The Orb lançait récemment Abolition of the Royal Familia, son 16e album. Connu pour ses envolées spatiales qui ont souvent meublé les salles chill-out des raves d’hier – qui ne se souvient pas de l’hymne ambient Little Fluffy Clouds? –, The Orb a aussi touché à la house et pas mal au dub électronique, notamment en compagnie du mythique Lee Scratch Perry. Sur son nouvel effort, conçu en compagnie du jeune producteur britannique Michael Rendall et d’une poignée de collaborateurs, The Orb propose un amalgame de tous les styles qu’il a abordé en une trentaine d’années de carrière, avec comme toile de fond une dénonciation de l’impérialisme et de la famille royale britannique. PAN M 360 est allé à la rencontre du légendaire et quelque peu excentrique Dr Alex Paterson, qui dirige – plus ou moins seul – les destinées de l’O.V.N.I. Orb depuis ses débuts en 1988.

PAN M 360 : Il semble que l’album vise en partie à protester contre l’approbation historique par la famille royale britannique du rôle de la Compagnie des Indes orientales dans le commerce de l’opium. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Alex Paterson : Oui, en effet, mais bien modestement. L’histoire se répète parce que les lignées royales d’Europe veulent qu’elle se répète. La Compagnie des Indes orientales a été créée sous le couvert d’un commerce comme celui du thé et du sucre. Mais à bien des égards, elle était comme une opération secrète de la monarchie britannique, dirigée par des francs-maçons. Et en plus il y a cette histoire voulant que Jésus s’était installé dans le sud de la France pour y fonder une famille. Était-ce le fameux secret des Templiers? Mais revenons à la révolte des Boxeurs, c’est-à-dire aux guerres de l’opium. Le plan, c’était d’envoyer de l’opium aux Chinois pour rendre la population dépendante et de leur voler ensuite Hong-Kong. Écoutez la chanson Empire Song de Killing Joke, ils ont compris, eux. L’histoire est toujours écrite par le vainqueur. La Nouvelle-France en est l’exemple parfait, c’est maintenant le Canada. Quel âge a la reine sur vos billets de banque ? Et que pensez-vous du fait qu’un couple royal s’installe en Colombie-Britannique ? Le 1 % qui possède le monde. Pensez-vous que la reine puisse céder l’un de ses nombreux domaines à la population pour l’aider à combattre le coronavirus? Jamais de la vie!

PAN M 360 : Que pensez-vous de la famille royale ?

AP : Pas grand-chose, la Révolution anglaise a été truquée. Ici, on l’appelle « the Firm ». Ça dit tout. 

PAN M 360 : Comment l’album a-t-il été conçu ?

AP : En tournée l’année dernière, Michael Rendall et moi étions d’accord sur beaucoup de choses. Ensemble, les choses vont rondement en studio. Nous faisons confiance à nos oreilles, à notre cœur et à notre plaisir spontané, quand on se trompe, ce n’est rien, juste une petite onde accidentelle. Nous avons planté le décor et les artistes les graines dans le jardin. Six mois plus tard l’album était né ! En gros, nous avons commencé en août et tout était terminé pour l’Halloween.

PAN M 360 : Quelle a été la contribution de Youth, Roger Eno, Steve Hillage, Jah Wobble et des autres invités à la création ou à l’enregistrement ?

AP : Ah! tous ces amis ! Gaudi au synthé et Violeta aux cordes ainsi que les habitués. Wobble n’a pas pu se libérer pour cet album, mais il sera du prochain (que nous planifions en ce moment).

PAN M 360 : Diriez-vous que cet album présente un survol cohérent de ce que The Orb a fait au cours des 30 dernières années ?

AP : MOINS D’ALCOOL, PLUS DE FUMÉE ! C’est la première fois depuis The Orb’s Adventures Beyond The Ultraworld que je produis un album et que j’aie autant d’aide de quelqu’un, et c’était Michael [Rendall]. 

PAN M 360 : Parlez-nous un peu de l’agencement de l’album.

AP : Il a été conçu comme un double vinyle. Côtés 1 et 3 danse / reggae, côtés 2 et 4 ambient. Pour les DJ, c’est bon… Ah! les disc-jockeys, une relique du passé! On les trouvera bientôt dans les musées… En tout cas, c’est un agencement pas compliqué, facile à suivre et un brin poétique sur le dernier morceau.

PAN M 360 : J’ai lu quelque part que Stephen Hawking appréciait votre musique, le morceau Hawk Kings est-il un hommage au regretté physicien ?

AP : Je suis devenu ami avec Tim, le fils de Stephen Hawking, et Tim nous a permis d’assister, un collègue et moi, à une conférence de Stephen dans les années 2000, à Londres. Nous avons même été invités à le rencontrer, lui et le reste de sa famille, après sa conférence. Cet épisode, et le fait d’avoir été à Berlin quand le mur est tombé, sont probablement les deux moments les plus formidables de ma vie. J’ai appris que Stephen avait écouté les deux premiers albums durant les tournées qu’il a faites en Europe au milieu des années 90. Il m’a semblé naturel de tirer mon chapeau à un homme aussi brillant. 

PAN M 360 : Slave Till U Die No Matter What U Buy (L’Anse Aux Meadows Mix) est-il un remake ou un clin d’œil au Message From Our Sponsors de Jello Biafra ? Jusqu’à quel point êtes-vous punk ou anti-establishment ?

AP : Un des punks originaux ! C’est une version de Bodies, un morceau des Sex Pistols, avec moi au chant ! A quel point suis-je punk! Je déteste le capitalisme en tout cas.

[NDLR : Alex Paterson a longtemps été roadie pour Killing Joke et continue de travailler avec le bassiste Youth.]

https://www.youtube.com/watch?time_continue=25&v=iFJoqKo08Q8&feature=emb_logo.

PAN M 360 : L’album déborde de chansons aux titres absurdes. Quelle place occupe l’humour dans votre musique ?

AP : Dans notre tête à chacun, il y a toujours quelqu’un qui rit. Est-ce qu’il rit de nous ou avec nous ? L’humour absurde, c’est une porte magique qui ouvre sur autre chose.

PAN M 360 : Abolition Of The Royal Familia a été réalisé plusieurs mois avant la pandémie actuelle, mais il se termine tout de même par ceci : « Stay in your homes… no more than two people may gather anywhere without permission » (« Restez chez vous… pas plus de deux personnes ne peuvent se rassembler où que ce soit sans autorisation »). Qu’en pensez-vous ? Vous avez dû être stupéfait quand vous vous en êtes rendu compte ?

AP : La justice poétique. En effet, l’avenir est aujourd’hui. Avez-vous vu Years And Years ? Ça se passe dans un avenir rapproché et David Icke [considéré comme un partisan influent de la théorie du complot], y est enfermé pour avoir dit la vérité. Bienvenue sur Terre dans la grande prison où sommes tous enfermés. 

PAN M 360 : Cette pandémie et ce confinement vous inspirent-ils ? 

AP : Non, pas vraiment. C’est une époque anxiogène et il se passe un tas de choses dont nous ne savons rien, à part que nous ne sommes pas tellement libres en ce moment.

PAN M 360 : Quel genre de musique aimez-vous écouter dans ces moments-là ?

AP : De l’ambient et du reggae. Essayez de syntoniser WNBC.london, c’est notre propre station de radio, sans bulletin de nouvelles ni météo ni publicité, 24 heures sur 24. En attendant, lavez-vous les mains, ne vous touchez pas le visage et écoutez l’album avant le couvre-feu !

PAN M 360 : Pour terminer, comment le récent décès d’Andy Weatherall [musicien, DJ et producteur] vous a-t-il affecté ? Étiez-vous proches ?

AP : Ç’a été un véritable choc pour nous tous qui faisions partie de son cercle d’amis. J’étais assez proche de lui. J’ai beaucoup de peine pour sa petite amie et ses partenaires de musique, Nina et l’équipe des Sabres of Paradise. Repose en paix Andrew.

Crédit photo : Chris MacArthur

Comme tout le monde, NOBRO avait des plans. Des plans de concerts avec Pussy Riot au CMW de Toronto, de tournées et de festivals au Québec et ailleurs… et comme pour tout le monde, ces plans sont pas mal tombés à l’eau, vous savez tous pourquoi. Toutefois, s’il y a un projet qui n’a pas été annulé, mais simplement repoussé de quelques semaines, c’est la sortie du EP de 4 titres Sick Hustle – sur l’étiquette torontoise Dine Alone – et du clip qui l’accompagne. « Le clip est pour la chanson Don’t Die… On devait lancer tout ça il y a quelques semaines, mais disons qu’avec tout ce qui est arrivé, on a pensé que ce n’était peut-être pas la meilleure idée de sortir ça trop vite », explique la batteuse Sarah Dion, interviewée en compagnie de la claviériste-percussioniste Lisandre Bourdages, toutes les deux en quarantaine après un voyage au Mexique. « On s’est dit que le timing n’était peut-être pas très bon. Je sais que c’est un dessin animé, qu’il n’y a rien de glauque ou de sinistre, mais on a préféré attendre un peu que ça soit moins la panique avec cette histoire de pandémie et que notre chanson soit mal interprétée ». 

Créé il y a environ six ans par la fougueuse bassiste et chanteuse Kathryn McCaughey, NOBRO a vu défiler plusieurs musiciennes en son sein avant d’en arriver à la formation actuelle. Une mutation qui a transformé le son et l’énergie du groupe montréalais. Aujourd’hui, les quatre musiciennes (Karolane Carbonneau se chargeant de la six cordes) balancent un furieux mélange de rock lourd – et d’un peu de pop – capable de faire rougir L7. « Quand Kathryn a démarré le groupe, son idée était de regrouper les musiciennes les plus flashy et show-off, de les mettre sur un stage et faire des chansons rapides et intenses avec elles », souligne la métronomique Sarah Dion. « C’était vraiment un statement et le nom du groupe ne laisse aucune place au sous-entendu. No bro. Un premier EP est paru en 2015 mais il n’y avait que Kathryn du groupe actuel. Ensuite Lisandre, Karolane et moi sommes toutes arrivées à des moments différents. Je dirais que ça fait à peu près un an et demi que nous jouons toutes les quatre ensembles, et là c’est notre premier disque. C’est pas mal différent de ce que l’ancien band faisait. C’est comme un nouveau départ. »

« Avant c’était pas mal plus punk, plus garroché », renchérit Lisandre Bourdages, qu’on retrouve aussi dans les rangs des Shirley en compagnie de Sarah Dion et de Comment Debord avec Karolane Carbonneau. « Maintenant, je dirais qu’on met plus de temps et de travail dans la recherche de tonalités, dans la composition des chansons. C’est plus complexe et on a aussi plus d’assurance. Là on a des percussions, des claviers… le son est beaucoup plus riche, moins punk et plus rock 70s, stoner et même pop. On suit pas mal les influences de Kathryn : T-Rex, Betty Davis, Black Sabbath, MC5… Quant à moi, j’ai étudié les percussions latines, Sarah a eu un band de reggae, Karolane était dans un combo free-jazz… Donc quand on met tout ça ensemble, on s’arrange pour que toutes ces influences soient cohérentes. » 

F-Rock

S’affichant comme un groupe de rock féministe, les filles de NOBRO précisent toutefois que cette prise de position ne se reflète pas vraiment dans les paroles du quatuor. « Je me vois plus comme une musicienne dans un groupe de rock, admet Sarah Dion. Mais l’idée de base, le statement en fait, c’est que NOBRO est un groupe de filles qui font du rock. Pour montrer que quatre femmes ensemble sont capables de super bien maîtriser leurs instruments et de tout déchirer. Mais avec les années, on s’aperçoit que c’est de moins en moins rare de voir des groupes uniquement composés de femmes. Le jour où ce sera la norme, là je dirai qu’on a gagné notre cause. »

photo: Patrick O’Brien

PAN M 360 : Selon vous, quels sont les changements observables dans votre nouvel album?

Ishmael Butler : Je ne pense pas vraiment en ces termes-là. L’objectif n’est pas d’atteindre un résultat précis, il s’agit davantage de relayer ces choses indicibles, engendrées selon les lois de la nature. Quand on se buzze et qu’on fait de la musique, on génère des vibrations, on traduit des émotions en musique et en mots.

PAN M 360 : Oui mais… au fond de vous, que pensez-vous avoir accompli avec ce nouvel album?

Ishmael Butler : J’ose espérer que ce n’est pas un rabâchage de ce que j’ai fait auparavant, j’essaie toujours de faire quelque chose de différent. J’essaie de grandir artistiquement en intégrant de nouvelles idées, c’est d’ailleurs ce que je fais depuis mon enfance. Vous savez, les artistes ont leur personnalité propre, je ne sais pas vraiment quelle est la mienne et je pense que c’est préférable pour moi de voir les choses comme ça. Je ne qualifierais pas nécessairement ma propre musique de hip-hop « avancé » comme certains le font. Je crois que je ne suis pas en position d’analyser ou définir mais plutôt d’agir. De vivre et de faire des choses, d’avoir l’idée d’une forme et la développer.

PAN M 360 : Plus précisément, comment avez-vous travaillé à la conception de The Don of Diamond Dreams?

Ishmael Butler : Je crée sans cesse des chansons : sur mon ordinateur, en studio, chez des gens après un spectacle, enfin partout où c’est possible. Quand j’ai des temps libres, je compile le travail effectué, puis je le distille en formats plus petits et plus précis. Viennent ensuite les textes, les compléments instrumentaux, la réduction finale et le mixage. Des patterns émergent alors, un son d’ensemble, une atmosphère, un environnement. Le tout s’est échelonné sur une période d’environ un an.

PAN M 360 : Quel est votre équipement de création et comment l’utilisez-vous?

Ishmael Butler : Séquenceur Ableton, guitares, claviers, pédales d’effets, filtres vocaux, instruments à vent, instruments à cordes, basse, percussions, voilà ce que j’utilise. J’achète toujours du nouveau matériel, ça amène de nouvelles idées. Je cherche aussi à rencontrer des artistes qui ont de nouvelles approches, de nouvelles façons de faire. J’aime aussi apprendre à jouer des chansons populaires et comprendre comment elles sont fabriquées, cela me donne mille et une idées. C’est comme une boule de neige qui grossit lorsqu’elle dévale une pente.

PAN M 360 : Devant public, vous produisez-vous avec un groupe de musiciens?

Ishmael Butler : Préférablement oui mais… Si, pour une tournée, on est payé une certaine somme d’argent, on ne peut pas emmener dix personnes, le budget ne le permet pas. La restriction est souvent directement reliée au budget de tournée, mais il y a d’autres considérations aussi. Prenons l’exemple de Flying Lotus avec qui j’ai déjà tourné. Comme il a choisi de proposer une expérience visuelle en phase avec sa musique, il consacre une part importante de ses ressources financières à cet aspect visuel, ce qui implique une simplification de l’exécution musicale. Et vous savez, les fans veulent souvent voir et entendre une seule personne. Mais les choses peuvent changer; nous pouvons voir certains artistes hip-hop ou électroniques sur scène avec de formidables musiciens.

PAN M 360 : Qui sont ceux qui ont collaboré à cet album?

Ishmael Butler : J’ai d’abord composé toutes les musiques, beats et arrangements préliminaires. J’ai ensuite travaillé avec Darrius Willrich, claviers et guitares, Evan Flory-Barnes, bassiste extraordinaire de Seattle, Otis Calvin, claviers, Erik Blood, basse, Carlos Niño, percussion, Carlos Overall, saxophone. Purple Tate Nate, Stas THEE Boss et Carlos Overall font chacun une apparition dans une chanson. Chacun apporte sa couleur à l’ambiance originelle et amène mes chansons ailleurs. J’ai ensuite peaufiné en greffant leur apport à mes chansons. Erik Blood et moi avons ensuite mixé le tout au Studio 4 Labs de Venice avec l’aide d’Andy Kravitz. Nous avons ainsi obtenu une qualité de son comme nous n’en avions jamais eu sur les autres albums de Shabazz Palaces.

PAN M 360 : Pouvez-vous décrire brièvement le propos de trois chansons figurant sur The Don of Diamond Dreams?

Ishmael Butler : Thanking the Girls évoque toutes les femmes magnifiques que j’ai connues et qui ont partagé avec moi leurs expériences et leur générosité. Ad Ventures est dédié aux gens de Black Constellation, c’est ma famille artistique, celle au sein de laquelle je crée et grandis. Reg Walks by the Looking Glasses est dédiée à mon père, qui adore le saxophone.

PAN M 360 : Si l’on s’en tient à vos textes, vous êtes un chroniqueur de la vie publique comme de la vie privée, aucune sphère ne semble l’emporter. Êtes-vous d’accord avec cette observation ?

Ishmael Butler : J’ai l’impression que toutes les choses de la vie, qu’elles soient publiques ou privées, dansent ensemble. Des tas de couches se superposent et constituent notre perception de la réalité. Quand on essaie de prendre du recul par rapport à ses émotions et son expérience de vie, on se rend compte qu’il n’y a pas de ligne de démarcation. Dans mon esprit, il y en a une, mais tout s’imbrique. De prime abord, je ne suis pas hyper solide dans tous les sujets abordés, j’ai plutôt une approche globale. Je suis surtout guidé par mon instinct. 

PAN M 360 : Au-delà de l’univers hip-hop, écoutez-vous d’autres musiques?

Ishmael Butler : Oui beaucoup. Nouvelles musiques alternatives, musiques expérimentales, musiques bizarres de tous genres. J’aime la musique en général, ce qui compte, c’est que la chanson soit bonne. Ce que j’écoute en ce moment? Jpeg Mafia, Kamasi Washington, Ariel Pink, Yves Tumor, et des dizaines d’autres! Je parcours les playlists, les podcasts et les vidéos qu’on me fait parvenir. Je m’intéresse aux jeunes. Je ne crois pas que le nouveau hip-hop soit nul ni faible, mais je pense que bien des jeunes artistes hip-hop n’ont pas cette sensibilité que des gens plus âgés comme moi considèrent comme essentielle. Ce qui ne les rend pas moins substantiels pour autant. La valeur d’une œuvre repose sur la responsabilité affective et l’instinct de l’artiste qui observe la réalité. Les gens de mon âge peuvent trouver certaines œuvres récentes vides, répétitives ou dépourvues de créativité… mais ce n’est pas mon cas.

PAN M 360 : Quelle est votre perception générale du hip hop en 2020?

Ishmael Butler : Le hip-hop est une forme moins facile à circonscrire qu’à ses débuts, c’est plutôt devenu un phénomène mondial multigenre. Le terme hip-hop ne peut rendre parfaitement ce phénomène, mais le fait est que, même devenu planétaire, le hip-hop demeure un reflet de son époque. Nous traversons une période à la fois matérialiste, nihiliste, absurde, excessive… et les créateurs hip-hop en sont le reflet à travers leurs créations. Aux États-Unis où je vis, il suffit de regarder notre situation politique, la crise de la pandémie et le crash boursier qui en résulte, le hip-hop en témoignera comme il le fait depuis ses tout débuts.

« Le plus dur pour moi, c’est de ne pas surcharger les pistes avec plein de percussion, lance Nicola Mauskovic. J’adore créer de nouveaux rythmes, mais il faut faire attention de ne pas noyer une chanson en y mettant trop de congas et de guiras. »

L’observation et d’autant plus sensée que The Mauskovic Dance Band, le groupe que dirige ce musicien et producteur installé à Amsterdam fait une musique qui déborde de partout. Son premier album complet, éponyme, sorti à la fin de l’année dernière sous étiquette Soundway (après plusieurs mini-albums pour le label suisse Bongo Joe) est plein à ras bord de space disco vertigineux, de motifs afro-colombiens effervescents et de punk-funk new-yorkais suintant, le tout baignant dans un bouillon de hurlements hallucinogènes et de chants obsédants, de lignes de basse élastiques, de synthés inquiétants et d’échos mystérieux.

Ç’a l’air vraiment amusant, et ça l’est, mais les apparences peuvent être trompeuses.

La musique de MDB est aussi empreinte d’un malaise subtil mais palpable. « Je pense que la dimension hypnotique de notre musique, en raison de ses rythmes répétitifs, lui donne une caractère un peu sombre, poursuit Mauskovic.

« J’ai l’impression que bien des gens considérent la musique rythmée comme une musique joyeuse, dit-il. Dès qu’il y a une groove, des congas ou d’autres percussions, c’est de la musique de party. Ce qui, pour moi, n’est pas le cas.

« Une grande partie de la musique des années 70 et 80 d’Afrique de l’Ouest – que j’écoute beaucoup – possède, à mon sens, une dimension assez sombre ou mélancolique. Même si ça se danse. La techno a beau avoir été faite pour les planchers de danse, ce n’est pas une musique joyeuse pour autant. »

Disons donc que la musique de MDB n’est pas tant joyeuse que rassembleuse, au sens zoologique du terme. Elle favorise les rassemblements comme mécanisme de célébration et – en temps normal – de survie.

Bien que Mauskovic soit lui-même un musicien très grégaire – avec un curriculum vitæ comprenant les perpétuateurs du rock psychédélique turc Altin Gün, les doyens du garage-rock zambien W.I.T.C.H. et le chambriste pop Jacco Gardner, avec qui il a formé le délirant duo Bruxas – la musique qu’il fait avec le MDB commence de façon solitaire.

« Travailler seul est la meilleure façon pour moi de vraiment expérimenter et d’essayer de nouvelles choses. Je n’ai de compte à rendre à personne et personne n’attend son tour de jouer. Bien entendu, ce n’est que lorsque le groupe se réunit que les chansons prennent vie. »

Le choix du lieu d’enregistrement a aussi son importance. Le Garage Noord d’Amsterdam n’est pas bien entendu du niveau d’Abbey Road sur le plan technique, mais son ambiance est idéale pour Mauskovic et sa bande. « C’est une boîte de nuit assez enfumée le week-end et son espace-studio sert souvent comme fumoir ou lieu d’after-party. Mais c’est aussi ce qui donne à l’endroit son caractère. En fait, c’est l’espace de rangement du club, avec de l’équipement d’enregistrement dans un coin.

« Le groupe s’y sent chez lui. On y programme toutes sortes de musiques, mais en mettant l’accent sur des trucs expérimentaux et des rythmes avec beaucoup de percussion. C’est un endroit où punk et techno se rencontrent. »

L’approche a été un peu différente pour le EP Shadance Hall qui est sort le 17 avril. Il s’agit de quatre nouveaux titres, joués deux fois, « beaucoup plus influencés par le mixage dub et les rythmes dancehall », comme le dit Mauskovic. La face B présente des versions dub ou riddim de la face A.

Du travail avec le producteur Kasper Frenkel dans son studio Electric Monkey, Mauskovic se souvient : « Nous avons réalisé de nombreuses versions différentes des morceaux. En mixant directement sur bande, nous avons expérimenté avec les réverbérations et les échos qu’il y avait dans son studio – et utilisé le studio davantage comme un instrument. »

Si vous êtes curieux de savoir ce que ç’a donné, consultez notre critique du mini-album Shadance Hall, ici même sur PAN M 360.

Souldia est joint dans la grande région de Québec. Originaire du quartier de Limoilou où il a jadis fait les 400 coups, Kevin Saint-Laurent coule des jours heureux en périphérie de la capitale.

« Ma maturité d’homme, ma recherche musicale, mes choix de collaboration sont les principaux indices de mon évolution récente. Au milieu de la trentaine, je n’écris certainement pas les mêmes textes qu’il y a dix ans. Mon mode de vie a changé, je suis rendu à un âge (35 ans) où l’on se demande si les choix faits dans le passé ont été les bons. Je ne peux pas changer le passé, mais je pourrais faire mieux dans l’avenir. »

L’approche de Souldia reste la même malgré l’expérience acquise, en témoignent les 18 chansons au programme de Backstage.

« Ce que je fais encore maintenant, c’est du rap réalité à 360 degrés. Je m’inspire de la vie, la mienne et celle des gens qui m’entourent. Ça peut provenir d’une simple conversation téléphonique. »

Des exemples?

« Interprétée avec Eli Rose, la chanson Backstage incarne le concept de l’album : derrière les rideaux de scène, aussi derrière les rideaux de ma vie. Je raconte ma vision des choses, en tournée, de ville en ville. Je confie mon souci de garder ma famille unie à travers tout ça. J’aime emmener les miens avec moi en tournée, leur faire vivre cette expérience. Ma femme est agente immobilière de profession, elle m’aide quand même beaucoup sur le plan artistique. Ses avis comptent dans mes choix, elle a une très bonne oreille musicale. »

Si l’on s’en tient au texte de Magnifique, le paternel de Kevin n’était pas un ange, mais son âme blessée portait assez de bonté et de charisme pour susciter l’admiration filiale.

« Mon père était mon meilleur ami. Il est décédé en 2012, ça fait donc huit ans que je songe à faire cette chanson. Jusqu’à récemment, je n’avais trouvé ni les mots ni la musique, je ne savais pas par où commencer, je devais vraiment réfléchir à la manière dont je pourrais parler de lui. C’était délicat. On a moins de trois minutes pour faire le travail! Finalement, je raconte son histoire tout en donnant l’impression que je parle de moi-même. Au refrain, on se rend compte que c’est de lui dont il est question. »

La plus grande star du rap keb a aussi mis l’épaule à la roue :

« Je n’avais jamais fait de chansons avec Loud, ça faisait longtemps que j’en avais envie. On savait que le jour où lui et moi ferions un morceau ensemble, ce serait explosif. Rêve de jeunesse sera utile pour nous deux au cours des dix prochaines années! »

D’autres pointures ont participé, fait observer leur employeur :

« Nouveau Soleil réunit Eman, d’Alaclair, et FouKi, qui sont des artistes très talentueux, qui peuvent nous emmener sur leur propre planète. J’ai donc créé une chanson avec eux pour faire voyager mon public à leurs côtés. »

Très souvent, les albums hip hop impliquent des invitations d’artistes confirmés mais aussi des recrues de choix… et de vieux potes.

« Every Day a été faite avec White-B, avec qui j’ai travaillé sur ma chanson Le Bonheur des autres. J’avais encore envie d’un tête-à-tête avec cet artiste que je respecte beaucoup et qui, je pense, deviendra important au cours des années à venir. Enregistrée avec Tizzo, Mega Mulla est l’une de mes chansons préférées de l’album. Tizzo est aussi un artiste à suivre de près. Enregistrée avec les Sozi (les jumeaux Pelletier) avec qui j’ai appris à faire du rap, Joyeux Noël marque mon appartenance au quartier Limoilou. »

Hormis toutes ces apparitions de rappeurs kebs, on observe dans Backstage une dose importante de rap hexagonal :

« Rouge Neige met en scène les Français Sinik et Seth Gueko, auxquels s’est joint le Québécois Rick Pagano. Je suis fier d’avoir Sinik pour partenaire, je collabore avec lui depuis trois ou quatre ans, il m’a d’ailleurs invité à Paris pour le lancement de son album à La Cigale. En France, Sinik m’a présenté à Seth Gueko, aussi un pilier de la scène rap là-bas. Et puis j’ai moi-même mis la main à la pâte pour la réalisation du morceau. S’est joint Rick Pagano, ancien candidat de La Voix, aussi un gars de Québec, on est devenu de bons amis. Ainsi, j’ai réussi à créer ce mélange de Français et Québécois, car nos racines rap sont les mêmes. »

Souldia a travaillé cette fois avec une cohorte de beatmakers, les principaux sont cités par notre interviewé, auxquels s’ajoutent Oni, Ajust, Realmind, Toosik, DJ Manifest, Major :

« Avec Farfadet et Christophe Martin, je travaille depuis longtemps et ils sont toujours à mes côtés. Ruff Sound est de retour pour le morceau avec Loud – Rêve de jeunesse. Ruff Sound est une pointure, il a beaucoup travaillé avec Loud, il m’était aisé d’unifier tout ça sur la toune Rêve de jeunesse. Koudjo et Dfresh ont travaillé sur SKRAB, ils sont d’excellents beatmakers québécois qui ont d’ailleurs travaillé sur des tubes de rap français. »

Parmi les artistes les plus prolifiques de la scène rap keb, Souldia souhaite éviter toute redondance :

« Je n’aime vraiment pas rester dans le même créneau, répéter les mêmes flows de mes albums précédents. C’est d’ailleurs pourquoi j’écoute aussi des musiques différentes du hip hop… qui est l’une des seules musiques qui puisse se mélanger avec n’importe quel autre genre musical. À l’intérieur du hip hop, j’aime aussi les mélanges : hard rap, afro-trap, boom bap à l’ancienne, scratches de mon ami DJ Fade Wizard.

« Au final, c’est plus que du rap. »

Au-delà de la pandémie mondiale, le lancement d’It Is What It Is s’est effectué dans un contexte très particulier.

« Cet album, raconte Thundercat, a été créé pendant une période assez intense de croissance et de changements parfois douloureux sur le plan personnel. Je n’ai pas encore assez de recul pour bien me rendre compte de ce qui a été accompli, mais comme auteur-compositeur, je suis honnêtement très fier du travail réalisé sur cet album. En fait, je n’ai jamais cessé de composer, ça s’est toujours fait selon un processus continu. Je n’ai jamais eu le sentiment de composer pour un projet spécifique, ça s’est fait en continuum. »

Or…

« Ce n’est que récemment que les choses ont changé, quand certains événements sont venus bouleverser mon existence. J’ai perdu mon meilleur ami et ça m’a amené à mettre un terme à ma consommation d’alcool. Tout ça fait partie de la vie, nous devons nous débrouiller et essayer d’en tirer des leçons. Je ne suis pas le premier à qui ça arrive, ça va. »

Très sollicité, Thundercat évolue dans une famille élargie, plusieurs de ses membres éminents sont venus lui prêter main-forte et ont participé aux séances d’enregistrement de son quatrième album :

« Entre moi et des mecs comme Ty Dolla $ign, Louis Cole, Donald Glover (Childish Gambino), Steve Arrington, Zach Fox, Lil B, il y a un lien solide. Nous collaborons depuis un bon moment, mais le travail sur cet album nous a rapprochés encore davantage. Ç’a même changé des choses dans ma musique. Ils sont aujourd’hui de vrais amis et je me sens très chanceux de les avoir eu avec moi pour sa création. Comme moi, Lil B et Ty Dolla $ign étaient des amis proches de Mac Miller, nous avons tous été ébranlés par sa mort. En même temps, il a été un phare pour nous durant les séances d’enregistrement. Mac était un authentique musicien, bien au-delà du chant et du rap, ses habiletés musicales étaient considérables. Ç’a été l’occasion de partager amour et amitié en son souvenir. »

Performeur aguerri, virtuose pour le moins spectaculaire, Thundercat se définit d’abord comme un artiste de la scène :

« Ma musique sur scène est assez différente de celle en studio, sans trop s’en éloigner. En studio, il y a toutes sortes de facteurs qui mènent au produit final, tandis que sur scène je joue avec le même trio avec depuis des années – Justin Brown, batterie, Dennis Hamm, claviers, et je me sens privilégié de pouvoir compter sur eux. »

Jusqu’à nouvel ordre, coronavirus oblige, l’artiste de scène doit retraiter dans ses terres…

« Ma tournée a été écourtée, alors je retourne pratiquer. J’ai la chance de pouvoir le faire chaque jour, je dois m’ajuster aux nouvelles conditions de la vie. En ce moment, je prends le temps de m’arrêter et de réfléchir. C’est un peu difficile mais ça va. Quoi qu’il advienne, la vie continue, comme toujours. »

À l’instar de musiciens tels Flying Lotus, Kamasi Washington, Terrace Martin, Taylor McFerrin, Michael League, Makaya McCraven, Shabaka Hutchings et d’autres leaders, Thundercat se trouve parmi les grands réformateurs des musiques traversées par le jazz, le hip hop, la soul/R&B et les musiques électroniques :

« Pour moi, ce mélange est sain. Où je me situe par rapport à tout ça? Entre deux chaises, la forme chanson d’un côté et la musique instrumentale de l’autre. Je n’ai jamais considéré les deux comme étant séparées. Ma musique trouve sa place quelque part là-dedans, un peu comme le joker dans un jeu de cartes. »

Encore jeune, Thundercat fait néanmoins observer qu’il a 35 ans et qu’il lui faut s’ouvrir à la génération suivante :

« Je suis très inspiré par ces jeunes gens qui mènent le hip hop ailleurs, qui le font évoluer, qui l’abordent avec une perspective différente. Je pense notamment à Guapdad 4000, 645 AR, Smino, Earth Gang ou Phony Ppl. Les portes sont à nouveau grandes ouvertes à la musique créative et innovante.

Les jazzophiles plus âgés ont noté que la musique de Stephen Lee Bruner est loin de renier l’âge d’or du jazz-fusion, notre interviewé corrobore :

« Je pense que mon public est conscient que je fais aussi du jazz, et que cette musique est vraiment reliée au R&B instrumental et au jazz-funk des années 70. Ç’a été une période très importante pour ces musiques. J’ai moi-même grandi en écoutant Herbie Hancock, George Duke et Stanley Clarke, des influences majeures dans mon évolution créatrice.

« Je sais, cette musique est devenue ennuyeuse et commerciale et l’a été un bon bout de temps, mais elle est redevenue créative. Le paysage musical ne cesse de se transformer, les formes subissent des mutations et c’est ce qui s’est produit avec l’arrivée du hip hop. Les jeunes avaient soif de quelque chose de nouveau, c’est comme ça qu’est arrivé le hip hop. »

Thundercat conclut sur une note plutôt optimiste, malgré les dures épreuves vécues :

« D’une certaine façon, je suis un sous-produit de mon environnement, cela explique mon intérêt pour ces différentes musiques. J’essaie de relier différentes époques de l’histoire de la musique. Tous les instruments disponibles aujourd’hui, acoustiques, analogiques ou numériques, peuvent servir aux compositeurs. Quoi qu’il advienne en musique, ça demeure excitant et j’ai hâte de voir où ça va mener. Des musiciens de la nouvelle génération et de partout dans le monde plongent dans l’univers de la création et créent ces différentes hybridations. C’est très beau à voir ! Et je suis heureux et reconnaissant d’y prendre part. »

C’est ça qui est ça…

https://www.youtube.com/watch?v=QVOjKAOUPQQ

C’est l’histoire de quatre ados issus de milieux relativement privilégiés, inscrits au Collège Durocher de la Rive-Sud. Comme la plupart des expériences pop, rock ou autres, celle-ci fut initiée dans un sous-sol, chez Charles-Antoine Olivier, alias CAO, batteur de Zen Bamboo.

Simon Larose, chanteur, guitariste et parolier du groupe, résume :

« Au départ, ce n’était vraiment pas autre chose que de passer la fin de semaine à jammer dans le sous-sol du drummer. C’était notre passe-temps principal d’adolescent, c’est devenu graduellement un métier. Aujourd’hui, Xavier Touikan (basse) et moi (chant et guitare) sommes âgés de 24 ans, CAO (batterie) et Léo (guitare) en ont chacun 22. Personne d’entre nous n’avons étudié en musique après avoir terminé le secondaire; nous avons tous suivi des programmes en arts visuels, lettres, cinéma et communication au cégep comme à l’université. CAO a complété un premier cycle universitaire en cinéma à l’UQAM, Léo était inscrit en arts visuels, Xavier en arts numériques, moi en littérature comparée. Nous avons tous pris une pause de l’université pour faire de la musique à temps complet. »

Foisonnante, touffue, massive, qui en met plein la vue, la musique de Zen Bamboo ne passe pas inaperçue.

Simon Larose relance l’énumération sur la voie stylistique :

« L’indie rock et l’emo des années 2000 sont très importants dans l’affaire. Le hip-hop et le R&B imbibent aussi notre culture musicale, ce sont des influences majeures même si elles ne sont pas apparentes. Quand on travaillait cet album, on pensait à Frank Ocean ou même à des rappers de moins bon goût comme Lil Peep. On pensait aussi à la pop de Grimes. Quant aux influences les plus cruciales, je pense à Nirvana, The Pixies, Red Hot Chili Peppers, Built to Spill, Elliott Smith, Frank Zappa, Jacques Brel, George Brassens, Jacques Dutronc, Richard Desjardins. »

Bien qu’ils soient d’allégeance rock, les jeunes mecs de Zen Bamboo adaptent à l’ère numérique ce genre apparemment devenu classique.

Simon Larose explique la façon de faire :

« Nous proposons des chansons rock fondées sur des structures simples. Les arrangements le sont moins, et c’est dans la manière de travailler que ça se passe. Par exemple, on peut prendre un pattern de batterie et l’adapter de différentes façons; on peut retirer ou injecter certains éléments de l’enregistrement originel pour ainsi générer de nouveaux effets. Nos chansons ont été composées avec des guitares, une basse, une batterie, après quoi nous avons passé beaucoup de temps à l’ordinateur. Nous avons essayé mille affaires, transformé les prises de sons, imaginé plusieurs collages. Lorsque quelque chose nous surprenait, nous le gardions. »

Zen Bamboo se produit en spectacle depuis 2015. Encore aujourd’hui, la force du groupe devant public est la plus grande.

Simon Larose l’affirme haut et fort :

« C’est ce qu’on aime faire le plus et c’est comme ça qu’on s’est fait connaître. À ce jour, d’ailleurs, je nous trouve encore meilleurs en show que sur disque. Vous savez, on joue régulièrement ensemble pour le simple plaisir de jouer, c’est encore notre passe-temps préféré même après six ans d’existence. Pour le prochain spectacle, d’ailleurs, nous prévoyons adapter les pièces en les jouant sans machines, ce qui nous permet d’en changer l’interprétation en temps réel. »

Julien Mineau, leader du groupe Malajube (2006-2011) et du projet Fontarabie (2014), a réalisé GLU.

Simon Larose décrit le lien établi :

« Notre ancien impresario fréquentait un bar du Quartier latin où se trouvait le bassiste de Malajube, Mathieu Cournoyer, qui nous a mis en contact avec Julien Mineau. Bien sûr, Malajube est un groupe mythique pour tous les jeunes Québécois de ma génération qui font du rock. Dans notre cas précis, l’influence de Malajube et Julien Mineau se fait sentir principalement dans la superposition des couches de sons. Aussi dans leur façon de culminer. Cela dit, nous ne voulions vraiment pas sonner comme Malajube, tout en en évoquant l’influence avec goût. Ce que nous avons fait avec lui, en fait, ne s’inscrit pas dans la filiation rock québécoise. Et s’il y a quelqu’un qui veut faire autre chose que du Malajube, c’est bien Julien Mineau! J’admets néanmoins que musicalement, c’est dans le même esprit de création. Au niveau de l’écriture des textes, cependant, on n’est pas vraiment à la même place. »

Effectivement, les textes de Simon Larose n’ont à peu près rien à voir avec ceux de son mentor musical.

Il tente une explication :

« Quand c’est déroutant et hachuré dans l’écriture, quand j’essaie de créer un déséquilibre, un effet de diagonale, ça m’apporte une immense satisfaction esthétique et symbolique. Dérouter, dire une chose pour en dire une autre, ou dire des trucs futiles, ou d’autres gros comme le bras, c’est un grand jeu pour moi. »

Et le ton? Simon dit se sentir « enragé » lorsqu’il écrit et exprime ses textes de chansons.

Pourquoi donc?

« J’essaie de produire du sens avec ce que je vois tout autour de moi et… tout est tellement étrange, violent, chaotique, absurde. Mes références vont du 11 septembre à la perspective de faire des enfants dans ce monde en déroute. Ainsi, j’envisage l’écriture de chansons comme un taureau qui voit rouge. Je vois notre époque comme un monstre absurde et menaçant, et c’est pourquoi j’essaie de créer un autre monstre pour lui tenir tête. »

Il y a un tiers de siècle, en 1985, quatre adolescents montréalais grimaçants, crados et mal élevés (« sans expérience musicale préalable », pour le dire poliment comme leur page Wikipédia) se sont lancés à l’assaut des sommets de la scène garage-rock internationale. Avec leurs cols roulés noirs, leurs coupes de cheveux au bol et leur nom emprunté aux sinistres voisins des Pierrafeu, les Gruesomes hurlaient en hommage aux maîtres oubliés du fuzz des années 60, des groupes qu’ils allaient bientôt côtoyer en tant que confrères.

À la fin des années 80, les Gruesomes étaient de véritables pionniers du circuit alors en pleine effervescence des tournées indie-rock, sillonnant le Canada et faisant trembler d’innombrables petits bars à spectacles. Ils se sont séparés en 1990 et se sont reformés une décennie plus tard, pour découvrir qu’ils étaient devenus des icônes mondiales du renouveau du garage-rock. Les concerts des « tyrans du teen trash » sont devenus de moins en moins fréquents au fil des ans, et leurs rares retrouvailles un événement important pour les adeptes des bottines Beatles.

Les nouveaux enregistrements sont également rares. En fait, le groupe lui-même n’avait aucune raison de croire qu’il en ferait un autre. Une bande de fans hyper-mordus en Espagne a insisté et cela a donné un 45 tours assorti d’une bande dessinée super cool, le véhicule parfait pour les Gruesomes.

PAN M 360 s’est entretenu avec le guitariste et compositeur des Gruesomes, Bobby Beaton, pour en savoir plus.

PAN M 360 : Les Gruesomes reviennent tout juste d’Espagne, que faisiez-vous là-bas ?

Bobby Beaton : Croyez-le ou non, nous étions là-bas pour jouer du garage-rock. Au départ, nous avions accepté de jouer seulement dans un festival, mais les promoteurs se sont mis à nous proposer d’autres spectacles, alors on s’est retrouvé à faire une mini-tournée du nord de l’Espagne. Nous ne le savions pas, mais les Espagnols sont fous de rock ‘n’ roll. Le garage-rock en particulier représente un créneau bien plus important qu’ici. Ils ont des bars-spectacles exclusivement consacrés à ce genre, et beaucoup d’autres qui en présentent régulièrement. Tout le monde connaissait nos chansons et partout nous avons joué à guichets fermés. Trouver des bands de garage locaux pour assurer la première partie n’a pas été un problème non plus. Nous avons même eu droit à une interview d’une heure sur notre musique et nos influences à la radio nationale espagnole! Je n’invente rien! Les Espagnols de tous âges raffole du garage-rock.

PAN M 360 : Il paraît que vous êtes même revenus avec quelque chose d’extrêmement « contagieux »… un nouveau 45 tours super accrocheur ! Comment est-ce arrivé ?

Bobby Beaton : Ce sont les promoteurs espagnols qui ont eu l’idée de faire un single. Ç’a été le fruit d’une collaboration entre un nouveau label baptisé Calico Wally, une maison de disques du nom de KOTJ Records, un studio de bandes dessinées appelé Palmeras Y Puros et le festival Wachina Wachina de Saragosse. L’angle choisi était : « le légendaire groupe de garage est de retour avec un nouveau single et une tournée espagnole! » Les gens étaient vraiment heureux de l’acheter et nous en avons signé des tonnes après les spectacles. Nous n’étions pas emballés à l’idée de faire un nouveau disque, mais pour eux ça semblait très important. Ils ont vraiment pris ça au sérieux. Promotion, pochette, pressage, ils ont fait un excellent travail.

PAN M 360 : Et alors, les deux chansons du 45 tours?

Bobby Beaton : La face A est une composition originale intitulée Someone Told a Lie. J’écoutais beaucoup de garage suédois à l’époque et j’ai écrit une chanson dans ce style. La face B est une reprise de Make Up Your Mind de Los Mockers, les Rolling Stones d’Uruguay dans les années 60, un groupe que nous avons toujours aimé. La version originale est tellement bonne que nous avons dû la modifier un peu, y mettre notre propre griffe, juste pour justifier son enregistrement. Nous avons d’ailleurs rencontré l’auteur-compositeur Esteban Hirshfield de Los Mockers, en Espagne, il a bien aimé notre version.

PAN M 360 : Comme si cinq minutes et demie de garage-rock teigneux des Gruesomes ne suffisaient pas, le single est accompagné en prime… d’une bande dessinée ! Mieux encore, d’une bande dessinée d’horreur d’anthologie à la Entertaining Comics, dans laquelle les Gruesomes connaissent le sort qu’ils méritent depuis si longtemps !

Bobby Beaton : Enfin ! Dans la première histoire, nous sommes dépeints comme des idiots paranoïaques qui prennent l’hospitalité bienveillante des Espagnols comme indice qu’un méchant complot se trame. La deuxième histoire rend hommage au drame d’horreur de Hammer Films, Dr. Terror’s House of Horrors, dans lequel la malédiction s’abat sur le groupe pour avoir joué une chanson interdite. Il s’agit d’une bande dessinée de huit pages des artistes Furillo et Jorge Rueda. Ils ont une compagnie appelée Palmeras Y Puros et sont tous deux très connus là-bas. Ils sont de grands fans des Gruesomes et ont rapidement trouvé le ton juste. Ils étaient aussi enthousiastes que nous à propos du projet. En fait, nous les avons rencontrés à Saragosse et nous avons eu la chance de passer du temps avec eux. Des gens super sympas.

PAN M 360 : Où placeriez-vous ce 45 tours dans votre classement des plus grandes contributions des Gruesomes à la culture et à l’histoire de l’humanité ?

Bobby Beaton : Disons l’équivalent d’un épisode perdu des Joyeux naufragés, soit d’une importance extrême pour les fanatiques, un divertissement sympathique pour les autres. Nous en sommes extrêmement fiers. La pochette, les chansons, la bande dessinée sont toutes meilleures que ce à quoi nous nous attendions. Nous n’avions jamais pensé enregistrer à nouveau, c’est donc une surprise pour nous aussi.

On peut se procurer le single Someone Told a Lie en téléchargement numérique sur la page Bandcamp ci-contre. Pour la version vinyle avec bande dessinée incluse, commander de Ricochet Sound.

Crédit photo: Liberto Peiró

En 2019, Naya Ali cassait ce qui restait de glace autour d’elle, s’escrimait devant public, récoltait un authentique succès d’estime au sein de la famille hip hop. Du festival Osheaga à M pour Montréal, elle faisait l’unanimité.

Prochaine étape? Dans ce contexte de confinement coronaviral, très propice à l’écoute attentive de la musique, il va sans dire, la rappeuse lance un nouvel enregistrement. Les huit titres de Godspeed : Baptism (Prelude) constituent le premier volet d’un diptyque dont le second est prévu l’automne prochain.

Née en Éthiopie, Sarah « Naya » Ali a immigré avec sa famille au Québec, alors toute petite. Elle y vit toujours et peut compter sur une culture composite, riche et diversifiée. Conformément aux règles de la Loi 101, elle a fait l’école primaire et secondaire en français, puis elle a poursuivi en anglais ses études collégiales et universitaires. Elle parle aujourd’hui quatre langues (français, anglais, amharique et espagnol) et est diplômée des universités Concordia et McGill.

« Avant de changer ma vie en revenant à la musique, relate-t-elle, j’ai travaillé en marketing au sein de petites entreprises. La musique était toujours une passion mais je ne savais plus si j’en ferais ma priorité. Pour moi, la musique est aussi un médium au-delà de la stricte création, elle permet d’induire des mouvements utiles aux communautés. La musique est à la fois fondement artistique et moyen d’expression. »

Naya Ali s’est découvert des sensibilités artistiques dès l’adolescence, de la poésie au hip hop.

« J’ai commencé d’abord à écrire de la poésie, j’ai commencé le rap vers l’âge de 18 ans. J’en ai fait activement jusqu’à 23 ans, puis je me suis arrêtée. Pourquoi? Je ne me connaissais pas à 100 % en tant qu’artiste. J’avais cumulé beaucoup d’influences, mais je sentais que la musique que je créais, ce n’était pas moi. J’ai alors choisi un chemin plus sûr professionnellement, je me suis concentrée sur mes études en relations publiques et une carrière en marketing. »

Chassez le naturel, il revient au galop! N’empêche… Plonger dans la culture hip hop au tournant de la trentaine, pas évident.

« Il n’est jamais trop tard, pense Naya Ali. Les choses doivent se faire au moment opportun. Si je m’étais lancée dans le rap au début de la vingtaine, je n’aurais sûrement pas obtenu le résultat que j’obtiens actuellement. Lorsque, quelques années plus tard, j’ai pris cette décision importante, les choses ont évolué très rapidement. »

Force est de déduire que l’expérience sert la rappeuse.

« Mes études, mes expériences de vie, mon côté business, tout ça joue aussi un rôle crucial dans mon cheminement en tant qu’artiste. J’ai une équipe, j’ai un manager, j’ai un contrat d’enregistrement chez Coyote, je suis très impliquée dans tous les aspects de mon projet. Pour moi, cette carrière est une petite entreprise, c’est une startup dont je suis chef de direction. Je dois m’assurer que ma marque soit respectée. »

Et quelle est la marque de Naya Ali, au juste ?

« Je m’inspire de Kanye West à ce titre : je veux que ma musique insuffle la confiance aux gens tout en leur changeant les idées. Ma musique a pour objet d’ouvrir le dialogue, initier des conversations, promouvoir l’introspection et la réflexion, inciter quiconque à devenir le « gérant de son univers ». Je le fais à la fois dans l’humilité et la confiance. »

En studio, elle travaille avec Kevin Figs, Chase.wav, Tim Buron, Banx & Ranx

« Ce sont des producteurs très forts, tous de Montréal mais qui travaillent aussi à l’étranger. Je m’assoie avec chacun d’eux, on lance des idées, on imagine des mélodies, des accroches, on crée ensemble chaque chanson. En spectacle, je suis accompagnée par DJ John Brown, aussi très talentueux. Il s’assure que la vibe reste toujours forte, on a une belle dynamique lui et moi. »

Notre interviewée est opiniâtre, sûre de ses moyens, s’inscrit dans le sillon de ses influences les plus fortes. Plus précisément, elle s’est éduquée à l’écoute de Kanye West, Jay-Z, Kid Cudi, Eve ou Lauryn Hill, pour ne nommer que ces stars du hip hop et de la soul. Il lui importe de mettre son grain de sel dans la grande mouvance hip hop, vaste programme en soi.

Influences africaines? Éthiopiennes? Lointaines. Au programme de Naya Ali, pas d’échantillons ou de citations de Mulatu Astatke, Gétatchèw Mèkurya et autres Mahmoud Ahmed. Et alors?

« L’Éthiopie devient un marché très important, convient-elle. Je suis issue de la diaspora, j’y suis intéressée, c’est certain. Je m’y attaquerai, mais à pas court terme. Quand je donnerai mes premiers spectacles en Afrique, en tout cas, ce sera pour moi un grand moment ! Pour l’instant, je fais la musique que j’aime et je ne suis aucunement opposée à intégrer les musiques africaines dans la mienne. Ce n’est pas une obligation mais dans l’avenir je pourrais passer à l’action. La pochette de l’album, cependant, comporte des influences de l’Éthiopie; on peut y voir cette croix sur fond doré qu’on peut voir là-bas dans les cérémonies et lieux de culte. Voilà un hommage à mes racines. »

Le titre de l’enregistrement évoque ce nouveau départ de Naya Ali.

« Dans Godspeed : Baptism, conclut-elle, c’est moi qui se mets en scène, en train de se chercher, de trouver sa force. Je crois avoir puisé ces ressources au fond de moi et j’amorce ce nouveau chapitre de ma vie en rappelant ce que ça m’a pris pour en arriver là. C’est la lumière, l’espoir, la force mentale acquise, les ondes positives. Mais c’est aussi la pression, l’anxiété, les émotions négatives induites par cette profession. Ce n’est plus une question de percer ou non, c’est chose faite. Je dois maintenant faire face à la pression quotidienne et user des meilleures stratégies pour assurer ma croissance.

« Et rester forte. »

Premier sujet au menu des perceptions : des trois albums de LJC sortis depuis 2012, Quand la nuit tombe (Simone Records) est le plus proche de Karkwa.

On suggère cette observation à Louis-Jean Cormier, il opine du bonnet.

« Oui absolument! On a aussi fait ce constat au fur et à mesure qu’on avançait dans l’album. Ce n’était pas prévu et, finalement, je suis bien content. En fait, ça concordait avec le retour de François Lafontaine (aussi de Karkwa) dans ma vie artistique. Lorsqu’il a voulu changer de studio, je l’ai accueilli dans le mien, il s’y est alors installé avec son musée du synthétiseur (rires). J’étais alors en train de faire mon nouvel album, j’ai trouvé cool qu’il s’implique dans ce projet. Finalement, il a joué sur près de la moitié du répertoire. »

LJC insiste, le rôle de François Lafontaine a été déterminant dans la facture de l’album.

« Déjà depuis le début de la prod album, je voulais des chansons qui « sortent du haut-parleur », je voulais que ça déborde. Frank est entré là-dedans comme un chien dans un jeu de quilles, il fait tout tomber, c’est le fun de même! Nous étions heureux de retourner sur la planche à dessin. La prochaine étape sera de composer ensemble pour moi, pour lui, pour Marie-Pierre (Arthur), peut-être pour Karkwa… »

D’aucuns résument la facture instrumentale de Quand la nuit tombe : un album « avec pas d’guit ». Était-ce prémédité?

« Ce ne l’était pas… c’était parti d’une soirée un peu arrosée. J’ai pris des gageures avec mes chums, faire un disque sans guitares et aussi faire des chansons pour danser – alors que je ne me considère vraiment pas comme un artiste qui fait danser les gens. L’idée a fait son chemin, et voilà! Les artistes ont intérêt à se poser de tels défis, c’est toujours sain de créer dans la contrainte.

« Ce fut très enrichissant de faire un album axé sur le piano et les claviers. C’est plus vaste, ça laisse plus d’espace à la voix et aux mots. Le piano libère le décor, on y entend mieux la voix, les mots, les autres instruments. De plus, le piano est mon instrument premier; j’en ai joué pendant une quinzaine d’années avant de me perfectionner à la guitare. »

Cinq années séparent la sortie de Quand la nuit tombe et Les grandes artères. Cinq années charnières souligne notre interviewé.

« Ma vie a beaucoup changé, rappelle LJC : rupture amoureuse, garde partagée, nouvelle relation, sabbatique, voyages, réalisation d’enregistrements… Je me suis trouvé en Éthiopie, en Allemagne, en Californie (Los Angeles). Je me suis gavé de hip hop, de musique électronique, d’éthio-jazz, je me suis sensibilisé aux racines culturelles de ma copine éthiopienne (Rebecca Makonnen) – d’ailleurs, la chanson Les poings ouverts s’inspire directement de l’éthio-jazz.

« Ma blonde m’a aussi incité à plonger dans le hip hop, au point de me procurer des échantillonneurs et autres synthétiseurs, et de me creuser le cerveau afin de maîtriser ces machines. Pour citer un exemple, la chanson 100 mètres haies comporte des extraits de Debussy et résulte de cet apprentissage. Il faut dire que le côté classique de cette chanson provient de mes influences paternelles et de celles de mon frère, violoniste à l’Orchestre symphonique de Québec et (parfois) chez les Violons du Roy. »

Malgré l’absence de guitares musclées, fait observer LJC, Quand la nuit tombe n’a rien de doucereux.

« Le mot s’est passé, je ferais un album piano-voix. Les gens vont faire le saut en l’écoutant! Ça bûche et j’aime ça ! Je ne dirais pas que c’est un album rock, mais c’est celui de mes projets solos qui pousse le plus en ce sens. En plus d’y chanter, j’y joue du piano, des synthétiseurs, du synth bass. Alex McMahon, un des meilleurs pianistes au pays, ne joue pas une note de piano dans cet album! Il y joue des synthétiseurs, mais surtout de la batterie, en simultané avec Marc-André Larocque. Ensemble, ils sont é-coeu-rants! Guillaume Chartrain, lui, assure à la basse électrique et à la synth bass. »

Le départ de la nouvelle tournée était imminent mais… le contexte pandémique a évidemment modifié le cours des choses.

« Nous avons une centaine de dates prévues, nous allons toutes les reprendre. J’ai vraiment hâte de retaper les planches! Brigitte Poupart assure mise en scène, Mathieu Roy sera aux éclairages. Sauf François Lafontaine, le band qui a fait le disque m’accompagnera – Alex McMahon, Guillaume Chartrain, Marc-André Larocque. »

Quant au volet littéraire de la démarche, la plume du parolier se serait affûtée selon ses propres dires.

« J’ai eu un dialogue très ouvert avec Daniel Beaumont, un « chum de texte » qui m’aide et ne se gêne pas pour me donner l’heure juste. Il m’évite ainsi de supprimer des extraits que je considérais inutiles, il peut me critiquer et plus encore. D’autres amis peuvent aussi le faire, je pense notamment à Martin Léon… Cette fois, en tout cas, j’ai plus écrit seul que par le passé. Il y a eu des moments de création fulgurante, les mains sur le piano et les mots qui arrivent en même temps. D’autres chansons résultent de courses à relais entre moi et Daniel, etc. Mon propos s’est clarifié, c’est relié aux épisodes récents de ma vie. Je cherchais à être à la fois clair et simple, sans négliger la profondeur et l’innovation. »

L’artiste croit aussi s’être mouillé davantage dans les sujets investis.

« C’est un disque où je mets mes tripes sur la table, plus que jamais auparavant. Je fais moins dans la description, je prends position. Par exemple, je parle à mon père, lui annonçant me retirer de la religion qui génère plus de marde que de bien. Je peux aussi aborder la question du racisme avec David Boudreault; tous deux hommes blancs et privilégiés, nous avons des compagnes de couleur, notre prise de conscience se fait à travers elles. »

Les expériences périphériques vécues par LJC l’ont aidé à prendre de la maturité. La bande originale du film Kuessipan (tourné chez les Innus de la Côte-Nord d’où il vient) lui a permis d’évoluer aux claviers, et le spectacle Serge Fiori / Seul ensemble du Cirque Éloize a aussi été un révélateur.

« Lorsque nous avons retravaillé ses musiques, Alex McMahon et moi, Fiori nous a ramenés dans le frisson, l’instinct, le cœur. Il nous a incités à ne pas être trop cérébraux, à conserver les enregistrements imparfaits qui portent les vraies émotions. L’émotion est supérieure à la propreté technique ! »

Plus audacieux, un peu moins pop, Quand la nuit tombe serait-il l’amorce d’un autre virage, depuis celui négocié en 2012 l’ayant progressivement mené de l’indie rock à la téléréalité et au succès grand public? Où en est Louis-Jean Cormier ?

« À l’époque de Karkwa, tient-il à rappeler, je n’étais pas le plus fucké des musiciens montréalais! Et du côté plus populaire, je suis souvent perçu comme un mouton noir. En fait, je me suis toujours vu dans l’entre-deux, je reste confortable même avec le cul entre deux chaises! Je suis capable de faire le pont, je peux faire chanter Klô Pelgag avec Marie-Mai. Je ne pense pas m’être travesti pour autant, m’être prostitué, avoir perdu mon intégrité.”

N’empêche…

« Dans ma sabbatique, relate le chanteur et musicien vedette, j’ai vécu un retour aux valeurs de l’art. Je suis allé au musée, au théâtre, j’ai lu, visionné plein de films de répertoire et de documentaires. Je me souviens avoir entendu Pasolini affirmer que la plus grosse erreur d’un artiste était de vouloir faire l’unanimité. Ça m’avait heurté… avais-je peut-être trop voulu plaire à tout le monde? J’ai donc choisi un projet audacieux, avec des « bombes » qui explosent à certains moments… tout en sachant que lorsque l’ADN d’une chanson est simple et efficace, ça ne vaut pas la peine de faire des pirouettes. L’audace n’exclut pas la simplicité. »

L’expression : voix d’exception, phrasé d’exception, mots simples et incarnés. La diversité des genres investis : chanson française, pop, trap, hip hop, soul, électro, gospel. Le look : taille imposante, visage magnifique, opulence capillaire, sensualité à toute épreuve malgré un physique atypique. La bosse des affaires : productrice, manager, gestionnaire de sa propre société, propriétaire de son œuvre.

À peine sortie de l’adolescence, Yseult Onguenet s’est fait remarquer à la téléréalité. Nouvelle Star l’a fait naître en 2014 et… ç’aurait pu se terminer là, en suspension dans la nébuleuse des chanteurs génériques. Il n’en fut rien.

Interviewée lors d’un séjour récent à Montréal, elle se montre tout de même reconnaissante de ce passage au petit écran, devant le grand public hexagonal.

« Ce fut un beau tremplin. Du coup, j’ai pu créer ma propre société, mon propre label. Aujourd’hui, je suis productrice de mes clips et de mes enregistrements, je suis propriétaire de mes contenus, chef de mon projet. Après, c’est beaucoup de boulot, gestion, management d’équipe, administration, négociations, etc, mais quand je vois tout ce qui est en train de se passer aujourd’hui, c’est impressionnant… grave… trop bien! »

Convenons d’emblée qu’Yseult a les prédispositions et la stature nécessaires pour mener sa barque à bon port sans se faire bouffer par les grosses structures du showbiz. Vraisemblablement, elle a saisi qu’il fallait plus qu’un succès à la téléréalité pour vraiment faire carrière.

Ainsi, Yseult s’est extraite de la circulation après avoir amorcé sa carrière discographique en 2015. Lorsqu’elle a renoué avec le public quelques douzaines de mois plus tard, ce qu’elle annonçait était fort différent. Tour à tour, les EP Rouge et Noir l’ont clairement imposée parmi les meilleures recrues de la variété française. Et c’est exactement la raison pour laquelle le Centre Phi l’a accueillie : hors-normes, néanmoins conquérante, néanmoins star.

« À Paris, relate-t-elle, on avait commencé avec une salle de 200 personnes. À Montréal, on a commencé devant 400! C’était incroyable, un truc de ouf (fou) ! »

Fin février, effectivement, la salle était pleine à ras bord de fans plus que fervents. Accompagnée d’un claviériste équipé de sons informatisés, Yseult a mis le feu à la place, l’auteur de ces lignes peut en témoigner. Lorsqu’un artiste génère un tel émoi à sa première apparition publique, il est clair que le buzz s’annonce considérable.

Yseult est Parisienne de naissance, elle a grandi à Bercy / Cour Saint-Émilion, elle a aussi vécu dans le 20e arrondissement, près du fameux cimetière du Père-Lachaise. Ses parents sont originaires de Yaoundé (mère) et Douala (père), tous deux issus de la communauté éton du Cameroun. Aujourd’hui retraité, son père a été cadre chez Land Rover.

« Il a fait de grandes études pour y parvenir, raconte fièrement sa fille. Ce fut très difficile pour lui dans le contexte français. Aujourd’hui je me dis que si mon père a réussi dans la vie, il est impossible que je n’y parvienne pas. Il est un grand amateur de musique, il aime le jazz, la musique classique, la musique africaine et plus encore. Ma mère, elle, est fan de variété française, elle est dedans! »

Il n’y a pas si longtemps, Yseult n’aurait peut-être pas évoqué ses parents avec une telle admiration, elle a clairement vécu un conflit de génération. Anxieux face aux velléités artistiques de sa fille, papa Onguenet lui avait interdit de faire de la musique et… elle n’en fit qu’à sa tête, avec les résultats que l’on sait. Les jurés de Nouvelle Star avaient d’ailleurs souligné publiquement au paternel le talent évident de sa fille. Aujourd’hui, les parents sont très fiers d’Yseult. Et on imagine que les liens se sont resserrés car elle dit avoir récemment perdu un frère aîné, sans vouloir donner de détails sur cette disparition.

Pour vivre sa vie d’artiste et peaufiner son personnage pop, Yseult a déménagé ses pénates à Bruxelles.

« Franchement, c’est trop bien! Avec Angèle, Damso et plusieurs autres, la scène là-bas est hyper-éclectique, on y trouve une vraie mixité. C’est plus sain, plus serein qu’à Paris où c’est trop rapide, trop gros à mon sens. Artistiquement, Bruxelles est incroyable ! De plus, on y ressent une forte influence anglophone. C’est clairement plus mixte qu’à Paris. En Belgique, avec les Flamands, les Wallons et les ressortissants étrangers, les gens naviguent entre les langues, un peu comme vous le faites à Montréal. Je me sens d’ailleurs hyper bien chez vous. Je vous sens bienveillants! »

Voilà qui a mené Yseult à monter une équipe essentiellement bruxelloise :

« Je garde le même noyau de producteurs qui ont fait mes deux derniers EP, musicalement et visuellement. J’essaie de ne pas trop me mettre de pression, prendre le temps de bien exprimer ce que je ressens, mes conflits intérieurs, mes sentiments, sans trop dévoiler de détails de ma vie privée. Dans cet esprit, je sortirai donc huit titres en octobre prochain. Pour ce, je travaille avec Prinzly, qui a collaboré avec Damso, aussi avec Ziggy (Franzen) et Romain (Descampes) qui ont travaillé avec moi sur mes enregistrements précédents. Tous basés à Bruxelles, ces producteurs restent dans l’ombre. Avec eux, il y a un échange et une vraie proposition artistique que je n’ai pas trouvés à Paris. »

Chanson, électro, R&B, hip hop, variété française figurent au programme d’Yseult. « Je suis hybride, j’aime ce mot », corrobore-t-elle avant de laisser éclater un rire sonore.

On lui fait observer l’absence de musique africaine dans sa musique, elle dit assumer son choix.

« J’aime trop la variété française… j’ai pris le côté de ma mère! (rires) J’aime trop Barbara, j’aime trop Brel, j’aime trop les mots. Ça m’émeut. Bien sûr, la culture africaine fait partie de moi, mais ce qui m’anime d’abord, c’est la variété française. Ça ne ment pas, t’as pas besoin de prod pour pouvoir exister, tu ne peux te cacher derrière les arrangements. Je trouve ça cool, beau et fort de me présenter piano-voix en 2020. Le plus beau, c’est le plus simple. Vous savez, plusieurs artistes noirs en France aimeraient faire de la variété et n’osent pas. L’industrie française de la musique ne nous permet pas d’être mixte. »

Devinez qui est en train de changer les choses?

Crédit photo : JF Galipeau

Depuis leur formation en 2013, les Deuxluxes ont développé une image et un son qui leur est propre. Composé de la chanteuse et musicienne Anne Frances Meyer et du multi-instrumentiste Étienne Barry, la paire avait déjà fait tourner bien des têtes avec son garage-pop coloré ainsi que son style kitsch et provocant, avant de faire paraître un premier album, Springtime Devil, en 2016. 

Depuis, les Deuxluxes enchaînent les spectacles à Montréal et à travers le monde. Des voyages qui leur ont permis de découvrir, apprendre et emmagasiner toutes sortes de sons, d’histoires, d’anecdotes, de bons et de mauvais coups, et bien d’autres péripéties… Des aventures qui ont servi de carburant pour Lighter Fluid, leur deuxième effort. « Depuis que l’album est sorti il y a quatre ans, nous avons tourné un peu partout dans le monde, on a été confrontés à des réalités bien différentes des nôtres, on a rencontré des gens fascinants qui nous ont appris beaucoup, notamment en Amérique latine et à Cuba, où on a donné treize concerts en seize jours. Donc pour ce nouvel album, on a assimilé puis décortiqué toutes ces expériences de vie, des expériences parfois bizarres, absurdes, psychédéliques », précise Étienne Barry. 

Divin studio

Pour poursuivre dans le domaine de l’aventure, le duo a choisi d’enregistrer son nouvel album dans une petite église des Cantons- de-l’Est, et non, ce n’est pas celle ayant appartenu aux Arcade Fire. « Tout le monde nous demande ça », rigole Anne Frances Meyer. « C’était une église un peu plus obscure, dans le coin de Sutton, un bâtiment qui date du XIXe siècle mais qui a un côté étrangement avant-gardiste, un peu moderne. Les ornements sont tous faits à la main, les vitraux sont très colorés, avec un côté champêtre un peu psychédélique. » « On est vraiment tombés sous le charme de cette église, rajoute Étienne Barry. C’est un endroit magique, très inspirant, niché en haut d’une colline. Nos nouvelles chansons avaient déjà une saveur psychédélique et franchement tout l’endroit semblait coller avec l’esprit qu’on cherchait à donner au disque ».

Lighter Fluid, sorti le 28 février, n’est donc pas un album conçu comme la plupart des autres. Pour ce disque, les Deuxluxes se sont un petit peu compliqué la vie. « On se complique souvent la vie », lance spontanément Anne Frances en pouffant de rire. « C’était aussi une question économique », insiste plus sérieusement Étienne. On n’avait pas les moyens de se louer un studio à 500 $ par jour, et comme tout est à nos frais, on a exploré d’autres options. Donc il y avait cette église pas très loin d’où mon père a un chalet. Elle nous intriguait, alors on est allés la visiter un jour et on a beaucoup aimé l’énergie qui s’en dégageait. On a ensuite bien vérifié si l’acoustique était bonne, si tout était solide et en place, surtout l’électricité ! » 

Messe psychédélique

Enregistré en une dizaine de jours, Lighter Fluid a été réalisé par le binôme et son éternel complice Francis Duchesne. « On a vraiment mis l’accent sur les guitares et un mur d’amplis pour se gâter. C’était une sorte de messe ou de cérémonie à chaque session. On arrivait avec des fleurs qu’on avait cueillies, on faisait brûler de la sauge, comme un hommage à ce temple », détaille Anne Frances. « Je pense que c’est plutôt au niveau de l’acoustique que cet endroit a joué un rôle », poursuit la chanteuse. « C’est assez particulier, avec toute ces boiseries à l’intérieur, la forme de la salle. Ça, c’est l’élément qu’on n’avait pas planifié et qui au final donne cette sonorité assez unique à l’album. La réverbération est impressionnante ! »

Sur cette nouvelle offrande de onze titres, le binôme a voulu sortir un peu plus de sa zone de confort. D’où le titre en quelque sorte. « L’idée derrière cet album était un peu de crisser l’feu. Ce sont des chansons qui nous ont donné du mal lors de leur création. Chaque morceaux était pour nous comme un petit casse-tête ou un labyrinthe », admet le multi-instrumentiste moustachu. « Donc Lighter Fluid nous semblait approprié. Et puis on en a utilisé du lighter fluid là-bas pour allumer ce qu’on avait ramené de la SQDC ! (éclat de rire général). Ce titre a aussi un aspect métaphorique, comme le carburant pour mettre le feu, car il y a un certain côté politique ou engagé à l’album », concède Étienne Barry qui admet dans la foulée que c’est aussi un disque plus expérimental.

Outre les deux chansons en français, une autre en espagnol et un chouette clin d’oeil aux Stooges avec le medley Down On The Street/Loose que le groupe a souvent joué en concert, les Deuxluxes ont non seulement opté pour un changement de décor, mais aussi pour un léger changement de sons. « On a exploré différentes sonorités, j’ai utilisé différentes guitares sur ce disque, notamment une douze cordes. ‘Y a aussi un peu de flûte traversière, un instrument qu’Anna joue depuis qu’elle est toute petite mais qu’on n’a jamais intégré à notre musique. L’idée était de retourner à nos sources, de demeurer strictement un duo, car sur le premier disque on avait des invités qui venaient jouer un peu de basse, de batterie… Donc l’objectif était de faire comme en spectacle, à deux sur scène, tout simplement. Moi à la guitare et à la batterie simultanément, et Anna à la voix et à la guitare aussi. On est une petite unité très efficace et c’est ce qu’on a essayé de démontrer sur ce disque, en poussant le concept le plus loin possible ». « On a été dans toutes sortes de directions », renchérit Anna Frances. « On a utilisé des rythmes différents, avec des modes au lieu de gammes… bref ç’a donné un mélange assez intéressant. On l’a essayé live à quelques reprises histoire de briser la glace et de s’entraîner un peu pour la tournée qui arrive, et c’est… hum… c’est beaucoup de notes ! »

Les Deuxluxes
Lighter Fluid
(Bonsound)
Sorti le 28 février 2020.

Inscrivez-vous à l'infolettre