Pays : Label : Genres et styles : Musique contemporaine Année : 2025

Ferrari / Kalitzke – Musica Viva

· par Réjean Beaucage

L’Orchestre symphonique de la Radiodiffusion bavaroise est l’un des grands orchestres de Munich et l’un des rares à participer à une série de publications entièrement consacrée à la musique contemporaine orchestrale. La série musica viva a été fondée en 1945 par la radio publique de Bavière (ou Bayerischen Rundfunks, d’où son abréviation BR) pour rendre compte de la création contemporaine et la série d’enregistrements qui en témoigne vaut vraiment le détour.

Enregistrées en concert le 10 novembre 2023 dans la salle d’Hercule (Herkulessaal) de la Residenz de Munich, les deux pièces réunies ici montrent bien la très grande qualité de l’orchestre que dirige Johannes Kalitzke (né en 1959). La première, Zeitkapsel (Capsule temporelle – Danse de mort pour grand orchestre) est une commande que lui a passée musica viva et qui était donnée en création ce soir-là. Cette capsule, dont le contenu est évidemment censé refléter l’époque dont elle est issue, est construite sur un arrière-plan assez pessimiste, comme l’indique son sous-titre. Selon le compositeur, des personnes qui pourraient l’écouter dans quelques décennies devraient comprendre l’œuvre comme un portrait du climat tendu et de la violence endémique qui nous entoure.

Le compositeur dépose dans sa capsule temporelle des bribes sonores qui évoquent notre époque, en commençant par le tout premier enregistrement (un phonautogramme réalisé par Edouard-Léon Scott de Martinville le 9 avril 1860 – 20 ans avant l’invention du phonographe par Edison. Notons que cet enregistrement n’a pu être entendu pour la première fois qu’en… 2008 !). C’est ainsi qu’on entend au début de l’œuvre quelque chose comme les contours mal dessinés de la chanson Au clair de la lune, et que d’autres évocations, bruits divers et courts échantillons de voix, sont dispersées à travers les sept mouvements. Mais il n’est pas nécessaire de « chercher des indices » pour suivre le programme, ce qui serait fastidieux. La musique se suffit à elle-même et le chef, qui en est aussi le compositeur, la fait sonner avec brio. Une partie électroacoustique ajoute à cet effet une belle profondeur à la musique orchestrale.

Ce type de musique – orchestrale – n’est pas le premier auquel on pense à propos de Luc Ferrari (1929-2005), qui fut un maître de la musique concrète (ou électroacoustique). Son catalogue compte tout de même une dizaine d’œuvres pour orchestre de chambre ou grand orchestre, et on ne peut que regretter que ceux et celles qui dirigent de telles formations chez nous ne semblent pas être au courant. Son Histoire du Plaisir et de la Désolation, en trois mouvements, a été créée en 1982 à Paris. La note de programme indiquait alors :
Le propos initial de cette histoire est de se laisser aller aux harmonies du diable et aux plaisirs de la sensualité (on dirait maintenant à la recherche d’une « nouvelle sensualité » pour faire mode ou étiquette). Le plaisir est un parcours qui va de la logique d’enchaînement des idées à la cassure de toute logique pour que s’exprime le désir. Mais le chemin est balisé par la désolation qui ponctue et fait échec au plaisir… Et c’est terrible…

Ferrari parsème son discours, comme Kalitzke, de courts extraits hétéroclites, ici des citations d’œuvres de styles complètement différents, mais qui sont aussi de l’auteur. Il s’en amuse aussi en plaçant une vraie citation, c’est-à-dire un véritable extrait repiqué ailleurs, mais qui provient de l’une de ses propres œuvres (Ce qu’a vu le Cers. Réflexion sur l’écriture N° 3).

Si Ferrari n’a pas fait une spécialité de l’écriture pour orchestre, on ne saurait dire qu’il pratiquait cet art en dilettante. Cette Histoire est un autre voyage dans le temps, qui utilise l’orchestre en virtuose et qui laisse certes la personne qui l’écoute avec plus de plaisir que de désolation. Le climax qui clôt le deuxième mouvement est particulièrement impressionnant.

Un programme solide donc, d’œuvres qui s’amusent à entrechoquer les époques, mais qui sont le fait de compositeurs qui ont conscience de vivre dans celle qui est la leur, et qui n’en font pas abstraction.

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