danse / musique contemporaine

Stephanie Lake Company : symbiose de la frappe et du mouvement

par Frédéric Cardin

Frappés en plein plexus, voilà ce qui attendaient les spectateurs venus voir et entendre la chorégraphie Manifesto de Stephanie Lake au Théâtre Maisonneuve mercredi soir. Et ce dès la première seconde, avec un tonitruant premier coup parfaitement coordonné entre les neuf batteries réparties en étages au fond de la scène. Nous avons tous sursauté. Les danseur.euse.s aussi d’ailleurs. Mais dans leur cas, c’était prévu. 

Un seul coup, donc, mais d’une rare puissance. Silence. Un autre coup (mais celui-là, on l’avait vu venir). Silence encore. Et ça se poursuit comme ça pendant une ou deux minutes. Les danseur.euse.s réagissent à la nanoseconde en se tortillant un court instant, sur chaque claque sonore, puis se figent dans toutes sortes de postures. La musique (partition excitante et viscérale du bruitiste et avant-gardiste Robin Fox) s’étoffe à mesure que ça avance, bien sûr. Ça se gonfle de textures et de rythmes, qui deviennent de puissantes pulsations très rock, ou encore des épisodes éthérés, évanescents, pointillistes, abstraits. Il n’y a pas que du tapochage dans cette écriture, mais aussi toutes sortes de techniques de jeu étendues et contemporaines, selon les besoins. 

Et là-dessus, les danseur-euse.s réagissent comme un organisme symbiotique, comme une panoplie de muscles ultra souples et agiles, liés directement au nerf musical et expressif, transmis instantanément via l’impulsion sonore des neuf musiciens. La cohérence de l’ensemble, la coordination parfaite entre tout ce monde est remarquable. L’effet est imparable. On est conquis, excités et une heure passe comme une dizaine de minutes. 

La superbe intuition de la chorégraphe Stephanie Lake, c’est de ne pas avoir limité l’action gestuelle à un simple mimétisme de l’action sonore. Oui, les danseur.euse.s suivent de près les rythmes et les dynamiques sonores des neuf batteries, mais c’est dans la qualité ‘’ondoyante’’ des gestes, individuels et collectifs, que l’on perçoit une construction en complémentarité des deux entités expressives, la musique et la danse. La nature percussive de la musique est donc compensée par l’incessante fluidité des mouvements. Chaque geste de chaque danseur.euse est lié au suivant comme dans une suite organique naturelle. Chaque mouvement se métamorphose vers le suivant et ainsi de suite. Cela aussi bien au niveau individuel que collectif. La mécanicité de la partition, bien que parfois éclatée, s’épanouit dans un rapport d’équilibre contrapuntique avec la nature mouvante, ondulatoire, de la chorégraphie. Une architecture très bien pondérée entre ce qu’entendent nos oreilles et ce que voient nos yeux. 

À noter, en cadeau au regard, la sobre mise en scène en ce qui concerrne le décor (de grands rideaux rose fuschia en fond de scène, l’installation des neuf batteries en format de podium) et le très dynamique jeu d’éclairages. Très impressionnant, par exemple, cet épisode où les batteur.euse.s s’échangent les coups un à un, suivi instantanément par l’éclairage de chacun en solo, et ce pendant quelques minutes. Ça nous reste tatoué dans la mémoire. 

Stephanie Lake nous avait donné un colossal… Colossus il y a quelques années. Ce Manifesto est un autre grand succès artistique et expressif de l’artiste canado-australienne qui, mine de rien, est en train de se bâtir une réputation de chouchoute du public montréalais. Vous ne me verrez pas m’en plaindre. 

Ça se poursuit jusqu’au 4 avril

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