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Que disent les cartes pour King Khan ?

Interview réalisé par Rupert Bottenberg

La sensation soul-punk débute bien l’année avec une explosion de punk insolent, et parle de dessins animés, de jazz cosmique et des chemins de l’illumination.

Genres et styles : avant-punk / Cosmic jazz / soul

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Le frontman et cerveau de la féroce créature punk-soul King Khan and the Shrines, l’ex-Montréalais Arish Ahmad Khan, basé à Berlin, accueille la nouvelle année avec un album de punk-rock sans fioritures, véritable retour aux sources. Il couronne une année de pandémie qui a été incroyablement productive, même selon les normes de cette tornade humaine. Le jazz cosmique pour les camarades disparus, le dessin animé hijinx et la prochaine étape de son célèbre Black Power Tarot étaient tous sur la table lorsque PAN M 360 a rejoint le roi Khan. Il a jeté un regard sur une année étrange, et sur un avenir « aussi dévastateur qu’éclairant ».

PAN M 360 : Commençons par la dernière chose en date, ton nouvel album Opiate Them Asses. Du début à la fin, c’est une célébration du punk rock simple et insolent de la fin des années 70, une sorte d’âge d’or pour le punk, n’est-ce pas ?

KING KHAN : “ En effet ! J’ai grandi avec le punk rock et cet album est une tentative d’analyse des temps modernes à travers les yeux d’une anguille électrique. Mon groupe est entièrement originaire de Bordeaux, en France. Les Magnetix (Looch Vibrato et Aggy Sonora) à la batterie et à la guitare, et Fredovitch (des Shrines) à la basse. Je joue de la musique avec ces gens depuis plus de deux décennies, et non seulement sont-ils de féroces musiciens, mais j’ai vu chacun d’eux faire des prouesses incroyables, d’une absurdité absolument magique. J’ai vu Looch Vibrato prendre une gorgée d’une canette de bière pleine de pisse, puis saisir la paire de lunettes sur le visage du coupable qui la lui a passée et manger ses lunettes sans cligner des yeux. J’ai su dès ce moment que je devais absolument jouer dans un groupe avec ce type.

PAN M 360 : La pochette est de nouveau signée par Mike Diana, un personnage controversé et tragique de l’époque de la culture des zines pré-Internet qu’on recevait par la poste. Êtes-vous souvent en contact ? Le documentaire de 2018 à son sujet suggère qu’il est vraiment une personne très douce et raisonnable.

KING KHAN : Mike Diana est un homme merveilleux et je suis fan de son art depuis l’époque de Montréal. J’imagine qu’il doit être difficile pour lui de diffuser son art dans ce monde de culture de l’élimination (cancel culture) et de toutes ces conneries. Je suis copain avec Cynthia Plaster Caster depuis de nombreuses années, j’ai même tenu le pénis en plâtre de Mike dans mes mains une fois. Je suppose que cela fait de nous plus que de simples amis.

PAN M 360 : Revenons à la fin de l’année dernière, et à ton excellent album The Infinite Ones qui te voyait explorer le jazz psychédélique, avec grand succès. L’album est évidemment un hommage à Sun Ra, avec la participation de membres de longue date du Sun Ra Arkestra. Mais c’est aussi un hommage à des amis étonnants, qui font maintenant partie du cosmos…

KING KHAN : “ Je suis copain avec le Sun Ra Arkestra depuis 2005, lorsque je suis resté avec eux, à dormir sur un canapé dans leur salon pendant trois jours alors que nous jouions au festival NXNE. C’est alors que j’ai reçu ma première dose de formation en jazz spirituel de la part de Yahya Abdul Majid. Il m’a parlé pendant ce qui m’a semblé être une éternité, alors que brûlait un mini-volcan de myrrhe et d’encens dans un réceptacle de fortune constitué de deux boîtes de sardines vides montées l’une sur l’autre. La fumée remplissait la pièce et il m’a parlé de son apprentissage de la discipline que lui a inculqué Sun Ra et de l’Islam. Il m’a raconté ses voyages autour du monde en vivant avec des chanteurs de gorge Tuvaan, tout en jouant de la harpe chinoise et en s’amusant à chanter par-dessus un enregistrement de chanteurs de gorge Tuvaan qu’il faisait jouer sur un petit lecteur CD avec des mini haut-parleurs portables.

Il est décédé récemment, mais j’ai pu lui envoyer Theme of Yahya, une chanson que j’ai écrite pour lui. J’ai même quatre harpes qui jouent en une sorte de cercle stéréo sur le morceau en référence à cette première rencontre avec Yahya. Je suis très heureux qu’il ait pu entendre le morceau, il a dit qu’il était fier de moi.

“Danny Ray Thompson était un autre homme étonnant qui était avec Sun Ra depuis les années 60, et il adorait quand je lui lisais son tarot. Chaque fois que nous nous rencontrions dans différents festivals à travers le monde, il m’attrapait et me demandait de lire ses cartes sur place, peu importe où nous étions, même sur le trottoir. Tribute to the Pharoah’s Den est un requiem que j’ai écrit pour lui.

Quand j’ai commencé à travailler sur mon album de jazz, je me suis demandé avec qui je voudrais faire ça, et Marshall Allen et Knoel Scott m’ont tout de suite traversé l’esprit, alors je les ai appelés et ils ont embarqué. Nous avons même enregistré les morceaux dans la Sun Ra House de Philadelphie, avec les vieux micros de Marshall, pendant la pandémie !

“ La musique de Sun Ra m’a transformé depuis que j’ai commencé à m’y intéresser, et je crois qu’elle a beaucoup à voir avec le fait de suivre le chemin de l’illumination. Hal Willner est un autre cosmonaute important qui a quitté notre planète à cause du Covid. Hal et moi avons travaillé ensemble sur de nombreux projets, et je l’ai rencontré avec Lou Reed et Laurie Anderson en Australie il y a quelque temps. Hal et moi avons produit le LP Let Me Hang You avec les « extraits innommables » de Naked Lunch récitées par Old Bull Lee lui-même ! Il m’était très cher et la dernière chanson de l’album de jazz est un requiem pour lui. J’ai essayé de l’imaginer en train de marcher dans les rues du vieux New York dans la circulation, et de le recréer. Il me manque tous les jours.

“ J’ai intitulé l’album The Infinite Ones parce que ces gens vivront toujours pour l’éternité dans la musique, dans les souvenirs et surtout dans mon cœur et mon esprit, ils ont façonné l’être que je suis aujourd’hui. En fait, j’ai presque terminé la suite de cet album et il est consacré à la lutte pour la paix et la justice environnementale. Il s’intitulera The Nature of Things et y’a même un petit truc que j’ai écrit pour David Suzuki. J’espère le sortir dans le courant de l’année.”

PAN M 360 : Ce ne sont là que deux des nombreux enregistrements que tu as réalisés au cours de l’année écoulée, dans ce qui semble être une explosion de créativité « Covidienne ». Malgré l’isolement social, ces projets impliquent encore beaucoup de collaborations intéressantes et importantes. Tu sembles prendre un réel plaisir à ce qui se passe lorsque des créatifs bizarres se réunissent pour faire quelque chose.

KING KHAN : “ J’ai tellement de chance d’avoir tant de créatures étranges dans mon univers, je suppose que nous sommes spirituellement attirés l’un vers l’autre par une sorte de magnétisme extraterrestre. La bipolarité aide aussi, parfois elle peut donner l’impression d’être une superpuissance. Mais l’isolement forcé m’a en fait donné une chance d’être en meilleure santé grâce à ma femme qui m’a guidé à travers cette épreuve. Toutes ces 20 années et plus de tournées constantes ont vraiment eu un impact sur ma santé et je suis reconnaissant d’avoir pu réparer les choses avant qu’il ne soit trop tard.”

PAN M 360 : 2021 nous apprend également que tu travailles comme acteur vocal pour le prochain long métrage d’animation Schirkoa, aux côtés d’Asia Argento et de Gaspar Noé. Il est réalisé par Ishan Shukla, en prolongement de son propre court-métrage du même titre, et risque fort d’améliorer la visibilité de l’industrie de l’animation en Inde. Tu peux nous en dire plus à ce sujet ?

KING KHAN : “ Je fais des trucs pour Rapid Eye Movies depuis quelques années maintenant. Le dernier projet que j’ai fait était de composer la musique d’un « film rose » japonais de 1968 intitulé Blue Film Woman. C’était un travail de rêve, j’ai fait la musique d’un film très étrange et étonnant, et les scènes que j’ai composées impliquaient principalement des femmes nues qui dansaient le gogo avec de la pornographie en 8mm projetée sur leurs corps nus. Alors quand on m’a demandé de faire partie de Schirkoa, j’ai rencontré Ishan et nous avons échangé des tonnes d’idées et l’histoire était vraiment inspirante. Il voulait aussi que mon personnage me ressemble beaucoup, donc ce n’était pas trop difficile à réaliser. Lors de mes séances avec Ishan, nous découvrions la folie de l’autre comme deux chiens qui reniflent un cul. Je ne m’en étais pas rendu compte à l’époque, mais il semble réinventer le cinéma et les dessins animés, et les mener vers une nouvelle frontière. Je suppose que la prochaine étape naturelle serait de faire de la chirurgie plastique et de me faire sculpter le front à la manière « klingonne » pour laquelle je suis destiné.”

PAN M 360 : Tu es toi-même devenu un personnage de dessin animé, l’année dernière. Le court-métrage d’animation The Tandoori Knights vs. The Desaturators met en scène votre duo avec le délicieusement scandaleux Bloodshot Bill. 

KING KHAN : “ Je trouve que la plupart de ce que les gamins regardent de nos jours est si atroce, vraiment médiocre et irréfléchi ! Mes enfants ont été élevés avec SpiderMan de 1967, Fat Albert, Barbapapas, les Flintstones, Scooby Doo, et beaucoup de merveilleux dessins animés de la vieille école. Je veux créer un spectacle animé inspiré de cet âge d’or des dessins animés. Je connais Bloodshot Bill depuis que j’ai 14 ans et notre vie commune est vraiment digne d’être animée. Le plus grand défi est maintenant de savoir comment nous pouvons accaparer Norm Macdonald et le faire participer à l’émission.” 

PAN M 360 : Parlons de ton Black Power Tarot. Comment expliquerais-tu le projet et où en es-tu avec ça ?

KING KHAN : “Je suis un défenseur du Black Power depuis l’âge de 12 ans et mon père m’a donné L’Autobiographie de Malcolm X. J’ai toujours été très inspiré par le mouvement des droits civils, et surtout par la musique qui l’accompagnait et le renforçait. Pendant près d’une décennie, j’ai travaillé sur la bande-son d’un documentaire sur The Invaders, un groupe de jeunes noirs de Memphis, à la fin des années 60. Ils ont attiré l’attention du Dr. King et ont finalement fait partie de sa Poor People’s Campaign. Leur histoire n’avait jamais été racontée et j’espère que le film sortira cette année.

“ Le Black Power Tarot est né d’un rêve que j’ai fait il y a quelques années au sujet de mon gourou Alejandro Jodorowsky, me demandant de lui montrer « une carte qui est bizarre ». Je me suis réveillé de ce rêve en réalisant que je devais faire un nouveau jeu de cartes basé sur le Tarot de Marseille et le Black Power. Jodo est mon professeur depuis 10 ans, il m’a invité chez lui, m’a donné le Tarot de Marseille et a commencé ma formation. Depuis lors, je lui envoyais des idées, des poèmes, des plans de films et toutes sortes de choses, et lui en retour m’envoyait des livres, des bandes dessinées, des enseignements et des conseils de vie. Quand je lui ai dit que je voulais faire ce nouveau tarot, il a été enthousiasmé par l’idée et m’a conseillé de ne pas utiliser mon ego, et a supervisé tout le processus.

“ Pendant ce temps, grâce au ballet de la vie, Michael Eaton m’a contacté depuis Belfast. En plus d’être un artiste extraordinaire, il a également travaillé sur l’esthétique de Game of Thrones. Quand j’ai vu son travail, j’ai su qu’il était celui avec lequel je devais travailler pour le Black Power Tarot. Depuis 2015, j’ai fait beaucoup d’expositions dans le monde entier avec d’immenses tirages de cartes du jeux de la taille d’une porte. J’ai demandé aux galeries de faire venir John B. Smith de The Invaders pour nombre de ces expositions, et je lui ai donné l’occasion de parler aux jeunes de son militantisme, de son travail avec le Dr King et de sa vie extraordinaire.

“J’ai également commencé à travailler avec Malik Rahim, un Black Panther de la Nouvelle-Orléans, et nous avons créé l’organisation Global Solidarity Forever. Pendant la pandémie, j’ai collecté un tas d’argent, pour que Malik ne se retrouve pas à la rue, en lisant des cartes de tarot pour des gens du monde entier, et en vendant des tarots et des T-shirts sur mon magasin Hello Merch. En fait, j’ai reçu la bénédiction de la branche de la Nouvelle-Orléans du Social Medicine Consortium. Et, en ce moment même, nous essayons de construire un centre communautaire à Algiers, dans le 15e district de la Nouvelle-Orléans, où nous aiderons Malik, avec une équipe de médecins et de travailleurs de la santé de la Nouvelle-Orléans, à organiser des programmes d’éducation sur le diabète pour aider les diabétiques à apprendre à gérer correctement leur maladie.

“ Malik souhaite également poursuivre son initiative Save The Wetlands, qui consiste à planter des herbes hautes dans les zones humides, afin d’aider à absorber l’impact des ouragans. Je pense que tout ce travail est très important, d’autant plus que de nombreuses entreprises font faillite partout. La construction de ce centre communautaire, que nous appelons la Just Insulin House, est destinée à apporter de l’espoir à une communauté dévastée.

“ Algiers est très importante car c’est l’un des berceaux du jazz et même du mouvement Beat. William S. Burroughs y a vécu en 1948-49, et sa maison a été décrite dans On The Road par Kerouac. Le R&B de la Nouvelle-Orléans a également été l’une des plus grandes influences qui m’ont poussé à fonder les Shrines il y a plus de vingt ans, je vois donc cela comme un moyen de donner quelque chose en retour.

“ Je n’ai jamais imaginé l’ampleur de ce qui s’est passé et continue de se passer avec le Black Power Tarot – en plus d’être aimé et utilisé par de nombreuses personnes de tous horizons, il figure même dans un livre de Taschen sur le tarot ! Michael Eaton et moi venons également de publier une nouvelle collection intitulée Dots & Feathers Flash Cards. J’ai travaillé avec huit merveilleux guérisseurs et aides des Premières Nations de toute l’Amérique, de plusieurs tribus différentes (Mohawk, Osage, Cree et Inuit) et j’ai même reçu la bénédiction de Tanya Tagaq et de Buffy Sainte-Marie, qui se retrouvent dans le jeux de cartes. Le peintre Joe Coleman nous a même guidés pour l’une des cartes.

“ Je crois vraiment que le tarot est un outil dont nous avons besoin en ce moment pour nous aider à suivre un chemin d’illumination. Il m’a guidé pendant plus de deux décennies et j’attends avec impatience de voir où il nous mènera. Le monde est enfin prêt à évoluer vers quelque chose de nouveau, et c’est aussi dévastateur qu’éclairant. Le plus important est de prendre part à ce changement et de veiller à ce que ce soit pour le bien de toute l’humanité.”

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