classique / électroacoustique / jazz / musique du monde / traditionnel

28e Gala des prix Opus | 32 trophées pour l’écosystème des concerts

par Judith Hamel

Ce dimanche 2 février, toute la communauté de la musique québécoise de concert s’est réunie à la salle Bourgie pour souligner les points culminants de la saison 2023-2024. Présenté à la Salle Bourgie par le Conseil québécois de la musique et retransmis (CMQ) sur sa page FB ainsi que sur PAN M 360, ce 28e Gala des prix Opus a été, pour une quatrième année consécutive, animé par l’enthousiaste Jocelyn Lebeau. Au total 32 prix ont été remis lors d’une cérémonie ponctuée de blocs d’entrevue avec les lauréat·es, favorisant des échanges dynamiques sur leurs projets respectifs. 

Le Prix Hommage de cette année a été remis à Michel Levasseur pour célébrer ses 40 ans à la tête du Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV) . Figure incontournable et bâtisseur du milieu de la musique expérimentale et de l’improvisation, cet hommage était un moment pour mettre en lumière son travail acharné qui a grandement contribué au rayonnement du milieu musical québécois.

Les témoignages vidéo des musiciens Jean Derome et René Lussier, des fidèles du FIMAV, ont été parmi les moments marquants de la soirée. L’hommage s’est conclu en soulignant l’importance du soutien de son entourage tout au long de sa carrière alors que le public a offert une ovation à sa famille, ses proches et ses partenaires.

Le filon musical de la soirée était assuré par l’ensemble de guitares Forestare et ses 13 interprètes, qui nous ont transportés d’Une petite musique de nuit d’été de Denis Gougeon jusqu’à Bach, avec le troisième mouvement du Concerto brandebourgeois no 3 en sol majeur en clôture du gala. Son chef, Pascal Germain Berardi, a aussi remporté un Opus de l’Événement musical de l’année, qui s’est tenu au FIMAV, dans les Bois-Francs : Basileus, oratorio en 4 actes réunissant sous sa direction les ensembles Horizon (cuivres), Forestare (guitares), Sixtrum (percussions) et le Growlers Choir (voix typiques du métal).

La musique traditionnelle québécoise était à l’honneur cette année avec une prestation marquante assurée par trois duos de musique traditionnelle québécoise. D’abord, Cédric Dind-Lavoie et Dâvi Simard ont interprété Tenant mon frère d’Alphonse Morneau de l’album Archives, lauréat du prix Concert traditionnel québécois de l’année. Un projet où des enregistrements des chansonniers d’antans renaissent et sont sublimés par une mise en musique ambiante. Un album à découvrir absolument.  Puis, Nicolas Boulerice et Frédéric Samson nous ont livré Trois beaux garçons, avant qu’Alexis Chartrand, au violon et à la podorythmie, n ‘insuffle toute son énergie dans Le Cyclone d’Isidore Soucy, porté par l’accompagnement de Nicolas Babineau à la guitare.

Dans le continuité de cette résonance de cordes, les guitaristes Adam Cicchillitti et Stevan Cowan ont interprété un très bel arrangement de la Sonate pour harpe de Germaine Tailleferre, avec les deux guitares en symbioses, arrangement sublimé par une sonorisation soignée. 

Parmi les doubles lauréat·es, la pianiste, compositrice et improvisatrice Marianne Trudel a été couronnée compositrice de l’année et reçoit le prix de l’album jazz de l’année pour Time Poem : La joie de l’éphémère. Revenue in extremis des Îles-de-la-Madeleine où elle donnait un concert, c’est une distinction de plus pour cette artiste à la carrière foisonnante. 

Roozbeh Tabandeh, artiste interdisciplinaire nourri des traditions musicales iraniennes et occidentales, s’est aussi distingué en remportant les prix Inclusion et diversité et Découverte de l’année. 

L’ensemble à cordes montréalais collectif9, dirigé par Thibault Bertin-Maghit, est reparti avec les prix Direction Artistique et Interprète de l’année. 

I Musici, encore cette année, s’est distingué en remportant les prix Création de l’année avec Spassiba Yuli de Denis Gougeon ainsi qu’Album  de l’année – Musique du monde pour sa participation à Continuum avec l’artiste turque Didem Basar sous l’étiquette du Centre des musiciens du monde. 

L’Orchestre Métropolitain, par ailleurs, est parti avec deux Opus pour sa production de Aida en clôture de saison ainsi que pour la Symphonie Leningrad

En début de matinée, l’Opus du  Concert de l’année – Musiques médiévale, de la Renaissance, baroque a été remporté par  Arion Orchestre Baroque, pour Aci, Galatea e Polifemo, sous la direction du chef invité Francesco Corti, sans compter la soprano  Kateryna Kasper, la contralto Margherita Maria Sala, la basse Lisandro Abadie.

Finalement, le format d’entrevue a ouvert la porte à des discussions intéressantes. Marianne Trudel et la compositrice et improvisatrice Joane Hétu, entre autres, ont évoqué avec émotion l’apport des sonorisateurs Rob Heaney et Bernard Grenon dans la genèse de leurs œuvres. Tous deux décédés subitement au cours des dernières années, ils ont laissé derrière eux une trace indélébile dans le milieu musical québécois. Leur départ prématuré, comme ceux de tant d’autres artisans de l’ombre, nous a rappelé la chance qu’on a d’être là et de faire de l’art, a souligné Marianne Trudel. 

Bravo à tous les finalistes et les lauréat·es. 

Je vous invite à consulter les autres contenus de PAN M 360 sur les prix Opus.

Voici la liste des lauréat·es de la saison 2023-2024 : 

Concerts

Concert de l’année – Musiques médiévale, de la Renaissance, baroque

Aci, Galatea e Polifemo, Arion Orchestre Baroque, Francesco Corti, chef invité, Kateryna Kasper, soprano, Margherita Maria Sala, contralto, Lisandro Abadie, basse, 12 au 14 janvier 2024

Concert de l’année – Musiques classique, romantique, postromantique 

Aida en clôture de saison, Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin, chef, Angel Blue, Sarah Dufresne, sopranos, Matthew Cairns, SeokJong Baek, ténors, Ambrogio Maestri, baryton, Alexandros Stavrakakis, Morris Robinson, basses, Choeur Métropolitain, Festival de Lanaudière, 4 août 2024 

Concert de l’année – Musiques moderne, contemporaine

Deux, Quatuor Molinari, 16 février 2024 

Concert de l’année – Musiques actuelle, électroacoustique 

Monnomest, Ensemble SuperMusique, Joane Hétu, cheffe, Vergil Sharkya, chef, Productions SuperMusique, codiffusion Groupe Le Vivier, 23 novembre 2023 

Concert de l’année – Musiques jazz, accompagné d’un montant de 5 000$ en carte-cadeau offert par Instruments de musique Long & McQuade. 

Sport national, Hugo Blouin, 28 septembre 2023

Concert de l’année – Musiques du monde 

Continuum, Didem Başar, kanun, Patrick Graham, percussion, Etienne Lafrance, contrebasse, Quatuor Andara, Centre des musiciens du monde, 13 février 2024

Concert de l’année – Musiques traditionnelles québécoises 

ARCHIVES, Cédric Dind-Lavoie, multi-instrumentiste, Alexis Chartrand et/ou Dâvi Simard, violons, 15 et 19 novembre, 10 et 16 décembre 2023

Concert de l’année – Répertoires multiples 

La Symphonie Leningrad, Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin, chef, Maria Dueñas, violon, 18 novembre 2023

Concert de l’année – Impulsions anciennes, classiques, romantiques, modernes, postmodernes 

Fabula femina, Cordâme, 10 août 2024

Création de l’année 

Spassiba Yuli, pour 2 violoncelles et cordes, Denis Gougeon, L’héritage de Yuli: Stéphane Tétreault et Bryan Cheng, I Musici de Montréal, 25 avril 2024

Production de l’année – Jeune public, accompagné d’un montant de 5000$ offert par le ministère de la Culture et des Communications 

J’m’en viens chez vous!, Bon Débarras, 11 février 2024

Albums

Album de l’année – Musiques médiévales, de la Renaissance, baroque 

Calcutta 1789 : À la croisée de l’Europe et de l’Inde, Christopher Palameta, Notturna, ATMA Classique

Album de l’année – Musiques classique, romantique, postromantique 

16 Histoires de guitares – Vol. III, David Jacques, ATMA Classique

Album de l’année – Musiques moderne, contemporaine 

Confluence, David Therrien Brongo, Ravello Records

Album de l’année – Musiques actuelle, électroacoustique 

Limaçon, Léa Boudreau, empreintes DIGITALes

Album de l’année – Musiques jazz 

Marianne Trudel-Time Poem: La joie de l’éphémère, Trio Marianne Trudel, Productions Marianne Trudel, Indépendant

Album de l’année – Musiques du monde, accompagné d’un forfait d’une valeur de 5000$ en Mentorat & Conférence Mundial Montréal offert par Mundial Montréal. 

Continuum, Didem Başar, Patrick Graham, Jean-François Rivest, I Musici de Montréal, Centre des musiciens du monde

Album de l’année – Musiques traditionnelles québécoises 

Layon, Nicolas Pellerin et Les Grands Hurleurs, La Compagnie du Nord

Album de l’année – Impulsions anciennes, classiques, romantiques, modernes, postmodernes 

Cendres, Vanessa Marcoux, Indépendant

Écrit

Article de l’année 

« Du son vers la forme, le sens… l’Autre… : pensée spectrale et art engagé dans les œuvres mixtes de Serge Provost », Jimmie LeBlanc, Circuit, musiques contemporaines, 1er mai 2024

Prix spéciaux 

Prix Opus Montréal – Inclusion et diversité, accompagné d’un montant de 10 000$ offert par le Conseil des arts de Montréal. 

Roozbeh Tabandeh, Ensemble Paramirabo et Chants Libres, Songs of the Drowning, 24 août 2024

Prix Opus Québec 

Festival Québec Jazz en Juin, 20 au 30 Juin 2024

Prix Opus Régions 

Festival Ripon trad, 14 au 17 septembre 2023

Compositrice de l’année, accompagné d’un montant de 10 000$ offert par le Conseil des arts et des lettres du Québec. 

Marianne Trudel

Découverte de l’année, accompagné d’une production d’une capsule vidéo offerte par La Fabrique culturelle de Télé-Québec. 

Roozbeh Tabandeh, compositeur

Diffuseur pluridisciplinaire de l’année 

Salle Pauline-Julien

Diffuseur spécialisé de l’année 

Domaine Forget de Charlevoix

Directeur artistique de l’année 

Thibault Bertin-Maghit, collectif9

classique moderne

Festival classique hivernal de l’OSL | Racine commune, en parfaite harmonie

par Hélène Archambault

Pour clôturer le Festival classique hivernal de l’OSL, Diane Caplette a mené l’Harmonie Laval avec musicalité, précision rythmique et continuité dans le tempo. Sa solide technique de bâton laisse les instruments de l’orchestre s’exprimer tour à tour. Résultat? Les musiciens partagent un réel plaisir et le transmettent aisément à l’auditoire, constitué d’au moins trois générations. Ah oui, et comme ce serait redondant d’en parler à chaque pièce, j’aimerais mentionner d’emblée le travail des percussions. Elles ont ponctué ce concert de petites merveilles. 

D’entrée de jeu, ce sont des concepts rythmiques et harmoniques que nous offre A Barrie North Celebration, du compositeur québécois André Jutras, reconnu pour sa contribution au répertoire des ensembles à vents. Jocelyn Veilleux, cor solo de l’OSL depuis 1986, transporte ensuite le public dans un monde de sonorités riches lors de son interprétation tout en nuances du Concerto pour cor no. 1, en mi bémol majeur, op. 11 de Richard Strauss (arr. John Boyd). 

Suit Madurodam, composée et arrangée par le Néerlandais Johan de Meij. Inspirée par Madurodam, ville miniature hollandaise constituée de maquettes à l’échelle 1/25, cette suite est composée de huit parties miniatures. L’orchestre ne semble pas se prendre la tête devant l’exigence qu’imposent les nuances, les inflexions rythmiques et les accents. C’est avec entrain que le piccolo et le tambour annoncent la journée dans Réveil et que les Petits soldats paradant au son des cors devant les mini baraquements. Plus solennelle, la mélodie de Binnenhof lance le thème mélodique, les Petits moulins offrent une valse entrainante, et le Nocturne fait jouer les basses de l’orchestre à l’unisson. La 6e partie, l’Église de Westerkerk, reprend le thème dans une valse, le Château de Muiderslot est une pavane et la Grande finale relance le thème des moulins puis celui du Binnenhof. Je parie que la ville miniature supplantera les tulipes dans l’imaginaire collectif !

Après ce paysage sonore rassurant, la seconde partie nous plonge d’emblée au cœur de la Taïga. Taïga, de Ilari Hylkilä est un véritable écran géant sonore. La pièce s’ouvre sur de grands espaces froids et quand la tempête se lève, les gammes chromatiques ascendantes et descendantes effrénées des flûtes projettent un air cristallin dans la salle. La trompette puis les cors annoncent l’apaisement et nous révèlent la majesté du paysage. L’office du Tourisme Finlandais a du matériel pour convaincre le snowbird le plus endurci de délaisser la Floride au profit d’une contrée plus fraîche. C’est ensuite au tour du clarinettiste Jean-François Normand de ravir le public. Le Concertino pour clarinette en mi bémol majeur, op. 26, dans des arrangements de Alfred Reed, démontre l’étendue du registre de l’instrument et la virtuosité de l’interprète. Le concert se clôt avec Noah’s Ark, de Bert Appermont, chef d’orchestre et compositeur belge. Ce tableau musical du récit biblique évoque le Message, la Parade des animaux, aux motifs musicaux variés, la Tempête dans laquelle les clarinettistes personnifient le vent et troquent les clés pour les mains, et l’Espoir où tout renaît. Ce fut un après-midi harmonieux à souhait, avec quelques couacs, peu nombreux et vite oubliés. L’Harmonie Laval, que Caplette dirige depuis 2019, est un orchestre à vent semi-professionnel. Ce qui me laisse penser qu’il ne faut pas avoir peur des amateurs, surtout  quand ce terme désigne ce que j’ai entendu aujourd’hui.

classique occidental / musique contemporaine / période romantique

Festival classique hivernal de l’OSL | Mosaïque nordique : un voyage hivernal tout en contraste

par Alexandre Villemaire

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la température était avec les musicien·ennes de l’OSL pour leur deuxième grand concert de soirée de l’édition 2025 du Festival classique hivernal. La froidure du samedi 1er février faisait écho à l’esprit de ce programme qui était porté pour l’occasion par Jean-Marie Zeitouni qui mettait de l’avant un répertoire d’inspiration nordique.  La « mosaïque » – pour reprendre le titre du concert – qui avait été assemblée mettait de l’avant la pièce Légendes de Jacques Hétu, le Concerto pour piano en la mineur d’Edvard Grieg et la Symphonie no 5 en mi bémol majeur de Jean Sibelius.

L’image de la mosaïque était fort bien à propos pour illustrer ce concert. Les trois œuvres étaient toutes stylistiquement différentes, mais unies et ancrées par un même esprit esthétique, les compositeurs faisant ressortir à leur manière des thématiques liées au folklore et à la nature.

Légendes, du compositeur québécois Jacques Hétu, présentée comme pièce d’ouverture, a été écrite pour les festivités entourant le 400ᵉ anniversaire de la ville de Québec. Il s’agit d’une suite de trois œuvres racontant musicalement trois contes emblématiques du folklore québécois : Alexis le trotteur, Le diable au bal et La chasse-galerie. Au travers des trois courtes pièces, on dénote une même ambiance et un même traitement du timbre avec une prépondérance marquée pour les effets et des lignes musicales confiées aux vents, alors que les cordes soutiennent ces envolées par un tapis harmonique. La dimension programmatique de l’œuvre était particulièrement présente dans les deuxièmes et troisièmes mouvements. Dans « Le diable au bal » qui raconte l’histoire de Rose Latulippe, qui, lors d’une soirée dansante, s’amourache d’un diabolique bel inconnu, la présence oppressante de cet être ténébreux est manifestée par une mélodie espiègle entonnée par les bois avant qu’un air de valse mondaine soit entonné alors pendant que les cordes jouent un accord dissonant. Le même effet est présent dans « La chasse-galerie », tonitruant et cuivré pour exprimer le pacte que les bûcherons font avec le Diable pour aller rejoindre leur famille. Les retrouvailles se font dans une atmosphère de reel et de rigaudon.

Le Concerto pour piano de Grieg est venu apporter un changement radical d’esthétique, proposant un langage plus introspectif, mais intense au niveau du lyrisme. La pianiste ukrainienne Olga Kudriakova a interprété l’œuvre avec ces qualités. Après un départ dans un premier mouvement qui, bien très justement exécuté, nous semblait un peu rude, c’est vraiment dans le deuxième et le troisième mouvement que Kudriakova a démontré sa dextérité interprétative et sa sensibilité.  L’« Adagio » avec son thème élégiaque aux couleurs sublimes rappelant Peer Gynt a offert un moment d’un grand lyrisme, alors que l’« Allegro » expose un entremêlement de différents thèmes à saveur folklorique.

La Cinquième symphonie de Sibelius est venue conclure la soirée en parachevant son essence nordique. Composée en parallèle à la Première guerre mondiale et à la guerre d’indépendance de la Finlande, l’œuvre est marquée par des thèmes chers à Sibelius comme l’amour de la patrie et de la nature. Il fait cohabiter dans sa symphonie ces deux idées contrastantes que Jean-Marie Zeitouni met en relief par une maitrise des dynamiques et des phrasés parfaitement clairs. Après un premier mouvement plus anxieux qui se termine dans une fanfare glorieuse, le deuxième mouvement met de l’avant une forte influence folklorique avec un début tout en pizzicato d’une grande délicatesse qui fait place à de superbes dialogues instrumentaux entre les différentes sections de l’orchestre. Le dernier mouvement reprend cette présence folklorique, notamment avec une grande envolée lyrique qui se conclut sur des accords entrecoupés de longs silences.

Expressif, Jean-Marie Zeitouni a mené l’orchestre dans cette longue traversée de paysages nordiques avec intelligence et précision dans un concert qui fut imagé et qui sortait des sentiers « de neiges » habituels du répertoire de concert.

crédit photo: Gabriel Fournier

baroque / classique occidental

Festival classique hivernal de l’OSL | Voyage baroque convivial 

par Hélène Archambault

Pour ouvrir la 4e édition de son Festival classique hivernal, l’Orchestre symphonique de Laval (OSL) nous invite à voyager dans l’Europe du XVIIIe siècle. Sous la direction du chef Mathieu Lussier, au cœur de l’hiver, l’OSL interprète la musique de Handel, Vivaldi, Hasse, Quantz et Albinoni.

Le répertoire est choisi minutieusement : tout en présentant des compositeurs connus, l’orchestre propose des pièces qui le sont un peu moins. Mathieu Lussier, non sans humour, présente chacune d’elles à un public attentif et réceptif. Entre anecdotes, clés de compréhension et commentaires franchement rigolos, son ton convivial agrémente et enrichit le voyage.

Le concert débute avec 3 mouvements du Concerto Grosso en ré majeur, op. 6, no 5 de Georg Friedrich Handel. Antoine Bareil, Johanne Morin et Chantal Marcil, respectivement premier violon solo, second violon solo et violoncelle solo de la formation, rivalisent d’entrain. Suit le Concerto pour basson en mi mineur, RV 484. Le son de Michel Bettez, basson solo de l’OSL, est un enchantement, notamment dans le second mouvement. Interprétée tout de suite après, la Sinfonia en sol mineur, op. 5 no 6 de Johann Adolphe Hasse constitue mon plus beau moment de la soirée. L’orchestre est plein de feu et le jeu de Bareil est expressif, précis et nuancé. Le Concerto pour flûte en sol majeur de Johann Joachim Quantz est un peu moins réussi du côté du soliste Jean-Philippe Tanguay, deuxième flûte et piccolo de l’OSL. Ses attaques dans les aigus manquaient de limpidité. L’Ouverture de Vivaldi, La verità in cimento, RV 739, nous replonge dans le feu de l’orchestre, tandis que le Concerto pour hautbois en ré mineur, op. 9, no 2 de Tomaso Albinoni nous fait découvrir le jeu animé de Lindsay Roberts, deuxième hautbois et cor anglais de l’OSL. Vivaldi clôt le voyage avec la Sonate en trio en ré mineur« La follia » RV 63, proposée dans un arrangement de Mathieu Lussier, dans lequel on retrouve les trois solistes.  

La salle n’était malheureusement pas comble pour cette première soirée. Ce que j’ai à dire là-dessus, c’est que les absents ont souvent, voire toujours, tort. Les commentaires et sourires des gens à la sortie ne laissaient aucun doute : ils sont repartis le cœur en fête et bien au chaud malgré le froid qui reprenait du mordant en fin de soirée.

crédit photo: Gabriel Fournier

classique occidental

La magie des contes millénaires à la Maison symphonique

par Frédéric Cardin

Pendant que la salle Wilfrid-Pelletier voisine tremblait sous les décibels métallo-symphoniques de Voivod et de l’OSM, la Maison symphonique, refuge pourtant habituel des musiciens et musiciennes de Rafael Payare, vibrait des mille et une couleurs de contes musicaux en provenance de la Chine et de la Russie. 

En début de programme, l’Orchestre FILMharmonique sous la direction de Francis Choinière recevait la soliste Liu Fang, maîtresse du pipa chinois, un instrument de la famille des luths, dans la création d’un nouveau concerto pour son instrument signé du Québécois Christian Thomas. Thomas nous avait donné en 2023 sa Messe solennelle pour une pleine lune d’été, un opéra basé sur l’œuvre de Michel Tremblay, et qui avait été bien reçue par le public et la critique. Beaucoup plus romantique dans son langage que la Messe, le Concerto pour pipa surnommé Dragon a permis à Mme Liu de montrer l’étendue de son talent technique, malgré quelques occasionnels accrocs dans le premier mouvement. J’ai parlé de ce concerto dans une critique ailleurs sur le site (à lire ICI), je n’y reviendrai donc pas, mais je me permettrai de dire que la pièce en quatre mouvements m’a semblé plus aboutie encore que lors de mes premières écoutes sur fichiers numériques. Un signe que son audition à de quoi soutenir l’attention prolongée et répétée. En tous les cas, le public à forte représentation est-asiatique qui garnissait fort bien la salle a semblé apprécier et se réjouir. On espère que d’autres orchestres du Québec le programmeront afin d’offrir la chance à la québécoise Liu de tourner dans le Québec autant qu’à l’international.

Deuxième pièce au programme, le concerto pour violon Les papillons amoureux (Butterfly Lovers) avec le soliste, et découverte de l’année des prix Opus 2023, Guillaume Villeneuve. La performance virevoltante et scintillante de Villeneuve a donné un superbe souffle de vie à ce Roméo et Juliette chinois, dont le titre d’origine est la Romance de Liang Shanbo et Zhu Yingtai. Le concerto écrit en 1959 par Chen Gang et He Zhanhao est l’une des premières œuvres du genre dans la littérature musicale chinoise. Le style et le langage sont hyper romantiques, un peu comme si Tchaïkovsky avait vécu à Beijing plutôt qu’à Saint-Pétersbourg, mais le soliste doit réaliser plusieurs effets qui sont manifestement inspirés des techniques traditionnelles du erhu, instrument chinois qui se rapproche du violon occidental. Du gros bonbon musical, avec des mélodies attachantes et mémorables, et des coloris foisonnant, en particulier chez les bois. 

Francis Choinière avait choisi de conclure la soirée avec une autre musique évocatrice, L’Oiseau de feu de Stravinsky. Un choix judicieux, qui nous permettait de revenir vers du répertoire occidental plus habituel tout en restant collé à l’esprit féérique de la soirée. Belle tenue de l’orchestre, constitué de beaucoup de jeunes musiciens, probablement fraîchement sortis des écoles québécoises, et une direction engagée du chef. Quelques imperfections techniques dans la Danse de Kastcheï n’ont pas amoindri l’énergie que Choinière a souhaité insuffler à l’ensemble, qui s’est terminé dans une apothéose de belle ampleur. 

Un soirée qui a de toute évidence comblé un public très bigarré et diversifié. Si c’était l’un des objectifs, il a été atteint. 

Marlaena Moore s’envole lors de la sortie de son album Because You Love Everything

par Stephan Boissonneault

Originaire d’Edmonton, en Alberta, je connais l’artiste de rock indie/maximaliste Marlaena Moore, depuis un certain temps. On peut dire que j’ai suivi sa trajectoire depuis ces spectacles intimes dans les murs de la défunte salle d’Edmonton, Wunderbar, jusqu’au spectacle de son album, maintenant presque à guichets fermés, dans l’historique salle La Sala Rossa de Montréal. Elle commençait à devenir quelque peu  » célèbre à Edmonton  » sur la scène musicale vers 2016-17 avec les chansons de son album GAZE, comme le banger grungy absolu 24 Hour Drug Store.

Toutefois, on peut certainement défoncer un plafond bien connu à Edmonton et que ce soit cela, une pandémie mondiale, l’amour – ou les trois – qui aient influencé sa décision de déménager à Montréal. Au plus fort de la pandémie, elle lance Pay Attention, Be Amazed, la suite de GAZE, où elle joue moins de la guitare et se concentre sur la voix, semant peut-être les graines de son rôle actuel de chanteuse puissante accompagnée d’un groupe d’accompagnement spectaculaire.

Nous voici donc à la sortie du nouvel album Because You Love Everything (via le sous-label de Bonsound, Session) et Marlaena a l’air d’une héritière – vêtue d’une robe de cocktail étincelante et de longs gants, elle tue avec les tuyaux d’une déesse, et son groupe est en train d’écraser leurs rôles respectifs. Moore a le genre de voix qui peut vous arrêter net et commander rapidement une salle. Sa voix planante consume le paysage, même par-dessus la foule des bavardages au bar. Cela me rappelle la dernière fois que j’ai vu Angel Olsen en concert, qui a la même allure mystique.

Le groupe, composé de grands talents de la scène musicale de Montréal et du Canada, est l’arme pas si secrète de Moore. Les guitares de son partenaire musical, Scott « Monty » Munro (Preoccupations, Land of Talk) et Mischa Dempsey (Knitting) sont lumineuses, haletantes et magiques. La basse de Chrissy Lawson (Dresser, girl with dream) est épaisse, funky et serrée, et la batterie d’Andy Mulcair (également Knitting) est jazzy et parfois complètement folle. L’ensemble est aussi solide qu’un péché et propulse les interprétations live de Because You Love Everything dans la stratosphère.

À un moment donné, Marlaena fait une dédicace sincère et magnifique à son ancienne amie, qui lui a envoyé un message du monde des esprits sous la forme d’un flamant rose. Ce sont ces moments qui rendent la performance de Moore vraiment captivante ; elle est complètement authentique, trébuchant sur ses mots et devenant un peu émotive lorsqu’elle raconte l’histoire de son amie. Honnêtement, avec un talent comme le sien, elle pourrait avoir un ego démesuré et personne ne sourcillerait, mais elle reste aussi fantaisiste et réelle qu’à l’époque où elle se faisait les dents dans la bonne vieille Berta.

Vers la fin du spectacle, les rideaux se ferment et Marlaena commence à chanter sur une musique d’accompagnement lo-fi. C’est peut-être parce que j’ai pensé à David Lynch (RIP), mais l’éclat lumineux des rideaux dorés, associé à la lumière des projecteurs, au look et à la gravité de Marlaena, me donne l’impression d’assister à un spectacle au Slow Club dans Blue Velvet.

Les rideaux s’ouvrent à nouveau et le groupe est de retour. Le spectacle se termine par un rappel intime d’une chanson inédite (appelons-la « I’ve Never Been Good At Guitar » pour l’instant) où Marlaena prend la hache et gratte quelques accords.

Qu’elle ait ou non craint de  » percer  » à Montréal, Marlaena Moore y est arrivée et elle est toujours une force avec laquelle il faut compter et qui ne cesse de s’améliorer.

musique contemporaine

Le Vivier InterUniversitaire | Interpréter l’éclipse

par Judith Hamel

Ce samedi 25 janvier, à l’Espace Orange de l’Édifice Wilder, avait lieu la 9e édition du concert annuel du Vivier InterUniversitaire, mettant de l’avant les compositeurs·rices en émergence sur le terrain de la création musicale contemporaine. Huit œuvres originales ont ainsi pris vie entre les mains d’interprètes universitaires de talent. 

Le concert s’est ouvert avec Shape Games for Saxophone Quartet (2022-2023) de Leo Purich. Dans cette pièce, des éléments visuels projetés sur écran géant présentaient huit dessins géométriques. Quatre d’entre eux ont servi d’inspiration musicale pour interpréter ces formes et les traduire en sonorités qui en repoussent les limites.

On poursuit avec Eclipse (2024) d’Edwin H. Ng, une œuvre pour alto seul inspirée par l’éclipse solaire totale de 2024. Le compositeur y traduit l’obscurité qui s’impose au cœur du jour, jusqu’aux subtils rayons lumineux filtrant à travers l’ombre. C’est en comprenant cette démarche que l’œuvre prend tout son sens.  Le timbre de l’alto se prête à cette dichotomie entre ombre et lumière tandis que le jeu des cordes permet de représenter le mouvement du noircissement du jour et des rayons qui arrivent à nos pupilles bien protégées. 

La troisième œuvre au programme est Hélpide Dulce, Escampas (2023) de Pablo Jiménez. Cette pièce pour quatuor à cordes nous plonge dans un univers sonore bruissant. Des clusters surgissent, les instruments se superposent et créent un fond sonore à la fois organique et inquiétant. Un chaos organique, très bien construit, qui oscille entre un langage raffiné et une expressivité brute et évocatrice. À la Jacob Collier, Jiménez fait son salut, crocs au pied, sous des applaudissements chaleureux du public. 

Puis, l’œuvre Wistful Fragments (2024) de Jonas Regnier pour trompette avec traitement électronique en temps réel invite à une exploration de nos souvenirs auditifs en mettant en scène des enregistrements de la vie quotidienne. La sélection de paysages tels qu’une ambiance urbaine, des chants d’oiseaux, un jeu de piano, et l’enchaînement des fragments m’ont semblé manquer un peu de cohérence, mais malgré cela, l’alliage entre la trompette et les traitements électroniques était habilement construit. Le compositeur exploite à son plein potentiel les possibilités expressives du mélange entre ces deux sources sonores. 

La cinquième œuvre, Composition pour sextuor (2023) de Jules Bastin-Fontaine, met de l’avant un travail minutieux des contrepoints et des textures. Le choix des instruments favorise des superpositions sonores qui génèrent des textures nouvelles. Des corps résonnants comme les flûtes et la clarinette basse sont utilisés pour créer des fonds sonores réverbérants. Bien que l’expressivité de cette pièce n’ait pas été marquante pour moi, le soin apporté à la construction des textures mérite d’être souligné.

La sixième œuvre, Tracé, Fossile (2023) pour violon et violoncelle d’Alexandre Amat, met de l’avant les distorsions produites par une pression excessive de l’archet. Ce procédé génère des sonorités bruitistes qui imprègnent l’ensemble de la pièce. Plutôt que de s’appuyer sur des motifs mélodiques fondés sur des hauteurs, l’œuvre explore une musicalité axée sur la masse sonore, qui se densifie ou s’allège en fonction des intentions musicales. 

L’avant-dernière pièce est The Mockingbird (2024) d’Anita Pari pour quatuor à cordes. L’œuvre privilégie une musicalité d’ensemble où l’on sent un souffle commun tout au long de l’exécution. Cette cohésion permet d’amplifier les passages dramatiques. Comme le titre l’annonce, l’œuvre évoque une ambiance gazouillante alliant un langage musical raffiné et une dimension organique et poétique qui résonne de manière authentique. 

La soirée s’est conclue avec Shards of Bengaluru Bill (2023) de Alexander Bridger, une œuvre pour flûte, clarinette, accordéon, alto, contrebasse. Vêtus de couleurs vives, deux interprètes ont marqué la mesure dans certains passages de l’œuvre, un geste qui semblait planifié, mais qui nous paraissait quelque peu étrange ou avec un doute flottant. Cela dit, l’instrumentation, en particulier l’utilisation de l’accordéon et de la contrebasse, apportait une dimension sonore originale. 

Parmi les œuvres présentées, celles d’Edwin H. Ng, Pablo Jiménez et Alexandre Amat ont été mes coups de cœur de la soirée.

En somme, ce fut l’occasion de découvrir les talents prometteurs de la nouvelle génération de compositeur·rices, soit une grande majorité d’hommes malgré les valeurs d’accessibilité et d’inclusion mises de l’avant dans ce contexte. L’atteinte de la parité demeure un processus laborieux et complexe, force est de déduire.

crédit photo: Claire Martin

rock

Yseult démarre son Mental Tour à Montréal

par Sandra Gasana

C’est devant une salle comble que la chanteuse Yseult est apparue au MTelus lundi soir. À peine les lumières éteintes et la salle commençait à se déchaîner. Au loin, on entend une voix qui fait le décompte en anglais, promettant une mise en scène intriguante.
Elle est accompagnée par ses deux musiciens américains, à la guitare et à la batterie, qu’elle taquine et imite l’accent par moments durant le show. Vêtue d’un pantalon militaire, de gants blancs avec « Mental Tour » écrit dessus, des colliers autour du cou et des ceintures autour de la taille.
La chanteuse française originaire du Cameroun ouvre le bal avec Noir et semble s’éclater sur scène. Elle danse, se promène, suivie de près par un vidéaste qui capte le moment.
« Ça fait plaisir de revenir à Montréal, je suis assez émue parce que c’est la première fois que je produis une tournée toute seule », nous partage-t-elle émue, sous des applaudissements. « C’est grâce à vous que je peux faire tout ça ! », poursuit-elle.
Elle jongle entre ses classiques tels que Corps et des morceaux de son plus récent projet Mental, comme Garçon ou encore le hit Gasolina, qui a su faire danser le public. Le rock est omniprésent durant le spectacle, elle crie, elle hurle même, entre des solos de guitare électrique intenses.

« Qu’on m’enlève cette putain de perruque, je vais me mettre à l’aise », dit-elle avant de réapparaitre avec une casquette. Sa présence scénique est indéniable. « Est-ce que je peux vous partager une nouvelle chanson, une chanson qui n’est pas encore sortie ? », demande-t-elle à la foule, ravie de ce privilège. Et voilà que nous découvrons Problematic, qui plait à l’audience, surtout la section acoustique, ainsi que Hysteria, également une chanson inédite. Les applaudissements pleuvent mais c’est surtout après le morceau Corps, que la foule ne voulait pas s’arrêter d’applaudir. Elle l’a fait a capella parce qu’elle s’était promise que plus jamais elle ne la ferait en piano-voix, depuis le décès de son pianiste Nino Vella en 2024. Le public l’a d’ailleurs accompagné sur le refrain, l’un des moments forts du spectacle.

Elle a terminé avec le morceau Suicide, idéal pour clôturer le show, avant de revenir pour un rappel en mode techno. C’était peut-être un lundi soir, mais cela n’a pas empêché le MTelus d’être rempli. Prochain arrêt: New York le 3 février.

Crédit photo: Léa

Voïvod Symphonique — La symphonie s’invite dans l’ovni du métal québécois

par Laurent Bellemare

Dans une salle Wilfrid-Pelletier bien remplie avait lieu le 29 janvier  la première mondiale de Voïvod Symphonique, collaboration déjantée unifiant l’Orchestre Symphonique de Montréal au groupe mythique de métal québécois. 

Avant même l’ouverture des portes, on sentait l’engouement de cette pérégrination de métalleux dont plusieurs attendaient patiemment en file devant la traditionnelle table de produits dérivés. À ce qu’on dit, certaines personnes seraient venues d’aussi loin que le Chili pour assister à cette manifestation multisensorielle de l’épique.

Officiellement rangé dans la série des concerts pop de l’OSM, cette formule hybride métal et classique aurait pu être casse-gueule de diverses façons. Heureusement, l’introduction orchestrale et les premières notes d’Experiment  ont tôt fait de faire taire le doute: un Voïvod orchestral, ça marche!

Les morceaux de Voïvod, même dans le thrash metal le plus cru, regorgent de nutriments harmoniques, ici brillamment augmentés par l’arrangeur Hugo Bégin. Dans cette forme maximaliste, le groupe a pu faire apprécier ses compositions dans toute leur puissance cinématographique. Voilà qui rendait bien justice aux trames sonores de films qui ont inspiré le geste créateur de Voïvod depuis ses débuts.

Acoustiquement, l’alliage était somme toute plutôt réussi. À la table de mixage, il faut dire, on pouvait compter sur un Larry O’Malley aguerri en matière de projets éclectiques, notamment au Festival de Musique Actuelle de Victoriaville. 

Cependant, l’orchestre se perdait parfois sous le quatuor amplifié, devenant ainsi texture de second plan. Cela étant dit, ce n’était pas difficile de maintenir l’attention sur les arrangements toujours présents des cordes et des cuivres. Il n’y avait par contre que très peu d’interactions audibles entre la batterie et les percussions classiques, légère déception. Était-ce une question d’équilibre sonore ou d’arrangement? Quoi qu’il en soit, on aurait souhaité une plus grande exploration du potentiel rythmique du métal dans l’exécution des percussions classiques. 

Néanmoins, l’appréciation d’un concert de métal avec orchestre sans bouchons et donc  sans se brûler les cellules ciliées relève tout de même de l’exploit.

Les morceaux plus lents, tels  The End of Dormancy ou la fameuse reprise de Pink Floyd Astronomy Domine, jouée en fermeture de concert, laissaient tout l’espace nécessaire à l’OSM pour briller. Durant ces reprises de souffle, il était vraiment possible de savourer le détail des arrangements, extrapolations grandioses qui venaient colorer et remplir avec goût l’espace spectral. 

L’un des moments les plus jubilatoires du concert était sans doute la citation du Sacre du Printemps de Stravinski figurant dans la pièce Pre-Ignition,  citée textuellement dans son arrangement orchestral originel… À en donner des frissons! 

Qui plus est, l’environnement visuel de ce programme n’était pas en reste. Au-delà de la présence électrisante  d’un groupe métal au sommet de sa forme ainsi qu’un orchestre dirigé par le jeu intense et dynamique de Dina Gilbert, le public pouvait se réjouir des projections gigantesques réalisées par Marcella Grimaux On pouvait alors réinterpréter les concepts artistiques du batteur Michel Langevin. Ces animations psychédéliques, souvent post-apocalyptiques, ont magnifié l’univers mythologique de Voïvod, et ce d’une manière inédite. Chaque morceau avait son propre concept, sa propre esthétique et son style d’animation, à l’image de l’évolution discographique du groupe culte.

Concluons que Voïvod Symphonique est un franc succès. Il n’y avait pas meilleur choix de groupe pour explorer la face cachée du métal, sa face orchestrale ! On ressentait clairement que le public était charmé devant l’impact de ces deux institutions québécoises réunies sur une même scène.  

Tant d’autres pièces de Voïvod se prêteraient parfaitement à l’exercice, on est en droit d’espérer que cette rencontre se répète et dure. Ode au métal, ode au classique, ode à la longévité du groupe de Jonquière, ode à l’imagination de Michel Away Langevin et ode à la créativité sans bornes de feu Denis “Piggy” D’Amour: Voïvod Symphonique c,est  toutes ces choses et bien plus encore!

crédit photos: Gabriel Fournier

électronique

Igloofest, samedi 25 janvier / Combattre le froid par la danse avec Skepta (Mas Tiempo), MNSA, Dennis Ferrer, Cheba Iman, et tant d’autres

par Léa Dieghi

Deux scènes, deux ambiances. Et toujours plus de danse. Pour cette soirée du 25 Janvier 2025, l’équipe d’Igloofest a décidé de nous offrir une programmation particulièrement différente entre la scène principale Sapporo, et sa petite sœur Vidéotron. Si l’une était une ôde à la house, l’autre l’était au métissage entre musiques traditionnelles nord-africaines et musiques électroniques contemporaines

VIDEOTRON: Manalou, Mnsa, Nadim Maghzal, Cheba Iman. 

Déconstruction, reconstruction, hybridation entre différents genres… Les sets sur la petite scène Vidéotron ont su briller de par leurs métissages et  imbrications sonores. Et même si la scène est quatre fois plus petite (on n’a pas pris le temps de mesurer, mais on imagine!), les sets de ces artistes majoritairement issus du Canada  ont su faire fondre la neige sous nos pieds. 

Imaginez le décor. On s’enfuit derrière la scène principale, pour déboucher vers celle de Vidéotron via un tunnel de lumière. Qu’est-ce qui nous y attend ? Un public qui saute littéralement sous les à-coups des percussions. 

Afro-beat, drum and bass, drill, downtempo, hip-hop, mais aussi tech-house, tout ça mixé avec des musiques traditionnelles arabiques. 

Mnsa, arborant fièrement son foulard de la Palestine, était un soleil dans la nuit d’hiver. Avec sa bonne humeur contagieuse et son enchaînement de sons aux différents tempos, il n’a pas lâché le public une seule minute. Entre classiques pop, heavy bass lines, musiques traditionnelles arabes, le tout mixé sur un fond de techno, mes doigts, jusqu’alors glacés par la bière que je tenais entre mes mains, se sont rapidement réchauffés. 

Une ouverture parfaite pour le set de Nadim Maghzal, qui, à sa façon, a su reprendre le flambeau et faire grimper les gens -littéralement- sur les devants de la scène. Au rendez-vous ? De la musique électronique très percussive, comme on l’aime, toujours associée aux sonorités nords africaines, et à la UK Bass. 

Ces quatres artistes, de Manalou à Cheba Iman, -qui, elles aussi, nous ont offert des performances particulièrement singulières-, ont prouvé la beauté de la synergie entre la musique d’Amérique du Nord et celle d’Afrique. Ils nous ont aussi montré à quel point être un DJ, c’est avant tout faire communauté, et partager une certaine joie de vivre, ensemble.

SAPORO: Lia Plutonic, Syreeta, Dennis Ferrer, Skepta (sous son label House, Mas tiempo) “HOUSE HOUSE HOUSE” 

Un mot qui résonne, pendant que je danse face à la scène principale. 

De Lia Plutonic (Residente Montréalaise) à Dennis Ferrer, ce sont les classiques de la House musiques qui s’enchaînent, tous remixés à leur propre sauce! 

Sapporo

Derrière les quatre DJ-producteurs de la scène Sapporo, quatre différentes visions de la house musique et de ses déclinaisons. Un genre qui traverse le temps et l’espace, et qui permet de réunir un public aux horizons diverses. 

Si Syreeta nous a offert des sons un peu plus ancrés dans la culture britannique de la house musique (d’où elle vient),  son mix entre techno, voix mélodiques et rythmiques house UK s’est avéré un terrain particulièrement fertile pour accueillir son confrère d’outre-mer: Denis Ferrer, artiste influent de la scène électronique depuis plus de quinze ans. 

Tandis que Syreeta et Lia Plutonic surfaient un peu plus sur l’hybridation house et techno, Dennis Ferrer est clairement revenu aux sources de la house new-yorkaise, pour nous offrir un set très disco-funk-tech-house. Très mélodique, très progressive, très années 90, avec des classiques comme Ain’t Nobody (Loves me better).  Au devant de la scène, c’était une foule de tous âges qui dansait. La preuve, encore une fois, de la capacité rassembleuse de la house ! 

Leurs sets très vibrants ont su accueillir avec une joie non dissimulée l’artiste principale de la soirée, Skepta, performant sous son projet Mas tiempo, qui a rapidement augmenté le BPM d’un cran. Bien qu’il soit mieux connu pour ses performances-productions en tant que MC-rappeur, l’artiste Londonien a su se démarquer ces dernières années par ses mixs très rythmiques, parfois déconstruits, mais pourtant particulièrement progressifs et toujours très house. 

Au rendez vous: UK Drill et Grim, drum and bass, house, pour finir sur de la techno prog. La foule était déjà déchaînée, alors que plus d’une dizaine de couples vus, du haut de ma terrasse, monter sur les épaules des uns et des autres. Y’a des ballons qui volent dans les airs, les corps qui se percutent en dansant, les voix s’égosillent et des flocons de neige tombent sur le haut de nos têtes. 

Une très belle clôture de soirée d’hiver, pour une très belle programmation de ce samedi soir d’Igloofest.

Afrique

Alain Oyono : le nouveau saxophoniste en ville !

par Sandra Gasana

À la base, je ne comptais pas couvrir le spectacle de samedi passé à la Brassée, j’y allais en mode spectatrice, pour découvrir celui dont tout le monde me parle en ce moment, Alain Oyono. Originaire du Cameroun, mais vivant au Sénégal depuis plus d’une décennie, le saxophoniste, qui fait partie de l’orchestre « Super Étoile de Dakar » de Youssou N’Dour, nous en a mis plein la vue. À tel point qu’il était difficile de garder ça pour moi, alors voici.

En guise d’introduction, il opte pour la douceur avec le morceau The Beginning, qui marque aussi le début de la carrière solo de l’artiste, avant de nous faire découvrir ses talents de chanteur sur Loba qui signifie Dieu en douala, langue parlée dans la région littorale du Cameroun. Des airs qui me font tout de suite penser à Kenny G, que j’écoutais en boucles durant ma jeunesse.

Sur fond d’instrumentaux soigneusement agencés, et muni d’un laptop, de pédales, d’une mini-console, Alain, qui est également auteur, compositeur, interprète, parvient non seulement à jouer son instrument tout en étant ingénieur de son. Sur certains morceaux, des notes de piano, de l’afrobeat ou de l’afro jazz servent de base pour lui permettre d’improviser dessus à sa guise. Sur d’autres morceaux, il introduit des bruits d’ambiance pré-enregistrés, des chœurs, et d’autres sons qui viennent complémenter son instrument.

Dans son dernier EP sorti en 2023, intitulé Transcendance, il rend hommage à la nature, notamment dans le titre « Ma nature ». « Cet album est dédié à l’écosystème, surtout dans ces moments difficiles. Heureusement, vous ramenez de la chaleur ici ce soir » dit-il en s’adressant à la foule.

Plusieurs instruments se rajoutent les uns après les autres durant la deuxième partie du concert.

Alain revient sur scène d’abord accompagné par Dauphin Mbuyi à la basse, puis quelques chansons plus tard, Deo Munyakazi rejoint le duo avec son inanga, instrument à cordes traditionnel rwandais qui s’apparente à la cithare. Ensemble, ils parviennent à créer de la magie sous nos yeux ébahis. Viennent ensuite se joindre à eux Dicko Fils, du Burkina Faso, à la voix envoûtante, nous rappelant le Sahel et la charmante Sylvie Picard, qui nous ont enchanté chacun à leur manière.

Et alors qu’on pensait que le concert tirait à sa fin, Raphaël Ojo est arrivé avec son djembe pour rajouter sa touche finale. Le concert se transforme en jam session, au grand plaisir du public, qui réalise peu à peu qu’il est en train de vivre un moment unique. Le propriétaire de la Brassée m’a d’ailleurs confié que c’était l’un de ses concerts préférés. « Est-ce que toi aussi tu trippes autant que moi en ce moment ? » me demande-t-il à l’oreille, entre deux morceaux ? « Je plane », lui ai-je répondu.

Le concert ne pouvait pas terminer sans un hommage au géant Manu Dibango, avec une reprise du classique Soul Makossa, ce qui a beaucoup plu au couple assis à côté de moi. Bref, tout ça pour dire que le public de la Brassée peut s’estimer chanceux d’avoir découvert un artiste qui fera sûrement parler de lui sur la scène artistique montréalaise en 2025 et au-delà !

Crédit photo: Peter Graham

classique occidental / période romantique

OSM | Entre les basses islandaises et « l’inoubliable » concerto de Bruch

par Judith Hamel

L’Orchestre Symphonique de Montréal (OSM), sous la direction de la cheffe Dalia Stasevska et du violoniste virtuose Randall Goosby, présentait mercredi soir un programme mettant de l’avant les compositrices Thorvaldsdottir et Price ainsi que les compositeurs Bruch et Dvořák.

Archora d’Anna Thorvaldsdottir, fruit d’une commande de plusieurs grands orchestres et créée en 2022, a ouvert le concert sur un paysage sonore envoûtant d’une vingtaine de minutes. Conçue pour évoquer un univers texturé, l’œuvre transporte l’auditoire dans une exploration des potentiels sonores et énergétiques de l’ensemble. 

Dès les premières notes, les hypergraves envahissent l’espace, créant une masse sonore imposante, palpable. Les crissements des cymbales ajoutent une dimension organique, tandis que les vents cliquent leurs clés et usent de leur souffle pour amplifier l’atmosphère mystique de l’œuvre. Tout ça insufflant un narratif quasi vivant. Puis, l’orgue, par sa présence imposante, amplifie l’impression d’immensité, d’une pièce plus grande que nous. Ces vingt minutes se sont écoulées avec une grande fluidité, comme une unique vague qui nous renverse. La stabilité apparente des sons, obtenue par l’entrelacement des respirations des musiciens, donnait une impression surhumaine. 

Le soliste américain Randall Goosby est ensuite monté sur scène pour offrir un jeu droit et porté avec finesse par sa grande maîtrise de l’instrument. « L’inoubliable » Concerto pour violon no 1 de Max Bruch, bien qu’ayant quelque peu frustré le compositeur par son pouvoir éclipsant de ses autres concertos, demeure une œuvre phare dans le répertoire romantique allemand. Ce soir, dans l’« Adagio », Goosby a su exprimer toute l’intensité de cette romance intérieure. C’est toutefois dans le troisième mouvement que la prestation du soliste a pris tout son éclat. Il s’est déployé dans les thèmes dansants et passionnés qui laissent transparaître les origines hongroises de Bruch ainsi que dans les passages techniques finaux. Ces accents enjoués ont résonné particulièrement avec son jeu empreint d’une légèreté et d’une facilité apparente. Un jeune virtuose qui ne nous a pas renversés par sa musicalité, mais dont la technique et l’aisance qu’il porte sont impressionnantes. 

Adoration de Florence Price a ouvert la deuxième partie dans une version orchestrée pour violon et orchestre de J. Gray, mettant une deuxième compositrice à l’honneur. Cette courte pièce a particulièrement bien convenu à Randall Goosby, qui a su transmettre efficacement la charge émotionnelle à travers son jeu droit, mais honnête. Toutefois, un concert de l’OSM n’y échappe pas, au moment de lever son archet, Goosby est interrompu par le téléphone d’un membre de l’audience qui réécoutait l’enregistrement de sa prestation de la première partie à plein volume. Avec humour et patience, il a baissé son archet et lancé : « You can play it again if you want ». Mais à peine a-t-il commencé à jouer qu’une sonnerie de criquet retentit dans la salle. Des criquets qui heureusement n’étaient pas de circonstance, mais qui ont bien fait rire l’audience. 

Bien que l’œuvre concertante ait donné le titre à la soirée, c’est la Symphonie no 8 de Dvořák, dirigée avec fougue par Dalia Stasevska, qui s’est imposée comme le moment le plus marquant. La cheffe d’orchestre s’est particulièrement illustrée par une direction mettant de l’accent sur des contrastes drastiques de nuances et par des exagérations de certains passages rythmiques. Cette symphonie à l’atmosphère bucolique s’est donc déployée à travers des moments de légèreté, des traits droits de trompettes et par les caractères populaires exagérés de certains thèmes dansants. Le quatrième mouvement, qui s’ouvre sur un appel flamboyant des trompettes et qui se termine avec des passages chromatiques bien groovés, a terminé le concert sur une note de jeunesse bien appréciable.

crédit photos:  Randall Goosby – Kaupo Kicks ; Dalia Stasevska – Antoine Saito

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