Après Free Grillz, un single remarqué sorti en avril dernier, Magi Merlin poursuit son ascension avec « Gone Girl », son projet le plus abouti à ce jour. Pour ce deuxième EP, l’autrice, compositrice, productrice et interprète pioche habilement et de façon créative dans le R&B, la soul, le hip-hop et la house des années 1990. Les textes que la Québécoise y appose sont entiers et directs. Originaire de Saint-Lazare, une banlieue blanche, elle aborde son identité de femme noire, le racisme ordinaire et la colère qu’il suscite. Cet EP sonne comme une décharge émotionnelle, catharsis permettant à l’artiste de s’affirmer. Sur l’EP comme sur scène, l’énergie de la rappeuse et chanteuse est détonante. Après une tournée européenne dont plusieurs dates à guichets fermés, Magi Merlin enjôlera le public du Festival international de jazz de Montréal et du Festival d’été de Québec. Deux dates à ne pas manquer.

PAN M 360 : Avec Gone Girl, Tu n’hésites pas à te réapproprier certains codes du hip-hop, ton énergie transpire l’assurance et la confiance,  Free Grillz  et  Children of Fate  sonnent plus bruts : les personnes qui connaissent tes précédentes sorties y verront certainement une évolution, musicalement et esthétiquement parlant. Qu’est-ce qui (ou quelles rencontres dans la vie) t’a amenée à prendre cette direction artistique ?

Magi Merlin : Pour ce projet, je souhaitais incarner pleinement un personnage sûr de lui et sans complexe. Cela a commencé avec des morceaux comme pissed black girl où j’écrivais à partir d’une perspective de colère plutôt que de tristesse (qui était mon émotion de prédilection pendant un certain temps) et il y avait beaucoup de puissance dans cela. Pour le reste des chansons, Free Grillz, children of fate et milkweed ont toutes ce ton sans concession. Être capable d’écrire sans crainte était vraiment inspirant.

PAN M 360 : On comprend que l’idée de contraste (voire d’opposition) entre la musique et les paroles est centrale dans Pissed Black Girl. Pourquoi ce choix et qu’apporte cette approche créative au morceau et à son propos ?

Magi Merlin : J’ai vraiment aimé le fait que le message et la musique du morceau ne semblent pas initialement cohérents l’un par rapport à l’autre, mais ils se complètent en fait très bien. En fin de compte, cette chanson parle de prendre le pouvoir et de l’utiliser pour dire ce que l’on pense. Exprimer son mécontentement ou sa déception n’est pas forcément négatif. J’ai aimé que l’instrumental de la fille noire énervée ait cette énergie insouciante. Exprimer notre colère est la première étape, après quoi le travail que nous devons faire est de laisser partir cette colère. S’accrocher à la colère et à la tristesse, parmi d’autres émotions plus lourdes, c’est s’alourdir, on peut être en colère mais au bout d’un moment, il est temps de danser.

PAN M 360 : C’est vrai que Gone Girl ressemble à une mixtape (morceaux courts à l’identité forte, interlude), était-ce voulu ? Comment as-tu construit cet EP ?

Magi Merlin : Je voulais que Gone Girl vive dans son propre univers. Je voulais que le personnage que j’essayais d’incarner vive dans un endroit auquel je pouvais accéder facilement et c’est devenu le projet Gone Girl ! Je suppose que je veux toujours que mes projets soient cohérents et qu’ils aient un but précis, comme le sont souvent les projets musicaux de longue haleine pour moi !

PAN M 360 : Funkywhat (producteur) et Walid Jabri (réalisateur) sont des collaborateurs de longue date, que peux-tu nous  dire sur ta relation de travail avec eux ?

Magi Merlin : Il n’y a jamais un moment où je ne me sens pas écoutée ou incomprise. Je suis également assez proche d’eux sur le plan personnel, je pense que cela joue également un rôle. Je suis capable de communiquer avec eux en dehors du travail et je pense que cela contribue à notre relation.

PAN M 360 : Sur la pochette de l’EP et dans le clip de Pissed Black Girl, tu portes une attelle au majeur, ce détail a attiré mon attention. Quelle est l’histoire derrière cela ?

Magi Merlin : Pour la pochette de PBG, je voulais vraiment avoir le titre de la chanson écrit en flammes sur la pelouse. Le seul endroit où cela était possible était la maison de ma mère à St-Lazare, en dehors de la ville. J’ai dû emprunter la voiture de mon partenaire pour pouvoir amener l’équipe à St-Lazare pour le tournage, alors je l’ai prise la veille et j’ai eu le plus grand mal à trouver un stationnement. La seule place que j’ai pu trouver m’obligeait à déplacer la voiture avant 7 heures du matin. Le lendemain matin, je me suis réveillé tôt pour déplacer cette voiture, attention, je ne conduis pas souvent, surtout en ville, donc j’étais un peu stressée et le stress me rend très distraite lol. J’ai sauté dans la voiture, j’ai cherché les clés, j’ai trouvé les clés (incroyable), je suis prête à partir. Je vais fermer la portière pour partir sans remarquer que ma main était toujours à l’extérieur de la voiture, alors je claque la portière sur ma main. J’ai regardé et mon doigt avait une drôle d’allure. Il était coincé dans cette position penchée en avant. J’ai attendu encore une heure environ que tout le monde arrive chez moi, ce qui correspondait à peu près à l’heure d’ouverture de mon Familyprix local. Je me suis convaincue que ce n’était qu’une entorse ou quelque chose comme ça. Il a fallu deux semaines avant que je ne me rende finalement à l’hôpital pour vérifier si mon doigt était vraiment cassé (j’étais dans le déni), mais il l’était, mon ongle est tombé et tout le reste (rires).

PAN M 360 : Comment te sens-tu à l’idée de clôturer la tournée Gone Girl à Montréal ? Comment décrirais-tu ta relation avec la ville et ton public ici ? 

Magi Merlin : Je suis toujours heureuse d’être à la maison, de pouvoir jouer pour les gens qui me soutiennent, moi et ma musique, depuis des années. Honnêtement, c’est toujours une surprise de revenir à la maison, de jouer et d’entendre les gens chanter mes paroles avec moi. C’est un choc à chaque fois ! J’ai hâte d’être au prochain concert !

MAGI MERLIN AU FESTIVAL INTERNATIONAL DE JAZZ DE MONTRÉAL, 8 JUILLET, CLUB SODA

MAGI MERLIN AU FESTIVAL D’ÉTÉ DE QUÉBEC, 16 JUILLET, PARC DE LA FRANCOPHONIE, 17H50

Magi Merlin and her splint

Les années 2000 battent leur plein, l’époque est dominée par les boy bands, la teen pop et le hip-hop. Au cœur de cette période existe aussi Karlof Galovsky, poète folk aux textes déjantés, au style instable , à l’humeur changeante.

Lui-même vous aurait dit qu’il pratiquait alors le folk-punk-psychédélique. Pendant près de 10 ans, il s’est fait une place au sein de la scène marginale de Montréal. Il était  particulièrement apprécié pour ses textes truffés d’humour et d’humeurs sociales portés par des riffs accrocheurs. Or, en 2006, il s’éclipsa de la scène.

Après 15 ans d’absence, Karlof Galovsky effectue un retour inattendu avec un tout nouveau projet en coopération avec le label L-A Be; Chansons inutiles. La première moitié est sortie le 3 juin dernier, le côté B est attendu cet automne. Pour sa réapparition, le chanteur fait les choses en grand : son nouveau projet comportera 15 morceaux composés en étroite collaboration avec le chanteur/compositeur Éric Goulet. Le virtuel ne sera d’ailleurs pas la seule façon d’entendre les pitreries de Galovsky. Le projet paraîtra aussi en vinyle.

Ceux qui voudront vivre l’expérience en direct pourront aussi se pointer au Ministère pour un spectacle de Saint-Jean, ce vendredi 24 juin. 

Le retour en salle et en selle de Karlof Galovsky est assorti d’une interview avec PAN M 360. En toute gravité, on discute de la pluie, du beau temps et de Chansons inutiles.

PAN M 360 :  Visons d’abord  l’éléphant dans la pièce: que s’est-il passé au cours des 15 dernières années ?

KARLOF GALOVSKY : Au milieu des années 2000, j’ai rencontré quelqu’un et je suis tombé amoureux. J’en ai profité pour prendre un break. J’aime beaucoup la musique, mais je voulais essayer de faire autre chose pour un peu de temps. J’ai une passion pour la vidéo et j’ai pu me mettre au cinéma. Il fallait aussi que je me trouve un emploi plus sérieux. C’est amusant d’être une rock-star underground mais… ça ne paye pas les factures. J’ai tout de même gardé une certaine présence artistique. De petits spectacles d’humour ou de musique, de temps en temps. Je n’ai jamais vraiment arrêté. J’ai simplement mis le gros de mes efforts quelque part ailleurs. 

PAN M 360 : Donc, Chansons inutiles n’est pas exactement un comeback.

KARLOF GALOVSKY : Non pas vraiment. Sans aller dans la psychanalyse, je voulais reprendre là où j’avais laissé. Je pense m’être un peu raffiné en plus! 

Un aspect qui m’a motivé à revenir, c’est que toute la scène musicale s’est transformée. Quand j’ai arrêté en 2006, les médias sociaux n’existaient pas. Tout le circuit musical était différent. En travaillant autour de musiciens, je pouvais voir ce changement. Mais je ne pouvais pas le vivre en tant qu’artiste. Je voulais me plonger dans ce nouveau bassin. Pleinement vivre ce changement. Aussi, j’ai des enfants. Il fallait bien qu’ils puissent me voir en spectacle au moins une fois!

Je comprends à quel point cette histoire va sonner comme un cliché. Je me suis  remis à écrire de la musique avec des amis. Je commençais à prévoir mon retour avec un Facebook Live pour l’annoncer… en mars 2020. Sur le coup, ça ressemblait à un signe de l’univers qui me disait d’arrêter. Mais en voyant tous ces artistes s’épanouir malgré la pandémie, j’ai lentement changé d’avis. Pendant ces deux dernières années, énormément d’artistes ont dû prendre une pause avant de sortir leurs projets prêts depuis déjà plusieurs mois. Il y a eu une vague d’albums excellents qui sortaient tous en même temps. Ça m’a motivé à me relancer pleinement.

PAN M 360 : Et donc c’est la genèse de Chansons inutiles?

KARLOF GALOVSKI : Eh oui! Le titre est justement inspiré de cette période pandémique. Je m’interrogeais sur mon retour et j’écoutais les nouvelles. Une des questions qui revenait beaucoup était : qu’est-ce qui est essentiel? Pour moi, c’est devenu essentiel de montrer au monde ce que je faisais. Pour l’univers, c’est un peu inutile un album de musique. Ce titre a donc une sorte de côté meta que j’aime beaucoup. 

PAN M 360 : Et pour la suite, comment le légendaire Éric Goulet a-t-il joint l’équipe?

KARLOF GALOVSKY : Au début, quand on était encore en train de planifier le tout, on se posait beaucoup de questions sur la marche à suivre. Plus on avançait, plus je me disais que je n’étais pas à l’aise à prendre les devants de la réalisation. Ça faisait 15 ans que je n’avais pas fait ça. Mais j’ai trouvé une solution. Éric Goulet, c’est un monument de la chanson québécoise. Il en a fait de la musique. C’est un de nos artistes les plus sous-estimés. Je serais curieux de savoir combien de gens ont autant de projets sous la cravate! Je l’avais un peu côtoyé par le passé. Ça me semblait naturel de l’inviter et il a accepté. 

On se complète très bien. Moi je suis cabotin et provocateur. Je l’ai appris en réalisant que ma musique était trop vulgaire pour mes enfants. Lui, il est beaucoup plus sérieux, mais on partage les mêmes goûts musicaux. On a fait une très bonne équipe!

J’aimerais aussi mentionner mes autres collaborateurs sur ce long jeu. Tout d’abord Philippe Delorme à la guitare. Je le connais depuis longtemps. C’est un homme qui a été dans beaucoup de groupes. On se disait depuis des années qu’il fallait qu’on joue ensemble. Mon retour à la musique était l’occasion parfaite. Mon batteur, Pascal Gingras, était un ami de Philippe que je connaissais bien. Ces deux-là ont un CV musical plus long que mon bras! Avec cette petite équipe, j’avais tout ce qu’il me fallait pour Chansons inutiles. 

PAN M 360 : Et tout s’est bien passé? Pas trop rouillé? 

KARLOF GALOVSKI : Eh bien, un peu. C’est sûr. Mais ce ne fut pas trop un problème. Pour l’album, je voulais le faire avec un style purement old school. On travaillait avec un petit groupe qui enregistrait tout ensemble. On a tellement pratiqué qu’on pouvait quasiment jouer chaque chanson en une traite pour l’enregistrement. On voulait avoir un son qui se rapprochait le plus possible du live. Avec Éric, on a tout retravaillé par la suite. On progressait de façon un peu aléatoire, par phases disparates. C’est un peu la nature de créer une œuvre au milieu d’une pandémie. Ce rythme était vraiment différent de ce dont je me souviens. À mon époque, on avait une période de temps beaucoup plus stricte pour finir nos chansons. Si on se faisait dire qu’on avait deux semaines, on faisait avec. Mais après tout je suis content d’avoir deux ans à la place de deux semaines. Je suis très satisfait de ce son imparfait. Le style en direct avec ses petites erreurs donne un parfum plus humain. 

PAN M 360 : Donc le projet est un peu un hommage au rock d’autrefois ?

KARLOF GALOVSKY : Oui! On voulait remonter aux racines de ce qu’est l’album. Aujourd’hui, ça n’a plus la même signification qu’avant. Fut un temps où on disposait de 20 minutes pour chaque côté d’un vinyle. Un album ne pouvait pas durer plus longtemps que 40 minutes. Impossible d’en avoir plus. On consommait aussi la musique différemment. Écouter un album, c’était une activité à part entière. On se rejoignait dans le sous-sol d’un ami et on s’asseyait pour écouter l’album du début à la fin. Aujourd’hui, la musique n’est plus consommée de la même façon. On se promène tous avec une paire d’écouteurs et on est accompagné de musique partout où l’on va. Mais on ne dédie plus notre temps à seulement écouter de la musique. Je n’ai rien contre l’écoute moins sérieuse, mais pour mes chansons, je veux qu’elles soient appréciées pleinement. 

Je suis aussi bien content d’avoir essayé de nouvelles choses à ce stade de ma carrière. Chansons inutiles sera mon premier album à sortir en vinyle. Je n’avais jamais fait ça avant. C’est un peu un commentaire méta. À l’ère du numérique, il n’y a vraiment plus aucune raison d’utiliser ce genre de médium. Et pourtant, c’est cette inutilité que j’aime le plus quand je pense au projet. C’est drôle, plus le temps passe, plus je deviens old school. 

PAN M 360 : Parlant de l’ancien temps, certaines de tes chansons tirent dans une direction où se trouvent  beaucoup de groupes plus vieux. Par exemple, le surf rock des années 60 ou le new wave des B-52’s aux accents surf.

KARLOF GALOVSKY : Oh oui! Ce sont des inspirations totalement assumées. Quand les B-52’s ont sorti leurs premiers albums, ce devait être le meilleur groupe au monde. C’était une sorte de fusion entre le surf et le new-wave, deux styles que j’aime beaucoup. J’aime énormément ce mélange. On peut donc en entendre dans tous mes albums! La chanson Sexy cerise est justement un cri d’amour à ce groupe.

PAN M 360 : Es-tu satisfait de Chansons inutiles?

KARLOF GALOVSKY : Oui bien sûr! Quoique… je crois qu’on ne peut jamais être totalement satisfait. Tout le long de la production, Éric Goulet me disait souvent: « On ne finit pas un album, on l’abandonne ». Je dois reconnaître qu’il y a bien un peu de vrai là-dedans. Cependant je reste très fier de ce que j’ai fait. Je me suis aussi bien amélioré dans mes textes. S’il y a une chose qui a changé depuis 15 ans, c’est que mes histoires sont beaucoup plus personnelles maintenant. Avant, j’incarnais un peu un personnage. Les histoires ont maintenant beaucoup plus de moi à l’intérieur.

PAN M 360 : Karlof Galovsky est tout de même un musicien provocateur. En 2022, trouves-tu toujours aussi facile d’être choquant et imprévisible?

KARLOF GALOVSKY : Bonne question! Je crois qu’en 2022, les gens sont tellement habitués à voir du contenu imprévisible que ça devient plus dur de garder leur attention. C’est quelque chose que j’ai vu beaucoup en vidéo. Aujourd’hui, une pause de 2 secondes, c’est considéré comme interminable. Il y a des années, ce n’était absolument rien. En même temps, cette difficulté constitue un défi très intéressant à relever. C’est pourquoi j’aime avoir des chansons hyper imprévisibles. Quelque chose qui force l’auditeur à s’arrêter et remarquer qu’il s’est passé quelque chose. Quand on consomme de la musique, on a tendance à faire cela sur le pilote automatique. J’essaie de briser un peu cette habitude. On peut dire que c’est un besoin de provocation. Mais je dirais plus que c’est un besoin d’attention. J’ai envie qu’on donne l’attention que mes chansons méritent! S’il faut l’avoir  en changeant le rythme de temps en temps, pourquoi pas! Ce besoin d’attention, c’est aussi pourquoi j’étais beaucoup plus vulgaire avant. Je jouais dans de petits bars punks et il fallait trouver une façon de prendre l’attention des gens.

Maintenant je suis bien moins agressif. Pour Chansons inutiles, j’attire beaucoup l’attention avec l’ordre de mes chansons. Ce fut un gros mal de tête à organiser. J’ai essayé de garder un ordre qui allait surprendre l’auditeur. Par exemple, en ayant une chanson plus lente là où il devrait y avoir de la vitesse. En parsemant ces détails ici et là, je continue de choquer à ma façon. 

PAN M 360 : Pour finir, tu présentes l’album en spectacle ce vendredi! As-tu commencé à te préparer?

KARLOF GALOVSKY : Oui, c’est justement ce que je faisais avant qu’on se parle! En plus de pratiquer, on garde aussi quelques surprises pour fêter la Saint-Jean. On jouera un peu de mes vieilles chansons et beaucoup de morceaux de  Chansons inutiles. Cependant, il n’y a pas que les chansons qui comptent pour un spectacle. Pour moi, les moments de répit où je parle à la foule sont tout aussi importants. On se prépare plus pour la mise en scène que pour les chansons. Dans tous les cas, je suis un leader stressant en spectacle. On a beau se préparer une liste de chansons à jouer… Il va sans dire que tout peut changer en fonction des réactions du public. Même si ce n’était pas le plus facile, je vais là-bas pour donner un vrai spectacle. Pour ça, il faudra pouvoir ressentir et comprendre la vibe des gens qui sont là. À la fin, je ne fais pas toujours les choses facilement… autant garder ça old school.

Figure montante de la côte Ouest canadienne, la trompettiste, multi-instrumentiste, compositrice, improvisatrice et leader d’orchestre Feven Kidane s’amène à la Sala Rossa pour une prise de contact avec les spectateurs.trices des Suoni Per Il Popolo. PAN M 360 l’a remarquée parmi les nombreux programmes du festival particulièrement  pour son ouverture au jazz moderne et à plusieurs autres styles musicaux. Elle parle ici de ses origines éthiopiennes, de son amour profond pour la musique, de sa polyvalence et de son point de vue sur le jazz en tant que jeune femme d’ascendance africaine et leader esthétique de sa génération en Colombie Britannique.

PAN M 360 : Vous avez donc commencé avec un harmonica laissé par votre père et cela vous a conduit à la musique professionnelle. Quel était votre état d’esprit en tant qu’enfant, sur le plan musical ?

FEVEN KIDANE : Enfant, j’étais toujours entourée de musique, que ce soit dans ma tête ou à haute voix dans la voiture, dans ma chambre, sur la platine de mes parents, à la télévision, et j’en passe. Dès l’âge de quatre ans, j’ai su que je voulais être musicien (bien que cela ait pris plusieurs tournures, en commençant par vouloir être chanteur, puis pianiste, puis  » guitariste électrique « , clarinettiste basse de l’Orchestre symphonique de Vienne, etc). Je dois dire que j’ai toujours eu du mal à me décider, alors j’imagine qu’il était logique pour moi de changer d’instrument. Je bricolais tout ce qui pouvait produire du son, à commencer par cet harmonica. J’ai toujours eu le sentiment d’être sur un filon et j’ai réalisé, probablement vers l’âge de six ans, que j’avais un don. C’est tellement bizarre de dire ça de son enfance à l’âge adulte, mais je pensais vraiment à cet âge-là que je ferais des tournées mondiales et que j’enregistrerais des albums primés. À travers tous les instruments que j’ai joués pendant mon enfance, j’ai toujours eu ma voix. Je me souviens même d’avoir essayé de copier l’autotune à partir de vidéos musicales que je voyais à la télévision en CE1 et d’avoir perdu la tête quand j’ai réussi une ligne avec ma voix. À l’époque, je n’avais aucune idée de ce qu’était l’autotune, bien sûr, et je pensais que tous les artistes étaient des chanteurs fantastiques (j’avais tort !).

Mais la musique a toujours vécu en moi. Certains de mes premiers souvenirs en tant qu’être vivant sont ceux de tentatives délibérées de faire de la musique. 

PAN M 360 : J’ai pu lire que vous aimez Lee Morgan, Wayne Shorter et Ahmad Jamal.  Pouvez-vous ajouter quelque chose sur ces préférences dans le jeu de trompette du jazz moderne ?  Pourquoi plus Lee Morgan que Clifford Brown ? Fats Navarro ?  Woody Shaw ?  Kenny Dorham ? Miles ?  Bien sûr, Lee Morgan était un joueur extraordinaire. Pour le piano, Ahmad Jamal est un grand maître du piano et, pour la composition et le saxophone, Wayne Shorter est un génie authentique. Comment êtes-vous entrée dans leurs mondes ?

FEVEN KIDANE : J’aurais dû inclure Clifford Brown dès le début, car c’est lui qui m’a vraiment fait découvrir la trompette. Toute personne qui commence à jouer de la trompette de manière sérieuse doit rendre hommage à Brownie en apprenant son travail. En ce qui concerne Lee Morgan, l’esprit de Lee m’a vraiment touché très jeune, ce qui m’a attirée à l’origine. Il faisait éclater le blues sur le bebop d’une manière ludique, innovante et originale. Woody Shaw est en fait mon trompettiste préféré de tous les temps et ma plus grande source d’inspiration, mais je ne l’aurais jamais connu sans Clifford Brown. Je veux faire toute une histoire de Clifford Brown parce qu’il est vraiment très important. En ce qui concerne Woody Shaw, il est l’un des rares trompettistes qui, à mon avis, a compris la nature tumultueuse de la trompette et son extrapolation de la vie quotidienne. À l’époque où cette pensée a été verbalisée pour la première fois, je ne crois pas que j’étais profondément impliquée dans la nature de la musique de Shaw ; cependant, cela a radicalement changé et j’aspire à être au même niveau que lui si j’ai le privilège de le faire dans cette vie. Pour Fats et Kenny, je ne les ai pas encore abordés. Je n’ai pas fait mon étude complète de ces autres trompettises  (bien que Fats devrait certainement venir bientôt) afin de sentir que je devrais passer à eux. Je suis encore en train de m’attarder sur le travail de Woody Shaw et d’en tirer des enseignements avant de pouvoir passer correctement à un autre artiste. L’un de mes albums préférés est Sorcerer  de Miles. Je pense que c’est vraiment un chef-d’œuvre. Son travail est comme une bouffée d’air frais, si mélodique. Il nous apprend que même une seule note peut être artistique tant qu’elle est produite avec la bonne intention. J’ai découvert la musique de ces gens (y compris Ahmad Jamal, Wayne Shorter, etc.) grâce à mon professeur de trompette à Vancouver, Brad Turner. Il m’a profondément influencée en me faisant découvrir ces incroyables artistes noirs qui ont façonné l’idiome et en ont été les pionniers de manière si révolutionnaire. À l’école où j’ai obtenu mon diplôme, on s’échangeait les titres des albums à gauche et à droite, de sorte que les séances d’écoute étaient très courantes et populaires. Une excellente façon de s’initier à la grande musique dans les écoles. 

PAN M 360 : En dehors du jazz, votre groupe préféré est l’excellent groupe franco-britannique Stereolab. Vous rendez également hommage au regretté Allan Holdsworth, héros britannique de la guitare jazz fusion.  De Grande-Bretagne, vous aimez aussi Genesis lorsque Peter Gabriel en était le leader.   Comment ces coups de cœur musicaux se retrouvent-ils dans votre musique, consciemment ou non ?

FEVEN KIDANE : Cette musique a clairement un impact sur moi en termes d’identié personnelle, d’écriture de chansons et de performance. Ce que je préfère chez ces artistes, c’est qu’ils n’ont pas peur du non-orthodoxe ou de l’étrange. Ils sont des professeurs pour moi. Quand je pense à Peter Gabriel, non seulement il était un artiste incroyable, mais il savait comment vendre un spectacle au public en termes de costumes, de performance et de message. Je pense que ce sont des éléments essentiels pour être musicien. Il m’a appris que l’esprit d’avant-garde qui vit en chacun de nous est tout à fait logique et tout à fait racontable. Personne ne peut être un monstre si perdu dans son propre art qu’il ne se traduit pas. Ce n’est tout simplement pas possible. Je transmets cette même leçon que j’ai apprise de Peter Gabriel à Stereolab. En prenant leur morceau  Velvet Water, ce sont des minutes de synthés miroitants et scintillants qui font des vagues dans vos oreilles. C’est magnifique. Il y a un ton, une scène à votre esprit pour vous préparer à ce qui va suivre. Une de leurs influences est Steve Reich, dont je suis également une grande fan. Répétition, exploration, et son. Allan Holdsworth, le dieu des notes, entre pour moi dans ces deux dernières catégories. Tous ces artistes voulaient (et veulent toujours) connaître la pleine dynamique de leur musicalité. Je trouve cela très épanouissant spirituellement et c’est quelque chose que je ressens beaucoup. 

PAN M 360 : Je crois savoir que vous avez des origines éthiopiennes, n’est-ce pas ?  Étant un grand fan d’éthio-jazz (Mahmoud Ahmed, Mulatu Astake, etc.), je suis curieux de connaître votre intérêt pour cette grande culture moderne depuis les années 70, encore très vivante aujourd’hui.

FEVEN KIDANE : J’adore cette question. Mes parents sont venus au Canada à la fin des années 80 et au début des années 90 avec un tas de cassettes VHS qu’ils m’ont fait écouter constamment quand j’étais petite, donc dès mon plus jeune âge mes oreilles ont été remplies par un sens presque ésotérique de la musique. Ce truc était sacré pour moi. Ça l’est toujours. Je suis constamment impressionnée par la magie qu’apporte la musique habesha. Il y a une somme  indéniable de compétences qui sont extrêmement évidentes non seulement dans l’écriture des chansons, mais aussi dans les voix. La musique habesha a toujours été un véhicule de narration historique, peignant les peines et les joies de la manière la plus viscérale. Rien qu’en l’écoutant, je me sens plus proche de mes ancêtres. La musique immortalise les temps passés, et en tant que personne de la diaspora  habesha, je trouve que la musique représente une part cruciale et accessible de mon identité. 

PAN M 360 : Être multi-instrumentiste de nos jours est un avantage pour une vision ouverte, mais comme vous le dites, cela peut aussi vous limiter dans le monde de la musique. Comment voyez-vous votre propre développement en tant qu’instrumentiste polyvalente et créatrice de musique ?

FEVEN KIDANE : J’aime être une multi-instrumentiste. Par exemple, pour mon set solo au Suoni, j’essaie de jouer certaines de mes musiques électroniques pour la première fois dans un groupe. Rien que cela repousse mes limites personnelles. Je ne dirais pas que le fait d’être multi-instrumentiste est extrêmement contraignant, mais cela vous indique certainement les limites de ce que chaque instrument peut faire. L’immensité de ma pratique me permet de puiser dans différents secteurs afin de penser d’une manière différente. Il n’y a pas de cohésion dans ma façon d’écrire, pas exactement. Chaque instrument a sa propre musique. Dans l’ensemble, cela éclaire un peu ce que je trouve musicalement fascinant ou intéressant, et c’est un plaisir de s’autocontrôler au fil du temps. Ce serait cool de vivre dans un monde où chaque instrument que je joue pouvait s’intégrer parfaitement dans une grande vision de la musique que je souhaite créer, mais je suis tout aussi heureux de partager toutes ces parties de moi-même avec différents genres et intérêts en matière d’instruments. 

PAN M 360 : Vous avez dit que votre projet Beta Test est né de l’envie de faire un tour expérimental des sons 8-bit. . « Quand j’étais enfant, je voulais être compositeur pour Nintendo parce que j’adorais le genre de musique produite pour leurs jeux vidéo des années 80. « Pouvons-nous avoir des explications supplémentaires sur la façon dont vous avez réussi à intégrer cette inspiration dans votre propre musique ?

FEVEN KIDANE : L’utilisation de la répétition et du placement intentionnel des notes est quelque chose que j’ai non seulement appris des bandes sonores des jeux vidéo SNES, mais aussi ce que j’ai appris de l’idiome de la Black American Music ( » Jazz « ). J’appellerais cela une saine leçon de narration musicale. Pour ce qui est de ma propre musique, j’adore la personnalité globale de la musique pour jeux vidéo de cette époque. C’est comme un câlin de bitcrusher !  Même si je ne peux pas toujours reproduire cette palette sonore exacte en raison des genres que j’aborde, il y a toujours un sentiment émotionnel sous-jacent qui est véhiculé par ce type de musique. Lorsqu’on joue à un vieux jeu de cette époque, il y a généralement du mouvement ; votre personnage peut nager, tomber, sauter ou parler à un autre personnage. Cette musique devient le personnage de vos contextes de jeu. C’est ce que j’aime et ce que j’aspire à faire : une musique qui vous transporte dans la phase où vous vous trouvez, mais qui a une vision claire de la place qu’elle occupe dans la bande-son de votre vie. Je pense que l’exécution de cette vision est une chose très spéciale, et c’est ce qui rend un morceau intemporel. Chaque musicien doit viser cet objectif. 

PAN M 360 : Pouvez-vous expliquer brièvement qui sont vos collègues qui viennent à Suoni per il Popolo à Montréal cette semaine ?

FEVEN KIDANE : Dans le cadre du programme Trading Places, trois d’entre nous ont été envoyés de Vancouver (un de plus parce que ce n’était pas une approche musicale fonctionnelle pendant le lockdown). Il s’agit de moi-même, de l’altiste et artiste sonore Meredith Bates, et de la musicienne électronique et saxophoniste Andromeda Monk. Nous sommes tous les trois assez actives dans nos cercles respectifs à Vancouver ; nous avons partagé des kiosques à musique et des espaces musicaux à plusieurs reprises. Meredith siège actuellement au conseil d’administration de la Coastal Jazz and Blues Society, ainsi qu’à celui de la VIAS – Vancouver Improvised Arts Society. Elle en est la directrice artistique, en fait. C’est une personne à connaître, car elle est capable de produire pratiquement n’importe quel son. Son travail est très éthéré, très émouvant, élégant et fluide. Elle est l’une des rares artistes que je connaisse à pouvoir canaliser le son de la faune et de ce monde sauvage de manière organique dans son travail. C’est aussi une personne fantastique et amicale. Andromeda a été impliquée dans la Red Gate Arts Society de Vancouver (un lieu qui semble avoir survécu à presque tout, avec un grand succès) pendant un bon nombre d’années maintenant ; je l’ai rencontrée au fil des ans là-bas alors qu’elle faisait du travail de technicienne du son. Je peux voir comment l’attention aux détails, cette étude méticuleuse des ondes sonores, s’intègre profondément dans son art. Elle est brillante sur un synthé (je l’adore aussi sur une table de mixage sans entrée) et dépouille l’ADN des notes pour assembler un son original. J’ai parlé de bandes sonores de la vie plus tôt, et je crois vraiment qu’elle a un talent pour exécuter une telle chose. Son travail est si beau et si émouvant pour moi.  Puisqu’elle joue dans mon concert à la Sala Rossa, j’ai repris certains de mes travaux électroniques pour les jouer en direct et elle a parfaitement réussi à obtenir le son que je recherchais (et avec lequel je l’avais enregistré à l’origine). 

PAN M 360 : Pouvez-vous expliquer le contexte dans lequel vous jouez de la musique improvisée et composée avec vos camarades de groupe ?

FEVEN KIDANE : Cela dépend du groupe, de la saveur, du style, si j’ai écrit quelque chose, quel est le concert, etc.

PAN M 360 : La musique jazz a été fondée et développée par des artistes afro-américains, il y a 125 ans. Aujourd’hui, elle est considérée comme une musique classique mondiale, adoptée par l’ensemble de la communauté musicale.  On vous cite donc :  » Si vous n’êtes pas Noir, vous êtes un invité de cette musique, vous n’y avez pas droit « . « Même en 2022 ?  Paul Bley, Lennie Tristano, Lee Konitz, Bill Evans, Gil Evans, Michael Brecker, Chick Corea, Jozef Zawinul, Danilo Perez, Eldar Djangirov, Steve Gadd, Steve Lacy, tant d’autres sont des invités ?  Aujourd’hui, des milliers de musiciens non noirs considèrent le jazz comme un langage universel… Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre position ?  

FEVEN KIDANE : Oui, même en 2022. Pour toujours, il s’agira d’une musique noire, et quiconque n’est pas noir est un invité à cette forme d’art. Tous les grands le savaient. Rien de mal à cela ! Le fait de le savoir et de le posséder favorise l’auto-décolonisation, qui est essentielle pour jouer dans cet idiome. Les Noirs ont créé une forme d’art qui a ému et inspiré de nombreuses personnes de toutes les races, elle  est née néanmoins d’une souffrance collective, une douleur si spécifique que seuls les Noirs savent exactement à quoi elle ressemble. Cela ne peut jamais être séparé de la musique. Tout remonte aux Noirs dans le jazz, c’est la musique des ancêtres africains. 

Tout ce que les Noirs ont créé a été coopté par les Blancs et les gens d’autres races, on ne nous permet jamais d’avoir la propriété légitime de nos œuvres. Se souvenir que l’on est un invité dans cette musique permet de s’assurer que le crédit va là où il revient : au  peuple noir. 

PAN M 360 : Quels sont vos prochains projets ? 

FEVEN KIDANE : Je travaille sur un album électronique,  à moitié terminé en ce moment. Je bosse aussi à l’écriture d’un un disque postbop. Idéalement, j’aimerais aussi sortir un album d’improvisation libre. Mon rêve est de sortir ces trois albums en même temps. Donnez-moi un an ! Ha ! 

Sous la direction de son fondateur et directeur artistique Nicolas Ellis, l’Orchestre de l’Agora convie mélomanes et environnementalistes à son plus grand événement jamais présenté depuis ses débuts. Le Gala de la terre pour les enfants se tient à la Maison symphonique ce mercredi 22 juin 2022, réunit 96 instrumentistes, la renommée contralto Marie-Nicole Lemieux, un chœur de femmes (l’ensemble Gaïa) et trois chœurs d’enfants (les Petits Chanteurs du Mont-Royal, les Petites Voix du Plateau et le Chœur des enfants de Montréal) dans l’énoooorme troisième Symphonie de Gustav Mahler. Environ 200 artistes sur scène, issus de tout l’écosystème classique québécois, se consacrent à l’une des plus longues symphonies du répertoire classique.Nicolas Ellis et sa communauté de jeunes interprètes comptent frapper un grand coup et ainsi contribuer à un vaste financement destiné à d’importants organismes environnementalistes.

PAN M 360 : Vous êtes à pied d’œuvre depuis un moment n’est-ce pas?

NICOLAS ELLIS : En ce qui concerne l’équipe de l’Agora, ça fait à peu près un an qu’on travaille sur ce projet, notamment à la collecte des fonds. On a déjà 220 000$ recueillis pour les organismes bénéficiaires. Nous sommes dans le sprint final pour la vente de billets parce que notre objectif est de 300 000$. Nous atteindrons cet objectif si nous nous vendons suffisamment de billets. Nous le souhaitons vraiment car 100% des bénéfices des billets achetés sont redistribués aux organismes bénéficiaires. C’est vraiment spécial d’engager les ressources et faire un beau concert à la Maison symphonique avec une artiste de renommée internationale comme Marie-Nicole Lemieux. C’est pour nous une chance inouïe de l’avoir parmi nous! Nous sommes très emballés, très excités de présenter ce projet le 22 juin.

PAN M 360 : Au-delà de la cause environnementale, cruciale comme on le sait, quels sont les enjeux financiers de ce happening?

NICOLAS ELLIS : C’est un événement bénéfice pour des organismes environnementaux qui oeuvrent chez nous. Le Sierra Club, le plus vieil organisme environnemental de Californie travaille sur les enjeux de la voie maritime, le fleuve et l’estuaire du Saint-Laurent, sur la Côte Est américaine également. Secundo, l’organisme Kenauk, situé à Mont-Tremblant, a notamment pour mission la sensibilisation chez les jeunes de la conservation de notre environnement forestier et plus encore. Enfin, UNICEF Canada se penche dans ce contexte sur les droits des enfants, ici comme ailleurs.

Dans cette optique écologiste, nous avons essayé de représenter l’écosystème musical québécois. Alors nous avons des musiciens qui ont des postes dans presque tous les orchestres du Québec. Ces musiciens ont des postes à Rimouski, à l’orchestre du Saguenay, à Trois-Rivières, Québec, Sherbrooke, Laval, Orchestre Métropolitain, I Musici de Montréal, tout ça avec des réguliers de l’orchestre de l’Agora. Ainsi les premières chaises de l’Agora seront entourées de musiciennes et musiciens issu.e.s du Québec entier. Soudainement, le temps d’un concert, des musiciens constitueront une entité unique.

PAN M 360 : Quelle est la mécanique financière de cet événement?

NICOLAS ELLIS : Avec les dons et les billets vendus à la Maison symphonique, nous versons le tout aux organismes bénéficiaires. Quant au financement des honoraires et de la production, les fonds proviennent entièrement de commanditaires et de donateurs privés – peut-être aurons-nous, par ailleurs, une subvention que nous avons demandée. Les frais de production sont donc entièrement couverts, tout le monde est payé selon les normes de la Guilde des musiciennes et musiciens du Québec.

PAN M 360 : Comment constituer un son cohérent et soudé avec un écosystème réuni dans un même orchestre?

NICOLAS ELLIS : La Symphonie no 3 de Mahler, je dirais presque c’est la symphonie des cuivres. On travaille ici avec de gros effectifs, on parle de neuf cors, 4 trombones, 5 trompettes, c’est gros! Et pour nous assurer d’une cohérence dans le son, nous avons ciblé des gens qui ont joué ensemble au sein d’un même orchestre – parce que plusieurs jouent dans différents orchestres, ou se rencontrent dans différents orchestres ou et peuvent aussi mettre de l’avant des projets parallèles, comme nos trombonistes qui forment un ensemble de trombones. Autre exemple, notre premier corniste, Guillaume Roy, est allé chercher des interprètes avec qui il a étudié et mené des projets communs. Donc il y a déjà une chimie déjà installée au sein plusieurs petits groupes d’artistes qui ont l’habitude de jouer ensemble. Et donc je suis très confiant.

PAN M 360 : Que représente pour toi la Symphonie no.3 de Mahler?

NICOLAS ELLIS : En tant que musicien, je peux dire que jouer une symphonie de Mahler est une expérience qu’on ne vit que très rarement. On n’oublie jamais même si on a déjà joué la symphonie en question. C’est le genre de projet pour lequel on se prépare longtemps à l’avance, avec beaucoup de minutie, d’intérêt et d’excitation. Cette symphonie, à la base, était une œuvre programmatique autour de la nature. Sur la création de l’univers, c’est-à-dire musicalement le développement de petits « matériaux » musicaux. L’arrivée de la création, la nature, les plantes, les animaux…Mahler est aussi un compositeur très spirituel, ce qui implique aussi le chant, et conc la soliste Marie-Nicole Lemieux, un chœur d’enfants et un chœur de femmes qui représentent les anges venus dire aux pécheurs d’avoir foi, que Dieu les pardonne s’il se plient à sa volonté et s’assurent ainsi d’une place dans les cieux pour l’éternité. C’est donc une œuvre qui part de la création de l’univers et se rend dans l’au-delà. Vraiment, cette symphonie est une grande occasion où le public et les interprètes vivent une expérience musicale et humaine assez extraordinaire. Dans chaque œuvre écrite par Mahler, d’ailleurs, on trouve la totalité de son être, ce qu’il ressentait à ce moment, sa vision du monde, son désir de quitter Vienne et s’installer à la campagne pour se ressourcer avec la nature et se recentrer spirituellement. En somme, la Symphonie No. 3 est une œuvre extraordinaire. Pour toutes ces raisons, c’est un choix logique pour soutenir les organismes environnementaux qui en bénéficieront.

Il y a plusieurs raisons d’échanger avec Loud par les temps qui courent.  À commencer par la sortie récente de son troisième album studio, Aucune promesse (Joyride Records). Cette mise en vente sera suivie d’une tournée des festivals, notamment le 12 juillet prochain au FEQ, et des salles du monde à partir de l’automne. 

Cette activité intense est assortie de shows commémoratifs du groupe Loud Lary Ajust dont il est l’un des trois protagonistes comme chacun sait. Et qui, après avoir comblé les fans de la première ligne venus au Club Soda la semaine dernière, joindra un public de masse ce samedi 18 juin, Place des festivals dans le contexte des Francos. 

Dans son studio, Loud accueille PAN M 360 en toute courtoisie. Il sera question de processus créatif, de succès de masse, de diversité culturelle, de respect, d’inspirations venues du passé, d’avenir.

PAN M 360 : Possible pour toi de situer l’album Aucune promesse par rapport aux enregistrements précédents ?

LOUD : Je n’ai pas tant de recul par rapport à l’album que je viens de faire. Mais plus de recul sur ce qu’on a fait avant la pandémie. C’est quand même une pause qui a provoqué un certain changement dans ma direction. Le deuxième album était dans la continuité du premier. Je ne dis pas que c’était identique mais c’est clairement dans le même élan. Le EP (New Phone), le premier album  (Une année record) et le deuxième (Tout ça pour ça) sont vraiment proches les uns des autres. En deux ans, les trois projets sont sortis, le succès de l’un informait ce qu’on allait faire avec le suivant. Bien sûr, on prend goût aux tracks qui fonctionnent et on souhaite avoir du succès avec les suivantes, sans pour autant vouloir les reproduire. On a tourné énormément par la suite, avec la matière du premier et du deuxième.  La tournée s’est simplement poursuivie pendant que les enregistrements s’ajoutaient à la liste.

PAN M 360 : Pour Aucune promesse, la méthode de travail a-t-elle changé?

LOUD : Comme avant, le beatmaking part de Ajust et Ruffsound, qui coréalisent. On ne travaille pas vraiment à la manière de certains qui impliquent plusieurs beatmakers pour une même pièce. Grosso modo, le beatmaking et la direction de l’album partent de nous trois, nous puisons dans toutes nos ressources et d’autres collaborateurs peuvent se joindre à nous. Je pense notamment à Billboard, Kable Beatz, Jay Century et Stack Moolah. qui sont des légendes du beatmaking montréalais.  

PAN M 360 : Peux-tu identifier des particularités propres à Aucune promesse?

LOUD : Cet album sonne plus comme ce qu’on écoutait à l’époque des débuts.  C’est plus raw et et plus leftfield, ça ressemble à la musique qu’on écoute encore quotidiennement et les goûts qu’on partage. Beaucoup de ça est le rap des années 90, je pense à Mobb Deep, Wu Tang, NAS, le boom bap, etc. Je ne dirais pas que notre approche est nostalgique mais il y a beaucoup de clins d’œil de cette période dans la production. On n’a pas que des beats du moment, on se lasse des modes comme le trap qui a  quand même été une période importante du rap. 

Il y a un peu d’exécution instrumentale dans cet album, Ajust joue souvent de la guitare. Ce sont plus des arrangements. Notre méthode est quand même classique, on part des loops qu’on fait ou qu’on nous envoie. Hey j’ai cette idée-là, on construit. Le rap fonctionne ainsi depuis toujours et j’aime quand même cet aspect. Et puis il y a un regain de « classic rap », les années 90 reviennent avec des groupes comme Griselda et… j’imagine que cette mode va aussi s’épuiser mais on s’inscrit aussi là-dedans.

On n’essaie pas pour autant de faire de la musique pour les puristes ou les nostalgiques. Tout simplement, on essaie de se faire confiance. Si on aime cette musique et c’est ça qu’on veut écouter et bien on y va. On n’est peut-être pas dans le profil du fan moyen au Québec mais on n’est pas non plus les seuls à avoir cette culture et on essaie de parler à du monde qui nous ressemble. De toute façon c’est ce que nous pouvons vraiment bien faire. 

PAN M 360 : Selon toi, en 2022, quel est ton public dans le marché hip-hop?

LOUD : Mon auditoire est plus blanc keb, pas de doutes là-dedans. Après, c’est aussi la partie de mon auditoire qui se déplace aux concerts, ce sont les jeunes et les très jeunes. Pour remplir un Centre Bell, ça prend un impact comme celui-là.  Au moment des shows au Centre Bell en 2019, il y avait plus de jeunes ados qui se mettaient à écouter ma musique.  Alors que Loud Lary Ajust, c’est notre génération qui nous suivait au départ (j’ai 34 ans) qui est toujours là. Avec mes premiers projets solos, j’ai ratissé beaucoup plus large.  

PAN M 360 : Le hip hop black de Montréal et de Québec peut-il  être contrarié par le succès de masse du rap blanc?  Le rap black du Québec n’a jamais eu un impact comparable à ce que tu peux avoir.  On observe le phénomène depuis les années 90, KCLMNOP, Dubmatique, Muzion, Sans Pression, Rainmen, Yvon Krevé, Webster, Dramatik, Connaisseur Ticaso, Imposs, on en passe.

LOUD : Oui il y a sûrement une frustration et elle est justifiée. Je pense que c’est normal car le rap black est le début du rap québécois. Au début, le rap blanc était l’exception, les médias de masse ne s’intéressaient pas au rap et il y a eu un changement et l’attention médiatique est vraiment arrivée avec Alaclair Ensemble, LLA, Koriass, Souldia, FouKi… Je ne crois pas qu’on puisse blâmer les artistes blancs de recevoir autant d’attention mais oui, il y a des chouchous médiatiques et… Je ne sais pas si l’on peut espérer que ça change graduellement. À cause de cette popularité-là, certains pourraient penser qu’il y a un raccourci pour un artiste comme moi, c’est un respect qui doit se gagner sur le long terme.  

PAN M 360 :  Avant l’arrivée du rap keb, on avait observé le phénomène aux États-Unis, avec Eminem entre autres.

LOUD : Oui. Très rapidement, il a eu énormément de succès. Il a peut-être sauté des étapes, effectivement, il a peut-être eu accès à des chemins qui n’étaient ouverts pour d’autres. 

PAN M 360 : Quoi qu’il en soit, vous les MC blancs du rap keb, n’avez-vous pas une responsabilité de promouvoir la qualité de vos collègues noirs ou latins ou nord-africains?

LOUD :  Je ne sais pas si tous les artistes blancs doivent faire de même, je ne peux parler à leur place. De mon côté, j’ai cette conscience, c’est une mission que je me donne.  Je ne fais pas beaucoup de collaborations,  je ne suis quand même pas un ermite même si j’ai tendance à travailler seul, mais j’essaie d’en faire de plus en plus, ça me parle plus maintenant. Il faut vouer tout notre respect à ceux et celles qui ont pavé la route ou encore maintenant qui font de la musique de grande qualité. Je crois qu’il est important de les supporter, parler de leur travail, les inviter sur nos tracks. Et si je suis à mon tour invité par quelqu’un que je respecte, il faut y aller aussi. 

PAN M 360 : On voit ici qu’entre le rap « street » et le rap plus proche de la culture pop, il y a des liens.

LOUD : Oui, il faut créer des ponts entre ces deux mondes distincts. Tout ce pendant montréalais du rap street comporte des artistes majeurs, pertinents, et qui ont beaucoup de fans pour les bonnes raisons, c’est-à-dire la qualité de leur travail. Néanmoins, il  y a toujours eu ce clivage entre le rap présenté comme étant celui des « élus » et les autres.  Car Il y a une communauté d’artistes qui n’ont pas cet impact malgré leur pertinence et la fidélité de leurs fans. Je pense donc qu’il est important de faire le pont et de travailler ensemble.

Il faut  que les associations se multiplient et qu’on cesse progressivement de présenter le phénomène comme nous et eux. Je ne prétends pas pour autant vouloir faire dans le rap street, et en faisant de telles collaborations je ne deviendrai pas rap street pour autant.  Mais il faut tisser ces liens, c’est important quand même. Et comme Souldia l’a fait, lui qui vient du rap street de Québec, c’est justement un bon exemple de rédemption par le hip hop et la création. Il faut quand même croire à ça aussi! Une belle histoire. Le rap est une porte de sortie pour les gens qui sont devenus délinquants parce qu’ils voyaient leur vie sans issue. White B peut être un autre exemple, ça ne dépendra que de lui.

PAN M 360 : Maintenant dans la trentaine, tu sais que la durée de cette très haute popularité est très variable, généralement plus courte que longue. Alors comment gères-tu ce succès?

LOUD : Je suis conscient que tout ça est très fragile, et qu’il ne faille pas m’y concentrer.  D’une certaine manière je me trouve chanceux de n’avoir pas connu un tel succès à 19 ans.  Ma tête aurait peut-être enflé, j’aurais peut-être pensé que ce serait comme ça pour la vie et que ce serait trop facile. Je sais que je n’aurai pas toujours de hits.

PAN M 360 : Ça reste cool d’avoir les hits pour les bonnes raisons.

LOUD : J’aime un bon hit et je sais qu’ils sont plus rares que les « mauvais hits ». J’écoute la radio commerciale, une chance sur dix d’aimer ce qui y joue. Mais quand je tombe sur une toune que j’aime, je trouve toujours que c’est un exploit de faire une toune respectable qui devient un hit. Et si moi-même j’ai un hit, ce n’est pas après avoir étudié la science des hits, mais bien en restant moi-même et qu’il se passera quelque chose de spécial avec une chanson. Quand la chanson Toutes les femmes savent danser  est sortie, on ne pensait pas que ça deviendrait un hit radio et qu’on pouvait le faire. C’était pas sur notre radar même si on savait qu’il y avait quelque chose de super catchy, on savait qu’on pouvait faire quelque chose de spécial avec ça. Moi je pensais que ça allait créer l’effet de surprise sur l’album alors qu’on était connus pour faire des trucs plus raw, plus hard, plus rap. Cette chanson était complètement cross-over, mais si on essaie de forcer ça on n’obtient pas de résultats. Là, on ne l’a pas forcé. 

Cela dit, Toutes les femmes savent danser n’est pas la chanson qui m’a mis au mond; 56 K, Devenir immortel, TTTTT et d’autres sont plutôt les tounes qui m’ont fait. En show, on le constate, ces tounes résonnent vraiment avec le monde. De toute façon, qu’on joue ou pas à la radio FM n’est pas essentiel et… c’est quoi la pertinence de la radio FM aujourd’hui ? 

PAN M 360 : LLA fait les dix ans de Gullywood au Club Soda le 9, vous le refaites dehors, le samedi 18. Par la même occasion, on se souviendra de vos concerts importants une décennie plus tôt.

LOUD :  À l’époque on avait juste Gullywood, mais il y a eu d’autres projets ensuite et donc on peut jouer aujourd’hui pendant une heure et demie. On a eu de la demande, mais on n’essaie pas de faire un reunion tour.  Moi, je suis en tournée à partir de cet été et jusqu’à l’été prochain. On a annoncé une cinquantaine de dates. Je ferai les plaines d’Abraham le 12 juillet prochain,je ferai les festivals et la tournée en salle démarrera à l’automne. Moi et Ajust sommes toujours là et Larry sera un featuring pendant le show après avoir fait l’ouverture. Et non, on ne s’est jamais séparés. 

LOUD LARY AJUST JOUE CE SAMEDI 18 JUIN AUX FRANCO, 21H, PLACE DES FESTIVALS

LOUD SERA EN TOURNÉE AU QUÉBEC CET ÉTÉ, NOTAMMENT AU FESTIVAL D’ÉTÉ DE QUÉBEC, LE 12 JUILLET, 21H30, PLAINES D’ABRAHAM

Trois décennies après sa spectaculaire émergence et la sortie du chef d’oeuvre Prose Combat, le rappeur parisien MC Solaar, premier poète du hip-hop hexagonal, grand pionnier de la forme, reprend contact avec l’Amérique francophone. La Salle Wilfrid-Pelletier est le théâtre de ce retour attendu (un euphémisme) de Claude MC assorti d’un accompagnement considérable, soit un big band destiné à magnifier ses grands classiques : Caroline, Bouge de là, Séquelles, Concubine de l’hémoglobine et autres Nouveau western trouvent ici un nouvel éclairage pour le plus grand bonheur de ses fans. En toute générosité, le fameux rappeur répond aux questions de PAN M 360. Il y cause de ses récentes avancées artistiques, de son travail avec orchestre, de son prochain album et plus encore.

PAN M 360 :  Le souvenir d’un concert de MC Solaar à Montréal est presque disparu. Quand êtes-vous venu à Montréal?

MC SOLAAR : J’avais  joué au Spectrum à l’époque, j’y étais revenu quelques fois pour faire de la promo ou même en vacances. Je me souviens avoir connu les premiers rappeurs de Montréal, KCLMNOP, Dubmatique ou Muzion, dont Mentalité Moune Morne est selon moi un album parfait de A à Z. Sur You Tube et autres plateformes, j’ai vu au cours des dernières annes qu’il y avait une explosion rap au Québec, des tas de groupes chaque année, ça a percé !  

PAN M 360 : Où en êtes-vous dans votre démarche créative?

MC SOLAAR : Je suis en train de préparer un nouvel album studio, qui sortira dans quelques mois. Pour l’avenir de notre musique, on va toujours essayer de faire des choses jouables par des musiciens. Pour les trois premiers, Qui sème le vent récolte le tempo, Prose combat et Paradisiaque, on faisait comme les autres, c’est-à-dire qu’on travaillait avec des samplers mais on n’accentuait pas sur l’électro, mais plutôt sur l’ajout de musiciens. Depuis lors, on est toujours restés en connexion avec la musique instrumentale, vrais bassistes, vrais violonistes, vrais trompettistes, et ça a été le résultat sur le dernier album, Géopoétique, sorti en 2017. 

PAN M 360 : La remise en marché de vos trois premiers albums a inspiré un peu cette nouvelle tournée, dit-on. De quelle manière?

MC SOLAAR : Puis lorsqu’on a sorti des rééditions qui n’avaient pas été dans le marché numérique, on a monté un big band d’une vingtaine de personnes. On a gardé la dynamique qu’on avait avec les ingénieurs du son de l’époque et ajouter une histoire musicale avec des flûtes, des choristes, des cordes, beaucoup de nos refrains c’étaient des trompettes, ben là on les a et on a mixé, un peu comme à l’époque de l’acid jazz ou du Groove Collective ou Brand New Heavies C’est à  dire y’ a pas de frontières, on prend le meilleur partout.  On a fréquenté ces groupes et artistes, Gangstarr et Guru, aussi Gilles Peterson. On était très souvent à la frontière de l’acid jazz.

PAN M 360 : On sait que vous avez participé à des séances de hip hop symphonique. Votre big band est-il plus proche du jazz ou de la musique de chambre de tradition classique ?

MC SOLAAR : Aaah… beaucoup plus proche du jazz! J’ai choisi un groupe de jazz, je dirais jazz offensif, un peu comme Roy Hargrove, mais de son temps. Issam Krimi, le pianiste et chef d’orchestre est vraiment excellent il m’a fait des surprises et son groupe s’appelle The Ice Kream (trompette, saxophone, trombone, choeur, guitare, basse, basse synthé, batterie, etc.) . C’est lui qui a été la base. En France il fait souvent le hip hop symphonique, mais là il apporte quelque chose d’autre, cette fois en lien avec le jazz, la culture du groove. Même les violons sont traités à l’américaine, la section rythmique est basse, batterie, guitare, jeune et urbaine. Il y a aussi des choeurs qui ont trouvé le moyen d’investir l’espace musical proposé et donc qui s’insère dans le flow. C’est Issam qui gère tout ça, c’est lui-même qui a signé les arrangements, qui sur papier entendait la musique et qui sur la dernière note de flûte. Formation au conservatoire en banlieue, puis bon élève, puis formation de chef d’orchestre, puis son âge encore jeune (il a au moins 15 ans de moins  que moi) et ça fait donc un bon mix. Ce chef d’orchestre a une finesse exceptionnelle, ces musiciens respectent la musique d’origine. Quand les gens vont écouter ça, ils pourront repartir heureux. Nous démarrons en France cette semaine et puis nous sommes au Canada,  puis New York, Monaco, la France,  la Belgique, etc.

PAN M 360 : Puisque les trois premiers albums de votre discographie sont de nouveau disponibles sur le marché, on imagine que vous en jouerez plusieurs titres, n’est-ce pas?

MC SOLAAR :  Cette nouvelle tournée comporte 85% de grands succès, chantés depuis très longtemps, et qui comptent enfin sur l’instrumentation qu’elles auraient dû avoir à l’époque, et 15% de nouveaux titres. Mais on s’est rendu compte en le faisant qu’on a énormément de morceaux qui sont extrêmement connus: Caroline, Nouveau western, Séquelles, Solaar pleure , on ne savait pas qu’il y avait autant de hits.

PAN M 360 : Après tout ce temps, quel regard portez-vous sur vos classiques?

MC SOLAAR :  Ce que j’ai écrit il y a 30 ans, je ne le referais pas en me  disant c’est vieux.  Eh ben c’est valable aujourd’hui. Idem pour la méthode de travail. Lorsqu’on construisait beaucoup avec des samples de jazz et que le jazz ne vieillit pas… Lorsqu’on a ressorti de vieux albums, on s’est rendu compte qu’on était encore dans l’air du temps.  Ça reste groovy et l’histoire racontée avec les instruments,  c’est 1 + 1, deux histoires sont racontées en même temps. 

PAN M 360 : Qu’écoutez-vous en 2022?

MC SOLAAR :  À vrai dire, j’écoute peu de musique pour rester alerte dans ma propre musique et pour mieux écouter la société. J’écoute quand même les jeunes rappeurs français, d’Orelsan à Bébé Jack en passant par Bigflo et Oli. Tous les ans, il y a des nouveaux et le rap est la seule musique à laquelle je m’attache. 

PAN M 360 : Comment croyez-vous que votre musique a passé l’épreuve du temps?

MC SOLAAR : J’ai souvent déjà écrit des choses qui n’étaient pas des réflexions sur l’actualité mais plutôt des prises de position philosophiques et des histoires un peu poétiques. Et donc je pense qu’il doit y avoir de ça.  Une deuxième chose, c’est que je ne regardais pas les excès du rap américain, je faisais du rap à ma dimension et donc, sans bling bling, sans misogynie, en racontant  des sujets qui nous touchent parce qu’on a 20 ans. La dimension humaine est plus attachée au texte et au cheminement musical qu’à l’attitude. Si j’ai un conseil à donner aux jeunes artistes, c’est bien de faire ce qu’ils sont.  Quand c’est plus proche de ce qu’on est en tant qu’êtres humains, les gens gardent ça plus longtemps parce que ça leur parle, ça devient des chemins, des guides dans la vie à l’échelle humaine. Je pense que c’est ça.  

PAN M 360 : Par voie de conséquence, on constate que le le hip-hop n’est plus l’apanage exclusif de la jeune génération. Qu’en pensez-vous ?

MC SOLAAR : Exact. On peut vivre une vie entière à créer si on ne conçoit  pas le rap comme un phénomène de mode. À défaurt de quoi l’adolescent de 16 ans pourrait rejeter plus tard ce qu’il aimait au départ. L’intention de créer œuvre artistique donne plus de chance de durer, que de faire des tubes simplifiés et préformatés.  J’en suis sûr.

PAN M 360 : Pour conserver votre fraîcheur créative, comment vous y prenez-vous?

MC SOLAAR : Je travaille en direct, avec l’urgence de la contrainte. J’arrive en studio, des gens travaillent sur la musique et à un moment donné s’il y a quelque chose qui me plaît, je prends mon stylo et il y a une vibration qui arrive et j’écris.  En gros, j’avais au départ été marqué par cette idée de l’écriture automatique lorsque j’étais à l’école. J’avais compris que cette contrainte générait de la créativité et des façons d’y parvenir. On n’a pas tout son temps de regarder dans un dictionnaire, on sait qu’on a un temps minimum pour trouver les figures de styles et les assonances.  Si elles viennent à l’esprit, on va les mettre car la contrainte du temps nous empêche. Si on a trop de temps, on va faire des choses classiques, comme un étudiant de sciences po, thèse, antithèse, synthèse… Alors que quand  on est là on va ajouter des éléments qui viennent du moment ou des événements récents. Ce ne sera pas la même chose quoi. La contrainte dans l’urgence m’amène des figures de style, des titres, de la cohérence alors que si tu te retrouves chez toi sans cette contrainte, tu feras ce que tout le monde fait parce tout le monde fait des études comparables.  Et ceux que j’aime bien, ils ont à peu près la même méthode et apportent une autre vitesse, une autre vision, une autre dimension.

PAN M 360 : Que vous le vouliez ou non, vous êtes quand même un classique du rap français. Comment ne pas s’emprisonner dans ce statut?

MC SOLAAR : Bien sûr, je suis « classique » parce que je suis vieux, mais il y a beaucoup de gens qui sortent des trucs. Mais je suis en bonne vibration, je travaille en studio et je suis content. Maintenant le rap est établi, ça y est , on peut penser à une carrière en France et faire ses propositions.  J’espère évidemment que les gens auront les oreilles tendues. On travaille de la même manière au départ :  composition, beatmaking et musiciens additionnels lorsque nous en avons besoin.  C’est différent du big band avec lequel je tourne mais attention! Quand j’ai vu le résultat il y a une semaine, je me suis demandé s’il n’était pas pertinent d’intégrer cette nouvelle science que je suis en train d’apprendre. Je n’aurai pas le temps pour le prochain album mais c’est une expérience que j’ai envie de faire.

PAN M 360 :  Pour conclure, comment résumer votre parcours qui est loin de se conclure?

MC SOLAAR : J’ai commencé par le jeune que j’étais. Qui avait envie de faire passer des messages et qui aimait le hip hop à travers ses assonances, figures de style, flow, raggamuffin, bubble style. Tout ce que je racontais était à l’échelle de quelqu’un qui venait d’avoir son bac. Ensuite j’ai découvert la France. Quand j’ai fait Prose Combat, je n’avais plus le regard de la cité (Paris) mais aussi celui de plein de gens comme nous dans les régions françaises, et donc je racontais les choses à d’autres personnes, et j’ai ressenti cette fraternité en France. Je m’adressais à quiconque, noirs, arabes ou blancs. Ensuite j’ai tourné dans le monde, en Afrique, en Amérique, Antilles,  Russie, etc. J’ai fait alors Paradisiaque. On a vu tout ça entrer dans ma musique, je me suis dit qu’est-ce que je vais faire?  J’ai fait alors des morceaux comme du cinéma pour les aveugles, c’étaient des films pour l’esprit; on ferme les yeux et on entre. Et là aujourd’hui, où vais-je aller? Je n’essaie pas de m’autoplagier, j’essaie d’éviter « à la manière de » mais il y a beaucoup de clins d’oeil au trap, au drill qui comportent des choses similaires à ce qui se passait en Angleterre dans les années 90. On prenait l’avion et on allait souvent à Londres pour voir du rap anglais, du raggamuffin et je sens qu’il y a de ça, c’est-à-dire plus de musique électronique assumée. Il y a du cinéma pour les aveugles que je n’aurais pu faire il y a longtemps car il y a plus de maturité, de second degré, de violence pour la bonne cause. On va voir ça dans quelques mois. 

PAN M 360 : En déduit-on que la gestion de patrimoine est exclue ? 

MC SOLAAR : Gestion de patrimoine? Non non! On est encore dans la débrouillardise: on a des samplers, on n’a pas accès aux musiciens tout de suite, on cherche.  Sans toucher à cette dynamique originelle, ça bouge, c’est évolutif. Je  n’ose pas dire le mot carrière, mais il y a eu dans mon aventure beaucoup de choses où on me questionnait sur ce que j’avais fait et ce qui avait eu avant que je sois rappeur. Alors ? Faire revivre mon passé comme il s’est vécu à l’époque, ce n’est vraiment pas ce que j’aime. Comme j’aime beaucoup la musique, faire les choses de cette manière ronflante, je serais toujours du mauvais côté.   

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Brandon Valdivia prend part à différents projets musicaux, à titre de collaborateur et de batteur –US Girls, Sandro Perri, Tanya Tagaq, Sook-Yin-Lee et bien d’autres –, mais avec Mas Aya, son projet solo, il dissèque sa propre identité en tant qu’artiste canado-nicaraguayen.

L’album Máscaras, lancé en septembre 2021, a fait l’objet de textes dans de grandes publications comme le New York Times pour son style envoûtant et ses paysages sonores électro-ambient. On y entend des flûtes, des tambours, des machines et des échantillons vocaux provenant des manifestations pour la sécurité sociale au Nicaragua, en 2018. L’album comprend également les voix de sa partenaire, Lido Pimienta, une autre incontournable de la scène musicale expérimentale nord-américaine. Vous pouvez d’ailleurs lire notre critique ici.

La politique a toujours été au cœur du projet solo de Valdivia; il estime qu’est pour lui une responsabilité, en tant qu’artiste de la diaspora. Sa culture musicale est protéiforme – free-jazz, reggae, post-punk et scène musicale expérimentale de Toronto des années 2010 – et il s’est donné pour mission artistique de parler de ce qui se passe dans le monde.Pan M 360 s’est entretenu avec Valdivia avant son spectacle Suoni Per il Popolo, le dimanche 19 juin, à propos de ses inspirations pour Máscaras, de l’évolution de la scène expérimentale de Toronto et de la formation d’une nouvelle génération de musiciens avec Lido.

PAN M 360 : Máscaras, votre plus récent album, est très calme et méditatif par moments, mais semble aussi provenir d’une certaine colère. Dans quel état d’esprit étiez-vous lorsque vous l’avez conçu?

Brandon Valdivia : Trouvez-vous que la colère vient de chansons précises ou de l’ensemble de l’album?

PAN M 360 : Je dirais qu’elle est présente dès la deuxième ou troisième chanson.

Brandon Valdivia : La troisième chanson, 18 de Abril, remue beaucoup de colère. Il y a toujours une sorte d’énergie punk-rock dans mon travail. Je ne viens même pas du punk, mais je viens d’une musique plus intense. J’ai aussi des influences free-jazz, dans ses acceptions expressionnistes et spirituelles de la fin des années 60, notamment chez Coltrane et Pharoah Sanders. J’ai donc toujours eu cette énergie punk et free-jazz; lorsque je fais des choses qui semblent très calmes et statiques, je dois absolument avoir cette énergie qui bouillonne. Ça fait partie de moi, de ce que je suis en tant que musicien, donc je pense que c’est toujours là. Mais l’état d’esprit dans lequel je me trouvais était surtout contemplatif, très tourné vers l’intérieur. La plupart des échantillons de voix que l’on entend sur le disque ont été ajoutés après la composition de la musique.

PAN M 360 : Vous voulez dire les échantillons des protestations dans 18 de Abril, par exemple?Brandon Valdivia : Oui, c’était ce qui se passait au Nicaragua à l’époque, c’est-à-dire ces manifestations intenses, six ou sept mois, voire un an de réactions de la population. Des membres de ma famille ont été emprisonnés pour avoir manifesté ou s’être trouvés près d’une manifestation; ils ont été transformés en prisonniers politiques. Et il y avait le gouvernement qui assassinait des gens. Il y avait donc un élément de colère, qui est apparu plus tard dans la musique. Une sorte de « rage contre la machine », comme une sorte de colère vertueuse. Donc oui, il y avait à la fois une recherche de la paix et une rage qui bouillonnaient en moi.

PAN M 360: You mean the samples of the protests in « 18 de Abril » for example?

Brandon Valdivia: Yeah that was a result of what was happening in Nicaragua at the time, which was these intense protests, and basically a full, six months, seven months, to a year of action by the people. I had family members getting put in jail for protesting or being near a protest and being turned into, basically political prisoners. And there was the government that was murdering people. And so there was definitely an element, which later came into the music part, of this anger. This sort of like the ‘rage against machine’-like righteous rage, kind of righteous anger. So yeah, it was a bunch of emotions of looking for peace within myself in addition to this rage bubbling underneath.

PAN M 360 : Donc, vous êtes canadien, mais vos parents sont du Nicaragua?

Brandon Valdivia : Mon père vient du Nicaragua.

PAN M 360 : Avez-vous l’impression que vous devez raconter ces histoires alors que vous tentez de composer avec votre propre identité en tant qu’artiste? Vous venez de cet endroit, mais vous n’y êtes pas vraiment né.

Brandon Valdivia : Je pense que beaucoup de personnes issues de la diaspora se débattent avec ça, de différentes manières, ou alors pas du tout. Je suis allé au Nicaragua pour la première fois juste après l’université, parce que ma sœur y était allée après le secondaire. J’avais vu à quel point elle avait changé en restant dans ce pays pendant six mois. Elle n’a pas eu de vision poétique ou philosophique de ce qui s’est passé, mais moi j’en ai eu une, parce que je suis tout simplement l’artiste que je suis. Je suis canadien, certes, mais je viens aussi d’ailleurs. Depuis que j’ai fait ce disque et que je représente le Nicaragua d’une certaine manière, j’ai reçu beaucoup de messages de gens du Nicaragua me disant à quel point ce disque est évocateur et important. Même en concert, lorsque je joue avec ma partenaire Lido (NDLR : Pimienta), l’Amérique centrale est évoquée, car le Nicaragua est un si petit pays. Qui a toutefois une grande production culturelle, mais n’est pas très bien représenté au Canada ou même aux États-Unis. Donc oui, il y a cette responsabilité de représenter le Nicaragua.

PAN M 360 : Et les protestations qui se déroulaient là-bas à l’époque ont probablement influé sur votre responsabilité de les documenter?

Brandon Valdivia : J’ai certainement ressenti la responsabilité de parler de cela, c’est sûr. J’ai toujours été politique dans mon art, dans ma musique. J’ai toujours voulu parler ou chanter directement sur les mouvements de protestation et de résistance, ou d’en avoir des échantillons. Même les médias ne parlaient pas beaucoup des manifestations de 2018 au Nicaragua. Mais je ne suis pas nicaraguayen et j’essaie d’en faire une représentation « diasporique ». J’essaie aussi d’être un Latino-Américain au Canada et en Amérique du Nord. C’est ardu et long, donc.

PAN M 360 : Quand vous avez lancé le projet Mas Aya, y avait-il beaucoup de musiciens qui faisaient de la musique politisée à Toronto? Hormis le hip-hop, où ça a toujours été là. Dans la scène expérimentale? Y avait-il beaucoup de soutien pour la musique politisée?

Brandon Valdivia : Non, absolument pas. J’ai lancé Mas Aya en 2012. Je suis batteur et j’ai toujours participé à de nombreux projets et groupes, donc c’était toujours en veilleuse. Quand j’ai commencé en 2012, ça venait en grande partie de mon propre éveil politique. Et encore, j’ai toujours été politisé, mais ces idées que j’avais étaient très claires. Et j’ai ressenti de la colère envers ce que je croyais être la scène musicale expérimentale de Toronto, qui était super nombriliste. J’ai déjà utilisé le mot « nihiliste » et j’ai senti qu’il y avait de cela – ce qui est aussi politique –, mais j’avais vraiment l’impression, pour être franc, que personne ne parlait de rien.

J’ai eu de nombreuses discussions à ce sujet avec d’autres musiciens politisés, sur le fait que j’avais l’impression que chacun était dans sa propre bulle privilégiée. Et ce n’est pas pour minimiser ce qu’ils font ou être négatif, mais c’est juste ce que je ressentais. Alors j’ai eu envie de leur mettre la puce à l’oreille. Comme dire « Réveillez-vous, il se passe des choses dans le monde! » et les gens ne faisaient que des concerts bruyants devant cinq personnes. Et je comparais ça à d’autres scènes dans lesquelles je jouais. J’étais dans un groupe de reggae, je jouais avec un célébrant de cérémonie bira du Zimbabwé et dans ces scènes bruitistes, il y avait tous ces jeunes blancs étudiants en art. Toronto est très diversifiée et l’était aussi à l’époque, alors pourquoi n’y avait-il pas de diversité dans les scènes? Alors oui, encore une fois, beaucoup de questions.

PAN M 360 : Votre musique était donc une réponse à ces sentiments?

Brandon Valdivia : Tout à fait. Je jouais dans ces endroits d’arts bric-à-brac et ma musique était très politique. Je partais du point de vue anarchiste. Donc oui, de toute façon, c’est un peu l’ambiance. Je voulais secouer les gens avec la politique.

PAN M 360 : Je crois que la diversité au sein de la scène expérimentale a vraiment évolué, et qu’il n’y a plus seulement des « blancs » qui font des accords en boucles à la guitare, mais je ne suis pas sûr qu’elle est plus politique.

Brandon Valdivia : J’ai aussi l’impression que ça change, mais honnêtement, je me suis détaché de ces scènes depuis environ quatre ans. Je suis devenu papa, il y a eu une pandémie, le projet de Lido nous a fait beaucoup voyager, et puis le mien en plus. Et nous avons déménagé à London, en Ontario, il y a un an. Je ne peux donc pas vraiment en parler, mais d’après ce que je peux voir sur les médias sociaux et en écoutant simplement la nouvelle musique, il y a nettement plus de femmes maintenant, ce qui est fantastique. Et je pense qu’il y a plus de diversité. Je ne pense pas que les gens des années 2010 aient délibérément essayé d’être ségrégationnistes sur la scène musicale; c’est simplement ce qui s’est passé. Maintenant, il y a une jeune génération qui arrive et qui fait activement de la nouvelle musique.

PAN M 360 : Les flûtes dans Máscaras sont sans doute l’un de trucs que je préfère. Juste la façon dont elles se construisent et vous emmènent dans ce voyage…

Brandon Valdivia : J’adore les flûtes, c’est l’un des premiers instruments que l’on entend. Mon premier instrument était la flûte à bec, mais je m’en suis éloigné jusqu’à ce que je découvre Don Cherry. Il utilisait toutes ces flûtes en bambou et je me suis dit « Wouah! », alors j’ai trouvé des « quenas » qui viennent de la région des Andes et d’ailleurs en Amérique du Sud, puis je les ai lentement intégrées à mon répertoire. Maintenant, j’ai une bonne sélection de flûtes et, sur mon prochain album qui sortira quand je ramènerai la flûte alto. C’est le même son que Máscaras, mais dans un univers plus naturel avec des flûtes, des tambours et aussi des synthés, et le même type d’explorations.

PAN M 360 : Et pour le concert au Suoni, vous jouerez des flûtes et des tambours?

Brandon Valdivia : Je fais plutôt un truc élémentaire sur Ableton Live où j’appuie sur « play », et j’ai quelques effets, un mix en direct, mais l’accent est mis sur la batterie et la flûte en direct. J’ai un synthé et une boîte à rythmes aussi. Qu’est-ce qui est le plus intéressant, le plus personnel? Être à l’ordi, mixer des trucs sur un contrôleur MIDI ou jouer de la batterie en direct? Je suis plutôt un batteur. Donc, encore une fois, j’essaie juste de fusionner mes différentes expériences. J’ai 40 ans, donc ça fait longtemps que je fais ça, et ces dernières années, je sens que mon identité est là.

Je suis assez lent, en général. J’apprends lentement, d’une certaine manière, mais une fois que j’ai vraiment appris ou aimé quelque chose, je m’y plonge à fond. Et j’ai l’impression que c’est un peu ce qui se passe. J’ai l’impression que toutes ces années passées à jouer de la batterie, dans différents groupes, toutes ces expériences de musiques différentes, les percussions, le théâtre, les bandes sonores ou les partitions live pour pièces de théâtre, c’est le cumul de tout ça qui constitue ce que je fais maintenant.

PAN M 360 : Comment est-ce d’avoir Lido Pimienta comme partenaire? C’est une autre musicienne avec son propre projet fructueux, vous participez réciproquement à vos projets. Puis, c’est une autre âme créative avec qui peut vous aider à trouver des idées?

Brandon Valdivia : C’est fantastique. Nous sommes très différents mais aussi deux artistes très semblables. Elle a joué sur ma première cassette en 2012, elle venait improviser des voix avec moi, avant même que nous soyons amis. Si vous parlez de la scène de Toronto à l’époque, Lido était comme une bouffée d’air frais pour moi. Il y avait là une personne originaire de Colombie qui s’intéressait à la musique expérimentale et qui faisait son propre truc, sans complexes. Aujourd’hui, nous jouons ensemble depuis de nombreuses années et cela vient tout naturellement. Nous nous posons tous deux beaucoup de questions sur ce qui se passe dans le monde, et nous venons de ce style punk-rock anti-établissement. Nous aimons tous les deux la musique marginalisée. Et le fait de voir sa carrière décoller a été très inspirant, car je peux en faire partie en tant que batteur, ce qui est génial. Elle fait ressortir beaucoup de choses de moi et j’ai beaucoup appris d’elle. Mais on est toujours très occupés et nous avons des enfants, donc c’est un peu notre vie.

PAN M 360 : Les enfants s’intéressent-ils aussi à la musique?

Brandon Valdivia : Eh bien le fils de Lido, mon beau-fils, a 14 ans et il est vraiment à fond dans la musique. Il joue du piano et a des goûts très sûrs, il écoute beaucoup de choses différentes. Nous avons une vieille version du logiciel Abelton et il travaille sur des rythmes. Nous l’incitons à le faire et il adore ça. Il peut s’asseoir et jouer du piano pendant des heures. Ensuite, il y a le neveu de Lido qui adore écouter de la musique mais qui n’a pas encore commencé à jouer. Et puis il y a le bébé, Martina, elle a quatre ans, et elle semble avoir un sens naturel de la musique. Elle joue et je mets des effets sur sa voix, puis je joue du piano et de la batterie, et nous faisons une sorte de jam, et elle danse avec le micro et elle a du caractère; elle est comme une mini Lido!

PAN M 360 : On dirait que vous êtes tous les deux en train de créer une génération de musiciens qui finiront par sortir leurs propres trucs. Vous avez donc une pièce où jouir dans votre maison à London?Brandon Valdivia : Oui, il y a un studio au sous-sol et Lido a un studio au centre-ville de London. Puis, nous n’insistons jamais auprès des enfants, pour la musique. C’est seulement s’ils veulent en faire; or, il semble qu’ils sont tous intéressés par la musique. Surtout Lucien, qui a 14 ans. Il semble assez obsédé par la musique et nous rappelle ce que nous faisions quand nous étions ados : découvrir et faire de la musique.

Sans contredit, Ennio Morricone et Nino Rota sont les plus célèbres compositeurs italiens pour le cinéma moderne. Chacun a ses qualité propres et chacun fait déjà l’objet de moult relectures et interprétations. 

Morricone est mondialement reconnu pour ses grands thèmes mélodiques inscrits dans une approche hybride, qui consiste à greffer une instrumentation pop-rock à celle de la musique symphonique (notamment ses bandes originales pour westerns-spaghettis de Sergio Leone), alors que Nino Rota, compositeur préféré de Frederico Fellini, a métissé les folklores méditerranéens (italiens, surtout) et le jazz moderne à une musique classique résolument moderne. L’Italie étant le thème dominant de cette édition 2022 du festival Classica, Morricone et Rota ont droit à leur programme respectif, soit jeudi et vendredi.

Cette excellente idée d’inclure Morricone et Rota dans une programmation classique a motivé PAN M 360 à interviewer ses principaux concepteurs, soit Marc Boucher, directeur artistique de Classica, et le violoniste Alexandre Da Costa, également à la barre de l’Orchestre symphonique de Longueuil.

PAN M 360 : Racontez-nous la genèse de cette idée de greffer Morricone et Rota à votre programmation.

MARC BOUCHER : Morricone est une machine à hits, on peut remonter à 1960. Et Nino Rota est aussi programmé au festival. Morricone, ce sont des mélodies mémorables dont ont se souvient. Certaines m’ont hanté. Je sais aussi que Nino Rota a composé des opéras, de la musique sérieuse dont de la musique extraordinaire pour piano. Jean-Philippe Sylvestre s’y attaque d’ailleurs dans le contexte de notre festival.

PAN M 360 : Voyez-vous dans l’intégration de musiques de films une digression?

MARC BOUCHER : La recette du festival Classica consiste aussi à toujours faire des pas de côté. Et ça c’en est un, annoncé, obligé, dans la mesure où la thématique était autour de la musique italienne – de Monteverdi à Morricone. L’an prochain, on travaillera autour de la musique française, de Fauré à Ferré. Donc on se promène dans ce festival avec Monteverdi, Puccini, Pergolese, Vivaldi et on arrive au 20e siècle avec la musique de Casela et puis moi je considère que la musique de Nino Rota et Ennio Morricone, c’est de la grande musique. Il était aussi un orchestrateur de premier plan et cette façon de composer. Prenons par exemple la musique de Cinéma Paradiso, c’est pour moi époustouflant d’écrire une musique si simple et si belle!

PAN M 360 : Il y a quand même des distinctions à faire sur les œuvres respectives de Morricone et Rota.

MARC BOUCHER : Oui absolument. Nino Rota est un peu plus sérieux, et Morricone a une approche plus pop mais il fait partie des grands compositeurs du 20e siècle. Moi j’ai un faible en partant pour la musique de Morricone, et il avait évidemment sa place dans la musique italienne. J’ai aussi voulu un concert de Nino Rota et on est allé voir du côté de la musique sérieuse de Nino Rota avec Jean-Philippe Sylvestre. Il a écrit beaucoup de musique pour piano seul, on a ajouté Eric Speed sur violon électrique. Ces deux concerts allaient donc de soi, ils feraient partie de la programmation. On est vraiment dans sa musique très virtuose et Jean-Philippe nous fera des petits clins d’œil avec la musique de film. Avec Eric Speed qui vient dans son concert pendant certaines œuvres. Quant à Morricone, j’ai donné carte blanche à Alexandre. J’ai simplement dit à Alexandre que ça nous prenait une voix. Moi j’avais déjà embauché Florence K qui a une voix magnifique, qui est une excellente musicienne et qu’Alexandre connaît bien. Lui-même est une étoile au Québec, et il sait aussi diriger tout en jouant, « play and conduct ». Authentique virtuose, Alexandre développe son métier de chef et exécute des musiques de Morricone qui lui conviennent dans un grand orchestre. Sans faire de jeu de mots, c’est dans ses cordes et je me laisse guider par lui après m’être entendu avec lui sur certains paramètres.

PAN M 360 : Alexandre, expliquez-nous d’abord votre lien avec Morricone et la musique de film en général.

ALEXANDRE DA COSTA : Les films d’Ennio Morricone sont pour moi des films fétiches avec lesquels j’ai grandi. Sans l’image, la musique de Morricone est tellement géniale et je crois sincèrement que la musique de film est la musique principale de l’ère moderne. On peut penser que la musique contemporaine, plus difficile à écouter, est la grande musique de notre temps. Pour moi, la grande musique classique des années 30, 40 et 50, la musique de Korngold, Morricone, Rózsa, c’est de la grande musique classique post-romantique qui s’inscrit totalement dans la mouvance qui suit Wagner. Je pense qu’on la sous-estime. Et donc, pour faire un grand concert d’œuvres de Morricone, on ne m’a pas tordu le bras afin que je dise oui. C’est pour moi une chance de faire un programme comme celui-ci. 

PAN M 360 : Ces musiques de Morricone sont connues du grand public, ce qui n’en exclut pas aucunement la complexité et le raffinement. Comment s’y prend-on pour construire un programme autour de Morricone?

ALEXANDRE DA COSTA : Ce n’est pas simple de monter un tel programme. Ça exige un travail considérable et Marc Boucher m’a donné des consignes avec lesquelles travailler. À commencer par le« play and conduct » que je fais souvent. Il me faut alors adapter les partitions pour que ce soit organique. Dans d’autres pièces, je tiendrai le rôle de soliste ou encore certaines parties symphoniques où je tiendrai la baguette – dans un rôle de soutien et d’accompagnement de Florence K. Alors on couvre toutes ces manières de partager la musique. J’intègre toujours ces trois manières de jouer maintenant. C’est unique, il n’y a que nous qui faisons ça avec l’OSDL, cette unicité nous donne l’occasion de tourner à l’étranger, bientôt en Colombie et au Brésil. Autre exemple, le directeur d’une série viennoise très prestigieuse m’a invité pour un programme en 2024, avec pour consigne d’être soliste, puis chef et soliste, et puis chef baguette à la main… j’ai donc accepté cette commande qui reflète ce que je fais maintenant, c’est-à-dire faire alterner ces trois manières tout en restant fluide à travers ces changements.

PAN M 360 : Nous aurons ainsi droit à la totale ou presque, soit la plupart des grands thèmes de Morricone

ALEXANDRE DA COSTA : Bien sûr, nous allons couvrir tous ces grands thèmes si bien orchestrés. Bien sûr, nous serons avec Florence K qui est une artiste fantastique, que j’aime beaucoup, qui prêtera sa voix d’ange à quatre ou cinq pièces. Ce programme est fait sur mesure pour nous de l’OSDL (Orchestre symphonique de Longueuil), pour moi, pour le festival Classica, c’est donc un événement en soi. C’est sûr et certain que nous pourrons rejouer ce programme et le faire voyager par la suite, parce que le concept est très spécial. 

PAN M 360 : Quelle sera la configuration de l’orchestre?

ALEXANDRE DA COSTA : Après deux ans de pandémie et d’un orchestre à géométrie variable, l’OSDL est réuni au complet (52 membres) pour cette exécution, toutes les sections d’instruments sont dûment représentées. Si on a moins de musiciens sur scène, on a moins de souplesse et de marge de manœuvre dans l’exécution. Pour Morricone, pour que ce soit grandiose, on a besoin de toutes les couleurs de l’orchestre. C’était écrit dans les étoiles que certaines des œuvres seraient jouées un jour par un violon solo. Le thème de Cinéma Paradiso est un bon exemple, mais dans plusieurs autres pièces le violon solo devient l’instrument par défaut, je pense notamment aux Incorruptibles ou Malèna… 

PAN M 360 : Force est d’observer qu’aucune instrumentation pop-rock ne sera greffée dans ce contexte du festival Classica.

ALEXANDRE DA COSTA : J’ai fait le choix de faire un concert purement symphonique avec sa musique. J’aime bien intégrer la batterie ou la guitare électrique dans des orchestrations symphoniques, des compositeurs tel Han Zimmer le font et ça peut donner d’excellentes partitions. Mais dans le contexte où un orchestre symphonique joue dans une grande église, le contexte ne se prête pas à ce type d’instrumentation rock ajoutée.Ça viendrait enlever la qualité de l’écriture. Et puis je m’aventure peut-être en eaux troubles mais était-ce le choix des producteurs de l’époque que d’ajouter des instruments rock aux partitions de Morricone? Cette langue cachée des partitions de Morricone me dit que la dimension classique de son orchestration se suffit à elle-même. C’est donc un choix conscient et assumé. 

PAN M 360 : Pour le public qui connaît, consciemment ou non, l’oeuvre de Morricone ce programme est une occasion d’approfondir. Jusqu’où?

ALEXANDRE DA COSTA : La musique de Morricone a une appellation d’origine. On peut en reconnaître la signature dans toutes ses pièces, on en reconnaît même le tempo d’une pièce à une autre. Il y a donc cette homogénéité à laquelle nous sommes préparés, ce qui nous permet de connaître l’œuvre de Morricone, un peu à la manière du courant néoclassique qui porte aussi cette homogénéité du tissu musical auquel ces nouveaux publics se sont habitués.

PAN M 360 : Pour un soliste classique, l’exploration du répertoire des musiques de films est beaucoup plus qu’une occasion de rayonner davantage professionnellement. En guise de conclusion, résumez-nous votre position à ce titre.

ALEXANDRE DA COSTA : Depuis 20 ans, j’avais pris le chemin du soliste classique et de la direction d’orchestre. J’ai joué 150 fois le Concerto pour violon de Tchaïkovsky, 200 fois celui de Beethoven, donc aujourd’hui j’ai plus de choix et de liberté pour le partager avec le public. Ce n’est pas pour rien que je veux étendre mon répertoire à celui de la musique de film, et j’ai l’outil en mains pour le faire. Ce serait donc fou de s’en passer.

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Une chanson – Voilà – en deuxième place du concours Eurovision 2021. Le prix « Révélation féminine » aux Victoires de la Musique 2022. Une réputation qui ne cesse de croître. Une carrière déjà enviable, une authenticité et une liberté qui le sont tout autant. Et, surtout, des mots, des airs et une voix qui élèvent, en 2022, la notion de « grande chanson française ». Ce ne sont là que quelques éléments pouvant décrire Barbara Pravi. Pan M 360 a pu s’entretenir avec elle en vue de son concert très attendu, le jeudi 16 juin aux Francos, dans l’intimité du Studio TD.

Pan M 360 : Bonjour Barbara, bienvenue à Montréal! Ce sera votre première participation aux Francos ici. Est-ce votre première visite au Québec?

Barbara Pravi : Il y a cinq ans, j’étais venue à Montréal en vacances. Je me souviens qu’il y avait des affiches des Francos dans la rue; je me disais « J’espère qu’un jour ce sera moi, j’espère qu’un jour j’y serai », donc je suis très contente!

Pan M 360 : Est-ce que ce concert aux Francos de Montréal était prévu avant la pandémie?

Barbara Pravi : Non, pas du tout, rien n’a été reporté.

Pan M 360 : Votre plus récent simple, Prière pour soi, lancé le 8 mars dernier à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Cette chanson m’a ramené directement à Anne Sylvestre et à Une sorcière comme les autres. Un hymne aux femmes aussi nécessaire, 47 ans plus tard. Sauf que le réquisitoire d’Anne Sylvestre s’adressait aux hommes, tandis que vous faites appel à la guerrière en vous. Est-ce que vous y voyez une filiation et une évolution?

Barbara Pravi : Je connais bien sûr la chanson d’Anne Sylvestre, c’est vraiment sympa ce rapprochement, mais je n’avais pas songé. Ces « prières » sont des chansons que je fais à côté des albums, c’est un peu ma cour de récréation. Ce sont de petits mantras, c’est très personnel, je les ai écrits pour me donner de la force. Ce sont des appels, car je crois que quand on pose des mots sur les choses, ça les appelle ces choses. J’ai écrit Prière pour soi à un moment où j’étais un peu perdue; ce métier est un peu chamboulant. Il y a des moments de doute plus puissants que d’autres. J’ai donc écrit ces mots qui me font du bien pour me les rappeler, chaque fois que je doute. Et ça marche!

Pan M 360 : En 2021, le 8 mars également, vous aviez lancé un microalbum de six « prières ». Ce sont des duos – sauf la dernière pièce – avec des femmes que vous admirez (et qui vous admirent réciproquement, sans doute), nommément Golshifteh Farahani, Silly Boy Blue, Lubiana et Irma. Est-ce que ce projet émanait d’un besoin de spiritualité humaniste? Ce n’est pas prêchi-prêcha, c’est beau et authentique.

Barbara Pravi : Ça me touche que vous disiez ça. J’écris ces chansons sans jamais me prendre la tête. C’est la première expression qui me vient, puis la dernière. C’est un geste d’expression libre. Pour les pochettes c’est pareil, je ne sais pas dessiner, mais je m’en fiche! Je suis comme ça, adulte mais encore enfant, c’est un mélange de toutes sortes de choses : ma spiritualité, qui est quelque chose de personnel et d’intérieur, ma façon d’être une femme, ma façon d’écrire. Je ne me pose pas de questions sur qui va écouter ça, est-ce qu’on va me juger.

Pan M 360 : Parmi vos collaboratrices des prières, il y a November Ultra. Ma collègue Anne-Sophie Rasolo l’a interviewée récemment (ici). Comment cela s’est-il passé?

Barbara Pravi : C’est une des plus grandes artistes de ma génération. J’adore ce qu’elle fait, j’adore la femme qu’elle est. Elle m’a beaucoup inspirée et aidée. On s’est rencontrées il y a six ans, elle m’a aidée à réfléchir à ma condition de femme. C’est avec November Ultra que j’ai posé les premiers mots sur quelques injustices que je vivais. C’est une artiste incroyable et une super amie. On n’a pas souvent les deux, mais elle oui : elle est aussi géniale dans la vie que dans son art.

Pan M 360 : Votre art s’inscrit dans une tradition de grande chanson française, sans être ni traditionaliste ni classiciste, ni pour les textes ni pour la musique, comme on l’entend sur Saute avec sa sonorité orientale, ou sur Mes maladroits avec ses arrangements électroniques. Vous n’avez pas de barrières stylistiques. De fait, votre premier album homonyme était plutôt électro-pop.

Barbara Parvi : Ah, ça c’est un album que je n’affectionne pas particulièrement parce que je l’ai fait avec des gens qui contrôlaient tout. Je n’écrivais que les textes, tout le reste était décidé par d’autres. Donc ce n’est pas une musique que j’aime. Mais j’en suis fière, car ça m’a permis d’apprendre absolument tout ce que je ne voulais pas faire. J’étais très jeune et très mal entourée. Alors que l’album On n’enferme pas les oiseaux, sorti en 2021, est le fruit d’une recherche de la vérité, de ma vérité. Je suis autrice-compositrice, mais je ne veux pas nécessairement tout écrire et tout composer. J’ai donc appris à choisir à qui j’ouvre la porte, car j’aime travailler avec d’autres, la musique est pour moi un acte de partage. J’écoute plein de formes de musique, ma voix me permet de faire beaucoup de choses genre « grande chanson », mais en revanche je peux faire aussi des choses plus petites; j’ai vraiment de la place et j’ai envie d’explorer tout. Pour moi, la musique ne se limite pas à une seule chose. Et le liant là-dedans c’est les mots, et la voix. L’important, c’est de trouver sa singularité et de la chérir.

Pan M 360 : Vous êtes donc une créatrice généreuse par votre engagement en matière de droits des femmes, et très sociable, si je puis dire, par vos collaborations et le fait que vous écrivez beaucoup pour d’autres artistes. Avec les honneurs que vous accumulez, ce volet de votre carrière risque de prendre de l’ampleur. Vous tenez à consacrer une partie de votre temps à écrire pour d’autres?

Barbara Pravi : J’adore écrire pour d’autres. Je reçois toujours des demandes, mais en ce moment j’ai moins le temps. J’y tiens, parce qu’écrire pour les autres nous recentre, ça nous réapprend à aimer à écrire pour soi. Et c’est un acte de générosité de malade, parce qu’on doit être à l’écoute de l’autre, on doit prendre ce qu’est l’autre, puis le câliner et lui offrir la plus belle expression de ce qu’il n’arrive pas à mettre en mots. Et j’adore écrire pour de plus jeunes artistes que personne ne connaît.

Pan M 360 : Vous serez en concert ce jeudi au Studio TD, une salle conviviale et juste assez intime. Est-ce que vos musiciens ont aussi fait le voyage pour vous accompagner?

Barabara Pravi : Ils arrivent demain. Mes musiciens sont des « tueurs »! Mon pianiste est le meilleur, il est incroyable. J’ai une contrebasse et un violoncelle aussi, sur scène. C’est vraiment hypermusical; j’aime la musique généreuse, j’ai besoin d’avoir de la chaleur humaine autour de moi.

Pan M 360 : Merci énormément Barbara Pravi pour cette entrevue, bon séjour à Montréal et bon concert jeudi, on sera là!

Anna Majidson est une chanteuse franco-américaine. Elle s’est fait connaître avec le duo nommé Haute et a publié l’EP Mixtape Telecom, faisant de la mandoline l’ingrédient principal de ses berceuses anglophones. Son deuxième EP, La Rivière, est sorti début 2022, mettant le français à l’honneur. Quelques jours avant son départ pour Montréal, où elle jouera aux Francos le jeudi 16 juin, nous avons rencontré Anna, une crème glacée à la main et une moue chaleureuse : l’occasion de découvrir la perception musicale d’une femme motivée par la tendresse et la recherche d’une cohérence entre une double culture et le choix des langues chantées.  


Pan M 360 : Bonjour Anna! Peux-tu te présenter?

Anna Majidson : Je suis née à Poitiers.  À 10 ans, j’ai déménagé en Californie, mon père est Californien. On y allait au départ un an et, finalement, mes parents ont rencontré les personnes avec qui ils voulaient travailler, étant musiciens de jazz. Donc on est restés. Avec mon petit frère, on a intégré le collège et lycée américains. J’ai assimilé tant bien que mal la culture américaine. À cette époque, je voulais devenir juriste. Je ne voulais pas faire de la musique et galérer comme papa-maman. J’ai postulé pour aller à McGill, à Montréal. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir été reçue, je suis contente de cette expérience.

Ensuite, j’ai fondé ce groupe avec Romain aka Blasé, qui s’appelait Haute. On a eu beaucoup de chance, on a signé un contrat en France et on a eu des morceaux qui nous ont permis de tourner, d’ouvrir des portes, à une petite échelle, mais assez pour rencontrer des gens dans l’industrie, et que je reçoive une vraie éducation sur les contrats, les processus créatifs, etc. Avec Romain, on voulait aller plus loin que Haute. Chacun voulait explorer en solo, on a arrêté en décembre 2019.

Pan M 360 : Tu connais très bien Montréal aussi alors.

Anna Majidson : Oui très bien! J’y ai passé 4 ans.

Pan M 360 : As-tu une formation musicale?

Anna Majidson : Ce sont mes parents qui ont commencé très jeunes avec mon petit frère et moi. Mon père nous a appris guitare, basse et piano. Quand je suis arrivée aux États-Unis, ma vraie intégration dans mon école s’est faite à la chorale. Ma vie gravitait autour de ça. C’était une formation intense, puisque les Américains ne rigolent vraiment pas avec les chorales et le solfège (rires). En revenant en France, j’ai fait un peu d’arrangements de jazz et de composition.

Pan M 360 : Dans une école?

Anna Majidson : Oui à Arpej dans le 10e (NDLR : une école de jazz et musique afro-américaine à Paris).

Pan M 360 : Qu’est-ce qui t’a fait revenir en France?

Anna Majidson : Le fait d’avoir signé un contrat avec une maison de disques. On s’est rendu compte que pour qu’il fallait être sur le terrain. C’était aussi une ambition personnelle. Je me suis rendu compte que j’étais plus adaptée à la culture française. J’ai toujours voulu rentrer, j’ai eu de la chance, car ça avait du sens pour ma carrière et je le voulais réellement.

Pan M 360 : Pour cet EP, quelle était ton envie?

Anna Majidson : Je voulais vraiment faire quelque chose en français et réussir à définir mon son personnel. Je savais que ça allait être un mélange de mes identités américaine et française. Le défi consistait à comment prendre ce que je kiffe de la musique américaine, puis de le mélanger à ce que j’aime dans la musique française. Ça m’a pris des années à trouver comment faire. Pour moi c’était une thèse musicale, comme dans un labo de recherche. Cet EP c’est ma présentation, comme si j’étais devant un panel de scientifiques.

Pan M 360 : Dans le passage de l’anglais au français, qu’est-ce que le français impose ou permet?

Anna Majidson : La langue française est très complexe en termes de sonorités. Elle est moins légère en termes de sens aussi, c’est plus profond. En partie à cause de l’héritage culturel et du poids de la littérature française, pour les sonorités, il faut être simple. Je vais parfois n’avoir qu’une note, pour ne pas que ce soit trop chargé neurologiquement. C’est mille fois plus dur, parce que comparé à la littérature, ça peut être très vite ridicule ou mal dit, si ce n’est pas fait avec subtilité. Si c’est simple, ça doit être élégant, sinon… « beuuah »! (rires)

En même temps, ça m’a permis de jouer. Les images en français sont puissantes. Dans La Rivière, Soleil Cendre ou même l’expression En deux mots, je ne pourrais pas faire ça en anglais. Je trouve ça fascinant ce terrain de jeu. Je suis loin d’être la seule à le dire. Les langues anglaise et espagnole sont plus phonétiques et se prêtent très bien à la musique, alors qu’il y a une complexité liée au français.

Pan M 360 : Dans tes morceaux, ta voix sert les rythmiques et se fond bien dedans. Est-ce ce que tu as essayé de faire?

Anna Majidson : C’était hyper difficile aussi. J’ai une éducation à l’américaine, au plus tu chantes le mieux. En français, j’ai fait un choix conscient de « déchanter » certaines choses. Notamment dans Natasha, il y a un côté parlé, des fausses notes laissées volontairement. Dans la variété française, il y a énormément d’exemples de ce type. Venant du jazz et du R&B, j’ai un petit accent, ça me permet de glisser avec ma voix, je pense que c’est plutôt de ça que tu parles, pour me fondre dans le rythme.

Pan M 360 : Y a-t-il des écrivains ou paroliers qui te plaisent?

Anna Majidson : Je suis une geek de bouquins depuis toujours. En ce moment, je penche sur des poèmes comme Louis Aragon et j’ai été marquée par Marie Cardinal et son livre Les mots pour le dire.

Je respecte vraiment Pomme. En termes de narration, je suis admirative et impressionnée. J’aimerais écrire comme elle un jour, je suis fan. Nos styles sont différents, mais de loin, je trouve ça super.

Pan M 360 : Il y a peu de femmes qui écrivent en français, en France.

Anna Majidson : C’est rigolo parce que pour moi, si on prend quelqu’un comme Lous and the Yakuza, c’est une poétesse plus qu’une musicienne. Je la vois comme une personne investie dans l’écrit et la narration. À cause de cet héritage littéraire intense, je me considère plus musicienne qu’écrivaine. Je vais toujours mettre en avant la musique, quitte à changer quelques mots. 

Pan M 360 : Tu ne mets pas d’articles parfois, non?

Anna Majidson : C’est complètement possible. Je le prends plus comme un atout. Mon français est un peu bancal. Je m’améliore le plus possible, mais j’ai encore des lacunes, dans ma conjugaison, mon orthographe. Je prends ça comme une opportunité pour prendre des libertés.

Pan M 360 : Que penses-tu des Français qui écrivent en anglais?

Anna Majidson : Comme ça arrive énormément, j’ai eu le temps de me faire une petite idée (rire). Je trouve super intéressant dans la musique d’approcher quelqu’un de façon vulnérable. Un musicien qui écrit dans sa langue natale va dévoiler quelque chose de lui qui va être plus puissant. L’authenticité est super importante. Des Français peuvent super bien être honnêtes et sincères dans une langue autre que la leur. Manu Chao se promène de langue en langue mais il y a une résonance, et on ne se demande pas s’il est authentique. Mais la majorité des Français qui écrivent en anglais se cachent d’eux-mêmes en écrivant dans une langue différente. On se sent moins vulnérable.

Pan M 360 : Tu m’as bien parlé de Manu Chao?

Anna Majidson : Oui! (rire) C’est bizarre, ça fait dix ans qu’il n’a rien fait, mais ça m’est venu en tête.

Pan M 360 : On entend de la tendresse dans tes paroles.

Anna Majidson : Pour parler de tendresse, je prône l’hypersensibilité, le fait d’être tendre envers les autres et soi-même, c’est peut-être ce qui ressort dans mes paroles. Je suis vraiment à fleur de peau et une de mes revendications sur Terre, c’est de se dire que le fait d’être sensible, tendre et aimable et d’avoir cette force féminine, ne veut pas dire qu’on est faible, au contraire. C’est une puissance intérieure super positive à développer.

Pan M 360 : Ayant une famille musicienne et une culture du beatmaking, quel est ton rapport à la production et aux instruments?

Anna Majidson : Mon père m’a appris à « proder ». Finalement c’est cool, parce que j’avais 17 ans et mon frère, 15. Il nous a montré sur Logic comment enregistrer. Il aurait pu se dire que ça ne m’intéresserait pas, et y avoir une forme de sexisme intériorisé, et ça n’a pas été le cas ; j’en suis vraiment reconnaissante.

Je me considère plus « prodeuse » que musicienne-instrumentaliste. Quand tu joues d’un instrument, tu t’entraînes de huit à dix heures par jour, c’est un style de vie. Les beatmakers aussi peuvent s’entraîner de huit à dix heures par jour. Moi, je ne fais pas ça (rires). Je suis compositrice avant tout. Je vais utiliser des instruments et faire de la prod quand j’en ai besoin. Je vais souvent déléguer à des gens qui savent mieux le faire que moi, pour aller au bout d’une idée.

Pan M 360 : Combien de temps t’aura pris cet EP, finalement?  

Anna Majidson : Ce n’était pas en continu. J’ai commencé Natasha en 2015. Ça m’a pris beaucoup de temps, et entre temps j’ai écrit pour Haute. Le dernier morceau que j’ai écrit était Soleil Cendre, en juin 2020.

Pan M 360 : Quand sais-tu que c’est terminé?

Anna Majidson : C’est une bonne question. On a souvent du mal avec ça, pour se dire stop. Ça peut toujours être mieux. Je me dis toujours que ce n’est pas grave si c’est imparfait, il faut bien commencer quelque part. Je me permets beaucoup « d’erreurs ». Il faut quand même que je ne sois pas en train de « cringer » quand j’écoute ma propre musique (rire), mais je peux me dire « la prochaine fois, je ne ferai pas comme ça ». J’aime bien m’organiser aussi, quand je commence un projet je me mets des limites. Les chiffres sont mes limites, par exemple, je peux dire que je ferai 50 maquettes pour en retenir 15. 

Pan M 360 : Comment construis-tu ton indépendance dans l’industrie musicale? Est-ce que le fait d’être Franco-américaine est une aide?

Anna Majidson : L’autonomie vient en étant curieuse de voir des étapes différentes. Pour moi, « knowledge is power » (rire). Si tu sais t’enregistrer toi-même, tu deviens autonome. C’est pareil dans tous les domaines. Bien sûr, il faut déléguer si ça sert. Si tu es consciente du pourquoi et du comment, que tu poses les questions, tu es beaucoup plus à l’aise à prendre des décisions plus rapidement.

Être Franco-américaine m’a vraiment aidée. Dans la culture américaine, tu as ce truc qu’on peut penser débile, qui dit « aie confiance en toi, tout est possible », le rêve américain, qui vient d’un truc capitaliste de m*rde (rire). C’est un truc palpable déjà à l’école. Cette confiance imposée sert. Si tu n’as pas confiance en toi, personne ne pourra t’aider. Tu es obligé de te dire très jeune « ça va le faire ». Je suis très contente, avec du recul, d’avoir intégré cette manière de réfléchir. Je me mets très peu de limites.

Grâce à Haute, j’ai eu l’expérience et des contrats exigeants, et le fait que j’aie pu perdre beaucoup d’argent aussi pour garder cette indépendance. C’est ça qui fait la vraie différence. J’ai eu cette chance d’apprendre « the hard way », ce qu’il faut demander ou non. Maintenant, je suis beaucoup plus consciente de mes droits.

Pan M 360 : Tu as beaucoup voyagé avec Haute?

Anna Majidson : Oui, on ne se rendait pas compte, c’était trop cool de tourner en Allemagne, en Asie, à Beyrouth, on a eu beaucoup de chance grâce aux Colors Show.

Pan M 360 : Là tu es à Paris?

Anna Majidson : Oui, et demain je vais à Montréal rejoindre mon petit frère qui y habite. Il jouera sur scène avec moi.

Pan M 360 : Merci, Anna Majidson, et bon séjour à Montréal!

Élevée par sa mère, Fatima Zarra a grandi sur la Rive-Sud, son fort accent keb témoigne d’une vie entière passée dans la grande région montréalaise. Enfant de l’immigration, elle avait un avenir apparemment modeste et sa destinée s’avère tout autre. L’automne dernier, on a raconté l’éclosion tardive de cette chanteuse populaire qui fait désormais partie de la variété française, après avoir été produite par le très doué hitmaker montréalais Benny Adam. 

Depuis l’an dernier, le premier opus de La Zarra, Traîtrise (Polydor France/ Universal), cartonne en Europe francophone… et donne son premier spectacle à Montréal. Très peu d’artistes francophones d’Amérique obtiennent aussi rapidement un tel succès en France. Pourquoi donc? Parce que ses chansons La Zarra le sait souhaite aussi être prophète en son pays, même si on l’associe d’ores et déjà à la variété française. 

La voici enfin sur une scène montréalaise. Nous en sommes enfin au baptême de la scène keb ! Pour la première pour la première fois aux Francos, pour la première fois au pays, La Zarra entre par la grande porte. PAN M 360 lui a causé un peu de tout ça avant cette consécration imminente.

PAN M 360 : Que s’est-il passé depuis votre éclosion l’an dernier?

LA ZARRA : Sur le territoire français, on a des chansons qui fonctionnent énormément à la radio. On m’invite sur de gros plateaux radio. Chaque radio FM organise là-bas des concerts en réunissant des plateaux d’artistes, et ces plateaux tournent partout en France. Alors les artistes sont sélectionnés par les radios et chantent tour à tour environ 15 minutes. C’est quand même assez impressionnant pour moi de me produire devant des publics variant de 5000 à 30000 personnes.  C’est un peu une ambiance de festival. La première fois que j’ai fait un plateau comme celui-là, il y avait 15 000 personnes qui ne me connaissaient pas. Mon premier contact avec la scène s’est fait à travers ça. Aujourd’hui quand je vais sur scène, les gens chantent mes chansons avec  moi, et ça fait toute la différence que de partager avec le public. Après je reviens à Montréal pour faire les Francos, on m’a invitée,  je suis un peu stressée car c’est la première fois que je vais faire un 50 minutes sur la Place des festivals. Il y a des chansons que je n’ai jamais faites hors du studio. Je rencontre des musiciens pour une première fois, on décortique mes chansons, c’est un peu la folie mais on va y arriver !

PAN M 360 : Avez-vous fait déjà des sets de plus de 15 minutes? Avant ces plateaux de radio, vous n’aviez à peu près jamais chanté devant public?

LA ZARRA : Pas à peu près, carrément jamais! (rires) Oui, ça a été assez spécial. J’ai fait 40 minutes à Paris et il y avait quelque chose dans la salle. Une espèce de magie, un vrai partage avec le public et c’est vraiment là que j’ai eu la piqûre de la scène.

PAN M 360 : On ne voit pas souvent des artistes comme vous, des artistes populaires « naturels » venus de nulle part qui frappent dans le mille comme vous le faites actuellement.  Vous ne venez pas de la téléréalité, vous n’avez pas de formation en chant, c’est une voix brute qui s’impose. C’est rare!  Comment avez-vous construit cette expression?

LA ZARRA : Je n’ai jamais pris de cours mais j’ai une relation de foi avec ma voix. Je me dis  que même si elle casse un peu, ça donne un grain. J’ai appris à lâcher prise sur la perfection. Il m’importe  avant tout que ce soit authentique.  Que le message passe quand je chante. Je fais quand même attention, j’ai une compréhension de mon muscle et j’essaie de naviguer là-dedans instinctivement. Peut-être devrais-je prendre des cours éventuellement, mais pour l’instant je n’en prends pas. On en reparlera dans un an ! (rires )

PAN M 360 : Mais quand même, vous deviez chanter quelque part pour ainsi avoir cette voix puissante avec un grain aussi aussi typé ? 

LA ZARRA : À la maison, j’ai toujours chanté. Après j’ai vraiment appris en analysant les grandes chanteuses. J’ai compris ce qu’elles faisaient et j’ai essayé  d’adapter cette compréhension mais pas de la même manière. Ça a été un déclic, en fait. Si tu chantes juste, tu peux ensuite faire un travail sur toi et atteindre quelque chose d’intéressant par la suite. Je n’ai pas tant pensé à mon identité vocale mais j’essaie d’être authentique autant que possible. C’est d’ailleurs pour moi difficile d’interpréter les chansons des autres.  Il me faut cette émotion que j’ai vécue pour la chanter. Alors quand je chante, c’est émotif et je ne peux pas copier. Ça sort tout seul, ma voix n’est pas déguisée.

PAN M 360 : Est-ce pertinent de vous demander si vous avez eu des modèles?

LA ZARRA :  Oui, bien sûr. J’ai étudié Édith Piaf pour le timbre, Barbara dans sa façon de phraser, d’accélérer ou ralentir le tempo, Barbra Streisand pour sa manière de gérer sa puissance vocale, Billie Holiday pour son authenticité, Frank Sinatra, etc. J’ai écouté attentivement ces artistes et j’ai compris des choses.

PAN M 360 : Et votre culture d’origine ? Vos parents ne viennent-ils pas d’Afrique du Nord ? 

LA ZARRA : Ils viennent du Maroc mais je n’en sais pas grand-chose. Mais je compte bien aller là-bas . Lorsque nous travaillerons sur le prochain album, j’aimerais tourner en Afrique du Nord par la suite. Je ne connais pas vraiment la musique arabe ou nord-africaine, je ne sais pas par où commencer… Mais je sais que c’est extraordinaire et je compte bien m’y intéresser.

PAN M 360 : Quel sera votre accompagnement sur scène ? 

LA ZARRA : L’instrumentation sera  plus acoustique; piano, guitare, basse, batterie… Je viens à peine de rencontrer mes musiciens car on a accepté de faire les Francos assez récemment.  Et voilà !

PAN M 360 : On verra bien! Les gens d’ici comprendront bien que votre accent est complètement keb, et que d’autres artistes québécois chantent en français normatif comme vous le faites. Ça risque donc de marcher ici également.  

LA ZARRA : Inch Allah!

PAN M 360 : Au fait, votre maman doit complètement capoter sur ce succès inespéré, non?

LA ZARRA : Elle ne disait rien au départ, elle ne semblait pas trop y croire pendant que j’étais dans le processus de l’enregistrement. Mais quand je lui ai fait écouter le produit final, elle a pleuré. Elle a vu tout le travail, elle m’a dit « on dirait de vraies chansons » haha !  Je ne suis pas quelqu’un qui parle beaucoup, je travaille dans mon sous-marin et lorsque ça remonte à la surface, les gens ressentent un choc. Maintenant mes proches sont habitués et je vois que ma famille ressent une grande fierté. 

PAN M 360 : Benny Adam joue-t-il avec vous sur scène parfois?

LA ZARRA : Pas encore. Nous venons de faire une chanson ensemble, on attendait le bon moment. Il est aussi chanteur. Il vient d’ailleurs d’enregistrer un duo avec Amel Bent, une top star en France.  Alors la sortie de cette chanson avec moi est assurée. On sortira notre bébé ensemble lorsque ce sera le bon moment, j’ai vraiment hâte de monter sur scène avec lui.

PAN M 360 : Votre album est encore frais, alors on imagine que vous comptez faire du millage avec ce premier répertoire? 

LA ZARRA : Oui. Je vais défendre mon album pour les mois à venir, plusieurs chansons de cet album ne sont pas encore connues, il faut faire connaître ce répertoire au-delà de Tu t’en iras. Et on verra ce que ça va donner. Aux Francos, mon concert dure environ 50 minutes,  plus ou moins une douzaine de chansons et pas de versions. Je ne veux pas faire de versions, mais le son live de mes chansons sera différent de l’album, plus instrumental, moins synthétique. En 2023, on fera des dates au Québec et cet été ce sera  exclusivement les Francos.

PAN M 360 : C’est donc la première prise de contact sur scène au Québec. On sait que certains artistes établis à Montréal cartonnent en France, sans avoir d’impact au Québec. Votre producteur Benny Adam est un bon exemple, on pense aussi à Zao… Quel est votre feeling?
LA ZARRA : Je ne sais pas vraiment… En fait, je ne me suis pas attardée à essayer d’analyser ou de prévoir comment m’y prendre pour convaincre le public québécois. Des collègues me parlent parfois de ce phénomène, je peux sentir une espèce de frustration. Je ne sais pas exactement pourquoi c’est comme ça, je vois d’ailleurs plusieurs artistes sortir du contexte québécois pour aller à Toronto, Los Angeles, Paris. Je trouve que c’est dommage mais j’ai quand même construit le début de ma carrière en faisant affaire avec Polydor France. J’avais envie d’y rencontrer les artisans là-bas, j’ai donc fait plusieurs allers-retours Montréal-Paris. Après quoi  l’album a été davantage poussé en France qu’au Québec. Alors si on m’invite au Québec je vais être présente. Si ça prend, tant mieux, et sinon eh bien il y aura le reste du monde !

LA ZARRA SE PRODUIT CE MERCREDI AUX FRANCOS, 19h, PLACE DES FESTIVALS

Natif de Montreuil en Seine-Saint-Denis, le chanteur parisien Yann-Wilfred Bella Ola est mieux connu sous son pseudonyme : Ichon. On l’a d’abord connu à travers le groupe rap Bon Gamin il y a quelques années, après quoi le rappeur s’est converti à l’écriture chansonnière pour ainsi se lancer dans une carrière solo avec l’album Pour de vrai, sorti en 2020 et assorti de titres supplémentaires en 2021. Ichon incarne le métissage formel de la vie culturelle dans l’Hexagone, soit un intérêt marqué pour la chanson française de qualité, une connaissance aguerrie du hip hop, de la soul/R&B ou même de la house. Et puisqu’il se produit aux Francos, parlons-lui du coup!

PAN M 360: Vous êtes déjà venu à Montréal?

ICHON : Je suis déjà venu deux fois, c’est la troisième. Je suis venu d’abord en 2016 avec le groupe Bon Gamin, puis en 2019 avc Myth Seizer, un de mes associés de Bon Gamin. Nous étions venus aux Francos ces deux fois et me revoilà en solo. Bon Gamin est une histoire de famille à la base, ça existe toujours. Nous sommes d’abord des amis avant de faire de la musique ensemble. On est tatoués Bon Gamin, ça existe dans le coeur, notre ami Ciryl Gane qui est champion du monde poids lourd en arts martiaux mixtes (MMA) qui s’appelle aussi Bon Gamin. Chacun existe de son côté mais on existe aussi tous ensemble.

PAN M 360 : Vous être proche de votre intériorité à travers vos textes. Est-ce un vrai travail d’auteur, et non pas strictement d’un parolier au service du groove?

ICHON : Pour dire la vérité, il y a une dimension psychologique et sociale là-dedans. J’essaie de travailler mon bien-être dans la vie en général, et c’est ce que je raconte dans mes chansons en fait. C’est mon parcours, c’est ma quête que je raconte. Je dis souvent que je ne fais pas de la musique mais que plutôt je vis et j’en fais des chansons. Il n’y a plus de décalage entre ma vie et mon travail de création. Avant, je jouais un rôle. Je jouais les codes de la musique que je voulais faire et que j’écoutais, du rap pur et dur en fait. Mais en grandissant, je me sentais toujours un peu à part de ce que je faisais en général. Et puis j’ai entrepris de me recentrer sur moi-même pour me sentir mieux en fait. J’avoue que ça a été assez difficile… C’est difficile la vie d’un jeune Noir de banlieue parisienne qui fait du rap de nos jours. Je vous avoue avoir été vite appelé par le vice et ça m’a fait du mal. J’ai alors voulu me trouver plus avec moi-même. Plutôt que de mourir j’ai préféré vivre.

PAN M 360 : Avez-vous donc décidé de parler en chansons de votre intériorité pour vous guérir vous-même ?

ICHON : Exactement. L’écriture c’est quelque chose que j’ai en moi depuis toujours. J’ai commencé à écrire des chansons pour m’exprimer et parler à ma famille. C’est une démarche personnelle, je me suis enfermé dans un coin, j’ai appris le piano et appris à chanter et je me suis mis à faire cet album Pour de vrai. Ce processus s’est amorcé vers 2017, je suis alors revenu vivre chez mes parents dans l’appartement où j’ai grandi, avec un vieux piano dans ma chambre. J’avais envie de me retrouver en fait, de maîtriser ce que je faisais. J’avais envie de donner un sens à ma vie en fait. La musique m’a aidé de nouveau au moment où je tournais en rond et ne trouvais plus l’envie de faire ce que je faisais dans la vie. J’avais besoin de me canaliser, toucher la musique, savoir ce que je faisais, d’être accordé avec moi-même en fait.

PAN M 360 : Alors votre guérison est-elle bien amorcée?

ICHON : Haha! Oui on peut dire aujourd’hui que j’ai les yeux ouverts. Aujourd’hui, je me rappelle de ce que j’ai fait la veille. Avant il y avait pas mal de choses négatives, beaucoup de drogues et d’excès, beaucoup d’ego. J’ai appris à maîtriser mon ego. Bien sûr j’ai encore des moments de « sombritude ». Jusqu’à la fin de mes jours j’aurai des doutes et des anxiétés, mais aujourd’hui je les accepte. Et en plus j’ai la chance d’avoir sorti cet album qui continue de me faire vivre. Du coup j’ai la vie devant moi et c’est ce que je me dis tous les jours.

PAN M 360 : Vos parents sont camerounais, d’où précisément?

ICHON : Mon papa vient de Yaoundé et ma maman de Mbalmayo. Je connais bien la culture camerounaise 100%, makossa, bikutsi, etc. Mon papa est chef d’un restaurant africain à Paris et du coup je baigne dans la culture africaine depuis que je suis né et j’ai grandi à Montreuil, près de Saint-Denis. Dans les années 90, ce n’était pas pareil. Mes amis de Paris n’avaient pas trop le droit de venir à Montreuil et moi je n’avais pas trop le droit de traverser le périphérique. Sinon aujourd’hui mes amis de Paris achètent des maisons à Montreuil! C’est la gentrification…

PAN M 360 : On a fait un remix de vos chansons en ralentissant votre voix – Il suffit de le faire (Chopped & Screwed par Kandea).

ICHON : C’est cool, j’aime bien. Ça donne une nouvelle couleur à l’album, à la musique.

PAN M 360 : Défendez-vous encore cet album Pour de vrai ?

ICHON : Pour de vrai est sorti en 2020. En 2021, il y a eu la réédition avec dix nouveaux morceaux, c’est donc un mélange de ces albums en fait. Vu la COVID, je n’ai pas eu l’occasion de défendre ça avant. Depuis novembre, je suis en tournée. C’ est génial car j’avais envie que mon album dure dans le temps. On peut continuer à partager, c’est un changement de vie que je raconte, je n’ai pas envie que ça parte tout de suite, je veux raconter comme il faut, je veux que les gens le ressentent. À la fin de chaque concert, il y a des gens qui pleurent et qui me prennent dans leurs bras. C’est vraiment magnifique!

PAN M 360 : C’est de l’humanisme profond, votre approche!

ICHON : 100% merci. Je n’aurais pas osé le dire moi-même haha ! J’essaie d’abord de le faire pour moi. Je ne m’attendais pas du tout à ce que les gens comprennent. Avec la COVID, c’était pile le bon moment pour parler d’intériorité et vivre ce genre d’émotion. De plus en plus de jeunes artistes vivent ça comme moi. J’aimerais créer un groupe comme les X-Men qui sont là pour faire du bien, donner de l’amour aux gens. Il y a Iseult, par exemple, avec qui j’ai collaboré. Il y en a d’autres comme ça. Je me rends compte que les gens ont besoin de partager et raconter la réalité.

PAN M 360 : Vous êtes aussi de la génération anxiété, ce qui s’ajoute au reste !

ICHON : Bien sûr, nous avons grandi avec internet, tout a changé. Les rôles ont changé. On ne sait plus où se placer, quoi faire, quoi dire, ce qui est bien ou mal. On est toujours observés et jugés, ce n’est pas si simple de se lâcher et de ne plus jouer un rôle.

PAN M 360 : Comment vous présentez-vous sur scène?

ICHON : Nous sommes trois sur scène. Il y a Max Baby aux synthés, guitare et basse, et aussi le batteur de renom Lawrence Clais. Nous avons Mika aux éclairages et Rodolphe Malo, notre ingé son. Je ne suis pas seul. Si je fais autre chose que chanter? Ça dépend des jours…

ICHON SE PRODUIT CE MARDI 14 JUIN, 19 H, STUDIO TD, DANS LE CONTEXTE DES FRANCOS. POUR VOS BILLETS C’EST ICI

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