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« L’impressionnisme » de Django selon Stéphane Wrembel

Interview réalisé par Alain Brunet
Genres et styles : jazz / jazz manouche

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Stéphane Wrembel fait assurément partie de l’élite des guitaristes tributaires de l’immense Django Reinhardt (1910-1953), à qui l’on doit les fondements de la guitare jazz à l’ère moderne. 

Dans cette tradition djangologique, on pense aux grands musiciens tziganes que sont Stochelo Rosenberg, Biréli Lagrene, Tchavolo Schmitt et autres Angelo Debarre. Stéphane Wrembel lui, n’est pas issu du peuple rom. Il s’inscrit néanmoins dans cette lignée de super guitaristes initiée par le génie fondateur, mort prématurément à Fontainebleau.  

C’est d’ailleurs dans cette municipalité, située en périphérie parisienne, qu’est né Stéphane Wrembel il y a 48 ans. Transplanté à New York depuis deux décennies, le virtuose français a lancé 16 albums, dont cinq sous la bannière The Django Experiment. Fin jazzophile, le célébrissime  et controversé Woody Allen a déjà  accueilli certaines de ses compositions pour ses bandes originales

Interviewé par PAN M 360 avant son passage à la Salle Bourgie ce jeudi à 20 h, Stéphane Wrembel vient y jouer 17 Préludes de Django Reinhardt, que l’on peut entendre dans l’opus intitulé Django l’Impressionniste, sorti en 2019 sous étiquette Water Is Life.

PAN M 360 : Essayons d’abord de décrire  succinctement votre trajectoire?

STÉPHANE WREMBEL : Mon premier chemin se tourne vers les formes archétypales de la tradition musicale. Et donc j’étudie les deux grands archétypes :  la musique classique occidentale et le jazz.

PAN M 360 : Alors commençons par la musique classique!

STÉPHANE WREMBEL : Ce qu’on appelle la musique classique est né vers l’an 1000, avec Guido D’Arrezo qui avait inventé le solfège et l’écriture musicale. À partir de là, on a commencé à écrire les mélodies et étudier le contrepoint. Et là, ça a pris pas mal de temps à se développer. Les premières messes avec Guillaume de Machaut remontent aux années 1300.  Ensuite, on se trouve dans le contrepoint de la Renaissance, soit la fondation de l’harmonie. Le contrepoint est un cadre très précis, très puissant, à l’intérieur duquel il y a des choses qui marchent et d’autres qui ne marchent pas. Cette musique, il faut dire, était d’inspiration platonicienne car au Moyen-Âge et à la Renaissance, tout se fondait sur la pensée de Platon : saint Augustin, saint Thomas d’Aquin et Maître Eckhart étaient néoplatoniciens.

Vint J. S. Bach au 17e siècle. C’était plus qu’un créateur, il était possédé par quelque chose , il a mis au monde cette structure universelle. Lorsqu’on écoute du Bach, d’ailleurs, on sent quelque chose d’universel. Alors lorsqu’on étudie Bach, on étudie le contrepoint et l’harmonie. Et on ne peut pas réinventer l’harmonie, c’est une loi de la nature comme l’électricité ou la gravité. On a donc près mille ans d’histoire avant l’arrivée du jazz, à la fin du 19e siècle.

PAN M 360 : Alors nous sommes prêts pour une autre forme archétypale  nommée jazz?

STÉPHANE WREMBEL : Depuis 30 ans, je cherche à découvrir et maîtriser ce cadre. On ne sait pas trop comment a commencé le jazz, mais son arrivée correspond à l’époque de Nietzsche, qui nous faisait changer de paradigme en philosophie. Ce nouveau cadre n’appartient à personne et ne répond pas aux forces apolloniennes de la beauté, comme on l’observe chez  Platon. Le jazz répond plutôt à Dionysos, ce qui correspond essentiellement à la vie des êtres humains. Ces gens de La Nouvelle-Orléans l’ont mis au monde dans les bars, dans les bordels, dans la rue, la chaleur, l’alcool, la fête, la magie. Un train se mettait en marche à la naissance du jazz, un monde allait se dévoiler. La première étape, pour moi, fut d’apprendre ce cadre très sophistiqué, universel, qui n’appartient à personne.

PAN M 360 : Et que vient faire Django Reinhardt dans tout ça?

STÉPHANE WREMBEL :  En Europe, Django nous a montré comment ce cadre jazz  devait s’exprimer à travers une section de cordes : trois guitares, une contrebasse et un violon. Non seulement nous montrait-il ce cadre d’expression mais encore nous apprenait-t-il tous les codes de la guitare moderne : harmonie, technique et son. Tout est là! Selon moi, Django est le socle de la guitare moderne en jazz, son cadre est universel. En somme, mon  premier chemin est la recherche sur l’archétype du jazz et sur celui de la musique classique. Il faut donc maîtriser ces piliers et il y a de l’espace entre ceux-ci. Le problème du monde moderne, c’est qu’on remplit cet espace d’informations qui n’ont rien à faire là et qui ne permettent pas l’envol de la créativité. 

PAN M 360 : Il y a donc le cadre d’expression et votre propre expression?

STÉPHANE WREMBEL : En tant que musicien, je cherche les cadres pour comprendre les structures de ce que je joue. Plus on comprend les structures , mieux on peut s’en libérer, en fait, et accomplir une architecture meilleure. En tant qu’artiste, j’exprime ma vision des choses, tout doit ressortir, y compris mes influences. En tant qu’être humain, j’écoute de tout sans me préoccuper du genre.

PAN M 360 : Où se situe votre art?

STÉPHANE WREMBEL : Je me trouve donc sur deux chemins : un premier mène à la tradition, aux cadres décrits précédemment, et puis il y a le second chemin, celui de la composition, de ma voix originale. Et ça, c’est inclassable. Il faut  donc séparer l’artiste du cadre dans lequel il évolue. Car personne ne peut reproduire Django, chaque être humain est unique. En ce qui me concerne, ma musique n’est ni du jazz, ni du classique, ni du rock. C’est du Stéphane Wrembel. En général c’est ce que je présente avec mon groupe. Or, cette fois je suis en solo.

PAN M 360 : Et vous présentez un récital sous le thème Django l’impressionniste.

STÉPHANE WREMBEL : Oui. J’ai passé cinq ans à apprendre, transcrire et mémoriser les 17 Préludes de Django. J’ai essayé de comprendre comment ils fonctionnent et comment ils s’intégraient dans sa conception de l’harmonie. Les 17 Préludes existent désormais sur disque et sur scène, ils sont joués à la manière d’un récital classique, même s’il ne s’agit pas de musique classique. Ça, je suis le seul au monde à le faire, personne n’a encore pris le relais.

PAN M 360 : Parlez-nous de votre guitare, une pièce de collection!

STÉPHANE WREMBEL : Je joue ces Préludes sur une Selmer Busato construite en 1943, qui appartenait au frère de Django. Il y a un côté plus physique avec cet instrument, mais sa réponse sonore m’apparaît supérieure lorsqu’on le maîtrise.

PAN M 360 : Impressionnisme… le mot  renvoie à la musique des Debussy, Ravel, Fauré, Poulenc, Satie. Pour Django? 

STÉPHANE WREMBEL : Même si je ne suis pas fan du mot « impressionnisme » (et encore moins des étiquettes), il faut rappeler que Django est né en 1910 et qu’il a grandi avec la musique de Ravel et Debussy, qu’il écoutait probablement dans les parcs. Et puisqu’il était un génie de la musique, puisqu’il connaissait naturellement l’harmonie et que l’harmonie le connaissait, il avait probablement tout mémorisé et fait des rapprochements à la guitare. Et c’est ce qui a donné tout le 20e siècle de la guitare jazz.

PAN M 360 : Donc, Django est (aussi) tributaire de l’esthétique impressionniste française, comme le furent Duke Ellington et Bill Evans.

STÉPHANE WREMBEL : Les préludes de Django sont évocateurs de ces moments de l’histoire musicale, soit la France de la Belle époque et de l’impressionnisme. À travers ses Préludes, Django penche de ce côté. Pour moi, c’est un clin d’œil à cette époque, car Debussy et Ravel étaient aussi des maîtres pour Django. Et le choix du terme « impressionniste » offre aussi une image poétique de ce répertoire.

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