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Jacques Schwarz-Bart et Malika Tirolien, l’odyssée du gwoka sur la planète jazz

Interview réalisé par Alain Brunet

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D’origine guadeloupéenne, le saxophoniste Jacques Schwarz-Bart ainsi que la chanteuse Malika Tirolien se produisent ce jeudi 18h au Studio TD. Leur quintette y présente la matière de l’album Soné Ka-La 2, Odyssey.  La jazzification de la musique gwoka, culture rythmique et chantée de leur terre natale est ici le ciment de leur rencontre. Ce concert GRATUIT réunit deux pointures du jazz afro-caribéen, l’un résidant à Boston et l’autre à Montréal.

Outre ses fonctions de pédagogue au Berklee College of Music, Jacques Schwarz-Bart a une longue feuille de route sur les territoires nu soul et jazz : D’Angelo, Erykah Badu, Roy Hargrove, Giovanni Hidalgo, Eric Benet, Soulive, Danilo Perez, Ari Hoenig, Bob Moses, Me’shell Ndegeocello, David Gilmore, pour ne nommer que les plus célèbres.

Joint à Boston avant de s’amener à Montréal, le musicien  nous explique les enjeux  de Soné Ka-La et de l’évolution actuelle du concept, qu’il actualise aux côtés de la superbe chanteuse montréalaise Malika Tirolien, aussi de réputation internationale, notamment pour ses participations chez Snarky Puppy et la formation transculturelle et transnationale Bokanté.

PAN M 360 : D’abord, faites-nous s’il vous plaît la genèse de ce projet Sone Ka-La.

JACQUES SCHWARZ-BART : J’ai sorti, il y a 16 ans, le premier enregistrement Sone Ka-La, c’était mon premier projet où j’explorais les racines guadeloupéennes à travers le gwoka. J’essayais de trouver un langage jazzistique qui puisse s’enraciner dans les rythmes, intervalles mélodiques et lyrisme. En 2008, j’ai poursuivi la recherche du gwoka en studio pour ensuite me plonger dans le vaudou haïtien. Et revoilà le second volet du projet Sone Ka-La (Odissey).  Pour le volume II, les rythmes sont portés par la batterie et non les tambours traditionnels. J’essaie de revisiter le concept. Initialement, j’avais développé ce projet sans chanteur attitré, c’était essentiellement une approche instrumentale. Cette fois, j’ai voulu qu’il n’y ait pas de paroles mais que les mélodies soient portées à l’unisson par la voix et le saxophone. Le principe est de créer une seule voix avec le sax et le chant humain, soit celui de Malika Tirolien.

PAN M 360 : Que justifie le choix de votre collègue chanteuse ?

JACQUES SCHWARZ-BART : J’ai pensé à ce concept après avoir joué à plusieurs reprises avec Malika Tirolien, à mon sens l’une des plus grandes chanteuses de jazz au monde. Une des plus audacieuses, de surcroît. Elle a cette virtuosité vocale qui me semble comparable à une virtuosité instrumentale, en fait. Ça a été fait par d’autres de façon sporadique, mais je pense que c’est le premier projet jazz du genre qui soit entièrement fondé sur ce concept. De plus,  Malika utilise ici et là des effets de micro très personnels, comme elle le fait en solo ou encore au sein du groupe Bokanté. Moi aussi j’utilise des effets de pédales, j’espère que mon bidule sera réparé jeudi, sinon Malika pourra faire ses trucs de son côté.

PAN M 360 : Le gwoka est le fondement de Sone Ka-La, mais la musique afro-caribéenne est au cœur de votre démarche artistique n’est-ce pas?

JACQUES SCHWARZ-BART : Oui, absolument. Vous savez, le vaudou haïtien compte  plus de 100 rythmes et encore plus dans la musique afro-caribéenne, notamment dans la musique afro-cubaine. J’essaie donc de lier cet héritage au jazz . 

PAN M 360 : Pour les profanes, le gwo-ka peut constituer un ensemble de rythmes relativement simples. Comment adaptez-vous ces rythmes guadeloupéens?

JACQUES SCHWARZ-BART : D’abord, je dois vous dire que de penser que le gwo-ka réunit des rythmes folkloriques simples est une erreur de perception. Vous n’avez probablement entendu que les plus simples du répertoire, je pense d’abord au toumblak qui est souvent mis de l’avant – à l’origine de la biguine ou du zouk. Or, une foule de rythmes émanant du gwoka ne sont pas simples du tout!  Des batteurs chevronnés n’arrivent pas à les jouer rapidement,  il leur faut beaucoup de répétitions pour en percevoir les subtilités. Vous comprendrez que l’univers rythmique du gwoka est très subtil, extrêmement riche. 

PAN M 360 : Comment le gwoka se décline-t-il en fait?

JACQUES SCHWARZ-BART : Comme dans le vaudou haïtien, le gwoka est constitué de familles de rythmes fondamentaux autours desquels il y a plusieurs variations et un langage d’improvisation très riche également. Ce langage se décline en fonction de chaque rythme. À chacun de ces rythmes, il y a aussi un répertoire chanté et donc c’est sur la base du type d’intervalles mélodiques utilisés dans ce répertoire chanté que j’ai moi-même élaboré mes propres mélodies.  Traditionnellement, on trouve sept familles de rythmes auxquelles de nouvelles familles se sont ajoutées récemment, grâce aux innovations de percussionnistes de notre époque, qui enrichissent ce patrimoine bien vivant. Le gwoka toujours en pleine évolution. 

PAN M 360 : Le gwoka incarne-t-il aussi un héritage sacré? 

JACQUES SCHWARZ-BART :  Oui. Initialement, en Guadeloupe, le gwoka était un prolongement de la spiritualité africaine, comme c’est le cas en Haïti (vaudou), à Cuba (santeria) ou au Brésil (candomblé), tous ces syncrétismes qui trouvent leurs fondements  dans la religion yoruba en Afrique de l’Ouest, soit au Togo et au Bénin, au coeur de l’ancien royaume du Dahomey.  On ressent d’ailleurs cet aspect sacré du gwoka dans la puissance spirituelle des rythmes et des chants mais la Guadeloupe étant une petite île, les Marrons n’ont jamais pu se cacher bien longtemps des esclavagistes et développer des sociétés qui ont pu maintenir ces traditions spirituelles comme ce fut le cas en Haïti, au Brésil ou à Cuba. À cause également de la diabolisation de la spiritualité noire chez le colonisateur blanc, le gwoka est devenu progressivement une musique profane mais dont les racines spirituelles se ressentent toujours.

PAN M 360 : Le gwoka est donc à l’heure de son entrée de le langage musical contemporain. Comment travaillez-vous cette matière?

JACQUES SCHWARZ-BART :  J’ai pris ce matériel d’origine, je l’ai déconstruit et l’ai reconstruit. Je suis une sorte d’obsédé de l’harmonie et des contrepoints rythmiques. Je le découpe  cette matière en petits morceaux et je les assemble de nouveau, je les déplace. Je crée parfois des mesures asymétriques sur des rythmes symétriques. En fait, j’utilise plusieurs éléments de ces traditions pour ainsi créer mon langage. 

PAN M 360 : Quelle sera l’instrumentation, ce jeudi à Montréal?


JACQUES SCHWARZ-BART : Nous serons 5 sur scène jeudi. Il y aura le batteur québécois Samuel Bolduc, un de mes élèves à Berklee et l’un des meilleurs de l’institution en ce moment.  Je l’ai bien sûr initié à ces rythmes du gwoka.  Il y a aussi deux autres élèves qui sont aussi parmi les plus talentueux de l’école :  le pianiste lithuanien Domas Žeromskas a un toucher  assez  unique, une conception vraiment poétique de l’harmonie et de l’espace, il y a aussi ce contrebassiste Ian Banno, de très loin le meilleur bassiste actuellement à Berklee. J’ai beaucoup joué ce répertoire avec ces jeunes musiciens à Boston, New-York et la Nouvelle-Orléans donc nous sommes fin prêts pour une première présentation de Sone Ka-La (Odissey)  à Montréal.

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