« Tout mon art réside dans la juxtaposition de la rudesse et de la beauté, déclare le chanteur, compositeur et producteur de Baltimore Elon Battle, alias :3LON. C’est ma façon préférée de communiquer un sens du drame. Je veux que les gens ressentent à la fois la gravité et la légèreté, qu’ils ragent et ruent dans les brancards, mais aussi qu’ils pleurent et se sentent vulnérables. »

C’est un équilibre difficile à atteindre, et pour y parvenir :3LON pratique une alchimie volatile, un mélange singulier et fascinant de R&B suave, d’ambient luxuriant, de rythmes soutenus et d’industriel oppressant. De sa voix de contreténor pure et délicate, il façonne des récits à la fois épiques et intimes inspirés des jeux de rôle fantastiques et de l’animation japonaise.

« Hargne et douceur. Tourments douloureux et bonheur violent. C’est ce que j’aime dans les dessins animés japonais, ils vous font passer par toute la gamme des émotions. »

Paru en septembre dernier en prélude à un prochain EP, l’Aria of Resilience est à cet égard exemplaire de sa démarche.

« Le réalisateur, Sentinel, et moi avons échangé pas mal d’idées sur les images que provoquerait la chanson que nous voulions faire, se souvient Battle. Nous avons discuté de concepts steampunk médiévaux fantastiques et de ce que représenterait la vie dans ce genre d’univers. Nous nous sommes mis d’accord pour que ce que nous voulions créer ait une touche industrielle et death-metal combinée à des éléments classiques. »

C’est ce qu’ils ont fait, et l’élément classique, un motif accrocheur de harpe médiévale, provient d’ailleurs d’une source surprenante. C’est un brillant choix créatif qui fonctionne très bien musicalement.

« Sentinel avait entendu parler d’une chanson qui serait cachée  quelque part dans l’un des tableaux de Hieronymus Bosch. Nous avons donc fait des recherches. Il a trouvé un clip vidéo de quelqu’un qui jouait les notes écrites sur les fesses d’un personnage du tableau Le jardin des délices terrestres.

Sentinel a échantillonné le clip, s’est mis à le découper et à construire autour. J’ai tout de suite commencé à écrire des paroles, tout s’est passé très vite. Je voulais raconter l’histoire d’une jeune femme laissée seule après le départ de son amoureux pour faire la guerre contre des forces rebelles. Nous avons demandé à notre ami Mathew Sea d’apporter quelques touches finales, de s’occuper du mixage et du matricage. Vous connaissez la suite. »

Bien entendu, un artiste affichant des contrastes aussi prononcés ne se limitera pas à la scène des boîtes de nuit, et les possibilités qu’explore Battle sont aussi élaborées que surprenantes.

L’année dernière, Battle a contribué à Circuit City, un choréopoème imaginé par l’autrice et musicienne de Philadelphie Moor Mother, alias Camae Ayewa, du collectif Black Quantum Futurism Collective. « Je pense que nous allons en faire d’autres cette année », ajoute Battle.

Parallèlement, Aria of Resilience a inspiré Petrichor, une installation vidéo de l’artiste sud-coréenne Sinae Yoo, basée en Suisse (Battle fait partie de la distribution du court métrage), actuellement présentée dans des galeries européennes de renom. 

Les petites salles de spectacle demeurent encore une bonne plateforme pour Battle cependant. Ainsi il ouvrira cette semaine pour le groupe de synth-pop subtilement politique Lower Dens (également de B-more). Pour une fois, il semble que le vendredi 13 soit un jour de chance.

Jocelyn et Érick ont travaillé ensemble pour la première fois il y a une huitaine d’années sur un projet de réinterprétation de Rhinocéros d’Ionesco. Quelque temps après, en 2015, ils ont fait de nouveau équipe pour Radical K-O, spectacle inspiré de la boxe et de la violence qui la sous-tend, présenté en ouverture du Mois Multi à Québec. C’est à cette époque que l’idée de faire un Macbeth métal s’est mise à germer.

« Ç’a commencé par une joke, lance Érick.

« On a fait, oh wow! s’écrie Jocelyn. Puis, une fois l’idée lancée, on s’est mis à y penser plus sérieusement. Parce que les thèmes, le côté brut de la pièce, la célébration des forces occultes, toute sa dimension mystique… on trouvait que ça marchait bien avec un concert de musique métal. »

Pièce la plus courte de Shakespeare, mais aussi l’une de ses plus jouées – elle a aussi fait l’objet de nombreuses adaptations au cinéma – Macbeth raconte en cinq actes comment le général du même nom, poussé par sa femme, assassine le roi d’Écosse pour s’emparer du pouvoir, et comment, en proie aux remords et à la paranoïa, le couple sombre peu à peu dans la folie.

L’idée n’était pas de simplement assortir la pièce du barde de Stratford d’une trame de rock heavy metal. Les comédiens ne jouent pas que leur rôle, ils sont aussi les musiciens, épaulés par un batteur, Sam Bobony (Black Givre, Avec le soleil sortant de sa bouche), et Érick, à l’électronique, qui s’occupe des ambiances.

Par ailleurs, le travail musical auquel doivent se consacrer les comédiens semble les amener à jouer autrement, de façon plus instinctive, leur intellect étant pour ainsi dire occupé à maîtriser l’aspect musical.

« Pour moi, poursuit Jocelyn, c’était un enjeu de ne pas prendre juste des musiciens professionnels. Parce que dans le fond, c’est une manière de provoquer les comédiens et de les amener à un niveau de jeu où ils sont plus fragiles, plus instinctifs. C’est comme une manière de détourner leur attention pour arriver à plus d’authenticité. »

Bien que s’en tenant au heavy metal, les éléments de la trame sonore sont d’influences assez variées.

« Ce n’est pas uniquement un spectacle de death metal, précise Érick. Il y a du drone metal à la Sunn O))), on a aussi des trucs qui font des clins d’œil à des groupes comme Slayer ou même Metallica. »

Bien entendu il a fallu explorer toutes sortes de possibilités pour assurer la complémentarité entre les éléments dramaturgiques, les émotions vécues par les personnages et la musique.

« On a vraiment beaucoup cherché. Je pensais que c’était dans le texte, mais finalement c’est à travers la musique que s’exprime ce qui se passe, croit Jocelyn. Telle toune représente l’angoisse ou la colère d’Untel, la camaraderie, la fraternité, le plaisir et aussi celui d’un band qui joue ensemble, qui trippe, jusqu’à ce que tout se détruise. Ce qui fait que moi, dans ma mise en scène, il fallait toujours que j’abandonne quelque chose au profit de la musique qui, elle, devient un véhicule, un langage. »

Il fallait toutefois garder les rênes bien en main pour s’assurer que la musique ne fasse pas dévier la pièce et reste fidèle à l’esthétique du heavy metal.

« Plusieurs fois, rapporte Érick, les comédiens-musiciens se sont rencontrés, ont composé des pièces, et là ils arrivaient, regardez, on a fait ça. Alors on élaguait de façon à garder un esprit métal. Il faut comprendre qu’on a des maquillages de métal norvégien. Si on commence à faire du rock ‘n roll, ça ne marchera pas. »

La musique a influencé la dramaturgie de la pièce de façon telle qu’elle découpe cette dernière de façon encore plus nette.

« C’est vraiment en deux parties, constate Jocelyn. Dans la première, on est plus band, on célèbre de façon un peu plus classique, ce qu’on pourrait imaginer d’un concert de métal, avec une mise en scène, des beaux costumes et des beaux maquillages. Après le meurtre de Banquo, c’est comme un deuxième spectacle, qui va dans une forme de radicalité étrange. Ça va dans le cauchemar. Ils ne dorment plus et rien ne va plus pour le couple.

« La première partie, en fait, ajoute Érick, si on a un public uniquement de théâtre qui n’est jamais allé voir un spectacle de death metal ou de drone metal, les gens vont voir ce qu’ils ont déjà imaginé. Ils vont voir exactement ce à quoi on s’attend.

« Ah! Satan! s’écrie Jocelyn, et tous deux se mettent à rigoler.

« Les codes ont vraiment été respectés, continue Érick. On est entre le super show d’un band vraiment connu, pis le band qui joue dans son garage.

« Mais qui y croit, renchérit Jocelyn.

« Tandis qu’avec la deuxième partie, poursuit Érick, on tombe véritablement dans un théâtre d’expérimentation. Beaucoup plus proche de ce que je fais. Ça frôle le noise, l’abstraction.

« Cette partie-là appartient plus aux deux musiciens, reprend Jocelyn, et les comédiens sont davantage dans leur rôle originel. On entre alors dans quelque chose de très condensé. Et puis de toute façon, on joue avec le fait que les gens la connaissent l’histoire.

« Tous ceux qui ont vu nos versions précédentes, relève Érick, et qui connaissaient Shakespeare, disaient tous la même chose : on comprend, on n’a pas besoin d’autre chose. »

Depuis le premier flash, il y a un peu plus de cinq ans, le processus de maturation a été long : résidence à Québec, présentation dans le cadre du Off FTA il y a un an et demi, puis en février dernier au Mois Multi à Québec, mais il a porté fruit.

« Le public risque de se demander jusqu’où ça va aller, s’interroge Jocelyn. Dans les mises en scène que j’ai vues de Macbeth, le niveau de tension a rarement atteint le niveau auquel on est arrivé. Et ça, c’est à travers le vecteur musical et le spectacle. L’intuition qu’on a eue sert sur le plan du jeu, elle amène toute la théâtralité. Après avoir eu un jam de gros death metal de six minutes, tout est plus ouvert.

« C’est peut-être ça, parce qu’on est à vif, c’est plus poreux. La théâtralité, la tension, le danger, ils sont là. C’est comme un regard nouveau. Parce qu’on connaît tellement l’histoire, on a besoin d’en faire moins. C’est ce qu’on fait d’autre qui est intéressant.

« La deuxième partie est plus onirique, poursuit-il, il n’y a pratiquement plus de texte, à part quelques monologues. Les sorcières possèdent complètement Lady Macbeth, puis, à travers la possession, on s’en va finalement vers un dépouillement, étrangement. Il ne reste que la musique. On termine sur la solitude. Après avoir tué tout le monde Macbeth reste seul avec les fantômes de sa blonde et de son ami qu’il a tué.

« En tout cas, on l’a jamais vu ce Macbeth-là. Ça fait que c’est vraiment excitant.

« C’est un beau mauvais coup.

« La musique nous empêche de faire un théâtre psychologique, conclut Guillaume Perreault (qui joue Macbeth), arrivé sur ces entrefaites, et pour ça c’est vraiment réussi. C’est très grisant pour les comédiens. »

Pour ceux et celles qui s’inquiéteraient du niveau des décibels, précisons que la production fournit les bouchons.

En direct de Londres, cette voix frêle et ce ton presque timoré contrastent étonnamment avec le personnage flamboyant que projette la chanteuse et musicienne. Enfin… cette fois, le contraste est moins marqué : tirées de Hunter, les relectures de Hunted se déclinent sur des rythmes généralement binaires. Or leur conceptrice n’est surtout pas… binaire ! À l’instar d’influentes musiciennes, parolières et compositrices telles Janelle Monae, St.Vincent, Courtney Barnett et autres Christine and the Queens, Anna Calvi défriche de nouveaux territoires au féminin et y revoit les notions de genre.

Qu’en pense notre interviewée, sélectionnée trois fois pour le Mercury Prize ?

« Pour moi, l’expression artistique est complètement non binaire et c’est ce que j’aime dans la musique. Quand vous faites de la musique, vous pouvez échapper à cette contrainte du genre. De plus en plus d’artistes d’ailleurs voient les choses ainsi. En tant que femme, plus particulièrement, j’aime contribuer au changement des perceptions relatives aux façons dont les femmes devraient se comporter. C’est une des raisons pour lesquelles je m’immerge inconsciemment dans la musique. »

Lancé vendredi dernier (6 mars), l’album Hunted se veut la suite de Hunter. Ou encore une réplique à ce dernier. Quel esprit a présidé à la conception de cet enregistrement, simple, doux, éthéré, raffiné?

« Lorsque j’ai fait la tournée consacrée à Hunter, explique-t-elle, j’ai réécouté les versions éthérées que j’avais enregistrées pour moi-même. J’y ai trouvé une belle intimité, des qualités différentes, une douceur qui m’ont plu. Je me suis donc mis en tête de sortir ces chansons pour me révéler sous un autre jour, en en captant l’intimité et la vulnérabilité. Jusqu’alors, ces chansons étaient très intimes, je n’ai jamais pensé qu’elles seraient rendues publiques et entendues par qui que ce soit. »

Contre toute attente, du moins pour la principale intéressée, ces versions devinrent publiques. Aujourd’hui, elles jettent un autre éclairage sur l’œuvre d’Anna Calvi; cette fois, l’épuration domine la facture. Rappelons en outre que les influences classiques de la musicienne (Ravel, Debussy, Messiaen, etc.) l’avaient parfois conduite à enrober ses chansons rock de fastes arrangements. Nous voilà ailleurs.

« Quand j’ai fait l’album Hunter en 2018, relate-t-elle, je ne voulais pas avoir de sections de cordes comme dans One Breath, le précédent. Cette décision reposait sur un désir d’être plus rock & roll, je suppose. Cette fois, c’est plus doux et plus épuré. Qui sait ce qu’on trouvera dans le prochain album? Entièrement acoustique? En fait, j’aime changer à chaque nouveau projet. »

Hunter… Hunted. Quelle est donc cette relation entre chasseur et chassé ? Entre chasseuse et chassée?

« Ce sont les deux côtés de la médaille. Hunter est puissant, galvanisant, le chasseur bouge quand il veut et où il veut. Je crois que Hunted porte davantage sur les nuances, la réflexion, le calme, la vulnérabilité. En un sens, j’avais besoin de donner des exemples aux jeunes femmes qui vivent l’une ou l’autre de ces dimensions. D’une manière ou d’une autre, nous sommes tous des êtres à multiples facettes. Les contraires peuvent alors se rencontrer, chasseur et chassé. »

Julia Holter, Courtney Barnett, Charlotte Gainsbourg et IDLES que chapeaute Joe Talbot ont tour à tour été invités à chanter sur Hunted. Anna Calvi raconte l’expérience :

« Quand ils ont accepté, je ne leur ai pas donné beaucoup de consignes, juste la chanson sur laquelle travailler. Lorsque j’ai écouté les résultats, j’ai eu plusieurs surprises.

« Je n’avais aucune idée de ce que Julia allait faire sur Swimming Pool, et elle a déployé ce talent artistique qui m’étonne toujours dans son propre travail. Elle crée des choses à la fois inattendues et vraiment belles. C’est ce qui fait qu’elle est une véritable artiste.

« Charlotte exerce une grande influence sur moi. J’adore la façon dont elle peut chanter calmement, ce qu’on ressent est comme un mélange de secret et de mystère. Quand j’ai composé Eden, j’avais Charlotte à l’esprit, j’ai alors pensé à elle pour cette collaboration. Un rêve devenu réalité!

« Je suis une grande fan de Courtney Barnett, c’est une parolière et une guitariste extraordinaire. Je me suis intéressée à sa façon de chanter Don’t Beat The Girl Out Of My Boy, ce qui m’a aussi incitée à interpréter cette chanson d’une manière fraîche et différente. Je suis vraiment heureuse de la façon dont cela s’est passé. 

« Je suis également une fan de Joe Talbot et IDLES. J’aime l’énergie et la force de sa voix. Ça convenait parfaitement à la chanson Wish

« Chacun des invités a apporté quelque chose d’unique. »

Comment alors situer cet album parmi les trois précédents – homonyme en 2011, One Breath en 2013, Hunter en 2018 ?

« Ce qui m’intéresse, c’est ici et maintenant, tranche Anna Calvi. Je ne me préoccupe pas de ce que j’ai fait auparavant, je veux travailler à autre chose pour la suite. Mon nouvel album, par exemple, je le vois comme un tremplin vers la musique que j’écris pour le prochain ou encore pour la série télévisée Peaky Blinders à laquelle je collabore. Je veux simplement continuer à faire ce qui m’attire. »

Après avoir fait Hunted, a-t-elle pris du recul ?

« Au bout du compte, croit-elle, c’est un projet personnel, intime, que je partage en toute confiance avec mon public. Ç’a été très important pour moi! Je garde cette impression que des événements personnels de ma vie résonnent dans ces chansons et façonnent d’une certaine manière mon évolution artistique. C’est pourquoi cet album me tient particulièrement à cœur. Il y a quelques années, je ne me serais pas livrée de façon aussi intime. »

La transposition en concert, annonce-t-elle, exploitera la dialectique Hunter-Hunted.

« Nous serons trois sur scène, il y aura des chansons calmes et intimes, d’autres plus fougueuses et énergiques. L’idée est de faire un voyage complet avec ses différentes humeurs, émotions et pensées. Tous ces aspects de l’existence s’expriment à travers mon spectacle, de manière à ce que nous puissions nous y abandonner. C’est toute la gamme des couleurs et des émotions. Ça correspond à l’atmosphère du nouveau disque, mais nous pouvons aussi faire beaucoup de bruit ! »

NDLR : C’était le 2 mars 2020. C’était notre première interview internationale sur www.panm360.com et vous connaissez la suite… jusqu’ici: la pandémie nous ramène le même sujet, aussi pertinent 21 mois plus tard. Le programme Caribou / Kaitlyn Aurelia Smith prévu initialement a ainsi été reporté ce lundi 22 novembre 2021 – notons que l’excellente productrice, claviériste et compositrice élecro Kara Lis Coverdale remplace K A Smith. Voilà pourquoi nous vous ramenons pour les prochaines 48 heures ce texte… que vous n’avez fort possiblement jamais lu.

Joint à son domicile au Royaume-Uni avant le départ de ce tour du monde, l’artiste canadien nous cause de Suddenly en toute générosité.

À l’aube de la quarantaine, Dan Snaith est un créateur de premier plan, de surcroît heureux en couple et père de deux jeunes enfants. Tout baigne? Pas tout à fait : l’artiste se dit partagé entre la lumière générée par les vents favorables de l’existence et les nuages planant au-dessus de ses aspects les plus ingrats. Entre autres zones d’ombre, la perte de proches parents et le vieillissement d’êtres chers confèrent à Daniel Snaith de nouvelles responsabilités affectives et lui font traverser des épreuves difficiles.

« Dans la famille de ma conjointe et dans ma propre famille, explique-t-il, nous sommes les plus jeunes enfants. Or nous sommes soudainement devenus les membres forts et solidaires de nos familles, ce que nous n’avions jamais été auparavant parce que, justement, nous étions les plus jeunes. Au cours des dernières années le frère de ma femme est décédé d’une crise cardiaque. J’ai alors vu ma belle-mère faire face à cette perte et en souffrir.

« Durant cette même période, la sœur de ma femme a divorcé. Aujourd’hui, nous avons de jeunes enfants (trois et huit ans) et des parents âgés, je me sens partagé entre le bonheur de cette famille qui pousse et la mélancolie du passé de voir mes proches amorcer la dernière étape de leur vie. »

Quel est le rapport entre vie personnelle et Caribou ? Une source d’inspiration, bon gré mal gré.

« Quand je réécoute mon nouveau matériel, j’entends la tristesse provoqués par ces événements et les réflexions qui s’ensuivent. J’y ressens aussi l’effort à réconforter les personnes concernées. Ma musique renforce cette idée de réconfort, elle représente aussi pour moi une sorte de catharsis. »

Chez Caribou, donc, la pudeur a progressivement fait place à la transparence de l’émotion intime.

« Lorsqu’on se trouve au coeur de nouvelles chansons, pose-t-il, on observe sa disposition à partager des choses très personnelles et à les intégrer aux musiques et aux textes. Prenons l’exemple de Cloud Song, une réflexion sur ce que mon père a vécu; j’ai enregistré ce morceau pour moi-même parce que ça me faisait du bien. Au départ, je ne voulais pas rendre cette chanson publique parce qu’elle est trop personnelle, je n’étais pas à l’aise de la partager. Finalement, j’ai senti le besoin de le faire.

« Le dévoilement de cette intimité a graduellement pris de plus en plus de place au fil de mes albums précédents, mais cela a augmenté de façon spectaculaire dans Suddenly. Lorsque j’interprète ces chansons plus récentes, je le fais avec plus d’émotion, justement parce qu’elles sont plus crues, parce qu’elles sont liées à mon vécu, alors que la majorité de mes anciennes relèvent de la fiction. »

Transformer en matériau de création les émotions liées à sa propre existence, en somme, représente la principale avancée du chapitre Suddenly.

« C’est ce dont je suis le plus fier : me confronter personnellement à ces choses difficiles, me sentir assez à l’aise et honnête pour les écrire, les chanter et les partager, surmonter l’obstacle de la pudeur et, je l’espère, trouver une résonance auprès de mon public. »

Dan Snaith est ensuite invité à commenter sa progression en tant que musicien complet.

Rappelons que le récipiendaire du Prix Polaris (pour l’opus Andorra, lancé en 2007), s’était imposé pour sa polyvalence pop, tant sur le plan de l’instrumentation « classique » que de la lutherie électronique.

« Dans une certaine mesure, estime-t-il, très peu de changements sont observables dans Suddenly, la méthodologie reste la même. Par exemple, beaucoup de sons qui ressemblent à de la guitare proviennent en fait d’un logiciel conçu pour évoquer la guitare à partir d’un clavier. Nous vivons dans un monde où nous pouvons désorienter l’auditeur. »

Enclin à la création numérique depuis ses tout débuts, Dan Snaith n’a jamais déserté l’univers des instruments acoustiques ou électriques, celui des claviers analogiques.

« J’ai toujours eu l’impression d’avoir un pied dans les deux univers. J’ai grandi dans un petit bled de l’Ontario rural. Il n’y avait pratiquement pas de musique électronique où je vivais, c’est pourquoi je me suis d’abord intéressé au rock psychédélique et à d’autres styles comparables. À mon sens, il fallait tout essayer, de toutes les manières possibles; grunge rock, stage band scolaire, musique pour les mariages, DJing… Tout ce que j’ai pu faire, je l’ai fait. »

Si toute pureté stylistique est écartée sous les pseudos de Caribou ou Daphni, les travaux récents de Dan Snaith ne sont pas aussi éclatés qu’ils le furent à ses débuts.

« Je n’ai pas vraiment l’impression de penser consciemment à ce qui provient des mondes musicaux que j’aime. Tout semble s’accorder sans que je m’en préoccupe. Pour Caribou, cependant, il m’importe de créer des chansons dans un contexte de musique de danse. Écrire des chansons avec couplets, refrains, ponts et changements harmoniques, ce n’est pas très courant dans la musique de danse. »

La composition, opine-t-il lorsqu’on le lui suggère, l’emporte largement sur la performance technique :

« Je ne suis pas un bon guitariste, je suis un batteur correct, les claviers constituent mon principal domaine d’expression. Je ne répète plus sur mes instruments comme je le faisais tout le temps à l’adolescence. Je ne joue vraiment que lorsque nous tournons. Le but n’est pas d’être un guitar hero ou un virtuose du clavier mais de faire des bonnes chansons et de la bonne musique. »

Aurons-nous saisi que le jeu est essentiellement lié au processus de création ainsi qu’à la scène :

« Je pouvais jouer plusieurs fois la même partie jusqu’à ce que je trouve la bonne prise. Ensuite, je ne joue plus mes nouvelles chansons jusqu’à ce que je les joue en spectacle. En répétition, il m’arrive de ne plus me souvenir dans quelle tonalité sont ces chansons ou quels accords elles comportent. En fait, je pense davantage en termes de son et de mix rendu à ce stade. Généralement, vous savez, les groupes entrent en studio après avoir joué plusieurs fois leurs chansons en tournée. Pour moi, c’est l’inverse, je les joue jusqu’à ce qu’elles soient bien construites dans tous leurs aspects. »

Dans cette optique, Dan Snaith fait face à un conflit : apprendre ou désapprendre?

« Simultanément, il m’importe de maîtriser la création de meilleures chansons et de garder cette impression de ne jamais rien retenir, de toujours repartir à zéro, de saisir les choses au terme de multiples essais et erreurs. Ne pas avoir une idée claire de ce que je fais rend la chose ludique, amusante, créative, exploratoire. »

Soliloque pendant la création de Suddenly, Dan Snaith aime ensuite se retrouver avec ses vieux amis lorsqu’il s’agit de jouer devant public.

« Un seul musicien, précise-t-il, est venu en studio avec moi pour jouer de la guitare et du saxophone : Colin Fisher. Sur scène, je travaille avec le même groupe depuis 2009 : Ryan Smith, un ami d’enfance, auquel se sont joints Brad Weber et John Schmersal. C’est très important pour moi de jouer avec eux après des mois de solitude, cela devient très collaboratif quand nous apprenons à jouer avec des instruments ces chansons imaginées au départ avec des synthétiseurs et des machines. C’est formidable de voir ces chansons sortir du studio et amorcer une nouvelle vie. »

Impossible de conclure cet entretien sans parler du lien possible entre création musicale et hautes mathématiques, sachant que Dan Snaith est titulaire d’un doctorat en la matière :

« Plusieurs m’associent à l’ingénierie ou à un domaine du genre et… cela n’a rien à voir! Pour moi, les mathématiques et la musiques sont des jeux impliquant des idées ou des sons abstraits. Ces jeux me permettent de faire des liens, d’assembler des choses. Depuis l’enfance, j’aime me retrouver dans ces univers mentaux. Encore aujourd’hui, je vois la même connexion entre les mathématiciens et les musiciens. Je ne sais pas pourquoi ils vont si bien ensemble, mais il y a la notion de jeu dans ces deux disciplines. »

Et pourquoi Dan Snaith, esprit complexe s’il en est, se contente-t-il d’évoluer dans la culture de création pop, aussi raffinée soit-elle?

« J’écoute énormément de musique complexe et expérimentale, qui souvent exclut les éléments mélodiques. Mais… quand c’est moi qui suis le créateur, je ne peux résister à une mélodie pop. Ça fait profondément partie de qui je suis, ce sera toujours là. »

Caribou & Kaitlyn Aurelia Smith partagent le programme du lundi 22 novembre, 20h, au MTelus

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