À travers une programmation très éclectique et gratuite, il s’agit ici de « rassembler les gens et de briser les barrières qui existent entre les différentes cultures ». Plus précisément, il s’agit de créer un souk de culture où les étals regorgent de musiques de toutes souches : de Jade Mathieu, une jeune chanteuse à voix de Montérégie sur les traces de Céline à Matador, rapper sénégalais, le Souk du Sud sublime à sa façon l’interculturalisme bien réel de Brossard. Deux scènes sont ainsi disposées au coeur du Solar Uniquartier, situé sur le côté est de l’autoroute 10, soit un environnement urbain flambant neuf qui n’avait jamais vibré au son des musiques jusque l’an dernier. Ce jeune festival lui donne vie (culturelle) vendredi et samedi en y réunissant plus de 40 artistes et organismes communautaires. Son directeur artistique et cofondateur, Patrice Agbokou, en raconte la genèse.
Interviews
Jade Mathieu est une auteure-compositrice-interprète originaire de Longueuil qui impressionne par sa voix puissante et sa présence scénique. Depuis plus de dix ans, elle se distingue dans divers concours de chant au Québec, confirmant son talent naturel pour captiver le public. En 2023, elle franchit une étape marquante en France en participant à The Voice Kids. Son interprétation magistrale de All By Myself (Céline Dion) séduit les quatre coachs, et Jade rejoint l’équipe de Slimane avec qui elle atteint la demi-finale. L’aventure se prolonge en 2024, lorsqu’elle brille à Canada’s Got Talent et décroche le Golden Buzzer du juge Howie Mandel grâce à sa voix émotive et son audace artistique. Après avoir chanté en duo avec Slimane à l’Olympia de Montréal, Jade poursuit son rêve d’une carrière internationale et prépare la sortie d’un premier EP. Elle sera en performance vendredi à 17h45 et notre collaboratrice Keithy Antoine s’est entretenue avec elle pour PAN M 360.
Dans l’univers post-rock expérimental et étrange de Montréal, Yoo Doo Right et Population II ont su s’imposer grâce à leurs concerts et leurs albums puissants, de manière quelque peu indépendante l’un de l’autre. Ils ont désormais un projet collaboratif, You II Avec Nolan Potter. Comme leur nom l’indique, ils se sont associés à Nolan Potter (Nolan Potter’s Nightmare Band), multi-instrumentiste excentrique originaire d’Austin, au Texas, pour une session d’enregistrement improvisée de deux heures lors du SXSW de cette année. Le résultat est un mélange déjanté inspiré du krautrock, avec une touche de free jazz noise. Nous avons discuté avec Nolan Potter de cette collaboration et de ses influences avant leur concert « secret » au légendaire FME.
PAN M 360 : Comment avez-vous rencontré les membres de Yoo Doo Right et Pop II, et comment cet album improvisé a-t-il vu le jour ?
Nolan Potter : Je suis ami avec Pop II depuis plusieurs années. Nous nous sommes rencontrés lors d’une tournée aux États-Unis alors que nous étions tous deux sous contrat avec Castle Face Records. Nous avons découvert que nous avions beaucoup en commun en termes de goûts musicaux obscurs. Je connaissais également Yoo Doo depuis un certain temps comme des musiciens partageant les mêmes idées, et SXSW m’a enfin permis de les voir. Absolument dingue.
PAN M 360 : Aviez-vous dès le départ l’intention d’en faire un album ou s’agissait-il simplement d’une jam session ?
Nolan Potter : Je ne pensais vraiment pas que cela donnerait lieu à un album complet le jour où nous avons enregistré. J’ai participé à de nombreux projets d’enregistrement improvisés, qui aboutissent généralement à des sorties exclusivement sur Bandcamp, une distraction amusante qui me permet de m’éloigner de l’écriture et de l’obsession du détail. Mais dès que nous avons appuyé sur « enregistrer », il était clair que quelque chose de spécial était en train de se produire.
PAN M 360 : Vous êtes multi-instrumentiste, mais comment avez-vous décidé quoi jouer et ajouter dans chaque chanson (flûte, saxophone, orgue, etc.) ?
Nolan Potter : Le jour de la session, Tristan (Pop II) et Justin (Yoo Doo Right) avaient tout prévu pour les guitares et les claviers. J’ai regardé ce que j’avais dans le studio et j’ai pensé que des instruments à vent seraient un bon ajout et un changement par rapport au style des deux groupes. Il y a aussi un petit clin d’œil à l’époque électrique de Miles Davis, que nous aimons tous beaucoup. Je ne sais pas vraiment bien jouer du saxophone, mais cette ignorance m’a conduit à faire des choix intéressants.
PAN M 360: Where did the song titles come from? You wanted that French style since they’re both based in Montreal?
Nolan Potter: We struggled a bit coming up with a unifying theme for everything since it’s an almost entirely instrumental record. Do we give the songs silly names? Do we just number them? Track 1, 2, 3, etc? All credit to Pierre-Luc from Pop II for nailing down the titles and concept. It’s loosely based on the story of a doomed French explorer whose journey ties us all together geographically. The movie that plays in my mind is like The Revenant meets Aguirre, the Wrath of God. And yes personally I always wanted the titles to be mostly French. I wanted to do as little as possible to assert American influence on this project.
PAN M 360 : Avez-vous discuté de vos influences musicales, ou avez-vous simplement branché vos instruments et joué ?
Nolan Potter : Au fil des ans, Pop II et moi avons passé des heures à discuter de nos influences musicales. Chaque fois que je suis avec eux, je prends constamment des notes sur ce que je devrais écouter. Quand j’ai rencontré Justin et John de YDR, il était clair que nous étions sur la même longueur d’onde. En tant que grand fan de Can, leur nom seul m’a suffi pour comprendre que nous étions dans le même camp.
PAN M 360 : Pouvez-vous nous parler de l’ambiance qui régnait dans la salle pendant l’enregistrement ?
Nolan Potter : C’était intense ! D’après mon expérience des « jam sessions » aux États-Unis, il s’agit généralement d’un processus très libre qui privilégie le plaisir plutôt que le résultat final. Ce n’était pas le cas ici. C’était comme être sur un drakkar viking. Les deux groupes tiraient et poussaient à l’unisson, créant des sons incroyables à partir de rien. Nous avons profité de chaque minute passée en studio et n’avons fait aucun compromis.

PAN M 360 : Y a-t-il eu des overdubs sur You II, ou est-ce 100 % improvisé ?
Nolan Potter : Je dirais que 90 % de ce que vous entendez est improvisé. Nous avons ajouté d’autres couches à distance depuis nos studios personnels. Mais ce que j’ai trouvé le plus amusant, c’est le montage. Nous avions 90 minutes de musique et devions les réduire à 45. C’est en coupant les morceaux que j’ai commencé à sentir l’album prendre vie, comme une statue à partir d’un bloc de marbre. Honnêtement, c’est comme voyager dans le temps, revenir sur des décisions improvisées prises sur le moment et faire des montages dans le présent pour mettre en avant les meilleurs moments. On peut se surprendre soi-même de cette manière.
PAN M 360 : Chaque groupe connaissant le « succès » dans sa ville natale et son genre musical respectif, y avait-il des egos dans la pièce ?
Nolan Potter : Pas de mon point de vue ! Je peux avoir une forte personnalité en studio, mais en tant que seul Américain du groupe, je faisais très attention à ne pas empiéter sur la nature délicate de ce que nous faisions. J’ai énormément de respect pour ces deux groupes, et ce sont vraiment des gars adorables.
PAN M 360 : Et maintenant, vous vous apprêtez à jouer cet album Yoo II en live. Est-ce que cela va également être assez improvisé ?
Nolan Potter : Oui et non. Je pense que nous sommes tous très attachés au résultat final de l’album. Il semblait s’écrire tout seul. C’était inévitable. Cela dit, il y a beaucoup de place pour l’improvisation dans ce cadre, et certains morceaux mériteraient d’être beaucoup plus longs que ce qui peut tenir sur un LP. Nous allons donc les étirer et les développer, réagir les uns aux autres et voir ce qui se passe !PAN M 360 : Et maintenant, vous vous apprêtez à jouer cet album Yoo II en live. Est-ce que cela va également être assez improvisé ?
photo by Rose Cormier
Le 24 septembre 2025 aura lieu la création du spectacle Les veilleuses à la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal, dans le cadre de la série Arts croisés. Une rencontre, en effet, entre l’art chorégraphique et la musique, entre des danseuses et des chanteuses, afin d’incarner un univers féminin fait d’empathie et de symbolisme. Neuf femmes, certaines issues de l’art lyrique, d’autres de la danse, donneront vie à une partition musicale basée sur une chanson médiévale dont l’origine se perd dans l’Histoire, Blanche comme la neige. À partir de là, le duo composé de Romain Camiolo à la musique et de Simon Renaud à la chorégraphie a construit un spectacle de 75 minutes dont ils nous expliquent les origines, la signification et les divers détails dans cette entrevue.
Interprètes:
Marie-Hélène Bellavance, Nasim Lootij, Ingrid Vallus, danse
Marie-Annick Béliveau, Salomé Karam, Kathy Kennedy, Elizabeth Lima, Hélène Picard, Ellen Wieser, chant
Une coproduction de Amour Amour, la Salle Bourgie, Chants Libres et Corpuscule Danse
DÉTAILS ET BILLETS POUR LES VEILLEUSES
Entrevue complète
Extrait 1 (De quoi est-il question dans Les veilleuses?)
Extrait 2 (La musique)
Le Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue démarre ce jeudi et se termine dans la nuit de dimanche à lundi, soit du soir du 28 août au petit matin du 1er septembre. Pour l’écosystème musical indie keb, c’est l’occasion de passer un long week-end pour y faire du repérage de nouveaux artistes(Québécois, Canadiens anglais ou internationaux) et du rattrapage de ceux dont on a loupé les concerts récents.Trois finalistes de la liste courte du Prix Polaris y seront : Bibi Club, Population II et The OBGM’s. Des soirées spéciales Notre chanson y sera très présente, avec notamment Pierre Lapointe, Antoine Corriveau, Stéphanie Boulay ou le spectacle hommage à Aut’Chose vu la mort récente de Lucien Francoeur. Virginie B, Crasher, Mary Shelley, Empanadas Illegales, Bells Larsen, Rowjay, Yoo Doo Right, Boutique Feelings, Critique Love, Magi Merlin, Mike Shabb, Baby Volcano, Frannie Holder, Shreez, Pierre Kwenders et sa bande de Moonshine, on en passe. La programmation du FME est construite par l’équipe du label Mothland, à qui l’on doit aussi le Taverne Tour en début d’année : Marilyn Lacombe, Jean-Philippe Bourgeois et Philippe Larocque. Ce dernier nous en explique sommairement le riche contenu.
POUR DÉCOUVRIR OU CONSULTER TOUTE LA PROGRAMMATION, C’EST ICI
L’aventure des Concerts de Saint-Grégoire se poursuit le dimanche 14 septembre prochain à 15h pile, soit dans une salle de concert aménagée à la Ferme Cadet Roussel (Mont-Saint-Grégoire). Le directeur artistique de cette série estivale et violoniste de haut niveau Emmanuel Vukovich se produira de concert avec la pianiste (et cheffe d’orchestre) Maria Fuller, originaire de Saskatchewan et basée à Calgary. Les deux interprètes mettront leur talent à exécution pour des œuvres piano-violon de Belà Bartok, Maurice Ravel, après avoir procédé à la création d’une œuvre de la compositrice américaine Sheila Silver, installée à Hudson dans l’État de New York : Resilient Earth Duos se veut une évocation musicale des actuels enjeux environnementaux et de l’amour indéfectible de Sheila Silver pour la nature et notre Mère la Terre. Pour mieux comprendre cette démarche, Alain Brunet s’entretient ici avec la compositrice et ses deux interprètes.
PROGRAMME :
Resilient Earth Duos – Sheila Silver (première mondiale)
Danses folkloriques roumaines – Belà Bartok
Rhapsodie n° 1 – Belà Bartok
Rhapsodie tzigane de concert – Maurice Ravel
MUSICIENS :
Maria Fuller – piano
Emmanuel Vukovich – violon
Tommy Crane a beau avoir grandi à Saint-Louis, puis vécu à New York, c’est à Montréal que le batteur semble avoir posé ses pénates de façon vraiment enracinée. À preuve, cet album intitulé The Isle (l’île) qui est inspiré directement pas sa cité adoptive, et pour laquelle le batteur accompagné de son ami David Binney au saxophone (un gars de Los Angeles qui aime autant notre métropole) ont écrit des pièces instrumentales qui portent des titres tels The Plateau, Lazy Day Jarry, Canal Moms, Snow in Verdun, etc. Les deux musiciens sont appuyés par des pointures de l’indie rock-jazz de Montréal : Dave Gossage (flûte), Thomas Carbou (guitare), Parker Shper (piano), Levi Dover (basse/contrebasse). The Isle, bien que porté par ces lumières de l’impro parfois ardente, voire déchirante, est baigné d’une lumière douce et d’une énergie relaxe, décontractée.
LIRE LA CRITIQUE DE THE ISLE ICI
C’est un peu parce que Montréal a un effet bienfaisant sur Crane et son ami Binney. J’ai parlé de l’album, de Montrés et d’autres choses avec Tommy Crane. L’occasion parfaite de mieux connaître cet artiste qui est arrivé ici un peu avant la pandémie, qui s’y est installé définitivement et qui constitue déjà l’un des artistes les plus recherchés l’écosystème montréalais.
Tommy Crane sera avec Simon Angell (de Thus Owls) le 20 eptembre, au café 180g
Il jouera aussi la musique de son album Dance Music for All Occasions le 30 septembre au P’tit Ours.
L’entrevue est divisée en trois parties, et a été réalisée en anglais
Partie 1 : INTERVIEW Tommy Crane (album : The Isle) – Who is Tommy Crane?
Partie 2 : INTERVIEW Tommy Crane (album : The Isle) – Why The Isle at this moment?
Partie 3 : INTERVIEW Tommy Crane (album : The Isle) – Évocations de Mtl
Entrevue complète
Aldo Guizmo est un artiste guadeloupéen dont l’émergence musicale se distingue par une grande variété de sonorités. Sa démarche artistique reflète à la fois la chaleur et le caractère épicé des Antilles, offrant à son public une expérience qui respire l’authenticité et la passion.
Au fil de son parcours, il a exploré divers horizons musicaux, flirtant avec plusieurs styles jusqu’à créer une identité sonore unique. Sa musique, bien qu’enrichie d’influences multiples, reste profondément enracinée dans la culture caribéenne. Elle incarne le désir de partager et de transmettre l’essence de la culture créole à travers des rythmes et des paroles qui résonnent autant par leur énergie que par leur sincérité.
Branché sur le reggae et ses déclinaisons, Aldo Guizmo n’hésite pas à repousser les frontières en y intégrant des touches électro et hip-hop. Ce métissage audacieux lui permet de proposer des morceaux originaux qui traduisent la richesse de son long cheminement musical et qui séduisent un public diversifié. Le public aura l’occasion de découvrir cet univers vibrant lors de sa performance prévue le samedi 30 août à 19h.
Cet événement s’inscrit dans le cadre du SOUK DU SUD | Festival de la diversité culturelle, qui revient pour une deuxième édition encore plus haute en couleur. Deux jours de festivités feront vibrer Brossard au rythme des cultures du monde, sur la Place de la Gare, Solar Uniquartier.
L’entrée est gratuite ! Une invitation à célébrer la diversité, à danser et à s’imprégner de l’énergie contagieuse d’Aldo Guizmo.
Le 20 août, au Théâtre de Verdure, MUTEK a réuni la musicienne Ouri et l’artiste visuelle Charline Dally pour une performance à la fois sensible et hypnotique. Dans ce dialogue entre sons et images, la voix et l’énergie d’Ouri se sont entremêlées aux textures visuelles analogiques de Dally, révélant une rencontre artistique empreinte de douceur et de guérison.
Au lendemain de ce moment suspendu, PAN M 360 a échangé avec Charline Dally afin de plonger dans son processus créatif et dans la richesse de cette collaboration.
PAN M 360 : Bravo pour la performance d’hier, c’était vraiment super ! Comment te sens-tu maintenant que c’est terminé ?
Charline Dally : Merci beaucoup. C’était vraiment spécial comme moment, je me sens très chanceuse d’avoir pu faire partie de cet événement, autant pour avoir performé sur cette magnifique scène au bord de l’eau que pour avoir eu la chance de collaborer avec Ouri, une artiste que j’admire. Même s’il y avait beaucoup de bons ingrédients réunis pour ce concert, je dois quand même avouer que les conditions de création étaient difficiles en raison des contraintes techniques de cette scène extérieure.
Beaucoup de choses se sont faites à la dernière minute. Par exemple, pendant les tests de l’après-midi du show, je ne pouvais voir absolument aucun visuel, ni aucun rendu de lumière. J’ai découvert le résultat pendant la performance, en même temps que le public. Discuter avec la personne en charge des lumières est un élément essentiel quand il y a de la projection vidéo, mais ce n’est pas toujours facile que nos demandes soient comprises et respectées (surtout quand on est une personne assignée femme, j’ai envie de dire). La quantité de lumière et leur intensité pendant le concert ont altéré toute la profondeur des images et leurs contrastes.
J’ai trouvé ça décevant par rapport à ce qu’aurait pu être une projection vidéo avec des lumières adéquates, plus subtiles. Créer une performance pour cette scène nécessiterait un temps de recherche et d’expérimentation en amont. Ça m’a semblé assez dingue que nous n’en ayons pas eu pour un événement de cette ampleur. Mais on a fait le meilleur que l’on pouvait avec les conditions que l’on avait et je suis tout de même heureuse du résultat.
C’était vraiment une belle rencontre avec Ouri, j’ai beaucoup apprécié son énergie, sa présence. Quand son agence Lighter Than Air m’a contactée pour me dire qu’Ouri aimerait que ce soit moi qui fasse ses visuels, ça m’a fait très plaisir et cela avait beaucoup de sens pour moi. Apparemment, ça faisait un moment qu’elle suivait aussi mon travail, donc l’intérêt était mutuel, j’ai été super touchée de savoir ça.
La première fois qu’on a échangé pour la direction artistique de la performance, j’ai compris à quel point on était sur la même longueur d’ondes. Le monde qu’elle imaginait s’inspirait de l’hypnose, de la surveillance et de la thérapie par la couleur. Tous ces éléments sont déjà au centre de ma recherche artistique, que ce soit par la création d’images vibrantes et hypnotiques inspirées de la Dreamachine, par le détournement de caméras de surveillance ou encore par la recherche autour de la couleur et de ses effets sur le corps.
Les différentes pratiques de guérison, le ralentissement et la douceur comme formes d’engagement sont aussi des éléments au cœur de ma recherche. Le monde a besoin de plus de douceur et est demandeur de ce genre de proposition. Il me semble que cela va aussi chercher un public plus large que les habitué·e·s du festival. À mon avis, on ne voit pas assez ce type de sensibilité dans les projets présentés à MUTEK, alors je suis heureuse de contribuer à offrir quelque chose de différent.
PAN M 360 : C’est clairement quelque chose qui a été souligné dans le public, on sentait qu’il y avait de belles intentions derrière votre collaboration. Et vous avez toutes les deux des univers très marquants, Ouri avec la musique et toi avec l’art visuel. Comment est-ce que cela a joué pour la direction artistique du spectacle ? À quel point t’es-tu sentie libre dans ta pratique ?
Charline Dally : Il y a plein de formes différentes de collaborations. Dans ce cas-ci, j’ai été invitée à créer des visuels pour le projet musical d’Ouri. Mais elle a fait appel à moi car elle aimait déjà mon univers visuel, donc je dirais qu’on était dans un bon juste milieu pour la liberté créative. Elle avait une idée assez claire de ce qu’elle voulait, je lui faisais des propositions en fonction de ça et elle choisissait ce qu’elle préférait.
Avec le temps et le budget qu’on avait, je ne pouvais pas partir de zéro, j’ai dû composer avec de la matière existante. Ouri m’a partagé du footage qu’elle avait tourné pour la sortie de son nouvel album, comme le plan à Paris dans la voiture décapotable, avec les filles sur le canapé circulaire, différents plans dans la rue, dans un squat. J’ai transformé cette matière en la repassant dans mes machines analogiques, synthétiseurs vidéo, mixers, modules de circuit-bending, en utilisant différents types de feedback.
Je dirais que la rencontre de nos deux univers s’est faite à cet endroit. Quand je glitch les images avec ce processus, cela devient très pictural, presque abstrait. J’aime tellement ce que ça produit comme sensation : les images deviennent vivantes, sensibles, avec des textures bruitées, fluides, organiques. Parfois, on peut reconnaître une silhouette, mais ça disparaît. J’aime ce côté ambigu, les images mouvantes, intrigantes, insaisissables, que des images numériques trop sharp ou trop réalistes ne dégagent pas.
Je me rends compte que j’ai vraiment un amour pour le grain, les flous, la basse résolution. Il y a un charme avec les images analogiques créées avec de vieilles technologies, une poésie qui est assez dure à retrouver avec les processus numériques et les hautes résolutions, je trouve. Quand je fais de la 3D, j’aime la mélanger avec d’autres couches texturées, par exemple pour Ouri avec les cœurs en cristal superposés à des éclats de lumières sur l’eau filmés avec ma caméra DV et un cercle rose créé avec mon synthé vidéo. Pour un de mes derniers films, Le Disque de poussière, j’avais re-filmé les plans en 3D sur pellicule pour altérer le côté trop lisse et froid de la synthèse numérique.
Au final, pour cette performance avec Ouri, l’idée était de créer un univers dreamy, doux, hypnotique. Avec le rose omniprésent et les cœurs, on était dans quelque chose de cute, girly, drôle, qui frôlait le cheesy, mais c’était complètement assumé. Comme Ouri l’a bien mentionné pendant le concert, oui, il y a ce côté cute et séduisant visuellement, mais il s’agit aussi d’un engagement plus profond contre toute forme d’oppression, qui revendique la vulnérabilité et l’intimité comme forces, dans un monde où l’on dévalorise et ridiculise souvent ce genre de sensibilité, évidemment associée au féminin. Dans ma pratique, je milite aussi pour le radical softness et la déconstruction des stéréotypes de genre.
PAN M 360 : Étant donné que chaque contrainte influence chaque projet, à quel point y avait-il de l’improvisation malgré l’utilisation de vos matériels respectifs et compte tenu de votre limite de temps ?
Charline Dally : C’était une balance entre une partition écrite à l’avance, une identité visuelle claire pour chaque morceau et le jeu improvisé avec les différents effets en temps réel pendant le concert (flous, altérations, feedback, stroboscope, superpositions, etc.). Pour chaque morceau, je savais à peu près quels visuels j’allais utiliser, mais les timings, le type de mix entre les images, l’intensité et le choix des effets se décidaient intuitivement au moment de jouer. On a eu seulement une répétition la veille, et j’en aurais pris plus pour mieux me connecter dans la subtilité de chaque transition.
PAN M 360 : Lorsqu’on a l’opportunité de pouvoir ajouter son grain de sel à une scénographie dans un contexte comme celui-ci, est-ce possible ?
Charline Dally : Pour la création vidéo, je restais quand même très libre et je sentais qu’Ouri me faisait vraiment confiance tout en étant claire dans ses préférences. Pour la scénographie plus étendue, il y avait des éléments en dehors de notre contrôle qu’il a fallu accepter, comme les lumières que je mentionnais plus tôt et que nous n’avions pas pu tester à l’avance, et aussi tout le matériel présent sur la scène des autres artistes de la soirée que l’on ne pouvait pas retirer.
La plus grande contrainte restait le temps de test et de préparation. À la base, j’avais prévu d’avoir plusieurs caméras pour filmer en live les musicien·ne·s mais aussi l’eau présente autour de la scène. J’ai dû renoncer à cette idée par manque de temps d’expérimentation. Mais j’ai vraiment pu voir le potentiel de ce théâtre à ciel ouvert, et un jour j’aimerais beaucoup créer une proposition sur mesure pour ce lieu magique. Mais pour que ce soit réaliste, ça nécessiterait un budget de production adéquat, ce qui n’était pas le cas dans le contexte de MUTEK.
PAN M 360 : Est-ce que c’était la première fois que tu accompagnais visuellement un projet déjà existant ?
Charline Dally : Je sais que j’ai l’air très jeune (rires), mais ça fait une bonne dizaine d’années que j’accompagne de multiples projets musicaux par le visuel. J’ai eu la chance de collaborer avec des artistes comme Laraaji, Four Tet, Young Marco, Anetha, Ciel, Fly Pan Am, Honeydrip, softcoresoft, Bénédicte, Rêves Sonores, Azu Tiwaline, Acid Arab, Renart, pour en citer quelques-un·es. Il y a eu beaucoup de rencontres inspirantes, autant dans le monde de la musique électronique et les raves où j’ai commencé que dans le monde de la musique expérimentale qui m’a ouvert tout un autre potentiel créatif. J’ai performé dans des contextes très différents, de l’intimité d’un salon jusqu’aux grandes scènes de festivals accueillant 15 000 personnes.
La plupart du temps, dans les collaborations de création d’images pour la musique, il y a peu de discussions en avance. J’ai souvent rencontré la personne le jour du show et je me retrouvais à improviser avec des éléments préparés intuitivement en amont. L’année dernière, pour la performance avec Ciel par exemple, on s’était parlé un peu avant pour la direction artistique, mais je dirais qu’avec ce type de musique électronique, c’est un peu plus facile d’improviser avec le jeu des images. Avec les chansons d’Ouri, c’était une autre manière de composer les visuels, car chaque morceau avait vraiment son identité, on passait au noir à chaque fois. Je dirais que c’était la première fois que je faisais des visuels pour des chansons avec des paroles dans un style plus pop.
J’ai aussi un duo audiovisuel, Le désert mauve, avec la compositrice Gabrielle HB, depuis maintenant 7 ans. On prend beaucoup de temps pour pratiquer la synesthésie audiovisuelle, et c’est sûr que ça se ressent dans le résultat de nos performances, de nos films et installations.
PAN M 360 : C’est vrai qu’on voit souvent de l’improvisation dans le contexte de musique électronique et c’était rafraîchissant de découvrir de nouvelles facettes visuelles pour chaque chanson.
Charline Dally : J’aime avoir une bonne balance entre une dimension d’improvisation au sein de différents tableaux définis à l’avance. Avec Le désert mauve, on fonctionne beaucoup comme ça. Par exemple, on sait que tel tableau va être associé à telle sonorité, telle couleur ou tel symbole : ça devient la signature de ce tableau. Ensuite, les effets de superposition varient, le degré d’intensité des effets va être vraiment différent à chaque fois, je ne vais jamais refaire exactement la même chose. C’est ça qui contribue à la magie du moment. C’est là où il y a une dimension d’improvisation, où je m’adapte intuitivement à ce que j’écoute.
PAN M 360 : Est-ce que tu dirais que tu as des inspirations de styles ou d’artistes que tu vas rechercher pour t’inspirer dans ta pratique ?
Charline Dally : Il y a beaucoup d’artistes et d’écrivaines qui m’inspirent. Si je devais en retenir quelques-unes, je citerais les pratiques pionnières en peinture d’Hilma af Klint et celles en vidéo des Vasulkas et de Mary Lucier. Les installations de James Turrell et Hito Steyerl, les tableaux de Tauba Auerbach, le réalisme magique des films d’Apichatpong Weerasethakul, le courant de pensée hydroféministe d’Astrida Neimanis, les récits de science-fiction d’Ursula K. Le Guin.
Concrètement, au niveau de mon processus, je suis fascinée par le procédé de la synthèse visuelle analogique et par les phénomènes de rétroaction. J’utilise la modulation d’un courant électrique pour créer un signal vidéo de manière instantanée, un processus que l’on pourrait qualifier de musique visuelle. Cela produit des images organiques, souvent hypnotiques et abstraites, ce qui fonctionne très bien pour accompagner la musique. C’est fou parce que ça fait des années que j’utilise ce procédé et je ne m’en lasse pas. Mon système analogique s’enrichit avec les années. Je continue d’être autant fascinée par cette méthode de création vidéo, qui est assez peu connue aujourd’hui, entre autres parce que ce sont des technologies considérées comme obsolètes.
PAN M 360 : C’est super intéressant de pouvoir mieux comprendre ton processus créatif en détail, merci beaucoup. As-tu de prochains projets dont nous devrions être au courant ?
Charline Dally : Ma prochaine exposition solo va être présentée dans le cadre du festival Artch à Place Ville Marie du 14 au 19 octobre. Je considère que les projections vidéo pour la musique se situent en parallèle de ma pratique artistique dans laquelle je réalise des films, des installations, des impressions et des sculptures. Ces projets sont une occasion pour moi de proposer des expériences sensibles et porteuses de matière à réflexion sur les questions de la mémoire, de la guérison, de la relation entre les arts et les sciences et de la poésie qui peut s’en dégager.
Pour cette exposition, j’ai collaboré avec un chercheur en neurosciences et un astrominéralogiste. Ces rencontres ont été particulièrement fructueuses créativement pour donner à voir autant des archives sensibles et intimes que des écritures minérales de roches venant de l’espace. Cette exposition à Artch sera une très bonne occasion de découvrir ma pratique et ma recherche en cours. Je serai présente pendant toute la durée de l’événement, alors ce sera une belle occasion de discuter avec les gens.
Au plaisir de vous y retrouver !

Photo: Frédérique Ménard-Aubin
Sabrina Ratté revient à MUTEK après le succès de son installation qui y fut présentée l’an dernier. Cette fois-ci, la Montréalaise nous propose une performance immersive et compte nous plonger dans un univers numérique singulier, où les frontières du médium sont repoussées pour interroger une question essentielle : qu’est-ce que nous considérons comme vivant ?
Reconnue internationalement pour son travail en vidéo et en 3D, Sabrina Ratté explore des filiations de l’animisme longtemps perçues comme opposées à la technologie. Son esthétique organique et colorée, traversée d’éléments occultes et magiques, ouvre la voie à des relations plus sensibles et spirituelles entre l’humain et ses outils.
Toujours guidée par une soif d’exploration et de nouveaux défis, Sabrina Ratté a façonné une pratique qui évolue avec les technologies, des premiers synthétiseurs vidéo et expériences de feedback, aux logiciels 3D et plus récemment à l’intelligence artificielle. Tout en continuant d’utiliser ses premiers outils, ses œuvres tracent une ligne temporelle qui raconte l’histoire des technologies ayant marqué notre monde moderne.
Avec sa nouvelle pièce Cyberdelia, présentée à la S.A.T., elle s’aventure pour la première fois dans un travail nourri par l’IA, en collaboration avec Roger Tellier-Craig , un habitué de MUTEK. Nous avons discuté avec elle des défis de ce processus, de cette rencontre entre humain et machine, et du cheminement de pensées qui a mené à Cyberdelia.
PAN M 360: J’aimerais d’abord en savoir plus sur la pièce que tu vas présenter à MUTEK. L’an dernier, tu avais présenté Inflorescence, une installation. Donc je me demandais : comment abordes-tu la performance par rapport à l’installation?
Sabrina Ratté: C’est une question intéressante parce que pour moi, les performances live, c’est souvent dérivé d’une installation ou d’une vidéo. Je me considère plutôt comme une artiste vidéo numérique, donc je crée des images et je vois un peu ça comme je fais des peintures numériques, si tu veux. Ensuite, ça se décline souvent en installation. Ça peut être une installation interactive ou avec des sculptures, comme tu l’as vu à Mutek l’année dernière. Pour moi, le médium numérique permet de créer plusieurs œuvres à partir d’une idée, d’un concept et donc de se décliner en plein d’environnements, plein de contextes différents.
Dans le cas de Cyberdélia que je présente cette année, à la base, c’était un projet d’installation interactive élaboré dans le cadre d’une résidence de 10 semaines à Sporobole , sur l’intelligence artificielle. Dans l’installation, je voulais un peu explorer l’idée que l’intelligence artificielle était une forme d’inconscient collectif qui nous renvoyait nos projections psychologiques.
Cyberdélia est donc issu de cette résidence, et puis j’en ai fait une version en performance live.
PAN M 360: Le sujet de l’intelligence artificielle semble assez important cette année à Mutek alors c’est bien d’en parler. Je me demandais, puisque tu as déjà une esthétique 3D très marquée, s’il y a eu des moments où l’IA a généré des choses que tu ne voulais pas? Quels ont été, pour toi, les principaux défis liés à l’intelligence artificielle?
Sabrina Ratté: J’ai créé des images comme je fais normalement en 3D, avec Blender, avec des scans 3D, etc. Ensuite, je mettais ces images-là dans des outils comme ComfyUI, un programme Open Source, pour voir comment l’IA allait interpréter mes images.
Depuis le début de ma pratique il y a 15 ans j’ai travaillé avec des outils très différents, mais entre autres, quand j’ai commencé, je travaillais beaucoup avec le feedback vidéo. Si je parle de ça, c’est que mon rapport avec l’AI, c’est un peu similaire, dans la mesure où c’est des outils qui ont des paramètres aléatoires ou difficiles à contrôler.
C’est vraiment un dialogue entre le contrôle puis le but qu’on veut atteindre visuellement, et aussi le lâcher prise qu’on doit avoir afin de se laisser surprendre par les résultats.
Pour chaque vidéo, j’en ai fait peut-être 30 pour en sélectionner qu’une seule qui était dans la veine de ce que je voulais. Donc c’est un autre processus que de faire des montages ou des images en 3D, parce que là, c’est vraiment de dialoguer puis d’intuitivement diriger l’IA pour qu’il aille dans le sens de là où on veut aller.
Mais la différence, peut-être, avec le feedback vidéo, c’est que l’IA est aussi entraînée sur des modèles. Puis là, il y a quand même là-dessus des biais culturels, par exemple, de travailler avec des corps. Soit ça les déforme, soit on sent aussi que l’IA a aussi été entraînée par la porno. Les corps deviennent très sexualisés, on sent les biais culturels derrière.
On sent aussi qu’il y a eu beaucoup de vidéos promotionnelles, des publicités. Donc il y a quand même un, on va dire, un registre visuel en l’IA qui peut vite tomber dans quelque chose qui serait moins intéressant. D’où l’importance pour moi de pouvoir amener mes images dans l’univers afin de créer un espace plus artistique là-dedans.
PAN M 360: Ça me fait penser au concept de “travailler avec son ombre.” Quand tu parlais de l’IA comme outil pour comprendre l’inconscient collectif, ça consiste aussi à se confronter à toutes ces facettes de de l’humanité sur l’internet. Au final, plus sombres.
Sabrina Ratté Exactement.
PAN M 360: D’où l’importance encore plus grande d’utiliser tes propres images et de les intégrer au système d’IA,. Ça me semble être un geste quasiment historique. Ce qui m’amène à une autre question : tes œuvres parlent souvent d’obsolescence. Ça m’avait marqué dans Inflorescenceet Objet Monde. Tu abordes la mémoire technologique tout en utilisant des outils de pointe comme la 3D pour créer des environnements complexes. Comment arrives-tu à naviguer entre mémoire et innovation dans ton travail?
Sabrina Ratté: L’histoire de la technologie est intrinsèque à mon travail. Comme je l’ai déjà mentionné, quand j’ai commencé à faire de l’art vidéo, j’étais vraiment intéressée par les feedbacks visuels, les synthétiseurs analogues. J’ai été extrêmement influencée et inspirée par les pionniers en computer animation et les débuts de l’art vidéo.
J’ai l’impression que mon cheminement était un peu comme la découverte du médium de la vidéo, comme si je la refaisais chronologiquement. J’ai commencé avec les synthétiseurs vidéo et la vidéo analogique. Là, éventuellement, j’ai intégré la 3D. Puis maintenant j’essaie de nouveaux outils. C’est une façon de pouvoir enrichir mon langage et de développer d’autres univers. Ça challenge aussi ma façon de travailler.
Les synthétiseurs vidéo, en fait, ils restent dans mon travail. Souvent, je les utilise comme textures que j’intègre dans l’univers 3D. Puis c’est un peu, pour moi, le fantôme de la vidéo analogique qui continue à hanter le monde numérique. C’est aussi comme différents types de peintures parce que les textures de la vidéo analogique sont évidemment très différentes de celles de la 3D.
Donc, c’est comme si j’essayais, finalement, d’intégrer un peu toutes les facettes de l’histoire. Ou au moins de garder des traces de l’histoire des technologies à travers mon travail.
Après, je me suis vraiment posée la question de l’obsolescence techniquement comme pragmatiquement. Par exemple Inflorescence c’est un peu comme un hôtel, un shrine pour ces objets-là qui sont hyper complexes, hyper sophistiqués, puis qu’on jette parce qu’on n’a plus d’usage pour aujourd’hui.
PAN M 360: Cette sensibilité aux objets me fait penser à ton œuvre Plane of Incidence qui est une série de photogrammétrie à partir d’objets trouvés à Marseille et à Montréal. Cette œuvre touche à des thèmes comme l’agentivité des objets et l’occulte. Est-ce que ça va aussi faire partie de Cyberdélia?
Sabrina Ratté: Donc, il y a probablement des images qui font partie du processus créatif de Plane of Incidence, images transformées par l’IA. Mais Plane of Incidence, c’est un peu le point pivot entre Inflorescence et mon autre œuvre Pharmacon qui a inspiré Cyberdelia. Dans le cas d’Inflorescence, je parlais de l’idée de formes de vie qui pourraient émerger en symbiose avec ces technologiques dans plusieurs millions d’années. Puis là, avec Plane of Incidence, c’était vraiment la question des objets eux-mêmes.
Comment on les perçoit? Est-ce une forme de vie? Ces objets ont-ils une arme? Dans notre vision anthropocentrique moderne, on aurait perdu un peu cet enchantement puis cette croyance que les objets auraient une âme. Donc, une forme d’animisme qui avait quand même fait partie longtemps des croyances puisqu’il y a encore beaucoup d’êtres humains sur Terre qui croient à ça. Moi, je trouve ça absolument beau. Je pense que si on donnait plus d’âme aux objets, on les jetterait moins puis on leur donnerait une forme de noblesse qu’aujourd’hui, on est complètement désenchanté avec ça. Je pense que ça a été un point pivot au niveau de la réflexion spirituelle reliée avec l’époque matérialiste dans laquelle on vit.
PAN M 360: C’est très intéressant. Ce cheminement tombe sous le senst : après Inflorescence qui imaginait une nouvelle forme de vie, la question devient d’observer et de remettre en question ce que nous considérons comme vivant.Je me demande si ce changement de regard influence aussi ta pratique concrète. Par exemple, dans ton rapport à tes outils, est-ce que ça modifie ta manière de travailler?
Sabrina Ratté: Je pense que oui, Déjà, quand j’ai plongé davantage dans la question de l’occulte, puis de la sorcellerie, de la spiritualité, je pense que j’intègre davantage de rituels dans mon processus. Je pense que la question du rituel est très importante. Ce sur quoi je vais peut-être me pencher pour mon prochain projet, je ne sais pas. Je ne peux pas te dire concrètement comment ces apprentissages se manifestent, mais je pense qu’il y a quand même la prise de conscience d’une forme de gratitude.
Souvent, les gens vont être comme « mon téléphone, il ne marche pas » ou « ça bug tout le temps ». On va souvent critiquer la technologie, mais en réalité, c’est comme « waouh, merci, tu me permets de faire des choses ». Je pense qu’il faut juste changer l’attitude autour de ça, de se rendre compte à quel point il y a une abondance incroyable.
PAN M 360: Je sais que ça fait plusieurs années que tu travailles avec Roger Tellier-Craig. J’avais même vu un de vos shows au WIP à la deuxième édition de Sight + Sound, et c’était assez impressionnant. Je me demande à quel point la musique a-t-elle une influence sur les visuels et vice versa?
Sabrina Ratté: Je travaille avec Roger depuis 15 ans, depuis le début, en fait, que je fais de la vidéo. Au début, on avait un duo, on s’appelait Le Révélateur, puis c’était plutôt le projet musical de Roger. Là maintenant, c’est plutôt mes projets. On fonctionnait beaucoup comme ça, lui a initié son projet de musique, puis j’en faisais les vidéos. Puis moi, quand c’était mes projets de vidéos, il en faisait la musique. C’était vraiment un échange, et ce l’est encore.
Dans le cas de Cyberdélia, on a fait la résidence ensemble à Sporobole, donc tous les jours, on travaillait ensemble, lui me faisait écouter ce qu’il composait, moi, je lui montrais mes images. Il y avait un vrai dialogue constant. Je dirais que l’image et le son sont inséparables, c’est le cas de Cyberdélia et le cas de toutes les œuvres sur lesquelles on a travaillé ensemble.Mais là, dans le cas de Cyberdélia, toute la musique est composée avec l’IA. C’est-à-dire, qu’en musique, il n’avait pas la même technologie que moi. Littéralement tout se faisait avec des mots. C’était pas évident, puis c’était aussi un peu difficile pour la qualité et tout ça. Là, pour le show, il a rajouté un peu d’instruments puis il a changé un peu la composition pour que ça soit plus riche en termes sonores.
Ce dimanche 24 août à la SAT, Nocturne 6
En 1995, Angèle Dubeau se sentait comme ‘’une petite poule pas de tête’’, tellement elle était fébrile à la veille de la toute première Fête de la Musique à Tremblant. Un pari ‘’culotté’’ selon les mots de l’artiste et Directrice artistique du festival, mais qu’elle et son mari Mario Labbé avaient confiance de remporter. Ce fut le cas, à tel point, que le dimanche soir, les restos de la Place publique de Tremblant étaient fermés… parce qu’il ne restait plus de nourriture! Depuis ce temps, la formule revient année après année, soit une programmation solide, éclectique, avec un cœur classique mais ouverte sur tous les genres musicaux et, surtout, totalement gratuite. L’édition de cette année 2025 se fait dans la continuité, car on ne remplace pas une formule gagnante. J’ai parlé avec Angèle Dubeau.
DÉTAILS DE LA FÊTE DE LA MUSIQUE 2025 (du 29 août au 1er septembre 2025)
Comment te sentais-tu à la veille de la 1ère Fête de la Musique?
Entrevue complète
Avant tout conteuse selon sa propre description, l’artiste mexicaine Daniela Huerta nous parle de l’importance des mythologies dans le monde moderne comme moyen de transmettre et de préserver la mémoire collective et l’essence humaine. À travers de multiples supports, collaborations et pratiques telles que l’écoute profonde, ce qui reste au cœur de la démarche de Daniela, c’est de nous relier les uns aux autres et à nos démons et rêves primordiaux, en récupérant nos histoires oubliées grâce à une vision collective.
PAN M 360 : Bonjour ! Merci de prendre le temps de discuter un peu avec nous aujourd’hui.
J’aimerais commencer par votre parcours : vous venez des beaux-arts, plus précisément de la peinture et de la sculpture. J’ai toujours fait cette analogie entre la matière et le son, qui sont tous deux des vibrations, mais on ne peut pas voir ni toucher le son ; écouter devient donc ici quelque chose de très particulier. Pourriez-vous nous parler de cette transition entre le travail de la matière et celui du son, et nous expliquer comment le son se manifeste comme matière dans votre travail ?
Daniela Huerta : J’ai fait des beaux-arts et je travaillais principalement la sculpture. Je m’intéressais donc davantage aux formes tridimensionnelles… et le son est vraiment devenu un matériau à part entière. J’ai commencé à intégrer le son dans mes installations, et il est simplement devenu un élément supplémentaire faisant partie intégrante de l’espace. Plusieurs facteurs m’ont amenée à me consacrer entièrement au son et à la musique. Je vivais à Londres, puis j’ai déménagé à Berlin, où la scène musicale est très forte, très vivante et très inspirante. J’ai commencé à collectionner tous les types de vinyles, de la musique concrète au jazz, en passant par la musique expérimentale et la musique du monde… et cela m’a ouvert un large éventail de possibilités et de contextes culturels. Puis j’ai commencé à mixer, et après un certain temps, je me suis dit que je devrais peut-être aussi composer.
PAN M 360 : Y a-t-il eu un moment précis où vous êtes devenu un auditeur conscient, ou où vous avez commencé à écouter en pleine conscience ?
Daniela Huerta : Je pense que l’écoute vient avec l’expérience. Cela a aussi à voir avec mon processus personnel de prise de conscience de la vie, qui se manifeste de différentes manières – dans la façon dont on se parle à soi-même, dont on mange, dont on se soucie des autres – et cela a aussi à voir avec ma recherche musicale, comme Eliane Radigue, Pauline Oliveros… différentes personnes dont l’approche était très axée sur l’écoute profonde. J’écoute ces œuvres et je me dis : « Qu’est-ce que c’est que ça ? »
PAN M 360 : Oui, ça change votre vie, n’est-ce pas ? Et vous étudiez toujours au Centre of Deep Listening, n’est-ce pas ?
Daniela Huerta : Oui, en fait, cette année, je vais terminer la deuxième partie du cours, où je deviendrai praticienne, ce qui signifie que je pourrai enseigner toutes ces méthodes. C’est vraiment génial, j’adore ça.
PAN M 360 : Est-ce que cela vous intéresse, l’enseignement ?
Daniela Huerta : Je ne sais pas si c’est l’enseignement en soi, mais je suis vraiment très intéressée par une meilleure compréhension de ces méthodologies. J’ai un projet avec ma partenaire, Natália Escobar, qui s’appelle KOAXULA, dans le cadre duquel nous collaborons avec des danseurs. Je ne suis ni chorégraphe ni danseuse, mais après avoir appris les bases et les exercices de l’écoute profonde, je les ai appliqués avec les danseurs et j’ai fait beaucoup de méditations d’écoute profonde pendant les répétitions, et cela a été très efficace : nous avons créé un univers particulier où nous avons pu nous connecter à un niveau beaucoup plus profond. Il ne s’agit donc pas nécessairement d’enseigner, mais plutôt de mettre en pratique dans mon propre travail.
PAN M 360 : Oui, l’intégrer à votre pratique et le partager avec d’autres. Vous considérez-vous comme un musicien ou plutôt comme un artiste multimédia ?
Daniela Huerta : Sans aucun doute une artiste multimédia. Par exemple, je collabore avec Cornelia Piers, une photographe viennoise, et nous menons depuis quatre ans un projet dans le cadre duquel elle prend des photos de mon corps et les utilise pour créer des vidéos. Je qualifierais donc cela de multimédia.
PAN M 360 : Oui, votre travail est très inter-sensoriel : vous travaillez avec des corps, des images, et même la musique est très cinématographique. Comment abordez-vous cette question du médium ?
Daniela Huerta : Je pense que cela tient au fait que je concentre mon attention sur la narration. Je travaille avec des mythes, avec des mythologies. Je ne viens pas du monde de la musique, je ne pense pas de cette manière. Je pense en images, à la façon dont une histoire évolue. Et à partir de là, je me dis : « D’accord, nous avons le son, mais que se passerait-il si nous ajoutions un corps, ou quelque chose qui existe dans l’espace, comme une sculpture ? » C’est quelque chose qui se déroule naturellement, vous voyez. Mais la base, c’est bien sûr de penser à une histoire qui sera racontée à travers différents médias.
PAN M 360 : Vous diriez donc que vous êtes plutôt un conteur.
Daniela Huerta : Absolument, oui, je suis une conteuse !
PAN M 360 : Vous travaillez beaucoup en collaboration et il est clair que nous avons abandonné l’image de l’artiste solitaire, très individualiste, surtout ces dernières années où nous avons été confrontés à une pandémie, à un génocide, à des déportations massives, etc. Pouvez-vous nous parler un peu du rôle de l’art dans le renforcement de la communauté et dans la création collective comme moyen de production plus durable ?
Daniela Huerta : Je pense qu’il est très important de collaborer avec d’autres personnes, non seulement pour élargir la portée du travail et bénéficier de différents points de vue et visions créatives, mais aussi parce que, surtout aujourd’hui, il est essentiel de créer des communautés où l’art agit comme un catalyseur pour transformer les visions et les ambitions. Pour être plus précise, par exemple, avec cette œuvre collective que nous avons intitulée « Deslenguadas », je travaille avec des archétypes féminins qui sont considérés comme maléfiques, toxiques, des sorcières sombres dans l’histoire de la mythologie. Ces archétypes ont été réprimés et refoulés dans notre psyché ; on m’a dit au Mexique de ne pas être comme ces femmes qui veulent être sexuelles, puissantes et dévorantes ; il faut plutôt s’efforcer d’être gentille et calme.
Dans cette pièce, nous avons réécrit un mythe, comme si nous nous réappropriions le pouvoir dont disposent ces terribles archétypes féminins. J’ai travaillé avec ma partenaire, six danseuses, une chorégraphe et une chanteuse, et cette pièce n’aurait pas pu voir le jour si j’avais été seule. La synergie qui s’est créée entre nous huit, qui avons essayé de comprendre et d’exprimer notre féminité à travers cette pièce, illustre bien l’importance du travail collectif. Tout cela est indispensable. Il est extrêmement important de travailler collectivement, surtout aujourd’hui où nous sommes plus isolés que jamais.
PAN M 360 : En quoi le récit est-il important, voire sacré, pour récupérer et préserver les récits des opprimés ?
Daniela Huerta : Toutes ces histoires et ces mythes sont sacrés, comme vous le dites, car ils font partie de la mémoire collective. Si nous ne les préservons pas, ils finiront par disparaître. Dans les musées, on trouve des reliques ou des antiquités ; si on ne les conserve pas quelque part, elles risquent de disparaître. C’est intéressant, car ce mythe sur lequel nous avons travaillé, un mythe mexicain sur la déesse aztèque Coatlicule, était inconnu de nombreux Mexicains ! Et je me demande comment cela est possible. C’est pourquoi je m’intéresse beaucoup aux mythes. Ce n’est pas que je souhaite me les approprier, mais je m’intéresse à leur essence et à la sagesse qui les sous-tend, et à la manière dont je peux les incarner dans ce que je suis aujourd’hui, ici, en 2025. Et puis, comment résonnent-ils dans le moment présent ? Je pense donc que oui, l’histoire est un aspect très important de notre mémoire collective et de notre esprit.
PAN M 360 : Oui, c’est beaucoup une question de résistance, de continuer à raconter ces histoires et de les faire connaître. C’est la seule façon de les garder vivantes. Et tu as aussi cette pratique de raconter des histoires dans ton travail de DJ, n’est-ce pas ?
Daniela Huerta : Oui, je ne me suis jamais intéressée au beat matching, je n’ai même jamais pensé à devenir DJ, pour être honnête. Ma façon de mixer consistait à assembler des fragments, à trouver un fil conducteur qui puisse donner un sens à tous ces différents types de sons que je créais. C’était très intuitif, vous voyez. Personne ne m’a jamais dit comment ni pourquoi, il s’agissait plutôt de savoir comment commencer, comment construire à partir de là, sans jamais penser aux rythmes ou à l’accordage.
PAN M 360 : C’est comme du tissage ! Très graphique.
Daniela Huerta : Oui ! C’est peut-être là que la sculpture revient.
PAN M 360: And what do you think is the role of the DJ in communities?
Daniela Huerta : J’adore mixer. Nous sommes aussi des conteurs, n’est-ce pas ? C’est très différent de jouer en live. Il y a en quelque sorte moins de pression… J’ai l’impression de devenir quelqu’un d’autre. J’ai la liberté de me dissocier complètement de qui je suis ; dans un live, on est complètement à nu. En tant que DJ, on peut créer tellement de mondes différents, avec un choix infini de musique. C’est super important dans le cadre de cette culture. Juste avant de venir à Montréal, j’ai joué dans un festival au Royaume-Uni, le Houghton Festival, et ce n’est pas seulement un festival sympa où aller, c’est en fait un rituel. C’est un espace où l’on peut se détacher de ce qui existe et simplement profiter ensemble, c’est un espace de convivialité à travers la musique – c’est en fait ce que faisaient les rituels anciens ! – donc pour revenir à votre question, le rôle des DJ est de pouvoir offrir quelque chose qui permette aux gens de se connecter. Vous voulez quelque chose qui vous épate et vous emmène loin, et les bons DJ font cela.
PAN M 360 : C’est très spécial. Tu vas présenter ton premier album solo Soplo au Mutek samedi prochain. Tu veux nous en parler un peu ? Je suis également curieux au sujet des titres, ils ont quelque chose de poétique.
Daniela Huerta: Soplo means breath. It’s this one Soplo that someone does when they die. I really love this word. The album comes from two films by Ivan Agote, he’s a Colombian filmmaker; so basically I combined the two soundtracks and made the album, and kind of created a third story. It’s about water and the transformative properties of water, thinking that we are water and what is my relationship with water. It’s a story that is related to the act of breathing too, so I guess it’s about what keeps us alive.
PAN M 360 : Et Soplo et Hálito peuvent tous deux se traduire par « souffle » en français, mais ils n’ont pas le même sens.
Daniela Huerta : Oui, hálito signifie plutôt « hálito divino » [« souffle divin »] : lorsque Dieu a créé l’homme à partir d’argile, il a soufflé un « hálito », un souffle d’air, et cette forme d’argile est devenue un être humain. C’est quelque chose de divin, qui donne la vie.
PAN M 360 : Tu m’as parlé tout à l’heure de ta résidence à l’UdeM. De quoi s’agit-il ?
Daniela Huerta : Je suis actuellement à l’UdeM où je participe à une résidence avec un collectif appelé « Wilding AI ». Je les ai rejoints un peu plus tard, mais ils travaillent ensemble depuis deux ans. Nous travaillons sur l’IA et la création sonore, sur la manière dont l’IA influence nos processus créatifs, sur les possibilités, les erreurs et les limites du travail avec l’intelligence artificielle. Ces deux années ont été marquées par différentes étapes. Nous avons organisé des ateliers à Mutek Mexico l’année dernière, en travaillant avec une interface à ses débuts, qui est aujourd’hui en cours de perfectionnement.
Nous avons également travaillé à Monom, à Berlin, une autre sorte de résidence, mais aussi un laboratoire ouvert où les gens peuvent venir tester les outils. C’est comme une expérience publique menée collectivement, où tout le monde est invité à essayer. Ici, à l’UdeM, nous venons de terminer une pièce de 45 minutes qui sera présentée demain à la SAT. Nous en sommes maintenant à un stade de création où il y a beaucoup d’échanges, où nous discutons de ce que nous pensons du processus, de la façon dont nous nous y connectons… Je pense que l’IA peut aussi beaucoup vous isoler, mais le fait d’avoir ce collectif a été une expérience magnifique. Nous sommes tous tellement différents et cela a été très enrichissant.Nous avons également travaillé à Monom, à Berlin, une autre sorte de résidence, mais aussi un laboratoire ouvert où les gens peuvent venir tester les outils. C’est comme une expérience publique menée collectivement, où tout le monde est invité à essayer. Ici, à l’UdeM, nous venons de terminer une pièce de 45 minutes qui sera présentée demain à la SAT. Nous en sommes maintenant à un stade de création où il y a beaucoup d’échanges, où nous discutons de ce que nous pensons du processus, de la façon dont nous nous y connectons… Je pense que l’IA peut aussi beaucoup vous isoler, mais le fait d’avoir ce collectif a été une expérience magnifique. Nous sommes tous tellement différents et cela a été très enrichissant.
Daniela Huerta interprète Soplo au Mutek – Nocturne 4 à la SAT, samedi 23 août.
Respirer, s’immerger et ressentir ensemble.