« Tout mon art
réside dans la juxtaposition de la rudesse et de la beauté, déclare
le chanteur, compositeur et producteur de Baltimore Elon Battle,
alias :3LON. C’est ma façon préférée de communiquer un sens du
drame. Je veux que les gens ressentent à la fois la gravité et la
légèreté, qu’ils ragent et ruent dans les brancards, mais aussi
qu’ils pleurent et se sentent vulnérables. »
C’est
un équilibre difficile à atteindre, et pour y parvenir :3LON
pratique une alchimie volatile, un mélange singulier et fascinant de
R&B suave, d’ambient luxuriant, de rythmes soutenus et
d’industriel oppressant. De sa voix de contreténor pure et délicate,
il façonne des récits à la fois épiques et intimes inspirés des
jeux de rôle fantastiques et de l’animation japonaise.
«
Hargne et douceur. Tourments douloureux et bonheur violent. C’est ce
que j’aime dans les dessins animés japonais, ils vous font passer
par toute la gamme des émotions. »
Paru
en septembre dernier en prélude à un prochain EP, l’Aria
of Resilience
est à cet égard exemplaire de sa démarche.
«
Le réalisateur, Sentinel, et moi avons échangé pas mal d’idées
sur les images que provoquerait la chanson que nous voulions faire,
se souvient Battle. Nous avons discuté de concepts steampunk
médiévaux fantastiques et de ce que représenterait la vie dans ce
genre d’univers. Nous nous sommes mis d’accord pour que ce que nous
voulions créer ait une touche industrielle et death-metal combinée
à des éléments classiques. »
C’est
ce qu’ils ont fait, et l’élément classique, un motif accrocheur de
harpe médiévale, provient d’ailleurs d’une source surprenante.
C’est un brillant choix créatif qui fonctionne très bien
musicalement.
«
Sentinel avait entendu parler d’une chanson qui serait cachée
quelque part dans l’un des tableaux de Hieronymus Bosch. Nous avons
donc fait des recherches. Il a trouvé un clip vidéo de quelqu’un
qui jouait les notes écrites sur les fesses d’un personnage du
tableau Le
jardin des délices terrestres.
Sentinel
a échantillonné le clip, s’est mis à le découper et à
construire autour. J’ai tout de suite commencé à écrire des
paroles, tout s’est passé très vite. Je voulais raconter l’histoire
d’une jeune femme laissée seule après le départ de son amoureux
pour faire la guerre contre des forces rebelles. Nous avons demandé
à notre ami Mathew Sea d’apporter quelques touches finales, de
s’occuper du mixage et du matricage. Vous connaissez la suite. »
Bien
entendu, un artiste affichant des contrastes aussi prononcés ne se
limitera pas à la scène des boîtes de nuit, et les possibilités
qu’explore Battle sont aussi élaborées que surprenantes.
L’année dernière, Battle a contribué à Circuit City, un choréopoème imaginé par l’autrice et musicienne de Philadelphie Moor Mother, alias Camae Ayewa, du collectif Black Quantum Futurism Collective. « Je pense que nous allons en faire d’autres cette année », ajoute Battle.
Parallèlement,
Aria
of Resilience
a inspiré Petrichor,
une installation vidéo de l’artiste sud-coréenne Sinae Yoo, basée
en Suisse (Battle fait partie de la distribution du court métrage),
actuellement présentée dans des galeries européennes de renom.
Les petites salles de spectacle demeurent encore une bonne plateforme pour Battle cependant. Ainsi il ouvrira cette semaine pour le groupe de synth-pop subtilement politique Lower Dens (également de B-more). Pour une fois, il semble que le vendredi 13 soit un jour de chance.
Jocelyn et Érick ont travaillé ensemble pour la première fois il y a une huitaine d’années sur un projet de réinterprétation de Rhinocéros d’Ionesco. Quelque temps après, en 2015, ils ont fait de nouveau équipe pour Radical K-O, spectacle inspiré de la boxe et de la violence qui la sous-tend, présenté en ouverture du Mois Multi à Québec. C’est à cette époque que l’idée de faire un Macbeth métal s’est mise à germer.
«
Ç’a commencé par une joke, lance Érick.
« On a fait, oh wow! s’écrie Jocelyn. Puis, une fois l’idée lancée, on s’est mis à y penser plus sérieusement. Parce que les thèmes, le côté brut de la pièce, la célébration des forces occultes, toute sa dimension mystique… on trouvait que ça marchait bien avec un concert de musique métal. »
Pièce
la plus courte de Shakespeare, mais aussi l’une de ses plus jouées
– elle a aussi fait l’objet de nombreuses adaptations au cinéma
– Macbeth
raconte en cinq actes comment le général du même nom, poussé par
sa femme, assassine le roi d’Écosse pour s’emparer du pouvoir,
et comment, en proie aux remords et à la paranoïa, le couple sombre
peu à peu dans la folie.
L’idée
n’était pas de simplement assortir la pièce du barde de Stratford
d’une trame de rock heavy metal. Les comédiens ne jouent pas que
leur rôle, ils sont aussi les musiciens, épaulés par un batteur,
Sam Bobony (Black Givre, Avec le soleil sortant de sa bouche), et
Érick, à l’électronique, qui s’occupe des ambiances.
Par
ailleurs, le travail musical auquel doivent se consacrer les
comédiens semble les amener à jouer autrement, de façon plus
instinctive, leur intellect étant pour ainsi dire occupé à
maîtriser l’aspect musical.
«
Pour moi, poursuit Jocelyn, c’était un enjeu de ne pas prendre
juste des musiciens professionnels. Parce que dans le fond, c’est
une manière de provoquer les comédiens et de les amener à un
niveau de jeu où ils sont plus fragiles, plus instinctifs. C’est
comme une manière de détourner leur attention pour arriver à plus
d’authenticité. »
Bien que s’en tenant au heavy metal, les éléments de la trame sonore sont d’influences assez variées.
«
Ce n’est pas uniquement un spectacle de death metal, précise
Érick. Il y a du drone metal à la Sunn O))), on a aussi des trucs
qui font des clins d’œil à des groupes comme Slayer ou même
Metallica. »
Bien
entendu il a fallu explorer toutes sortes de possibilités pour
assurer la complémentarité entre les éléments dramaturgiques, les
émotions vécues par les personnages et la musique.
«
On a vraiment beaucoup cherché. Je pensais que c’était dans le
texte, mais finalement c’est à travers la musique que s’exprime
ce qui se passe, croit Jocelyn. Telle toune représente l’angoisse
ou la colère d’Untel, la camaraderie, la fraternité, le plaisir
et aussi celui d’un band qui joue ensemble, qui trippe, jusqu’à
ce que tout se détruise. Ce qui fait que moi, dans ma mise en scène,
il fallait toujours que j’abandonne quelque chose au profit de la
musique qui, elle, devient un véhicule, un langage. »
Il
fallait toutefois garder les rênes bien en main pour s’assurer que
la musique ne fasse pas dévier la pièce et reste fidèle à
l’esthétique du heavy metal.
« Plusieurs fois, rapporte Érick, les comédiens-musiciens se sont rencontrés, ont composé des pièces, et là ils arrivaient, regardez, on a fait ça. Alors on élaguait de façon à garder un esprit métal. Il faut comprendre qu’on a des maquillages de métal norvégien. Si on commence à faire du rock ‘n roll, ça ne marchera pas. »
La musique a influencé la dramaturgie de la pièce de façon telle qu’elle découpe cette dernière de façon encore plus nette.
«
C’est vraiment en deux parties, constate Jocelyn. Dans la première,
on est plus band, on célèbre de façon un peu plus classique, ce
qu’on pourrait imaginer d’un concert de métal, avec une mise en
scène, des beaux costumes et des beaux maquillages. Après le
meurtre de Banquo, c’est comme un deuxième spectacle, qui va dans
une forme de radicalité étrange. Ça va dans le cauchemar. Ils ne
dorment plus et rien ne va plus pour le couple.
«
La première partie, en fait, ajoute Érick, si on a un public
uniquement de théâtre qui n’est jamais allé voir un spectacle de
death metal ou de drone metal, les gens vont voir ce qu’ils ont
déjà imaginé. Ils vont voir exactement ce à quoi on s’attend.
«
Ah! Satan! s’écrie Jocelyn, et tous deux se mettent à rigoler.
«
Les codes ont vraiment été respectés, continue Érick. On est
entre le super show d’un band vraiment connu, pis le band qui joue
dans son garage.
«
Mais qui y croit, renchérit Jocelyn.
«
Tandis qu’avec la deuxième partie, poursuit Érick, on tombe
véritablement dans un théâtre d’expérimentation. Beaucoup plus
proche de ce que je fais. Ça frôle le noise, l’abstraction.
«
Cette partie-là appartient plus aux deux musiciens, reprend Jocelyn,
et les comédiens sont davantage dans leur rôle originel. On entre
alors dans quelque chose de très condensé. Et puis de toute façon,
on joue avec le fait que les gens la connaissent l’histoire.
«
Tous ceux qui ont vu nos versions précédentes, relève Érick, et
qui connaissaient Shakespeare, disaient tous la même chose : on
comprend, on n’a pas besoin d’autre chose. »
Depuis
le premier flash, il y a un peu plus de cinq ans, le processus de
maturation a été long : résidence à Québec, présentation
dans le cadre du Off FTA il y a un an et demi, puis en février
dernier au Mois Multi à Québec, mais il a porté fruit.
«
Le public risque de se demander jusqu’où ça va aller, s’interroge
Jocelyn. Dans les mises en scène que j’ai vues de Macbeth, le
niveau de tension a rarement atteint le niveau auquel on est arrivé.
Et ça, c’est à travers le vecteur musical et le spectacle.
L’intuition qu’on a eue sert sur le plan du jeu, elle amène
toute la théâtralité. Après avoir eu un jam de gros death metal
de six minutes, tout est plus ouvert.
«
C’est peut-être ça, parce qu’on est à vif, c’est plus
poreux. La théâtralité, la tension, le danger, ils sont là. C’est
comme un regard nouveau. Parce qu’on connaît tellement l’histoire,
on a besoin d’en faire moins. C’est ce qu’on fait d’autre qui
est intéressant.
«
La deuxième partie est plus onirique, poursuit-il, il n’y a
pratiquement plus de texte, à part quelques monologues. Les
sorcières possèdent complètement Lady Macbeth, puis, à travers la
possession, on s’en va finalement vers un dépouillement,
étrangement. Il ne reste que la musique. On termine sur la solitude.
Après avoir tué tout le monde Macbeth reste seul avec les fantômes
de sa blonde et de son ami qu’il a tué.
«
En tout cas, on l’a jamais vu ce Macbeth-là. Ça fait que c’est
vraiment excitant.
« C’est un beau mauvais coup.
«
La musique nous empêche de faire un théâtre psychologique, conclut
Guillaume Perreault (qui joue Macbeth), arrivé sur ces
entrefaites, et pour ça c’est vraiment réussi. C’est très
grisant pour les comédiens. »
Pour ceux et celles qui s’inquiéteraient du niveau des décibels, précisons que la production fournit les bouchons.
En direct de Londres, cette voix frêle et ce ton presque timoré contrastent étonnamment avec le personnage flamboyant que projette la chanteuse et musicienne. Enfin… cette fois, le contraste est moins marqué : tirées de Hunter, les relectures de Hunted se déclinent sur des rythmes généralement binaires. Or leur conceptrice n’est surtout pas… binaire ! À l’instar d’influentes musiciennes, parolières et compositrices telles Janelle Monae, St.Vincent, Courtney Barnett et autres Christine and the Queens, Anna Calvi défriche de nouveaux territoires au féminin et y revoit les notions de genre.
Qu’en pense notre interviewée, sélectionnée trois fois pour le Mercury Prize ?
« Pour
moi, l’expression artistique est complètement non binaire et c’est
ce que j’aime dans la musique. Quand vous faites de la musique, vous
pouvez échapper à cette contrainte du genre. De plus en plus
d’artistes d’ailleurs voient les choses ainsi. En tant que femme,
plus particulièrement, j’aime contribuer au changement des
perceptions relatives aux façons dont les femmes devraient se
comporter. C’est une des raisons pour lesquelles je m’immerge
inconsciemment dans la musique. »
Lancé vendredi dernier (6 mars), l’album Hunted se veut la suite de Hunter. Ou encore une réplique à ce dernier. Quel esprit a présidé à la conception de cet enregistrement, simple, doux, éthéré, raffiné?
« Lorsque
j’ai fait la tournée consacrée à Hunter,
explique-t-elle, j’ai réécouté les versions éthérées que
j’avais enregistrées pour moi-même. J’y ai trouvé une belle
intimité, des qualités différentes, une douceur qui m’ont plu.
Je me suis donc mis en tête de sortir ces chansons pour me révéler
sous un autre jour, en en captant l’intimité et la vulnérabilité.
Jusqu’alors, ces chansons étaient très intimes, je n’ai jamais
pensé qu’elles seraient rendues publiques et entendues par qui que
ce soit. »
Contre toute attente, du moins pour la principale intéressée, ces versions devinrent publiques. Aujourd’hui, elles jettent un autre éclairage sur l’œuvre d’Anna Calvi; cette fois, l’épuration domine la facture. Rappelons en outre que les influences classiques de la musicienne (Ravel, Debussy, Messiaen, etc.) l’avaient parfois conduite à enrober ses chansons rock de fastes arrangements. Nous voilà ailleurs.
« Quand
j’ai fait l’album Hunter
en 2018, relate-t-elle, je ne voulais pas avoir de sections de cordes
comme dans One Breath,
le précédent. Cette décision reposait sur un désir d’être plus
rock & roll, je suppose. Cette fois, c’est plus doux et plus
épuré. Qui sait ce qu’on trouvera dans le prochain album?
Entièrement acoustique? En fait, j’aime changer à chaque nouveau
projet. »
Hunter…
Hunted. Quelle est
donc cette relation entre chasseur et chassé ? Entre chasseuse et
chassée?
« Ce
sont les deux côtés de la médaille. Hunter
est puissant, galvanisant, le chasseur bouge quand il veut et où il
veut. Je crois que Hunted
porte davantage sur les nuances, la réflexion, le calme, la
vulnérabilité. En un sens, j’avais besoin de donner des exemples
aux jeunes femmes qui vivent l’une ou l’autre de ces dimensions.
D’une manière ou d’une autre, nous sommes tous des êtres à
multiples facettes. Les contraires peuvent alors se rencontrer,
chasseur et chassé. »
Julia
Holter, Courtney Barnett, Charlotte Gainsbourg et IDLES que chapeaute
Joe Talbot ont tour à tour été invités à chanter sur Hunted.
Anna Calvi raconte l’expérience :
« Quand
ils ont accepté, je ne leur ai pas donné beaucoup de consignes,
juste la chanson sur laquelle travailler. Lorsque j’ai écouté les
résultats, j’ai eu plusieurs surprises.
« Je
n’avais aucune idée de ce que Julia allait faire sur Swimming
Pool, et elle a
déployé ce talent artistique qui m’étonne toujours dans son
propre travail. Elle crée des choses à la fois inattendues et
vraiment belles. C’est ce qui fait qu’elle est une véritable
artiste.
« Charlotte
exerce une grande influence sur moi. J’adore la façon dont elle peut
chanter calmement, ce qu’on ressent est comme un mélange de secret
et de mystère. Quand j’ai composé Eden,
j’avais Charlotte à l’esprit, j’ai alors pensé à elle pour cette
collaboration. Un rêve devenu réalité!
« Je
suis une grande fan de Courtney Barnett, c’est une parolière et
une guitariste extraordinaire. Je me suis intéressée à sa façon
de chanter Don’t Beat
The Girl Out Of My Boy,
ce qui m’a aussi incitée à interpréter cette chanson d’une manière
fraîche et différente. Je suis vraiment heureuse de la façon dont
cela s’est passé.
« Je
suis également une fan de Joe Talbot et IDLES. J’aime l’énergie et
la force de sa voix. Ça convenait parfaitement à la chanson Wish.
« Chacun
des invités a apporté quelque chose d’unique. »
Comment
alors situer cet album parmi les trois précédents – homonyme en
2011, One Breath
en 2013, Hunter
en 2018 ?
« Ce qui m’intéresse, c’est ici et maintenant, tranche Anna Calvi. Je ne me préoccupe pas de ce que j’ai fait auparavant, je veux travailler à autre chose pour la suite. Mon nouvel album, par exemple, je le vois comme un tremplin vers la musique que j’écris pour le prochain ou encore pour la série télévisée Peaky Blinders à laquelle je collabore. Je veux simplement continuer à faire ce qui m’attire. »
Après
avoir fait Hunted,
a-t-elle pris du recul ?
« Au
bout du compte, croit-elle, c’est un projet personnel, intime, que je
partage en toute confiance avec mon public. Ç’a été très
important pour moi! Je garde cette impression que des événements
personnels de ma vie résonnent dans ces chansons et façonnent d’une
certaine manière mon évolution artistique. C’est pourquoi cet album
me tient particulièrement à cœur. Il y a quelques années, je ne
me serais pas livrée de façon aussi intime. »
La
transposition en concert, annonce-t-elle, exploitera la dialectique
Hunter-Hunted.
« Nous serons trois sur scène, il y aura des chansons calmes et intimes, d’autres plus fougueuses et énergiques. L’idée est de faire un voyage complet avec ses différentes humeurs, émotions et pensées. Tous ces aspects de l’existence s’expriment à travers mon spectacle, de manière à ce que nous puissions nous y abandonner. C’est toute la gamme des couleurs et des émotions. Ça correspond à l’atmosphère du nouveau disque, mais nous pouvons aussi faire beaucoup de bruit ! »
NDLR : C’était le 2 mars 2020. C’était notre première interview internationale sur www.panm360.com et vous connaissez la suite… jusqu’ici: la pandémie nous ramène le même sujet, aussi pertinent 21 mois plus tard. Le programme Caribou / Kaitlyn Aurelia Smith prévu initialement a ainsi été reporté ce lundi 22 novembre 2021 – notons que l’excellente productrice, claviériste et compositrice élecro Kara Lis Coverdale remplace K A Smith. Voilà pourquoi nous vous ramenons pour les prochaines 48 heures ce texte… que vous n’avez fort possiblement jamais lu.
Joint à son domicile au Royaume-Uni avant le départ de ce tour du monde, l’artiste canadien nous cause de Suddenly en toute générosité.
À l’aube de la quarantaine, Dan Snaith est un créateur de premier plan, de surcroît heureux en couple et père de deux jeunes enfants. Tout baigne? Pas tout à fait : l’artiste se dit partagé entre la lumière générée par les vents favorables de l’existence et les nuages planant au-dessus de ses aspects les plus ingrats. Entre autres zones d’ombre, la perte de proches parents et le vieillissement d’êtres chers confèrent à Daniel Snaith de nouvelles responsabilités affectives et lui font traverser des épreuves difficiles.
« Dans la
famille de ma conjointe et dans ma propre famille, explique-t-il,
nous sommes les plus jeunes enfants. Or nous sommes soudainement
devenus les membres forts et solidaires de nos familles, ce que nous
n’avions jamais été auparavant parce que, justement, nous étions
les plus jeunes. Au cours des dernières années le frère de ma
femme est décédé d’une crise cardiaque. J’ai alors vu ma
belle-mère faire face à cette perte et en souffrir.
« Durant cette
même période, la sœur de ma femme a divorcé. Aujourd’hui, nous
avons de jeunes enfants (trois et huit ans) et des parents âgés, je
me sens partagé entre le bonheur de cette famille qui pousse et la
mélancolie du passé de voir mes proches amorcer la dernière étape
de leur vie. »
Quel est le rapport entre vie personnelle et Caribou ? Une source d’inspiration, bon gré mal gré.
« Quand je
réécoute mon nouveau matériel, j’entends la tristesse provoqués
par ces événements et les réflexions qui s’ensuivent. J’y
ressens aussi l’effort à réconforter les personnes concernées.
Ma musique renforce cette idée de réconfort, elle représente aussi
pour moi une sorte de catharsis. »
Chez Caribou, donc,
la pudeur a progressivement fait place à la transparence de
l’émotion intime.
« Lorsqu’on
se trouve au coeur de nouvelles chansons, pose-t-il, on observe sa
disposition à partager des choses très personnelles et à les
intégrer aux musiques et aux textes. Prenons l’exemple de Cloud
Song, une réflexion sur ce que mon père a vécu; j’ai
enregistré ce morceau pour moi-même parce que ça me faisait du
bien. Au départ, je ne voulais pas rendre cette chanson publique
parce qu’elle est trop personnelle, je n’étais pas à l’aise de la
partager. Finalement, j’ai senti le besoin de le faire.
« Le
dévoilement de cette intimité a graduellement pris de plus en plus
de place au fil de mes albums précédents, mais cela a augmenté de
façon spectaculaire dans Suddenly. Lorsque j’interprète
ces chansons plus récentes, je le fais avec plus d’émotion,
justement parce qu’elles sont plus crues, parce qu’elles sont liées
à mon vécu, alors que la majorité de mes anciennes relèvent de la
fiction. »
Transformer en
matériau de création les émotions liées à sa propre existence,
en somme, représente la principale avancée du chapitre Suddenly.
« C’est ce dont je suis le plus fier : me confronter personnellement à ces choses difficiles, me sentir assez à l’aise et honnête pour les écrire, les chanter et les partager, surmonter l’obstacle de la pudeur et, je l’espère, trouver une résonance auprès de mon public. »
Dan Snaith est
ensuite invité à commenter sa progression en tant que musicien
complet.
Rappelons que le
récipiendaire du Prix Polaris (pour l’opus Andorra, lancé
en 2007), s’était imposé pour sa polyvalence pop, tant sur le
plan de l’instrumentation « classique » que de la
lutherie électronique.
« Dans une
certaine mesure, estime-t-il, très peu de changements sont
observables dans Suddenly, la méthodologie reste la même.
Par exemple, beaucoup de sons qui ressemblent à de la guitare
proviennent en fait d’un logiciel conçu pour évoquer la guitare à
partir d’un clavier. Nous vivons dans un monde où nous pouvons
désorienter l’auditeur. »
Enclin à la
création numérique depuis ses tout débuts, Dan Snaith n’a jamais
déserté l’univers des instruments acoustiques ou électriques,
celui des claviers analogiques.
« J’ai
toujours eu l’impression d’avoir un pied dans les deux univers. J’ai
grandi dans un petit bled de l’Ontario rural. Il n’y avait
pratiquement pas de musique électronique où je vivais, c’est
pourquoi je me suis d’abord intéressé au rock psychédélique et à
d’autres styles comparables. À mon sens, il fallait tout essayer, de
toutes les manières possibles; grunge rock, stage band scolaire,
musique pour les mariages, DJing… Tout ce que j’ai pu faire, je
l’ai fait. »
Si toute pureté stylistique est écartée
sous les pseudos de Caribou ou Daphni, les travaux récents de Dan
Snaith ne sont pas aussi éclatés qu’ils le furent à ses débuts.
« Je n’ai pas
vraiment l’impression de penser consciemment à ce qui provient des
mondes musicaux que j’aime. Tout semble s’accorder sans que je m’en
préoccupe. Pour Caribou, cependant, il m’importe de créer des
chansons dans un contexte de musique de danse. Écrire des chansons
avec couplets, refrains, ponts et changements harmoniques, ce n’est
pas très courant dans la musique de danse. »
La composition,
opine-t-il lorsqu’on le lui suggère, l’emporte largement sur la
performance technique :
« Je ne suis pas un
bon guitariste, je suis un batteur correct, les claviers constituent
mon principal domaine d’expression. Je ne répète plus sur mes
instruments comme je le faisais tout le temps à l’adolescence. Je
ne joue vraiment que lorsque nous tournons. Le but n’est pas d’être
un guitar hero ou un virtuose du clavier mais de faire des bonnes
chansons et de la bonne musique. »
Aurons-nous saisi
que le jeu est essentiellement lié au processus de création ainsi
qu’à la scène :
« Je pouvais
jouer plusieurs fois la même partie jusqu’à ce que je trouve la
bonne prise. Ensuite, je ne joue plus mes nouvelles chansons jusqu’à
ce que je les joue en spectacle. En répétition, il m’arrive de ne
plus me souvenir dans quelle tonalité sont ces chansons ou quels
accords elles comportent. En fait, je pense davantage en termes de
son et de mix rendu à ce stade. Généralement, vous savez, les
groupes entrent en studio après avoir joué plusieurs fois leurs
chansons en tournée. Pour moi, c’est l’inverse, je les joue
jusqu’à ce qu’elles soient bien construites dans tous leurs
aspects. »
Dans cette
optique, Dan Snaith fait face à un conflit : apprendre ou
désapprendre?
« Simultanément,
il m’importe de maîtriser la création de meilleures chansons et
de garder cette impression de ne jamais rien retenir, de toujours
repartir à zéro, de saisir les choses au terme de multiples essais
et erreurs. Ne pas avoir une idée claire de ce que je fais rend la
chose ludique, amusante, créative, exploratoire. »
Soliloque pendant la
création de Suddenly, Dan Snaith aime ensuite se retrouver
avec ses vieux amis lorsqu’il s’agit de jouer devant public.
« Un seul
musicien, précise-t-il, est venu en studio avec moi pour jouer de la
guitare et du saxophone : Colin Fisher. Sur scène, je travaille
avec le même groupe depuis 2009 : Ryan
Smith, un ami d’enfance, auquel se sont joints Brad Weber et John
Schmersal. C’est très important pour moi de jouer avec eux
après des mois de solitude, cela devient très collaboratif quand
nous apprenons à jouer avec des instruments ces chansons imaginées
au départ avec des synthétiseurs et des machines. C’est formidable
de voir ces chansons sortir du studio et amorcer une nouvelle vie. »
Impossible de
conclure cet entretien sans parler du lien possible entre création
musicale et hautes mathématiques, sachant que Dan Snaith est
titulaire d’un doctorat en la matière :
« Plusieurs
m’associent à l’ingénierie ou à un domaine du genre et… cela
n’a rien à voir! Pour moi, les mathématiques et la musiques sont
des jeux impliquant des idées ou des sons abstraits. Ces jeux me
permettent de faire des liens, d’assembler des choses. Depuis
l’enfance, j’aime me retrouver dans ces univers mentaux. Encore
aujourd’hui, je vois la même connexion entre les mathématiciens
et les musiciens. Je ne sais pas pourquoi ils vont si bien ensemble,
mais il y a la notion de jeu dans ces deux disciplines. »
Et pourquoi Dan
Snaith, esprit complexe s’il en est, se contente-t-il d’évoluer
dans la culture de création pop, aussi raffinée soit-elle?
« J’écoute énormément de musique complexe et expérimentale, qui souvent exclut les éléments mélodiques. Mais… quand c’est moi qui suis le créateur, je ne peux résister à une mélodie pop. Ça fait profondément partie de qui je suis, ce sera toujours là. »
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