« Piano déglingué » et « silement » au récital de Jan Lisiecki… Vraiment ?

par Alain Brunet

Que s’est-il donc passé à la Salle Pierre-Mercure, dimanche dernier? Si l’on s’en tient à la critique de La Presse mise en ligne le lendemain, le piano se serait « déglingué » en fin de première partie, sans compter un « silement » perçu en début de concert. Vraiment? Selon les organisateurs du concert et le gestionnaire de la salle présents sur place, rien n’est moins sûr.

Ainsi, le récital du pianiste canadien Jan Lisiecki a donné lieu à des perceptions très positives pour la plupart, sauf exceptions à commencer par celle de La Presse, pendant que d’autres authentiques connaisseurs ont beaucoup apprécié cette prestation sans pause aucune – en excluant l’entracte.

«  Les moyens sont extraordinaires, le musicien se tirant sans encombre d’un programme exigeant malgré, comme l’an passé avec Lucas Debargue, des aigus du piano qui se sont déglingués en milieu de première partie. Malgré un silement intermittent en début de concert… », pouvait-on lire dans La Presse.

On se souviendra que le récital du pianiste français Lucas Debargue, donné en avril 2025 avait fait l’objet d’une critique virulente de l’instrument fautif dans Le Devoir contrairement au compte-rendu La Presse proche de la dithyrambe malgré l’irritant aussi soulevé en quelques mots à la fin d’un paragraphe.

L’auteur de ces lignes se souvient fort bien de cet épisode, présent à ce concert comme à celui de dimanche dernier. Si je fus d’accord avec l’évaluation de La Presse l’an dernier, il n’en est rien pour la prestation que le critique n’a visiblement pas appréciée. Personnellement, je n’ai perçu aucun excès de « confort », ni manque de profondeur et de recherche dans la préparation du pianiste. Bien au contraire.

Mais, jusque là, respectons les perceptions des experts, l’objet de ce texte n’étant pas tant de comparer les ressentis sur le jeu pianistique ou la valeur esthétique ou musicologique qu’on lui accorde, mais bien de mettre en lumière un facteur objectivement observable : le piano en tant que tel, évalué dimanche par la critique.

Mais d’abord, revenons en 2025. À l’instar des quotidiens montréalais en avril 2025, j’avais bien observé l’accord déficient du piano, en partie induit par le jeu violent de Lucas Debargue en première partie, puis en deuxième. Et puisque cet interprète est profondément atypique et se permet des libertés que d’aucuns considèrent souvent inacceptables, j’avais d’abord cru à un acte presque délibéré, et cette violence du jeu avait eu raison de la justesse du piano sans que son utilisateur ne s’en formalise. En ce qui me concerne, la beauté de ce récital avait été légèrement altérée et… à peu près personne ne s’en était formalisé sauf Le Devoir – assure-t-on du côté de la société de concert Pro Musica qui présentait le concert.

Le piano évalué par Charles Richard Hamelin, Louise Bessette et Daniel Mercure

Néanmoins, Pro Musica et la direction de la Salle Pierre-Mercure avaient pris cette critique très au sérieux et décidé d’examiner l’instrument en profondeur.

Guy Vanasse, directeur général de l’amphithéâtre, résume :

« En tant que directeur général, j’ai immédiatement réagi et mené une enquête interne pour bien comprendre ce qui s’était passé. J’avais appris que notre accordeur de piano habituel s’était déclaré non disponible à la dernière minute et avait été remplacé par une dame de l’Université McGill, qui vint effectuer des retouches sur l’accord du piano à l’entracte. Malgré son intervention, le piano était resté assez faux pour la deuxième moitié du concert, avec les résultats que l’on sait.

« J’ai alors réuni mon personnel pour bien comprendre ce qui s’était passé. J’ai décidé sur le champ de réagir afin de comprendre et surtout afin d’éviter la répétition d’une telle situation.  J’ai immédiatement mis sur pied un « comité d’experts » à qui j’ai demandé de venir essayer notre piano Steinway & Sons. J’ai choisi 3 pianistes de renom : Louise Bessette, Charles Richard Hamelin et Daniel Mercure, pianistes d’envergure internationale et avec des « spécialités » différentes. Ils sont venus, individuellement, chacun leur tour et sans se consulter en amont, pour faire l’essai de notre piano pendant une demi-journée chacun, question d’être être en mesure de véritablement tester notre piano (mécanique, son etc).  Aucun n’a condamné le piano. Personne ne m’a dit ‘Jetez votre piano, il n’est plus bon malgré son âge (1991)’.Les experts nous proposaient plutôt des réparations-ajustements mécaniques et esthétiques. Il fallait selon eux équilibrer le son entre les différents registres, rendre plus uniforme le touché et la qualité sonore. »

Réfection du piano par Piano Technique Montréal

Guy Vanasse a ensuite embauché 2 experts artisans de la firme Piano Technique Montréal, mandatés pour procéder à une inspection technique du piano, en sus des rapports d’experts dont il disposait déjà. Le directeur général a aussi exigé un plan d’action afin d’optimiser la qualité et la durée de vie du Steinway & Sons de la Salle Pierre-Mercure.

Les tâches à accomplir étaient les suivantes, voici le devis en italique:

Restauration du clavier : Restauration des mortaises de touches. Pour ce qui est des revêtements (certaines touches « croches » selon la description des pianistes), nous pourrions essayer de réparer la dizaine de touches concernées, quitte à aller ensuite vers un remplacement complet avec le matériau haut de gamme que Steinway utilise sur les instruments « performance » si ce n’est pas un succès

Réglages et entretien général : Trois jours de travail (deux techniciens). Les pivotages des marteaux présentaient trop de friction, la synchronisation des étouffoirs devait être perfectionnée, les réglages devaient être revus, etc.

Réparations esthétiques du meuble : Une journée et demie de travail, afin d’améliorer l’aspect visuel. Noter que c’est une alternative beaucoup moins coûteuse et appropriée selon nous à une restauration complète en atelier, à considérer à long terme lorsque cela sera pertinent.

Remplacement du banc : Un des bancs inspectés est très abîmé et inconfortable; nous conseillons un banc hydraulique pour plus de confort et de flexibilité.

Après quoi les réparations furent effectuées, et le piano avait « retrouvé toute sa splendeur », du moins si l’on s’en tient au blogue de Piano Technique Montréal.

Et… re-fausses notes?

Dix mois après cette défaillance observée par les deux critiques patentés des quotidiens montréalais, silement et fausses notes dans les aiguës auraient de nouveau jailli, c’est du moins ce qui a été observé par La Presse. Rapporté par un ami, un seul spectateur assis aux premières rangées s’en serait aussi plaint vaguement, par personne interposée – après la publication du texte ?

Alors? Qui avait les oreilles les plus justes en ce dimanche 22 février ? On aurait pu spéculer et passer à un autre sujet mais, cette fois on a pu bénéficier d’un enregistrement du concert et, conséquemment, réécouter attentivement cette fin de première partie supposément problématique. L’enregistrement a été soumis à quelques oreilles, à commencer par celles du directeur général de la Salle Pierre-Mercure, flûtiste classique ayant œuvré longtemps en tant qu’interprète avant de se tourner vers la gestion des arts de la scène et la direction de l’amphithéâtre dont il est ici question.

Et? Personne n’a identifié de fausses notes patentes, au pire un minuscule dérèglement tout à fait normal après l’exécution passionnante d’une œuvre particulièrement musclée du grand compositeur argentin Alberto Ginastera, en fin de première partie. Personnellement, j’ai écouté plusieurs fois cet enregistrement, et je n’ai entendu ni silement ni piano déglingué. Au pire, une minuscule altération en fin de première partie, parfaitement normale dans un tel contexte. Ni mieux ni pire que tout piano de concert d’excellente tenue.

Guy Vanasse, également, s’inscrit en faux contre l’évaluation de La Presse.

« J’ai entendu un piano avec une qualité sonore renouvelée. Les basses sont riches et veloutées. Les aiguës respirent, elles ont gagné en qualité. Le pianiste (Jan Lisiecki) a été en tout temps en pleine maîtrise technique. Les notes jouées en haute vitesse étaient d’une grande limpidité. Le volume sonore du piano était saisissant et les couleurs du son étaient impressionnantes. Puisque le répertoire choisi par le pianiste était d’une grande difficulté technique et artistique, le piano a été sollicité techniquement et musicalement (couleurs). D’après moi, l’instrument a répondu parfaitement à mes attentes et SURTOUT aux attentes du soliste invité. Jamais, à aucun moment, personne n’a remarqué un problème d’accord ! J’ai écouté l’enregistrement du concert plusieurs fois, je cherche encore les fausses notes et les vibrations indues. »

Voici en outre ce qu’en dit Allan Sutton, l’accordeur du piano en service le 22 février dernier, dans un échange courriel avec le DG de Pierre-Mercure :

« Le piano a été accordé en matinée, avant la répétition du pianiste. À la suite de cette répétition, un second accord a été réalisé afin d’assurer une stabilité optimale pour le concert. Le pianiste s’est alors montré très satisfait de l’instrument et de sa réponse. À votre demande, je suis demeuré sur place à l’entrée du public et j’ai effectué quelques retouches à l’entracte. Celles-ci étaient normales dans le contexte d’un concert aussi exigeant, comportant un répertoire très percussif, et ne présentaient rien d’anormal. Il convient également de mentionner que, dans les jours précédents, le piano avait fait l’objet d’un travail approfondi au niveau mécanique ainsi que d’une harmonisation soignée. L’ensemble de ces interventions a permis d’offrir un instrument musical, stable et nuancé, dans lequel le pianiste a pu se sentir pleinement à l’aise et libre dans son interprétation. »

La perception du critique, soit un clavier s’étant « déglingué » dans les aiguës, ainsi que le silement observé s’oppose donc à une presque totalité d’avis contraires. Enfin… Petit détail de la vie? Pour le public mélomane, bien sûr, personne n’est parfait, nous avons tous et toutes des biais inconscients (ici celui du piano déficient de l’an dernier?) qui peuvent masquer la réalité. Pour la réputation d’une salle et d’une société de concert vulnérables au financement public ou privé, c’est une autre histoire.

Alain Brunet recevra le Prix Hommage au Gala des Prix Opus 2026

par Frédéric Cardin

Plus de 50 années de mélomanie fervente et de journalisme passionné seront célébrées lors de la 29e édition du Gala des Prix Opus le dimanche 8 février 2026. Je parle ici de la carrière d’Alain Brunet, journaliste unique dans la confrérie québécoise, canadienne et même internationale en ce sens que l’homme a couvert le spectre entier des musiques populaires tout autant que celui des musiques dites sérieuses au cours de sa carrière. Trouvez-en d’autres qui l’ont fait avec un tel aplomb et surtout une telle sincérité! 

L’ami Brunet, qui recevra donc le Prix Hommage aux Gala des Opus, a bourlingué sa science de l’écoute et de la médiation de l’art musical à peu près partout : de CIBL à ses débuts jusqu’à La Presse où il a oeuvré pendant 35 ans, de 1984 à 2019 (et où la plupart d’entre nous l’avons connu), en passant par Radio-Canada de 1984 à 2013, sans compter Télé-Québec et TVA. Quand j’étais jeune, j’associais Alain aux musiques ‘’populaires’’, toutes, allant du rock au rap en passant par le métal, le punk, la soul, le country, l’indie, et à certaines expressions ‘’poussées’’ comme le jazz contemporain, le prog rock, la musique classique indienne, l’électro, etc. Mais pas au classique.

C’est que, dans La Presse, quelqu’un d’autre s’en chargeait, exclusivement, et sans volonté de partage sauf pour les interviews d’artistes classiques qu’Alain a de plus en plus écrites à partir des années 2000, ainsi que dans son blogue (2007-2016) où il a aussi produit des recensions d’albums et comptes-rendus de concerts. C’est sur le tard que j’ai découvert l’amour d’Alain Brunet pour le vaste répertoire de la musique savante millénaire issue d’Europe, ce qui finissait de me faire prendre conscience du gigantisme tout à fait inégalé de la mélomanie de cet homme. 

Devant une certaine démission des médias traditionnels par rapport à la curation musicale, et leur retraite vers une zone presque exclusivement mainstream et consensuelle, quelque chose comme 2 ou 3 % de ce qui existe en musique, Alain a fondé en 2019 Multimédias M 360 et sa plateforme en ligne PAN M 360 (nous!!!). Pan M 360 est un véhicule bilingue de référencement collaboratif dont l’objet est la découverte, l’appréciation, l’analyse et la diffusion de musiques créatives, tous genres et cultures confondus, sans hiérarchie de styles. Une gageure, qui laissait plusieurs sceptiques, mais qui s’avère de plus en plus être un succès et même une offre désormais indispensable. 

Alain Brunet ne le criera pas sur les toits, et il n’arrangera pas son propre triomphe médiatique pour s’auto-célébrer. C’est pourquoi nous reprenons ici le flambeau afin de lui offrir cette reconnaissance qu’il mérite entièrement, car, le résultat de son dévouement, ça été et c’est encore d’inspirer d’autres, beaucoup d’autres, à traverser les lignes de démarcations entre les styles et ainsi d’ouvrir les esprits et les cœurs envers la richess de La Musique, de Bach à Stockhausen, en passant par John Coltrane et Sun Râ, John Zorn, King Crimson, Nusrat Fateh Ali Khan, Hermeto Pascoal, Anouar Brahem, Aphex Twin, Alain Bashung, Stéphane Lafleur et des milliers et des milliers d’autres. 

Si vous ressentez de l’émerveillement devant les infinies possibilités d’émotions et de plaisirs d’écoute que la curiosité musicale peut produire, vous êtes sur la même longueur d’onde qu’Alain, et que nous tous aussi chez PAN M 360. 

Le dimanche 8 février 2026 à la Salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal, nous irons remercier celui qui rend tout cela un peu plus possible chaque jour, grâce à un travail acharné et un dévouement sans faille à cette cause, toujours aussi vital et sincère même après environ un demi-siècle de bons et loyaux services. 

INFOS ET BILLETS POUR LE 29E GALA DES PRIX OPUS, EN FÉVRIER 2026

GAMIQ #20: rappelons-nous des lauréat.e.s et surtout, écoutons-les!

par Rédaction PAN M 360

Au National ,le 30 novembre dernier, le 20e Gala Alternatif de la Musique Indépendante du Québec a célébré 38 prix, offert un hommage au mythique Vilain Pingouin, livré 10 performances et déployé un orchestre maison, le tout animé par « le très capable  » Benoit Poirier. En somme, une « soirée bruyante, émotive et un peu chaotique, c’est à dire parfaite ».

Voici les lauréat.e.s dont il faudra se souvenir en 2025 et, surtout écouter attentivement ! Rappelons au demeurant que le fondateur du GAMIQ, Patrice Caron est aussi un membre de la famille PAN M 360. Bravo pour sa ténacité et sa dévotion pour la scène indépendante keb!

ARTISTE DE L’ANNÉE
Angine de Poitrine

RÉVÉLATION
Béton Armé

ESPOIR 2026
Édouard Tremblay-Grenier

SIMPLE
Vilain Pingouin – Hé Ho

ALBUM ROCK
zouz – Jours de cendre

EP ROCK
Les Deuxluxes – Pleasure Doin’ Business

ALBUM FOLK
Bolduc Tout Croche – Fracture

EP FOLK
Maude Audet – Blue Tears

ALBUM INDIE-POP
Ariane Roy – Dogue

EP INDIE-POP
Emmanuelle Querry – Chéri, si tu savais

ALBUM INDIE ROCK
Marie-Pierre Arthur – Album bleu

EP INDIE ROCK
Minou – Tout va bien

HIP-HOP
Sensei H – La mort du troisième couplet

SOUL/R’N’B
The Brooks – Soon As I Can

JAZZ

Papillon social club – Dur de la feuille

MÉTAL

Guhn Twei – Capitale de l’arsenic

PUNK
Enfants Sauvages – Avant la mort

POST-PUNK/POST-ROCK
We Are Wolves – Nada

ÉLECTRO
Virginie B – Astral 2000

TRAD
Germaine – Chansons honnêtes

COUNTRY
Sandrine Hébert – On part s’une ride

SONO MONDIALE
Lhasa de Sela & Yves Desrosiers – First Recordings

MUSIQUE CLASSIQUE
Thélonius García – Marche Nocturne

EXPÉRIMENTAL
Louise Forestier – Vieille Corneille

CANADA (HORS-QUÉBEC)
Les Hay Babies – Tintamarre

Vidéoclip auto-production/DIY
Chou – Barré du Couche-Tard

Vidéoclip Budget
DVTR – Olympiques

Vidéoclip Pro
Ariane Roy – Agneau

ANIMATION
zouz – Jours de cendre

MÉDIA
ecoutedonc.ca

ÉTIQUETTE DE DISQUES
Slam Disques & Hell For Breakfast

Salle de spectacles
Quai des Brumes

FESTIVAL
La Noce

Podcast musique/Émission de radio
La Paire d’Écouteurs

Organisme ou initiative pour la
communauté
Création le Pantoum

Relations avec les médias
Larissa Relations Média

Services aux artistes
Spectacles Bonzaï

Disquaire
Le Knock-Out

Hommage
Vilain Pingouin

FMA 2025 | Concert de clôture reporté… Pourquoi?

par Rédaction PAN M 360

L’absence de réponse à la demande de visa d’entrée au Canada de Moeen Shreif a contraint le Festival du Monde Arabe de Montréal (FMA) à reporter sa soirée de clôture, initialement prévue le 16 novembre au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts (PdA).

La nouvelle date de cette soirée de clôture est fixée au dimanche 18 janvier 2026, au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts.

Très attendue à Montréal par son public moyen-oriental et maghrébin, la supervedette libanaise Moeen Shreif (Moeen Charif, de son vrai nom) s’est produite à maintes reprises en Amérique du Nordsoit en 2009, 2011, 2012, 2013, 2015, 2016, 2022. Son visa pour les États-Unis est valide jusqu’en 2027 mais ça poireaute au Canada. À tel point que le chanteur n’a pas de visa et cette lenteur de réponse impacte un concert prévu dans une salle importante de Montréal.

Le FMA affirme que Moeen Shreif a fait sa demande de visa le 9 septembre 2025. « Selon les délais annoncés par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), il aurait dû recevoir une réponse au plus tard le 14 octobre, soit 36 jours après la soumission de la demande. Malgré les efforts soutenus pour obtenir une réponse, aucune date butoir, aucune indication, aucune explication n’a été fournie à l’artiste. »

Un examen prolongé de la demande pour des raisons que l’on ignore, pourrait avoir conduit à ce report du concert.

« La seule communication adressée par l’IRCC à l’artiste en date d’aujourd’hui stipule que le dossier est ‘’en attente des vérifications antérieures’’ et qu’ils ne sont pas ‘’en mesure de donner un calendrier précis pour la prochaine étape car les délais de traitement varient selon la complexité de la demande en cours d’examen’’. »

L’organisation du FMA déplore évidemment cette lenteur bureaucratique aux allures de cafouillage, avec les nuances suivantes :

« En ces temps de suspicion généralisée, nous refusons d’envisager que le FMA ait pu être visé à dessein. Nous avons employé de nombreux moyens pour tenter de trouver une solution, en passant notamment des députés et les instances diplomatiques concernées, nous continuons à nous heurter à une opacité au niveau des délais qui ne cessent de se prolonger. »

Plus précisément, le FMA s’étonne que des erreurs apparemment banales dans un questionnaire de visa aient impacté un artiste de cette notoriété.

« D’après le peu d’information que nous avons pu obtenir auprès de nos partenaires dans cette démarche, il se peut qu’il y ait eu, par le passé, des erreurs de procédure dans l’une ou l’autre des demandes de visa de l’artiste, souvent dues à une méconnaissance du processus de demande de la part de l’agence qui en a eu la charge. Cependant, un artiste de ce calibre ne devrait pas pâtir continuellement de ces lacunes humaines. »

Enfin bref, on se demande au FMA s’il s’agit d’une anomalie bureaucratique ou encore d’un silence administratif intentionnel qui ne s’assume pas. On est préoccupé, on s’interroge :

« Comment expliquer qu’un dossier très solide reste sans traitement définitif? Se pourrait-il que la demande de Moeen Shreif n’ait pas été traitée comme les autres pour des raisons non dites? Ces questions sont celles qui émergent aujourd’hui au sein du public du FMA. Certains expriment également la crainte que ce silence puisse être perçu comme un manque d’équité dans le traitement des demandes, ce que nous préférons éviter d’envisager sans fondement clair. Pourtant, si l’on veut bien considérer les choses avec clarté, soit le dossier Moeen Shreif présente des anomalies, et en ce cas, l’IRCC lui refuse l’entrée au Canada en lui exposant les véritables raisons; soit il est conforme et son visa doit être approuvé. »

Enfin, le FMA craint que cette pratique ne s’installe.

« Nous constatons sur le terrain que cette perception s’exprime de plus en plus fortement et nous pensons qu’elle mérite d’être prise en considération. Nous voici donc acculés au pied du mur. Le flou déraisonnable de la situation nous met dans l’embarras vis-à-vis de notre public et de nos partenaires. En plus de fortement nuire à l’équilibre financier du FMA, à sa crédibilité auprès de ses commanditaires et à son bon fonctionnement, l’absence de réponse à la demande de visa de Moeen Shreif risque de générer énormément de nuisances, notamment dans le contexte socio-médiatique actuel. 

« Alors que nos pages des réseaux sociaux subissent une vague inédite d’attaques racistes et haineuses, nous souhaitons éviter toute polémique suscitée par un silence qui refuse de dire son nom. L’un des grands artistes du monde arabe n’aurait donc plus le droit d’entrer au Canada pour clôturer un Festival qui a 26 ans d’existence, alors qu’il s’y est rendu auparavant à plusieurs reprises lors d’événements au succès retentissant? »

Dans cet esprit, le Festival tient à réaffirmer son engagement envers la diversité culturelle et la liberté artistique  :

« Nous demeurons profondément attachés à l’idée que Montréal reste une scène ouverte et inclusive pour tous les artistes, sans distinction sur la base de l’origine, de la religion ou de l’opinion. Nous croyons que l’art doit transcender les frontières administratives et politiques, et que l’échange culturel est essentiel à la vitalité de notre société canadienne. »

Publicité panam

Festival Vibration | Un musicologue franco-mexicain se passionne pour les liens entre musique et politique

par Michel Labrecque

Du 16 au 18 octobre, la Faculté de Musique de l’Université de Montréal, se tenait un colloque appelé Musique, diplomatie, propagande. Curieux de nature et journaliste de profession, notre collaborateur Michel Labrecque s’y est rendu. Il a rencontré Luis Velasco-Pufleau, un musicologue et musicien expérimental, qui opère un blog sur les liens entre la musique et la politique et effectue de nombreuses recherches sur ce sujet.

Luis Velasco-Pufleau a grandi à Guadalajara au Mexique, a obtenu un doctorat en musicologie à l’université de La Sorbonne à Paris et a enseigné à l’université McGill. Il habite à Fribourg, en Suisse, et est professeur associé à l’Université de Montréal.

Ce citoyen du monde est également musicien au sein du groupe de rock-expérimental Mad Song. Un musicologue qui fait de la musique, ce n’est pas si rare. On en trouvait plusieurs à ce colloque organisé par l’Université de Montréal.

Luis Velasco-Pufleau s’intéresse à toutes les musiques et à leurs liens avec la politique. Par exemple, il a disséqué l’album Le Trésor de la Langue (1989), du guitariste québécois René Lussier, qui transformait des archives sonores de langue québécoise en musique, pour le faire partager au monde entier et comprendre sa démarche politique.

Il s’est intéressé à l’utilisation de la musique pendant les guerres ainsi qu’au rôle de la musique pendant la pandémie récente. Il s’interroge sur la manière dont le gouvernement a produit une chanson avec des tas de vedettes, intitulée Love Will Prevail (Titre anglais d’une chanson en mandarin) pour magnifier et dédiaboliser le rôle du peuple chinois dans le pays où a commencé la pandémie. C’était une chanson approuvée par le politburo du gouvernement communiste. Une chanson de solidarité et d’encouragement, mais dont toute critique est absente.

Un des ses récents champs d’intérêts porte sur la guerre en Ukraine. « C’est un sujet très sensible », dit-il. Beaucoup d’orchestres ukrainiens ont tourné en Europe et ailleurs pour sensibiliser les gens à l’invasion russe. « Mais du jour au lendemain, des orchestres qui jouaient beaucoup d’œuvres russes ont arrêté de les jouer, alors que ça fait partie de leur histoire dans le dernier siècle. C’est une réaction compréhensible, c’était une musique impériale, mais il y a des paradoxes: on interdit Dimitri Sostakovich, un compositeur qui a connu beaucoup d’ennuis avec le régime soviétique et qui a écrit une symphonie qui est dédiée à la lutte contre les nazis ».

Luis Velasco-Pufleau ne porte jamais de jugements. Il analyse les faits, les compare et les analyse. « J’essaie de ne jamais généraliser et de ne rien condamner;  j’observe la musique dans des contextes politiques spécifiques. »

Un autre exemple bizarre: les islamistes extrémistes comme DAECH en Syrie et les Talibans d’Afghanistan interdisent la musique quand ils prennent le pouvoir. « Mais en même temps, dans leurs vidéos de propagande, ils utilisent des chants qui s’apparentent à de la musique, c’est très contradictoire. Ils interdisent toute la musique sauf celle de la guerre dijhabiste ».

Luis Velasco-Pufleau a écrit plusieurs textes sur la pop dite « humanitaire » des années 80, comme le Live Aid festival ou les chansons We Are The World ou Do They Know It’s Christmas?, qui ont réuni des dizaines de vedettes rock américaines et britanniques, qui ont permis d’amasser des dizaines de millions de dollars pour lutter contre la famine en Éthiopie, en 1984.

« C’était un discours de solidarité un peu naïf qui disait, nous ne pouvons pas changer le monde, mais nous pouvons aider. Par contre, ça ne s’attaquait pas aux racines du problème, qui était une guerre civile dans un contexte particulier ». Donc, cette solidarité a sûrement sauvé des vies, mais dans un contexte dépolitisé. C’était aussi les débuts du vidéoclip et des réseaux d’informations continus internationaux.

Par contre, ces interventions musicales humanitaires sont beaucoup plus compliquées quand les occidentaux connaissent mieux le contexte politique, note Luis. « Pour Gaza et l’Ukraine, c’est impossible de faire ça de façon aussi dépolitisée, parce que c’est beaucoup plus chargé politiquement dans nos pays ».

Avec la montée du populisme partout dans le monde, notre ami franco-suisso-mexicain et un peu montréalais ne risque pas de manquer de lieux de recherche et d’observations.

« Je pense que la musicologie et les sciences humaines peuvent nous permettre de mieux comprendre la situation du monde. Qu’est-ce qu’une musique nous dit sur un conflit ou sur une situation politique ».

« La musique est un outil formidable pour comprendre les identités, comment les gens pensent, forment une société avec ses conflits », conclut notre musicien musicologue. Nous sommes plutôt d’accord.

Pour en connaître davantage sur les recherches de Luis Velasco-Pufleau, cliquez sur ce lien:https://msc.hypotheses.org

Festival Vibrations | Une experte explore la diplomatie musicale américaine

par Michel Labrecque

Du 16 au 18 octobre, la Faculté de Musique de l’Université de Montréal tenait un colloque appelé Musique, diplomatie, propagande. Curieux de nature et journaliste de profession, notre collaborateur Michel Labrecque s’y est rendu. Ici, il nous présente une discussion avec Danielle Fosler-Lussier, une musicologue spécialiste de la propagande musicale américaine à l’époque de la Guerre Froide.

Discuter avec Danielle Fosler-Lussier pendant trente minutes vous donne juste envie de creuser davantage. Cette musicologue est un puits sans fond de connaissances sur les liens entre musique, diplomatie et propagande aux États-Unis.

En 1970, en pleine guerre du Vietnam et en pleine Guerre Froide, le Département d’État américain envoie le groupe rock Blood Sweat & Tears tourner derrière le rideau de fer. Le groupe va jouer en Pologne, en Roumanie et en Yougoslavie (aujourd’hui démantelée en Croatie, Slovénie, etc).

C’était un étrange pari: les membres du groupe étaient plutôt anti-guerre et très critiques du gouvernement républicain de Richard Nixon. Celui-ci détestait ce genre de groupe mais l’idée était de démontrer que les États-Unis sont un pays bien plus libre que leurs adversaires communistes.

Les jeunes des pays communistes étaient exaltés par ces concerts. En Roumanie, la police est intervenue et ça s’est terminé par des emprisonnements.

« Blood Sweat and Tears a beaucoup souffert de cette tournée », nous dit Danielle Fosler-Lussier. « Les progressistes américains leur ont reproché d’avoir collaboré avec le gouvernement. » En retour, la droite américaine ne les aimait pas davantage. 

Les États-Unis ont utilisé beaucoup de diplomatie ou de propagande musicale pendant la guerre froide, entre 1945 et 1991. Ça comporte beaucoup de paradoxes. Des musiciens de jazz comme Louis Armstrong ou Duke Ellington, ont été envoyés dans plusieurs pays d’Afrique et d’Europe, pour promouvoir les valeurs américaines, alors qu’ils étaient eux-mêmes victimes de ségrégation rampante dans leur pays. 

Madame Fosler-Lussier explique que les musiciens jazz formaient un important contingent, mais il y avait aussi des musiciens folk et classique. Parfois, ces musiciens étaient très critiques face aux États-Unis. « En même temps beaucoup de musiciens ont compris la réalité totalitaire de certains pays et sont revenus davantage pro-américains », a appris la musicologue en écrivant son livre Music in America’s Cold War Diplomacy (University Of California Press, 2015).

« Les USA ont commencé ces opérations de propagande durant la 2ème guerre mondiale. Ça a débuté en Amérique latine, où l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste faisaient une propagande très intense », raconte Mme Fosler-Lussier.

Après la guerre, la propagande musicale s’est intensifiée contre l’URSS et ses pays satellites, notamment à travers des radios comme Voice of America, que l’administration Trump vient de démanteler. Est-ce que cette diplomatie-propagande a eu un véritable impact ? « Si vous demandez aux diplomates ils disent oui. À partir d’une performance musicale, la musique rassemble des gens et peuvent démarrer une conversation sur d’autres sujets », explique Danielle Fosler-Lussier.

À partir des années 70, ces initiatives ont ralenti. Mais la musique étant une des grandes forces culturelles des États-Unis, cette diplomatie-propagande s’est poursuivie au-delà des efforts gouvernementaux. Il y a eu des programmes d’échanges, notamment au niveau du rap ou hip-hop, sous les gouvernements de Barack Obama et de Joe Biden.

Anthony Blinken, Secrétaire d’État sous Joe Biden, est un cas à part: lui-même guitariste amateur de rock, il a inauguré le Global Music Diplomacy Initiative, en 2023, en chantant un morceau de Maddy Waters.  En 2024, il a aussi joué Rockin’in the Free World, du Canadien Neil Young, dans un bar de Kyiv en pleine guerre d’Ukraine. Une idée qui a fait jaser, mais n’a pas fait l’unanimité sur place.

Ce qui ressort du travail de Danielle Fosler-Lussier, c’est un portrait nuancé. Certes, les États-Unis faisaient ces efforts musicaux pour promouvoir leurs intérêts et leur vision du monde, mais cette « propagande » était diversifiée et contenait des éléments critiques, ce qui n’était pas envisageable du côté nazi ou soviétique. Ou aujourd’hui Russe ou Chinois, pourrait-on extrapoler.

Pour la musicologue, faire une différence en propagande et diplomatie n’est pas simple. « Pendant ce colloque, nous essayons de faire ce travail, mais ce n’est vraiment pas simple. Pour certains, le mot « propagande » est diabolique , pour d’autres, ça signifie faire bouger des idées, c’est plus positif ».

Et aujourd’hui reste-t-il quelque chose de ces efforts musicaux, sous l’administration Trump. Danielle Fosler-Lussier reste prudente, puisque s’exprimer en tant qu’universitaire est devenu beaucoup plus compliqué qu’auparavant. « À ma connaissance, il ne se passe rien, la radio Voice Of America n’existe plus et le département d’état américain semble s’être éloigné de l’idées des échanges culturels avec le reste du monde. »

Danielle Fosler-Lussier a aussi écrit un livre sur Béla Bartok et la Guerre Froide et Music on the Move, sur comment la musique traverse les frontières à travers les âges, disponible gratuitement aux University of Michigan Press.

Festival Vibrations UdeM | Musique, diplomatie, propagande

par Michel Labrecque

Passer trois jours à parler de musique, de propagande et de diplomatie ? Pour le journaliste social, politique et culturel que j’ai été pendant quarante ans, à Radio-Canada, ça paraissait intriguant.J’ai passé toute la journée du 17 octobre à la Faculté de Musique pour écouter des conférences et interviewer des participants.

Pour tout vous dire, c’était parfois un peu trop éthéré ou niché à mon goût, comme les chercheurs universitaires peuvent parfois faire, mais j’ai appris des tas de choses et pas seulement en musique. 
Savez-vous qu’à la fin du 17e siècle, l’Espagne occupait entre le tiers et la moitié de l’Italie ? Que la France et l’empire Austro-Hongrois se disputaient l’autre moitié ? Moi pas. Vous rappelez-vous qu’en 1935, l’Italie fasciste a envahi l’Éthiopie, causant 275 000 morts Éthiopiens et 15 000 morts Italiens ? Que les Etats-Unis, sous le républicain John Eisenhower, distribuaient des instruments de musique aux pays moins favorisés ?

Que la BBC, la radio publique britannique, s’est servie abondamment de la musique destinée aux alliés de l’étranger pour faire passer ses messages de solidarité pendant la Seconde Guerre mondiale.

Dans tous ces événements, la musique a joué un rôle, diplomatique ou de propagande. Au 17e siècle, des opéras ont été créés ou altérés pour convaincre les Italiens de la noblesse de changer d’allégeance. Dans les bulletins d’actualité britanniques diffusés dans les cinémas pendant les années trente, la musique jouait un rôle très important; la musique « civilisée »blanche était souvent mise en contradiction avec la musique « sauvage » des pays colonisés.

Tous ces chercheurs, venus d’une dizaine de pays, nous offraient des exemples ciblés pour comprendre le rôle de la musique dans la diplomatie ou la propagande. Et surtout, qu’il est difficile de distinguer ces deux termes. Où s’arrête la diplomatie et commence la propagande, ou vice-versa ?

On a aussi évoqué des exemples plus récents, sur lesquels j’aurais aimé qu’on s’étende plus longuement: les cérémonies olympiques, entre autres. Vous serez sans doute d’accord avec moi, si je vous dis que celle des JO de Paris en 2024, donnait, par la musique, une impression d’audace et d’innovation française. Était-ce de la diplomatie ou de la propagande ? Ou seulement de l’audace ?

« La politique, la diplomatie et les arts sont liés beaucoup plus qu’on pense » me dit Frédéric Ramel, chercheur en politique internationale à Science-Po Paris. Ce politologue a choisi de s’intéresser à ce qu’il appelle « le sensible », qui inclut les émotions et les arts. « On a tendance à considérer que c’est moins important que le militaire ou la stratégie politique, je ne suis pas si sûr », ajoute-t-il.

Un exemple ? Le Qatar, cet Émirat arabe connu pour avoir accueilli la Coupe du Monde de soccer et pour abriter certains dirigeants du Hamas palestinien, « a mis de l’avant une femme, Dana Al Fardan, chanteuse et compositrice à la charnière de la musique classique et pop, comme ambassadrice culturelle de ce petit pays. Mettre une femme de l’avant est très important pour l’image de ce pays conservateur à l’étranger », note Frédéric Ramel.

Pour lui, il s’agit ici d’un exemple de propagande musicale. Au niveau diplomatique, de nombreux pays, dont le Canada, font tourner des artistes musicaux à l’étranger. « La France le fait constamment, notamment aux États-Unis; la musique a un pouvoir et une puissance », conclut Frédéric Ramel.

Le politologue français ajoute que ce ne sont pas que les États ou le monde politique qui peuvent utiliser la musique à des fins diplomatiques. En Italie, dans certaines villes, on fait dialoguer des migrants et des citoyens sous forme d’ateliers musicaux. Ce dialogue adoucit les mœurs et facilite la cohabitation.

Publicité panam
Publicité panam

Musique Immigration | Une plateforme plus que nécessaire

par Sandra Gasana

Ce lundi 6 octobre avait lieu le lancement de la toute nouvelle plateforme Musique Immigration au Conseil des arts de Montréal. Cela est le fruit de plusieurs mois de labeur, de sondages, de questionnaires, de recherche-action menés par Caroline Marcoux-Gendron, professeure associée au Département de musique de l’UQAM et chercheuse postdoctorale au Département de management de HEC Montréal. Elle était épaulée par Hortense Dubus, auxiliaire de recherche et doctorante (UdeM), l’artiste brésilienne Mônica Freire (UQAM), Marie-Jeanne Blain (UdeM/UConcordia/IRMS) et Myriam Zmit (UdeM).

Parmi les partenaires de ce projet ambitieux, on retrouve le Conseil québécois de la musique, SPACQ-AE, le Centre social d’aide aux immigrants (CSAI), le Carrefour Jeunesse Emploi de Portneuf et bien entendu le Conseil des arts de Montréal.

Après le constat flagrant qu’il était difficile pour les musicien.ne.s immigrant.e.s de s’y retrouver lors de leur arrivée au Québec, cette plateforme vise à centraliser toutes les informations utiles dans un même endroit et selon 8 catégories. Parmi celles-ci, nous retrouvons la création et production de musique, la diffusion, le financement d’un travail artistique ou encore connaitre ses droits comme musicien.ne immigrant.e. Pour chacun des 8 onglets, une liste exhaustive de ressources est proposée avec des fiches complètes.

Il existe également un dictionnaire comprenant tout le vocabulaire utilisé dans le milieu artistique québécois qui peut s’avérer très utile pour les musicien.ne.s nouvellement arrivé.e.s.

Une autre section de cette plateforme est dédiée aux événements adressés aux musicien.ne.s, aux professionnel.les des secteurs de la culture et de l’immigration et aide à l’emploi, ainsi que les chercheur.euses intéressé.es par les questions de professionnalisation des musicien.nes immigrant.es. Des cycles de conférences, des ateliers, des performances commentées, bref la plateforme vient d’être lancée et les prochains mois sont déjà remplis d’activités.

Enfin, toute la documentation est accessible dans l’onglet portant le même nom, et on y retrouve notamment le rapport sur Les voies de professionnalisation des musicien·nes immigrant·es au Québec, qui est à l’origine de cette initiative.

Cette plateforme devrait être dupliquée dans toutes les provinces du Canada et pourquoi pas, à l’international aussi. Il répond à un besoin criant vécu par plusieurs musicien.ne.s confronté.e.s non seulement à un déracinement en arrivant dans un nouveau pays mais font face à des barrières lorsqu’il s’agit de vivre de leur métier. Une plateforme comme Musique Immigration répond clairement à ce besoin.

Pour plus d’informations: musique immigration

Crédit photo: Peter Graham

Yves Jarvis et Mustafa récompensés au 20e Prix Polaris

par Marc-Antoine Bernier

Selon la communauté Polaris, Yves Jarvis est le créateur de l’album canadien de l’année , All Cylindres, et Mustafa est l’auteur-compositeur-interprète de Gaza Is Calling, la chanson canadienne de l’année.  Le gala Polaris 2025 s’est tenu mardi soir au Massey Hall de Toronto, marquant la 20e édition de ce prix  qui récompense annuellement la meilleure musique canadienne, sur la base exclusive du mérite artistique et de l’évaluation experte. Présentée par la CBC, la soirée s’est déroulée de 20 h à 23 h, trois heures d’alternance entre remises de prix et performances des finalistes.

Performances contrastées

C’est la Montréalaise Marie Davidson qui a ouvert la soirée avec Sexy Clown, tirée de son album City of Clowns, en nomination sur la courte liste. Seule derrière sa table de mixage, elle a livré une performance brute et théâtrale, comme elle seule sait le faire. Le musicien originaire de Gatineau Yves Jarvis lui a succédé avec un set psychédélique et évolutif, passant d’élans rock à des moments plus soul et contemplatifs, montrant déjà l’ampleur de son univers sonore avant même l’annonce du palmarès.

La programmation a ensuite fait voyager le public à travers une mosaïque de genres. Le duo Bibi Club a offert une pop indie teintée de post-punk, avec Le feu et Shloshlo, soutenu par des visuels en boucle et la voix claire d’Adèle Trottier Rivard.

La Torontoise Saya Grey a amorcé son passage avec Hell (Of A Man), livrant un folk intimiste accompagné de son groupe, d’abord à la guitare acoustique, puis en délaissant l’instrument pour habiter davantage la scène avec Lie Down.

Changement de registre avec les OBGMS, dont l’énergie punk-rock s’est mêlée à des passages gospel. Dans leurs tenues blanches, accompagnés de projections de la Terre en flammes, ils nous ont fait passer un moment de rage collective et viscérale.

 Du côté montréalais, Ribbon Skirt a imposé un rock autochtone nerveux et tendu, porté par la chanson Off Rez et l’esthétique post-punk de sa soliste.  Les musiciens du groupe n’ont cessé de se déplacer sur scène, comme si l’immobilité figeait l’âme dans le ciment.

La chanteuse torontoise Nemahsis a ensuite adouci l’atmosphère avec sa pop alternative mélancolique, notamment sur You Wore It Better, portée par une voix aérienne et des arrangements épurés.

Puis, Population II a plongé la salle dans une transe psychédélique avec La Trippance, un morceau de rock progressif rallongé pour l’occasion, soutenu par des stroboscopes,  des riffs effrénés et même un Vive le Québec libre bien senti.

Pour conclure, Lou-Adriane Cassidy, éclairée d’une lune rouge projetée derrière elle, a offert une performance envoûtante et électrisante avec Dis-moi, dis-moi, dis-moi et Journal d’un loup-garou, refermant la soirée sur une note intense.

Nouveaux et anciens lauréats

Le gala a introduit cette année un Prix de la chanson de l’année, doté d’une bourse de 10 000 $ par la SOCAN. La récompense a été attribuée à Mustafa pour Gaza is Calling. Le chanteur torontois, seul artiste absent de la soirée, n’a pas pu récolter son prix sur place.

En clôture, le Prix de l’album de l’année a été remis par Haviah Mighty à Yves Jarvis pour son cinquième disque (All Cylinders), paru à l’hiver dernier. Anciennement connu sous le nom d’Un Blonde, l’artiste maintenant établi à Montréal est reparti avec une bourse de 30 000 $. Il succède à Jeremy Dutcher, lauréat en  2024.

Deux autres distinctions ont souligné le patrimoine musical canadien. Le Prix Patrimoine Polaris, qui récompense des albums parus avant la création du prix en 2006, a été décerné pour la première fois en direct : le jury a retenu The Speckless Sky (1985) de Jane Siberry, tandis que le public a choisi Grab That Gun (2004) de The Organ.

Enfin, les organisateurs ont profité de cette édition anniversaire pour annoncer le lancement d’un nouveau portail de soumission accessible sur leur site web. Cet outil permettra désormais aux artistes de partout au pays de présenter directement leurs albums au jury du Polaris, simplifiant ainsi l’accès au processus de sélection.

MUTEK Forum 2025 | Talk-Show : « Quel futur pour l’immersion ? Les nouveaux rites narratifs »

par Elsa Fortant

Pour sa 11e édition, le Forum MUTEK s’installe du 20 au 22 août au Monument-National avec un programme articulé autour du thème des « Rituels Radicaux ». Dans un monde en évolution rapide, les rituels deviennent des points d’ancrage essentiels pour les individus et les communautés. MUTEK nous invite à penser le rituel radical comme un outil de résistance face à un contexte sociopolitique particulièrement instable.

L’introduction d’un nouveau format talk-show témoigne de la volonté d’expérimentation du Forum. Présentée par Myriam Achard du Centre PHI, cette émission composée de 5 segments de 10 minutes chacune interroge l’avenir de l’immersion sous l’angle des arts immersifs et des nouveaux rites narratifs qu’ils permettent.

Segment 1 – Ana Brzezińska : Une brève histoire de l’art immersif

Ana Brzezińska, curatrice spécialisée dans l’art immersif, a offert une perspective historique offrant une fondation solide et nécessaire aux réflexions du public. Qu’est-ce que l’art immersif ? Pour elle, « On le trouve pratiquement partout où l’on va. Il revêt de nombreuses formes, qu’il soit numérique ou phygital. Il ouvre l’imagination des gens et démocratise un discours artistique historiquement hermétique et intimidant. »

La transition du storytelling au storyliving permet des formes d’engagement uniques et une capacité permanente de surprise. Cette évolution s’inscrit dans une généalogie riche, du Sensorama aux parcs d’attractions de Coney Island en 1943, jusqu’aux installations immersives contemporaines.

L’immersion devient alors une méthodologie de design plutôt qu’un simple média, répondant aux besoins post-pandémiques d’accessibilité, d’expériences collectives et d’ouverture. Comme le souligne Brzezińska, l’immersif doit « placer les gens au cœur de l’expérience, ce qui est plus important que l’expérience en elle-même ».
Segment 2 – Marc Barto : les musées comme laboratoires ouverts

Marc Barto, producteur numérique senior au Victoria and Albert Museum (V&A) a présenté une vision des musées transformés en laboratoires ouverts, où les visiteurs passent d’un rôle passif à un engagement actif. Avec 2,8 millions d’objets dont seulement 2% sont exposés, les institutions muséales comme le V&A doivent repenser leur approche pour transformer les visiteurs passifs en visiteurs engagés.

Des œuvres comme Tidalo, un violon numérique à deux joueurs d’Hazar Emre Tez, ou Craig Against the Machine, une guitare électrique semi-automatisée de Craig Scott, illustrent cette nouvelle approche où la technologie permet une expérience et des émotions partagées avec l’artiste et les autres participants.

Segment 3 – Bianca Shonee Arroyo-Kreimes : questionner la nature technologique

Le projet The Pond de Bianca Shonee Arroyo-Kreimes constitue une réflexion critique sur notre rapport contemporain à la nature à travers une installation multimédia immersive. L’artiste détourne les codes du diorama de musée d’histoire naturelle en créant un écosystème artificiel peuplé de créatures hybrides, utilisant diverses technologies (réalité augmentée, projections, hologrammes) pour questionner les frontières entre naturel et artificiel. L’œuvre explore comment les nouvelles générations s’accommodent progressivement d’environnements technologiques de substitution face à la dégradation du monde naturel.

Dans le cadre de MUTEK, elle présente Field of Reeds, une expérience de réalité augmentée qui transforme les espaces urbains quotidiens en écosystèmes spéculatifs luxuriants, invitant les participants à redécouvrir une relation perdue avec la nature en superposant virtuellement des jungles vibrantes sur le paysage urbain moderne dans un futur alternatif où la vie non-humaine aurait disparu.

Segment 4 – Ottomata : repousser les frontières de l’interaction

Alexandra Papouin et Hugo Laliberté d’Ottomata ont partagé leur approche unique de l’immersion par l’interaction. Depuis 2017 et leur installation Splinter, ils cherchent à dépasser le buzzword immersif pour apporter plus de sensibilité au concept.

Leur signature réside dans le « moment zéro », cet instant où une personne comprend l’interaction de manière naturelle, presque inévitable, sans instructions. Leur dernière installation Tetra, que vous pouvez découvrir au Village numérique jusqu’au 28 août transforme le toucher en expérience sensorielle et collective, explorant les forces invisibles qui nous entourent et transformant sons et visuels en temps réel.

Segment 5 – Centre PHI : inventer une nouvelle dramaturgie immersive

Phoebe Greenberg et Julie Tremblay du Centre PHI ont conclu avec BLUR immersive, un projet explorant le clonage, la résurrection et l’édition génétique. Leur approche consiste à combiner plusieurs disciplines et formes d’art tout en gardant une narration cohérente, créant une nouvelle topologie d’expériences.

Le projet superpose réalités multiples : performance live, animation, AR/VR. Un même acteur peut être présenté dans un monde synthétique, puis comme personnage animé via motion capture et enfin en réalité augmentée. Cette approche révolutionnaire nécessite de réinventer également la distribution, les théâtres se montrant paradoxalement plus intéressés que les musées traditionnels ou les centres d’art.

Cette première journée du Forum MUTEK 2025 dessine les contours d’une créativité numérique en mutation. Les rituels radicaux ne sont plus seulement des points d’ancrage face à l’instabilité, mais deviennent des outils de transformation active des paradigmes.

Entre écologie numérique, narration immersive et résistance créative, cette édition promet de questionner nos rapports à la technologie et à l’art dans un monde en perpétuel mouvement. Le Forum continue ainsi sa mission : être un espace d’échange  où se façonnent les futurs possibles de la création numérique.

MUTEK Forum | Pauline Bourdon : vers des festivals durables, un événement à la fois

par Elsa Fortant

Dans le cadre de Mutek Forum 2025, PAN M 360 est allé à la rencontre de Pauline Bourdon, qui accompagne les festivals dans leur transition socioécologique. Fondatrice de Soliphilia et forte de 17 ans d’expérience dans l’industrie festivalière britannique, elle travaille notamment avec TEAM Love Productions sur des événements comme le festival Glastonbury. Spécialisée dans l’accompagnement des équipes et la mise en place de stratégies durables, elle intervient également comme formatrice dans plusieurs universités anglaises pour sensibiliser les futurs professionnels aux enjeux d’aujourd’hui et du futur. Rencontre avec une experte qui voit dans les festivals des laboratoires d’expérimentation pour une société plus durable.

PAN M 360 : Quel est le parcours qui vous a menée à accompagner les festivals dans leur transition socioécologique ?

Pauline Bourdon : J’ai un parcours assez singulier. J’ai commencé en logistique artistique pour des festivals il y a 17 ans, puis j’ai déménagé en Angleterre il y a 11 ans pour travailler sur des événements comme Glastonbury. Progressivement, j’ai réalisé que je perdais ce rapport authentique à l’art à cause d’une industrie devenue très commerciale. Il y a eu un moment où je me suis dit qu’il y avait un décalage entre mon éthique personnelle et la carrière que je menais. En 2019, j’ai donc créé Soliphilia pour allier logistique artistique et développement durable, en apportant mon expertise en politique culturelle et en logistique artistique avec l’objectif d’un changement systémique dans l’industrie festivalière.

PAN M 360 : Comment définiriez-vous votre métier au quotidien ?

Pauline Bourdon : Mon travail est très multiple. Il y a d’abord beaucoup de collecte et d’analyse de données pour quantifier les pratiques, qu’elles soient négatives ou positives. C’est essentiel pour mesurer l’impact et justifier les changements. Ensuite, il y a tout un volet éducatif : créer des outils pour les équipes et assurer leur formation. Je privilégie un changement systémique à long terme plutôt que des solutions ponctuelles. L’idée est de faire comprendre à chaque personne son rôle dans cette transition écologique et les solutions créatives qu’elle peut mettre en place dans son domaine d’expertise. Concrètement, cela signifie passer du temps avec les équipes, écouter leurs défis, proposer des ressources, se tenir au courant des meilleures pratiques ailleurs, et développer des stratégies adaptées à chaque contexte.

PAN M 360 : Sur quoi portait votre intervention dans le cadre de MUTEK Forum ?

Pauline Bourdon : J’ai présenté le concept d’utilisation de l’imagination comme outil d’action climatique, à travers deux projets concrets que nous avons développés. Le premier s’appelle Town Anywhere : c’est un jeu immersif de 6 heures qui projette les participants dans le futur, en 2035, pour les aider à imaginer et se préparer aux changements à venir. Le second projet porte sur l’utilisation du mycélium – les racines des champignons – pour remplacer le polystyrène dans les décors par un matériau compostable créé à partir de déchets agricoles. Pour moi, les festivals sont de véritables laboratoires d’idées : ils constituent une petite ville temporaire avec toute l’infrastructure nécessaire. Si une solution fonctionne sur 45 000 personnes en festival, elle peut potentiellement être répliquée à l’échelle de la société. C’est ma vision des événements culturels comme espaces d’expérimentation entre imagination, changement systémique et transitions justes.

PAN M 360 : Où en sont les festivals aujourd’hui par rapport à la réflexion et la mise en place de stratégies écoresponsables ?
Pauline Bourdon :
L’état d’avancement varie énormément selon les territoires, notamment à cause des comportements des publics qui sont liés aux cultures locales. Le Royaume-Uni s’est positionné comme leader mondial en développement durable événementiel, avec un réseau d’acteurs très fort et des outils qui sont maintenant répliqués ailleurs dans le monde. Cependant, il existe une tension constante entre les impératifs commerciaux – notamment les sponsors privés – et l’éthique environnementale des équipes. La réalité, c’est que les festivals sont des écosystèmes complexes avec des liens socio-politiques et économiques qui rendent les solutions bien plus compliquées que simplement « remplacer les gobelets plastique par des réutilisables ». L’approche intersectionnelle est cruciale pour éviter de reproduire les erreurs d’extraction qu’on observe dans d’autres secteurs de la transition écologique.

PAN M 360 : On constate un nombre grandissant d’annulations partielles ou complètes de festivals qui doivent composer avec des conditions météorologiques de plus en plus difficiles. Comment percevez-vous cette évolution ?

Pauline Bourdon : C’est un défi majeur qui illustre parfaitement les enjeux climatiques actuels. L’Angleterre, par exemple, était historiquement préparée à gérer la pluie, mais aujourd’hui nous devons faire face à des canicules sur des terrains qui ne sont pas adaptés à ces nouvelles conditions. Les prédictions météorologiques deviennent cruciales – nous avons vécu des situations où 30% de chance de pluie se sont transformées en pluies diluviennes pendant trois heures. Des organismes comme le Met Office travaillent maintenant avec l’industrie pour développer des prédictions plus précises et des outils d’adaptation. Je pense qu’il faut également créer des syndicats professionnels car, contrairement au cinéma, le milieu festivalier n’est pas syndiqué. Cela permettrait de développer une adaptation collective et de mieux protéger les travailleurs face à ces changements climatiques de plus en plus imprévisibles.

PAN M 360 : Avec la pandémie, plusieurs technologies comme les livestreams ou le metaverse ont permis une certaine accessibilité à la culture, mais elles ont aussi un impact écologique. Entre prendre l’avion pour aller dans un festival en Europe et participer à un festival virtuel, comment se positionner ?

Pauline Bourdon : C’est une question complexe car nous manquons encore de données fiables sur l’impact réel du numérique. Le problème principal, c’est que les comportements de consommation changent complètement selon le contexte. Par exemple, une chasse d’eau chez soi consomme beaucoup plus d’eau que des toilettes sèches en festival. À la maison, pendant un événement virtuel, les gens vont cuisiner, laisser les lumières allumées plus longtemps, inviter des amis – autant de facteurs qui modifient l’équation environnementale. En festival, nous avons un espace contrôlé où nous pouvons mesurer précisément la consommation. Paradoxalement, un festival de quatre jours où l’on ne se douche pas peut avoir un impact environnemental moindre que des vacances classiques en formule tout inclus. Une spécificité des festivals, c’est qu’ils rendent visible notre impact environnemental, contrairement à d’autres industries culturelles comme le cinéma où les déchets de production restent invisibles pour le public.

PAN M 360 : En tant que festivalières et festivaliers, quels gestes simples pouvons-nous adopter ?

Pauline Bourdon : Il faut d’abord comprendre que les équipes organisatrices atteignent souvent des plateaux – par exemple au niveau du taux de recyclage – et qu’aller plus loin nécessite la participation active du public. Quelques gestes simples peuvent faire la différence : venir avec un esprit ouvert et curieux, apporter sa propre bouteille d’eau, explorer le végétarisme même ponctuellement pour montrer qu’il existe une demande, privilégier le covoiturage et ne jamais voyager seul dans une voiture. Mais surtout, je pense qu’il faut développer plus d’empathie envers les équipes qui travaillent énormément, souvent avec des sacrifices personnels considérables. Plutôt que de critiquer systématiquement sur les réseaux sociaux dès que quelque chose ne va pas parfaitement, il serait constructif de comprendre la complexité de l’organisation d’un événement et d’encourager les efforts entrepris.
PAN M 360 : Et les artistes dans tout ça ? Parlez-nous des « green riders » ou « eco riders ».

Pauline Bourdon : Les artistes évoluent dans un contexte économique très difficile, où la monétisation s’est déplacée vers les concerts live. Le rider – ce document contractuel où l’artiste exprime ses besoins techniques, logistiques et personnels – est vu par tous les acteurs de l’industrie : managers, promoteurs, salles de concert. C’est donc un outil très puissant qu’on peut utiliser pour véhiculer des valeurs écologiques et sociales. Un green rider peut inclure des demandes comme des toilettes non-genrées, l’absence de plastique, des mesures d’accessibilité, ou même des exigences de représentation paritaire dans les programmations. Chez TEAM Love, nous observons que les green riders doublent chaque année. C’est la force du nombre qui permet de normaliser ces pratiques et de les rendre progressivement standard dans l’industrie. L’objectif est que ces préoccupations écologiques et sociales deviennent naturelles dans les négociations contractuelles.

MUTEK Forum | Résister à l’artwashing : construire un avenir mené par les artistes dans la musique et la culture

par Elsa Fortant

En ce dernier jour du Mutek Forum, PAN M 360 vous propose un compte rendu du panel organisé par FEMINAE NOX consacré à la question de l’artwashing dans l’industrie culturelle électronique. Autour de la table nous avons retrouvé Stacey « Hotwaxx » Hale, marraine de la house music, Salome Asega, artiste et directrice de NEW INC au New Museum et Rachel Weldon, fondatrice de Debaser & Pique.

Modérée par Mira Silvers, fondatrice de Feminae Nox, la discussion a exploré la question du financement corporatif et des stratégies de résistance face à l’instrumentalisation des cultures underground et grassroots par ces mêmes corporations.

Définition et enjeux de l’artwashing

La discussion s’est ouverte sur la définition de l’artwashing. Selon Rachel Weldon, c’est la pratique par laquelle les corporations ou institutions financent des artistes, festivals ou organisations culturelles afin de détourner l’attention de leurs pratiques néfastes ou d’améliorer leur image publique. Cette instrumentalisation exploite le capital social et culturel des créateur⋅ices, d’autant plus – comme le précise Salome Asaga –  dans un contexte de gentrification où les artistes deviennent malgré eux des agents de transformation urbaine et sociale.Les panélistes ont souligné la dimension profondément problématique de cette dynamique. La précarité économique des artistes devient un levier de manipulation que les corporations n’hésitent pas à utiliser. Cette dépendance financière nuit à l’expérimentation libre et à la créativité, transformant les créateur⋅ices en outils de communication au service d’intérêts corporatifs, de la même façon que l’est une campagne de relations publiques.

Les enjeux de dépendance au financement privé peuvent être plus importants sur certains territoires que d’autres. On pense évidemment à nos voisins américains. Comme le rappelle Salome Asega, l’absence de financement public généralisé oblige depuis longtemps les organisations artistiques à négocier avec le financement privé. Cette réalité leur impose de définir clairement leur mission et les lignes qu’elles refusent de franchir pour maintenir leur intégrité.

Les intervenantes ont distingué deux types de financement corporatif: celui orienté marketing et celui axé sur la recherche et développement. Le financement R&D permet des partenariats plus authentiques avec une valeur ajoutée réelle pour les artistes et les projets, contrairement au financement marketing qui instrumentalise davantage les créateur⋅ices comme des stratégies de communication.

Comment résister à l’artwashing ?

En deux mots : soutenir et s’impliquer dans les initiatives grassroots et désinvestir des corporations. 

Concrètement : la résistance à l’artwashing passe par des engagements institutionnels clairs et des prises de position publiques. Les panélistes ont notamment évoqué l’adhésion au PACBI (Palestinian Academic and Cultural Boycott of Israel), un mouvement qui encourage les institutions culturelles à boycotter les produits israéliens et à refuser les partenariats avec des organisations complices de l’occupation. Cette démarche collective permet aux organisations de dépasser les actions individuelles pour adopter une posture politique cohérente et visible.

La résistance passe également par le refus de l’expansion capitaliste systématique. Plutôt que de chercher la croissance à tout prix, les organisations peuvent identifier et cultiver un public engagé. Pour sa part, Stacey « Hotwaxx » Hale favorise les interactions authentiques avec les participant·es à ses événements et maintient une communication directe et humaine basée sur le bouche-à-oreille et les conversations personnelles (par téléphone, pas par texto, #millennial #GenZ). 

L’artwashing a récemment fait l’actualité avec l’acquisition de Boiler Room (BR) par Superstruct Entertainment en janvier 2025, Superstruct étant propriété du géant financier KKR (Kohlberg Kravis Roberts & Co.). KKR investit dans des entreprises liées à l’armée israélienne, aux colonies et à l’industrie de l’armement et utilise désormais la crédibilité culturelle de Boiler Room pour blanchir son image. La communauté artistique mondiale a réagi en boycottant les événements Boiler Room et en forçant leur annulation. Un exemple qui montre que le nombre fait la force, que la passion au bon endroit peut faire déplacer des montagnes et qu’il est encore possible de renverser la vapeur à notre échelle.

Inscrivez-vous à l'infolettre

Inscription
Infolettre

« * » indique les champs nécessaires

Type d'abonné