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JOYFULTALK : triturer les attentes

Interview réalisé par Clint Hoekstra
Genres et styles : acid jazz / cosmic jazz / free jazz / jazz / jazz-fusion

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JOYFULTALK est un projet jazz multimédia singulier, issu de l’esprit érudit du Néo-Écossais Jay Crocker. Le projet comprend de vastes installations visuelles, un mélange stupéfiant de musiciens en direct et de musique enregistrée, ainsi que des sons difficiles à trouver ailleurs. Un mois à peine après la sortie de son dernier opus, un microalbum intitulé Familiar Science, Jay Crocker entame son long périple à travers le Canada pour présenter ses nouvelles pièces. Il a commencé par Ottawa, puis se dirigera vers l’ouest, jusqu’à Vancouver, avant de passer par Suoni per il Popolo le mardi 14 juin et de terminer par le festival Sweltering Songs à Fredericton, au Nouveau-Brunswick, le 15 juillet. Alors qu’il entame sa tournée, j’ai pu discuter avec Jay Crocker de sa vie, de ses influences, de sa migration à travers le Canada, de son nouvel album et de bien d’autres choses.

PAN M 360 : En écoutant Familiar Science, j’ai entendu toutes sortes d’influences souvent assez claires. Quelles sont vos propres influences, quant à cet album?

Jay Crocker : À l’époque, je n’avais pas encore vraiment exploré le monde du jazz des années 80, notamment ses productions les plus inusitées. Ce qu’a fait Ornette Coleman à la fin des années 70 et au début des années 80 constituait un bon point de départ. J’écoutais beaucoup de Steve Coleman et de parutions de l’étiquette ECM. Beaucoup de trucs amusants des années 80, donc. Je pense que cette période du jazz est un peu négligée et parfois mal perçue, à cause du son et de la réalisation.

PAN M 360 : J’ai entendu du Chick Corea là-dedans, peut-être du John Zorn; des trucs de fusion.

Jay Crocker : Tout à fait. La façon dont nous jouons en concert nous fait entrer dans un territoire « fusion » assez lourd, ce qui me convient parfaitement. C’est assez amusant, je voulais faire ça depuis un bon moment.

PAN M 360 : Il est assez difficile de ranger JOYFULTALK dans une case particulière. Si vous deviez décrire le genre de musique que vous jouez à quelqu’un qui s’apprête à l’écouter, que diriez-vous?

Jay Crocker : Je dirais que c’est du jazz. J’ai essayé de faire un disque de free-jazz, mais à travers ma propre lentille et mes propres expériences. Je pense que l’exploration constante est plus importante que d’essayer de s’en tenir à une forme quelconque. J’ai étudié le jazz et j’étais très actif sur la scène de la musique improvisée, à Calgary, avant de partir pour la Nouvelle-Écosse il y a onze ans. Quand je me suis installé ici, c’était à la campagne, alors je me suis isolé. Les sept dernières années de ma carrière résultent de cet isolement.

PAN M 360 : Diriez-vous que cet isolement est délibéré ou, à tout le moins, auto-imposé?

Jay Crocker : Quand ma famille et moi avons déménagé ici, nous voulions avoir une maison, ce qui n’était pas possible à Calgary. Ma conjointe et moi avions besoin de changement. À Calgary, je jouais tout le temps avec différents musiciens. Après avoir déménagé, j’ai eu l’impression de pouvoir vraiment me trouver et de savoir qui j’étais, musicalement. J’ai été capable d’approfondir un peu plus ma musique.

PAN M 360 : Le nouvel album comporte beaucoup de saxo et divers instruments à cordes. De quels instruments avez-vous joué?

Jay Crocker : Le saxo sur Particle Riot et Hagiography sont des échantillons d’enregistrements que j’ai faits il y a environ 15 ans, avec un grand ensemble. Le saxophoniste était un de mes amis qui est décédé. Les autres partitions de saxo ont été jouées par une musicienne d’ici qui m’a redonné le goût du jazz. Elle s’appelle Nicola Miller et a joué de l’alto et de la flûte, sur ce disque.

PAN M 360 : Une des chansons comporte un long passage de guitare; c’est vous qui l’avez joué?

Jay Crocker : Oui, c’est moi! [rires]

PAN M 360 : En concert, est-ce que les partitions de saxophone sont des échantillons?

Jay Crocker : Cette fois-ci, je veux essayer de tout jouer, sans égards à la réalisation de l’album (si cela a du sens). À Ottawa, j’aurai un saxophoniste ; à Montréal, j’aurai un violoniste qui se joindra à moi pour quelques morceaux. Je veux que différents musiciens puissent graviter autour de l’album. C’est une approche assez jazz, pour ce qui est du direct.


PAN M 360 : Le quatuor à cordes se produira-t-il à nouveau avec vous, en concert?

Jay Crocker : Avant la pandémie, j’avais prévu une tournée entière avec des cordes, dans chaque ville. Cela n’a jamais eu lieu, mais ça viendra, un jour ou l’autre.

PAN M 360 : Quel est le synthé que vous utilisez le plus, en concert?

Jay Crocker : C’est un synthé modulaire, donc je joue de la guitare et je contrôle le synthétiseur avec ma guitare. Très Metheny, mais peut-être un peu plus enfumé, un peu plus « stoner-rock ». Avec le synthé modulaire, je peux contrôler la tonalité et la vitesse de ma guitare, en fonction du registre que je joue. Ainsi, plus je joue haut, plus la lecture est rapide.

PAN M 360 : Votre nouveau clip Familiar Science comporte une chorégraphie. C’est vous qui l’avez créée?

Jay Crocker : J’ai fait venir une amie qui a improvisé, vêtue d’un costume morphologique. J’ai fait un « rotoscopage », j’ai pris des extraits et je les ai mis en boucle pour créer la chorégraphie. C’est la même idée qui sous-tend la création de la musique : une interaction physique, puis une manipulation numérique, ou parfois l’inverse.

PAN M 360 : Que signifie le titre Familiar Science pour vous?

Jay Crocker : L’idée, c’est de revenir à ce qui m’est familier. C’est pourquoi j’ai fait appel à quelques-uns de mes anciens collègues de Calgary, des improvisateurs que je connais. J’ai aussi replongé dans la guitare et j’ai beaucoup répété.

PAN M 360 : Qu’est-ce qu’une « partition graphique »?

Jay Crocker : Il peut s’agir de tout ce que vous voulez utiliser pour interpréter la musique différemment. J’utilise un système de notation de mon invention, que j’appelle « The Planetary Music System ». C’est un système elliptique basé sur des engrenages. L’exemple le plus simple est sans doute celui d’un rapport 2:1 où une partie est jouée deux fois plus longtemps que l’autre. Imaginez un cercle dont le diamètre est de 150 cm. Cela pourrait être une phrase musicale de 150 noires.

PAN M 360 : Je dois donc vous demander si vous êtes un fan de Steve Reich?

Jay Crocker : [rires] Oui, ce genre de son en « phase », c’est sûr. L’harmonie peut se construire de différentes manières, au fur et à mesure que le morceau progresse; elle peut même n’avoir ni début ni fin.

PAN M 360 : Où habitez-vous en Nouvelle-Écosse?

Jay Crocker : Sur la côte sud, à une heure et 15 minutes au sud-ouest de Halifax.

PAN M 360 : Est-ce que l’Alberta se compare à la Nouvelle-Écosse?Jay Crocker : Il n’y a pas de comparaison possible. Je suis heureux d’être ici, c’est sûr. C’est vraiment beau ici, nous vivons près de l’océan et, durant certaines périodes de l’année – surtout entre la fin du printemps et celle de septembre, c’est une sorte de paradis. Lorsque nous avons déménagé ici, j’ai pu vraiment me retrouver en tant qu’artiste. Si j’étais resté en Alberta, j’aurais certainement produit quelque chose de différent.

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