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On parle (dés)amour avec Joanna

Interview réalisé par Marius Gellner
Genres et styles : électro-pop / hip-hop / pop / R&B / Rap français / trap

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Ondulant sur des trames pop et hip-hop, la voix de Joanna séduit par sa rondeur, ses basses et moyennes fréquences, racontant l’amour dans les hauts et les bas. À seulement 22 ans, la Française originaire de Rennes, sortait le 7 mai dernier Sérotonine, un album féminin et féministe qui alterne entre la ballade amoureuse sur beat électro et des sons plus incisifs et urbains.

Découverte par le comité de sélection des Inouïs du Printemps de Bourges en 2019, Joanna a sorti en janvier 2020 Vénus, son premier EP, dans lequel on découvrait notamment Pétasse, un titre marquant qui traite de violences sexuelles. Avec une esthétique similaire, Sérotonine, nous transporte dans les tumultes d’une relation de couple. De son jeune âge, l’artiste témoigne d’assurance dans ses engagements, et propose une musique qui plaît et qui parle à sa génération.

Elle en discute avec PAN M 360.

PAN M 360 : Comment c’est venu, pour toi, la musique ?

Joanna : J’ai toujours fait de la musique. J’ai fait du solfège et du piano quand j’étais plus petite. Après, j’ai arrêté pour être un peu plus autodidacte. Je regardais des tutoriels sur Youtube pour reprendre mes chansons préférées. Arrivée à la fin du lycée, j’ai rencontré des gens qui faisaient de la musique. J’ai eu l’occasion de faire des études de cinéma, donc j’ai pu apprendre plein de choses sur les tournages. De là est né Séduction, mon premier morceau qui est sorti en août 2018. J’étais en licence d’histoire de l’art, j’avais 19 ans et j’étais en manque de créativité. Alors je me suis lancé le défi d’écrire un morceau en français et d’en réaliser le clip.

PAN M 360 : Tu as fait ça avec tes propres moyens ?

Joanna : Totalement. J’avais eu des expériences de tournage au lycée, j’avais une équipe avec qui je travaillais et on avait du matériel à disposition. C’est vraiment un clip bricolé !

PAN M 360 : Ce premier morceau, Séduction, a vraiment bien marché. Aujourd’hui, il a presque 2 millions de vues sur YouTube. Comment as-tu accueilli ce premier succès à l’époque ?

Joanna : Je ne m’y attendais pas du tout. J’étais amie avec les membres de Columbine, qui faisaient de la musique, mais il n’y avait aucune raison à ce que j’ai autant de vues sur mon morceau. Surtout que c’était vraiment un premier vrai clip que je sortais, donc c’était assez étonnant ! Finalement, j’ai pris la décision d’arrêter mes études et de m’investir dans la musique, continuer à écrire et découvrir la compo. Je l’ai pris comme quelque chose qui m’a sauvé de mon ennui, de mes études. C’était fou ! J’en avais besoin pour apprendre à me connaître et savoir où je voulais vraiment aller. C’est tombé comme une bénédiction. 

PAN M 360 : Penses-tu que tu en serais là, aujourd’hui, sans ce premier succès ? 

Joanna : Le mois suivant la sortie de Séduction, j’étais déjà en train de tourner un 2e clip. J’ai tourné d’autres vidéos que je n’ai jamais sorties parce qu’il y avait cet enjeu professionnel et il fallait que ce soit hyper qualitatif, après que mon premier projet ait été aussi bien accueilli. J’étais obligée de faire quelque chose de mieux, donc il y a plein de choses que je n’ai pas pu sortir. Mais je pense que j’aurai continué à proposer des clips et des morceaux. Ça se serait passé différemment, mais je n’aurais pas baissé les bras, parce que j’ai tellement apprécié de travailler sur ce titre que j’aurais pu faire ça chaque mois. 

PAN M 360 : Tu as sorti Sérotonine le 8 mai dernier, ton deuxième gros projet et ton premier vrai album. Peux-tu nous expliquer le concept qu’il y a derrière ?

Joanna : Sérotonine, c’est une histoire d’amour de A à Z. C’est le schéma d’une relation amoureuse qu’on peut retrouver dans ma génération. L’idée, c’est de passer à travers toutes les facettes, les émotions que tu peux rencontrer en amour. C’est très inspiré de ma vie et ça a également été une manière de mieux comprendre pourquoi mes relations ne fonctionnaient pas. Ça montre aussi l’importance de mieux communiquer, de mieux se connaître, de ne pas reproduire des modèles qui ne nous conviennent pas.

PAN M 360 : Comment le mot « Sérotonine » vient-il englober l’essence de ton album ? 

Joanna : La sérotonine, c’est un neurotransmetteur qui permet d’équilibrer les émotions. Ça évite les excès de colère ou les excès de dépression. Ça a vraiment un rôle d’équilibre émotionnel. Je l’ai appelé comme ça parce que l’amour et les relations amoureuses, ce sont des choses qui, personnellement, m’ont équilibrée pour mieux me connaître, pour mieux grandir…

D’autre part, le morceau éponyme, qui parle de jalousie, représente pour moi le point de non-retour que j’ai souvent vu dans les relations. Quand il y a de la jalousie qui devient difficile à gérer, la relation a tendance à se dégrader.

PAN M 360 : Y a-t-il un morceau que tu aimes particulièrement sur cet album ? 

Joanna : Ça change tout le temps, mais Sur ton corps, en termes de mélodie et de composition, c’est un de mes morceaux préférés. Il y a aussi le fait d’avoir fait un clip pornographique avec Leolulu. Je suis super fière d’avoir fait ça et, symboliquement, c’est le morceau que je porte dans mon cœur. Mais il y a aussi le titre Maman que j’aime parce qu’il résonne avec mon combat féministe quotidien.

PAN M 360 : Justement, peux-tu nous parler de la vidéo de Sur ton corps

Joanna : Sur ton corps, c’est le morceau qui aborde le sexe dans le cheminement de l’album. J’ai décidé de travailler avec Leolulu, un couple qui produit des vidéos pornographiques, parce qu’ils avaient déjà utilisé Séduction dans une de leurs vidéos. J’ai trouvé ça trop cool et j’étais très contente que ça inspire. J’avais envie d’approfondir la collaboration et j’avais plein d’idées. Finalement ils étaient d’accord, et avec la réalisatrice, Ambre, qui est une de mes bonnes amies, on a réalisé ce clip qui est disponible sur Pornhub et la chaîne de Leolulu.

L’idée, c’était de montrer un plaisir partagé, de personnes réellement amoureuses, en opposition à ce qu’on peut retrouver sur Pornhub, où le contenu propose un male gaze sur le plaisir féminin. Après, j’ai conscience que Leolulu reprennent des codes du porno, ce qui est totalement normal, puisqu’ils cherchent à ce que leurs vidéos fonctionnent. Mais l’idée était d’y apporter un regard féminin.

PAN M 360 : Il y a un engagement, un message puissant derrière certaines des chansons que tu écris. Je pense à Pétasse sur ton premier EP, ou encore Alerte Rouge où tu dis “Lucifer pleure pendant que je recouds le cœur de mes sœurs”. Peux-tu expliquer le message derrière ces paroles ?

Joanna : J’ai commencé la musique au moment où j’ai découvert le féminisme. Et dans la logique de l’album, le féminisme est un élément qui permet de mieux comprendre les relations et de mieux les adapter à toi, sans reproduire des schémas qui ne te correspondent pas. Alerte rouge, c’est vraiment un morceau de révolte, un ras-le-bol de tout ce patriarcat qui oppresse nos relations. Finalement, dans ces paroles, je dis qu’il y a trop de femmes qui souffrent dans leurs relations, alors que ce n’est pas rentable pour elles. Dans le morceau Maman, je dis « Nous, les dames, on subit et puis on fane », et c’est vraiment ce que j’observe chez les femmes de ma famille, par exemple. Elles donnent tout pour les hommes et se retrouvent seules et névrosées de leur vie. On ne peut plus souffrir pour ça.

PAN M 360 : Dans le clip de Démon et de Séduction, il y a une représentation queer qui n’est pas commune dans le milieu du hip-hop. C’est important pour toi de casser certains clichés ? 

Joanna : Totalement ! Aujourd’hui, je ne peux pas dire que l’amour, c’est entre un homme et une femme. On n’en est plus là. Aujourd’hui, on est dans la déconstruction et c’est sûrement parce qu’on a besoin de revenir à quelque chose de plus proche de notre nature, sans suivre des schémas sociétaux qui ne nous conviennent plus.

PAN M 360 : Sur cet album, tu collabores avec le rappeur Laylow. Comment est née cette collaboration ? 

Joanna : C’est assez marrant. En 2019, un an après Séduction, j’ai sorti un titre qui s’appelle Oasis. Quelque temps plus tard, alors que j’étais à Paris, je marchais dans la rue et j’étais d’une humeur bizarre parce que je n’arrêtais pas de me faire harceler dans la rue. J’étais super énervée. Et au moment de traverser un passage piéton, quelqu’un me tape l’épaule et quand je me retourne, je vois Laylow qui me demande « C’est toi Joanna ? ». J’étais choquée parce que ça ne devait pas se passer dans ce sens-là, logiquement. Il m’a dit que mon morceau était cool et qu’il m’envoyait de la force. Plus tard, j’ai sorti Pétasse et il m’a renvoyé un message pour me dire qu’il aimait ce que je faisais.

En parallèle, j’avais écrit le morceau Démons, et je n’étais pas trop satisfaite. Il manquait quelque chose. Je trouvais que l’univers correspondait à Laylow, alors, avec tous ces signes, je me suis décidée à le contacter.

PAN M 360 : Est-ce qu’il y a d’autres collaborations dont tu rêves ? 

Joanna : C’est difficile de répondre à cette question, mais oui, il y a plein d’artistes avec qui j’aimerai collaborer. Parmi les francophones, il y a Bonnie Banane, Hamza ou Damso. Après, ce sont des gros noms. Ce n’est sûrement pas faisable pour l’instant, mais c’est des artistes que j’aime beaucoup. À l’international, j’aimerais beaucoup collaborer avec FKA Twigs, James Blake, 070 Shake…

PAN M 360 : Vénus, ton premier projet, est sorti un petit peu avant le confinement. As-tu eu l’occasion de faire de la scène ?

Joanna : En fait, j’ai un peu fait les choses à l’envers. J’ai fait de la scène à partir de septembre 2018, alors que je n’avais sorti qu’un seul morceau. Je ne me suis pas arrêtée jusqu’à mars 2020. Même sans avoir sorti mon EP, je faisais déjà des premières parties. J’ai eu la chance de passer par là. Aujourd’hui, c’est très frustrant de sortir un projet et de ne pas pouvoir le défendre sur scène.

PAN M 360 : Tu as hâte de pouvoir remonter sur scène ?

Joanna : Oui, vraiment. C’est le truc qui me manque depuis la sortie de l’album. J’ai envie de voir le résultat de ces deux dernières années de travail !

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