MUTEK Forum | Vers une esthétique musicale quantique
par Elsa Fortant
La deuxième journée du Forum MUTEK a poursuivi l’exploration de l’intersection entre technologie et pratique artistique, avec une session particulièrement fascinante sur l’émergence d’une esthétique musicale quantique. Présentée par l’École de technologie supérieure (ÉTS) et modérée par la directrice du développement arts-sciences à la Société des arts technologiques Pía Baltazar, cette table ronde a réuni France Jobin, artiste pionnière dans le domaine, Sebastián Duque Mesa physicien⋅ne et artiste, et Olivier Landon-Cardinal, professeur-enseignant à l’ÉTS.
La session s’est ouverte avec une question provocante de la modératrice Pía Baltazar : « Existe-t-il une esthétique musicale quantique ? Nous sommes à la pointe de notre ignorance. Que signifie penser musicalement en termes quantiques ? » Cette interrogation a posé les bases d’une discussion exploratoire en trois parties.
Contexte : connaissances scientifiques et musique comme mémoire collective
La discussion a débuté en établissant la relation fondamentale entre les genres musicaux et leurs contextes sociopolitiques. France a souligné comment chaque genre musical est ancré dans des circonstances sociopolitiques spécifiques, citant le blues, la techno et la musique assistée par ordinateur comme exemples parfaits de ce phénomène.
Sebastian Duque Mesa a soulevé une question fondamentale sur la nature même de la musique quantique : « Un ordinateur quantique produit-il de la musique quantique, ou n’est-il qu’un instrument ? » Autrement dit, utilise-t-on la technologie quantique comme outil ou cherche-t-on véritablement à incorporer les principes quantiques dans la pensée compositionnelle ?
Olivier Landon-Cardinal a offert une perspective intéressante sur le rôle de l’art dans l’accessibilité de concepts scientifiques complexes. Il a soutenu que l’art peut transmettre une intuition sur la science et l’information quantiques sans nécessiter d’équations mathématiques. Comme il l’a noté : « En mécanique quantique, on construit des intuitions basées sur nos connaissances et vous pouvez être sûres qu’elles vont être déconstruites par de nouvelles expériences. » L’art, a-t-il suggéré, peut aider à transmettre des intuitions quantiques en transcendant les frontières académiques traditionnelles, à un plus grand public.
Pratique : concepts quantiques dans les stratégies compositionnelles
La discussion a retracé une lignée de pionniers qui ont posé les bases d’une pensée musicale quantique. Iannis Xenakis, le mathématicien-architecte-musicien, a été mis en lumière pour son exploration de la composition probabiliste dans des œuvres comme Metastasis (1955). Curtis Roads, étudiant de Xenakis, a révolutionné la musique électronique avec la synthèse granulaire, qui « construit des événements acoustiques à partir de milliers de grains sonores », comme décrit dans The Computer Music Tutorial (2023).
Sebastián a noté comment Curtis Roads a trouvé un moyen d’utiliser la musique comme proxy pour explorer les concepts quantiques, inspiré par le cadre théorique de Dennis Gabor des années 1940. Cette approche traite les particules sonores « qu’on ne peut pas entendre » comme des éléments de construction compositionnelle, explorant des concepts comme la superposition et la collision dans des œuvres telles que Half Life Part 1: Sonal Atoms (1999). Olivier Landon-Cardinal a souligné l’importance historique de la dualité onde-particule à la fois en physique et en musique, notant comment le développement des ordinateurs a finalement fourni les outils pour explorer pratiquement ces concepts. La reconnaissance de l’intrication quantique, d’abord décrite par Schrödinger il y a 100 ans dans son équation de 1925, représente ce qu’il a appelé « le trait caractéristique de la mécanique quantique ».
Perception et expérience : écoute quantique et effet de l’observateur
L’aspect le plus intriguant de la discussion s’est concentré sur la façon dont les principes quantiques pourraient transformer l’expérience d’écoute elle-même. France a décrit son projet Infinite Possibilities(Particle 1) (2024) et Infinite Probabilities(Particle 2) (2024), conçu comme deux albums qui peuvent être expérimentés séparément ou ensemble. Dans ce cadre, ils fonctionnent comme des systèmes quantiques et l’auditeur devient l’observateur dont les choix déterminent la réalité musicale.
L’œuvre de France Entanglement (2023) s’inspire du concept de « fluctuation du vide » de la théorie quantique des champs, où des paires de particules apparaissent et disparaissent simultanément. Cette pièce explore comment les concepts quantiques peuvent générer de nouvelles formes d’expérience musicale qui existent en superposition jusqu’au moment de l’observation.
Dans son travail d’installation, particulièrement dans des environnements comme le dôme de la SAT avec 95 haut-parleurs, France Jobin tente de créer des expériences différentes pour chaque auditeur dans le même espace physique. Ceci fait écho à l’observation d’Olivier Landon-Cardinal que « quand vous interagissez avec un système quantique, les choses ne sont pas réelles avant la mesure. Dans le cas d’une performance de France, nous sommes dans la même pièce pour écouter la même chose mais nous avons une perception différente de l’événement. L’acquisition d’informations nous permet de construire notre propre réalité. »
La session s’est conclue avec l’invitation de France Jobin aux participant⋅es du Forum de « sentir le quantique » lors de Métropolis 1 où elle présentera avec Markus Heckmann Lueurs Quantiques. Pour ce faire, elle nous invite à expérimenter différentes perspectives en se déplaçant entre la piste de danse, la mezzanine et le reste de la salle pour se créer sa propre réalité.
MUTEK Forum | Rituels Radicaux
par Elsa Fortant
Pour sa 11e édition, le Forum MUTEK s’installe du 20 au 22 août au Monument National avec un programme articulé autour du thème des « Rituels Radicaux ». Dans un monde en évolution rapide, les rituels deviennent des points d’ancrage essentiels pour les individus et les communautés. MUTEK nous invite à penser le rituel radical comme un outil de résistance face à un contexte sociopolitique particulièrement instable.
Cette année, les trois jours de conférences et d’activités se structurent autour de trois actes (un par jour) : storytelling et narration avec le Fonds des médias du Canada, technologie avec l’École de technologie supérieure (ÉTS) et pratiques d’avenir éthiques. Sarah McKenzie, directrice générale du Forum, a ouvert cette édition en soulignant l’importance des partenariats, notamment avec le Bureau de l’écran autochtone (BEA) pour la deuxième année consécutive.
Lab des écologies de l’IA : quand durabilité rime avec créativité
L’une des initiatives marquantes de cette édition réside dans le Lab des écologies de l’IA, dont les résultats ont été présentés aujourd’hui. Cette année, 6 projets ont été accueillis en résidence à Société des arts technologiques (SAT), chacun ayant pour objectif de penser, réfléchir, questionner et proposer des IA durables. Les projets sont présentés sous forme d’exposition qui témoignent d’une approche critique et créative des technologies émergentes.
Parmi les projets présentés, Wattsup de Lionel Ringenbach se démarque comme un outil de mesure de la consommation énergétique de l’IA, répondant à une préoccupation croissante sur l’empreinte carbone de ces technologies. CITYChat, développé par Femke Kocken, Ivonna Bossert, Connor Cook et Sura Hanna, propose quant à lui un processus pour transformer les données en chatbot durable, privé et auto-hébergé – ce qui signifie avec un impact écologique moindre.
Ces initiatives s’inscrivent dans une démarche plus large de réflexion critique sur l’impact environnemental et social des technologies, un thème récurrent dans l’ADN du Forum MUTEK.
Feu, champignons et divertissement en famille : l’expérience ShazamFest XX
par Jake Friesen & Lyle Hendriks
Si vous avez déjà pris des champignons hallucinogènes, vous savez déjà à quoi ressemble la première heure du trip. Pour les non-initiés, il n’est pas rare de ressentir un fox-trot nauséabond au plus fort de l’anxiété. En même temps, votre corps négocie si vous allez ou non vous débarrasser de la glace que vous venez de manger au dîner. C’est la partie la plus difficile de l’expérience des champignons, car vous doutez de vous-même et de chaque décision qui vous a amené ici.
Lentement mais sûrement, vous retrouvez vos repères, votre petit ami et votre visage le plus courageux. Vous descendez un sentier boisé et êtes accueillie par un clown bienveillant chargé de la vérification des sacs. Il se penche pour jeter un œil à l’intérieur de votre sac, mais son nez rouge et mousseux tombe à terre. Un bruit de déchirure résonne à travers les arbres tandis qu’il tente de récupérer son nez. Il a déchiré son pantalon, et à cet instant, vous êtes divinement récompensée par l’univers pour avoir tenu bon pendant la montée.
Voici ShazamFest. Un lieu où votre capacité à exprimer votre mal-être sera récompensée par des performances musicales de classe mondiale et une communauté unique.
Taxi Girls /Main Stage
Taxi Girls frappent en premier
L’approche de programmation du ShazamFest est pour le moins atypique. J’en ai d’abord eu l’impression que le groupe punk montréalais Taxi Girls montait sur scène à 20 h 30, avant que le soleil ne disparaisse derrière la montagne et que les concerts ne commencent vraiment.
Ce groupe serait à l’aise dans une salle comme le passage souterrain Van Horne de Montréal, ou dans un endroit tout aussi sale et illégal – là où la voix éraillée et hostile de Vera Bozickovic peut s’écraser sur le béton et les corps qui se débattent. Au lieu de cela, les voilà, se donnant à fond par une chaude soirée d’été, tandis que les enfants s’entraînent à faire la roue et que les jeunes parents hochent la tête. C’est une juxtaposition saisissante, et ce n’est certainement pas la place que je réserverais à un groupe aussi tapageur et énergique. Et pourtant, ça fonctionne. Ce quatuor féminin est implacable, oscillant entre hard rock et hardcore, entraînant sans cesse la foule grandissante devant eux dans un noyau de mouvement et de mosh.
Rencontre avec le capitaine Shazam
Quand j’ai posé les yeux sur le fondateur du ShazamFest, Ziv Przytyk, j’ai eu l’impression de voir son visage au dos d’un ShazamBuck, une variante amusante des tickets de boisson habituels offerts aux médias. L’homme lui-même n’en est pas moins irrévérencieux et fantaisiste, plus qu’heureux de nous raconter les anecdotes des 20 ans du ShazamFest. Coiffé d’un chapeau d’officier de marine, le capitaine Ziv nous raconte l’histoire du festival, comment lui et son frère Sasha sont revenus dans les Cantons-de-l’Est après un séjour à l’étranger, avec une mission simple et singulière : organiser une fête mémorable.
ShazamFest founder Ziv Przytyk
Ce qui n’était, il y a 20 ans, qu’une simple bagarre improvisée dans les bois a véritablement pris son essor aujourd’hui. L’amiral Ziv examine ses terres tout en parlant, nous montrant les scènes et structures rustiques qui entourent la scène principale, nous racontant comment la scène a pris feu une année, et comment il a surpris les policiers en train d’admirer le burlesque l’année suivante. Bien qu’il soit l’ami personnel de presque tous les 2 000 participants, il est un hôte chaleureux et courtois qui nous accueille dans son univers.
Martin the Stretcher / Main Stage
Les corps célestes du burlesque de science-fiction
Ziv et sa partenaire, Elisabeth Besozzi (qui l’accompagne depuis un certain temps au ShazamFest), vêtus d’éblouissants costumes d’OVNI bricolés, sont montés sur scène pour nous faire découvrir l’univers du burlesque de science-fiction. À la manière vertigineuse du ShazamFest, la performance oscille tel un pendule, oscillant follement entre glamour et grotesque. Rhapsody Blue a apporté le drame des danseuses, tandis que Martin the Stretcher et Daddy Red ont assuré l’horreur corporelle de la soirée. J’ai été agréablement surpris par le numéro burlesque expérimental à base de ballons de Râx Kaléidos. À la fois élégant et étrange, leur performance inquiétante a été rendue vivante par leur capacité à transmettre une narration à un médium qui n’est généralement pas vénéré pour son intrigue.
Bob Log III / Main Stage
Bob Log III enflamme Shazam (à nouveau)
Quand on se rend dans une région rurale incertaine pour un festival dont on n’a jamais entendu parler, le rêve est, bien sûr, de découvrir de nouveaux artistes qu’on adore. Heureusement pour moi, le ShazamFest XX a célébré cette étape de la meilleure des manières : en faisant revenir l’un de leurs groupes les plus légendaires pour un chant du cygne marécageux et mémorable.
La réputation de Log le précède. On nous a informés que lors de sa dernière apparition en tête d’affiche du ShazamFest 2013, ils avaient réussi à convaincre les Blood Brothers, une compagnie pyrotechnique québécoise qui travaille fréquemment à Hollywood, de les aider. Ce qui aurait entraîné l’explosion d’explosifs d’une valeur de 20 000 $ pendant le spectacle. Le spectacle a été d’autant plus spectaculaire que la scène principale a semblé prendre feu, une histoire dont tous les témoins semblent se souvenir avec tendresse. Si les engins explosifs improvisés étaient absents du spectacle de Bob Log III cette année, le guitariste slide de Tucson n’a eu aucun mal à rendre sa performance tout aussi explosive.
Bob Log III monte sur scène en costume de boulet de canon humain, à la Evil Knievel, The Stig, ou peut-être la moitié d’un redneck de Daft Punk. Son visage est masqué par un casque de moto, équipé d’un micro de mauvaise qualité pour lui permettre de chanter. L’effet obtenu, sans parler de son timbre de guitare absolument indéchiffrable, donne l’impression d’une carte d’anniversaire sortie d’un enfer chaud et humide. Jouant de la grosse caisse avec les pieds et d’une guitare slide blues-punk vraiment unique avec les mains, Log nous offre l’un des spectacles les plus fous que j’aie jamais vus.
Qu’il s’agisse de porter des toasts sur scène et de les lancer au public, de faire monter les spectateurs sur ses genoux pendant qu’il joue, ou simplement de sa façon de se lever d’un bond, poings levés au-dessus de la tête, hurlant des obscénités après chaque chanson, il y a quelque chose chez ce monstre de foire international originaire d’Arizona qui sonne juste. Guitare slide rauque et grosse caisse à quatre coups. Paroles qui réclament un sein dans son scotch. Une hostilité flagrante, nous narguant alors qu’il menace de jouer sa dernière chanson. Cet homme est un virtuose grossier, dissimulant « humblement » son talent brut et son sens du spectacle sous des gimmicks inoubliables et un machisme brut et exagéré.
Kelowna Rose / Amphitheatre Stage
Les Chroniques d’une tente très moite
Le samedi matin est arrivé en trombe, avec un soleil de canicule qui m’a puni des péchés de la veille. Trempé de sueur, je me suis glissé hors de ma tente et j’ai élu domicile dans la rivière qui longe le ShazamFest.
Lors de mon long séjour dans la rivière, j’ai été exposé aux basses étouffantes du BricaBrac Sound System. Même si le volume était peut-être 800 dB trop fort, j’ai une fois de plus été récompensé de mon inconfort : j’ai pu observer la communauté ShazamFest dans toute sa splendeur. Des familles de toutes les configurations imaginables participent au simple plaisir de se détendre dans la rivière. En tant que citadin d’une vingtaine d’années, il est extrêmement rare que je sois au même événement qu’un jeune de quatre ou soixante-cinq ans, et encore moins que nous passions tous un bon moment ensemble. ShazamFest est peut-être à la pointe de ce que signifie créer un événement véritablement intergénérationnel où chacun se surveille et où les enfants sont là pour surveiller les adultes.
Alors que BricaBrac Sound System disparaissait dans la chaleur du jour, un air familier flottait sur la rivière. Le classique indie de 2013, « Riptide », était interprété par un jeune Shazam lors du spectacle de talents pour enfants. Le ShazamFest propose une programmation impressionnante pour les enfants, allant des ateliers de fabrication de marionnettes aux spectacles de cirque, en passant par des spectacles pour enfants.
ShazamFest est finalement rendu plus bruyant à cause, et non malgré, de ses valeurs familiales, et à notre époque, je pense que c’est quelque chose qui mérite d’être célébré (espérons-le, pendant encore 20 ans).
Après une longue et dure journée à siroter des bières dans la rivière et à me prélasser au soleil, j’ai remonté ma tente pour une sieste. La chaleur accablante de la tente m’a obligé à m’allonger dans un coin d’herbe à proximité pour faire une sieste, tandis que je me laissais bercer par la voix d’un véritable ange venu du ciel, Kelowna Rose. Avec sa voix puissante et rêveuse et son lyrisme comique, elle m’a offert un refuge paisible loin du chaos de la scène principale du ShazamFest. Cette sieste m’a sauvé la vie, mais Kelowna Rose a sauvé mon âme.
Kroco / Mainstage
Kroco : Disco Resurrection
Assis au sommet d’une colline herbeuse surplombant la scène principale, je renoue avec le monde éveillé. De mon perchoir, je vois les festivaliers défiler comme de la gelée sur un tableau de bord brûlant. Les célèbres structures du ShazamFest se dressent fièrement sur cette place pittoresque, presque une place de ville. Soudain, Kroco monte sur scène.
Ces disco-punks vêtus d’argent ne perdent pas de temps à m’inciter à danser comme une flamme commande un papillon de nuit. Leur son indéniable attire rapidement une foule incroyablement active à leur démonstration de joie frénétique. Bien que débordant d’énergie, Kroco incarne la précision et la synchronisation. Chaque membre contribue à créer une toile disco scintillante sur laquelle le chanteur, Rafik, peut laisser son empreinte. Impossible de détourner le regard de Rafik the Kid, constamment en mouvement avec son allure des années 70, tout en délivrant une voix de falsetto addictive.
Quelques jours plus tard, alors que j’écris ces lignes, le refrain de « Neptune (I want it) » résonne dans ma petite tête. Kroco fait exactement ce qu’il a prévu : créer un disco irrésistiblement dansant avec des convictions punk sans concession.
Alors que le public commence à trouver son rythme, un duo mystérieux rejoint la foule.
Brahima Key and Philippe St-Denis (Giant puppets)
Deux marionnettes géantes, pour être précis. Animées par leurs créateurs, Brahima Key et Philippe St-Denis, ces deux magnifiques marionnettes humaines dansaient aux côtés d’un public humain de taille normale. Parfois, s’arrêtant pour saluer des enfants émerveillés, ou se rapprochant pour danser dans leurs bras dégingandés, l’apparence de ces marionnettes ajoutait une beauté surnaturelle à un décor Kroco déjà spectaculaire. Passionné de marionnettes, j’ai été ravi de constater l’accueil chaleureux réservé à ces géants soigneusement fabriqués par le public. Je suivrai de près la prochaine collaboration entre le maître des marionnettes géantes Key et le sculpteur sur métal St-Denis.
La ballade des choix de programmation incompréhensibles : Tribal Roses
Le summum de mon expérience avec les champignons a malheureusement coïncidé avec The Tribal Roses, une troupe de danse majoritairement blanche qui a livré une longue série d’appropriations culturelles sur des tubes comme le thème d’Harry Potter (remix électronique) et « Iron » de Woodkid (célèbre pour Assassin’s Creed). Avec leur maquillage criard et leurs tenues déroutantes, ils ont déambulé sur scène avec le faste désordonné du premier récital de danse d’un bébé. Même dans mon état second, je n’ai rien trouvé de rédempteur dans cette performance.
Éliane Bonin / Main Stage
Perdre l’intrigue, trouver la beauté : Les Sorcières Brulent Toutes
Les Sorcières Brulentes Toutes était une traversée épuisante du monde du cirque et des spectacles de monstres. Malgré mon humeur amère à mesure que la représentation s’éternisait, MC Lilith (alias Éliane Bonin des Productions Carmagnole) a insufflé une dose d’adrénaline bien nécessaire au public en déclin grâce à sa réinterprétation radicale d’Adam et Ève, à travers une approche passionnée du gender-fuck.
Le dernier numéro marquant de la troupe fut celui de l’intrépide contorsionniste aux allures de ballerine Eris D’Eir, se tordant et se balançant torse nu sur un lit de verre brisé. Cette performance m’a semblé une éternité, me rappelant avec tendresse l’époque où ShazamFest proposait de la musique…
Salin / Main Stage
Salin met le Ritz
Après une série de spectacles étranges et interminables, mêlant cirque, burlesque et « cérémonies » pseudo-autochtones de marche sur le feu, la foule est impatiente d’assister à un nouveau spectacle. La vitalité contagieuse de Kroco n’est plus qu’un lointain souvenir, Bob Log III une histoire à moitié oubliée au milieu du flux et de la confusion constants du programme et de l’horaire du ShazamFest. L’acide se dissipe, l’insolation s’installe. Le groupe est en retard. Tout est-il perdu ?
Heureusement, nos craintes sont vite dissipées lorsque Salin, artiste montréalaise de jazz fusion, monte enfin sur scène. Telle une reine de concours de beauté, elle arrive vêtue d’une robe magnifique, les cheveux en chignon. Dès qu’elle s’assoit derrière sa batterie au centre de la scène, elle rayonne de bonheur, et nous non plus.
Salin est l’une des batteuses les plus gracieuses et puissantes que j’aie jamais vues. Un contrôle du volume incroyable, une caisse claire cristalline et glaçante, des sonorités envoûtantes impensables pour un instrument de percussion apparemment simple. Pourtant, elle ne vole (presque) jamais la vedette, malgré ses talents. Au contraire, on la voit, avec ses cinq camarades, partager la scène avec élégance et équité pour chaque morceau. Chaque musicien est fermement ancré dans son domaine, apportant sa contribution sonore sans jamais tomber dans la complaisance, un piège dans lequel tant de formations de jazz moderne semblent tomber.
Le groupe échange ses solos, se passant le flambeau avec grâce et élégance, sous l’œil attentif et souriant de Salin. Ses baguettes sont comme des baguettes de chef d’orchestre, un fill ample à gauche suscite un moment de flûte époustouflant, puis à droite pour commander un solo de Strat courageux. Ce n’est qu’à la fin que Salin prend véritablement son temps, un crescendo tonitruant mais toujours retenu de notes fantômes et de subdivisions. Une symphonie sur les peaux, sous le regard émerveillé de son groupe, tout comme nous.
Dans la nuit avec les Francbâtards
Il se fait tard, les concerts sont en retard, et mon cerveau est dans un état mou et transitoire, entre exaltation psychédélique et fatigue extrême. Sur la mini-scène à côté du bar, une petite armée s’installe sur la minuscule estrade. Je me fais une promesse silencieuse : une chanson, et retour au lit.
Bien sûr, j’aurais dû me douter que ça ne se passerait pas comme ça. J’aurais dû savoir que ma persévérance porterait ses fruits, comme elle l’a toujours été dans la réalité parallèle du ShazamFest. Comment aurais-je pu savoir que ce groupe de neuf musiciens jouerait un set absolument électrique mêlant ska, afro-beat, reggae et autres ? Parce que c’est le ShazamFest, et visiblement, ils ne plaisantent pas avec les closings.
Un seul morceau des Francbâtards, et soudain, la foule, déjà en déclin, revient en force, envahissant la scène bondée et comique, déversant un rap français endiablé, des compositions déjantées et une énergie que je ne peux que qualifier de survoltée. Si on pensait déjà s’arrêter là, Francbâtards nous rappelle que les choses ne font que commencer, nous emmenant facilement au lever du soleil tandis qu’on crie les paroles, qu’on s’agenouille et qu’on se tortille. Bruyant, tapageur et super fun, Francbâtards était le groupe parfait pour conclure mon premier ShazamFest.
Nature, connexion et amour – Spécialités du ShazamFest
C’était un sentiment doux-amer de plier bagage dimanche matin, en rangeant ma tente et mes dernières bières chaudes. J’avais hâte de m’asseoir devant un climatiseur et de réfléchir à des pensées froides, mais en même temps, j’étais triste de dire au revoir à ce magnifique domaine et à la communauté magique qui y avait surgi.
Avant de prendre la route, nous avons été invités à faire un saut à la ferme principale de la propriété, un lieu époustouflant aux allures de Jardin Secret où Ziv vit avec ses parents, Jerzy Przytyk et Natasha Bird. Les poules courent en liberté, Chica le teckel sommeille dans l’herbe sous la table du petit-déjeuner, et une brise tiède souffle dans le verger de pommiers voisin. En écoutant Jerzy parler de ses 20 ans de ShazamFest, je commence à comprendre comment une telle chose est possible.
ShazamFest Festival goers
Qualifier la chaleur et la gentillesse de Jerzy et Natasha d’« hospitalité » serait sous-estimer leur valeur. Leur ouverture d’esprit imprègne chaque aspect du festival et au-delà, des leçons qui ont visiblement été inculquées à Ziv, le fondateur du festival, dès le début. Jerzy voit la ferme comme un lieu public, un refuge magnifique loin des pressions de la vie, de la futilité du travail et de l’angoisse du labeur sous le technoféodalisme (tout cela passe clairement pour une conversation de petit-déjeuner entre nouveaux amis du coin). « Il y a de la place pour quelques amis à l’intérieur », disent-ils, « et quelques milliers dans la cour. »
Jerzy a quitté la Pologne communiste il y a une éternité pour commencer un nouveau chapitre au Québec, même s’il a clairement importé bien plus que le t-shirt du PCCC qu’il porte. Nous discutons des alternatives à la « vie » telle que nous la connaissons. Cette possibilité quasi inimaginable de passer son temps sur terre à cultiver son propre ail et à organiser ses propres fêtes au lieu de se tuer au travail. Ils nous invitent, nous, étrangers qu’ils connaissent depuis moins d’un jour et de cinquante ans leurs cadets, à revenir camper quand bon nous semble, et on sent qu’ils le pensent vraiment. Non pas par obligation ou par politesse, mais par amour profond pour tous ceux qui ont choisi d’être ici ce week-end.
Être accueillis dans la maison de cette famille nous a permis de comprendre ce qui fait véritablement la magie du ShazamFest. Ce ne sont pas la musique incroyable, les cascades à couper le souffle, les rappeurs tapageurs ou le cirque sensuel qui rendent ce rassemblement si spécial, mais l’esprit qui l’anime.
Quel autre festival vous propose des produits frais et cultivés à environ 2 $ l’assiette ? Quels autres festivals voient des musiciens de jazz de renommée mondiale enchaîner avec des spectacles d’horreur corporelle et des spectacles de feu amateurs, mais passionnés ? Quel autre festival délaisse la programmation soignée et aseptisée des événements modernes au profit de véritables monstres et excentriques, peu importe la fluidité du programme ? C’est ShazamFest. Un endroit où les gens se produisent simplement parce qu’ils aiment ça, et le reste ne dépend que de vous.
Alors que nous nous disons au revoir lentement dans cette douce matinée d’été, je me souviens d’une explication, sous l’effet des champignons, que j’ai entendue par hasard entre un vétéran et un nouveau venu : « C’est la nature. Ce sont des gens qui se connectent. C’est l’amour. C’est le ShazamFest, mec. Tu vas adorer. »
Photos de Stephan Boissonneault
Ombres coloniales, lumière ancestrale : La politique de « Wayqeycuna »
par Stephan Boissonneault
Alors que le public entre dans le théâtre, une cloche aiguë et persistante traverse la salle. Sur le côté de la scène, Tiziano Cruz attend, accroupi dans un poncho coloré. Pas d’entrée fracassante, juste une présence. Un calme s’installe. Il commence à sonner la cloche, lentement, délibérément, appelant un troupeau de moutons à travers les montagnes andines de sa jeunesse. Avec Wayqeycuna, Cruz ne cherche pas les applaudissements – il exige le témoignage. Cette œuvre solo, qui fait partie de sa trilogie autobiographique, marque un retour dans sa communauté indigène du nord de l’Argentine, où la mémoire personnelle devient un rituel collectif.
« Vous êtes probablement venus pour voir le gars aux vêtements colorés. Consumez-moi », déclare-t-il, confrontant le public au regard qu’il a porté sur lui. Il parle ensuite de son village, qui vit à côté d’une mine de lithium, entre beauté et exploitation. « Je vis dans un monde de pouvoir blanc », dit-il en enfilant délibérément une combinaison blanche. Les mélodies traditionnelles se mêlent aux synthés lancinants et à un tendre duo a cappella avec un enfant du village, façonnant un univers sonore à la fois triste et fantaisiste.
La scène, divisée par des rideaux diaphanes et baignée de projections changeantes de montagnes et de mer, se transforme à la fois en sanctuaire et en confessionnal. Cruz ne se déplace pas comme un acteur – il habite l’espace comme un témoin, canalisant les traumatismes générationnels, la force ancestrale et les taches persistantes de la violence coloniale. « Le douanier me considère toujours comme un danger, et je porte du linge coloré », dit-il d’une voix ferme. Grâce à un langage poétique et à des repères visuels frappants, Cruz construit un voyage déchirant et férocement symbolique, où rien n’est ornemental et où tout a une signification. Chaque image de Wayqeycuna a un poids : les loups récurrents comme métaphore du capitalisme, le pain et le poncho comme symboles chargés à la fois de fierté culturelle et de douleur.
Wayqeycuna / Akseli Muraja
Cruz évite complètement le spectacle. Il convoque les Andes avec un langage vivant, fait revivre les jeux de l’enfance par des gestes précis et met à nu l’oppression systémique avec une immobilité tendue et délibérée. Un instant, il apaise le public avec des souvenirs de fêtes villageoises ; l’instant d’après, il le précipite dans des scènes dures de pauvreté, d’exclusion, de dents manquantes et de village en flammes – qu’il s’agisse d’une métaphore ou d’un souvenir, la blessure est réelle.
Wayqeycun – « mes frères » en quechua – n’est pas seulement un titre, c’est un appel. Une invocation silencieuse mais urgente à la mémoire collective et à la solidarité. À mi-parcours, Cruz soulève son téléphone et prend une photo de la foule. C’est une petite entorse à l’étiquette théâtrale, mais elle frappe fort, inversant le regard, brisant l’illusion de la passivité du spectateur et nous impliquant dans le cadre de l’oppression. Par sa simple existence, Wayqeycuna devient de l’art politique – moins quelque chose à regarder que quelque chose à endurer.
Centroamérica – un docu-fiction puissant sur la vérité et les liens à l’ère de la distance et du déni
par Stephan Boissonneault
Nous sommes dans un paradis tropical, alors qu’un homme assis sur une chaise chantonne bruyamment une chanson folklorique espagnole (que tous les Espagnols du public semblent connaître mot pour mot), tandis qu’une femme continue de glisser et de tomber sur des tapis multicolores posés sur le sol. Deux écrans sont suspendus au-dessus de la scène, l’un pour la vidéo documentaire, l’autre pour la traduction. Il s’agit de Centroamérica de Lagartijas Tiradas al Sol, une performance qui s’inscrit dans le cadre du Festival TransAmériques.
Dans l’histoire, les personnages deviennent Luisa Pardo et Lázaro G. Rodríguez, un couple mexicain (qui joue son propre rôle) déterminé à enquêter et à documenter les régions d’Amérique centrale – des endroits qu’ils connaissent peu ou pas du tout. Ils finissent par rencontrer une Nicaraguayenne exilée qui les supplie de prendre son identité et d’accomplir une quête familiale au cœur de la nouvelle dictature du Nicaragua, sous la direction des coprésidents Daniel Ortega et Rosario Murillo.
En mêlant des images d’archives et des séquences documentaires à un jeu d’acteurs en direct de grande qualité, Centroamérica offre un portrait captivant et complexe de la migration, de la violence et de la résilience dans la région d’Amérique centrale. Dès le début, le public est immergé dans un collage multimédia : des témoignages vidéo vacillants, des bribes d’émissions d’information réelles, des intermèdes de musique cumbia, bachata et bossa nova d’Amérique centrale, ainsi que des images granuleuses de téléphones portables remplissent l’espace d’une authenticité troublante. Ces éléments ne sont pas qu’un simple arrière-plan : ils constituent la base du récit, ancrant les personnages fictifs dans un monde qui semble bien trop réel, même lorsqu’ils « jouent » les parties manquantes de la séquence vidéo.
Luisa et Lázaro parlent parfois en monologues ou en abstractions poétiques, mais l’essentiel de l’histoire est tiré en partie d’interviews et de rapports réels, avec l’urgence non polie de la vérité. À certains moments, la densité même des informations menace de submerger, et certains fils narratifs pourraient bénéficier d’une plus grande marge de manœuvre. Mais même dans ses passages les plus désordonnés et chaotiques, Centroamérica reste captivant, précisément parce qu’il reflète la nature chaotique et irrésolue de la crise qu’il dépeint.
Stéréo Africa Festival – Des concerts à n’en plus finir
par Sandra Gasana
L’une des soirées tant attendues du festival était bel et bien celle du vendredi soir, à la Maison de la Culture Douta Seck. La programmation annonçait plusieurs têtes d’affiche, notamment Ali Beta mais la légende vivante Cheikh Lô était également présente.
C’est d’abord Nelida Karr qui inaugure la scène principale, avec sa guitare mais cette fois-ci, elle était accompagnée d’un pianiste, qui n’était pas présent lors de sa petite performance au cocktail d’ouverture (lien). Son jeu de guitare est tout simplement époustouflant, alors qu’elle mélange sa langue natale de Guinée Equatoriale, l’anglais et l’espagnol dans sa musique. Vêtue d’une tunique verte et d’un foulard assorti, c’est encore une fois son sourire qui contamine les festivaliers. D’ailleurs, elle interagissait beaucoup avec eux, en leur faisant chanter des passages ou des mélodies. “Dans la prochaine chanson, ce que vous ressentez en ce moment, c’est le thème de la chanson”, annonce-t-elle avant d’entonner les premières notes.
Après une courte pause du côté de la section gastronomique, quel ne fut pas mon plaisir lorsque je découvre un kiosque de cuisine éthiopienne. Et le plus drôle c’est qu’il était tenu par une femme qui allait dans la même (seule) école française d’Addis-Abeba. Il n’y avait donc pas de doute, il fallait que je goûte à la cuisine de Geeza et que je me replonge dans l’enfance immédiatement. Elle servait notamment du café éthiopien et du thé aux épices, que j’ai eu le plaisir de goûter.
Est venu le temps d’aller découvrir le spectacle qu’Ali Beta avait prévu pour nous. Accompagné de plusieurs musiciens, dont certains étaient familiers puisque je les avais vus sur scène durant le Jazz Up. D’emblée, il commence avec un morceau énergisant, sans détours. Afro-Jazz oui, avec des touches d’Afrobeat, mais surtout une présence scénique remarquable. Il interagit par moments en s’adressant au public, en les invitant dans son univers avec ses mots, avant de reprendre en musique. Un conteur, ça il l’est, en plus de ses nombreux chapeaux.
Petit détour vers la deuxième scène pour découvrir une artiste que je ne connaissais pas : Samira Fall. Slameuse, elle maîtrise l’art de la mise en scène dès son entrée sur scène. Elle joue avec les mots et nous a émus même si je ne comprenais pas. C’est le pouvoir de l’art. Elle prenait le temps de traduire certains passages, nous faisait chanter en wolof par moments, notamment en nous faisant répéter lan mo dess, qui signifie « Que restera-t-il ?» en wolof. Elle était accompagnée de son guitariste et de son claviériste et était vêtue aussi d’une tunique noire et qui allaient avec ses tresses. Elle dédie une de ses chansons aux non-conformistes, qui étaient sûrement nombreux ce soir-là.
La première des deux soirées de concerts s’est clôturée avec le monument Cheikh Lô et son groupe formé de dix musiciens. Malgré son âge avancé, il est toujours là sur scène, parfois debout parfois assis, mais avec la même énergie. Il prend même la place de son batteur, nous partageant sa maîtrise de cet instrument, avant de revenir sur la scène. Certains de ces rythmes sont teintés de sonorités latines, mais on retrouve le mbalax entre autres styles, surtout dans le dernier morceau joué. Vêtu d’une veste militaire avec de la fourrure, et d’une ceinture autour de la taille, l’artiste au chapeau a toujours la touche et passe du chant à un tambour installé devant la scène sur laquelle il tapait par moments. Du haut de ses 70 ans, cet artiste a encore beaucoup de choses à partager et chaque concert devrait être à guichets fermés puisque nous sommes chanceux d’avoir des légendes vivantes sur les scènes nationales et internationales. En effet, Cheikh Lô était à Montréal il y a quelques mois, accompagnés de plusieurs autres artistes sénégalais.
Crédit photo: Cheikh Oumar Diallo
Stéréo Africa Festival – Entre Masterclass et sessions Unplugged
par Sandra Gasana
Le temps d’une journée, j’ai mis ma casquette de journaliste de côté pour porter celle d’artiste. En effet, je me suis inscrite à la Masterclass sur l’édition musicale animée par Sheer Publishing, une compagnie d’édition basée en Afrique du Sud.
Cette activité était facilitée par un artiste qu’on ne présente plus au Sénégal ni à l’international, Nix, qui était à la fois traducteur de l’anglais vers le français et vice-versa mais agissant également à titre d’intervenant vue son expertise dans le domaine.
Après une introduction sur les fondamentaux de l’édition, Sheer Publishing a abordé les thèmes entourant les droits d’auteurs, les moyens de générer des revenus avec notre musique mais aussi comment la protéger. J’ai appris énormément de cette masterclass mais je me suis surtout rendue compte que je n’y connaissais pas grand-chose au monde de l’édition. Je n’ai malheureusement pas pu assister à la deuxième journée de la masterclass qui s’étalait sur deux jours, mais je compte bien faire mes devoirs suite à cet apprentissage riche.
En soirée, c’était le temps de se rendre au Centre culturel Blaise Senghor pour la finale des sessions Unplugged, qui font également partie du festival.
Plusieurs groupes ont performé devant un jury composé de 5 personnes, incluant le fondateur du festival Sahad Sarr, Saphia Arhzaf mais également Elkin Robinson, l’artiste colombien dont je vous ai parlé ici.
Mon coup de cœur parmi les finalistes était sans aucun doute l’artiste dont je n’ai pas retenu le nom mais qui jouait avec son père à la guitare. Elle mêlait à la fois le chant et le rap et le tout de manière fluide.
Les trois gagnants de cette compétition étaient dévoilés à la suite d’une délibération des membres du jury et seront accompagnés pendant un an par le label de musique indépendant de Sahad Sarr, Stéréo Africa 432, qui déniche des talents locaux et les accompagne dans le développement de leur carrière.
Crédit photo: Cheikh Oumar Diallo
Stéréo Africa Festival – Un voyage entre Afrique et Amérique latine
par Sandra Gasana
Toutes les Guinées étaient représentées lors du Stéréo Africa Festival cette année. Après un petit avant-goût avec Nelida Karr, de Guinée Équatoriale lors de l’ouverture le 6 mai, David Pereira et son groupe ont fièrement représenté la Guinée Bissau alors que le groupe Lumière d’Afrique honorait la Guinée Conakry.
David Pereira et son groupe, formé d’un bassiste, guitariste et d’un musicien jouant le cajón, ont ouvert le bal à l’Institut français de Dakar. Avec un projet d’album prévu pour 2026, ce quartet est basé au Sénégal, comme beaucoup d’artistes rencontrés lors de ce festival. Dakar est vraisemblablement un carrefour attirant les artistes africains de tout le continent, venus poursuivre leur rêve d’artistes dans ce cadre propice.
A suivi le groupe Lumière d’Afrique, avec le chanteur principal muni de son kamele ngoni, d’un joueur de bolon, un autre avec des maracas, et finalement un bongo. Malheureusement, cela coïncidait avec un match de foot, le public étant donc partagé entre de la bonne musique live et des moments forts de football. Cela fait partie des aléas de l’organisation d’événements où l’on ne maitrise pas toujours tous les paramètres.
Puis, le temps était venu de se diriger vers la grande scène de l’Institut pour la deuxième partie de la soirée avec trois autres groupes prévus au menu.
Tout d’abord, nous avons eu droit à un voyage en Amérique latine avec un duo / couple argentin qui chante en plusieurs langues : l’espagnol bien entendu, mais également le portugais et la langue des Philippines. Beto Caletti à la guitare et à la voix, accompagné de son épouse Mishka Adams à la voix et aux multiples instruments percussifs. Nous avons découvert des rythmes d’Uruguay, du Venezuela, mais c’est surtout la bossa nova et le baiao qui m’ont particulièrement plu, étant donné mon penchant pour la musique brésilienne.
Après l’Amérique latine, nous sommes revenus sur le continent africain avec le grand koriste Lamine Cissokho, qui vit en Suède. Issu d’une famille de griots, les gardiens de la tradition orale mandingue, il était accompagné par Ibou à la calebasse, d’un bassiste centrafricain. « Mon père m’a toujours dit de rester modeste même s’il m’apprenait la kora », nous raconte-t-il avant le morceau Modestie.
La tête d’affiche de cette soirée et mon coup de cœur était l’artiste Tafa Diarabi du Sénégal qui a enflammé l’Institut français avec son full band. Après 8 ans sans avoir sorti d’album, ce chanteur de reggae, mais pas que, a chanté ses plus grands succès que la foule connaissait par cœur, mais également d’autres morceaux de son nouvel album. Il chante en anglais, en français, en wolof, mais toujours avec cette belle présence scénique qui a plu au public de plus en plus nombreux. Il a même fait une reprise de Bob Marley mais qu’il a mis à sa sauce. Il est talentueux mais également généreux puisqu’il a fait monté une femme et un homme sur la scène pour leur donner la chance de briller le temps de quelques minutes. C’est ainsi que s’est achevée la soirée, alors que plusieurs festivaliers se ruaient en arrière de la scène pour partager quelques mots avec l’artiste.
Nous avons terminé la soirée de nouveau au Bazoff pour un deuxième Jazz Up et cette fois-ci, j’ai pris mon courage à deux mains pour faire une petite impro avec les musiciens talentueux qui étaient dans la place. Et je ne le regrette pas du tout.
Crédit photo: Bertin Leader
Stéréo Africa Festival – Cocktail privé d’ouverture
par Sandra Gasana
D’habitude, les cérémonies d’ouverture sont protocolaires, avec de longs discours qui plombent l’ambiance. Mais ce n’était pas le cas pour celle de la 4ème édition du Stéréo Africa Festival qui se tenait à l’Institut Cervantes en ce 6 mai 2025, juste avant le début de ce rendez-vous musical devenu incontournable dans le paysage artistique de Dakar, au Sénégal.
Et pour l’occasion, plusieurs performances acoustiques au menu qui ont su nous mettre dans les meilleures conditions pour accueillir cette rencontre de mélomanes.
Pour ouvrir le bal, nul autre que Moussa Traoré, lauréat de la 3ème édition Unplugged du festival en 2024, accompagné de sa guitare. Il a partagé un morceau rendant hommage à sa Casamance natale, mais aussi aux grands noms de la kora, instrument qu’il semble affectionner.
Dans l’audience, des acteurs culturels, des représentants de ministères et d’institutions culturelles et bien entendu de nombreux mélomanes. Les ambassades de la Colombie et du Burkina Faso étaient également représentées, la première ayant contribué à la venue de l’artiste Elkin Robinson. Ce dernier vient d’une région méconnue de la Colombie, Providence, où l’on parle principalement un patois anglais, proche de celui de la Jamaïque. Il faisait partie des artistes prévus lors de cette ouverture et nous a partagé sa musique qui est un mélange de calypso et de country, avec une touche de soca parfois. Parmi les thèmes abordés dans ses chansons figurent les changements climatiques, la gastronomie de sa région natale qui tire ses origines de l’Afrique. Même si c’était sa première fois au Sénégal, il s’y sent déjà chez lui, puisque ses ancêtres viennent de ce continent. Il était également accompagné de sa guitare, à laquelle il ajoutait un genre de maracas attaché à ses doigts.
Je terminerai avec la performance qui m’a le plus touchée. Un nom à retenir : Nelida Karr de Guinée Équatoriale. Ce pays souvent méconnu au niveau artistique est désormais sur ma ligne de mire. Cette femme à la voix puissante nous en a mis plein la vue avec sa performance époustouflante. Accompagnée par sa guitare toute blanche et transformant les rythmes d’un instrument traditionnel de son pays natal en guitare, elle nous a ému avec son sourire contagieux et la portée de sa voix. Elle me faisait parfois penser à Buika mais avec une voix moins rauque. Elle s’adressait à l’audience en espagnol, langue parlée dans son pays, même si elle semble bien se débrouiller en anglais et en français. Après sa performance, elle était sollicitée de tous les côtés par les mélomanes conquis mais également par la presse qui voulait en savoir plus sur elle.
La soirée a terminé au Bazoff, avec un Jazz Up spécialement concocté pour l’occasion. Un quartet composé d’artistes exceptionnels nous a livré une soirée d’improvisations jazz comme on les aime. Guitare, basse, batterie et claviers, tels sont les ingrédients nécessaires pour un jam de lancement de festival. À ce quartet, s’est joint un trompettiste exceptionnel originaire du Congo qui a su compléter le groupe. Ensemble, ils nous ont fait passer une soirée mémorable, avec le fondateur du festival Sahad Sarr qui est monté sur scène le temps d’un morceau, ainsi que d’autres musiciens présents dans la salle qui ont alterné à tour de rôle.
Si cette entrée en matière était de ce calibre, je me demande ce que ce sera lorsque le festival aura bel et bien commencé. Pour le savoir, on se retrouve à l’Institut français ce soir pour le début officiel du SAF édition 2025.
Crédit photo: Cheikh Oumar Diallo
FAI 2025 | Une nuit blanche de musique folk
par Sandra Gasana
Les choses n’arrivent pas par hasard. Qui aurait cru qu’un samedi après-midi, alors que je travaillais sur la mise en page de l’article d’un collègue, je réalise que l’événement qu’il décrit dans son texte est toujours en cours et que je pourrais y participer avant la clôture prévue le jour d’après.
Après quelques échanges de courriels, me voici en route vers le Folk Alliance International qui se déroulait au Centre Sheraton de Montréal, du 19 au 23 février 2025. J’y étais la soirée du 22.
Je débarque donc vers 19h, je croise quelques amis artistes montréalais dans les couloirs de ce grand hôtel du centre-ville. J’essaye de comprendre comment l’application fonctionne et comment trouver les spectacles auxquels je souhaite assister.
1er arrêt : Mimi O’Bonsawin. Elle est accompagnée de son batteur, en plus des sons pré-enregistrés qu’elle faisait jouer sur certains morceaux. Elle dansait, jouait de la guitare, avec un habillement aux allures de déguisement, sur lequel étaient collées des ailes. J’ai même aperçu Ahmed Moneka dans la salle, cet artiste originaire d’Irak, qui semblait apprécier le spectacle, vus les hochements de tête que je pouvais voir de loin. Mon coup de cœur était son morceau I am Alive.
2ème arrêt : L’artiste australienne Nat Vazer, récemment installée à Montréal et son bassiste Benny, également aux chœurs nous en transmis plein de frissons. J’ai beaucoup aimé Strange Adrenaline sur laquelle on peut entendre la voix soyeuse de Nat, surtout lorsqu’elle va dans les aigus. Avec un petit air à la Gwen Stefani dans le timbre de sa voix, elle a su hypnotiser son audience puisque personne ne semblait vouloir quitter la salle après son set. Elle nous a parlé de son pays natal entre deux morceaux et de ses plages, nous invitant par la même occasion au voyage. On a eu droit à cinq minutes de plus, au grand plaisir du public, et on a savouré chaque seconde.
3ème arrêt : Kelly Bado qui, pour l’occasion, était accompagnée par un batteur et un bassiste. Cette artiste originaire de Côte d’Ivoire et basée à Winnipeg nous a livré un excellent show dans l’une des plus grandes salles de l’hôtel. Elle chante en anglais, en français et maitrise l’art de la mise en scène. « Nous avons tous des rêves et si je suis ici, ça veut dire que les rêves se réalisent », nous confie-t-elle, avec quelques instruments percussifs qu’elle jouait. Elle termine son set avec Fire Fly, en hommage à toutes les personnes qui nous ont quittés, mais qui vivent encore à travers nous.
4ème arrêt : Angelique Francis et son groupe, comprenant ses deux sœurs au trombone et au saxophone et son père à la batterie. Multi-instrumentiste, Angelique joue de la guitare, de la contrebasse et de l’harmonica, parfois deux instruments en simultanée. Une boule d’énergie qui a enflammé le FAI samedi soir, avec des chorégraphies subtiles mais puissantes et une présence scénique remarquable. Et ils n’ont pas joué qu’une fois, on a eu l’occasion de les revoir jouer dans une chambre d’hôtel bondée plus tard dans la soirée. Je vous en parle plus loin.
C’est ainsi que les performances officielles ont pris fin mais … attendez, le meilleur était à venir puisque les performances privées allaient débuter quelques minutes plus-tard.
Je vois une file d’attente qui se crée devant les ascenseurs : on m’explique que les concerts dans les chambres d’hôtel allaient débuter et c’est pourquoi il y avait la file pour monter sur l’un des 5 étages prévus à cet effet. Je commence par le 7ème et j’y trouve des groupes de tous genres, de tous styles, avec pour seul point commun : le folk. Les chambres étaient plus ou moins petites, les lits et les bureaux avaient été retirés, ne laissant qu’un espace pour installer le groupe, des chaises pour les 15, 20, ou plus de spectateurs, qui circulaient d’une chambre à l’autre.
1er arrêt privé : Je sais qu’ils sont de ma ville et j’aurais pu aller voir d’autres artistes que je ne connaissais pas, mais je me suis tout de même arrêtée pour écouter Sophie Luckas et sa kora, accompagnée par Elli Miller Maboungou à la calebasse et aux chœurs, ainsi que László Koós à la basse. Cette artiste montréalaise d’origine hongroise a chanté en bambara, l’une des langues parlées au Mali, en anglais et en hongrois. Ça ne m’étonnerait pas qu’elle chante aussi en français. Malgré le court laps de temps accordé à chaque artiste, (30 minutes), elle a pris le temps d’expliquer son instrument, ses origines, et son rapport avec le Mali. Elle a terminé avec un hommage à sa grand-mère, qui dansait encore à l’âge de 97 ans.
2ème arrêt privé : On m’avait parlé de la chambre d’hôtel dédiée au Black American Music Summit (BAMS), et je voulais découvrir les artistes qui y joueraient. C’est comme cela que j’ai découvert Rachel Maxann, une artiste originaire de Tennessee. Cette globe-trotteuse qui a vécu dans plusieurs coins des États-Unis mais également en Australie, a su nous charmer avec sa voix soul mais aussi son jeu de guitare berçant.
3ème arrêt privé :Lady Nade, artiste de Bristol, en Angleterre, était accompagnée d’un guitariste et bassiste, qui faisaient tous les deux les chœurs, mais également par trois choristes aux harmonies délicieuses, qu’elle a surnommé les « Nadettes ». Alors qu’elle célébrait ses 5 années de sobriété, elle s’est donnée pour mission de briser le tabou autour de la santé mentale. Tout comme Kelly Bado, elle a terminé par un morceau sur le deuil intitulé Complicated, qui a donné la chair de poule à toute la salle. Une voix qu’on devrait revoir à Montréal cet été.
4ème arrêt privé :Lancelot Knight, cet auteur-compositeur-interprète cri des plaines originaire de Saskatoon, en Saskatchewan est guitariste et a partagé certains morceaux de son répertoire. Il faisait tellement chaud dans sa chambre d’hôtel qu’il a dû enlever tous ses accessoires, lui qui est souvent vêtu d’une belle veste colorée et de lunettes de soleil. Avec sa voix de rocker, il faisait contraste avec son jeu de guitare qui fluctuait entre rythmes rapides et intenses avec des sons calmes et doux.
5ème arrêt privé et fin : Tel que mentionné plus haut, Angelique Francis and family ont également joué dans la salle BAMS pour une deuxième fois, en format intime cette fois-ci. La salle était bondée, l’énergie était électrisante et j’ai l’impression qu’ils n’ont pas rejoué les mêmes chansons que plus tôt dans la soirée. Quelle belle façon de terminer cette nuit de musique et de rencontres. Je suis arrivée chez moi à 3h du matin, le coeur rempli de joie et les oreilles remplies de sons. L’année prochaine, je tâcherai d’être en Nouvelle-Orléans, lieu de la prochaine édition du FAI mais cette fois-ci, pas comme journaliste mais comme artiste. Je lance ça dans l’univers.
FAI 2025 | Un week-end à l’hôtel… du plus grand rassemblement folk de la planète
par Michel Labrecque
La 37e édition de l’évènement Folk Alliance International s’est déroulée dans un grand hôtel de Montréal du 19 au 23 février. 2,500 participants parmi lesquels plusieurs centaines d’artistes. Elles et ils ont discuté, assisté à des conférences, négocié des spectacles et ont surtout fait et écouté de la musique. Michel Labrecque a pu assister à cet événement privé à titre de journaliste. Il en est ressorti les oreilles pleines.
Partout, on voit des étuis de guitares, de violon, de contrebasse, dans une sorte de désordre organisé. On pressent que, bientôt, tous ces instruments vont se mettre à jouer.
Comme tous les participants, je dois faire la queue pour obtenir les documents qui me permettront de circuler librement sur les huit étages que le Folk Alliance occupera dans l’hôtel pour les cinq prochains jours.
Devant moi, un groupe de jeunes femmes allumées discutent avec passion. Je découvre qu’elles travaillent pour l’étiquette québécoise de disques Bonsound. Elles me remettent immédiatement un bout de carton, qui m’invite à assister le lendemain à des mini-concerts de Shaina Hayes, Lisa Leblanc et Matt Holubowski, entre autres, à partir de 22 h 30, dans une chambre d’hôtel du neuvième étage.
C’est une des particularités de ce rassemblement. En plus de concerts boutiques (showcases) dans des grandes salles, il y a des centaines de mini concerts privés dans des petites chambres, dont on a enlevé le lit et le bureau. Écouter Matt Holubowski à tout au plus six mètres de distance. J’hallucine!
Une fois mon laissez-passer obtenu, j’aborde un type jovial, qui se moque dans un français teinté d’accent anglais, de la prétention de Donald Trump de faire du Canada le 51e État américain. Il s’appelle Ciarán Mac Cowan, il vient de Belfast en Irlande du Nord et parle un français plutôt riche. Nous sympathisons et il me promet qu’il me racontera des tas d’histoires sur la période de la guerre civile dans son coin de pays.
L’évènement n’est pas encore commencé que déjà, les rencontres s’annoncent fertiles.
La raison d’être de cet événement consiste à mettre en réseau des artistes folk et des organisateurs de concerts et de festivals et aussi de permettre aux musiciens de mieux se fédérer et se démerder dans la jungle du showbizz, dominée par les grandes compagnies qui ont peu à cirer du folk.
Le 20 février, à midi, la plus grande salle est pleine à craquer pour assister à la grande entrevue que « notre » Allison Russell va donner à Ann Powers, autrice et critique de musique pour National Public Radio, la chaîne publique américaine.
Sous les applaudissements nourris de la foule, majoritairement anglophone et américaine, Allison s’exclame en français: bienvenue dans la ville ou j’ai grandi, cette ville formidable », avant de retourner à l’anglais pour raconter que, tout près d’où nous sommes, se trouve la grande Cathédrale Marie-Reine-du-monde, où elle allait se réfugier souvent pendant la journée alors qu’elle était sans abri.
Nous le savons: l’immense chanteuse et musicienne folk americana a eu une enfance très difficile, dont ses deux disques parlent abondamment. « Les quinze premières années de ma vie constituaient une zone de guerre ». Elle est venue à Folk Alliance pour parler de résilience, pour partager son expérience à ses collègues. comme en témoigne son dernier album, The Returner.
Cette gagnante d’un Grammy (en plus de sept nominations) est devenue une célébrité dans cet univers folk créatif. Mais Allison reste très humble et raconte que, pendant la pandémie, elle s’est retrouvée sans le sou et sa survie a dépendu de la solidarité d’autres artistes.
Depuis onze ans, cette Montréalaise habite Nashville aux États-Unis. Allison Russell ne mâche pas ses mots devant ce qui se passe politiquement dans son pays d’adoption.
« Ça sent le fascisme à plein nez! Trump et ses alliés veulent nous diviser, mais ça ne fonctionnera pas », dit la chanteuse en générant des applaudissements nourris. « Un rassemblement comme celui-ci nous inocule contre la haine », ajoute-t-elle.
Le Folk Alliance International est basé à Kansas City aux États-Unis. De toute évidence, c’est un organisme plutôt progressiste, qui compte des sous-groupes pour les communautés noires et autochtones. Le folk est connu pour son parti-pris souvent progressiste, mais il y a aussi des musiciens americana de toutes tendances et parfois apolitiques.
« La musique folk est celle du peuple », nous dit Alex Mallett, le directeur-adjoint de l’organisation. « L’inclusivité et la diversité font partie de notre ADN et nous allons continuer dans ce sens, quelque soit le climat politique », ajoute-t-il. Il ajoute que ça ne fait qu’un mois que Donald Trump est élu et qu’il est encore tôt pour évaluer l’impact.
Quelques ateliers et discussions ont évoqué cette nouvelle ambiance politique, mais au Folk Alliance, tout le monde est là avant tout pour la musique. Et il y en avait pour tous les goûts dans ces multiples prestations, destinées aux promoteurs et aux organisateurs de festivals.
On pouvait entendre un fort contingent québécois de toutes origines: du trad punk de La Patente au violoncelle de Jorane, en passant par le mélange tropical de Wesli et la fusion brésilienne de la batteuse Lara Klaus.
Du côté canadien, j’ai découvert avec plaisir Alysha Brilla, Torontoise d’origine indo-tanzanienne, qui fait un fantastique mélange de genres et The Pairs, un trio de femmes qui se distinguent par des harmonies très agréables.
Il y a aussi d’importantes délégations d’Australie, de Catalogne, des pays scandinaves. Et une salle réservée à une multitude d’artistes autochtones internationaux. Parmi ceux-ci, j’ai été subjugué par Sara Curruchich, une guathémaltèque d’origine Maya, que j’avais eu le plaisir d’interviewer pour PAN M 360 il y a un an et demi. Avec un groupe entièrement féminin, dont une virtuose de la marimba, Sara a littéralement cassé la baraque et fait danser tout le monde tout en livrant des messages très engagés. On peut être engagé tout en souriant. Espérons qu’on la reverra bientôt dans des festivals ou concerts chez nous.
Une autre surprise a été la taïwanaise indigène Sauljaljui, que j’ai pris au départ pour une africaine. On ne cesse jamais d’apprendre. Cette jeune femme nous ensorcelle avec un cocktail de tradition et de folk-rock.
Du côté américain, mon coup de cœur a été Gina Chavez. Cette Texane d’Austin, que j’ai eu la chance d’interviewer en 2018 pour Radio-Canada, est une autrice-compositrice LGBTQ qui assume son identité et qui chante autant en espagnol qu’en anglais. Elle a monté un groupe innovateur pour sa prestation: trombone, violon, percussions, guitare électrique. Tout cela sonnait éminemment bien.
Tout au long de ces trois jours, il y a des jams spontanés. J’aperçois tout à coup quinze violons qui se mettent à improviser ensemble. Nous, journalistes, nous faisons sans cesse solliciter par des artistes qui veulent attirer notre attention. Deux jeunes femmes m’abordent dans la langue de Sheakspeare, avant de comprendre que c’est un imbroglio. Nous sommes tous Québécois francophones.
Blanche Moisan-Méthé et Gabrielle Cloutier sont deux complices musicales dans l’excellent groupe world Méduse. Elles ont chacun leurs projets solo BLAMM pour l’une et , pour Gabrielle, sous son propre nom. Elles m’expliquent la difficulté et la complexité d’obtenir des « gigs » (des concerts) dans cet immense marché aux puces musical. Quand je les rencontre, Méduse a en vue un concert en Alberta. Pour le reste, rien.
Blanche Moisan-Méthé a fait l’objet d’une entrevue de Varun Swarup sur notre site, en 2023 pour son premier – et très original- album, qui fait une grande place aux cuivres, que Blanche joue en plus du banjo et de la guitare. Elle travaille avec une multitude de groupes, dont Gypsy Kumbia Orchestra. C’est ça la vie d’artiste en 2025. Elle a donné plusieurs mini-concerts- c’est en général quinze à vingt minutes-dans ces chambres d’hôtel, entre 22h30 et 2 heures du matin. J’espère que ça a donné des résultats. Les artistes doivent payer plusieurs centaines de dollars pour se retrouver ici.
Le vendredi soir, dans un escalier, je retrouve mon Irlandais du Nord, Ciarán Mac Gowan, qui me convie en français à un de ses sept mini-concerts donnés dans une chambre d’hôtel. Je découvre que son apprentissage du français est dû à son exil en France, durant la guerre civile en Irlande du Nord. Il a aussi vécu en Californie.
Pour ce mini-concert, il est accompagné par un harmoniciste et un guitariste solo. Tous entassés dans la petite chambre, nous nous laissons bercer par leur musique, ainsi que par le folksinger chilien Nicolas Embar et par l’américaine du Nebraska Hope Dunbar. Ce groupe hétéroclite alterne dans les chansons. Les spectateurs embarquent. Les artistes se congratulent. Au même moment, environ 120 mini-concerts se déroulent sur quatre étages du Centre Sheraton.
Nous sommes tous et toutes saoulés de musique. Ça va nous prendre quelques jours pour nous en remettre.
FAI 2025 | Le Portugal comme vous ne l’avez jamais entendu
par Michel Labrecque
Pour la 37ème édition du Folk Alliance International, une grand-messe du folk international tenue à Montréal cette année, une nouvelle vague de alt folk portugais a déferlé. En attendant de les accueillir sur les scènes d’ici, Michel Labrecque est allé à leur rencontre.
Quand on associe musique et Portugal, on pense immédiatement au fado, ces complaintes qui déchirent les âmes et les cœurs. Le genre a ses adeptes et il existe du très bon fado. Mais j’ai découvert cette semaine que la musique folk portugaise était beaucoup plus riche et qu’un groupe de musiciens portugais actualise, voire réinvente ce genre.
Je ne m’attendais pas à parler aussi rapidement de politique dans mes rencontres avec ces artistes, qui sont mis en vedette dans le cadre du Folk Alliance International de cette année.
« Tu dois comprendre que, pendant les années de dictature, les dirigeants n’aimaient pas le folklore, souvent très percussif, qui galvanisait les citoyens », me raconte l’autrice-compositrice Joana Alegre.
« Ils préféraient le fado, qui était plus individualiste que collectif et je pense qu’encore aujourd’hui le Portugal en porte la trace.
Le Portugal a été une dictature de 1926 à 1974. Il a commémoré l’an dernier le cinquantenaire de son retour à la démocratie.
Joana Alegre a fait paraître en 2024 Luas, un album de folk-pop lumineux qui incarne tout-à-fait cette nouvelle vague. On y entend des effets électro mais aussi des instruments traditionnels portugais qui fusionnent avec de très riches harmonies vocales. « Je suis entre différents genres et ça me plait », dit la jeune femme qui a une formation en classique et en jazz.
Le petit Portugal compte une somme faramineuse d’instruments traditionnels. À commencer par ces guitares très particulières, appelées « violas ». Elles ont entre quatre et dix-huit cordes, ont des tailles différentes, elles ont une sonorité très particulière. Il y a la viola braguesa, la campanica, la de arame, et plusieurs autres, sans compter le cavaquinho, qui existe aussi au Brésil et qui, en Hawaï est devenu le ukulele.
« Je ne connaissais absolument rien de toutes ces guitares, me dit O Gajo, de son vrai nom João Morais. « Puis un jour, j’ai découvert ce son et j’en suis tombé amoureux ». O Gajo est une sorte de Bob Dylan à l’envers : ancien rocker et punk dans de nombreux groupes, il a délaissé et vendu ses guitares électriques au profit des violas de son pays. Ai-je besoin de vous rappeler l’histoire de Bob Dylan, qui s’est fait huer en 1965 au festival folk de Newport pour avoir adopté la guitare électrique. Très bien racontée dans le récent film A Complete Unknown .
Depuis sa conversion acoustique, O Gajo s’est lancé dans une odyssée qui vise à pousser sa viola vers des zones inédites. Dans certaines pièces, on se croirait presque dans un raga indien. Dans d’autres, on sent encore le souffle du rock, incarné sur un mode acoustique. Dans son dernier opus, Terra Livre (2024), O Gajo dialogue avec Ricardo Vignini, un Brésilien qui joue de la viola caipirinha, la cousine brésilienne de la viola portugaise. Cela donne une longue introspection passionnante entre deux lusophones de chaque côté de l’Atlantique, qui fusionnent musicalement.
« Il faut savoir que ces instruments ont failli disparaître », lance Antonio Bexiga, alias Tó-Zé (à droite sur la photo), du groupe RAIA, lors d’un atelier-conférence sur ces « cordophones », le nom générique qu’on donne à ces violas traditionnelles. « Plus personne ne s’intéressait à ces instruments ». Seule la viola braguesa était encore jouée sous les années de la dictature.
RAIA, tout comme Bicho Carpintero, sont d’autres groupes qui amènent les traditions dans de nouveaux territoires, mélangeant les genres et les influences. Le Portugal est le pays invité cette année par l’organisation Folk Alliance international. Ce qui nous permet de découvrir ses musiques d’une qualité impressionnante.
« C’est véritablement une nouvelle scène portugaise et ces artistes ont tendance à collaborer entre eux ce qui enrichit le tout »,me raconte Nuno Saraiva, (voir photo ci-dessus) un Canadien-Portugais qui a travaillé pour monter cette mission musicale à l’étranger. Lui-même est un musicien et joue dans le groupe Lusitanian Ghosts, un OVNI musical folk-rock, qui chante en anglais tout en utilisant des guitares traditionnelles portugaises.
Il faut également parler de Retimbrar, un groupe percussif et ludique de Porto (voir photo ci-dessous). Ils sont huit, deux femmes et six hommes, dont six chantent parfois de façon polyphonique. Avec une ribambelle d’instruments de percussions, des petites castagnettes à l’énorme tambour. Et ça déménage furieusement, comme ils l’ont démontré sur une scène privée de Folk Alliance. S’ajoutent aux instruments traditionnels des claviers et des guitares électriques.
Je vous dis: on trouve beaucoup d’innovation dans cette mouvance alt folk portugais.
Je termine avec trois autres innovateurs dans les extrêmes du genre. João Diogo Leitao est un guitariste classique qui s’est réinventé en écrivant des compositions pour viola portugaise. Son album Por Onde Fica a Primavera (2020) est un bijoux de folk méditatif et complexe, avec des compositions raffinées, qui montrent la formation classique du guitariste. Souvent la guitare est réverbérée, ce qui nous amène directement dans la stratosphère…
Marta Pereira Da Costa est la Pat Metheny du fado. La première femme du Portugal à devenir une guitariste d’accompagnement pour les chanteurs de Fado, elle a choisi d’élargir son répertoire instrumental en s’inspirant du jazz, des musiques brésiliennes et latines. Sa dernière offrande, Sem Palavras (2024) constitue un dialogue très riche avec le pianiste d’origine cubaine Ivan Melon Lewis. Marta Pereira Costa joue de la guitare portugaise, un instrument différent des violas dont nous avons parlé plus haut.
Finalement, un autre OVNI: Omiri (voir photo ci-dessus). De son vrai nom Vasco Ribeiro Casais, est à la fois un DJ et un ethnologue. Il se déplace dans les campagnes pour recueillir des chants et des instruments traditionnels et filmer les gens. Puis, il échantillonne tout ce matériel et compose des rythmiques et mélodies. Par la suite, il joue des instruments en direct, alors qu’on voit derrière des vidéos qui correspondent aux échantillonnages effectués. Souvent, ses instruments traditionnels sont électrifiés. Vachement ludique !
J’ai découvert ces artistes avec un grand bonheur. J’espère qu’on pourra les revoir bientôt en concert sur nos terres. Obrigado por ler. Merci de me lire.