Crédit photo : Gaetan Tracqui

Adventures in Foam (1996), Bricolage (1997), Permutation (1998), Supermodified (2000), Out From Out Where (2002)… elle est déjà loin cette époque où Amon Tobin flirtait avec les vieux enregistrements de hard swing à la Gene Krupa et autres trésors du jazz moderne américain, enduits de fluides hip-hop, breakbeat, drum’n’bass ou jungle. Cette période a coïncidé avec un séjour prolongé à Montréal et à la montée en force du label anglais Ninja Tune. 

Précédé de Foley Room en 2007, ISAM (Invented Sound Applied to Music) sortait en mai 2011. Les musiques au programme révélaient d’importantes mutations, soit l’emploi de nouvelles techniques destinées à la production de sons de synthèse et associées aux musiques de films. Cette nouvelle esthétique a été associée à des représentations audiovisuelles innovantes, les musiques d’Amon Tobin , elles, à la projection cartographique (mapping) et furent applaudies dans tous les grands festivals d’arts numériques et musiques électroniques; on pense notamment à MUTEK, Sonar et Moogfest. 

En 2015, il a lancé le vinyle Dark Jovian, inspiré par l’exploration spatiale. Sous le pseuso de Two Fingers, il a aussi sorti l’EP Six Rhythms. En 2019, Amon Tobin a fondé le label Nomark et lancé un huitième album studio sous son propre nom, Fear In A Handful Of Dust. En octobre de la même année, c’est-à-dire six mois plus tard, il sortait son neuvième album, Long Stories, réalisé en grande partie avec un omnichord

Publié sous la bannière Two Fingers, l’album Fight! Fight! Fight! est le prétexte de la conversation, mais on aura tôt fait de causer de six projets différents et interreliés. Fear in a Handful of Dust (Nomark Records, 2019) et Long Stories (Nomark Records, 2019). Time To Run (Nomark Records, 2019), sous le pseudo d’Only Child Tyrant, Six Rhythms EP (Division, 2015) et Fight! Fight! Fight! (Nomark Records, 2020) sous le pseudo de Two Fingers. Figuroa fera ses propres débuts sur Nomark dans les mois à venir, d’autres alias tels Paperboy et Stone Giants s’exprimeront à leur tour.

« Chaque album a sa propre esthétique. Certains sont sortis sous mon nom. Le plus récent est basé sur des rythmes entraînants qui peuvent s’apparenter aux musiques les plus fraîches de certains de mes premiers albums, c’est-à-dire avant que je prenne une direction plus expérimentale à la fin de la décennie 2000. L’énergie et la spontanéité d’alors a été captée et développée pour former une entité à part entière, avec des surprises ajoutées en cours de route, notamment l’emploi de la voix humaine.

Force est de déduire que notre interviewé n’a pas chômé pendant que d’aucuns l’associaient à un passé de plus en plus éloigné.

« Il y a eu beaucoup d’activité, soit une période de gestation pendant laquelle j’ai développé quelque chose, fait de nouvelles choses que je ne connaissais pas, ça a été vraiment intense. Je ne voulais pas produire immédiatement quelque chose, je voulais prendre le temps de le développer. Ça a pris forme progressivement, car c’était très nouveau pour moi. J’avais besoin d’apprendre d’abord et ensuite de recommencer jusqu’à ce que cela soit bon. Oui, ça a pris du temps ! Mais c’est bien, je suis vraiment content du résultat. L’année dernière a été la plus chargée que j’ai jamais vécue! » 

À l’écoute des toutes nouvelles musiques d’Amon Tobin, force est d’observer que celles-ci relèvent à la fois de l’autonomie et de l’interdépendance : 

« L’idée est de mettre différentes choses dans des couloirs spécifiques afin qu’elles puissent toutes se développer en parallèle, et qu’elles puissent aussi agir les unes sur les autres. Une chose que j’apprends en enregistrant une piste de Two Fingers aura une influence sur une autre dans une piste d’Amon Tobin, une chose que j’ai laissée dans une piste d’Amon Tobin en aura une sur une piste de Child Tyrant, et ainsi de suite. Je souhaite pouvoir ensuite alimenter ces différents projets au fur et à mesure qu’ils grandissent. Néanmoins, ces projets ont tous en commun d’avoir été créés avec les mêmes outils, c’est de la musique électronique. »

Chez Amon Tobin, la fascination pour la notion d’imperfection fait suite à une séquence où prévalait un perfectionnisme quasi obsessif.

« À l’époque de l’album ISAM, relate-t-il, j’ai travaillé d’une manière très technique afin de préciser ma proposition. Pour atteindre cet objectif très précis, je coupais tout ce qui n’y contribuait pas, même si c’était une belle idée. Ce qui ne servait pas mon propos était rejeté. Il m’a fallu beaucoup de discipline pour mettre un terme à ce processus. L’une des conséquences de cette approche a été une perte de spontanéité et d’une certaine excitation qu’on ressent quand on se trompe. Car on apprend beaucoup de ses erreurs en création, cela permet de vivre une expérience plus enrichissante d’un point de vue créatif.  

« D’où l’importance de l’imperfection. Pour moi, il était important que cette dimension d’imperfection fasse de nouveau partie de mon processus artistique. Je veux accueillir ces choses auxquelles je ne m’attendais pas, les laisser naître, les laisser vivre, et laisser la spontanéité s’exprimer dans la musique. »

Il ne s’agit pas pour autant de privilégier la piste aléatoire, prévient-t-il :

« Il faut un équilibre entre l’imperfection aléatoire et l’organisation des sons. On ne peut pas non plus s’attendre à ce que la musique surgisse de nulle part, la musique ainsi générée serait sans intérêt. Mais si la structure permet une certaine liberté, on peut atteindre un équilibre avec des éléments utiles qui servent une forme et permettent aussi la reproduction dans d’autres formes. Mes productions récentes résultent de cette approche. »

Quels sont les genres que l’on retrouve dans la discographie récente d’Amon Tobin ? On peut ici parler d’une démarche multipolaire, extrêmement diversifiée; plusieurs genres sont impliqués, de l’ambient à la techno en passant par le krautrock et l’électroacoustique plus conceptuelle.  Pour sa part, notre interviewé refuse d’en identifier clairement les sources :

« Je ne suis pas très préoccupé par les genres musicaux, pas plus que par le langage destiné à décrire la musique. Si, en tant qu’artiste, on s’intéresse aux genres dans la musique que l’on fait, on est peut-être plus intéressé par une image extérieure de soi-même. Cela peut être important quand on est jeune, car il faut se construire une image forte de soi. Avec le temps, cela devient de moins en moins important. Il importe plutôt de ressentir et de reconnaître ce qu’on aime. Alors j’écoute toutes sortes de musiques créées par toutes sortes d’artistes. La bonne musique est la bonne musique, elle se trouve en petites quantités et il y en a de la mauvaise dans tous les genres… à quoi bon focaliser là-dessus ? »

Chose certaine, Amon Tobin est un artiste en perpétuelle transformation. Ce qu’il nous offrait dans les années 90 n’a cessé de se transformer depuis. Chez lui, il n’y a de stable que… le changement.   

« Le changement, pose-t-il, est perpétué par les artistes mais leurs fans s’y opposent de manière générale. Vous savez, cette tension est compréhensible car les artistes créent aussi des produits, et leurs auditoires aiment comprendre et adopter ce qu’ils consomment. Or, mes compositions ne tiennent pas compte de l’auditeur au moment de leur conception. Si le travail est bien fait, cependant, je peux faire évoluer les goûts et les intérêts de ceux qui écoutent. »

Crédit photo : Richmond Lam

Pour compenser le manque de concerts, de nombreux groupes se voient obligés de promouvoir leur album de manière indépendante sur Instagram. The Dears a suivi la tendance et a profité de l’occasion pour diffuser sa discographie en direct durant toute la semaine dernière. Une agréable surprise pour les fans, qui ont aussi pu échanger avec le groupe et apprécier les paroles de Murray Lightburn, qui ne changent pas beaucoup avec le temps, tout comme les histoires bibliques dont elles s’inspirent parfois. PAN M 360 s’est entretenu avec lui pour mieux comprendre ce qui se cache derrière ce désir de rester intemporel.

PAN M 360 : Le Lovers Rock est une sorte de reggae reconnu pour son côté romantique, le titre y fait-il référence ? En êtes-vous amateur ?

Murray Lightburn : Quand j’étais jeune, un gars avec qui je travaillais m’a fait une mixtape Lovers Rock de toutes ces musiques. Je ne l’écoute plus beaucoup. À l’origine, nous nous sommes beaucoup inspirés de cette période, mais aussi un peu des Clash. Au final, c’est devenu quelque chose de totalement différent. Pour nous, le Lovers Rock est devenu un lieu fictif. Nous aurions pu changer le nom du projet au bout du compte, mais il est resté.

PAN M 360 : Vos chansons donnent généralement au public l’impression incroyable d’être entendu et compris, comment cette bienveillance se manifeste-t-elle durant le processus d’écriture ?

ML : C’est intéressant. Il n’y a pas beaucoup d’intention derrière ce que nous faisons, à part pour les choses concrètes comme le son et la production. Notre travail, lui, est plutôt abstrait. Nous parlons en termes qui peuvent être interprétés de différentes façons et s’appliquer à quiconque peut en retirer quelque chose. Notre approche est littéraire. Nous voulons que nos paroles résistent à l’épreuve du temps et nous espérons que si les gens ne les comprennent maintenant, ils les comprendront plus tard.

PAN M 360 :  De quels tableaux proviennent les illustrations des pochettes des singles ? Ont-ils une signification symbolique pour vous ?

ML : J’ai été élevé avec une certaine connaissance des histoires de la Bible. Elles s’insinuent dans les chansons de temps en temps. Ce n’est pas une question religieuse. Certaines de ces histoires sont très poétiques et utilisent parfois des images assez folles qui me fascinent. Par exemple, je suis fasciné par Sodome et Gomorrhe et la femme de Lot qui se transforme en statue de sel. Ou l’histoire de Caïn et Abel. Des trucs dingues !

PAN M 360 : Il semble que les paroles puissent être interprétées de différentes façons (l’introspection de soi-même ou de la société), quel genre de discussions souhaitez-vous lancer ?

ML : Dans cet album, nous examinons les choix que nous faisons. Il y a une voie sombre et une autre guidée par la lumière qui mène à l’amour. Chacune doit être clairement définie pour que nous sachions à quoi nous en tenir. L’amour est une chose que nous voulons toujours mieux connaître et que nous rechercherons toujours. Cela fait maintenant 25 ans que nous nous intéressons à cette question, c’est notre univers.

PAN M 360 : Les paroles semblent refléter notre réalité actuelle et la période que nous traversons, que pensez-vous des changements auxquels nous devons faire face individuellement ?

ML : Nous avons toujours traité de ces questions. Il y aura toujours des défis à relever. Certains sont grands et universels, certains sont très personnels, d’autres sont l’un et l’autre. Vous pourriez écouter pratiquement n’importe laquelle de nos chansons et l’appliquer à ce qui se passe maintenant. Nous sommes comme ce garçon qui a crié au loup.  

PAN M 360 : Vous avez dit que Lovers rock était en quelque sorte lié à No Cities Left, qui a été composé après les événements du 11 septembre, quelles sont les pensées communes que vous avez eu pendant l’écriture de ces deux albums ?  Quelles sont les différences ?

ML : Les autorités prennent en notre nom des décisions auxquelles nous devons nous soumettre, ce qui fait constamment planer cette impression de menace imminente. Mais, nous commençons à avoir l’habitude du malheur, et cela renforce notre détermination. Nous sommes plus que jamais déterminés à nous soutenir les uns les autres.

PAN M 360 : Il y a toujours quelque chose d’apocalyptique en toile de fond dans vos albums, en même temps, vous y parlez d’amour et de renaissance, ce qui rend la dimension apocalyptique encore plus tangible ou plus facile à saisir, comment cette idée a-t-elle évoluée au cours de l’écriture de cet album ? Et par rapport à vos précédents ?

ML : Je pense que cela se résume à une chose : je ne prends pas la vie pour acquise. Ma vie pourrait s’arrêter ou le monde prendre fin. Quand cela arrivera, je veux être entouré de gens que j’aime et je veux qu’ils sachent que je les aime. Maintenant que j’approche de la cinquantaine, je me retrouve à dire « Je t’aime » à beaucoup de monde ces jours-ci. Et je les aime vraiment, même s’ils me rendent parfois fou ou que nous ne sommes pas toujours d’accord sur tout. Quand les choses se gâtent, j’ai envie de les serrer dans mes bras et de leur dire que je les aime et qu’ils peuvent compter sur moi. C’est un sentiment authentique qui m’habite. Il n’a pas toujours été là, sa place a longtemps été prise par des tas de conneries sans importance.

PAN M 360 : Que pensez-vous de l’évolution de la scène musicale montréalaise depuis vos débuts ? Y a-t-il un groupe ou un artiste émergent dont vous aimeriez parler ?

ML : Je ne suis pas très au courant de la scène musicale à Montréal et j’en ai un peu honte. J’ai deux jeunes enfants et je ne sors à peu près jamais. Mais en même temps, la façon dont nous découvrons les groupes maintenant est beaucoup plus influencée par la presse internationale et des choses comme ça. Quand nous avons débuté, il y avait un réseau local beaucoup plus solide pour se tenir au courant et connaître les nouveaux artistes intéressants. On se faisait d’abord connaître localement, puis au niveau national et, si vous aviez de la chance, au niveau international. Il n’y a plus grand-chose de cela qui tienne aujourd’hui.

Crédit photo : Christian Zidouemba

« On est un peu pénalisés. C’est sûr [que les radios] vont prioriser les stars, les Drake et compagnie, à la place des artistes locaux. C’est ça, la différence, quand tu es un artiste anglophone québécois. » Koffee K est catégorique : le chemin vers le succès est plus âpre pour les rappeurs s’exprimant dans la langue de Shakespeare au Québec. 

De son vrai nom Christian Zidouemba, il est d’avis que les artistes anglophones sont quelque peu écartés du regard du public québécois, « à moins de vraiment percer » à l’extérieur de la province. Il n’a pas tort, la marche est haute entre les histoires à succès à la Kaytranada ou Arcade Fire et les artistes D.I.Y. émergents.

Pour y remédier, Koffee K a lancé un premier monoplage en français en 2019, Diva

« C’était pour me donner de la visibilité au Québec, et ça a quand même très bien fonctionné. » Il s’était alors taillé une place dans la sphère médiatique avec des entrevues dans plusieurs grands médias. « Je vais sûrement sortir une autre chanson en français en collaboration avec un artiste québécois (…), ça pourrait faire une corde de plus à mon arc. »

D’ailleurs, s’il devait retenir un terme pour se décrire, musicalement, il choisirait celui de polyvalence. « Ma musique, je dirais qu’elle peut correspondre à plusieurs vibes, avance-t-il. En grandissant, j’écoutais plein de styles de musique : électronique, rap, R&B, rock, métal, reggae, dancehall… Ça se reflète un peu dans ma polyvalence en tant qu’artiste. J’aimerais même un jour faire un album rock. Je voudrais explorer le plus de genres que je peux. »

Sa nouvelle chanson, Human Drug, se distingue d’ailleurs de sa discographie et de ses titres les plus écoutés, qui s’apparentent souvent à du trap plus léger. Dans cette sérénade R&B, Koffee K dépeint sa dépendance affective à l’égard de sa copine. « Quand on est en amour avec quelqu’un, on développe une habitude. Et quand on est coupé de cette personne, on peut être en sevrage », résume-t-il.

Il a récemment commencé à peaufiner son style pour écrire des chansons aux textes plus complexes, dans l’optique de pouvoir connecter encore plus avec son public. « Avec le temps, j’ai commencé à faire des chansons plus deep, quand je raconte des histoires où je parle de mes sentiments. Quelqu’un m’a déjà écrit un jour pour me dire qu’il avait des pensées suicidaires et qu’une de mes chansons l’avait aidé avec ça. Je suis content de pouvoir faire du bien et en même temps de faire ce qui me passionne », philosophe-t-il.

En consultant son profil Spotify, où plus de 50 000 personnes différentes l’écoutent chaque mois, on peut noter l’omniprésence de références à la drogue dans son œuvre, avec des titres comme Xans, Backwoods et Lotta Dope. Il n’a toutefois jamais eu l’intention de faire l’apologie ou la promotion de la consommation. « Au moment où j’ai publié Xans, je ne faisais plus de drogue. Ça va faire huit mois que j’ai arrêté de fumer. Toutes les chansons où j’en parle, ça fait partie de mon parcours (…), mais je ne veux pas en faire la publicité », se justifie-t-il.

Crédit photo : Christian Zidouemba

Bien que KK produise et vende plusieurs instrumentaux à d’autres rappeurs, c’est le beatmaker allemand ALECTO, qu’il a rencontré sur la toile, qui compose et enregistre la majorité de ses morceaux. Ce n’est qu’en 2019, lors d’un voyage à Los Angeles, qu’il a pu lui serrer la main pour la première fois. Après l’appel d’un promoteur de club qui l’invitait à faire une performance dans son établissement, il s’était rendu en Californie. Il en avait profité pour tisser des liens avec plusieurs joueurs du milieu.

« Je ne pense pas que je vais devoir sortir du Québec pour atteindre mes objectifs. Il y a des artistes de Montréal sous contrat avec des grands labels qui font ça aujourd’hui. Mais je vais devoir y aller plus souvent, me faire des contacts, mener un genre de deuxième vie là-bas. Plus j’y pense, après le virus, je risque d’aller back and forth à L.A. », prévoit-il.

La pandémie de la COVID-19 a inévitablement eu des répercussions sur la carrière de Koffee K, qui était en pleine négociation avec plusieurs labels montréalais et américains. « Tout est au ralenti », se désole-t-il. En attendant de signer un contrat avec une maison de disques, il se contentera de publier des monoplages.

D’un point de vue local, le rappeur de 21 ans se désole du manque flagrant de solidarité entre les artistes hip-hop du 514. « Je dirais que la scène rap à Montréal, ce sont des gangs assez exclusives. Les gens ne s’entraident pas assez. Tout le monde veut être le Drake de Montréal, la première personne qui perce pour vrai et qui met Montréal sur la carte », critique-t-il. En comparaison avec des villes comme Atlanta ou Toronto, où Young Thug et Drake ont bâti des empires dans leur ville respective, les grandes pointures du rap québécois préfèrent souvent faire cavalier seul.

L’objectif ultime de Koffee K est de collaborer avec les artistes qu’il admire le plus : Travis Scott, Dom Kennedy ou Snoop Dogg, pour ne nommer que ceux-là. « Quand j’ai vu des artistes comme eux en show, j’ai réalisé qu’ils étaient des humains comme toi et moi. Ça m’a fait réaliser que c’était possible de travailler avec eux un jour. »

« Le tout, en représentant Montréal », espère-t-il.

PAN M 360 : Comment vos musiques respectives ont-t-elles bourgeonné pour devenir ce qu’est celle de votre groupe aujourd’hui?

Silvia : Venir à Barcelone en 2014 et travailler à Màgia Roja (à la fois une étiquette et un centre culturel alternatif, fermé depuis décembre dernier) a complètement changé ma vie. Ici, j’ai découvert la plupart des musiques qui ont sculpté mes goûts. Après quelques années d’immersion dans cette contre-culture assez particulière, j’ai décidé que je voulais faire quelque chose par moi-même et j’ai fini par jammer avec Víktor et enregistrer ce qui allait devenir la première chanson de Dame Area, Luce. C’était à la fin de l’année 2015. 

Nous n’avons recommencé à faire des chansons qu’au début de 2017. Au départ, nous n’avons pas parlé de l’identité que nous voulions avoir, nous nous sommes juste remis à jouer et peu à peu nous avons réalisé que nous avions quelque chose de spécial.

Víktor : En plus de réaliser des disques et d’enregistrer pour plusieurs musiciens, j’ai joué dans différents projets au cours des 15 dernières années. Le premier sérieux a été le groupe Qa’a. Le concept était de faire du minimalisme psychédélique et tribal et de le combiner avec ce que Can, This Heat et Nurse With Wound faisaient en studio. Fin 2013, j’ai commencé un trio, Ordre Etern, dans lequel je chantais et mettais au point des guitares/instruments faits maison, très influencé par Swans, Einstürzende Neubauten, le power electronics et le black metal. En 2015, j’ai commencé à faire dj chaque semaine à Màgia Roja et j’ai continué jusqu’à sa fermeture. Dame Area est né quelques mois après la fin d’Ordre Etern en 2017 et j’ai tout de suite compris que jamais je n’avais eu de collaborateur.trice comme Silvia.

Màgia Roja

PAN M 360 : Màgia Roja semble déborder du simple cadre de la salle de spectacle, quel effet cet espace de création a-t-il eu sur votre projet musical?

Silvia : D’abord, Dame Area n’existerait pas si Màgia Roja n’avait pas existé, et cela explique assez bien le lien étroit entre les deux. Tout ce que nous avons vécu, appris et découvert grâce à Màgia Roja nous a façonnés en tant que personnes, ce qui s’est ensuite traduit par la musique de Dame Area. Une sorte de relation symbiotique.

Víktor : Nous n’avions jamais connu un tel endroit, ce qui le rend d’autant plus difficile à décrire. Peut-être pourrions-nous dire que c’était un anti-club, un lieu de liberté, complètement fou. Les membres s’y comportaient néanmoins comme une sorte de famille élargie. Les gens y dansaient en communion sur des sons qu’on n’est censé entendre que dans sa chambre. Il s’y passait spontanément toutes sortes de choses étranges et surréelles.

PAN M 360 : Vu le contexte de crise actuel, comment s’est effectué le lancement de ce dernier EP?

Víktor : Il n’y a pas eu de lancement officiel, mais avant l’arrivée du virus, j’ai fait jouer presque toutes les chansons à un moment donné à Màgia Roja, avant de les jouer en concert, pour les tester en quelque sorte. En particulier La Notte É Oscura et La Soluzione É Una qui sont devenues des sortes de succès locaux.

PAN M 360 : C’est votre cinquième parution en deux ans seulement, en plus de beaucoup voyager, comment répartissez-vous votre temps entre création, répétitions et tournées?

Silvia : Depuis que nous avons créé Dame Area, le groupe a toujours été notre passion. Lorsque nous travaillions à Màgia Roja, nous pouvions nous organiser pour faire une tournée chaque fois que nous en avions besoin, et je pense que c’est un point clé par rapport à un travail normal où il aurait fallu attendre nos vacances pour le faire. Nous vivons à l’étage de Màgia Roja et nous avons toujours répété et enregistré (et nous le faisons toujours) dans la salle elle-même, ce qui est très pratique, car tout le matériel est déjà là et il suffit de descendre. Cela permet d’enregistrer des chansons assez rapidement aussi.

Víktor : Nous sommes tous les deux très créatifs et nous nous complétons assez bien. Je suis plus obsédé par les détails et le son, tandis que Silvia est très douée pour ne pas compliquer les choses et mener à terme ce que nous entreprenons. On peut donc dire que nous nous équilibrons. Notre musique se fait un peu de façon anarchique, nous gardons les meilleures idées, peu importe qui a fait quoi. À la fin, la musique est répartie de façon égale. 

Nous n’aimons pas sortir de morceaux qui font remplissage, il y a donc beaucoup de chansons jetées et d’expériences ratées. Jusqu’à présent, toutes nos chansons, sans exception, ont été diffusées à la radio, ce qui est assez remarquable pour nous et ce serait bien que cela continue ainsi.

PAN M 360 : Sur La Soluzione é Una, nous retrouvons la signature industrielle-tribale de votre album Centro Di Gravitá, comment avez-vous abordé la création de ce dernier opus?

Silvia : Les chansons de La Soluzione é Una ont été enregistrées entre 2018 et 2019. Ce n’est qu’à l’automne de l’année dernière, lorsque nous avons décidé de sortir un autre mini-album, que nous avons choisi dans nos fichiers les chansons qui les complèteraient le mieux, c’est comme ça qu’il a pris forme. Trois des chansons portent cette signature parce que c’est comme ça que ça sonne pour nous, mais ce n’était ni voulu ni prévu.

Víktor : Il y a deux ou trois chansons avec des éléments tribaux, mais nous considérons cette sortie plus industrielle-synthétique. Nous n’avons pas mis d’autres chansons tribales dans cet EP parce que nous les gardons pour notre deuxième album et nous avons créé beaucoup de chansons dans un style « tribal froid » pour ainsi dire. Il y a des accents de Throbbing Gristle, mais je pense que nous sommes de plus en plus influencés par nous-mêmes, par ce que représente le groupe.

PAN M 360 : Les paroles jouent un rôle central dans votre musique, comment celles-ci voient-elles le jour?

Silvia : Les paroles sont toujours de moi, même si parfois Víktor me suggère un sujet ou un concept. Je suis très intéressée par les processus d’apprentissage de nouvelles langues et par la façon dont fonctionne l’esprit d’un polyglotte. Cela m’a ainsi amené à écrire des paroles dans la plupart des langues que je parle. 

J’ai commencé à chanter surtout en italien. C’était une façon de me connecter à mon moi intérieur de parler ma langue maternelle que je n’utilise jamais à Barcelone. Et le fait de ne plus l’utiliser régulièrement m’a aidé à trouver ma propre musicalité de la langue, mieux que si je vivais en Italie et la parlais tous les jours. D’une certaine manière, j’ai eu envie d’avoir moins de règles en tête et plus de liberté dans l’utilisation des mots et de la syntaxe. Ensuite, j’ai commencé à faire des chansons en espagnol et aussi en turc comme sur le morceau Zaman çabuk geçiyor et en allemand.

Chaque langue a sa propre musicalité et la rechercher est comme un défi et un jeu en même temps qui m’amène à de nouvelles idées, de nouvelles mélodies. Chaque langue est liée à un aspect différent de mon caractère et de ma personnalité, chacune me permet d’exprimer différents aspects de moi-même.

PAN M 360 : La situation relative à la crise de la COVID-19 a été assez difficile en Espagne, comment cette situation, aussi complexe soit-elle, peut-elle se traduire en musique?

Silvia : Nous ne comptons plus les journées de confinement. D’une part, cette pause forcée nous a donné le temps de travailler sur notre musique. Nous avons terminé nos deux prochaines parutions et nous avons fait une dizaine de nouvelles chansons ces dernières semaines. La musique ces jours-ci nous aide plus que jamais à échapper à la réalité du monde extérieur. Nous devrons trouver la lumière au bout du tunnel, je suppose. Et la musique nous aidera à y arriver. Mais qui sait vraiment ce qui va se passer dans deux semaines?

Crédit photo : Chantal Anderson

Au cours de son plus récent cycle créatif, Kaitlyn Aurelia Smith a lié une pratique quotidienne d’assouplissement physique à celle de la composition. Chaque jour, ses mouvements devenaient autres, c’était idem pour la musique.

La multiplicité de ses poses et mouvements, quelque part entre la danse contemporaine, le contorsionnisme et le yoga, constitue ainsi un langage sans cesse renouvelé, « mosaïque de la transformation » intrinsèquement liée à ses explorations sonores.

Ce fut pour elle l’occasion de réfléchir à la circulation des flux énergétiques, dans son corps comme dans ses œuvres. Voilà l’expression holistique du mouvement corporel et du son à travers le flux énergétique : l’électricité.

Crédit photo : Chantal Anderson

« L’électricité, rappelle-t-elle, permet à mes synthétiseurs analogiques de produire des sons, et c’est aussi ce qui fait que le son se rend jusqu’au cerveau et frappe l’imaginaire. J’ai été inspirée par le simple pouvoir de l’électricité et la façon dont elle donne vie à mes instruments. C’est pour moi la source d’énergie la plus fondamentale. »

Par conséquent, The Mozaic of Transformation est un témoignage sonore de l’admiration pour l’énergie électrique.

« Vous savez, quand on voit quelque chose de magnifique, tout ce à quoi on peut penser pour rendre cette chose peut se traduire en sons. C’est comme lorsqu’on contemple un beau coucher de soleil – c’est tellement beau! on aimerait que d’autres puissent profiter du spectacle – j’ai eu le sentiment d’être submergée par la beauté; l’inspiration pour cet album était l’électricité et la seule chose que je pouvais faire, c’était de lui donner une forme sonore.  L’intention était aussi de montrer à quel point l’électricité est étonnante. »

Crédit photo : Chantal Anderson

La notion de partage est aussi importante pour notre interviewée, qui repousse l’idée de s’enfermer dans une tour d’ivoire.

« Je vois toujours la musique comme un langage, c’est-à-dire que j’essaie toujours d’affiner ma capacité à traduire l’inspiration et ce que je ressens intérieurement sous une forme sonore que je puisse ensuite transmettre à d’autres afin qu’ils se sentent inspirés à leur tour. Cette inspiration de l’électricité, c’est comme quand j’assiste à un coucher de soleil; tellement beau que je souhaite que d’autres puissent le voir. L’intention est de partager cette inspiration. »

La trame dramatique de The Mozaic of Transformation est ainsi construite :

« Les morceaux courts s’enchaînent et construisent cette trame jusqu’au dernier morceau, beaucoup plus longs que les autres. Cette montée dramatique vous emmène en quelque sorte au fil d’une transformation, le voyage se fait à travers des allers-retours constants entre les combinaisons de sons et de musique. J’essaie de mélanger beaucoup de choses. Le dernier morceau au programme a été le premier que j’ai composé. L’intention était de l’enregistrer avec un orchestre complet mais je n’ai pas trouvé preneur, je rêve depuis toujours de pouvoir disposer d’un orchestre de chambre ou d’un orchestre symphonique. Cette fois-ci, c’est moi seule qui crée mes sons d’orchestre – notamment à partir d’échantillons d’instruments. »

Crédit photo : Chantal Anderson

Native de l’île Orcas qui jouxte la Colombie-Britannique, Kaitlyn Aurelia Smith vit à Los Angeles. Musicienne de formation, l’artiste de 33 ans a suivi un parcours typique avant de bifurquer dans l’atypique. Elle explique :

« J’ai commencé à jouer de la guitare classique et apprendre la composition pour orchestre, puis je suis passée aux synthétiseurs analogiques pour ensuite tout mélanger. J’aime vraiment le mélange de ces deux univers. »

La compositrice se nourrit de musiques dont les références ne sont pas identifiables d’emblée. 

« Quand j’ai fait mes études en musique, relate-t-elle, mon cerveau a été formé à reconnaître les éléments de la théorie musicale, de l’instrumentation et de la production. Aujourd’hui, je suis inspirée par la musique sans analyser sa construction. J’aime la musique quand mon cerveau s’y abandonne, point. Le compositeur japonais Joe Hisaishi, par exemple, est une très grande source d’inspiration pour moi. Je n’ai pas cherché à savoir comment il fait sa musique, mais je sais maintenant qu’il mêle musique orchestrale et musique électronique. »

Après la sortie de son excellent album The Kid en 2017, Smith a orienté son énergie créatrice dans plusieurs directions. Elle a fondé Touchtheplants, un écosystème multidisciplinaire pour des projets accueillant les premiers volets de sa série électronique instrumentale et des textes sur la pratique de l’écoute intérieure. Dans le même élan, elle a continué à explorer les possibilités texturales des instruments électroniques ainsi que les formes, les mouvements et les expressions que l’on trouve dans la relation du corps humain avec le son et aussi la couleur.

Crédit photo : Chantal Anderson

Parmi les compositrices américaines les plus accomplies de sa génération, Kaitlyn Aurelia Smith assume également l’électricité féminine qui nourrit son œuvre, quoique…

« Je suis heureuse que cette énergie féminine soit reçue en tant que telle, mais j’essaie de ne pas comparer mon travail avec celui d’autres femmes. Et si l’énergie féminine est toujours là dans la musique, je ne pense pas qu’elle provienne exclusivement d’artistes féminines. J’entends aussi beaucoup d’énergie féminine provenant d’artistes masculins. Je ne suis pas certaine, en fait… c’est complexe… »

Laissons donc les mystères faire leur œuvre…

Crédit photo : Chantal Anderson

Crédit photo : Anna Webber

Les Sparks sont une belle anomalie dans la petite histoire de la grande famille pop. Depuis leurs débuts sur disque en 1972 et plus particulièrement leur percée avec le désormais classique Kimono My House et la pièce maîtresse This Town Ain’t Big Enough for Both of Us en 1974, les frères Ron et Russell Mael n’ont cessé de surprendre et de se réinventer d’un album à l’autre. Légèrement étranges et anticonformistes, toujours hyper stylés, les deux musiciens ont touché à toutes sortes de styles au fil des ans, du glam-rock à l’électro-pop en passant par la bubblegum-pop, la pop baroque, la musique classique, le music-hall et la musique de film. Si le duo n’a jamais connu le succès qu’a eu Queen, avec qui on pourrait vaguement comparer les Sparks, leur influence sur la musique populaire est toutefois énorme. De Björk à New Order, de Faith No More aux Smiths et de Depeche Mode aux Franz Ferdinand – avec qui les frères Mael ont formé le groupe FFS en 2015 –, le duo de Los Angeles est ce qu’on pourrait sans gêne appeler un groupe culte.   

Aujourd’hui septuagénaires sans en avoir l’air, les frères Mael récidivent avec A Steady Drip Drip Drip, un album rafraîchissant qui fait en quelque sorte suite au précédent Hippopotamus paru en 2017, disque qui catapulta les Sparks en 7e position du palmarès britannique, 40 ans après leur dernier Top 10. 

Quel artiste au long parcours peut encore se vanter d’être toujours aussi pertinent après plus de 50 ans de musique? On les compte sur les 5 doigts de la main. On se demande alors, mais qu’est-ce qui motive encore à ce point les Sparks? Ron Mael, le claviériste à l’éternelle petite moustache, n’a pas répondu à cette question, mais il nous a parlé de ses influences, de Jacques Tati, de Leos Carax, d’esthétisme, d’humour, du nouveau Sparks et de bien d’autres choses. 

PAN M 360 : Est-ce que A Steady Drip Drip Drip suit un peu ce que vous avez fait avec Hippopotamus, c’est-à-dire un retour à des chansons plus courtes et à un format plus pop ?

Ron Mael : D’une certaine manière, oui. D’un point de vue stylistique et esthétique, ce n’est pas un changement radical. Il y a eu des albums que nous avons faits où nous avons essayé de couper complètement le lien d’avec l’album précédent et de repartir à zéro, mais nous avons senti que nous avions trouvé quelque chose de fort avec Hippopotamus, quelque chose qui nous permettrait peut-être de continuer à partir de l’ambiance ou de l’impression d’ensemble qui se dégageait du disque. Les nouvelles chansons n’ont quand même pas l’air de provenir de cet album. L’idée était d’avoir une collection de chansons de différents styles dans lesquels nous aimons travailler. On sent qu’il y a eu progression depuis cet album. Il est très difficile pour nous de le juger objectivement, mais nous pensons qu’A Steady Drip a plus de profondeur et de substance qu’Hippopotamus

PAN M 360 : Avec qui avez-vous travaillé pour le nouvel album ?

RM : Russell s’occupe de toute la production depuis nos six ou sept derniers albums. Il a un studio chez lui à environ 7 minutes de chez moi, donc c’est assez facile pour nous d’enregistrer. Nous avons travaillé avec beaucoup de grands réalisateurs par le passé, mais je pense que nous en avons appris assez pour être capables de prendre de bonnes décisions et être vraiment sans pitié quand vient le temps de choisir les chansons et ce genre de détails. Pour l’album Hippopotamus, nous avions réuni un groupe de jeunes musiciens épatants et passionnés, et qui sonnaient comme Sparks. Nous les avons donc fait venir en studio pour jouer sur les chansons les plus rock ou pop de ce nouvel album.

PAN M 360 : Sur certains morceaux, vous semblez être revenus à un son que vous aviez dans les années 70, avec plus de guitares, plus pop-rock et moins électro…

RM : Pas forcément. Il y a toute une série de styles différents sur l’album. Par exemple, Please Don’t Fuck Up My World (premier single au titre prémonitoire paru en décembre 2019), One For The Ages ou Left Out In The Cold, ce ne sont pas des chansons de « band ». Il y en a qui sont plus mordantes comme I’m Toast et quelques autres, mais l’intention n’était pas de revenir à notre son des années 70, parce que c’est tout simplement le genre de chose que nous ne faisons pas. 

PAN M 360 : Russell et vous avez toujours eu un look assez original, dans quelle mesure attachez-vous de l’importance à l’esthétique ou à l’image ?

RM : Nous ne séparons jamais la musique de l’image et de l’aspect visuel, depuis le début. Nous avons commencé à Los Angeles; les groupes de L.A. en général n’étaient que dans la musique et si vous présentiez une dimension visuelle, celle-ci était perçue comme extérieure à la musique. Nous nous sentions plus proches des groupes britanniques pour qui le côté visuel était très important. Je pense que c’est toujours le cas aujourd’hui, il est tout à fait naturel pour nous de mettre l’accent sur cette dimension, tout comme sur nos personnages. 

PAN M 360 :  Est-ce pour cela qu’il y a souvent une certaine dérision dans vos paroles ? Pour contrebalancer l’aspect esthétique ? Pour montrer que vous ne vous prenez pas trop au sérieux ?

RM : Il y a de l’humour mais nous essayons toujours de donner un autre angle à nos paroles, un côté plus sérieux parce que nous voulons être pris au sérieux. Nos paroles doivent donc avoir de la profondeur, mais oui, il y a beaucoup d’humour en surface et si vous creusez plus profondément, en-dessous il y a une autre couche qui est soit douce-amère ou qui a un autre sens.

PAN M 360A Steady Drip Drip Drip est votre 24e album, et au fil des ans, vous avez fait beaucoup d’albums aux sonorités différentes, quelles sont, selon vous, vos principales influences depuis les premières années jusqu’à aujourd’hui ? 

RM : Quand nous avons commencé, nos influences étaient les Who et les Kinks des débuts. Des groupes britanniques qui étaient vraiment tape-à-l’oeil et qui écrivaient sur des sujets très précis, comme les tatouages et ce genre de choses. Mais avec le temps, nous n’avons plus vraiment l’impression de tirer autant de choses des autres groupes pour les incorporer à notre musique. Il y a eu des réalisateurs influents en cours de route, comme Giorgio Moroder avec qui nous avons travaillé à la fin des années 70 (No. 1 In Heaven et Terminal Jive) avec l’intention de donner un son plus électronique à ce que nous faisions, mais il a été bien plus qu’une influence, il a vraiment eu une grande part de responsabilité. 

PAN M 360 :  Après plus de 50 ans dans la musique, en rétrospective, de quoi êtes-vous le plus fiers ?

RM : Le simple fait de maintenir un niveau de qualité aussi longtemps est très difficile parce qu’à un certain moment, on peut se dire qu’on a fait tout ce qu’on pouvait faire et avoir juste envie de s’asseoir sur ses lauriers et sans se casser la tête de faire un album qui ressemblerait à ce qu’on a fait avant. Nous n’avons jamais fait cela, nous avons toujours été de l’avant. Le fait d’avoir fait beaucoup d’albums que nous estimons de haute qualité et de toujours avoir cherché à avancer d’une manière ou d’une autre est une chose dont nous sommes particulièrement fiers. Nous sommes également fiers que des gens suivent Sparks depuis le début et que de nouvelles personnes se joignent à notre public.

Crédit photo : Anna Webber

PAN M 360 : Avez-vous des regrets ?

RM : Pas pour ce que nous avons fait, mais plutôt pour des choses qui ne se sont pas réalisées. Au milieu des années 70, nous avons travaillé pendant une courte période avec le réalisateur français Jacques Tati. Nous l’avons rencontré plusieurs fois à Paris, mais ce film n’a malheureusement jamais vu le jour pour des raisons de santé et de financement. Donc en ce sens, oui, nous regrettons vraiment que cela n’ait pu se faire. Le film s’intitulait Confusion. Il racontait les péripéties d’une petite chaîne de télévision française qui nous faisait venir d’Amérique comme experts pour les aider à résoudre leurs problèmes, le tout à la Tati. Nous étions de grands fans de Tati. Au moins, nous avons eu la possibilité de travailler avec lui pendant un moment et de voir à quel point il était incroyable dans la vraie vie, un peu comme son personnage de Monsieur Hulot. 

PAN M 360 : Vous avez un fort penchant pour le théâtre et le cinéma. Vous avez réalisé la comédie musicale radiophonique The Seduction of Ingmar Bergman en 2009 et l’avez aussi présentée sur scène en 2011, et vous avez récemment travaillé sur un autre projet de film. 

RM : Oui, un film musical réalisé par Leos Carax et dont le tournage s’est achevé vers la fin de l’année dernière. Nous avons tourné principalement à Bruxelles et un peu en Allemagne et à Los Angeles. Leos a terminé le montage du film à temps pour la première au festival de Cannes, mais malheureusement celui-ci n’a pas eu lieu. Peut-être qu’on pourra le présenter au festival de Venise à la fin d’août ou à celui de Toronto au début de septembre. Personne ne sait vraiment ce qui va se passer. C’est un projet que nous avons conçu il y a environ huit ans qui ne devait pas être un film mais plutôt un spectacle, et peut-être un album de Sparks. Nous sommes allés au festival du film de Cannes à peu près à cette époque pour essayer de vendre un autre projet sur lequel nous travaillions et on nous a présentés à Leos Carax qui avait utilisé l’une de nos chansons dans son film Holy Motors. Nous avons discuté avec lui pendant un moment et une fois de retour à Los Angeles, nous avons pensé que nous devions lui parler de cet autre projet de spectacle pour voir ce qu’il en pensait… et il nous a dit qu’il voulait en faire un film! Mais il a fallu huit ans pour que tout se mette en place et pour le financement et la recherche des acteurs, qui sont Adam Driver et Marion Cotillard. 

Nous espérons pouvoir jouer à Montréal à un moment donné,
car cela fait bien trop longtemps.

PAN M 360 : Vous faites toute la musique de ce film ?

RM : Oui, c’est une histoire que nous avons inventée et la majeure partie de la musique ressemble à ce qu’elle était il y a huit ans, c’est juste que Leos Carax voulait ajouter sa griffe au film, donc nous avons écrit de nouvelles pièces et certaines autres ont été légèrement modifiées, mais dans l’ensemble, c’est assez proche de notre idée de départ. Le film est composé à 95 % de chansons et les deux acteurs font un travail incroyable! C’est un véritable plaisir pour nous de pouvoir entendre des choses que nous avons écrites et d’avoir des acteurs de cette qualité jouer sur cette musique. Le film s’appelle Annette. Il raconte l’histoire d’un humoriste, joué par Adam Driver, à l’humour vraiment décapant et un peu rude avec le public, mais aussi très populaire. Il a une liaison avec une chanteuse d’opéra jouée par Marion Cotillard. C’est donc une sorte d’association improbable entre les deux. Puis ils ont un enfant et cet enfant a des talents particuliers, ce qui est en fait le sujet du film. Sa carrière à lui déraille alors que la sienne à elle monte en flèche et les conflits entre les deux déclenchent pas mal de feux d’artifice. Je ne peux pas en dire beaucoup plus!

Crédit photo : Béatrice Vézina-Bouchard

« Depuis 2015, amorce-t-il, je passe beaucoup de temps en Gaspésie, mais j’y suis à temps plein depuis deux ans. J’y ai résidé dans une yourte jusqu’à 2018 et j’y ai ensuite acheté une maison dans le coin de Maria, au pied des montagnes. J’avais une blonde au début, puis on s’est séparés, je me suis « ermité ». Je ne vivrai pas toujours seul, mais j’avais besoin de ce calme. »

Chocolat, le groupe qui a jadis fait connaître le chanteur et qui a repris du service ces dernières années au grand plaisir de ses fans, est en pause indéterminée. 

« C’est de la job, en gang! Prises de décisions et tout et tout, soupire son chanteur. Quand mon père est décédé, on était en studio en train de faire Jazz engagé, j’étais alors entre la Gaspésie et Montréal. À la fin des séances, j’ai senti que je ne serais peut-être plus capable de continuer. Mais on a quand même fait une tournée en France et… à la fin, je n’avais plus envie de faire de shows, je n’avais plus envie de rien. J’avais quand même vécu des années créatives avec le retour de Chocolat et trois albums supplémentaires. J’avais pressé mon citron. »

Le décès du père a été un tournant, force est de déduire. 

« C’est toujours une étape propice aux grandes réflexions sur l’existence, à l’introspection. Mon père et moi, on ne se voyait pas souvent physiquement, mais on était très connectés. Parfois je ne le voyais pas pendant plusieurs mois, je le voyais rarement vers la fin, une fois par an. Depuis qu’il est mort, je réalise qu’on avait beaucoup en commun. Il m’avait vraiment influencé, beaucoup plus que je ne le croyais. »

Après la mort, la vie : Jimmy Hunt a imaginé Le silence dans sa solitude gaspésienne. Le projet d’écrire long s’est finalement transformé en celui d’écrire bref.

« Je pensais mettre un peu de gommage autour de mes textes choisis, mais finalement je les aimais ainsi. Ça s’est enligné vers quelque chose de très minimaliste. Il peut se passer des choses à la lecture de tels textes, l’imagination peut travailler davantage. Au début, la musique était ambient autour des textes, plutôt informes. C’était intéressant mais trop vaporeux. J’ai choisi des accords et des lignes mélodiques tout en gardant les textes super simples. » 

Hormis la simplicité volontaire du principal intéressé, le minimalisme choisi sied bien à l’époque. Notre interviewé en convient :

« On est bombardés d’informations, un trop-plein de propositions. Ça fait du bien un peu d’espace créé par un propos minimaliste. J’ai discuté avec les gens du label (Dare to Care) sur la courte durée du projet. Ajouter un peu de bouette pour se rendre à 40 et quelques minutes? Euh… non. C’est le résultat qui compte, ce qui est une bonne chose en soi. C’est une bonne époque pour la création en ce sens, il y a de la place pour tous les formats. »

Jimmy Hunt se prête ensuite à une revue en règle de son nouveau répertoire, chanson par chanson.

Étoiles :

« J’ai toujours le projet d’écrire et je finis par faire un album de chansons. Évidemment, j’ai dans mon ordinateur plusieurs fragments d’un format plus long. Comme ceci : un soir, je revenais de chez un voisin en me disant que mon affaire littéraire, ça ne se tenait pas. Le ciel était alors étoilé, j’avais devant moi un panorama de beauté tout en vivant ce doute, ce mal-être créatif. J’en ai finalement tiré ce texte qui parle du doute dans la création. Esthétiquement, ça crée une belle image, je crois. »

Les gens qui m’aiment :

« Être reconnu publiquement, ça peut virer en une forme de narcissisme, c’est ce dont je parle dans cette chanson. Vers la fin le texte s’assombrit, le narrateur devient « le chemin de croix » des gens qui l’aiment. Dans la vraie vie, je ne suis pas superstar, ce texte est ironiquement pompeux, exagéré. Avec la musique, cependant, le texte devient plus touchant, plus sensible. »

Recommencer :

« Refaire ma vie, vouloir repartir à zéro, voilà une réflexion typique de la crise de la quarantaine. Le texte ironise un peu lorsque le narrateur souhaite redevenir vierge et tomber amoureux d’un écrivain. Puisqu’il ne peut en être un, il pourrait en admirer un autre. Je n’ai rien rajouté au texte initial de cette chanson, car je l’aurais probablement affaibli. »

Vieux amis :

« J’ai été instruit du phénomène des microbiotes dans des émissions de science. Ces organismes se trouvent dans nos intestins, ils existent depuis des millions d’années. Les microbiotes nous poussent à échanger des microbes avec d’autres humains, ils ont une influence sur notre comportement. Ils nous poussent à la vie sociale et au partage, ce qu’on évite d’ailleurs présentement. Les microbiotes n’aiment pas la pandémie! En somme, nos intestins nous pilotent, nous sommes moins aux commandes du bateau que nous pourrions le croire! Ainsi, j’ai ramené le sujet dans le contexte d’isolement et de la solitude, et sur les questionnements de ma propre identité, sur la maîtrise de ma vie. »

L’arbre :

« J’ai écrit ce texte érotique, je l’ai retravaillé pour qu’il acquière la forme d’une chanson. C’est une sorte de mythologie forestière (rires). »

La chute :

« Cette chute existe, elle se trouve sur mon terrain. L’hiver, elle se couvre d’une glace turquoise, l’eau qui coule dessous produit des sons super beaux. Je trouve magnifique que ça se produise comme ça, depuis très longtemps, généralement sans spectateur. »

Ambulance :

« Mon père est mort seul dans son chalet. Un voisin l’a trouvé, mes frères et moi sommes arrivés lorsqu’il était rendu à la morgue. Que des étrangers aient ramené en ambulance son corps inanimé et l’aient sacré dans un tiroir (ce qui est tout à fait normal), ça me bouleversait. »

Mental :

« C’est un texte de séparation amoureuse. Quelqu’un écrivait ma bio pour l’album et pensait que je parlais encore de mon père… on peut le voir comme ça, j’aime mieux laisser ça ouvert. Ce texte parle aussi de maladie mentale; chacun a ses troubles, il y a des moments de trêve où on atteint l’équilibre et puis on se fait rattraper. On n’est à l’abri de nos maux que momentanément. »

La décroissance :

« Il y a ces mouvements sociaux qui remettent en question la consommation et le capitalisme, que je mets ici en perspective avec mon propre éloignement. L’objectif ultime est de prendre du recul pour trouver un chemin plus viable, être distant des autres pour finalement s’en rapprocher. »

Le silence :

« L’hiver commençait quand j’ai fait ce texte. J’avais hâte que la neige s’installe, de penser à autre chose pendant que le décor change et que le blanc apparaît. » 

Les textes de cet album, on l’imagine bien, ne sont pas portés par des musiques très chargées, quoique…

« Je voulais d’abord aller vers des sons expérimentaux, c’était un peu too much. On a enregistré de la pedal steel, ça a mené l’affaire vers une sorte de folk americana tout en mettant en relief des moments plus instrumentaux, proches du psychédélisme, du prog ou du space-rock à la Pink Floyd. Mais aucun genre musical ne se manifeste très clairement. »

En somme, Jimmy Hunt?

« Ce n’est pas un album feu d’artifice. C’est posé et calme, ça représente bien mon état d’esprit, là où j’étais pendant sa conception. »

PAN M 360 : Come Forth to Me a été enregistré avant le décès de personnes importantes pour vous. Mike, ta femme est décédée, et Rob, ton père aussi. Comment vous sentez-vous à faire la promotion de cet album?

Mike Di Salvo : Ce qui est passé est passé et je vis dans le présent. Quand j’écoute cet album, il me parle de force et de persévérance. Ensemble, on a réussi à le faire malgré tout qui est arrivé, et quand je l’écoute, je peux dire que j’en suis satisfait.

Rob Milley : Je ne pourrai jamais me mettre à la place de Mike et lui se mettre à la mienne, mais en gros, l’album représente un moment dans nos vies malheureusement marqué par des événements tristes. Maintenant que l’album est sorti – et je parle seulement pour moi – c’est comme si ça mettait une conclusion à tout ce que j’ai vécu en le faisant. Je suis content qu’il soit terminé, maintenant je peux passer à autre chose.   

PAN M 360 : Si on dit qu’un album capte un moment précis dans le temps, avez-vous l’impression que Come Forth to Me est toujours actuel puisque vous avez commencé à y travailler en 2012 et qu’on est en 2020?

Mike : L’album reste frais à mes oreilles même si on l’a commencé en 2012. Je pense que ça montre bien la confiance que j’ai en ce disque et ses chansons. Quand je l’écoute, il n’y a pas un moment où j’ai envie de sauter une chanson. Le disque a été construit grâce une amitié. On l’a écrit collectivement même si Rob et moi avions déjà des idées avant l’arrivée des deux autres (N.D.L.R. : le bassiste Oli Pinard et le batteur Tommy McKinnon), mais au bout du compte, c’est le produit du travail de quatre personnes et l’album qui en résulte reste encore très très frais.

PAN M 360 : Aviez-vous un objectif quand vous avez commencé à travailler ensemble?

Rob : Au début, c’était juste Mike et moi. On voulait juste faire de la musique ensemble. Juste pour le plaisir de la création, pas pour se faire un nom ou quoi que ce soit du genre. On voulait juste créer de la musique ensemble parce qu’on est des amis depuis longtemps et qu’on avait déjà « jammé » ensemble avant. Juste pour le plaisir, pas vrai, Mike?

Mike : Oui, c’était pour l’amour de la musique. Rob arrivait avec des chansons qui étaient déjà pas mal complètes et moi, j’ajoutais quelques paroles. On a assemblé le tout et voilà où ça nous a menés.

PAN M 360 : Vouliez-vous explorer un style précis de musique ou simplement y aller comme ça venait?

Mike : Tout ce qui est sur l’album a été conçu tel qu’on l’entend. On ne voulait pas quelque chose de préfabriqué, pas de la musique à numéros. On voulait quelque chose de techniquement solide, mais aussi qui puisse amener les chansons dans différentes directions. Ces chansons ont été écrites pour nous. C’est le point de départ, mais on voulait également développer le son et amener les gens vers des territoires inattendus. Je pense que nous y sommes arrivés.

Rob : On a passé 4-5 ans à prendre notre temps, comme dit Mike. On l’a fait pour nous. Comme on n’avait pas d’échéance, on ne se sentait pas obligés de terminer quelque chose pour risquer de le regretter ensuite. On a pris tout le temps dont on avait besoin et c’est pour ça qu’on peut dire qu’on est très, très satisfaits.

PAN M 360 : Vous auriez pu travailler sur les chansons 5 ans de plus! 

Mike : C’est vrai ! (rires)

PAN M 360 : Qui vous a dit d’arrêter?

Rob : Ç’aurait pu être nous. En fait, quand ç’a été presque terminé, on l’a senti. On peut dire que ces chansons sont maintenant terminées. Tu nous as demandé si nous avions un objectif? L’un d’eux était d’enregistrer l’album avec tous les musiciens dans la même pièce. Un peu comme ça se faisait avant, de sorte que lorsqu’on écoute l’album, on peut sentir l’énergie humaine. Je ne veux pas avoir l’air d’un mystique, mais on sent que ce sont des êtres humains qui jouent les chansons. Pas comme souvent d’aujourd’hui où tout est enregistré sur ordinateur et ensuite séparé et où ça sonne très robotique. 

PAN M 360 : Ma chanson favorite est Souvenir Gardens. C’est votre chanson la plus cinématographique.

Mike : Je pense que c’est en grande partie grâce au talent et à la générosité de Luc Lemay (Gorguts). On a contacté Luc parce qu’on est de grands fans de son travail. Il était aussi très motivé et désireux de travailler avec nous. Quand on a entendu le résultat de ses efforts, ça nous a soufflés! On ne s’attendait pas à être si agréablement surpris. Elle est très cinématographique en effet et cadre bien avec les autres chansons lorsqu’elle devient plus pesante. C’est une combinaison parfaite.

PAN M 360 : Les premières chansons de l’album reflètent ce à quoi je m’attendais d’Akurion. Puis arrive Souvenir Gardens qui montre qu’Akurion est bien davantage.

Mike : C’est ce qu’on voulait. On voulait faire voyager les gens avec cet album. On voulait que ce soit une expérience qui amène quelque chose de nouveau. Mais quand on faisait l’album, on ne pensait pas à ce que les gens allaient en penser. C’était plutôt, on veut avoir tel paysage sonore, le genre d’album qui nous projette dans toutes sortes de directions inattendues. Et puis, évidemment, quand tout a été fait, on a commencé à se dire : « espérons que les gens seront prêts à nous suivre dans ces directions-là ».

Nous avons joint Jason Williamson chez lui à Nottingham, coincé à la maison comme tout le monde. Vêtu d’une robe de chambre, entre deux fournées (Jason a souvent du pain sur la planche), le vindicatif chanteur du duo minimal rap-punk qu’il forme avec le beatmaker Andrew Fearn nous a causé de colle, de politique et du Brexit, de ses ennemis et bien sûr des Sleaford Mods.

PAN M 360 : Jason, pouvez-vous nous parler un peu de l’album et de son titre ?

Jason Williamson : All That Glue est le titre de la première chanson que nous ayons faite Andrew et moi, en 2012. Cette chanson n’est pas à proprement parler sur la compilation mais elle sera disponible en flexi disc sur la version « gold » de l’album. On trouvait que ce titre cadrait bien avec ce que sont les Sleaford Mods. Il y a bien entendu quelque chose de punk dans ce titre, tu vois ce que je veux dire? On est très dans l’éthique DIY, très minimale, très son de la rue.

PAN M 360 : A-t-il été difficile pour vous de choisir parmi toutes vos chansons? Vous avez tout de même une bonne dizaine d’albums et quatre EP.

JW : Ça n’a pas été trop difficile. Nous ne voulions tout simplement pas sortir un album de « grands succès » ou un album de « singles ». D’abord, nous ne sommes pas un groupe à « grands succès », nous n’avons pas vendu des millions de disques, nous ne sommes pas connus internationalement à grande échelle et nous ne voulions pas faire un album de singles parce que nous pensions que c’était trop évident. Nous avons plutôt rassemblé plein de choses de tous nos albums ainsi que quelques singles, et aussi des inédits.

PAN M 360 : D’où proviennent les chansons inédites?

JW : Les chansons plus obscures ont pour la plupart été enregistrées durant les séances de studio de nos albums et EP faits entre 2013 et 2016. Nous croyons que certaines d’entre elles méritent d’être connues parce qu’elles sont aussi fortes que celles qu’on retrouve sur les albums. Nous voulions aussi donner une couleur à la période couverte par All That Glue, c’est-à-dire de 2013 à 2019. Il n’y a pas de chansons live sur l’album, mais toutes les chansons ont été rematricées. Beaucoup de ces chansons sont très difficiles à trouver aujourd’hui parce que les albums dont elles sont extraites sont épuisés. Il était donc important pour nous de les rendre à nouveau disponibles.

PANM360 : Et en ce qui concerne votre matériel paru avant 2013, celui-là aussi est très difficile à trouver.

JW : Rien de ce que j’ai fait avant Andrew n’est sur cette compilation. Il y en a une autre intitulée Retweeted sur laquelle on retrouve la plupart de ces morceaux.

PANM360 : Sur les albums enregistrés avant la venue d’Andrew, vous aviez un son différent, avec plus d’échantillonnage et des sonorités souvent punk et 60’s, alors que vous préconisez maintenant une approche musicale beaucoup plus minimale et proche du hip-hop, avez-vous songé à revenir à votre son des premiers albums?

JW : Nous avons essayé plusieurs fois, mais ça ne marche pas, ce n’est pas nous. La musique d’Andrew est très personnelle et elle n’a pas besoin d’être très travaillée. Et je pense qu’utiliser des guitares comme je le faisais avant ne fonctionne pas. Andrew utilise des guitares, mais à sa façon. Il y a eu un temps et un lieu pour cette musique… Les choses évoluent, du moins c’est comme ça que je le vois.

PAN M 360 : Vous attirez en général un public plus âgé, qu’on ne voit pas si souvent dans les salles de concerts, pourquoi pensez-vous que vous plaisez tant au plus de 35 ans?

JW : Je pense que c’est une musique à laquelle les gens plus vieux s’identifient. C’est une musique qui commence à avoir de l’âge, beaucoup du punk et du post-punk. La première vague du punk authentique des années 70, c’est-à-dire. Elle possède beaucoup de ça, et beaucoup du punk de la nouvelle vague aussi. C’est généralement pour ça qu’il y a beaucoup de gens plus vieux à nos concerts. 

PAN M 360 : Beaucoup de vos paroles ont un angle socio-politique, pensez-vous que la musique puisse changer la politique ?

JW : Non, non. Je pense que la musique peut changer un peu l’opinion des gens mais je ne pense pas qu’elle puisse changer la politique. Ce n’est pas une machine assez puissante pour influencer le monstre qu’est la politique. Le monde de la politique est vaniteux et affecte le moindre aspect de nos vies. On pourrait dire la même chose de la musique jusqu’à un certain point, mais je ne pense pas que la musique soit un véhicule assez puissant pour lutter contre la politique. Il y a eu des moments où la musique a bousculé le paysage social, il y a eu des moments où les politiciens ont dû en prendre conscience, mais en général, à mesure que nous avançons, que le monde devient plus petit, plus contrôlé par des factions de droite, la musique ne se retrouve pas sur le même terrain de jeu.

PAN M 360 : Que pensez-vous du Brexit ?

JW : Ça ne me plaît pas, c’est horrible. J’ai voté pour rester dans l’Union européenne. Nous sommes pas du tout prêts à ça, il n’y a rien qui le justifie, rien. S’il y avait une justification qui ait un sens, je ne dis pas, mais il n’y en a pas ! Ce ne sont que des intrigues politiques au profit de l’élite. C’est une idée néolibérale qui est tout simplement stupide. Ça ne sert pas la population, seulement quelques hommes d’affaires et c’est tout. Ce sera un désastre, un lamentable désastre.

PAN M 360 : Dans vos textes, vous écorchez souvent au passage plusieurs artistes, politiciens et autres personnalités, pensez-vous avoir beaucoup d’ennemis?

JW : (il rigole) Oui, j’imagine qu’il y a des gens qui ne m’aiment pas beaucoup (rigole). Je ne les blâme pas, vous savez (rigole encore). Je ne m’aimerais pas beaucoup moi non plus. Mais en gros, je les emmerde ! C’est une compétition, allez, montre-moi ce que tu as dans le ventre! Est-ce que ça te coûte quand tu fais ça? Autrement, ça n’a aucun intérêt. Beaucoup de gens prétendent être ce qu’ils ne sont pas, et ça pose problème. Ça va si vous voulez être Britney Spears ou One Direction, il y a une place pour cette musique, mais n’essayez pas de faire croire que vous êtes autre chose. Voilà ce qui me met en colère.

PAN M 360 : Vos paroles ne se limitent jamais à quelques phrases banales et évitent les nombreux clichés, qu’est-ce qui vous inspire? Est-ce que cette pandémie vous inspire?

JW : La vie ! Et des choses que j’écoute maintenant parfois. Avant, je n’écoutais que du hip-hop ou du punk, mais maintenant j’écoute toutes sortes de choses, parce que je ne suis plus le même, j’ai mûri. J’ai commencé à communiquer avec d’autres musiciens et pas nécessairement ceux qui jouent la même musique que moi. Oui, cette pandémie m’inspire, d’une certaine manière. Nous allons voir ce qui va se passer. C’est un moment tellement important de l’histoire qu’il faut le gérer correctement. On ne peut pas écrire n’importe quoi à ce sujet. Il faut que soit communiqué de manière à ce qu’on s’en  souvienne.

PAN M 360 : Pour la première fois de votre carrière, vous avez eu un  album dans le Top 10 avec votre précédent, Eton Alive, on se sent comment après ça?

JW : Très bien (il rigole). C’est bien d’avoir un album dans le top 10 – regarde, je me suis même fait tatouer Eton Alive sur le bras –, je suis vraiment fier de ça.  Aller de l’avant, c’est autre chose. Il faut toujours être attentif et ne jamais perdre de vue la qualité de ce qu’on fait. Il faut tout le temps que ça nous plaise et se demander si on aime vraiment ça ou si telle chose m’intéresse encore ? C’est pas mal plus ça qui me préoccupe.

PAN M 360 : Ressentez-vous de la pression pour le prochain album ? En avez-vous un en chantier ?

JW : Non, parce que nous ne nous mettons pas vraiment de pression. Les gens attendent un bon album et c’est ce qu’on va leur donner. Nous n’allons pas nous réinventer, ça ne sert à rien, nous n’avons pas besoin de le faire. Nous ne sommes pas un groupe de stade, tout ce que les gens attendent de nous, c’est d’être les Sleaford Mods et c’est ce que nous continuerons d’être. Oui, nous travaillons sur un projet en ce moment. Nous avons eu la chance d’entrer en studio au début de l’année, et nous avons réussi à faire trois bons morceaux. En ce moment, Andrew m’envoie de la nouvelle musique, alors j’espère que les restrictions seront assez levées pour que nous puissions aller en studio, au moins lui et moi, et quelqu’un d’autre.

Il est 4 h 30 du matin à Montréal, nous avons un rendez-vous vidéo avec Blixa Bargeld à son domicile berlinois. Pas moyen d’obtenir une plage horaire plus conciliante. C’est comme ça, nous dit son assistant, Blixa préfère faire ses interviews en matinée.

Toujours tiré à quatre épingles, costard noir de rigueur, l’homme, en quarantaine pour 63 jours (« je suis super prudent » nous avoue-t-il), nous accueille dans ce qui semble être son bureau. Derrière lui, on peut apercevoir des classeurs, des livres, des cahiers, impeccablement rangés. Murs blancs, aucune décoration. Le leader de la formation germanique, dans laquelle on retrouve aussi N.U. Unruh, Alexander Hacke, Jochen Arbeit et Rudolf Moser, semble bien éveillé. Il vient de faire trois entrevues avant la nôtre et quelques autres vont suivre car d’ici peu Einstürzende Neubauten présentera Alles in Allem, le fruit de 100 jours de travail en studio et du même coup l’album des 40 années d’activité du collectif bruitiste berlinois.

« Alles in Allem, c’est une expression assez commune en allemand; la somme de toutes les sommes. Mais dans le contexte où j’ai employé cette expression, il s’agit plus d’une affirmation holistique qui voudrait plutôt dire tout est dans tout, nous explique le chanteur et guitariste. J’ai toujours préféré nommer un album d’après le titre d’une des chansons qu’il contient. C’est assez classique comme méthode, j’admets, mais pour cet album, le titre originel devait être Welcome To Berlin, sauf que la chanson Welcome To Berlin ne s’est finalement pas retrouvée sur l’album. Après réflexion, je trouvais que Alles in Allem cadrait bien comme titre, d’autant plus que notre précédent album s’intitule Alles wieder offen. Il y a donc comme une sorte de suite. »

Paru en 2007, Alles wieder offen est le dernier album « officiel », c’est-à-dire incluant de nouvelles compositions et destiné au public en général, mais ce n’est pas tout à fait le dernier album d’Einstürzende Neubauten; la formation allemande n’est pas restée les bras croisés pendant treize années! Il y a eu le quatrième volet des compilations Strategies Against Architecture en 2010, Lament en 2014, qui est une reconstruction en studio d’une performance commandée par la ville de Diksmuide en Belgique pour souligner le début de la Première Guerre mondiale, le Greatest Hits de 2016 (titre assez ironique), puis Grundstück deux ans plus tard, un album uniquement destiné aux supporteurs du groupe, c’est-à-dire ceux qui le suivent et l’aident financièrement. « Je n’avais pas le goût de faire un autre album “officiel”, c’est-à-dire destiné au marché traditionnel, relate l’ex-Bad Seeds. Mais c’est après mon retour de Hong-Kong en janvier 2019 que l’envie m’est revenue; je n’arrivais pas à dormir à cause du décalage horaire et soudain je me suis dit, il est temps de faire un nouvel album! Donc encore une fois, avec l’aide de nos supporteurs, nous avons décidé de passer 100 jours en studio et qu’ensuite il y aurait un album en bout de course. »

Comment fut créé Alles in Allem? Qui sont ces supporteurs et quel a été leur rôle pour ce disque? À ces questions, Blixa Bargeld se lance dans une longue explication : « On a inventé le crowdfunding en 2002, avant même que le terme n’existe. En fait, c’est ma femme (Erin Zhu) qui l’a inventé et qui a créé la plateforme pour recueillir des dons car on avait envie de faire ce qu’on voulait, sans les contraintes d’une maison de disque, et pour ça, il faut des sous. Donc, selon un certain montant, on permet aux supporteurs de nous suivre en direct en studio, d’écouter nos rough mix et de nous faire part de leurs commentaires et suggestions. Ensuite, on voit si ça a du sens ou non, et si c’est une bonne idée qu’on nous propose, on l’applique, détaille Bargeld. Aucune compagnie de disques ne serait prête à dépenser pour un tel projet. Mais grâce à nos supporteurs, on peut le faire. Cela nous permet de continuer à travailler comme on l’aime, tout le groupe dans la même pièce et pas séparé dans plusieurs cubicules. Je dirais même que ça nous force à nous concentrer de savoir que nos supporteurs nous observent. À partir du moment où on met en marche les webcams dans le studio, je sais que nous allons être efficaces et que nous n’allons pas perdre de temps. Donc ce qu’il faut comprendre, c’est que les supporteurs ne collaborent pas, ils ne nous dictent pas ce qu’on doit faire, ils nous disent ce qu’ils aiment ou n’aiment pas. Et je pense que ce genre de feedback est très constructif et important, comme un ami le ferait si tu lui fais écouter ta maquette de chansons et lui demande son avis, sauf que là, on a plein d’amis! Donc pour cet album, il y a une version simple et un boîtier qui inclut un disque de plus, un DVD qui résume les 100 jours de studio et un livre de 140 pages qui relate tout le processus créatif de chaque morceau, du début à la fin. Ce boîtier sera commercialisé mais on l’offre à nos supporteurs. »

Ich bin ein Berliner

Né à Berlin-Ouest en 1980, Einstürzende Neubauten a toujours accordé une place importante à cette ville dans sa musique, une influence qui se fait particulièrement sentir aujourd’hui sur le nouvel album avec des titres tels que Am Landwehrkanal, Grazer Damm, Wedding ou encore Tempelhof.  « Bien sûr que cette ville est une influence. Si tu as grandi à Berlin-Ouest et que tu y demeures encore aujourd’hui, tu ne peux pas oublier le Mur. Ça fait partie de toi. Pour moi, vivre dans cette ville coupée en deux et perdue derrière le rideau de fer était normal. Comme si j’étais sur une île. C’est quand le groupe a commencé à jouer en dehors de Berlin, à Hambourg, Cologne et ailleurs, que j’ai réalisé à quel point Berlin-Ouest était différent et insolite », précise le polyvalent musicien qui a aussi collaboré avec Carsten Nicolai, alias Alva Noto, au sein du groupe électro expérimental ANBB. « J’ai quitté Berlin en 2002 pour m’établir à San Francisco, pour déménager ensuite à Beijing en 2004, puis je suis revenu vivre à Berlin en 2010. Le quartier où je demeure (Scheunenviertel/Mitte) est le plus cher en ville, complètement victime de la gentrification avec un tas de nouveaux immeubles modernes. Mais quand j’ai quitté en 2002, on aurait dit que la Deuxième Guerre mondiale venait de se terminer la veille, avec des immeubles à moitié kaputt, dont les façades étaient encore marquées d’impacts de balles et d’éclats d’obus. Donc je suis techniquement à Berlin, mais pour moi ce n’est pas Berlin. »

Plurilingue

Depuis leurs débuts, les Neubauten préconisent l’usage de la langue allemande dans leurs textes, mais au milieu des années 1990, le groupe a commencé à inclure des paroles dans toutes sortes de langues différentes, une façon d’écrire qui est plus ou moins devenue la marque de commerce du groupe… et ce sont des Montréalais qui en sont à l’origine. « On a toujours eu des paroles en allemand jusqu’à ce qu’on commence à travailler avec la troupe de danse montréalaise La La La Human Steps, qui nous a demandé si on pouvait ne pas avoir que des textes en allemand. Donc on a essayé, notamment avec l’album Tabula Rasa (1993) qui était en grande partie conçu pour cette troupe de danse. J’ai réussi à écrire des textes plurilingues pour toutes les chansons de l’album et depuis, cette façon d’écrire ne m’a plus jamais quitté, je trouve ça bien trop séduisant, révèle Blixa Bargeld. Par exemple, la pièce Ten Grand Goldie (le premier extrait de Alles in Allem), a des paroles en allemand, en anglais, en tchèque et en tagalog. Il n’y a que La Guillotine de Magritte (qu’on retrouve sur le boîtier) dont les paroles sont uniquement en anglais, à part le titre! Mais ma femme préfère quand j’écris en allemand… »

L’affaire est dans le sac

Outre l’aspect plurilingue (et le logo emblématique!), l’autre caractéristique d’Einstürzende Neubauten est bien entendu ses instruments bricolés, inventés de toutes pièces et qu’on ne retrouve pas nécessairement d’un album à l’autre. Pour Alles in Allem, les pionniers de la musique industrielle ont opté pour un objet commun, de tous les jours, mais pas aussi banal qu’il puisse en avoir l’air. Tout dépend de ce qu’on en fait. « Les seuls nouveaux objets que j’avais envie d’utiliser depuis un moment sont ces … sacs! », se félicite le leader de la formation en me montrant sur son téléphone l’image d’un sac d’épicerie à poignées, les yeux brillants, comme un enfant me montrant son plus beau jouet. Si l’homme peut quelques fois paraître intransigeant, n’hésitant pas à vous reprendre si vous n’utilisez pas le bon mot, il ne manque pas d’humour et de ludisme. « Tu connais ces sacs? Dans l’argot berlinois, on les appelle “migrant koffer” (valises d’immigrants), s’esclaffe Bargeld. On les voit partout, ils sont faits en genre de plastique épais qui font du bruit quand tu les froisses. Ce n’est pas le genre d’objet qui te saute dessus en te disant je veux être un instrument de musique, tu dois avoir une certaine stratégie pour en tirer quelque chose. »

« Il n’y a pas de bons ou de mauvais sons. Tous les sons sont ok,
c’est le contexte qui est important. »

« Ma première idée était de les remplir d’hélium parce que je trouvais que ce serait génial de les faire monter jusqu’au plafond d’une salle de concerts durant nos performances, comme des ballons. Mais ça ne pouvait pas fonctionner. Ensuite on les a remplis de ces morceaux de polystyrène qu’on utilise pour les colis postaux, sauf que ça ne plaisait pas à tout le monde dans le groupe parce qu’on a déjà utilisé ce genre de matériau, donc on a décidé de les remplir de chiffons et de placer un micro à l’intérieur… et c’était parfait! Ça crée un son de basse impressionnant, très fort, et de taper sur l’extérieur du sac avec une baguette donne quasiment l’impression qu’on joue sur une batterie. Ensuite, on a trouvé une autre idée : les sacs solos! Pour la chanson Taschen, on a rempli les sacs de petits contenants dans lesquels on a mis des pièces de monnaie, des clous, des nouilles et des pois pour ensuite les manipuler comme si c’étaient des maracas. On a utilisé ça sur des rythmiques de machines que j’avais enregistrées sur un chantier de construction en Chine il y a quelques années. À ça, Rudolf (Moser) a ajouté de son gamelan construit à partir de petits morceaux de métal. Là j’ai compris qu’on tenait quelque chose et ça m’a inspiré pour écrire le texte de Taschen. C’est dans cette chanson que j’ai écrit les dernières paroles du disque. Je me suis levé en pleine nuit avec les mots wältz die Wogen (roule les vagues) en tête et je me suis dit que c’était étrange comme phrase en allemand, alors j’ai googlé pour voir si quelqu’un avait déjà écrit ça et je suis tombé sur Friedrich Nietzsche. Donc je me suis dit que si Nietzsche l’a écrit, moi aussi je le peux, affirme Bargeld. Ce que ça illustre, c’est qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais sons. Tous les sons sont ok, c’est le contexte qui est important. Si l’utilisation de ces sacs-percussion, du gamelan et des sacs solos m’ont aidé à trouver des paroles pour une chanson, c’est que ces sons ont du sens. »

Crédit photo : Nathaniel Huard

PAN M 360 : Ce nouveau projet est assez ambitieux, comment s’est déroulé le processus de création et de composition?

Carmen Ruiz : On a bien pris le temps d’y réfléchir, d’approfondir ce qu’on voulait communiquer. Ç’a pris beaucoup de patience, d’amour, de résilience… 

Juan Sebastian Mejia : C’est un beau casse-tête. S’il se tient, c’est grâce à notre vision artistique et aux valeurs qu’on partage, mais surtout grâce à la grande liberté de création de chacun de nos membres. Et toute cette créativité est ensuite mise dans la grande marmite collective. 

CR : Notre plus grand défi, et en même temps notre plus grande réussite – et nous en sommes fiers –, c’est de pouvoir présenter cette grande diversité tout en maintenant une cohérence artistique. 

PAN M 360 : Y a-t-il de nouvelles influences qui se sont ajoutées à votre palette depuis Revuelta Danza Party?

CR : Nous sommes de plus en plus enracinés dans notre groove cumbiero, mais notre éventail d’influences est encore plus grand, plus planétaire. Notre cumbia est très nomade. 

Crédit photo : Nathaniel Huard

PAN M 360 : Cette fois, vous avez décidé de confier la réalisation à une personne extérieure à l’orchestre, pourquoi?

CR : Nous sommes un collectif assez nombreux et notre vocation est avant tout artistique. Pour nous aider à bien accomplir notre travail de création, nous cherchons de plus en plus – c’est dans notre nature – à nous entourer de collaborateurs. 

Nous cherchions donc une personne avec un point de vue extérieur, mais qui puisse aussi nous apprendre de nouvelles choses, nous permettre de rencontrer de nouveaux artistes… et même de gérer le temps en studio.

Juan Sebastian Mejia : Et puis Christian [Castango] nous a appris que ce qu’il fallait, c’est aller encore plus loin et plus à fond dans notre démarche. Il croit énormément en nous et dans son travail, il a fait preuve d’une grande écoute. C’est aussi un artiste de l’enregistrement et il a adoré travailler au BreakGlass Studio avec James Benjamin, l’ingénieur de son. Nous sommes très contents des choix de studio et de réalisateur que nous avons faits.

Nous avons aussi invité deux autres collaborateurs extérieurs pour s’occuper de la mise en scène de l’album : les metteurs en scène Ricard Soler Mallol et Patrick Léonard des 7 Doigts de la Main.

CR : Il ne faut pas oublier non plus que tout ça a été possible grâce aussi au soutien des divers Conseil des Arts, bien sûr, mais aussi de FACTOR et à tous ceux et celles qui ont participé à la campagne de sociofinancement d’ULULE, nous leur sommes très reconnaissants.

PAN M 360 : Et comment se sont passées les séances d’enregistrement?

JSM : Ç’a été mémorable. Les gens des studios BreakGlass ont été super accueillants, il y avait un vrai esprit de famille, de partage. Tout le monde était content de faire quelque chose de beau et vrai ensemble. 

De son côté, Christian a donné son 110 % pendant les dix jours des séances d’enregistrement. Il a su comment naviguer les eaux de la GKO et bien tenir la barre du bateau pendant toute la traversée. 

Crédit photo : Nathaniel Huard

PAN M 360 : Vous avez également eu un invité, pouvez-vous nous parler de lui?

CR : Zilien [Biret] est un invité, mais en même temps, il fait partie de la famille. Il a quitté le navire quelques mois avant l’enregistrement de l’album. Il a décidé de suivre son instinct créateur et son désir de travailler comme herboriste pour aller s’installer à la campagne. Takamaka, qu’il joue à la gaïta hembra colombienne [une flûte faite à partir d’une tige de cactus évidée], c’est un peu son cadeau d’adieu à la GKO. 

PAN M 360 : Étant donné que le nouvel album est la musique d’un spectacle avec trame narrative et chorégraphie, prévoyez-vous en donner un aperçu par transmission sur Internet ou attendrez-vous sagement de pouvoir le présenter devant public?

JSM : Nous allons attendre. Entretemps nous continuons d’explorer les possibilités scéniques. 

PAN M 360 : Comment employez-vous cette période de confinement pour vous ressourcer?

CR : Pour l’instant, on respire, on essaie de s’accompagner le mieux possible, et en tant que groupe, on essaie de s’écouter et de respecter la façon de chacun de vivre ce moment si particulier.  

PAN M 360 : Quelles musiques écoutez-vous?

JSM : Les playlists que nous avons créées sur Spotify et YouTube. Nous vous invitons à les écouter vous aussi. Vous pourrez y découvrir quelques-unes de nos références et de nos inspirations pour l’album.

CR : Nous espérons qu’en cette période difficile VelkomBak puisse être pour vous tous un souffle de force, d’espoir et de désir de continuer à imaginer le monde et à danser tous ensemble.

À l’occasion du lancement, nous vous invitons aussi à vous joindre à nous sur Zoom à partir de 20 h.

Crédit photo : John Londono

Catherine Major, son conjoint Jean-François Moran et leurs quatre enfants vivent en Estrie depuis environ deux ans. À l’ère des désillusions et des grandes inquiétudes planétaires, ils font le pari de la vie : famille nombreuse, chansons multiples, indépendance professionnelle, cadre bucolique, parfum d’autarcie.

« On en a eu marre de vivre dans un troisième étage à Outremont, raconte Catherine, jointe chez elle. J’ai eu notre troisième enfant en ville, on s’est dit alors qu’il faudrait bouger de là. On avait besoin de terre, de campagne pour notre famille, c’est le meilleur move qu’on a fait. Et puis je suis tombée enceinte par surprise, j’ai eu mon quatrième enfant à la campagne. J’allaite encore Carmen ! C’est ben le fun, mais c’est ben de la job. » 

Malgré la pandémie et ses impacts dramatiques sur l’économie de la culture, la vie continue et le couple Major-Moran entend bien la célébrer.

« Ça va plutôt bien professionnellement, enfin moins depuis la COVID-19. J’ai beaucoup de projets, je suis sollicitée sur plein d’affaires. Par exemple, j’ai fait Les sept péchés capitaux de Kurt Weill, aux côtés de l’Orchestre symphonique de Montréal dirigé par Kent Nagano.  En plus d’écrire et de créer ses chansons, Jeff fait de la direction artistique à temps partiel chez Ad Litteram, une maison de disques et d’édition. »

Crédit photo : John Londono

Catherine et son conjoint sont très au fait de la conjoncture actuelle, ils ne se laissent pas abattre et gardent le cap.

« On essaie de ne pas être trop insécures. On a une grosse maison, il faut payer les factures et Jeff fait tous les travaux, rénove tout… On vient de passer huit semaines avec nos quatre enfants, 10 ans, 6 ans, 3 ans, et 9 mois. Moi je suis exigeante, je veux tout faire et ne rien laisser à moitié. Notre relation a beaucoup évolué, elle est meilleure qu’elle n’a jamais été. On a nos bibittes comme tout le monde, mais on avance vite, on avance bien. On n’est pas parfaits, on doit faire des compromis, on peut frapper des murs… des fois, on est à bout de souffle. On est pris pour être ensemble, aussi bien travailler ensemble ! »

Carte mère décrit bien la situation : Catherine Major est la mère incontestée de son projet discographique.

« J’ai commencé par m’ouvrir à l’idée de travailler seule, relate-t-elle. J’ai acheté un ordi, j’ai appris à maîtriser des logiciels de production, je me suis mise à gosser là-dedans, à jouer dans ces affaires-là. Auparavant, j’étais toujours à la merci des autres qui manipulaient les technologies pour moi; j’avais mon piano, mon crayon, mon papier, mes consignes, j’arrivais devant les musiciens avec une toune et je leur disais ce dont j’avais envie. Et puis je me suis tannée; il me fallait commencer quelque part pour être maître de mes productions. »

Pour la première fois, donc, Catherine Major a réalisé un album portant ses chansons.

« Je voulais partir de ça, et là finalement, c’était trop machines à mon goût, sauf la batterie de Martin Lavallée sur certaines chansons, avec claviers mais sans piano… Il me fallait revenir à un aspect organique. Est alors venue l’idée d’un orchestre symphonique, idée on ne peut plus organique, comme une ponctuation à l’environnement électronique. 

« Ainsi, Antoine Gratton et moi avons écrit des orchestrations pendant plusieurs semaines. On a enregistré ça le 15 décembre dernier via Skype avec l’Orchestre symphonique de Bratislava. Ce fut le bonbon! Les arrangements originels (sans orchestre) dictaient déjà des lignes à respecter, l’album était déjà construit, l’ordre était déterminé pour que les choses s’emboîtent, pour que les chansons se fondent l’une dans l’autre. Claude Champagne a mixé le tout en respectant mes volontés. »

Crédit photo : John Londono

Catherine Major a composé les musiques, créé les arrangements et les orchestrations. Sauf exception, elle a confié le mandat des textes à son conjoint, parolier de haute volée. 

« Jeff écrit super bien et il sait ce que je vis. Il est capable d’écrire des choses comme si c’est moi qui les ai vécues. Ça a été ça depuis le début du processus. Avec une grande précision, il a tout écrit sur des mélodies qui étaient déjà rythmées, il a respecté les onomatopées en les remplaçant par les mots et s’est arrangé pour que ça sonne, pour que les textes groovent. Jeff est mon chum, il est tellement proche de moi! 

« Il est capable de mettre le doigt sur les affaires qui me concernent profondément. On a pris notre erre d’aller. J’ai pensé que ce serait le fun que ce soit lui tout le long à l’écriture des textes, sauf une chanson qui est un cri du cœur pour une amie morte du cancer – Tableau glacé. J’écris moins que je compose, je me sens plus aguerrie en musique qu’en littérature, mais en même temps, je suis contente de ce que je lis quand j’écris. »

Les textes de Carte mère s’inspirent du quotidien, des enjeux sociétaux de notre époque, des réflexions que suscite l’existence. 

« La maternité est au centre de ma vie et c’est pourquoi l’album démarre avec la surprise de Carmen, ma petite dernière qui est arrivée en plein milieu de tout ça; l’émoi et la peur d’une nouvelle grossesse, le ventre, le centre, l’amour. Le reste de l’album est un voyage à travers des thèmes autour de la famille, l’amour, la fraternité, l’amitié, nos dépendances, la tolérance des signes religieux, les agressions faites aux femmes et aux hommes, la bêtise humaine en général, l’amour de ma petite sœur, la mort d’une amie. Ces thèmes sont à la fois très personnels et universels, ils trouvent une résonance chez les gens. On est tous pareils après tout ! »

Lorsque les concerts redeviendront socialement acceptables, Catherine Major compte bien sûr interpréter son nouveau répertoire. En mode symphonique?

« L’album s’y prête bien, répond-elle, d’autant plus que j’ai fait des projets symphoniques. En mai 2019, l’Orchestre symphonique de Québec sous la direction de Fabien Gabel m’a accompagnée. Nous avions fait quelques-unes des nouvelles et plusieurs de mon répertoire connu.  Alors l’expérience symphonique pourrait être reprise, c’est dans les plans. D’ici là, il faut commencer par un lancement virtuel, en direct de chez moi. Pour y accéder, on paie 10 $ et on obtient l’album du coup. Oui, c’est payant, sans être cher. Il faut arrêter de penser que la culture est gratuite. Si on peut s’acheter une bouteille de vin, on peut certainement s’acheter un album. »

Crédit photo : John Londono
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