L’autrice-compositrice-interprète et productrice américaine cultive des atmosphères denses et une versatilité qui l’ont menée à collaborer avec Dean Hurley (collaborateur de David Lynch), J.G Thirlwell (pionnier de la musique expérimentale industrielle), M83 et Former Ghosts. Invoquant les esprits électro-gothiques depuis bientôt 20 ans, elle s’inspire autant de la pop que du lo-fi et de la cold wave, dans un désir perpétuel de renouvellement et de curiosité artistique. Pour en savoir plus sur son parcours, je me suis entretenue quelque instants avec cette artiste non conventionnelle, qui souhaite donner vie à son propre univers.

Zola Jesus se produit ce jeudi 25 septembre à la Sala Rossa, 20h

PAN M 360 : De formation classique, vous vous êtes lancée dans une aventure pop avant-gardiste. Qu’est-ce qui vous attire dans ces paysages sonores non conventionnels et souvent sombres ?

Zola Jesus : C’est une bonne question, car j’aimerais bien le savoir moi aussi ! (haha) C’est une question que je me pose depuis longtemps. Ce n’est pas volontaire, ça c’est sûr ! Je suis juste submergée par les profondeurs de l’obscurité, en quelque sorte, ça a toujours été comme ça. Je pense que j’ai simplement besoin de comprendre les parties invisibles de moi-même, et cela transparaît dans ma musique. Parfois, j’essaie de « ne pas trop m’intéresser » à ces choses, car elles peuvent isoler ou aliéner, mais je ne peux pas m’en empêcher. Alors j’y reviens toujours.

PAN M 360 : Vous avez fait vos débuts avec des albums à l’ambient lo-fi (The Spoils, etc.), mettant en valeur votre voix puissante, puis vous avez évolué vers un son plus raffiné (Taiga, etc.). Vous pouvez aller partout avec votre production, de l’opéra à l’électro, vous semblez toujours à la recherche de quelque chose de différent. Qu’est-ce qui vous pousse à prendre une nouvelle direction ?  

Zola Jesus : Peut-être que je m’ennuie très facilement ! (haha) Quand je fais un album, je m’attache vraiment aux profondeurs de cette expérience, de ce son, de cette atmosphère. Et donc, quand je fais un nouvel album, j’ai presque envie de faire le contraire. J’ai fait le sombre… Et si je faisais quelque chose de clair et net ? Et puis je m’ennuie aussi de ça, alors je me dis : « OK, maintenant, je veux jouer avec les textures ! ». En gros, je passe d’un extrême à l’autre.
PAN M 360 : Que souhaitez-vous expérimenter dans ces directions ? Comment cette exploration des extrêmes influence-t-elle votre art ?

Zola Jesus : Eh bien, cela me motive énormément, car si je continue à faire toujours la même chose, je commence à m’ennuyer… alors je me dis « c’est facile pour moi, je peux le faire ». Quand je m’engage dans une autre direction, c’est un défi pour moi, car je dois apprendre une toute nouvelle façon de faire de la musique et de m’exprimer, une palette totalement nouvelle qui m’est inconnue. Cela me permet de rester vigilante et curieuse. J’aime me lancer des défis et sortir de ma zone de confort.
PAN M 360 : Vous êtes très passionnée par les arts visuels, d’où leur imbrication dans vos œuvres. Qu’est-ce qui lie ces deux éléments pour vous ?

Zola Jesus : Pour moi, j’ai toujours l’impression de créer des sons pour un espace, donc le son ne peut pas exister dans le vide. Et surtout grâce à ma formation en opéra, qui est une façon acoustique de chanter, j’ai besoin d’espace pour être entendue, donc pour moi, l’espace est très important. À quoi ressemble cet espace, quels sons émet-il, quelles odeurs dégage-t-il ? Comment se sent-on quand on s’y trouve ? Ainsi, lorsque je crée de la musique, je crée de la musique pour un espace, qu’il s’agisse simplement d’une atmosphère, d’une image ou même d’un bâtiment (haha). Cela peut être n’importe quoi. Il y a toujours quelque chose de visuel, d’immersif, associé au son. Par exemple, sur Arkhon, on avait vraiment l’impression d’être dans une grotte, une grotte préhistorique ancienne. Chacune des chansons explorait en quelque sorte son propre paysage à sa manière.
PAN M 360 : Vous vous intéressez particulièrement aux questions sociétales, spirituelles et émotionnelles, notamment sur Arkhon. Est-ce que cela fait partie de votre parcours d’essayer d’aider et guérir vos auditeurs ?
Zola Jesus :
Oui, c’est étrange, car ce n’était pas mon intention au départ, mais je pense que ma musique est naturellement très émouvante, elle parle de sentiments. Il y a aussi ce désir de créer des liens avec les autres. Je suis quelqu’un de très introverti, j’ai donc toujours envie de créer des liens avec les gens, mais même si cela me vient très naturellement, cela peut aussi être un défi. Pour moi, c’est aussi ma façon de me connecter à l’univers, à cette humanité qui nous relie tous, même à de parfaits inconnus. C’est pourquoi j’aime la musique, elle permet d’avoir une conversation avec le monde, avec l’humanité, et je pense que ma musique a aussi cette qualité « empathique ». Je veux préserver l’espace que je traverse, mais aussi le relier aux luttes et aux expériences universelles.
PAN M 360 : Quelles sont vos principales inspirations artistiques ? Trouvez-vous d’autres artistes avec lesquels vous vous identifiez, qui suivent un parcours similaire ?
Zola Jesus :
J’adore Maria Callas, c’est l’une de mes plus grandes idoles. Son dévouement à son art m’inspire énormément. Marina Abromovitch, une artiste de performance, et la façon dont elle distille ses propres expériences et sa culture tout en repoussant les limites de sa zone de confort, rendent son art très inspirant à mes yeux également. Sur le plan musical, je dirais que l’une de mes héroïnes est Diamanda Galas, qui est très intransigeante et qui a créé son propre univers avec sa musique : il n’y a personne d’autre comme elle.
PAN M 360 : Que recherchez-vous dans vos collaborations ? Je sais que la Canadienne Joanne Pollock est quelqu’un vers qui vous aimez revenir ?
Zola Jesus :
J’aime travailler avec des personnes que je respecte, comme Joanne, et qui peuvent me mettre au défi et me placer dans des contextes différents. C’est vraiment amusant pour moi, car je crée dans le vide, mon processus est tellement solitaire que les collaborations sont pour moi un moyen de grandir et d’essayer les processus et les idées créatives d’autres personnes, afin de me retrouver dans ces idées.
PAN M 360 : Qu’aimeriez-vous accomplir dans votre vie de créatrice ?
Zola Jesus :
Mon objectif ultime est de faire quelque chose comme écrire un opéra, afin de pouvoir exprimer toutes les différentes émotions et idées musicales qui ne cadrent pas vraiment avec un album pop ou rock.  J’aimerais aussi monter un spectacle très audiovisuel, car jusqu’à présent, je n’ai jamais pu me permettre de grands effets visuels dans ma carrière. J’ai toujours été très conservatrice à ce titre, car c’est tout ce que je peux me permettre.
PAN M 360 : Un petit mot pour les fans de Montréal avant votre passage cette semaine ?

Zola Jesus : J’ai hâte de revenir à Montréal ! J’y ai d’ailleurs vécu quelque temps, car mon mari y habitait depuis très longtemps, j’ai donc beaucoup d’amis là-bas. J’adore cette ville, si je pouvais m’y installer, je le ferais sans hésiter ! Je parle un peu français… mais pas très bien ! (haha)

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Dan Seligman est fondateur et toujours directeur créatif de Pop Montréal, le principal hapenning automnal présenté à Montréal. Il dirige l’équipe ayant recruté les artistes et groupes prévus du mercredi 24 au dimanche 29 septembre. Comme c’est le cas chaque année, PAN M 360 lui a demandé d’identifier les 5 must quotidiens de sa direction artistique. Les voilà!

Mùm

« La formation islandaise est certainement un must ce merdredi. Post-rock dans la lignée de Sigur Rós , mais aussi ambient et glitchy. Ça devrait calmer les esprits en cette période d’échauffement. »

Michel Pagliaro et invité.e.s

« Pag est un incontournable. J’étais intéressé par son show plus acoustique ces dernières années, en faisant quelque chose de plus intime. Mai… toutes ses chansons sont des hits, c’est un excellent performer et il incarne une part de l’histoire musicale montréalaise. »

Anas & Itran

« Montréalais d’origine marocaine, Anas Jellouf avait appliqué au festival, son nom d’artiste étaot alors Sidi Blue Moon. Il devait ouvrir pour cet autre artiste qui ne s’était pas présenté. Le groupe avait alors remanié son set et joué plus de musique traditionnelle gnawa. L’expérience se poursuit sous le nom Anas & Itran , qui mêle aussi d’autres influences comme le chaâbi et raï, et aussi des sons plus modernes comme l’afrobeat, le funk et la trance. C’est une fusion. »

Nora Kelly

« Le Nora Kelly Band vient du Mile-End. La frontwoman est une chanteuse de talent, pe crois. Elle fait dans le style alt country, avec slow burners, foot stompers, mais aussi space rock et plus encore. Elle joue à notre fête d’ouverture et plus tard au Quai des brumes. »

Thanya Iyer

« J’ai assisté au concert lancement de son Tide/Tied, au Centre Phi. Musique indienne, pop occientale, jazz, musique pop expérimentale, musique de chambre éthérée. Magnifique! Elle ne cesse de se renouveler, le niveau ne cesse de s’élever, Thanya Iyer est à devenir une artiste majeure de la scène montréalaise. »

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Honeydrip est l’une des artistes de musique électronique les plus en vue de Montréal, et ce depuis nombre d’années. Si ses sets DJ couvrent un large éventail de genres et d’influences, son style particulièrement dynamique se traduit dans ses propres créations musicales, soit par des morceaux que l’on a envie d’écouter entre 5 et 7 heures du matin. Elle fait partie de la culture underground depuis ses débuts il y a dix ans, et continue de se consacrer à cette scène malgré la demande internationale croissante à son endroit. C’est ainsi que Honeydrip s’est fait un nom, non seulement en créant une identité sonore unique, mais aussi en développant une communauté avec son public et ses pairs. Elle est devenue une DJ influente et une musicienne live innovante, mais aussi une pionnière dans l’organisation de conférences au sein du collectif féminin et queer MORPH, qu’elle a fondé.

Dans cette interview, Honeydrip nous parle de son prochain concert au Making Time XXV, de l’importance des salles DIY et de son dernier projet musical.

PAN M 360 : Vous rentrez de Philadelphie où vous étiez invitée au festival Making Time. Comment décririez-vous l’ambiance générale qui régnait à Fort Mifflin ? Y a-t-il eu des concerts qui se sont démarqués ?

Honeydrip : L’énergie était palpable ! Je pense que nous étions tous très heureux d’être là et de participer à cette expérience. J’ai rarement vécu un festival comme celui-ci, où je ne sais pas où aller parce que la musique est tellement bonne partout et tout le temps. Je n’ai pas pu assister à tous les concerts que je voulais voir, mais mes préférés ont été ceux d’Aya, Conducta et Al Wooton.

PAN M 360 : Pour Making Time XXV au S.A.T., vous allez jouer en live, c’est bien ça ?

Honeydrip : Oui ! C’est génial d’avoir eu l’occasion de mixer au festival Making Time à Philadelphie et maintenant de faire un live ici à Montréal.

PAN M 360 : Lors de votre dernière performance live au MUTEK, vous avez doublé les morceaux, c’est-à-dire que vous avez envoyé les stems vers des pédales d’effets en temps réel. Quel dispositifs musicaux apportez-vous sur scène cette fois-ci, et pouvez-vous décrire brièvement leur fonction ?

Honeydrip : Ma configuration live pour ce spectacle est pratiquement la même que celle que j’ai utilisée au MUTEK : Ableton Push, une table de mixage Venice et un ensemble de pédales. J’ai progressivement intégré de nouveaux éléments à mon set, mais je n’en ai pas encore créé un entièrement nouveau. Cela dit, j’aime beaucoup faire évoluer mes morceaux au fil du temps, car cela me permet de refléter où j’en suis musicalement aujourd’hui et de partager cette évolution constante avec le public.

PAN M 360 : En mars 2025, vous avez publié sur Instagram un message célébrant vos 10 ans de carrière en tant que DJ. Vous êtes passé des rythmes lo-fi fluides à la bass music, au dub et à la techno left-field. Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Honeydrip : Ces derniers temps, je me suis intéressée au chant et je vais sortir un single le mois prochain qui marquera le début de cette nouvelle orientation. Je chantais et me produisais sur scène quand j’étais plus jeune, alors revisiter cette partie de moi-même, c’est comme renouer avec l’enfant qui sommeille en moi. Même avec ce changement, ma musique reste ancrée dans les sonorités caribéennes.
PAN M 360 : La musique que vous jouez en live et en tant que DJ est-elle la même que celle que vous écoutez au quotidien ? Quel est votre contexte préféré pour écouter cette musique ?
Honeydrip : J’aime plusieurs styles musicaux, donc je varie en fonction de mes envies. Je préfère écouter le genre de musique que je joue soit sur la piste de danse, soit seule chez moi où je peux bouger librement. Cela m’inspire vraiment à bouger.

PAN M 360 : Vous faites partie de la scène DIY montréalaise depuis le tout début de votre carrière de DJ et vous y êtes toujours très impliqué, comme en témoigne votre prestation à la Parquette le 11 octobre dernier. Selon vous, quelle est l’importance des espaces DIY dans l’écosystème musical, et avez-vous des idées pour assurer la pérennité de cette scène ?
Honeydrip : Je fais partie d’un collectif appelé MORPH Sound System, né du désir de voir davantage de femmes et de personnes queer s’intégrer à la culture des sound systems et, grâce à nos ateliers, leur donner les moyens de se réapproprier les espaces techniques qu’elles méritent. Le 11 octobre aura lieu notre première collecte de fonds, au cours de laquelle nous avons programmé des ateliers, des conférences, de la musique et bien d’autres choses encore. Je me produirai sur scène, mais j’animerai également un atelier interactif avec mon ami Rían Adamian sur le thème « Comment construire un haut-parleur ».

Je pense que Parquette est l’exemple parfait du pouvoir de l’underground et de la façon dont il représente les envies, les besoins, les désirs et les rêves de notre communauté. En menant des enquêtes et en participant activement à la culture DIY, ils ont déterminé ce dont Montréal avait le plus besoin et l’ont créé. Nous sommes donc honorés d’y organiser notre événement. La culture DIY et la culture Sound System vont de pair. Beaucoup de gens travaillent ensemble pour atteindre un objectif et tout le monde en profite, pas seulement ceux qui sont au sommet. On y trouve l’amour, l’amitié, un but et de la magie (sans vouloir paraître ringard). Je ne sais pas de quoi l’avenir sera fait, mais cela vaut la peine de continuer à vivre les moments spéciaux, réels et inspirants que m’apporte la scène DIY.

PAN M 360 : J’ai beaucoup aimé votre définition d’un système audio, où le son correspond aux haut-parleurs et le système à la communauté d’ingénieurs, de selectors et de publics qui gravitent autour du son. En gardant cette définition à l’esprit, quelle est votre vision d’un système audio parfait ?
Honeydrip : Je vais répondre à cette question en quelques mots clés : diversité, logiciel libre (open source), repousser les limites.
PAN M 360 : Pour ceux qui ne le savent pas, Making Time XXV au S.A.T. est une version condensée du festival qui se déroule à Philadelphie, où Honeydrip a joué samedi. Comment ça s’est passé ?
Honeydrip :
Tout s’est très bien passé ! Je jouais sur la scène Lot Radio, donc mon set a été diffusé en direct et sera bientôt mis en ligne pour ceux qui souhaitent le revoir. J’ai été invitée par House of Paurro, qui a acheté tout un tas d’oreilles de lapin et les a distribuées à ses amis et au public. Pendant mon set, j’ai donc moi aussi porté des oreilles de lapin, ce qui était amusant et mignon. La salle était pleine à craq

uer et le public très réceptif !

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Photo: Félix Bonnevie

Intouchable de la culture canadienne contemporaine, renommé mondialement depuis quatre décennies, Daniel Lanois pourrait être rassasié, s’en tenir à la gestion de son immense réputation. Ce serait mal le connaître: il préfère poursuivre en continu cette quête d’innovation et de transmission qu’il a toujours suivie. 

Multi-instrumentiste, maître réalisateur (U2, Emmylou Harris, Peter Gabriel, Neil Young, Bob Dylan, The Neville Brothers, etc), il se concentre aujourd’hui sur son art. Et son art revient parmi nous pour y faire état de ses progrès récents. Lancées en 2021, les chansons de l’album Heavy Sun pourraient constituer la plateforme pour le décollage de concerts qui s’annoncent inspirés au Québec, à commencer par celui présenté au Palais Montcalm, ce vendredi 3 octobre, 19h30.

Vu son gigantesque statut, Dan Lanois aurait aussi pu éviter les interviews, il en fut tout autrement car la conversation amicale qui suit nous en rappelle l’humilité et la bonhomie.

Daniel Lanois : Bonjour Alain (en français)

PAN M 360 : Bonjour Daniel, ça va ? 

Daniel Lanois : Oui, tout va bien. Je suis à Toronto. (en français)

PAN M 360 : Tu vis désormais à Toronto? 

Daniel Lanois : C’est un peu compliqué.  J’ai un studio à Toronto, une maison en Jamaïque et un autre lieu aux USA . 

PAN M 360 : Tu es beaucoup aux USA ces temps-ci?

Daniel Lanois : J’ai un seul agenda, où que je sois : essayer d’atteindre le plus haut niveau à travers ma musique et mes chansons. J’espère toujours que le contenu et l’émotion de cette musique puisse toucher les cœurs et peut-être changer un peu la vie des gens. C’est ma contribution au monde. Sinon je pourrais juste rester sur le patio à discuter… Mais je n’ai pas de temps pour patio, j’essaie encore de faire du mieux que je peux. 

PAN M 360 : Pour ton retour au Québec, tu seras avec Jim Wilson et Jermaine Holmes c’est un trio qui excelle dans le chant harmonisé et dans l’exécution de ton excellent  mélange de gospel, blues, folk-rock, americana façon Lanois, avec une touche de reggae. Le tout dans l’esprit de l’album Heavy Sun (2021) avec une touche de Rockets (2021) ?

Daniel Lanois : Tu m’enlèves  les mots de ma bouche!  Je vais boire mon café alors (rires). Il y aura tout ça et aussi, j’apporte sur scène tout un plateau électronique que j’utiliserai en plus de cette musique jouée avec mes musiciens. Je suis très excité, car nous faisons des choses en studio qui sont fascinantes mais qui ne sont pas présentées sur scène d’ordinaire, pas de la même manière en tout cas. C’est plus cher à produire en tournée, mais j’ai quand même pris la décision de le faire, car je veux faire évoluer mon show en y étalant quelques-unes de mes expériences électroniques. 

PAN M 360 : Peut-on en savoir davantage?

Daniel Lanois : Oui, absolument!  Ce gear sur scène, c’est un peu comme l’artiste dub jamaïcain Mad Professor qui peut  travailler avec un 8-pistes sur scène; tu as la basse, tu as le beat et tu ajoutes des choses. Avec mon gear je peux mixer sur place, mais plus que ça, je fais du dub j’ai mes échos préenregistrés, le groove est par exemple groove classique jamaïcain, j’ai des effets et des samples à y ajouter en temps réel.  J’organise moi-même les échos, les samples et les dubs sont les miens. 

Je prends des morceaux et les présente dans un contexte distinct. Chaque soir, différentes chansons sont diffusées. Parfois,  le dub va s’exprimer d’une certaine manière et je pourrai me dire alors : wow, je n’ai jamais ça avant ! On va donc s’amuser un peu avec l’électronique.

PAN M 360 : On l’a observé de nouveau depuis 2022 avec les albums sans paroles chantées (Player, Piano, Belladonna, Goodbye to Language, The Omni Series)  Tu as toujours été intéressé par l’électronique et la musique instrumentale, les pédales d’effets, les chambres d’écho, les procédés créatifs en studio. Dans plusieurs de tes productions,  pour d’autres artistes comme pour toi-même, il y a souvent cette attitude dub / ambient qui teinte l’instrumentation et l’expression americana.

Daniel Lanois : Oui c’est un domaine d’expertise chez moi. C’est ma dévotion à cette forme d’art, je suis donc très heureux d’apporter sur scène ces éléments électroniques. Je pense que ça sera divertissant pour tout le monde.

Et oui c’est une part importante de qui je suis comme tu l’as mentionné. 

J’ose croire être un réalisateur organique, et cela remonte à l’époque des productions ambient avec Eno. C’est très technologique, mais ça ne te vient pas à l’esprit quand tu entends cette musique. 

PAN M 360 : Effectivement, ça fait partie d’un tout. Holistique !

Daniel Lanois : J’aime ton mot tout parce que nous aimons les choses qui remplissent tout le corps. J’aime perpétuer ce que j’ai fait, tout en menant de nouvelles expériences. Explorer occupe une large part de ce que je fais, mais il faut être intelligent, c’est-à-dire ne pas juste faire des sons, des bruits. C’est-à-dire trouver cette posture utile où chacun y trouve son compte. 

PAN M 360 : Tu peux compter sur un  très grand répertoire. Matériel récent en priorité? Par exemple, si tu prends l’aspect électronique tu as récemment fait un bel  album fondé sur les claviers peut-être pourrais tu également  piger dans l’album Heavy Sun ?

Daniel Lanois : Je ne sais pas s’il faille s’attendre à quelque chose de précis. En tout cas,  j’aurai aussi avec moi mon pedal steel guitar, la même que j’ai depuis ma jeunesse. J’adore en jouer ! Il y aura sûrement de belles harmonies vocales car mes musiciens en sont vraiment capables – je pense entre autres à Silverado, une chanson que j’ai écrite pour mon frère.

Et puisque je serai  au Québec,  je ferai possiblement  Jolie Louise ou O Marie, une chanson de tabac. Tu sais, ces chansons bilingues  se sont rendues au sud des États-Unis, des musiciens de Nouvelle-Orléans ont fait leur propre version de Under A Stormy Sky, ce qui me réjouit et m’encourage à poursuivre dans cette veine. 

PAN M 360 : On ne s’étonne pas que le Deep South américain l’apprécie!

Daniel Lanois : Je vais d’ailleurs à Nashville très bientôt pour y joindre Emmylou Harris. Je compte faire avec elle notamment une version de May This Be Love de Jimi Hendrix. Avec Emmylou Harris, on célèbre l’album Wrecking Ball, Malcolm Burn est aussi avec nous sur scène, nous faisons quelques dates là-bas, dont le Ryman Auditorium.

PAN M 360 : Le répertoire est vaste, où que tu sois : la Jamaïque roots et dub, l’électronique et l’Amérique du Nord americana.

Daniel Lanois : Je peux apprécier l’étiquette americana, car je viens de cette musique des racines nord-américaines. Et j’assume ma responsabilité de créer de la musique du futur. C’est  un peu ce que tu as fait avec le journalisme en décidant de t’éloigner de ce que tu faisais auparavant.

PAN M 360 : Exact. L’âge n’est pas un argument pour cesser de changer. Aujourd’hui, par exemple, recommander de la musique devient plus difficile que de la critiquer. Ill faut comprendre où on s’en va et  on arrête de changer lorsqu’on meurt. Tu as 72 ans et tu cherches encore, n’est-ce pas ?

Daniel Lanois : Comme tu le dis justement, la critique vient facilement à l’esprit mais…  recommander et expliquer des musiques auxquelles tu crois et qui peuvent améliorer la vie d’une personn , c’est pour moi du meilleur journalisme. Il faut toujours rester imaginatif. Il faut encore explorer et penser aux possibilités qui s’offrent à soi. C’est pour ça que je suis encore là, j’imagine.

PAN M 360: Et, j’imagine, il faut faire autre chose dans la vie pour nourrir sa musique.

Daniel Lanois: Oui, j’ai d’autres activités créatives, je fais de la photo par exemple. Je suis aussi impliqué dans la cause environnementale, le problème du plastique  par exemple. Je travaille également sur des projets multidisciplinaires, notamment avec l’écrivaine Margaret Atwood.

PAN M 360 : Peut-on parler d’une tournée importante qui t’amène à Québec et Montréal ?

Daniel Lanois : Au moment où l’on se parle, nous avons fait une dizaine de dates en Ontario, petites villes très sympa d’ailleurs. Nous avons roulé plutôt que volé, parce que les avions ne se rendaient pas où nous allions. Nous avons ainsi vu du pays, des rythmes de vie, des fermes, la vitesse des villes…  Et bientôt, ce sera Québec et Montréal.

PAN M 360 : La plupart des artistes de ton âge et de ta stature gèrent leur propre legs musical jusqu’à leur mort. Ce n’est pas exactement ton cas!

Daniel Lanois : Nous avons déjà parlé de la responsabilité que nous avons pour les deux, à la fois l’héritage et les explorations. Tu restes chercheur et tant que cet intérêt reste vivant en toi, chaque jour est l’occasion d’une nouvelle découverte. Qu’est-ce qu’on peut faire de neuf aujourd’hui?

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À Montréal le dimanche 5 octobre, Théâtre Maisonneuve. Infos et billets ICI

Codes d’accès, organisme québécois se consacrant à la composition émergente et ce depuis 1985, ouvre sa saison 2025-2026 ce lundi 22 septembre à la Sala Rossa, soit avec un programme construit autour de la musique vocale. En première partie, la soprano et compositrice Rebecca Gray y offre un « récital d’œuvres aventureuses »pour voix seule, ceci incluant des pièces de compositeurs.trices renommé.e.s (Luciano Berio et Cathy Berberian) et deux composition de son cru. Plus précisément, la pièce WTFJane Eyre de Rebecca Gray se construit sur lien qu’elle alimente avec avec Charlotte Brontë et aussi avec son personnage fictif Jane. La compositrice montréalaise (originaire d’Ottawa) a aussi travaillé avec la dramaturge Sarah Danielle Pitman, dont c’est la première expérience opératique.

En deuxième partie de programme, de nouvelles œuvres d’un collectif de compositeur[trice]s et d’interprètes s’inspirent de l’œuvre vocale baroque Lagrime mie de Barbara Strozzi (1619-1677) afin d’y exprimer leur ressenti des réalité d’aujourd’hui, quatre siècles plus tard. Dialogues avec Lagrime mie réunit donc quatre compositeur[trice]s et sept interprètes émergents de la scène montréalaise. À travers la référence baroque, ces artistes émergents cherchent « la traduction de l’image poétique, la réaction, la déconstruction, voire la destruction de la pièce » explorabt ainsi « la tension entre espoir et désespoir qui traverse l’œuvre de Barbara Strozzi et résonne toujours avec force aujourd’hui. »

LUNDI 22 SEPTEMBRE, SALA ROSSA, 19H30, BILLETS ET INFOS ICI

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PROGRAMME

REBECCA GRAY

Rebecca Gray « WTF Jane Eyre » pour voix solo, 2019 (8’)

Luciano Berio « Sequenza III » pour voix seule, 1966 (8’)  

Cathy Berberian « Stripsody » pour voix seule, 1966 (7’)

Sarah Pitman et Rebecca Gray [titre à venir] pour voix seule, 2025 (8’)

LAGRIME MIE

Lily Koslow et Jules Bastin-Fontaine « Dialogues » pièce acousmatique, 2024 (18’)

Tom Lachance « Perché non isfogate il fier dolore » pour flûte, saxophone, synthétiseur, violon, violon alto et violoncelle, 2025 (10’)

Audréanne Filion « and so i hold myself back and swallow the cry of a darkened sobbing » pour saxophone, synthétiseurs, flûte alto et électroniques, 2025 (10’)

  • Alex Huyghebaert, flûte
  • Anne-Claude Hamel-Beauchamp, violon
  • Audréanne Filion, composition et violoncelle
  • Felix Gauthier, trompette
  • Jules Bastin-Fontaine, composition
  • Lily Koslow, composition et synthétiseur
  • Magali Gavazzi-April, violon alto
  • Thomas Gauthier-Lang, saxophone
  • Tom Lachance, composition

Ce 28 août 2025, Joseph Edgar a lancé The Songs of Parkton Miller Vol.1, un premier album anglophone après plus de 20 ans de carrière. Ayant grandi dans les deux langues, l’artist acadien se donne le droit de nous offrir aujourd’hui cet autre pan de sa culture. Il s’agit également d’un retour aux sources, les teintes country-folk-blues y portent son amour de la musique aussi ravivé par un voyage au Brésil. Le cœur est à l’avant-plan ! Pas de percussions bossa-nova ici ou de cuivres chauds, plutôt une envie de revenir à l’essentiel de ce qui procure le plaisir de jouer : avec simplicité et émotion.  On a pass avec lui quelques instants pour en savoir plus sur sa conception, ses inspirations et les collaborations ayant généré cet album singulier. Joseph Edgar y ouvre ainsi la voie à son alter ego, Parkton Miller.

PAN M 360 : Qui est Parkton Miller et pourquoi l’avoir immortalisé comme titre de l’album?

Joseph Edgar: J’ai grandi dans la ville de Moncton, dans un quartier qu’on appelait Parkton, sur la rue Miller. Et comme on était peut-être trois familles francophones sur une quarantaine de maisons, quand on jouait dehors avec les enfants du quartier, ça a commencé très tôt à développer mon vocabulaire anglophone. Et là, en sortant un album entièrement anglophone, je me disais « Ok mais ce serait quoi mon nom, en Anglais? ». J’ai même hésité à mettre Joseph Edgar de côté : j’avais comme besoin d’un alter-ego pour me donner le droit de faire cet album-là, uniquement en anglais. J’ai finalement décidé de prendre cet angle avec le titre.

PAN M 360 : Qu’est-ce que tu avais envie de partager sur cet album?

Joseph Edgar: Au départ, tout s’est passé de manière très très spontanée. C’est-à-dire que je suis allé quelques semaines au Brésil (haha) et tous les soirs j’allais voir des petits spectacles locaux où il y avait ces incroyables chanteurs et musiciens qui débordaient de passion pour leur art. Et qui, purement et simplement, loin des médias et des projecteurs, faisaient de la musique avec leur cœur. Quand je suis revenu du voyage, les chansons sont apparues et elles sont sorties en anglais, sans qu’elles soient guidées nécessairement par une envie spécifique de dire quelque chose mais plutôt par le sentiment de plaisir de jouer que je retrouvais au Brésil. Y’a une synchronicité aussi là-dedans où est-ce que, pour des raisons personnelles, j’ai passé beaucoup plus de temps au Nouveau-Brunswick dernièrement et je me retrouve à lancer cet album, inspiré par mes racines à Moncton, alors que je suis de retour dans la maison familiale. Au bout de la création, je me suis rendu compte que c’était vraiment un album de retour aux sources.

PAN M 360 : Je l’ai écouté et je l’aime beaucoup! Il y a ce sentiment d’intimité, de proximité sur l’album qui le rend d’autant plus authentique. Comment s’est passé l’enregistrement à la maison, de laquelle on entend parfois des sons ?

Joseph Edgar : Ça s’est déposé vraiment naïvement, j’enregistrais dans mon salon, je m’inspirais sur mon balcon et je trackais, parfois en plein milieu de la nuit haha, sur une petite guitare qui sonne pas trop fort pour pas réveiller ma blonde (haha). Ça a été un processus vraiment intime et tranquille et on a trouvé intéressant de laisser cette proximité-là à l’auditeur.

PAN M 360 : Comment s’est passé la conception de l’album avec tes collaborateurs?

Joseph Edgar: Ben, après la phase « tout seul, chez nous » (personne savait que j’étais en train de faire ça) je suis sorti de création et j’ai envoyé les démos à Ben Bouchard. Et ensuite à Jo, Jo Laf et Sunny Duval, parce que je me voyais faire ces chansons-là avec eux. Au début, je voulais qu’on rentre ça en studio et qu’on le refasse et qu’on applique pour une subvention et tout le tralala habituel mais tout le monde était comme « wow ces démos-là sont vraiment efficaces, on devrait se mettre ensemble et les peaufiner as is right now parce que sinon le temps va passer pis tu vas commencer à second-guesser » (ils me connaissent bien haha!). Comme l’essentiel était déjà là et que l’émotion traversait déjà, on voulait pas faire l’erreur de surproduire et de dénaturer les chansons. Au bout du compte, cet album-là a été une traduction de la vibe de laquelle j’avais été témoin au Brésil : celle de faire de la musique avec le cœur avec une approche épurée, près de son esprit initial.

PAN M 360 : Parle-nous un peu de tes collaborateurs, Benoit Bouchard et Sunny Duval, Jocelyn Gagné et Jonathan Lafrance?

Joseph Edgar : Jocelyn Gagné, je l’ai rencontré à Lafayette en Lousiane en 2010 via les Breastfeeders duquel Sunny faisait aussi partie. Jocelyn et moi on a vraiment connecté et, peu de temps après, il m’a contacté pour me dire que je devrais venir à Montréal faire un album. J’y suis allé, on a fait des démos pour ce qui est devenu l’album Interstice – lui était à la réalisation – et c’est là qu’on est devenus des meilleurs amis, des frères. Je l’aime d’amour, c’est un peu devenu mon complice #1 à Montréal, que ce soit personnel ou musical. Sunny, lui, on se rejoint dès qu’on peut, ici et là, à travers les projets quand on a la chance. C’est un autre de mes incontournables. Après ça Benoit Bouchard, ça doit faire depuis, eh boy 2018, que c’est lui qui assure tous les mixes de mes albums et qu’il participe aux arrangements. Finalement, Jo c’est mon boy, mon drummer depuis 6-7 ans et un vrai ami aussi. Ce sont tous des personnes sur qui je peux compter, qui m’ont vu crasher, remonter, etc ! C’est vraiment les personnes avec qui je partage le plus, à qui je me confie le plus : ma famille musicale!

PAN M 360 : On sent un certain retour aux racines country-folk, avais-tu plus envie d’aller là en ce moment ou encore ça a mijoté avec le temps?

Joseph Edgar : Y’a 7 chansons qui sont apparues à mon retour du voyage et ensuite je me suis souvenu qu’il y avait 2 chansons que j’avais enregistrées quelques années passées et que j’avais mises dans un tiroir en attendant le bon moment pour les sortir. Des fois, y’a des chansons qui apparaissent dans le cadre de l’écriture et que tu « flushes » parce que c’est pas le bon moment! Y’a aussi que j’avais fait l’expérience passée de mettre un titre anglo sur un album franco et je trouvais que ça fittait pas alors cette fois-là je voulais vraiment les regrouper en présentant une collection.

PAN M 360 : L’écriture en anglais te vient-elle de manière aussi fluide qu’en français?

Joseph Edgar : C’est important pour moi d’œuvrer en Français et de faire partie de ceux qui défendent la langue Française dans un milieu minoritaire mais à quelque part ça fait huit albums que je sors, plusieurs EP, tous en Français… Je me suis dit que j’avais le droit, maintenant, de faire un album en anglais puisque y’a aussi de l’anglais dans mon identité et dans mon expression. Je me suis donné une liberté que je ne me donnais pas avant. Au final, c’est la chanson qui décide de la langue qu’elle va prendre pour son expression, c’est vraiment ça qui me guide.

PAN M 360 : C’est ton neuvième album, le processus a-t-il évolué pour toi à travers le temps? En as-tu une vision différente maintenant?

Joseph Edgar : Je pense que des fois on peut en venir à se sentir un peu « pogné » avec la pression des labels. L’industrie qui a beaucoup changé, le marketing des réseaux… Au niveau personnel, on essaie de faire ce qu’on veut quand même au travers mais y’a souvent des contraintes. Et avec cet album-là, je reviens vraiment à ce pourquoi je faisais de la musique 20 ans passé..si c’est pas 30 ans passé avec mon premier groupe de musique 0 degré celsius dans les années 90. C’est directement relié à la vibe d’authenticité que j’ai ressentie au Brésil, qui m’a ramené au pourquoi je faisais de la musique. Et donc y’a comme une résistance parce que je l’ai fait exactement de la manière contraire à ce qu’on est supposé faire (haha) : je l’ai fait indépendamment via ma compagnie de production Cris du Goéland. Le cover, c’est une archive personnelle et j’ai lancé l’album sans tambours ni trompettes, je le laisse se déposer doucement dans les oreilles des gens.

PAN M 360 : Le graphisme de l’album, dont tu nous a parlé un peu, vient d’où?
Joseph Edgar:
C’est une photo qui a été prise de moi de manière improvisée, en revenant de L’Espace Public dans Hochelaga, au milieu de la nuit, par mon amie Lili de Grâce. C’était pendant la « blood red moon » du mois de février quand je venais tout juste d’arriver du Brésil et que je marchais back à la maison, c’est donc capturé au moment précis de ce contraste du retour. C’est une vraie photo de moi, où, encore une fois, on est proches de l’essentiel.

PAN M 360 : Qu’est-ce que tu mijotes pour la suite ?  Où est-ce qu’on peut t’attraper en show prochainement?

Joseph Edgar : Dans les dernières semaines, j’ai beaucoup joué dans le coin de Moncton mais je me promène un peu partout cet automne, Rimouski, Edmunston, que ce soit en formule band ou en show plus intime solo que j’apprécie beaucoup faire! Pour ce qui est des prochaines tunes, ben y’a 2 chansons dormantes que j’ai placées dans cet album-là mais j’en ai plein d’autres (haha)! Aussi, le fait d’avoir baptisé cet album-là comme un Vol.1, ça m’ouvre la porte à développer dans ce sens-là. J’aurai dorénavant une avenue pour ces chansons-là. J’aime laisser les choses arriver, je ne « chasse » pas les chansons… Je suis toujours surpris et rempli de gratitude quand y’en a qui apparaissent, mais ça sera certainement pas long que je vais m’y remettre. Même si pour le moment, je laisse cet album-là se déposer et prendre son espace.

Décédé ce samedi 13 septembre à l’âge de 89 ans, alors que l’Orchestre national de jazz de Montréal (ONJ) lui réserve ce jeudi 18 un programme complet pour grand orchestre de jazz sous la gouverne de son ex-acolyte Jovino Santos Neto, Hermeto Pascoal doit désormais être considéré comme un génie absolu de la musique brésilienne. Paradoxalement, sa disparition pourrait contribuer à le faire connaître davantage et l’introduire au panthéon des plus grands musiciens de notre temps. En tout cas, PAN M 360 s’y applique !

D’un point de vue compositionnel, son corpus est tellement vaste qu’il dépasse tous ses contemporains, prédécesseurs et successeurs brésiliens les plus célèbres à l’exception peut-être du compositeur  Heitor Villa-Lobos (1887-1959). Affirmons ici que Hermeto Pascoal se trouve musicalement au-dessus des Tom Jobim, Joao Gilberto, Caetano Veloso, Marcos Valle, Gilberto Gil, Chico Buarque, Elis Regina, Chico Science, Tom Zé, Edu Lobo, Eumir Deodato, Joao Donato, Suba et autres Joyce Moreno. 

On fronce les sourcils? Grand bien vous fasse! Écoutez plutôt sa musique, une immersion qui pourrait durer des mois. Beurrons encore plus épais: ce corpus est aussi considérable, éclaté et et substantiel que ceux de Frank Zappa, John Zorn, Wayne Shorter, Sun Râ, Miles Davis, Duke Ellington.

Absolument inclassable, Hermeto fut erronément associé au jazz-fusion parce que  jadis invité avec ses musiciens de la première ligne, le percussionniste Airto Moreira et la chanteuse Flora Purim, pour participer aux séances d’enregistrement de l’album Live-Evil de Miles Davis. Après quoi Flora et Airto furent recrutés au sein du fameux groupe américain Return to Forever de feu Chick Corea, et Hermeto Pascoal retourna dans son laboratoire.

On écoute sa musique au fil du temps, on en conclut qu’il n’est pas exactement un musicien de jazz, néanmoins l’un des plus futés improvisateurs, doublé d’un des plus brillants compositeurs contemporains de l’hémisphère sud. 

Ses matériaux de création étaient innombrables: jazz moderne, musiques traditionnelles autochtones ou afro-brésiliennes, samba, bossa nova, musica popular brasileira, bruitisme, beatboxing avant l’heure,  invention d’instruments,  improvisation libre, musiques tonales, modales, atonales, sérielles, acoustiques, électriques ou électroniques, on en passe. Rien ne lui a échappé depuis ses débuts modestes en tant qu’accordéoniste quasi-traditionnel. 

Multi-instrumentiste de niveau inégalé, ce supravirtuose n’a jamais cherché la gloire mais plutôt la liberté totale d’une expression foisonnante, carrément géniale.

Ce jeudi à la Cinquième Salle de la PdA, nous n’aurons droit qu’à un tout petit fragment de son répertoire hallucinant, cette fois composé pour big band sous la direction de Jovino Santos Neto, que nous avons contacté dès son arrivée en sol montréalais.

PAN M 360 : Jovino, vous êtes Carioca mais vous avez déjà vécu à Montréal. Racontez-nous votre trajectoire du Brésil jusqu’en Amérique du Nord.

Jovino : Avant de me consacrer entièrement à la musique, j’étais biologiste, j’avais d’abord étudié la biologie à l’université à Rio quand j’avais 18 ans et puis je me suis retrouvé à Sainte-Anne-de-Bellevue au McDonald College, où étudiait le frère d’un ami. Je fus donc au Québec de 1974 à 1977. Ça fait 50 ans!  

PAN M 360 :  Vous êtes devenu musicien par la suite. En fait, vous étiez déjà musicien en même temps et vous avez choisi la musique. 

Jovino :  Même à Montréal, je jouais les claviers dans un groupe de musiciens d’ici avec qui j’ai joué les claviers pendant mon séjour. Nous étions influencés par Weather Report, Gentle Giant, le jazz rock et le prog.

PAN M 360 : Comment avez-vous joint le groupe d’Hermeto Pascoal après avoir quitté le Québec ? 

Jovino : Je suis rentré à Rio pour y continuer mes études de biologie et mes recherches sur la forêt. Je devais rejoindre l’Institut de recherche sur l’Amazonie à Manaus. J’étais donc à Rio pour l’obtention d’un soutien financier à mon travail scientifique. J’ai alors connu Hermeto parce qu’il était voisin de mes parents  dans le quartier Jabour – il s’y était installé après avoir vécu dans le  Nordeste, natif de Lagoa da Canoa, puis résidant de Recife. 

Un jour, je prends le risque de frapper à sa porte pour le saluer et lui confier mon admiration pour son œuvre, sa femme répond et me le présente. Il était seul dans sa salle de répétition, il jouait du piano électrique. Sans m’avoir entendu jouer, il  m’avait  invité à jouer avec lui le vendredi suivant, parce qu’il avait besoin d’un claviériste afin qu’il puisse jouer davantage la flûte et le saxophone. J’ai dit ok mais je ne peux pas être toujours là parce je devais poursuivre mes études de biologie. Il m’a dit :  pas de problème, tu joues avec moi pour le prochain concert, après tu t’en vas… 15 ans plus tard, j’étais toujours là!  Oui, j’avais passé mon examen, j’avais eu une offre pour travailler à Manaus et j’avais dit non, merci, je préfère rester à jouer avec cet albinos fou!

PAN M 360 : Comment était-ce de travailler auprès de lui ?

Jovino : C’était un régime quotidien de répétition : 5 jours par semaine, 6 heures par jour. Nous étions toujours là pour répéter chez Hermeto qui ne cessait d’écrire pour nous. Il était une source intarissable, l’eau n’a jamais cessé de jaillir du rocher.  Ce fut ainsi pendant une bonne dizaine d’années. Hermeto ne répétait pas avec nous aux répétitions, il faut dire. 

Il composait sans cesse, parfois devant un match de futebol à la télé, avec un cavaquinho en bandoulière. Nous avons tourné partout dans le monde avec ce groupe, beaucoup au Brésil. Je fus dans le groupe de 1977 à 1992, après quoi j’ai travaillé occasionnellement avec lui dans des projets spéciaux. Lorsqu’il est venu à Montréal en 1987 au festival de jazz, j’étais dans le groupe et je l’accompagnais dans ses interviews pour y servir d’interprète.

PAN M 360 : Ah oui?!!  J’avais alors interviewé Hermeto, c’était donc vous qui traduisiez!!!

Jovino : C’est exact! 

PAN M 360 : Wow! Et qu’avez-vous fait après votre long passage auprès d’Hermeto? 

Jovino : J’ai composé et joué entre autres pour Airto Moreira et Flora Purim, et aussi pour des musiciens américains. Il y a 32 ans, je me suis installé à Seattle aux États-Unis, où je vis toujours. J’y ai enseigné une bonne partie de ma carrière, en plus de jouer et composer. Je suis aujourd’hui musicien pigiste. Je suis quand même resté l’archiviste de l’œuvre de Hermeto,  si considérable et encore peu connue.  On n’en connaît qu’une fraction ! 

Dans une ou deux générations, le monde de la musique aura reconnu son génie. Il a travaillé dans toutes sortes de configurations orchestrales, d’instrumentations et contextes stylistiques. Tout ce que Hermeto a accompli survivra aux époques. Aujourd’hui, nous sommes encore trop collés sur la montagne, il nous faudra de la distance pour en saisir l’ampleur. 

PAN M 360 : Comment explique-t-on la relative confidentialité  d’un tel géant dans le monde de la musique?

Jovino : Hermeto n’a jamais cessé d’être créatif. Il nous donnait l’exemple de Herbie Hancock qui, selon lui, était  un musicien fantastique ayant eu beaucoup de succès avec certains morceaux dont il est devenu prisonnier. Parce son public ne cesse encore de les réclamer. Hermeto répétait qu’il n’aurait jamais ces grands succès qui seraient devenus sa prison. Il redoutait l’obligation de jouer sempiternellement ses tubes et d’arrêter d’innover. Et ce, toujours en connexion avec la nature. Hermeto fut le plus fervent environnementaliste des musiciens que j’ai côtoyés.

PAN M 360 : Ainsi à Montréal ce jeudi, nous aurons un éclairage très jazz du maître. 

Jovino :  Oui Ce que nous allons faire avec l’ONJ à la Cinquièmes salle de la Place des Arts n’est qu’une toute petite part de son œuvre.  Je ne crois pas qu’il était un musicien de jazz, il qualifiait lui-même sa musique d’universelle. Cela dit, nous travaillerons avec de 5 saxophones, 5 trompettes, 5 trombones, piano, basse, batterie, percussion, guitare, clavier. Je serai le chef d’orchestre et je  jouerai peut-être  aussi un morceau piano solo en hommage au maître qui vient de nous quitter.

PAN M 360: Cette synchronicité est quand même incroyable. La première fois qu’on joue la musique d’Hermeto à Montréal depuis une éternité et il meurt juste avant ce concert.

Jovino:  Oui!  Et partout où on connaît Hermeto Pascoal, on fait la vague en sa mémoire. Nous avons tellement besoin de sa musique dans ce terrible contexte mondial, pour en corriger la vibration.

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Le quatuor de saxophones Quasar poursuit ses collaborations internationales en s’associant au Trio Zukan, originaire du Pays Basque espagnol. Ce jeudi 18 septembre à 19h30, dans l’Espace Orange du Wilder. Quasar lance ainsi  sa saison montréalaise pour la saison 2025-2026, en codiffusion avec Le Vivier. Après une première rencontre concluante tenue en 2021 (Québec-Pays Basque), Quasar retrouve le Trio Zukan (percussions, accordéon et txistu)  dans le contexte du programme Chambre d’écoute. Ce programme propose “une rencontre approfondie des musiques nouvelles québécoises et basques dans un concert unique et immersif.” Marie-Chantal Leclair, saxophoniste soprano et directrice artistique de Quasar, nous en cause davantage.

PAN M 360: Racontez-nous votre relation avec le Trio Zukan:

Marie-Chantal Leclair: J’ai fait la connaissance du Trio Zukan dans le cadre d’une mission organisée par le CALQ en 2019 dans le Pays Basque espagnol. LeTrio Zukan s’y est imposé comme notre interlocuteur naturel. Comme nous, cet ensemble est complètement dédié à la musique contemporaine et plus spécifiquement au développement du répertoire et à l’exploration sonore. Un premier concert nous a réunis à l’automne 2022. Il fallait y tenir à ce projet pour accueillir des invités internationaux et pour voyager à l’étranger dans une époque pleine de contraintes et d’incertitudes où les frontières venaient tout juste d’être rouvertes. Mais ça en a valu la peine. La chimie a opéré et la mayonnaise a pris entre les deux ensembles et nous avons voulu que cela continue! Le Trio Zukan a une très forte présence scénique et une intensité de jeu qui se conjugue parfaitement avec celle de Quasar.

PAN M 360 : Peut-on repérer l’identité basque espagnole de ce trio à travers les œuvres qu’il défend sur scène ou en studio?
Marie-Chantal Leclair: L’instrumentation du Trio Zukan est profondément liée à l’identité basque, car elle inclut un txistu. Il s’agit d’un instrument traditionnel qui est une flûte qui se joue d’une main, l’autre main étant utilisée pour frapper un petit tambour. Cet instrument est un symbole de l’identité culturelle basque. Il est bien sûr utilisé pour la musique traditionnelle, mais aussi maintenant en musique contemporaine notamment sous l’impulsion de Zukan. Donc l’identité culturelle basque est au cœur du trio mais complètement transcendée dans sa musique. 

PAN M 360 : Plus spécifiquement, comment cette identité se manifeste dans les œuvres au programme, soit de Miguel Matamoro  et de  Ramon Lazkano?

Marie-Chantal Leclair: L’identité en musique est très difficile à définir et on peut rapidement tomber dans les clichés. Je dirais simplement qu’en parallèle à cette volonté d’affirmation identitaire du Pays Basque espagnol, il y a dans le domaine de la musique une liberté artistique qui transcende l’identité. Si on revient au txistu, c’est une belle image, car, oui il y a un rappel des racines, mais qui se déploie dans la modernité et qui dialogue avec le reste du monde. 

PAN M  360: En ouverture, l’œuvre  de la compositrice québécoise Chantale Laplante Chambre d’écoute 2, qui prête son titre au concert, sera présentée en création internationale. Que justifie le choix de cette œuvre de Chantale Laplante et de quelle manière cette œuvre s’inscrit-elle dans ce programme?

Marie-Chantal Leclair: Il y a longtemps que j’ai envie de travailler avec Chantale et que je suis son travail. J’admire son travail de l’écoute, le raffinement de son matériau, et comment elle sculpte le son dans l’espace et dans le temps. L’œuvre qu’elle présente est de type installation-concert. Cette œuvre a profondément influencé ma perception et mon approche des autres œuvres au programme. Et je pense que cela sera la même chose pour le public. Pour reprendre les mots de Chantal, elle a imaginé « un dispositif d’écoute englobant et dynamique pour nos corps écoutant ». J’ai hâte!

PAN M 360 : Idem pour les œuvres d’Émilie Girard-Charest, dont l’instrumentation inclut aussi  l’accordéon et le txistu, des instruments “traditionnels” ?

Marie-Chantal Leclair: Émilie est une proche une compositrice  proche de Quasar depuis plusieurs années. Nous avons présenté son quatuor Bestiaire à travers le monde. Lors de la première collaboration avec Zukan en 2021, nous lui avons commandé une œuvre pour nos deux ensembles. Les membres de Zukan ont été emballés par le travail d’Émilie et ont décidé de lui commander un trio que nous aurons l’occasion de découvrir au concert. Vous nommez l’accordéon comme étant un instrument traditionnel et oui c’en est un. Cependant, en Europe c’est aussi un instrument « classique » qui est très courant dans la musique contemporaine.

PAN M 360:: Plusieurs configurations orchestrales sont prévues au programme. Expliquez-nous!

Marie-Chantal Leclair: Le public aura droit à un large éventail de configurations et donc à une grande variété de couleurs et par le jeu des combinaisons et de l’orchestration. Seront présentées des œuvres en quintette (4 saxos et accordéon) avec électronique, quatuor de saxophones, trio (percussion, txistu, accordéon) et septuor (Quasar-Zukan). 

PAN M 360: Grosso modo, quelles seront les étapes suivantes de votre saison 2025-26, sur lesquelles nous reviendrons spécifiquement tout au long de la saison?Marie-Chantal Leclair: Les grands projets de la saison s’articulent autour d’une production musique-danse en partenariat avec le Mexique et de la 10e édition de la Série Électro. Dans les deux cas, des résidences de création réunissant compositeurs.trices et interprètes auront lieu à l’automne. On parle ici de neuf nouvelles œuvres écrites par des compositeurs et compositrices du Québec, du Canada et de l’étranger. Nous aurons aussi la chance de représenter notre concert « Cinq pièces liquides, Hommage à Vivier » dans le cadre du Conseil des arts de Montréal en tournée. Finalement, nous serons en tournée dans différentes provinces canadiennes à l’hiver 2026.

INFOS ET BILLETS ICI

Programme

  • Chantale LaplanteChambre d’écoute 2 , 2025 pour quatuor de saxophones SATB, accordéon et électronique  – création
  • Miguel MatamoroConcerto Grosso 2021 (**Commande par Trio Zukan) pour quatuor de saxophones (SATB), percussions, accordéon, txistu
  • Émilie Girard-CharestArtefaktuak , 2024 (Création canadienne) pour percussions, accordéon et txistu
  • Ramon Lazkano: Jalkin , 2012 (Création canadienne) pour quatuor de saxophones SATB
  • Émilie Girard-CharestQuantum Statistical Zero-Knowledge 2021 (**Commande de Quasar) pour quatuor de saxophones (SATB), percussions, accordéon, txistu

Artistes

La programmation 2025-2026 du Vivier, cet organisme qui chapeaute la plupart des organismes, artistes ou sociétés de concerts, démarre ce mardi 16 septembre avec le programme Bad Trip présenté par la formation Paramirabo, dont le directeur et flûtiste est aussi le directeur artistique du Vivier. À l’aube de cette saison au cours de laquelle on présentera une cinquantaine de programmes, Jeffrey Stonehouse nous parle de ce premier concert de Paramirabo et aussi de l’esprit incarnant cette longue et riche programmation du Vivier. Tout un trip en perspective!

INFOS SUR LA PROGRAMMATION DU VIVIER ICI

INFOS SUR LE PROGRAMME BAD TRIP DE PARAMIRABO, 16 SEPTEMBRE, ESPACE ORANGE DU WILDER, ICI

PAN M 360 : Y a-t-il un angle général à la programmation 2025-26, ou bien finalement c’est votre adaptation à l’actualité et à la disponibilité des projets auxquels on souscrit?

Jeffrey Stonehouse : La saison régulière, c’est vraiment axé sur les propositions qu’on reçoit de nos membres. On les insère alors dans une espèce de chevauchement qui a son sens, sa cohérence. Souvent, des projets individuels sont mis en dialogue avec d’autres. Mais en ce qui a trait à une plus grande stratégie de direction artistique, ce travail se trouve davantage dans la Semaine du Neuf – l’hiver prochain. 

PAN M 360 : Vous avez une cinquantaine de programmes où vous représentez les organismes d’une certaine façon en en diffusant les œuvres. Quelle est la proportion à l’intérieur de cette programmation courante où vous avez vraiment une direction artistique très claire dans les œuvres impliquées? 

Jeffrey Stonehouse :  Il y a des  co-commandes qui faites pour le Quatuor Bozzini, des œuvres de  Cassandra Miller, Zosha Di Castri et Taylor Brook. Dans ce cas, Le Vivier fut actif au niveau de la co-commande avec des partenaires – Time:Spans de New York et Soundstreams de Toronto.

PAN M 360 : De manière générale, toutefois, votre direction artistique s’exerce  dans le choix des œuvres diffusées, sans les avoir commandées.  

Jeffrey Stonehouse : La façon dont ça fonctionne, c’est par appel de projet; les ensembles et les artistes membres nous proposent des projets que l’on sélectionne ensuite. On agit soit à titre de codiffuseur, parfois à titre de collaborateur au projet, et soutient toujours la mise en vente du concert afin de renforcer notre milieu. 

PAN M 360 : Comment on peut parler de progression dans les dernières années, depuis que tu es à la direction artistique ? Comment vois-tu l’évolution récente ? 

Jeffrey Stonehouse : Je commence ma quatrième année. Une des choses dont je suis le plus fier, c’est notre soutien à la relève; nous avons tout un programme pour la relève, pensé comme un mentorat afin d’accompagner les premières autoproductions d’artistes qui ont terminé leur formation. Je suis également fier d’avoir instauré les cartes blanches au cours des dernières années

PAN M 360 : La Semaine du Neuf revient en mars prochain, c’est un peu votre point culminant, votre terrain de jeu par excellence en tant que directeur artistique.

Jeffrey Stonehouse :  C’est sûr que le festival demeure le plus grand terrain de jeu pour moi. On veut aussi y encourager une certaine réciprocité pour notre communauté locale à l’international. Les invitations qu’on fait durant le festival servent directement à bâtir des projets par la suite, comme par exemple ce qui vient de se passer au Festival Time:Spans à New York en août, on a pu y voir un focus Québec avec le Quatuor Bozzini, l’ensemble Sixtrum et No Hay Banda. Tout s’est d’ailleurs  très bien passé. Aussi cet automne, nous irons à Strasbourg avec une délégation locale. Qu’on accueille à la Semaine du Neuf des artistes internationaux et aussi des professionnels internationaux  donne l’occasion à ces derniers d’entendre nos artistes ici au Québec. Par la suite, ça peut faire de beaux projets.

En fait, les principaux partenaires étaient le festival TimeSpan et SoundStreams de Toronto.  Ici, le grand intérêt était que ce projet-là nous présentait avec une opportunité pour faire des liens, spécifiquement des liens un petit peu à travers un espèce de corridor nord-est, pour un peu renforcer les partenaires qui sont un peu plus près de nous.

PAN M 360 : Effectivement, Toronto et New York devraient être des incontournables pour nos musiques de créations, il y a une proximité géographique bien réelle.

Jeffrey Stonehouse : À Montréal, on a tendance à être un peu insulaire, un peu dans notre bulle. Et je trouve qu’on a beaucoup de chemin à faire pour s’ouvrir un peu plus à ce qui se passe à New York et à Toronto. Ce sont deux des grands centres qui sont très près de nous, mais avec qui, présentement, on a peu de dialogue.

PAN M 360 : Vous avez plus de dialogue avec l’Europe qu’avec l’Amérique, en fait. Tout à fait, surtout la France, d’ailleurs. Essentiellement la France, on peut comprendre.

Jeffrey Stonehouse : Des liens naturels aussi.

PAN M 360 : Il y a aussi une longue relation avec la musique contemporaine et le Québec, la musique contemporaine boulésienne, autrement, IRCAM, etc. Il y a toujours une relation. Alors, c’est un peu naturel, effectivement.

Jeffrey Stonehouse : Oui. Je trouve que c’est intéressant d’explorer et de continuer à faire ces collaborations-là, comme tu le mentionnes avec l’IRCAM, par exemple. Ça restera un partenaire très intéressant. Par exemple, d’ailleurs, on a un groupe de relève qui va être en résidence à l’IRCAM en début octobre.  

PAN M 360 : On commence donc la saison par un programme de Paramirabo, dont tu assumes toujours la direction.

Jeffrey Stonehouse : Oui, cette année c’est Paramirabo qui ouvre le bal. On célèbre les 15 ans de l’ensemble, donc c’est un gros coup d’envoi. On a invité le chef d’orchestre Guillaume Bourguignon, qui va nous diriger dans Professor Bad Trip de Fausto Romitelli, une œuvre qui fut écrite entre 1998 et 2000,  inspirée des écrits d’Henri Michaux sur ses trips de mescaline. Plusieurs sons évoquent la respiration,  les battements cardiaques réguliers, irréguliers, rapides ou lents. Le compositeur a imaginé ça à partir des effets des drogues hallucinogènes ou autres sur le corps. Romitelli se voyait un peu comme le badass de la musique contemporaine ! On y observe l’utilisation de techniques étendues, très intéressantes et très efficaces.  

PAN M 360 : Autre pièce au programme?

Jeffrey Stonehouse : Il y a aussi la création canadienne de Limit, de James O’Callaghan, qui vit entre Montréal et Berlin, un artiste avec qui nous avons collaboré de très près. Limit regroupait à l’origine deux ensembles autour de sa musique. C’est une pièce où l’instrumentarium ressemble à celle de Professor Bad Trip, à l’exception de ces deux clarinettes, dont la clarinette contrebasse jouée par Lori Freedman dans toute sa splendeur. Cette œuvre porte aussi des citations, elle rend hommage à la musique concrète de Pierre Schaeffer ou de Pierre Henry mais  aussi à la musique pop industrielle, on peut même penser à Depeche Mode.

PAN  M 360 :  Mise en scène? 

Jeffrey Stonehouse : Cédric Delorme-Bouchard assure la conception éclairage pour ainsi faire le pont sur le projet complet. Son travail est pour nous un coup de cœur, on a très hâte de présenter ce programme !

PAN M 360 : Autres recommandations?

Jeffrey Stonehouse : Il y en aurait plusieurs autres mais je voudrais mettre l’accent sur notre nouvelle série plus intime, présentée dans notre lieu de l’église Saint-Hilda, rue De Lorimier, entre Beaubien et Bellechasse. Le premier concert aura lieu le 7 octobre 2025, mettant en lumière le pianiste Joseph Houston. Venez explorer notre nouveau lieu, une vieille église anglicane où la vie religieuse cohabite avec nos pratiques.

PAN M 360 : D’ici juin 2026, nous reviendrons régulièrement sur la majorité absolue des concerts de cette énorme saison et…

Jeffrey Stonehouse :  S’il y a quelque chose qu’on peut peut-être retirer de cette saison à venir c’est la variété de la proposition et une forte présence de la diversité qui vient enrichir l’esthétique du milieu. C’était déjà très diversifié, mais il y a encore toujours de nouveaux éléments à proposer. 

Programme

Artistes

La SAT et Making Time, un festival de niche très prisé à Philadelphie, s’associent pour célébrer les 25 ans de cet événement tenu ce weekend à Philly et dont le complément montréalais se tiendra du samedi 27 septembre prochain, 22h, au lendemain dimanche 28, 6h. 

Au cours des dernières années, Making Time a présenté quelques soirées à la SAT par le passé, mais celle qui vient s’annonce beaucoup plus ambitieuse. Ainsi, les trois étages de la SAT seront mobilisés par une douzaine d’artistes renommés internationalement et autres découvertes locales. 

Plus précisément, on aura droit aux prestations de l’Irlandaise Maria Somerville (shoegaze), DJ Python, James K (deep house, électro latine), Djrum (avant-garde, classique contemporain), la Britannique aya (électro multi-genre) et l’Américain Dave P (multi-genre), le fondateur de Making Time. S’y produiront au rez-de-chaussée. L’Afro-Britannique SHERELLE (footwork, ghetto-tech, gabber etc.), la Montréalaise Honeydrip (dub, dancehall, dubstep) et le tandem local Zillas on Acid (death disco, dub, etc.) présenteront leur set sous le dôme. De plus, un nouvel espace lounge sera aménagé au deuxième étage, s’y produiront les artistes locaux CPR Annie, URA et Myfanwy. 

En toute collégialité. cette programmation a été conçue par Dave P, le cerveau américain de Making Time et Alexandre Auché, un cofondateur de PAN M 360 et haut gradé de la SAT à qui l’on doit cette programmation, se veut une célébration de son propre éclectisme : shoegaze, électro, hi-hop et techno de pointe. 

Pour en savoir davantage et se préparer à cette nuit entière de Making Time, PAN M 360 a causé avec Alexandre Auché. 

photo: Alex Auché et Dave P

PAN M 360 :  Making Time, donc. Qu’est-ce qui t’a mené à faire cette affaire-là? Fais-moi la genèse de ton rapport à Making Time.

Alexandre Auché : C’est Dave P qui est le directeur artistique des événements Making Time à Philadelphie, depuis 25 ans. 

PAN M 360 : Comment as-tu connu Dave P ? 

Alexandre Auché : Je l’ai connu par des amis sur des tournées,  je côtoie un peu le même milieu de la musique que le sien. On s’est croisés plusieurs fois à Barcelone, on s’est vus à New York, on s’est même vus à Coachella et j’ai fini par assister à son festival à Philadelphie. Je le considère comme un très bon ami et je crois qu’il a très bon goût en musique. Depuis 25 ans, Dave P offre ce genre de soirée mélange du live rock et DJs, il a toujours eu une culture du mélange.  Comme ses événements à Philadelphie fonctionnent super bien, il y a beaucoup d’artistes que j’ai déjà bookés à Montréal qu’il a pu faire à Philadelphie.

PAN M 360 :  Making Time est une signature, donc.

Alexandre Auché : Oui, Dave P a décidé d’en faire une version festival depuis 3 ans.  C’était plutôt une série auparavant, des événements qu’il organise dans des clubs, sous la bannière Making Time. Aussi, c’était même une émission de radio. Il a décidé de créer tout ça pour se faire plaisir, créer le festival de ses rêves, surtout en Amérique du Nord où c’est plus difficile d’avoir ce genre de line-up. Ça peut se rapprocher d’un Sonar ou d’un Primavera Sound, mais sans en avoir la taille. 

PAN M 360 : Un festival américain inspiré par l’Europe, donc?

Alexandre Auché : On peut dire mais… l’idée pour David P, c’était de mettre tous ses artistes préférés dans un site assez magique, soit le Fort Mifflin, situé au bord de  bord d’une rivière, tout près de l’aéroport de Philadelphie. Un site  magique,  magnifique. Il y a des salles voûtées en pierre à l’intérieur et des milieux humides autour. Outre les scènes extérieures, le festival Making Time y a aménagé un lounge expérimental de 200 places, des installations d’art visuel, espaces  restos, bars à vin nature, cocktails, etc.

PAN M 360 : Donc, ça t’a inspiré, et ultimement tu as décidé d’en faire un pendant montréalais, c’est ça ? 

Alexandre Auché : David P et moi-même avions travaillé ensemble sur trois événements avant celui-ci. Je les avais fait d’abord venir pour un projet sous le dôme, en février 2023. Il y avait Dave P, Priori et Claire Rousay, une musicienne de folk expérimental. C’était un chouette mélange. Après, je l’avais invité Dave P pour le Nouvel An pendant que la SAT était en travaux, puis il est revenu l’année dernière, en tant que DJ.  On avait alors parlé d’un événement plus important à la SAT sorte de mini festival dont l’objet était de reproduire à la SAT l’ambiance du festival de Philadelphie. 

PAN M 360 : Comment reproduire à Montréal l’ambiance du Making Time de Philadelphie?

Alexandre Auché : Ce qu’on a gardé de Philadelphie, c’est l’esprit de plusieurs salles avec des ambiances complémentaires : l’espace SAT au rez-de-chaussée, le dôme, et on va ouvrir aussi notre espace galerie SAT en tant que lounge avec installation vidéo, éclairages et fauteuils. Pour l’occasion, l’habillage visuel de la SAT sera assuré par Klip Collective, en collaboration avec Bloom studio. Klip Collective est une part très importante de Making Time à Philadelphie, ayant fait toutes les installations vidéo/éclairages du festival, tant sur les scènes extérieures que dans les salles du fort. C’est une partie super importante de l’événement. Pour adapter l’événement à la SAT, Klip Collective fera donc une collaboration avec Bloom Studio. 

PAN M 360 : Quelles sont tes meilleures prises d’après toi? M

Alexandre Auché :  Je te dirais pas mal tous, en fait. Je sais que c’est un peu générique, mais je suis vraiment hyper fier de cette programmation. On a eu quand même le choix de sélectionner pas mal d’artistes différents. On a gardé la crème de la crème de ce qu’on nous avait proposé. On a été très sélectifs, donc il y a une grande fierté d’avoir chaque artiste. Et c’est ça qui est chouette.  L’idée c’était vraiment de mélanger les genres. De pas être uniforme. On ne fait pas une soirée techno, on n’a fait pas une soirée drum & bass. On fait pas une soirée rock shoegaze. On a fait tout ça en même temps.

PAN M 360 : Quelques exemples?

Alexandre Auché : Maria Somerville a un peu retourné tout le monde, c’est un peu le renouveau shoegaze, avec tout ce que ça peut représenter aussi tout  ce qu’on a aimé à l’époque de cette scène anglaise. Luster, son nouvel album, a récolté des super critiques à l’international, c’est aussi le cas de James K aussi côté deep house, Friend est un magnifique album. Aya s’amène avec un set  live complètement fou! Je ne vais pas la comparer à Arca, mais il y a quelque chose de ça… Djrum,  c’est quand même un des artistes les plus intéressants en musique électronique, mixant le jazz hip-hop, dubstep ou même de musique contemporaine expérimentale, il est capable de faire du dancefloor comme du très pointu. La productrice britannique SHERELLE, c’est aussi excellent. 

PAN M 360 :  Ça commence en soirée samedi 22h, et ça se termine le lendemain, 6h. 

Alexandre Auché : En fait, on profite de cette nouvelle législation pour pouvoir poursuivre un peu plus le contexte. Mais la législation est-ce qu’elle est à chaque semaine, elle est toujours maintenant ou ? Oui il faut la demander. Il faut demander les dérogations. de temps en temps on obtient un samedi 24h. On le fait pour des projets vraiment spécifiques sur lesquels on a vraiment travaillé.  

PAN M 360 : Et vous avez vraiment travaillé sur ce Making Time version MTL!
Alexandre Auché : Je suis vraiment ultra content de la programmation! Je pense que c’est une des plus solides que j’ai pu sortir dans ma carrière depuis l’époque du MEG. Avec un événement comme celui-là, on pousse les gens à sortir un peu plus, à voir et entendre des choses qu’ils ne connaissent pas, à ressentir la vibe de cette nuit.

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À quelques jours du dévoilement final du Prix Polaris qui déterminera le 16 septembre l’album canadien par excellence de la dernière année, nous mettons en ligne cette interview de Lou-Adriane Cassidy, réalisée à la mi-juillet dans le tourbillon de son triomphe absolu sur les scènes francophones d’Amérique, très clairement au top de cette nouvelle vague d’artistes que certains qualifient d’âge d’or de cette culture, rien de moins. Puisque Lou-Adriane est parmi les 10 finalistes au Canada pour son album Journal d’un Loup-Garou, le sujet était incontournable et s’inscrit aujourd’hui parmi les facteurs importants de son rayonnement actuel. Les autres éléments de “sa conjoncture”, tout aussi importants, sont évidemment abordés dans cet entretien.

PAN M 360 : Puisque tu donnes des interviews sur tes deux derniers albums depuis leur sortie respectives à l’hiver et au printemps dernier, puisque je suis le 250e  à te parler de ton propre phénomène (je blague), on fera ça autrement : en causant d’abord de ta nomination dans la liste courte du Prix Polaris pour ensuite aller en profondeur sur ton œuvre récente.

D’abord, je te rappelle qu’un seul groupe/artiste s’exprimant en français dans son art a gagné le Polaris depuis sa fondation il y a 19 ans : Karkwa en 2010. Si tu gagnes cette année, tu seras la 2e. Mais… comme je l’ai souligné plusieurs fois, la coolitude canadienne n’est pas exactement du côté francophone par les temps qui courent. Normalement, tu devrais être une très sérieuse prétendante au prix. Alors si tu gagnes, c’est que la majorité des membres du “grand jury” auront saisi l’importance de ta contribution et la nouvelle vague francophone que tu incarnes. Ce serait alors un exploit historique. 

Lou-Adriane Cassidy : Oui, c’est fou! Ça fait se poser des questions quant au regard du Canada sur le Québec. Je me dis que parfois, ça crée une si vive réaction, que ce pourrait être vraiment dérangeant de gagner. Karkwa n’avait-il pas créé une controverse en gagnant à l’époque?

PAN M 360 : Il s’était quand même trouvé des gens du Rest of Canada qui avaient lâché quelque chose comme Who the fuck is Karkwa???

Lou-Adriane Cassidy: Le Polaris n’est pas un prix de popularité, je ne vois pas le lien… Oui, il y a la barrière de la langue et en même temps plusieurs artistes canadiens ont gagné dans d’autres langues que le français ou l’anglais, Jeremy Dutcher a gagné deux fois.

PAN M 360 : Jeremy Dutcher, Lido Pimienta, Pierre Kwenders, etc. Et… semble-t-il que l’expression linguistique qui représente 25% de la pop a gagné 5,25%  des Prix Polaris. Et ça n’a pas grand-chose à voir avec la qualité et ça a tout à voir avec les perceptions.

Lou-Adriane Cassidy : Je n’ai rien contre une victoire de la diversté, je suis absolument pour la diversité mais on peut se demander pourquoi on (francophones) n’est pas inclus.

PAN M 360 : Nous sommes les premiers à applaudir les victoires des artistes autochtones ou issus des communautés culturelles, le problème n’est pas là. Le problème réside dans notre quasi impossibilité de gagner depuis les débuts du prix. Ça nous en dit long sur la perception des non francophones canadiens qui votent sur tous les jurys du Polaris. Évidemment, ce n’est pas mal intentionné mais les résultats parlent d’eux-mêmes.

Lou-Adriane Cassidy : Mais la coolitude francophone a-t-elle déjà existé au Canada anglais?

PAN M 360 : Il y a déjà eu un intérêt chez certains. À l’époque où Pierre Elliott Trudeau était perçu comme cool (avant octobre 70), il y avait un intérêt pour la culture francophone. Chez les fans de prog anglo, par exemple, on était impressionné par Harmonium ou Cano. Mais… tu as raison de poser la question, car ça reste effectivement très mince. Vu notre historique des deux solitudes, plus tendu que détendu, quelque chose s’exprime inconsciemment, le processus de sélection du Prix Polaris n’y échappe pas. Je ne crois pas pour autant que ce soit délibéré. On en saura davantage le 16 septembre!

Passons donc à d’autres sujets. Tu as vécu déjà à Montréal?

Lou-Adriane Cassidy : J’y ai vécu 2 ans et je suis retournée à Québec où je suis installée. Je suis née dans le quartier Saint-Roch et je vis à Limoilou. J’avais quitté la ville parce que je voulais quitter le nid. Je suis chez moi à Québec, il y a moyen d’y vivre et de contribuer à cette communauté des artistes de ma ville tout en faisant le reste. Il y a moyen de s’arranger puis de rester ici. Puis moi, j’aime contribuer à ça aussi, au foisonnement de ma ville. 

PAN M 360 :  C’est très cool que tu sois de Québec… Enfin, il faut quand même se le répéter : c’est ton année! Ça n’arrive pas souvent dans une vie, un tel succès. Peut-être pourras-tu répéter cet exploit, impossible de le prédire. Mais déjà, d’y être parvenue, c’est déjà très gros.  L’avais-tu vu venir? Comment t’as vu la sauce monter? 

Lou-Adriane Cassidy : Ben non, je ne l’ai pas vu venir. Je ne pense pas qu’on puisse voir venir. Je l’avais vécu un peu de l’extérieur quand Darlène a lancé Hubert Lenoir. Je faisais partie de la tournée, c’était très intense. Je pense que c’était plus difficile que cette année parce que tout le monde était plus jeune. Hubert était très polarisant aussi, ça rendait les choses moins faciles à vivre.

PAN M 360 : Et cette fois?

Lou-Adriane Cassidy : Je ne m’attendais pas du tout à vivre ça. J’avais une carrière dont j’étais très fière, ça continuait de se développer. J’avais un public, je me sentais déjà très privilégiée, en fait. J’étais vraiment fière de l’album  Loup-Garou. J’avais des espoirs, bien sûr, on en a tout le temps. Mais je n’avais  pas osé aller jusque-là dans ma tête. C’est pourquoi je ne pense pas que ça se mesure ou que ça se calcule, ces choses-là. Dis-moi dis-moi  a passé à la radio commerciale… quand même beaucoup. Je ne pensais vraiment  pas que cette chanson aurait cet effet..

PAN M 360 : Dans la vaste majorité des cas, c’est la radio commerciale qui décide quoi diffuser. Mais parfois, comme ce fut le cas que Dis-moi, dis-moi, il arrive qu’une chanson « alternative » devienne un trop gros succès et déborde les critères, la FM est alors obligée d’embarquer. Belle victoire de la qualité sur la préfabrication!

Lou-Adriane Cassidy : Oui, vraiment. Et je suis vraiment heureuse de passer à la radio commerciale. On est les premiers à dire qu’il n’y a plus de diversité et d’ouverture dans les genres. Donc, si la radio commerciale commence à s’ouvrir un peu, je suis contente de faire partie de tout ça. Je suis très contente!  Je continue à faire ce que j’ai fait tout le temps depuis les 8 dernières années, des spectacles, des albums. 

Ce n’est donc pas un changement intérieur qui explique ce succès. En fait, je suis heureuse de vivre ça, que ça se produise à la radio commerciale. Parce que justement, j’ai vraiment fait ça en complet amour de la musique et de ce que je voulais faire. On a énormément travaillé et il y a quelque chose de très satisfaisant de vivre ça. Parce que ce n’est pas toujours le cas, en fait!  Alors pour moi, ce travail reste indépendant eet cette adéquation est une grande fierté pour moi. 

PAN M 360 : C’est naturel, c’est organique, effectivement. Tes amis Ariane Roy et Thierry Larose auraient pu avoir un impact. Que la sauce prenne plus pour l’un ou pour l’autre reste  un phénomène intangible, il n’y a pas des explications rationnelles à suggérer pour expliquer un tel succès. C’est une chance mais tu as fait ta chance, c’est pleinement mérité. Cela étant, tu as plus de succès populaire que tes meilleurs amis avec qui tu travailles. Alors, c’est sûr que ça crée une disparité, mais en même temps, il n’y a aucune explication à y avoir pour savoir pourquoi c’est toi et pas les autres.

Lou-Adriane Cassidy : Je trouve quand même qu’on s’élève aussi les uns les autres. Pour moi, il n’y a pas un écart si grand qui se crée. Je pense que là, c’est plus, mettons, grand public. Mais Ariane et Thierry ont des fans fidèles et nombreux. Ils ont de très belles carrières.

PAN M 360 : Il n’y a aucun doute là-dessus. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a une différence entre une belle carrière et faire les plus grosses affiches des festivals. C’est quand même une autre coche mais ça n’a rien à voir avec la qualité.  On trippe autant sur Ariane Roy  et Thierry Larose que que sur ton travail, on ne voit pas de différences claires en termes de qualité. Grosso modo, vous êtes des artistes d’égale qualité. C’est très bien que vous mainteniez votre amitié dans ce contexte.

Lou-Adriane Cassidy : Oui, je les admire mille millions de fois! Mon succès, je pense qu’on y a contribué ensemble. On a construit beaucoup de choses ensemble. On a beaucoup appris ensemble. Pour moi, ce lien est très fort.

PAN M 360 :  Visiblement, tu traverses dans une période aussi d’intense création. Deux albums distincts en un seul trimestre!

Lou-Adriane  Cassidy : En fait, Loup-garou ne s’est pas fait rapidement,  ça a été une longue gestation. Quand on était en train de finir cet album, j’avais encore des chansons de Stéphane Lafleur qu’il m’avait envoyées au cours des dernières années – il m’avait déjà  écrit une chanson sur mon deuxième album, tous les deux avions vraiment aimé cette collaboration. Ça l’aidait, je pense, avec la création de son propre répertoire, car il  disait alors avoir du mal à écrire pour Avec pas d’casque à ce moment-là. Et il m’envoyait des chansons de temps en temps.

J’ai beaucoup d’admiration pour son talent, mais ça ne fittait pas avec Loup-Garou. J’ai alors commencé à écrire la chanson Adieu, est venu le projet de faire un album différent, en complète réaction au précédent.

L’idée était de faire un album où on n’aurait une courte durée de production et où tout le monde devrait jouer ensemble dans la même pièce. Je ne suis pas en train de dire que j’ai inventé quelque chose, mais on ne fait plus beaucoup ça.

PAN M 360 :  Des prises de son live pour l’album Triste animal, donc. 

Lou-Adriane Cassidy : Oui, tout le monde ensemble, avec les voix, les chœurs, tout ça. Il y a eu rien qui s’est enregistré par-dessus. C’était vraiment ça, joué et chanté dans le moment, pas d’altération. Ce processus-là, je le trouvais vraiment excitant et qui était vraiment différent de ce qu’on avait fait auparavant. J’ai booké le studio à l’automne 2024. J’avais trois chansons au départ et j’avais un album à la fin.  

Des fois, il est intéressant de tester un peu ses limites créatives, voir où on va quand on est poussé dans ses retranchements. J’ai d’ailleurs failli annuler le studio quelques jours avant parce qu’il manquait des textes. Je pense qu’il y a un petit côté masochiste là-dedans, c’est très inconfortable mais  la satisfaction d’arriver au bout est grande et valorisante. Qu’est-ce qui va se passer? Comment va-t-on y arriver? On a des angoisses, il y a des mystères et … les choses se passent. 

PAN M 360 : L’inspiration demeure un mystère…

Lou-Adriane Cassidy : De quelle manière est-ce canalisé? C’est mystérieux effectivement. Tu as besoin d’une impulsion. Après, tu peux développer le travail. Si tu n’as pas cette impulsion, ça peut devenir paniquant!

PAN M 360 : Et la suite des choses, au terme des grands festivals de l’été?

Lou-Adriane Cassidy : Un nouveau spectacle est prévu à l’automne. Ça va durer en  2025 et  en 2026.

PAN M 360 : Avec au programme, surtout un mélange des deux albums, c’est ça?

Lou-Adriane Cassidy : Oui, c’est ça, nouvelle mise en scène et tout et tout. Un mélange des deux albums et aussi des incontournables. J’ai réalisé récemment  que je pouvais compter sur un vrai répertoire, et ne pas avoir le choix de faire telle ou telle chanson en spectacle. Je suis comme passée de l’autre côté. 

NDLR : Alain Brunet a réalisé cette interview avec Lou-Adriane Cassidy à la mi-juillet. Nous avions alors causé du Polaris avec la nouvelle reine de l’indie pop francophone du Québec, entre autres sujets abordés dans cette interview ce qui justifie la mise en ligne de cet entretien deux mois après sa réalisation. Or, l’auteur de ces lignes ne savait pas à ce moment qu’il serait sélectionné sur le “grand jury” du Prix Polaris, qui déterminerait le gagnant final du fameux prix pancanadien. L’invitation à ce « grand jury » est ainsi venue APRÈS la réalisation de cette interview. Les propos tenus ici ne sont donc aucunement teintés par la participation de l’auteur au jury final du prix et ne constituent en aucun cas un indice des discussions menées au sein de ce jury, discussions secrètes qui ne pourront en aucun cas être rendues publiques.

La Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) présente ici la portion automnale de sa saison 2025-2026 et maintient le cap visé par l’actuelle direction artistique qu’incarne le compositeur Simon Bertrand depuis que Walter Boudreau s’est retiré dans ses terres pour s’y consacrer exclusivement à la composition et que la compositrice Ana Sokolovic y a effectué un bref passage. Menée par la direction artistique de Simon Bertrand, l’expérience très concluante du festival Montréal/Nouvelles Musiques 2025 a donné un nouveau souffle à la SMCQ, qui propose une saison 25-26 axée sur le dialogue intergénérationnel, le renouvellement et la croissance de son public ainsi que sur l’assomption de son américanité.

PAN M 360: Le regard intergénérationnel sur la musique de création est le thème central de la 60e saison  de la SMCQ. Que justifie ce choix?

Simon Bertrand: Normalement, puisque nous sortons d’une année de festival M/NM, nous devrions être en saison hommage. Cependant, celle-ci fonctionne habituellement autour d’un seul compositeur. Or, comme c’est le 60e anniversaire de la fondation de la SMCQ, j’ai préféré rendre un hommage à l’ensemble des compositeurs qui ont marqué la SMCQ, mais aussi à ceux qui sont garants de son avenir.  Donc, il s’agit aussi  des compositeurs d’aujourd’hui et de demain, d’où cette idée d’un dialogue intergénérationnel entre plusieurs générations de créateurs, sorte de pont entre les générations qui, à mon avis, est indispensable et qui nous a souvent cruellement manqué. 

PAN M 360: Comment cela est-il décliné? Approche rétrospective?

Simon Bertrand: Ce que je voulais éviter, justement, était l’approche rétrospective avec une forte dose d’auto-congratulation pour un passé glorieux, ou une approche trop historique. 

Mon but est plutôt de faire dialoguer les œuvres, et de faire dialoguer leurs témoignages musicaux  et humains. Comme disait Varèse, « être moderne,  c’est être naturel, c’est être un interprète de l’esprit de son temps »  C’est aussi « simple » que ça ! ( sourire) 

PAN M 360 : Comment alors entrelarder les répertoires de six décennies? 

Simon Bertrand: 

Pour le concert du 30 octobre de temps fort intitulé « au chœur du Québec »,  le fil conducteur et bien sûr l’écriture pour chœur, mais avec des approches esthétiques extrêmement différentes les unes des autres. 

Dans le cas du premier concert montréalais le 15 novembre à la salle Claude-Champagne,  il s’agit d’une célébration du 60e de la SMCQ,  mais aussi du 75e de la Faculté de Musique de L’UdM.Or, il s’avère que plusieurs compositeurs ayant  joués un rôle important dans la SMCQ l’ont également fait pour la Faculté de Musique de l’Université de Montréal. C’est ainsi qu’on retrouve Garant,Tremblay, Sokolovic, Boudreau et une création commandée par la SMCQ au jeune compositeur Maxime Daigneault à ce programme. 

Les concerts de la 2e partie de saison après Noël  seront annoncés ultérieurement. On tentera justement de relever le défi de faire dialoguer plusieurs générations et approches esthétiques ensemble. Le programme complet sera annoncé bientôt, mais je peux déjà vous dire que nous aurons comme invité l’ensemble Éclat, l’Orchestre de l’Agora, l’Ensemble de la SMCQ, et aussi un concert de piano de musique québécoise avec Philippe Prudhomme et Louise Bessette, et que la saison sera parsemée de nombreuses créations commandées par la SMCQ spécialement pour son 60e anniversaire. Il est essentiel de continuer à passer des commandes aux compositeurs afin qu’ils puissent nous donner un précieux témoignage musical de notre époque, et c’est mon cheval de bataille à la SMCQ : faire travailler les compositeurs, et les servir le mieux possible.

PAN M 360 : Comment créer un dialogue intergénérationnel entre les compositeurs.trices , sachant que des esthétiques d’aujourd’hui se distancient de la musique contemporaine telle qu’on l’entendait dans les années 50, 60, 70 et 80?

Simon Bertrand: Dialogue ne veut pas dire mettre des œuvres ensemble qui disent la même chose, et de la même manière. Sinon cela serait trop monochrome. 

Il n’y a plus de grand courant esthétique, ou d’école de pensée dominante comme il y a eu dans les années 60 jusque dans les années 90 : les compositeurs ne ressentent plus le besoin de s’affilier un système ou un langage musical spécifique et aspirent à l’intégration, la fusion et à la synthèse, et ils ont des approches très singulières.

Je ne cherche donc pas à créer des liens de filiation, la musique contemporaine aujourd’hui est une merveilleuse tour de Babel avec une abondance de langage et d’approches différentes. Les compositeurs sont, plus que jamais, de merveilleux polyglottes !

PAN M 360: Jusqu’à une période récente, le public de la musique contemporaine vieillissait d’année en année, sans croître. Ce qui mène à cette question: les musiques de création sont-elles vraiment intergénérationnelles, au-delà de l’intérêt qu’y portent les jeunes compositeurs-trices et autres étudiant.e.s en musique ?

Simon Bertrand: Elles sont surtout, et plus que jamais, multidisciplinaires. Et c’est bien là que se trouve le filon pour développer le public c’est-à-dire en allant chercher le public des arts visuels, du cinéma, etc. Bref, trouver un public intéressé par d’autres formes d’art et à leur rencontre avec la musique de création. Aussi, comme la frontière entre musique instrumentale et musique électroacoustique ou la musique écrite et improvisée est de plus en plus fine, voire inexistante, cela ouvre aussi la porte à de nouveaux publics. 

PAN M 360 : Et voilà un premier signe de succès pour cette vision: particulièrement dans le contexte de M/NM 2025, un coup de barre a été donné avec pour résultat principal un accroissement de votre auditoire. Quel est votre nouveau public?

Simon Bertrand: Il est évident qu’une grande partie de notre public et notre communauté mais par ramification aussi les autres communautés artistiques, mais il ne faut pas sous-estimer le besoin et l’envie du public de découvrir des choses totalement inusitées et nouvelles et d’explorer des nouveaux mondes sonores : pendant M/NM 2025 , on a vu des gens aux concerts qu’on n’avait jamais vus avant, et je pense que la collaboration avec le milieu des arts visuels a beaucoup aidé. 

PAN M 360 : La SMCQ vient de présenter des œuvres de compositrices canadiennes en Colombie, soit à Manizales ou se tient le Festival Internacional de Música CiMa. Cherchez-vous désormais l’américanité?

Simon Bertrand: On a toujours pensé que la solution était de répéter le modèle européen au Québec, et de posséder par émulation de ce qui se fait là-bas par exemple à Darmstadt, au Domaine musical,  à l’IRCAM, etc.. Pour ma part, j’ai toujours eu des doutes sur cette approche. Je pense que la musique contemporaine européenne est une invention plutôt colonialiste, je ne pense pas que l’avenir de la musique de la création passe nécessairement uniquement par l’Europe mais bien par les autres continents. Et c’est l’impression que m’a laissé cet extraordinaire voyage en Colombie. Je pense qu’il faut commencer par s’interroger sur ce que nous avons à dire nous-mêmes avec nos propres manières de nous exprimer, c’est-à-dire qu’il nous faut une sorte d’introspection.

PAN M 360 : Cherchez-vous alors à vous distancier de l’influence dominante de l’Europe en musique contemporaine, dont les compositeurs québécois des deux premières générations ont été largement tributaires?

Simon Bertrand: Il n’est pas nécessaire de s’en distancer, cette influence s’est naturellement estompée avec le temps. Bien sûr les compositeurs connaissent la musique de Stockhausen de Messiaen, de Ligeti et autres gros « canons » du 20eme siècle, Et parfois même ils les assimilent à leur langage, mais sans ressentir le besoin d’une filiation directe avec une école de pensée ou à une école nationale. Mais n’est-ce pas là le reflet parfait du monde dans lequel nous vivons ? Il n’est pas anodin de voir que les créateurs recherchent plus que jamais la singularité dans un monde où on a si facilement accès à toute l’information. 

PAN M 360 : Quel sera le vecteur principal de votre développement à venir?
Simon Bertrand: M/NM 2027 sera consacré à la musique des Amériques, qu’elle vienne du Sud de la Patagonie jusqu’au Pôle Nord. Ce sera l’occasion de s’interroger sur ce que c’est que la musique des Amériques et l’américanité, malgré le monstre orange qui sévit en ce moment au sud de nos frontières. Donc, ça sera un bon moment pour développer nos connexions en Amérique du Sud, en Amérique centrale, aux États-Unis (quand même !)  et au Canada, et aussi de donner une place aux artistes autochtones.

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