M pour Montréal : Balaklava Blues au front pour la culture ukrainienne

Entrevue réalisée par Stephan Boissonneault
Genres et styles : EDM / trance

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Balaklava Blues mêle l’EDM et le trance à d’anciennes chansons folkloriques ukrainiennes. Sur scène, tout cela est soutenu par un important déploiement multimédia. Compte tenu du carnage qui a lieu en Ukraine en ce moment, Balaklava Blues parle aussi de révolution et envoie Poutine se faire foutre Balaklava Blues. Le trio a aussi pour mission de préserver les chansons folkloriques ukrainiennes vieilles de milliers d’années et de les faire connaître au monde. Le trio est composé des époux Mark et Marichka Marczyk, ainsi que de leur compagnon Oskar Lambarri.

Avant leur prestation à M pour Montréal, Balaklava Blues a fait une courte et tumultueuse tournée-guérilla en Ukraine. L’idée était de jouer de la musique dans leur pays, mais aussi de faire un voyage à travers les postes de contrôle et les villages détruits, pour rendre visite au frère de Marichka, stationné à Izium. Ils ont voyagé avec une équipe d’aide humanitaire à travers une Ukraine déchirée par la guerre. La portion la plus dangereuse de leur voyage s’est toutefois déroulée dans le centre de la capitale du pays, Kiev, le matin du 10 octobre. Les Russes ont lancé des roquettes à seulement deux pâtés de maisons de l’hôtel où logeait le groupe…

Notre conversation avec Mark et Marichka Marczyk a été intense, mais aussi inspirante. Les Ukrainiens ne laissent pas cette guerre les définir et, bien que la majeure partie des jours soit consacrée à l’effort de guerre, Mark, en particulier, a été surpris de voir les gens poursuivre leur vie quotidienne. « Ils sont furieux de ce qui se passe, mais ils ne laissent pas cela contrôler leur vie », dit-il. Cela montre à quel point la musique est importante en ces temps, y compris le nouvel album de Balaklava Blues, LET ME OUT. Nous avons discuté avec eux de leurs origines et de l’importance de celles-ci sur leur musique, avant leur passage à M pour Montréal.


PAN M 360 : Je sais que vous faites tous deux partie du Lemon Bucket Orkestra, mais comment Balaklava Blues s’est-il formé?

Marichka Marczyk : C’est une sorte de continuation du projet Lemon Bucket, parce que Balaklava Blues est surtout consacré à ce qui s’est passé après la révolution.

Mark Marczyk : Je prends une approche plus philosophique : la musique est comme un reflet de la vie que vous vivez et des sentiments que vous éprouvez. Et je pense qu’à cette époque, ce dont Marichka parlait, après la révolution, et ensuite durant la guerre en Ukraine, notre vie a commencé à être radicalement différente de ce qu’elle avait été jusque là. Et la musique qu’on jouait ne reflétait plus cette vie. Nous avions besoin d’un nouvel exutoire pour être en mesure de traiter et d’explorer notre existence de manière créative. Pour moi, en tant que Canadien, j’ai d’abord été plongé au milieu d’une révolution, puis d’une guerre, et ensuite j’ai travaillé avec la diaspora pour la soutenir d’une certaine manière. Et puis, pour Marichka, en tant que réfugiée, et en tant qu’Ukrainienne vivant maintenant au Canada en tant qu’immigrante… il y a tout un tas de strates différentes que nous devions dégager. Et c’est pour cela que nous avons créé Balaklava Blues.

PAN M 360 : Et vous vous êtes rencontrés tous les deux pendant la révolution de la Dignité en Ukraine, en 2014. Comment s’est déroulée cette expérience? Saviez-vous que vous étiez toutes les deux musiciens?

Marichka Marczyk : Nous n’avons parlé de musique que beaucoup plus tard, puis nous avons chanté une chanson ensemble et nous nous sommes dit « Mon Dieu, tout concorde »!

Mark Marczyk : Marichka savait que j’étais musicien, parce qu’à l’époque je faisais des enregistrements pour des musiciens folkloriques, notamment, pour les inclure dans la musique d’un film. Il y avait donc ce premier point de contact. Mais ça s’est fait en dehors de tout ça. Lorsque vous vous trouvez au milieu de manifestations de cette ampleur, qui se transforme en révolution où l’on réussit à renverser un président corrompu après beaucoup de violence et de pertes… Et cela finit par déboucher sur une guerre qui est en train de devenir la plus grande guerre en Europe, depuis la Seconde Guerre mondiale. La musique devient en quelque sorte la bande-son de tout ça.

Je peux faire du sensationnalisme sur la révolution et vous parler des barricades en feu, des flics antiémeute et des gars qui se faisaient tirer dessus par des tireurs embusqués. Je pourrais aussi être romantique et parler des boucliers peints et des tatouages gratuits, de la danse pour se réchauffer sous les passages souterrains, du partage de la nourriture et de tout ce que les gens ont, des vêtements et de la participation de tout le monde. Vous savez, il y a tellement de façons différentes de décrire cela, mais l’essentiel est que cela nous a laissé une énorme, énorme impression.

PAN M 360 : Vous êtes récemment retourné en Ukraine et un jour, après avoir joué, il y a eu un bombardement à quelques pâtés de maisons. Pour moi, qui suis ici au Canada, c’est difficile de concevoir que des concerts aient encore lieu pendant la guerre. Je suis heureux de l’entendre, parce que les gens ont besoin de distractions et de se sentir unis, mais une bombe qui tombe le lendemain d’un concert, c’est insensé.

Marichka Marczyk : Oui, ça l’est, mais comme vous le dites, c’est important. C’est très important, mais il ne s’agit pas de se sentir unis lorsque nous jouons de la musique sur la ligne de front. Je pense que ce que nous avons réalisé, c’est qu’il s’agit de se sentir comme à la maison. Ça doit nous rappeler la maison. Quand vous êtes dans ce monde complètement différent, avec des rôles différents et des relations différentes, tout est complètement différent. Vous vivez une vie différente. Et vous y êtes pendant huit mois et vous commencez à oublier comment être normal, des gens normaux vivant une vie normale à la maison en écoutant de la musique.

Balaklava Blues au FME, à Rouyn-Noranda.

PAN M 360 : Ce sentiment de vouloir ramener la musique à la maison a-t-il influé sur votre retour en Ukraine? Marichka, je sais que votre frère est également sur la ligne de front.

Marichka Marczyk : Oui, pour rendre visite à mon frère qui se bat, et jouer pour lui et ses amis.

Mark Marczyk : Avant de partir, nous avons fait un grand concert de collecte de fonds pour pouvoir acheter un camion pour Max et son bataillon, puis nous sommes allés avec le convoi d’aide humanitaire jusqu’à la ligne de front pour livrer ce matériel. Mais pour moi, ce qui était en fait le plus émouvant – et peut-être illogique, mais le plus humain –, c’est la façon dont Marchika me l’a décrit au départ, quand elle m’a dit que nous devions y aller. Elle a dit « Je veux lui apporter un morceau de gâteau ». Parce que c’est ce que son frère lui avait dit qu’il voulait, par-dessus tout. Ce n’était pas « Oh, apportez-moi un gilet pare-balles ou des vêtements d’hiver chauds ». C’était plutôt « Je veux un morceau de gâteau fait à la maison ».

PAN M 360 : Et vous avez transporté ce gâteau tout au long du chemin, à travers les postes de contrôle?

Mark Marczyk : Oui. Imaginez Marichka voyager pendant les 23 heures qu’il a fallu pour traverser le pays en passant par 40 postes de contrôle, sur des routes défoncées et en faisant toutes sortes de détours parce que les ponts avaient été bombardés. Et elle a ce gâteau qui tremble sur ses genoux. Puis elle arrive dans cette ville-fantôme, à la station-service, avec des véhicules bombardés qu’on met en pièces détachées. C’est là que son frère est stationné. Puis ç’a été « Voici le gâteau, et je te fais un câlin »… Ce moment de joie où tout le monde mange du gâteau et où nous jouons de la musique traditionnelle, avec un feu qui brûle et de la nourriture sur le barbecue.

PAN M 360 : On revient à ce sentiment d’être à la maison dont parlait Marichka.

Mark Marczyk : Exactement. Nous savons que rien n’est normal. Nous sommes loin de chez nous. Notre famille est en Pologne. Tout le monde est déraciné d’une manière ou d’une autre. Et que ce soit sur la ligne de front ou dans le centre de la ville, ou dans une grotte qui est également bombardée, les gens veulent se sentir chez eux. Se dire « Nous ne sommes pas seuls, notre vie a encore un sens de normalité, il n’y a pas que l’obscurité ».

Marichka Marczyk : C’était très émouvant pour moi de rendre visite à mon frère, car cela faisait trois ans que je ne l’avais pas vu. Et puis me voilà avec ce gâteau.

PAN M 360 : Je suis sûr que dans des moments comme celui-là, il est très difficile de comprendre ce qui se passe réellement; quand vous revenez et que vous n’êtes plus dans le feu de l’action, vous pouvez peut-être y arriver.

Mark Marczyk : Oskar, notre batteur et troisième membre du trio, était en train de fumer sur le balcon de l’hôtel quand la roquette a frappé Kiev. Il l’a donc vue arriver et toucher le bâtiment. Mais c’est difficile de réagir. On s’est dit « OK, je crois qu’on devrait aller dans l’abri anti-bombes ». Certaines personnes continuent simplement à mener leur vie normale. Ensuite, nous sommes allés au Portugal pour nous produire au WOMEX (NDLR : un grand festival international de musique du monde) et Oskar fumait encore sur le balcon et il est revenu en disant « J’ai figé ». Il y a toujours une similarité d’ambiance entre l’Ukraine et le Portugal, et Oskar a oublié où il était pendant une seconde. Et il a continué à regarder en l’air en s’attendant à voir quelque chose exploser.

PAN M 360 : C’est déchirant, mais aussi émouvant d’entendre que les gens en Ukraine continuent à vivre leur vie quotidienne et ne vivent pas seulement dans la peur d’une attaque.

Mark Marczyk : C’est plutôt de la détermination. Parce que lorsque ces attentats ont lieu, comme vous le voyez, les gens sont furieux. Ils sont bouleversés et c’est une chose qui donne de l’énergie, comme vous l’avez dit. Il ne s’agit pas de laisser cette colère se transformer en peur, en apathie ou en dépression. Ils transforment cette colère en action, en détermination, en volonté. C’est une décision à la fois individuelle et collective : « Nous allons gagner. » Ce sentiment est incroyable. Je vais juste faire mon propre truc parce que ces gens ne vont pas me faire chier. Ou alors quelqu’un d’autre dira « On va gagner, mais pour l’instant, il faut que j’aille dans l’abri antiatomique parce que je ne peux rien faire, je dois survivre pour pouvoir battre ces salauds ». Ou « Je vais m’engager dans l’armée et me battre tout de suite, même si je suis apiculteur dans la vie ».

PAN M 360 : Pour ce qui est de la musique, votre nouvel album, LET ME OUT, est constitué de reprises de chansons folkloriques ukrainiennes traditionnelles. Marichka, je sais qu’il existe une école d’ethnomusicologie, donc vous devez avoir une base de données de chansons traditionnelles?

Marichka Marczyk : Oui. Nous faisions du canoë pendant tout l’été pour recueillir des chansons le long de la rivière, auprès de différents groupes de gens. Nous nous arrêtions donc pour camper et recueillir les chansons dans les villages. Et nous avons fait cela année après année, uniquement en été. Et donc c’est un recueil constitué non seulement moi, mais aussi par différents ethnomusicologues. Ces chansons ont pour but d’invoquer différents dieux et esprits, ou l’été ou le printemps. Il y a beaucoup de chansons d’amour. Mais, bien sûr, il y a aussi des chansons tragiques, portant parfois sur l’oppression et les forces politiques.

PAN M 360 : Et d’où est venue l’idée d’ajouter de la musique EDM et trance à ces chansons traditionnelles?

Marichka Marczyk : Eh bien, je vis dans cette tradition de transmission de chansons depuis presque 30 ans; c’est très profond. J’ai donc cet esprit, cette âme. C’est ma vie. Et comme, dans ma vie artistique, j’ai toujours fait quelque chose avec ces chansons, mais la plupart du temps, je ne pense qu’à leur forme originale. Mais ensuite, quand j’ai rencontré Mark, nous avons décidé de combiner ces deux cultures différentes.

Mark Marczyk : Il y a une raison politique et émotionnelle de vouloir continuer à approfondir ces chansons ukrainiennes. Mais comme le hip-hop et le trap, elles viennent de communautés vraiment traumatisées, n’est-ce pas? Et ce qui est étonnant, c’est que ces cultures traumatisées transforment cette douleur en joie et en énergie. L’EDM est dans un spectre complètement différent, mais c’est la même chose. On prend l’ennui de la classe moyenne, la vie de banlieue, et la transforme en une sorte de tour de montagnes russes, à la fois prévisible mais très fort, avec ces sons agressifs. Le dubstep est également lié au métal, et il nous a semblé intéressant de l’explorer dans le contexte de la guerre. C’est pour ça qu’on a appelé le groupe Balaklava Blues, parce que le blues est la forme ultime de ce que nous voulons faire. Il est né chez des gens qui chantaient en vivant la pire expérience humaine possible, qui l’ont transformée en une source de pouvoir, d’expression et d’humanité. C’est exactement ce que nous voulions réaliser avec notre musique. C’est ce que la musique ukrainienne a en elle, c’est ce que nous voulions partager.

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