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Mat Vezio : folkus profundus

Interview réalisé par Luc Marchessault
Genres et styles : deepfolk

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Dans Ciel Couleur Ecchymose, Mat Vezio se penche sur le parcours de ses aïeux, arrivés ici jadis en quête d’une vie meilleure. Sur ce ruban de temps qui défile et se mesure linéairement, Mat Vezio appose, comme il l’explique si bien, une écriture horizontale. Et un mode de composition vertical, où les strates se superposent de manière bellement cohérente. Pan M 360 a pu demander à Mat d’expliquer la gestation de Ciel Couleur Ecchymose.

Pan M 360 : Bonjour Mat! Ton premier album, Avant la mort des fleurs cueillies (2017), avait été réalisé par Antoine Corriveau. Puis le deuxième, Garde-fou (2019), par Navet Confit. Et voici Couleur Ciel Ecchymose, que tu as réalisé toi-même. Excellente décision, car l’album est rempli de bonnes idées abouties! Ça s’est bien passé, cette création?

Mat Vezio : Bonjour Pan M 360! En fait, avec Garde-fou, j’avais essayé de réaliser l’album, mais je m’y étais perdu. Mon bon ami Navet confit était venu à la rescousse. Le titre de l’album prenait alors tout son sens. Pour Couleur Ciel Ecchymose, je connaissais un peu plus les rouages de la réalisation. L’album m’a pris presque trois ans à faire. La réalisation, c’est comme un marathon et j’avoue qu’à la fin, il était temps que ça parte au matriçage. Quand ce sont tes tounes, tu es émotionnellement lié. Surtout que la thématique principale de l’album parlait de mes grands-parents.  Ce fut une quête très émouvante. Mais je suis fier et heureux d’avoir signé la réalisation du disque. C’était un défi que je voulais relever pour mes propres chansons, avant de réaliser l’album de quelqu’un d’autre. Parce que oui, c’est une facette qui m’intéresse et j’espère avoir l’occasion de réaliser l’album d’un ou d’une autre artiste un jour. Autrement dit, Couleur Ciel Ecchymose, c’était comme une répétition.

Pan M 360 : Tu crées de la musique qui n’entre pas dans une case préétablie. On y entend des éléments de pop orchestrale, de folk-rock (du genre proto-grunge à la Crazy Horse, notamment), de psych-rock, de folktronica, de folk de chambre, de hip-hop-soul, de pop expérimentale, d’avant-rock et patati et patata. Pourrait-on qualifier ton style de « Mat Vezio », tout simplement?

Mat Vezio : Dans ma vie, j’ai vraiment écouté de la musque très diversifiée. J’ai dû me taper aussi des années de hip-hop et de scratch que mon frère écoutait et faisait dans sa chambre le volume à « broil »! Il s’est mis à s’intéresser à la sonorisation et on pouvait passer des heures dans le sous-sol à enregistrer des idées, des loops, des voix, de la batterie. Bref, on a beaucoup exploré. À cette époque, j’écrivais beaucoup des textes en mode automatique. Les chansons que je composais vers quinze ans, ça marchait bien avec les explorations musicales qu’on faisait. Des fois, c’était plus « chanson » et d’autres fois on pouvait passer trois heures dans la canicule, un microcondensateur collé sur le ventre à capter des sons d’un ventre qui gargouille, puis passer ça dans un compresseur. On faisait des loops avec ça. J’écrivais des paroles spontanément et on sortait la toune le jour même, sur Myspace. Mon écriture s’est simplifiée avec le temps. Ce qui n’est pas toujours chose facile. Et le travail de mon frère s’est raffiné. Aujourd’hui, souvent, quand je compose une chanson, j’ai la fâcheuse habitude de penser que je fais de la musique pop. Les gens de mon entourage sont là pour me ramener sur terre en me disant que ce n’est pas pop pantoute! Mais comparé à ce que je faisais avec mon frère à quinze ans, croyez-moi, c’est de la pop. J’aime les gens qui proviennent d’un milieu ou d’un style musical et virent à 180 degrés. Je pense que c’est la raison pour laquelle j’ai été touché par les douces rébellions d’Elliott Smith et de Jeff Buckley. J’aime les oppositions et les grands écarts. Ça se reflète dans ma musique et un des techniciens de sons (David Laurendeau) avait inventé une appellation de genre musical pour moi, un soir de show à Québec. C’est resté collé à moi depuis ce temps-là : le deepfolk.

Pan M 360 : J’ai lu le terme « deepfolk » dans le communiqué. Une brève recherche de « deep folk » m’a amené à un pont Dwemer situé au nord de Markarth et au sud-ouest de Mor Khazgur, lieux qui existent dans The Elder Scrolls, un jeu de rôle héroïque-fantaisie. Ensuite, « deepfolk » sans espace m’a aiguillé vers ta page Bandcamp!

Mat Vezio : Ha-ha! J’avais deux cousins qui lisaient des livres « dont vous êtes le héros », avec des dés vraiment funky. Ça m’a marqué quand même. Mais je me suis rendu compte que le deepfolk était un vrai genre musical. Sur Bandcamp, justement, j’avais fait la recherche et j’étais tombé sur un paquet de projets intéressants qui se définissaient comme étant deepfolk. Quand tu dis que tu fais du folk au Québec, les gens s’attendent à ce que tu joues des tounes joyeuses autour d’un feu de camp. En France, les gens s’attendent à ce que tu fasses du Neil Young et du Bob Dylan. Je trouvais que j’étais loin de ça, même si j’en ai écouté pas mal. J’ai une approche très verticale de la musique. Enracinée vers le ciel. Tandis que je vois l’écriture comme étant un geste horizontal. Dans un espace-temps passé, présent, futur. Alors, la musique devient comme un « transport en commun ». Et je suis loin de la folk roots. J’aime grimper. La meilleure façon que j’ai trouvée d’expliquer le deepfolk, c’est en disant que je fais du folk éthéré. Comme ça je ne me fais pas écœurer pendant les partys de feux de camp!

Pan M 360 : Est-ce que la pièce Garde-fou est une chute de studio de l’album du même nom?

Mat Vezio : Non. En fait, je cherchais à jouer à ce jeu stupide auquel je joue, chaque fois que je sors un album. C’est-à-dire d’intégrer le titre de l’album précédent dans les paroles de l’album suivant. Dans l’album Garde-fou, sur la pièce Chaleur 10, je dis « Faut savoir sentir les heures pressées, avant la mort des fleurs cueillies ». Je cite donc mon premier album, Avant la mort des fleurs cueillies. Et sur Couleur Ciel Ecchymose, je cite Garde-fou.

Pan M 360 : Tu as réuni beaucoup de collègues, au fil de tes enregistrements. On songe à Ludo Pin, aux susmentionnés Navet Confit et Antoine Corriveau, à Mélanie Boulay, Amylie, Louis-Philippe Gingras, Laurence-Anne, Laura Cahen, Elisapie et Sarah Bourdon, entre autres, ainsi qu’à une pléthore de cordistes et autres musiciens chevronnés. Ta musique s’en trouve encore plus riche, bien sûr, mais je perçois aussi là-dedans un désir de fraternité ou de solidarité musicales. Cela se pourrait-il?

Mat Vezio : J’ai accompagné beaucoup d’artistes en tant que musicien-accompagnateur. Vraiment beaucoup. J’ai compté, l’autre jour, que j’en étais à plus de 60 albums studio d’artistes qui m’ont fait confiance jusqu’ici. J’ai toujours dû être au service des différents styles musicaux. Maintenant, j’invite mes amis dans mon univers. Ce sont souvent des coups de tête. C’est très intuitif. Je vois ou j’entends telle ou telle personne, je lui écris. Souvent ça fonctionne, des fois non. Je me sens super privilégié et honoré, quand les gens acceptent mes invitations.

Pan M 360 : Couleur Ciel Ecchymose est un gros album, quantitativement (14 pièces) et qualitativement, autant pour les textes que pour les musiques. Je dirais un album « de garde », pour utiliser un cliché vinicole vieux comme Bacchus, c’est-à-dire qu’il est bien charpenté et comporte assez de tanins pour se bonifier. Sauf qu’on ne le laissera pas fermenter dans une cave! Es-tu satisfait de cette œuvre?

Mat Vezio : Ha-ha! J’ai déjà rencontré un sommelier qui travaillait pour un vignoble sud-africain. La spécialité de cet endroit, c’était de boire directement au goulot avec des amis. C’est très gentil. Merci de vos beaux mots sur l’album. J’espère juste demeurer accessible au plus grand nombre de mélomanes possible, sans me perdre dans une écriture trop nichée ou hermétique. J’aimerais tellement faire de la pop! (rires) Il est trop tôt encore pour que je dise si je suis satisfait. Honnêtement, je suis soulagé plus que satisfait, et je suis honoré d’avoir été épaulé par mes collaborateurs et collaboratrices.  J’aime encore jouer les chansons en concert, jusqu’ici. Et c’est le temps maintenant de laisser aller cet album. Ça ne m’appartient plus. Une chose est sûre, c’est que je suis fier de l’avoir fait et de l’avoir terminé.

Pan M 360 : Merci Mat et longue vie à Couleur Ciel Ecchymose!

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