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Harikuyamaku : Okinawa version dub

Interview réalisé par Rupert Bottenberg

Avec ses deux parutions très différentes lancées cette semaine, le moment est bon de rencontrer Harikuyamaku, un musicien et producteur bien enraciné dans la région ensoleillée d’Okinawa, le lieu culturellement distinct le plus au sud de l’archipel japonais. La musique d’Harikuyamaku est un mélange de folklore d’Okinawa et de reggae dub, avec des débordements du côté de la dance music électronique et de l’expérimentation. PAN M 360 s’est entretenu avec lui à propos de sa musique, des haut-parleurs en céramique, de la danse butoh et de bien d’autres choses encore.

Genres et styles : dub reggae / minyo

renseignements supplémentaires

Photo : Yukino Inamine et Harikuyamaku

PAN M 360 : Votre objectif premier en tant que musicien est de combiner le minyo d’Okinawa (chansons folkloriques) et le reggae dub. C’est un beau mélange, les deux styles se marient bien, même si leurs énergies fonctionnent à des niveaux différents. Je pense d’ailleurs que le minyo d’Okinawa est l’une des musiques les plus joyeuses du monde.

Harikuyamaku : Le minyo d’Okinawa est une musique très particulière, différente des autres styles japonais. Il fait partie de la vie quotidienne à Okinawa. En fait, jusqu’à la rétrocession d’Okinawa au Japon en 1972, c’était la musique populaire du peuple d’Okinawa. J’ai entendu dire que de nombreuses nouvelles chansons de minyo étaient enregistrées et publiées chaque jour, comme à la belle époque de la scène reggae jamaïcaine durant les années 70.

Le minyo d’Okinawa ne tombe pas sur le rythme, il est décalé, un peu comme le reggae, mais il n’y a pas de basse. Quand j’ai redécouvert la musique de mon pays après avoir voyagé à l’étranger, j’écoutais aussi du dub de la Jamaïque des années 70. Comme je suis bassiste, j’aime les sonorités graves. J’ai alors pensé à associer le minyo d’Okinawa au dub. J’ai ajouté de la basse, de la batterie et diverses autres choses, des consoles de mixage analogiques, un Roland RE-201 Space Echo et des pédales d’effets des années 70 comme des delay et des phasers numériques. Puis j’ai mélangé le tout.

Les mélodies du minyo d’Okinawa sont très belles, quant aux paroles, il y a beaucoup de variété. Les chansons classiques destinées à être jouées à la cour royale comportent de beaux textes, mais de nombreux minyos ont des paroles tristes et douloureuses. Il y a beaucoup de chansons sur la guerre d’Okinawa. Il y en a sur les changements dans la société et la vie. Il y en a beaucoup aussi avec des paroles cochonnes, ça me plaît bien.

PAN M 360 : Sur votre premier album, Shima Dub (2013), vous avez surtout utilisé des échantillons de vieux disques. Plus récemment, vous avez commencé à travailler avec des musiciens en studio. Vous avez même un nouveau single mettant en vedette la joueuse de sanshin Yukino Inamine, parlez-moi un peu d’elle et d’Ohshima Yangoo Bushi.

Harikuyamaku : Yukino Inamine fait partie d’une nouvelle génération de chanteurs et chanteuses de minyo d’Okinawa. Les chanteurs de minyo chantent pour la plupart de manière assez traditionnelle. Yukino est libre et différente. Elle joue parfois en concert avec basse, batterie et d’autres choses, et elle fait aussi de nouvelles chansons de minyo, avec des paroles en phase avec notre époque. J’espérais depuis longtemps enregistrer avec une vraie chanteuse et je viens tout juste de la découvrir, cette année. Nous avons joué trois fois en concert déjà. Ohshima Yangoo Bushi est la première pièce que nous avons faite ensemble. C’est une très vieille chanson d’Okinawa portant sur l’île d’Amami et l’amour. Nous nous sommes inspirés d’un vieux disque de SP.

PAN M 360 : Votre nouvel album, Subtropica, est très différent de vos précédents. La pièce Subtropica dure presque une heure, et c’est un paysage, un environnement sonore. Il s’agissait à l’origine d’un groupe de canaux sonores séparés pour une installation de haut-parleurs en céramique du potier d’Okinawa Paul Lorimer. Je ne savais pas qu’on fabriquait des haut-parleurs avec de l’argile !

Harikuyamaku : Récemment, pour faire des effets sonores ou des bruits dub, je me suis beaucoup intéressé aux synthétiseurs. La présence précieuse du potier Paul Lorimer à Okinawa, qui travaille toujours avec son même vieux four, m’a donné l’occasion de m’exprimer par les synthétiseurs. Il a fabriqué de nombreux haut-parleurs différents, avec des corps en céramique et des éléments de haut-parleurs Audio Nirvana et Fostex. Chacun a un son unique. Pour son installation, il y avait huit de ses haut-parleurs dans l’espace. Parmi eux j’ai repéré et sélectionné ceux qui me convenaient le mieux. C’était de la super-ambiophonie!

PAN M 360 : Une partie de Subtropica a également servi à la vidéo de la performance de butoh d’Aki Bandō, Ninth Sense Invocation pō 2, il s’agit là d’un autre contexte pour votre travail, le théâtre et la danse d’avant-garde.

Harikuyamaku : La danseuse de butoh Aki Bandō est mon amie. Elle se cherchait une bande sonore pour sa performance et s’est adressée à moi. J’aime les expressions extrêmes, alors je lui ai donné quelques pistes et elle a aimé ma démo de Subtropica 2mix. Il semble qu’elle présentera la vidéo dans certains festivals de cinéma, j’espère que cela lui permettra d’attirer l’attention.

Ci-dessus : Harikuyamaku en concert à Tokyo avec Heavy Manners Ryukyu

PAN M 360 : Il y a aussi, à la fin de l’album, un morceau enregistré devant public au bar-spectacle Love Ball à Naha City, Okinawa, qui remonte à 2017, pouvez-vous m’en dire plus long à son sujet ?

Harikuyamaku : J’ai fait une improvisation avec un Korg MS2000 et un ER-1, un Moog Mother32, des échantillons de minyos et des pédales d’effets au Love Ball. Quand j’improvise en concert, il m’est déjà arrivé de le faire en continu pendant sept heures. Improviser avec des machines représente pour moi un véritable défi. Le Love Ball était un club très important à Naha, Okinawa, qui était géré par Akazuchi, le groupe de hip-hop local, mais il est maintenant fermé. J’y ai entendu beaucoup de bonne musique.

PAN M 360 : Et maintenant, à quoi travaillez-vous ?

Harikuyamaku : En ce moment, je suis en train de faire une autre chanson avec Yukino. L’enregistrement est terminé. Elle sortira sur le label Chill Mountain dirigé par mon ami DJ Ground. Pour correspondre à la couleur du label, je fais un morceau de slow house pour les planchers de danse. Je m’inspire de certaines scènes de slow house et j’utilise des sons traditionnels d’Amérique du Sud. J’espère y intégrer de la musique traditionnelle d’Okinawa.

Je fais partie de quelques groupes –Angama est une formation de techno dub avec KOR-ONE, nous venons de sortir notre premier album view sur cassette en avril. Churashima Navigator est un groupe électronique d’Okinawa composé de quatre personnes avec pour réalisateur Sinkichi, qui est aussi un excellent DJ, et nous venons de sortir un album ainsi qu’un album de remixes. Isatooment est une formation techno/house comprenant Sinkichi, nous avons sorti un EP de trois titres sur Chill Mountain l’année dernière. Nous utilisons également des samples d’Okinawa. Enfin, Gintendan est un groupe de dub expérimental de cinq personnes qui a deux albums à son actif. J’ai mon propre studio de bricolage, je suis toujours en train de travailler avec eux.

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