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Calamine: une couche de rose sur le rap keb

Interview réalisé par Marius Gellner
Genres et styles : chillwave / hip-hop / rap keb / soul-jazz

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Arrivée deuxième au classement des 25e Francouvertes de Montréal en plus d’être parmi les Révélations Radio-Canada 2021-2022, Calamine (de son vrai nom Julie Gagnon) nous propose un rap envoûtant via lequels la rime se mêle à l’engagement social, voire le militantisme. 

Originaire de Québec, l’artiste se démarque de ses nombreux confrères en abordant des thématiques jusqu’ici étrangères au milieu. « Rap keb féministe, je suis en train d’écrire le manuel », chante-t-elle dans sa chanson J’ai tout c’qui m’faut, issue de son album Boulette proof, sorti en novembre 2020. 

Avec un humour espiègle, les paroles de ses morceaux s’attaquent notamment au patriarcat, au capitalisme ou encore au culte de l’automobile. Sur scène et dans son album, Calamine est accompagnée de son beatmaker et ami Kèthe Magané, de sa saxophoniste Valérie Lachance-Guillemette ainsi que de son claviériste Arthur Evenard. 

La rappeuse de 29 ans séduit son public par une insolence malicieuse et des instrumentales groovy.  Ses textes sont parsemés de références à Hochelaga, son quartier d’adoption à Montréal, dans lequel elle a emménagé en 2018. Calamine n’a pas peur d’aborder des sujets piquants qui contrastent avec le milieu dans lequel elle évolue.

Elle en parle avec PAN M 360.

PAN M 360 : Tu te présentes aujourd’hui comme la « rappeuse du ‘Chlag ». Comment le rap est entré dans ta vie ?

CALAMINE : À la base, j’ai un background plus dans les arts visuels. J’ai fait un baccalauréat en arts, quand j’étais à Québec. J’ai fait de la peinture pendant un temps, puis je trouvais ça un peu long, j’avais le goût d’avoir une espèce de militance dans ma peinture. C’est comme si je n’arrivais pas à dire tout ce que je voulais dire dans ma peinture. Là, je suis retournée vers la musique. J’ai fait plus du rock, j’avais groupe garage rock/bluegrass, ce genre-là.

J’ai déménagé à Montréal il y a 3 ans. Je suis arrivée dans une colocation avec des personnes que je ne connaissais pas et je suis devenue bien pote avec mon producteur Kèthe Magané qui, lui aussi, faisait du rock. À côté il faisait des beats un peu pour rire, et puis on s’est mis à faire des musiques de rap ensemble. On se prenait pas trop au sérieux, mais moi, ça a toujours été quelque chose qui me trottait dans la tête. J’avais déjà écrit des textes de rap, mais comme une blague parce que je ne me donnais pas le droit. C’était fascinant pour moi, le fait de pouvoir mettre autant de texte. Je me disais que c’était vraiment un médium intéressant. Donc on a commencé pour rire, et finalement, on s’est pris au jeu. On a commencé à écrire des chansons, on a écrit un petit EP et puis, après ça, l’album est venu.

PAN M 360 : C’est quoi l’histoire derrière le nom Calamine ?

CALAMINE : Calamine, c’est comme un running gag. Quand j’ai commencé à faire du rap et que je me cherchais un nom de MC, je suis tombée sur l’entrevue de Loud à Tout le monde en parle qui disait que les MC  qui ont un nom trop cool, c’est parce qu’ils l’ont choisi la semaine précédente. Les vrais MC, eux, ont un nom bizarre qu’ils traînent depuis longtemps. Ça m’a rappelé que lorsque je faisais du rock garage, notre groupe s’appelait Calamine parce qu’à l’époque, je faisais tellement d’eczéma que c’était devenu une blague. J’avais tout essayé et le soir avant de me coucher je me beurrais littéralement de calamine. En plus, ça ne marche même pas, c’est une solution de désespoir, mais c’est devenu une plaisanterie que je me graissais de Calamine tous les jours. Alors c’est resté et j’aime la métaphore que c’est une lotion qui soulage les irritations et les démangeaisons. Pour un truc de militante féministe, ça marche, la calamine est rose, il y a plein de jeux de mots que je suis capable de sortir avec ça. Je trouve ça aussi intéressant de se réapproprier le rose parce que c’est un peu un lieu commun de la féminité. Avec mes revendications féministes, j’aime l’idée de reprendre le rose sans incarner du tout la féminité classique. Et j’aime déconstruire l’idée que le rose doit être considéré comme girly.

PAN M 360 : La première phrase qui te décrit sur le site des Francouvertes est «  Calamine est une rappeuse queer, féministe et anticapitaliste originaire de Québec ». Ce n’est pas commun de retrouver ces thématiques dans des chansons rap. Quelle est ton approche ?

CALAMINE : C’est ça qui m’a attirée dans le rap. Autant j’aimais le véhicule, la façon d’écrire le rap, autant je n’aimais pas les thématiques reprises dans le rap au Québec. Ça met beaucoup en valeur l’argent, la réussite, les privilèges. Et puis c’est extrêmement sexiste et hétéro normatif aussi. Cet univers, cette espèce de background thématique, on se l’imagine tout de suite. Et c’était comme un jeu pour moi, de retourner cette rhétorique et de prendre cette même approche frondeuse du rap, d’être un peu baveuse mais en allant complètement à l’inverse. Par exemple avec l’idée que, moi, je me sens empowered par le fait que ça ne m’intéresse pas l’argent, que j’aime vivre simplement. Il y en a qui vont se vanter d’avoir des chaussures de marque, et moi je vais plutôt faire des blagues de linge usagé, ou sur le fait que j’achète mes vêtements en friperie… J’aime aussi déconstruire l’utilisation des mots bitch et hores, et retourner ça contre le rap. Ça a commencé de même, avec mon intérêt durable de vouloir un peu m’attaquer à ces espèces de lieux communs. 

PAN M 360 : Il y a aussi beaucoup d’humour dans ton écriture. Parmi les morceaux qui m’ont marqué, il y a « La musique, c’est la musique », qui reprend un extrait de l’interview des rappeurs Koriass et FouKi à l’émission Bonsoir bonsoir !, dans laquelle Pénélope McQuade les met face à leurs contradictions sur la place des femmes dans le rap keb.  Pourrais-tu me parler un peu de l’idée derrière ce concept ? 

CALAMINE : Quand je suis tombée sur cette entrevue, je suis un peu tombée en bas de ma chaise. Il y a beaucoup d’angles morts dans cette réflexion selon laquelle « il n’y a pas assez de filles dans le rap parce qu’elles ne sont pas assez bonnes ». Puis je me disais, ça résume tellement bien cet aveuglement et le fait qu’on ne met pas assez de moyens en place pour promouvoir les femmes dans le rap. On était vraiment mitigés avant de l’utiliser, puis j’en ai jasé avec mon producteur Kèthe Magané. Lui, il disait vraiment « On y va, c’est vraiment ça notre message. C’est à ça qu’on s’attaque ». Moi, je savais que derrière, j’aurais à répondre à ça en entrevues pendant les 6 prochains mois pour me justifier. Et c’est ce qui se passe, mais je l’ai fait parce que je me sentais d’attaque.

Et après, Koriass a été vraiment correct. Il m’a appelée, il m’a dit qu’il s’était mal exprimé, qu’il n’était pas fier de lui. Il me soutient  vraiment dans ma carrière. On n’est pas en guerre, mais je pense que c’était important de mettre en lumière ces angles morts là. Et c’est drôle aussi parce que je ne voulais pas juste mettre un bout d’entrevue dans l’album, que les gens passent sans écouter. Donc on a fait une instru derrière, en faisant des coupures quand ils disaient des trucs un peu intenses. C’était vraiment amusant à faire et ça s’écoute vraiment bien. On voulait que l’album s’écoute de A à Z sans qu’on ait envie de passer des chansons.

PAN M 360 : Oui le beat derrière accentue l’effet comique…

CALAMINE : Exact ! Ça fait un peu comme un punchline ! Et plus tard quand on a sorti l’album, Pénélope McQuade m’a reçue à son émission parce que je lui ai envoyé le son en lui disant à quel point c’était cool qu’elle ait soulevé ces points en entrevue. Elle a fait jouer l’extrait et on en a jasé.

PAN M 360 : J’ai l’impression que les personnes que tu rejoins avec ta musique ne sont pas forcément celles qui se retrouvent dans le rap québécois « traditionnel ». C’est une volonté de pousser ces limites-là ?

CALAMINE : Vraiment ! Honnêtement, c’est un peu mon vibe à moi aussi, dans le sens où j’adore le rap, mais je n’écoute pas des tonnes de rap québécois. Ensuite, il y a du monde qui n’écoute pas de rap du tout, mais qui va se retrouver dans ce que je fais. Je pense que le côté jazzy et les textes y jouent beaucoup. Il y a du monde qui va se retrouver dans le côté militant, un peu féministe, écolo, anticapitaliste. Je pense que certaines personnes sont contentes qu’il y ait du rap qui soit intelligible pour elles, du rap qui sort de l’univers classique de célébration de privilèges, un peu macho, voire violent. Toutes sortes de gens m’ont dit que ça avait été une porte d’entrée pour eux vers le rap. Et je suis vraiment contente d’avoir eu cet effet-là. C’était un peu mon idée parce que je le sentais que je ne m’adressais pas au public rap conventionnel et, à la limite, c’était même un peu une crainte. Je me dis, imaginons qu’on est dans un festival, en première partie d’Alaclair Ensemble. Je les adore, mais il y a sûrement une partie de leur public qui n’est pas prête à recevoir les messages féministes qu’il y a dans mes chansons. Malgré ça, je pense qu’on le fait assez bien, que la musique est assez bonne pour que ça passe.

PAN M 360 : Quelles sont les instrus sur lesquelles tu aimes rapper ?

CALAMINE : On travaille de manière tellement diversifiée. Kèthe Magané, il fait de tout. C’est un mélomane, il écoute de tout, et il se fait comme une palette avec tout ce qu’il aime dans toutes sortes de styles. Moi, c’est pareil. Je n’écoute pas juste de la trap ou du old school. J’écoute du R&B et toutes sortes d’affaires plus jazz, chillhop, lofi, un amalgame de tout ça. Lui, il fait comme une base de beats et moi je magasine dedans, puis on fait une trame instrumentale de base. Je travaille dessus, je monte ma maquette et tout, puis ensuite on travaille avec les musiciens/musiciennes pour se rapprocher d’une formule qui va bien marcher sur scène. On va un peu dans tous les sens côté beat, mais le petit côté jazzy avec le clavier et le saxophone, c’est un peu ça qui donne la cohésion à l’album.

PAN M 360 : Tu es arrivée en finale des Francouvertes. Qu’est-ce que t’aura apporté cette expérience ?

CALAMINE : Je pense que ça a été une chance, surtout dans le contexte de cette année, où il n’y a pas tellement eu d’occasions de faire de spectacles. Donc, pouvoir jouer 3 fois de suite, et bénéficier chaque fois d’un jury différent qui donne des commentaires différents, pour nous, ça a été la meilleure école.

Les Francouvertes, c’est une plateforme qui fait tremplin pour la suite. Les festivals se gardent une plage horaire pour les artistes qui en sortent. Donc non seulement ça nous garantit des spectacles, mais ça nous prépare aussi ! On n’est pas stressés d’aller en festival parce qu’on sait que la formule fonctionne et qu’on s’est améliorés. Le fait de savoir qu’on participait à un concours nous a aussi gardés motivés, plutôt que d’être dans l’attente que les spectacles reprennent sans savoir ce qui va se passer. 

Côté visibilité, arriver parmi les trois finalistes, c’était ça la victoire. Quand tu regardes les listes des années précédentes, tu te rappelles les trois finalistes. Arriver première n’était pas un enjeu nécessairement. Pour la production, c’est toujours sympa de recevoir un beau chèque mais il y a tellement de beaux prix pour les trois finalistes que ce n’était même pas une déception en soi. La suite n’est pas stressante pour nous, il y a plein de soutien à notre carrière,  donc c’est vraiment une chance.

PAN M 360 : Des projets à venir ?

CALAMINE : Oui, il y a pas mal de trucs qui se trament. Pendant cette année j’ai fait plein de collaborations avec des rappeurs, sur différents albums. Je ne sais pas exactement quand ça va sortir, mais pendant la pandémie j’ai enregistré à la maison. J’ai, entre autres, une chanson sur l’album de Kirouac. Sinon, je suis en pré-prod du prochain album de Calamine, alors tout va bien. En même temps, j’ai un autre groupe qui s’appelle Petite Papa, avec les mêmes musiciens et musiciennes, mais je suis en duo avec le rappeur Sam Faye. On est en train de monter un deuxième album qui va assez bon train également. J’ai aussi signé un contrat de production qui me permet d’accompagner Laurence Nerbonne cet automne pour faire sa première partie. Ça va bien, je suis super contente !

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