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Stéphane Tétreault – Images oubliées et Suite Tango : Créer pour (re)découvrir

Interview réalisé par Alexandre Villemaire
Genres et styles : classique / classique moderne / tango nuevo

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Comptant parmi nos interprètes de la nouvelle génération les plus accomplis et connus, tant au Québec qu’à l’international, le violoncelliste Stéphane Tétreault est avide de rencontres et jamais à court de projets avec notamment trois opus sortis en deux ans ! Dans la foulée de la parution récente de son dernier album, PAN M 360 s’est entretenu avec le musicien trentenaire pour discuter de la genèse de ce projet et de la place qu’occupe la création dans sa démarche artistique.

PAN M 360 : Parlons tout d’abord de votre plus récent album, Images oubliées, qui comprend plusieurs œuvres de Claude Debussy. Quel a été le point de départ pour ce projet d’album et pourquoi avoir choisi Debussy et non pas un autre compositeur comme Schubert ou Bach ?

STÉPHANE TÉTREAULT : C’est une bonne question. Honnêtement, Debussy pour moi, mais aussi pour mon collègue Olivier Hébert-Bouchard, a toujours été un grand coup de cœur. J’adore Bach et beaucoup d’autres compositeurs bien sûr, mais Debussy, pour moi, occupe une place très spéciale dans mon cœur. D’autre part, je pense que le répertoire de Debussy se prêtait très bien à l’arrangement et aux transcriptions des œuvres. D’emblée, ce projet  est un projet pandémique où Olivier et moi avions commencé à discuter de ce projet en 2020. Olivier m’est arrivé avec l’idée d’arranger une vaste collection d’œuvres de Debussy pour piano seul, mais aussi pour deux pianos. À la fin d’une résidence de création en 2021, on avait plus de 135 minutes de musique arrangée. Olivier a vraiment fait un travail formidable. C’est un projet coup de cœur pour moi et pour Olivier qui s’est décliné en un disque, mais aussi dans un deuxième album qui va sortir en 2024.

PAN M 360 : Justement, sur les transcriptions, vous avez expliqué que vous et Olivier Hébert-Bouchard avez conçu les arrangements en fonction de l’évolution du langage de Debussy, donc en adaptant un langage qui est plus épuré au début et qui se complexifie dans le temps. Quels sont les défis de travailler avec la matière du langage musical de Debussy et quels sont les pièges ou les erreurs qui peuvent se manifester et qu’on doit éviter dans un tel exercice ?

Stéphane Tétreault : C’est un bon défi parce que Debussy est, selon moi, un des plus grands compositeurs. Évidemment, on veut rendre hommage à son répertoire qui est en soi assez incroyable et surtout riche en couleurs et en textures musicales. J’ai honnêtement été assez surpris du succès des arrangements. C’est sûr que j’avais une réserve au début parce que, même si inclure la création et l’arrangement dans mes projets a toujours été important pour moi, on se pose toujours la question: « Qu’est-ce qu’on peut faire de plus  à des pièces qui sont déjà magnifiques ? » Sans vouloir évidemment dire que nos arrangements sont meilleurs que les originaux – ce n’est pas le but. C’est plutôt d’apporter un autre éclairage sur la musique de Debussy.

Plus directement, au niveau des techniques, Debussy a très peu écrit pour le violoncelle. Il y a la grande sonate, évidemment, il y a deux pièces de jeunesse qui ne se retrouvent pas sur le premier album, mais qui vont se retrouver sur le deuxième. On y retrouve évidemment un langage moins expérimental étant donné que ce sont des pièces de jeunesse, moins osées dans les techniques pour cordes, tandis que dans la Sonate, qui est une œuvre de fin de vie, on retrouve vraiment beaucoup d’expérimentations, beaucoup de couleurs variées, beaucoup de techniques d’archet, des harmoniques et des pizzicati très osés. On y retrouve toute une gamme d’expressions et une façon de s’exprimer qui est très propre à lui. À travers ces œuvres, c’est surtout Olivier qui a imaginé un langage évolutif où, pour des pièces de début de parcours, comme par exemple Danse bohémienne ou Rêverie, on emploi des techniques plus standards, des pizzicati, mais surtout des lignes, des sons tenus, et plus on avance dans le temps, avec les années, on se dirige vers des manières d’expression plus sophistiquées et peut être plus fidèles à l’évolution de Debussy lui-même.

PAN M 360 : Dans ce processus, comment décide-t-on des dynamiques à employer, par exemple qu’à tel endroit il devrait y avoir un passage en pizzicato, qu’ici vous devriez jouez col legno, ou qu’entre telles mesure, c’est le piano qui sera mis en évidence ? 

STÉPHANE TÉTREAULT : Il y a beaucoup de textures à faire ressortir de la partition pour piano qui est déjà très riche, mais qui peut être mise en évidence d’une façon différente avec un violoncelle et un piano en duo. Il y a certaines sonorités par exemple dans la sonate, où telle technique est employée et où dans différentes pièces, on s’est dit que ça pourrait vraiment être un effet cool à inclure, mais également un effet que Debussy aurait pu choisir lui-même. Sinon, avec des harmoniques, des fois aller ressortir la ligne aiguë ou même la ligne médiane, c’est super intéressant, car, cela crée une juxtaposition avec ce que fait le piano. Il s’agit de beaucoup d’expérimentation, d’essais et d’erreurs, mais on a passé beaucoup de temps en résidence à tester les arrangements d’Olivier. C’était vraiment une collaboration très riche et très inspirante.

PAN M 360 : Retournons un peu en arrière maintenant avec votre autre album qui est sorti plus tôt dans l’année, la Suite Tango avec Denis Plante, qui nous plonge dans un autre univers complètement. Quelle a été votre première réaction quand il vous a approché pour interpréter ses pièces ?

STÉPHANE TÉTREAULT : Denis et moi collaborons depuis 2018. Nous avons fait une première collaboration au Festival Classica de Saint-Lambert. L’idée de nous jumeler était une idée de Marc Boucher, le directeur artistique. Nous avions fait des classiques du répertoire du tango, mais également quelques pièces originales de Denis. À ce jour, il s’agit pour moi d’une des collaborations les plus inspirantes et des plus fructueuses. Nous avons continué à tourner ce projet qui mélangeait classiques et musique originale à travers les deux ans avant la pandémie. Dans cette période, on a commencé à élaborer un autre projet qui, en l’occurrence, s’appelle maintenant Suite Tango, mais dont l’idée était de rendre hommage à Jean Sébastien Bach à travers le tango tout en gardant des inspirations de Piazzolla et des classiques du tango, avec la plume très idiomatique de Denis Plante. Ma réaction, c’était évidemment « On y va ! » Comme dans l’album sur Debussy, l’emphase est  sur le dialogue et la communication en musique.

PAN M 360 : Travailler avec un compositeur vivant, qui vous dit ce qu’il aimerait à tel moment comme sons et que vous ayez une interaction sur ce que vous sentez que vous pouvez faire comme effet, doit être une collaboration qui est extrêmement riche aussi n’est-ce pas ?

STÉPHANE TÉTREAULT : C’est extraordinaire ! La création musicale et la collaboration artistique sont des aspects auxquels j’accorde beaucoup de temps dans ma carrière. Par exemple, Valérie Milot et moi venons de créer un concerto de Denis Gougeon avec l’Orchestre Métropolitain pour harpe, violoncelle et orchestre. Pour moi, toutes les collaborations avec des compositeurs vivants sont des collaborations extrêmement riches. J’ajouterais aussi que cela donne une perspective différente lorsqu’on s’attaque par la suite à des œuvres bien établies du répertoire. C’est certain que de travailler avec un compositeur ou une compositrice vivant·e, pour moi, c’est très stimulant, mais ça nous rappelle aussi la flexibilité de l’être humain. C’est autant vrai avec Denis Gougeon qu’avec Denis Plante, qu’avec Olivier Hébert-Bouchard en arrangement. On revient encore une fois au dialogue, à la communication et à l’expérimentation. Il n’y a pas d’idée fixe ou d’idée coulée dans le béton. C’est sûr que le compositeur est celui qui compose, c’est le génie de la création, mais parfois, ce dialogue avec l’interprète peut apporter quelque chose de très intéressant. 

PAN M 360 : La collaboration entre créateurs et interprètes, mais aussi la collaboration entre interprètes, sont des éléments qui caractérisent aussi beaucoup votre parcours. Je pense notamment à Transfiguration, votre plus récent projet réalisé avec Valérie Milot. Travailler les collaborations entre artistes et ne pas travailler uniquement en silo est important pour vous également.

STÉPHANE TÉTREAULT : Absolument. Je pense que c’est ce qui m’a le plus manqué durant la pandémie. C’est peut-être un peu cliché, mais je me suis réfugié dans les suites de Bach et dans du répertoire solo. C’est du répertoire que j’adore, mais en même temps, ce qui me manquait le plus, c’était cet échange avec mes collègues musiciens, avec mes collègues créateurs. Donc dès qu’il y a eu une ouverture au niveau des confinements mes amis ou mes collègues et moi, on c’est dit « Il faut vraiment que l’on continue à créer ensemble ». Et ça, je pense que c’est fort et beau : les capacités de deux, trois ou quatre interprètes de se réunir et à travailler de concert ensemble, c’est extrêmement puissant.

PAN M 360 : Sur cette même veine de collaboration et de création en lien avec la Suite Tango, vous allez présenter ces pièces dans le cadre d’un concert lors du premier Festival d’Atma Classique à Paris, sous le titre « Le Québec à Paris », du 14 au 16 avril. Quelles sont vos attentes et qu’est-ce que ça représente pour vous de retourner en Europe pour y faire connaître la musique canadienne ? 

STÉPHANE TÉTREAULT : Exporter la création canadienne est extrêmement important pour moi. C’est la deuxième fois que je vais retourner en Europe depuis la pandémie, mais c’est la première fois que je retourne à Paris depuis 2020. Pour moi, c’est évident que ça me manquait beaucoup de voyager et notamment de partager notre culture québécoise et canadienne et la musique de nos créateurs québécois et canadiens. J’ai de grands espoirs. Je pense que la Suite Tango a beaucoup de potentiel pour voyager. C’est un répertoire qui peut être joué dans à peu près n’importe quel festival dans le monde, et la réaction du public au Canada a été très favorable. Je trouve que c’est un bon signe. Je salue vraiment l’initiative d’Atma d’exporter justement la musique, la création canadienne et ses artistes. Je pense que c’est une initiative vraiment formidable et j’ai vraiment hâte de retrouver mes collègues de chez Atma là-bas.

PAN M 360 : Pour conclure, quels sont les prochains projets qui vous attendent en termes de collaboration, de concerts et de création ?

STÉPHANE TÉTREAULT : Prochainement, je continue la tournée de Transfiguration un peu partout au Québec. On a notre première sortie à l’extérieur du Québec en juin, à St. Catharines pour Bravo Niagara. C’est la première fois que le projet va être présenté en anglais, parce qu’on avait à l’origine enregistré le spectacle en anglais et en français au niveau des transitions sonores. Donc c’est assez excitant. Je continue également ma tournée d’Images oubliées, un projet qui tourne depuis deux ans déjà et pour lequel il y a encore plusieurs dates, de même que pour Suite Tango au Québec. Fin mai je serai avec l’Orchestre symphonique de Laval à la Maison symphonique pour jouer Don Quichotte avec le chef Jacques Lacombe et il y a plusieurs concerts d’été qui vont être annoncés, avec de nouvelles collaborations et des projets de tournées.

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