconque, vous ne pouvez pas annoncer le lieu du tout. On nous a dit que nous ne pouvions rien faire dans un parc public, comme nous le faisons habituellement pour le Marché des possibles, parce qu’il est difficile de contrôler ces foules ; tu as vu ce qui s’est passé sur la montagne avec l’événement Occupy The Hood… Nous avons donc reçu un appel de la ville pour nous assurer que nous serions très très prudents et que nous ne laisserions pas une telle chose se produire. Nous allons donc de l’avant, mais évidemment très lentement et prudemment. Nous essayons de produire un événement et d’apporter de la musique aux gens, mais en étant aussi sûr que possible. 

PAN M 360 : Vous attendez-vous à des contrôles ?

DS : Nous savons que des gens de la ville ou du gouvernement se présenteront pour s’assurer que nous faisons les choses correctement. Donc nous serons prêts, il y aura des stations de désinfection des mains, des masques partout, la sécurité partout. Nous allons faire très attention. On va être à 110% dans les règles. Nous allons au-delà pour s’assurer que tout le monde soit en sécurité.

PAN M 360 : Avez-vous songé à annuler ?

DS : Nous n’avons jamais vraiment voulu annuler. Le pire pour nous est que nous aurions fait un événement virtuel et nous avons tout fait pour éviter cela, mais si on n’avait pas eu d’autre choix, nous aurions fait un événement en streaming uniquement. Si nous étions comme l’un de ces grands festivals américains qui dépendent des sponsors et de la vente de billets, nous ne pourrions pas organiser le festival cette année, mais comme nous avons tous ces financements de différents organismes gouvernementaux et avons pour mandat de présenter des artistes d’ici, cela nous aide à rester en vie. 

PAN M 360: Comment voyez-vous l’avenir par rapport à la situation actuelle, sachant que cela pourrait durer encore un an ou deux ?

DS : Nous prenons ça un jour à la fois. Nous allons d’abord passer à travers ce festival et voir comment ça se passe. Je pense que nous devons nous adapter et simplement accepter le fait que c’est la nouvelle façon de faire les choses pour le moment, et que si les gens veulent vraiment voir des spectacles, il y en aura. Et nous savons que les gens veulent voir des spectacles parce que nous vendons beaucoup de billets. Nous essayons aussi de faire en sorte que cela reste très bon marché. C’est presque comme si nous devions reconstruire depuis le début avec des spectacles à 5 ou 10 dollars, avec des artistes locaux… Comment mettre en place un événement dans ces conditions, reconstruire son rapport avec le public, l’inciter à venir à des spectacles de 30 minutes pour 5$… nous soutenir, soutenir les artistes.

SITE OFFICIEL DE POP MONTRÉAL

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