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Protomartyr : La clé du succès

Interview réalisé par Patrick Baillargeon

Protomartyr a récemment fait paraître Ultimate Success Today, un constat sombre et fidèle de l’état du monde actuel et sans doute l’album le plus abouti et le plus ambitieux de la formation post-punk de Détroit.

Genres et styles : post-punk

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Crédit photo : Trevor Naud

Protomartyr, par le biais de son chanteur Joe Casey, l’un des plus brillants paroliers de ces dernières années, qui ponctue ses textes de références historiques, littéraires et mythologiques, est passé maître dans l’art de dépeindre un monde dystopique à travers un style post-punk bruyant et claustrophobe. Depuis ses débuts sur disque en 2012, le groupe nous a offert un condensé de tout ce qui ne tourne pas rond en Amérique, de la suprématie blanche à l’hégémonie patriarcale en passant par les guerres sans fin, la gentrification ou encore l’épidémie d’opioïdes… Sur Ultimate Success Today, écrit il y a un an alors que Joe Casey combattait un étrange mal, Protomartyr semble avoir vu venir la pandémie mondiale et le fléau de la brutalité policière qui sévit actuellement au pays de l’oncle Sam. 

Suite logique à Relatives In Descent de 2017, qui voyait Protomartyr plonger tête baissée dans le marasme de la vie américaine, Ultimate Success Today nous dépeint un univers complètement cauchemardesque, ponctué de compositions sombres et viscérales. Mais ce nouvel effort est aussi une suite au EP Consolation de 2018, sur lequel le groupe de Détroit invitait à bord Kelley Deal (Breeders) et expérimentait avec divers instruments auxquels il ne nous avait pas habitués sur ses précédents enregistrements. Pour Ultimate Success Today, capté aux Dreamland Recording Studios, une église de la fin du XIXe siècle, la bande a récidivé en accueillant cette fois-ci plusieurs musiciens. Nandi Rose (voix), la légende du free jazz Jameel Moondoc (saxophone alto), Izaak Mills (clarinette basse, saxophone, flûte) et Fred Lonberg-Holm (violoncelle) se retrouvent donc ici et là sur les dix pièces que compte l’album. PAN M 360 a rejoint chez lui à Détroit le chanteur Joe Casey qui a bien voulu nous parler de la genèse de ce troublant cinquième album qui marque un tournant dans l’histoire de Protomartyr. 

PAN M 360 : Tu as laissé entendre ici et là que Ultimate Success Today serait en quelque sorte la possible conclusion bruyante d’une pièce de théâtre en cinq actes, qu’entendais-tu par là ?

Joe Casey : Quand on parle de la fin de tout, ce qui est en quelque sorte le thème de l’album parce que je me sentais très malade et un peu obsédé par la mort à ce moment-là, on doit vraiment aller jusqu’au bout. On ne peut pas faire ça à moitié, il faut vraiment faire comme si tout était foutu… Nous sommes ensemble depuis dix ans, c’est donc une façon pour nous de conclure, pas tant pour mettre fin au groupe que pour aller de l’avant. Ainsi, quelle que soit notre prochaine étape, ce sera au moins quelque chose qui paraîtra frais et nouveau. Et puis arrive cette pandémie et on a l’impression que c’est vraiment la fin d’une époque. Je vais devoir arrêter d’écrire sur ce genre de choses parce qu’elles finissent par se réaliser. (Rires.)

PAN M 360 : En disant que tu as envie de passer à autre chose, on comprend que tu as envie de changer de thématique dans tes chansons, mais est-ce que cela implique aussi de changer de son ?

JC : Je n’en sais rien. Je veux juste que nous puissions changer ce que nous voulons autant que nous le voulons, si nous continuons. On doit emménager dans une nouvelle maison si on détruit l’ancienne. Cela t’oblige à changer. Quand après cinq disques les gens disent encore qu’on est influencés par Joy Division ou The Fall, on se demande quand ils vont arrêter de dire qu’on n’est qu’un dérivé d’autre chose. C’est une façon de provoquer le changement. 

Crédit photo : Trevor Naud

PAN M 360 : Mais vous avez déjà entrepris un certain changement avec ce nouvel album, non ? Il y a des cordes, des cuivres… Dirais-tu que c’est votre album le plus audacieux ?

JC : Nous voulons toujours changer, chaque fois. Et nous avons vraiment senti que cet album était une expérience, qui pouvait ou non fonctionner, en faisant appel à ces collaborateurs et en ajoutant ces sons supplémentaires. Nous avons pensé que c’était une sorte de nouveau départ. Ce n’est pas seulement Protomartyr avec des cordes, des cuivres et des bois… Je pense que la musique que le groupe a créée est, du moins pour moi, radicalement différente de tout ce que nous avons fait auparavant. La façon dont Greg (Ahee, guitares) a écrit ces chansons, il les a abordées sous un angle complètement différent de ce qu’il fait habituellement. Nous essayons donc toujours d’expérimenter, mais cette fois, je pense que c’est plus prononcé. 

PAN M 360 : Est-ce que le EP Consolation n’a pas un peu ouvert la voie à Ultimate Success Today ?

JC : Le EP Consolation était vraiment une chouette collaboration avec Kelley Deal, et qui s’est très bien passée. Donc, quand elle a fait venir des musiciens supplémentaires pour la dernière chanson et que nous avons vu le résultat, nous avons trouvé que ça ressemblait à du Protomartyr, mais de façon différente. Cela n’a pas complètement changé notre son, parce que nous ne voulions pas pousser au point où ça finirait par ne plus nous ressembler… Je sais que pour Greg c’était important parce qu’il avait travaillé sur un album avec Matthew Dear, qui est plus un artiste électronique dont il aimait l’approche, et il voulait en quelque sorte apporter cela à l’album. D’une manière étrange, c’est un peu comme un album électronique, mais sans éléments électroniques.

PAN M 360 : Il y a plusieurs collaborateurs sur l’album, comment ça s’est passé avec eux en studio et pourquoi avoir choisis ceux-là en particulier ?

JC : Nous voulions avoir des musiciens de jazz sur l’album, mais c’est plus facile à dire qu’à faire, ils ne sont pas apparus au beau milieu du studio comme par magie. Nous nous sommes renseignés pour savoir qui était disponible. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons choisi le studio dans lequel nous avons enregistré, parce qu’il est proche de New York, où il y a beaucoup de musiciens de jazz, pour qu’il soit plus facile pour eux de venir.

Je dirais que de tous les collaborateurs, Izaak Mills, qui joue de la clarinette basse, de la flûte et du saxophone, a été le plus grand contributeur parce que c’est lui qui est resté le plus longtemps en studio avec nous. Quelques jours. C’est son apport qui est le plus important. Quant à Jamil Moondoc, qui est une légende de l’avant-jazz, nous n’en revenions pas qu’il se soit pointé au studio ! Il est entré, s’est exécuté et est reparti. Il nous a donné tant de choses à travailler. C’était un peu comme s’il nous disait « voilà, maintenant débrouillez-vous avec tout ça ». (Rires.)

Pour ce qui est de Fred Lonberg-Holm, qui joue du violoncelle, il est sur tellement d’albums différents ! Sa feuille de route est incroyable. Il est venu une journée. Quant à Nandi Rose, qui chante sur quatre ou cinq chansons, elle n’est même pas venue. Elle a envoyé toutes ses voix par courrier électronique. À l’époque, cela semblait être une façon bizarre de faire les choses, mais maintenant, c’est un peu la nouvelle norme. (Rires.) Elle nous a aussi donné beaucoup de choses avec lesquelles travailler ! Maintenant que nous avons survécu à l’expérience, nous aurions aimé avoir encore plus de musiciens et aller encore plus loin.

PAN M 360 : Comment ces collaborations ont-elles façonné l’album ?

JC : Beaucoup ! Greg avait pensé à tout ça et savait qu’il voulait que ces collaborateurs jouent le rôle que ses pédales de guitare ou ses synthés jouent habituellement. Nous avons donc répété les chansons à l’avance et beaucoup d’entre elles n’étaient que des esquisses dont Greg remplissait certaines parties avec des synthés en pensant à ce que les saxophones feraient, tu vois ? Ça s’est fait pas mal à tâtons. Les paroles des chansons n’avaient pas encore pris forme avant qu’on entre en studio. Il a fallu attendre que les collaborateurs fassent leurs parties pour avoir une idée de ce que ça donnait. Ce que j’ai apprécié parce que cela m’a donné quelque chose à faire en studio pendant que les autres enregistraient. Cette fois-ci, j’ai donc pu voir comment les chansons évoluaient. Par exemple, pour Processed By the Boys, l’ajout de la clarinette fait vraiment la chanson. Cela m’a permis de chanter de façon un peu plus urgente et de garder les paroles fraîches parce que la chanson prenait vraiment forme en studio.

PAN M 360 : Il paraît que tu as écrit plusieurs des chansons une fois rendu en studio, c’est vrai ?

JC : Oui, mais ce n’est pas du rap freestyle. (Rires.) Par exemple, pour la chanson Worm In Heaven, pendant qu’ils mettaient la touche finale – la belle flûte qu’on entend tout le long de cette chanson –, je me suis mis à travailler sur les paroles, pendant deux heures. Ensuite, je suis retourné dans la cabine, j’ai mis de l’ordre dans les paroles et j’ai trouvé la forme. Je dirais qu’au moins trois ou quatre chansons ont trouvé leur forme définitive dans la cabine du studio au moment de leur enregistrement.

PAN M 360 : Tu as un peu fait comme Serge Gainsbourg quand il était en Jamaïque pour enregistrer son album reggae. Il n’avait pratiquement aucunes paroles d’écrites une fois en studio et le lendemain il les avait toutes. Il avait passé toute la nuit à les écrire.

JC : Je suppose que c’est la meilleure façon de le faire ! Prends une chanson comme Tranquilizer, où je voulais montrer ce que l’on ressent dans sa tête quand on souffre terriblement et que l’on pense à cette douleur, que ça va nous tuer… On ne pense pas de manière rationnelle, les mots ne peuvent pas être poétiques ! Pour faire cela correctement, il vaut mieux le faire à la dernière minute. Tu peux avoir une idée au départ mais cela doit plutôt ressembler à quelqu’un qui bute sur les mots à tenter de rendre correctement l’émotion ou le sentiment que tu cherches à transmettre.

PAN M 360 : J’ai lu quelque part que tu voulais donner un sentiment d’urgence à cet album, un peu comme celui qu’on ressent à l’écoute de votre premier album No Passion All Technique, te sens-tu aussi révolté qu’il y a dix ans ?

JC : Récemment, nous avons réédité notre premier disque [No Passion All Technique]. Il est plein de défauts mais il a été enregistré en quatre heures. 22 chansons en quatre heures ! Ce que j’ai aimé en réécoutant ce disque, c’est qu’il donne l’impression qu’il a été fait par des gens qui sont au bout du rouleau. Et c’était le cas. 

Maintenant, nous pouvons nous permettre de rester plus longtemps en studio, mais sais-tu à quel point le travail en studio peut être ennuyeux et fastidieux ? Comme quand on prend deux ou trois jours juste pour enregistrer la batterie… Ça peut vraiment te vider de tout ton enthousiasme. (Rires.) Je voulais ramener l’urgence parce que je ne voulais pas être complaisant. Je suis toujours surpris quand je lis quelque chose comme « c’est le disque le plus sombre de Protomartyr ». Nous n’avons jamais voulu faire de la musique sombre et dépressive ! 

La vie est remplie de joies et de déceptions, et pour je ne sais quelle raison, la musique me fait exprimer ma déception. Je suppose que je ne suis pas très drôle car il y a beaucoup de blagues sur ces albums, mais elles se perdent un peu. J’ai lu dans une critique qu’on se vautre dans le nihilisme, et pourtant, j’ai plutôt l’impression que c’est le contraire du nihilisme !

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