On l’a connu avec ses nombreux albums, EP, remixes et productions ou encore lors de ses populaires soirées Karnival, Bounce le gros, Sud-West et plus récemment Qualité de luxe… Depuis 20 ans, Ghislain Poirier nous amène avec lui dans ses valises. Sa musique est à l’image de Montréal, cosmopolite, bigarrée, multiculturelle et très souvent festive. Avec Soft Power, son 11e et tout nouvel album, Poirier se veut encore plus rassembleur. Ici, tout est question d’équilibre et de délicatesse sans pourtant s’éloigner de la piste de danse. PAN M 360 est allé à la rencontre du plus groovy des agents de voyage.

PAN M 360 : Avec ton premier album Il n’y a pas de Sud paru en 2001, ça va bientôt faire vingt ans que tu fais de la musique, et pourtant, c’est comme si c’était hier…

Poirier : (il rigole) Tu as remarqué ça, hein ? Je me demande si y’a beaucoup de monde qui sait ça. Même moi, j’ai du mal à y croire. Ça a passé vite. Quand j’ai commencé à faire de la musique, juste de terminer une pièce était un petit miracle car je n’aurais jamais pensé être capable de me rendre au bout. C’était un rêve. La musique était pour moi une sorte d’éden créatif que je n’arrivais pas à atteindre. Mais quand j’ai commencé à composer une chanson, j’ai réalisé que j’étais capable de créer de la musique. Et à chaque album ou chanson que je réalise, je suis encore étonné d’être capable de faire ça. Là, je regarde le disque que je sors aujourd’hui et, 20 ans plus tard, je suis toujours aussi fasciné par ce que j’arrive à accomplir.

PAN M 360 : Ce qui nous amène à ton 11e album, Soft Power, un disque étonnant, beaucoup plus proche de la chanson que du brûlot pour pistes de danse. Un mot sur la conception?

Poirier : Je voulais clairement faire quelque chose de plus pausé, de plus relax. J’avais le goût de recentrer ma musique vers un format plus « chanson », établir la juste balance entre quelque chose que tu peux écouter tranquille chez toi mais qui te feras danser si tu l’entends plus fort dans une fête. Donc, je voulais explorer et bien maîtriser cette zone entre le dancefloor et la chanson. Je tenais à me positionner entre les deux mais je voulais surtout que cet album s’écoute bien; je cherchais à donner plus de délicatesse à ma musique, donc pour moi cela a été surtout un véritable travail de retenue, soit dans le mix des sons, soit dans la structure des chansons. Je crois encore au format d’un album, je crois encore qu’un artiste puisse nous amener dans un voyage de 40, 50, 60 minutes.

PAN M 360 : Soft Power est un album assez diversifié, sur lequel on retrouve plusieurs collaborateurs et invités. Tu as mis du temps pour y arriver ?

Poirier : Ça m’a pris entre deux ans et deux ans et demi. Parce que ce n’est pas le genre de disque que tu peux faire en t’isolant deux semaines dans un chalet. Ça s’est échelonné sur plusieurs mois, au fil des rencontres, et aussi au fil de mon propre cheminement créatif et artistique. Y’a des chansons qui ont pris du temps à germer et à maturer. Plus j’avançais, plus ça se précisait. Car des fois on se fixe un but mais on manque de focus, donc ça prend un certain temps avant de se recentrer. Donc, oui, ça m’a demandé beaucoup de travail, mais c’est, au final, exactement l’album que j’avais envie d’entendre et je suis bien content!

PAN M 360 : Flavia Coelho, Flavia Nascimento, Boogat, Daby Touré, Mélissa Laveaux, Coralie Hérard, Red Fox, Samito… Il y a presque autant de collaborateurs qu’il y a de chansons sur ce disque. Comment les as-tu choisis?

Poirier : Il y a des collaborateurs pour les voix, mais y’a aussi des musiciens d’impliqués. Il y a plein de monde. Ça se fait au gré des rencontres et selon les chansons. Des fois, c’est tout à fait par hasard. Mais j’aime bien avoir une bonne base à Montréal au niveau des gens avec qui je collabore, bien qu’il y ait quelques artistes étrangers là-dessus. Il n’y a pas de science par rapport aux gens avec qui je travaille. Des fois, ce sont des gens avec qui j’ai envie de travailler et le timing est bon, des fois il ne l’est pas, ou alors ce que je leur propose ne les inspire pas. Donc, c’est souvent un processus assez instinctif, je dirais.  

« Soft Power est un disque qui fait le pont entre les genres et les époques, c’est aussi un disque qui fait le pont entre les communautés. Un peu comme si je montrais le visage du Québec actuel, comment je le vois, comment je le vis ». 

PAN M 360 : Sur le disque, ça part dans toutes sortes de directions. On te savait attiré par la grande famille du soca et du dancehall, mais là tu touches à la musique latine, brésilienne, celle du Mozambique, de l’Afrique de l’Ouest, du Mexique… Parles-nous un peu de ce tour du monde.

Poirier : Je voulais faire non seulement un tour du monde stylistique mais aussi un tour d’époques. Je voulais que ce disque soit intemporel. Y’a des tracks là-dessus qui auraient pu être faites il y a 10, 15 ou 20 ans, comme elles auraient pu être faites aujourd’hui et même dans 20 ans! Je voulais trouver une sorte d’équilibre entre les époques et les styles pour que tout ça s’inscrive dans une sorte de grande conversation musicale. Mais en même temps, je ne voulais pas ignorer ce qui se passe aujourd’hui. Mon but, et ça, l’avenir me dira si je me suis planté ou non, est que ces chansons puissent parler autant à des gens qui connaissent super bien la musique et les références que j’utilise tout autant qu’à des gens qui n’ont pas les mêmes références, même peut-être aucune référence, mais que tout ça leur parle quand même. Et aussi que cela parle à plusieurs générations. C’est ce qui m’a amené par exemple à collaborer avec des guitaristes, à mettre plus de mélodies sur mes bases rythmiques.

PAN M 360 : Dirais-tu que c’est ton disque le plus organique ?

Poirier : Oui, certainement. Il y a un mélange d’acoustique et d’électronique mais j’ai essayé de faire ça de manière subtile, que ce ne soit pas trop évident, tape-à-l’œil. Je voulais qu’il y ait quelque chose de naturel comme mélange. Je voulais une sorte de chaleur. Et je tenais à ce que les voix soient à l’avant-plan. 

PAN M 360 : Et si on devait cataloguer ce disque, on le mettrait où ?

Poirier : Je ne vois pas ce disque comme étant du courant global bass, bien que ça risque de parler à des gens qui suivent ce courant. Je le vois plutôt dans la catégorie chanson, un disque très montréalais, avec des artistes de toutes sortes d’origines mais foncièrement québécois. C’est un disque très mondial dans son ouverture, ceci dit. Et ça, c’est ce que je cherche à faire depuis mes débuts en 2001, c’est-à-dire être dans une sorte de conversation musicale mondiale. Cela a toujours été très important pour moi. Donc avec ce disque, je pense que c’est encore plus probant. On pourrait presque dire que c’est de la pop sans frontières. C’est un cross-over de plein de styles. J’ai joué un peu partout, Afrique, Haïti, Cuba, Éthiopie, Dakar, Cap-Vert, Mayotte, Île de la Réunion, Europe… Je veux que cet album parle à beaucoup de gens, mais je n’ai pas fait beaucoup de compromis pour y arriver.

PAN M 360 : Comment comptes-tu promouvoir l’album en ces temps incertains ?

Poirier : On fait comme on peut. C’est un moment difficile mais la musique circule toujours et il était hors de question pour moi et le label de retarder la sortie de l’album; il est prêt depuis février. Je ne vais pas jouer dans un futur immédiat et si je dois attendre encore jusqu’en 2021, j’attendrai. Car je n’ai pas l’intention de faire un truc live sur le web non plus. Je n’ai pas fait un disque lié à une mode précise et actuelle, il est plus intemporel. Ça ne m’inquiète pas. 

PAN M 360 : Après 20 ans dans la musique, qu’est-ce qui t’allume toujours?

Poirier : J’ai toujours aimé la beauté de l’art pour l’art, que la beauté de l’art puisse se suffire. J’aime à penser qu’il y a des statements dans les disques que j’ai faits. En 2003, j’ai fait Beats As Politics, j’ai fait Conflits, j’ai eu le projet Boundary aussi… Je pense que Soft Power s’inscrit dans le même ordre d’idée. C’est une sorte de force tranquille de l’art et de la musique qui peut, j’espère, changer les mœurs ou à tout le moins les influencer positivement. Car on pourrait dire que c’est vraiment un disque du « vivre ensemble ». Tout comme c’est un disque qui fait le pont entre les genres et les époques, c’est aussi un disque qui fait le pont entre les communautés. Un peu comme si je montrais le visage du Québec actuel, comment je le vois, comment je le vis. Ce disque, c’est un statement musical et social.

Avec Savages, elle s’était construit une identité artistique et …

« Il me fallait voir comment l’enrichir et non la déconstruire. J’avais envie d’être un personnage qu’on peut dessiner d’un seul trait. Dans Savages, je faisais le choix de ne pas dire des choses me concernant, personne ne m’en empêchait, remarquez. C’est moi qui décidais de restreindre pour être claire, facilement identifiable. Je crois d’ailleurs que cela nous a beaucoup servis dans Savages; le groupe avait une âme, nous étions tous en accord avec cette identité, nous allions tous dans la même direction. »

https://www.youtube.com/watch?v=QYcVIPQiOpU

L’image de la pochette de l’album To Love Is To Live ne ment pas : Jehnny Beth tenait à se dévoiler sans complaisance :

« Pour la pochette de l’album, raconte-t-elle pour étoffer son explication, nous avons décidé de fermer les pores de la peau de l’image. Une image sans regrets qui représentait une certaine force, ce qui est un  des thèmes récurrents de cet album et aussi de mes chansons en général, je pense à l’album Adore Life.  Ainsi je creuse mon propre sillon même si je fais un pas de côté. C’est un petit peu cliché de le dire, mais cet album est une façon de révéler des côtés de moi que je n’exprimais pas dans Savages. Je me suis dit que c’était l’occasion pour moi de le faire. On m’a aidée à le penser et à faire cet album, Romy Madley Croft, par exemple. »

Avant d’amorcer ce processus créatif, Jehnny Beth ne savait que faire de ses pensées contradictoires, source essentielle des textes dans To Love Is To Live

« J’étais pleine de culpabilité et de honte par rapport à des pensées qui me traversaient, confie-t-elle.  J’ai la chance de pouvoir en faire des chansons, de me mettre en dialogue avec moi-même. Du coup, j’essaie de comprendre un peu. Alors j’ai commencé par explorer les pensées qui me tenaient éveillée la nuit. J’étais dans l’incapacité de faire cet album en évitant de parler de ce qui me dérangeait tant chez moi. L’humain est imparfait, traversé par des pensées contradictoires, on a tendance à ne pas mettre cette complexité de l’avant. Or, je trouve que l’art est justement là pour ça ! »

Notre interviewée prend l’exemple de sa chanson I’m the man :

« Le texte y évoque la nécessité d’assumer la responsabilité du mal qui existe dans le monde, pas juste de l’autre côté de la planète, mais aussi chez mon voisin ou carrément chez moi. Cet homme que je décris dans cette chanson, c’est aussi moi. Cette responsabilité rejaillit dans le contexte de nos échecs actuels par rapport au racisme. Il faut se regarder en face, se voir sans complaisance et l’art est là pour ce faire. Je ne veux donc pas me montrer seulement sous mon beau jour. Je refuse de tracer une ligne blanche séparant le bien d’un côté, le mal de l’autre et me placer du bon côté en affirmant que j’ai des pensées pures. Non! On ne doit pas avoir une voix pure pour s’autoriser à s’exprimer. C’est pourquoi j’ai travaillé avec Joe Talbot de Idles; il a le courage de dire avoir été un homme jaloux qui peut l’être encore et je me bagarre avec cette violence en moi. Et moi, je dis la même chose, sauf que je suis une femme. »

Force est de déduire que le « doute de soi, l’apathie et l’isolement » sont des vecteurs essentiels dans To Love Is To Live, Jehnny Beth l’assure :

« Mais ce n’est pas que ça, tient-elle à préciser. Je juxtapose ces états d’âme plus sombres à d’autres états qui les brisent. Comme si on avait travaillé pour un sentiment de bonheur en traversant tout ça. Par exemple, le texte de French Countryside fut écrit en avion pendant une séquence de dures perturbations. Je croyais alors que nous allions nous écraser, j’avais commencé à faire mon bilan; il m’aurait fallu aimer mieux, poser de meilleurs gestes, me montrer plus généreuse, être meilleure, etc. Et puis l’avion s’est posé, j’ai survécu! (rires) Les jours suivants, j’ai vraiment apprécié la vie, les fleurs et les oiseaux… avant d’oublier. Il importe de ne pas oublier. »

Côté genre, l’image que projette l’artiste est clairement en phase avec le queerisme et la diversification des identités sexuelles. Elle corrobore sans entrer dans les détails :

« Je suis une femme qui fait de l’art en 2020 et qui reflète ce que les femmes deviennent en 2020.  Je ne fais pas ça par envie politique mais de toute façon, je le fais, je suis une femme. Après, je n’ai jamais trop compris l’étiquette de la garçonne, du garçon manqué. On ne se rend pas forcément compte… »

https://www.youtube.com/watch?v=F8WMhLzBU94&feature=emb_logo

Flood, Atticus Ross et Johnny Hostile ont coréalisé To Love Is To Live, projet visiblement ambitieux vu la réputation des professionnels ici recrutés.

« Johnny Hostile, dit Jehnny Beth, est beaucoup plus que mon accompagnateur depuis 15 ans. Il est notamment le réalisateur de plusieurs chansons sur cet album. J’aime bien le décrire comme ma muse car il m’inspire énormément; il me suggère toujours de nouvelles idées, il m’accorde une grande liberté et me donne de la force. C’est mutuel, d’ailleurs. Quant à Flood, il est débarqué pour améliorer les choses, entre autres me faire enregistrer sans casque d’écoute avec les enceintes ouvertes. « Dis-moi ce que tu ressens, ne me dis pas ce que tu penses », me suggérait-il! De son côté, Atticus Ross a ajouté des couches et des couches de sons sur les musiques originelles. »

À l’évidence, To Love Is To Live n’est pas un album rock pur jus, Jehnny Beth n’a pas puisé dans les années 80 et 90 comme elle faisait dans Savages avec le succès qu’on lui connaît. À l’évidence, elle a pris un autre chemin et ajouté des cordes à son arc, enrichi un parcours pour le moins atypique. 

Originaire de Poitiers, Jehnny Beth avait vécu plus d’une décennie à Londres où elle cofonda les groupes Pop Noires et Savages. Elle s’est établie à Paris depuis trois ans et poursuit une approche multipolaire. Elle fut nommée aux César dans la catégorie « Actrice la plus prometteuse » pour le film An Impossible Love. Elle joue dans Kaamelott d’Alexandre Astier, dont la sortie est prévue dans quelques mois.  Elle a récemment lancé une nouvelle série musicale pour Arte, intitulée Echoes with Jehnny Beth. Elle a aussi publié un recueil de nouvelles érotiques, Crimes Against Love Memories (CALM). Sur Apple Music, elle anime depuis quelques années l’émission web radio Start Making Sense.

« Animer l’émission Start Making Sense sur Apple Music, soulève-t-elle, m’a obligée à écouter beaucoup de musique et m’a conduite à l’éclectisme. Ce que ne n’avais jamais fait auparavant. Ça a vraiment changé ma vie et ça m’a connectée à ce qui se passe maintenant. Prenez Blackstar de Bowie, l’album de Beyoncé paru en 2013 ou encore To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar; ces enregistrements mélangent les genres et cassent les codes structurels des chansons. De tels albums reflètent la fragmentation du monde actuel, ils commandent un état d’esprit discontinu et déstructuré. »

Voilà qui justifie amplement le choix de ses nouvelles orientations poétiques et musicales, est-on tenté d’ajouter.

Et Savages? « Je n’ai aucun plan pour l’instant. Je ne sais pas ce que je vais vouloir faire après les tournées qui reprendront dans quelques mois, du moins je l’espère. Mon groupe de scène est actuellement composé à moitié de Français et à moitié d’Anglais, un concert fut donné à Londres peu avant la pandémie. »

« Ce dont je suis le plus fière actuellement ? Tout simplement d’avoir fait To Love Is To Live. »

Crédit photo : Gaëlle Beri

PAN M 360 : J’ai d’abord découvert votre travail par le biais du plus récent Sans Mouvement et j’ai ensuite remonté jusqu’à En Mouvement de 2017. De la même manière, je vais d’abord vous interroger sur l’avenir avant de revenir sur le passé. Sans Mouvement conclut-il le volet Mouvement ou vous en prévoyez d’autres ?

Angèle David-Guillou : En ce moment, je crois que Sans Mouvement sera le dernier de la série Mouvement. Quand j’ai sorti Mouvements Organiques, en 2018, comme suite à En Mouvement, en retravaillant certains morceaux de l’album original pour l’orgue à tuyaux, j’avais en tête un possible Mouvements Organiques Volume II. J’ai amassé beaucoup de matériel lors des séances d’enregistrement que j’ai faites à Union Chapel à Londres en août 2017, et j’en ai encore qui pourrait sans doute constituer une suite. Voyons voir.

En Mouvement, pour moi, représentait une façon de sortir de moi-même et de tendre la main. J’aime l’idée que s’il s’agit bel et bien d’une trilogie, celle-ci finit par se replier sur elle-même. J’ai aussi un nouvel album complet que je viens de terminer et qui devrait sortir au début de l’année prochaine, au plus tard, ainsi qu’un EP d’accompagnement plus conceptuel, j’ai donc déjà pas mal de pain sur la planche !

PAN M 360 : Pour revenir au présent, ma propre interprétation de Sans Mouvement est qu’il s’agit d’une fraction de seconde d’émotions contradictoires s’étendant au ralenti sur près d’une heure. Cette distorsion du temps nous semble très familière dans le contexte actuel de confinement, comment voyez-vous cette pièce ?

ADG : Votre interprétation est formidable et j’aime que vous parliez d’émotions contradictoires, c’est certainement un aspect central de la pièce. Pour moi, Sans Mouvement est une onde, une onde sinusoïdale, une onde océanique, une onde de sons, de résonances, d’émotions et de mouvements contradictoires. C’est aussi très extraverti et introverti à la fois. C’est une sorte de submersion qui vient de l’intérieur comme de l’extérieur, les deux aspects étant soit alternés, soit, oui, en conflit direct l’un avec l’autre. Ça me semblait incroyablement pertinent en ce moment puisque nous nous sentons à la fois coupés du monde et complètement branchés sur lui.

Crédit photo : Gaëlle Beri

PAN M 360 : Le cycle de Mouvements a été amorcé il y a quelques années déjà, le premier album est sorti en 2017, bien avant la pandémie du coronavirus, et pourtant ses thématiques du temps et du mouvement sont on ne peut plus actuelles, ce qui implique une prise en compte du temps, du hasard et de ce qui est en quelque sorte prédestiné, qu’en pensez-vous ?

ADG : M. Jung dirait qu’il n’y a pas de coïncidence. Je n’avais pas l’intention de sortir un nouveau chapitre de la série Mouvement, mais dans les circonstances, lorsque je l’ai suggéré à mon label, Village Green, on y était tout simplement ravi, ce dont je suis profondément reconnaissante. C’est étrange, toutefois, car je n’ai pas du tout aimé être confinée. Je me suis sentie totalement piégée, soumise aux règles de quelqu’un d’autre d’une certaine manière. J’ai toujours aimé la tranquillité et la solitude, mais quand on les choisit, pas quand elles nous sont imposées.

Pourtant, on trouve bien des échos de la situation actuelle dans ma musique et ce qui m’intéresse sur le plan de la composition. Peut-être est-ce de façon moins évidente dans ma production moins ambiante, mais de façon tout aussi fondamentale pour moi, il y a au centre de mon écriture les questions de changement, de répétition et d’immobilité, que j’essaie d’explorer en étirant les sons et les textures, mais aussi dans mes expériences avec les signatures temporelles, les motifs, les canons, etc.

PAN M 360 : Avec Mouvements Organiques, sorti en 2018, vous êtes passée de compositions pour ensemble à compositions pour grandes orgues, un instrument qui a la puissance et l’ambitus d’un groupe de plusieurs musiciens. En même temps, vos compositions exigent beaucoup de subtilité, et j’imagine que cela vous oblige à modérer la puissance de l’orgue, qu’est-ce qui vous a amené à prendre cette décision ?

ADG : J’ai eu la chance de jouer sur l’orgue de Union Chapel à Londres pour un événement de Daylight Music organisé par le promoteur londonien Ben Eshmade, cela devait être en 2015. Celui-ci m’a demandé si je voulais jouer des intermèdes à l’orgue, et j’ai répondu oui, bien sûr. Un matin, on m’a montré comment allumer et éteindre l’instrument et comment utiliser les jeux, et le lendemain, j’en jouais devant public. C’était une découverte totale et j’ai été étonnée de voir à quel point l’instrument répondait bien à certaines de mes compositions.

Ce n’est pas seulement l’instrument lui-même, c’est aussi la salle. Vous jouez de la salle autant que des claviers. C’est peut-être pour cela qu’on l’appelle en anglais « organe », c’est comme si vous étiez à l’intérieur d’un organe respiratoire que vous actionnez vous-même. J’adore cette idée. C’est vraiment une expérience sensorielle, j’aime la dimension physique du jeu de l’instrument. Surtout si vous jouez des morceaux très répétitifs, c’est comme si vous étiez à la barre d’un étrange vaisseau spatial qui traverse des turbulences.

Peut-être avez-vous déjà joué de la guitare acoustique et posé votre tête sur la caisse de résonance de l’instrument ? On peut vraiment sentir les vibrations et les résonances à l’intérieur de la guitare, pas seulement les notes. C’est une sensation similaire que l’on ressent en jouant d’un orgue d’église, sauf qu’on est à l’intérieur du son réel. C’est vraiment ce qui m’a poussé à écrire Mouvements Organiques et plus tard Sans Mouvement. J’ai vu l’exercice davantage comme une expérience physique que comme la transposition d’une musique existante.

PAN M 360 : Revenons maintenant au premier album, En Mouvement, dont les deux derniers disques sont la suite. En Mouvement est plus conventionnel, comme s’il s’agissait d’une introduction. La présence des « suspects habituels » est évidente – Philip Glass, bien sûr, mais j’entends Michael Nyman aussi, et Steve Reich. Il y a d’autres sources d’inspiration qui sont assez intrigantes, comme Gurdjieff et Cocteau, la littérature soufie et l’art sumérien, que pouvez-vous nous dire au sujet de toutes ces influences?

ADG : Pour moi, tout cela est relié. Ces influences ont toutes à voir avec l’illusion, le jeu, tout en créant un art profondément sérieux. Elles puisent également dans ce qui est très personnel, c’est-à-dire qu’elles permettent au lecteur, au spectateur ou à l’auditeur de voir le monde et de se voir sous un angle inattendu. Les paraboles soufies comptent parmi les plus belles pièces d’écriture qui soient, elles semblent toujours si légères à première vue, mais elles sont si brillantes que c’est comme si elles tendaient un miroir à l’âme. Étonnant!

De la même façon, prenons Le Testament d’Orphée, sans doute mon film préféré de Cocteau. On y trouve une joie incroyable, de l’humour même, mais qui est extrêmement profond et jamais trivial, et le personnel s’étend à quelque chose d’étonnamment universel. Ce n’est pas seulement dans l’écriture ou le récit, c’est aussi à l’image, bien sûr.

Les films de Cocteau exercent une énorme influence sur ma façon d’aborder la production en général. L’illusion sonore, ne pas savoir ce que l’on entend, ou se faire montrer ce que l’on devrait entendre mais entendre autre chose, je suis fasciné par tous ces procédés qui, dans mon esprit, sont autant au cœur des écrits soufis que des compositions de Philip Glass. J’aurais besoin d’une interview complète sur Gurdjieff, mais ses écrits ont toutes ces qualités et sa musique pour le piano, d’une simplicité trompeuse, est incroyablement puissante et touchante.

PAN M 360 : En terminant, si vous pouviez vous écrire une lettre aujourd’hui et vous l’envoyer par la poste, il y a cinq ans, quels conseils, paroles d’encouragement ou avertissements y auriez-vous mis ?

ADG : Je me dirais de m’y mettre, et de faire provision de vin français.

Crédit photo : Gaëlle Beri

PAN M 360 : D’après ce que je comprends, la philosophie et la pratique de TENGGER consiste à visiter des lieux nouveaux et inconnus, non pas pour les documenter, mais plutôt pour accéder à votre créativité grâce à la conscience accrue et à l’expérience prolongée du temps qu’entraîne l’immersion dans un nouvel environnement, est-ce exact, et si oui, comment cela a-t-il façonné votre nouvel album Nomad ?

itta : La mission de TENGGER, ou son rôle, est de transmettre par la musique les différents moments et lieux qui ont été emmagasinés consciemment et inconsciemment,. Je pense que cela me donne l’impression de visiter « cet espace » parce que dès que celui-ci est exprimé, il existe un espace que partagent tous ceux qui partagent ce moment. Quant au nouvel album, notre identité signifie qu’en présence des deux autres pays du XXIe siècle, nous voudrions accueillir le « nous » qui marche quelque part où il y a une liberté nomade, là où les porteurs de vie de la nature peuvent se rencontrer – peut-être nulle part.

PAN M 360 : On désigne souvent TENGGER comme un duo, celui d’itta et de Marqido, pourtant vous êtes un trio, avec votre fils RAII qui participe activement à votre art.

itta : Son nom signifie « personne aimée de toutes les choses et qui sait donner de l’amour à toutes les choses du monde ». Il a eu huit ans en mai de cette année. Nous nous considérons, en tant que TENGGER, comme étant en symbiose avec la nature et l’environnement que nous voyons à chaque instant, et non limités à un duo ou un trio. La naissance de RAAI est ce qui a fait de nous une famille appelée TENGGER, et le changement dans notre musique a également commencé à ce moment-là. RAAI nous accompagne dans nos enregistrements sur le terrain et nos tournées de concerts chaque fois que c’est possible.

Cet enfant sait aussi qu’il est lui-même membre de TENGGER. Hier, c’était la pleine lune et RAAI, qui avait suggéré que nous fassions un vœu en regardant la lune ensemble durant la soirée, m’a fait part de son souhait. « Je souhaite pouvoir faire longtemps partie de TENGGER avec ma mère et mon père. » Ses gestes et ses mouvements ont une grande influence sur notre musique, surtout lorsqu’on la joue sur scène. Nous réagissons à l’atmosphère et à l’espace dans le public, mais je pense que c’est encore plus organique depuis l’arrivée de RAAI.

PAN M 360 : La musique que vous créez est méditative et prédispose à un état d’esprit plus calme, plus réfléchi et plus sensible. La pratique de la méditation peut servir à chasser des sentiments troublants et malsains, mais elle peut aussi servir à accroître la conscience – de soi-même et de son environnement; je sens qu’il y a là une sorte de paradoxe.

itta : Je crois que la méditation est importante. Elle peut vous apporter une certaine illumination, et elle commence par vous vider l’esprit. Oui, comme vous l’avez dit, c’est une sorte de paradoxe. Je pense que « vider sa conscience » nous aidera, lorsque nous nous trouverons à une nouvelle croisée des chemins, à trouver le vent qui souffle de l’entrée étroite vers la prochaine destination.

PAN M 360 : Vous avez déjà expliqué que vous appliquez à votre art le principe du shanshui. Ce terme, qui s’applique généralement à la poésie et à la peinture chinoises classiques, mais pas à la musique pour autant que je sache, se traduit par « paysage », ou plus précisément « montagne-eau », pouvez-vous expliquer un peu plus cette idée, telle que vous la percevez ?

itta : En ce qui a trait au shanshui, sansu en coréen, je pense qu’il est important de montrer du respect pour la nature, et non pas d’interpréter les montagnes, les rivières et les mers que nous voyons. C’est comme sentir l’énergie majestueuse du yeongsan, qui signifie « montagnes sacrées », où se trouvent des temples ou des sanctuaires, reconnues pour leur énergie spirituelle. Nous faisons de la musique pour nous rappeler sans cesse que nous faisons partie de la nature, voilà la relation qui existe entre le shanshui et la musique de TENGGER.

PAN M 360 : J’ai été frappé par vos réflexions selon lesquelles, lorsque nous parlons de notre environnement, la frontière entre le naturel – ce qui n’a pas été touché par les êtres humains – et l’artificiel – les espaces que nous créons et modifions pour améliorer nos conditions de vie – n’est ni ferme ni absolue. Vous avez également mentionné dans une interview que vous « n’essayez pas d’exprimer le paradis ».

itta : La nature est belle mais dangereuse, et elle ne peut rester seule. On ne peut coexister que lorsqu’on s’appuie sur de nombreux autres êtres et que l’on est soutenu par eux. Quand on réalise qu’on vit grâce à l’aide de tous les êtres qui nous entourent aujourd’hui, il devient assez clair que les frontières doivent être abolies. Pourtant, nous nous nous heurtons encore à ces frontières. Les frontières entre les nations, la discrimination raciale et la distinction entre l’humanité et la nature. Je crois que ces choses n’ont jamais existé, elles devraient d’ailleurs être supprimées de notre conscience.

PAN M 360 : Vos thèmes, vos idées et votre musique thérapeutique sont particulièrement pertinents en cette période d’isolement collectif, d’éloignement et d’anxiété, en ce qui concerne notre relation avec la nature, quelles sont vos réflexions à ce sujet, et à quoi travaillez-vous en ce moment ?

itta : Les frontières ne font que créer de l’anxiété, c’est pourquoi nous essayons de vivre avec gratitude et de continuer à apprendre de la nature. Je pense que c’est comme pour l’exploration de l’âme humaine, ça prend de la compassion. Je vis en me préparant à ce qui va suivre en cherchant à m’identifier à l’objet lui-même. Surveillez les prochaines œuvres de TENGGER.

PAN M 360 remercie Jinsun Taylor Kim pour la traduction de cette correspondance.

Joint dans le 17e arrondissement parisien, Ben Shemie n’est pas rentré à Montréal lorsque la pandémie s’est déclarée et que les frontières ont été fermées.

« J’ai quitté Montréal en janvier. À Paris, j’avais commencé une résidence d’artiste et j’ai décidé d’y rester après son annulation. Ma copine est ici, nous sommes confortablement installés dans son appartement et attendons la fin de la tempête. »

Avant de traverser l’océan, le musicien avait terminé l’enregistrement de son deuxième album solo en autant d’années : à l’instar d’A Skeleton (paru à l’hiver 2019), A Single Point of Light est une autre randonnée poétique au pays du minimalisme synthétique.

« Je l’ai enregistré à Montréal au début de l’hiver. Ça fait donc quelques mois qu’il est fait. J’ai finalisé le tout depuis Paris, y compris le matriçage, mais la création et l’enregistrement de ces chansons ont été faits chez moi à Montréal. J’ai travaillé sur autre chose ici. »

Et de quoi s’agit-il ?

« Je poursuis une collaboration avec Chloé, productrice et DJ française. Je participe également à un projet d’installation radio. De plus, je suis en production avec Suuns pour un EP qui sortira cet automne ainsi qu’un nouvel album qui sortira l’an prochain. Tout ça devait être lancé ces jours-ci, mais a été repoussé. »

Puisqu’il en est ainsi, revenons au projet solo : avec Single Point of Light, Ben Shemie croit avoir raffermi ses structures chansonnières, s’être davantage investi dans cette avenue :

« Les « chansons » proprement dites sont plus développées. Pour être honnête, j’ai passé plus de temps à écrire les paroles qu’à composer la musique. Je n’ai pas du tout changé ma façon de faire parce que je veux encore que ce soit surtout improvisé et brut. Cependant, c’est moins lo-fi et plus approfondi sur le plan sonore. J’ai aussi tenté de nouvelles techniques pour le chant, les mélodies… C’est plus ambitieux… mais pas beaucoup plus. Je veux que ça reste simple, comme sur le dernier album. Tout a été fait en une seule prise… en direct, sans overdubs. En un sens, l’élaboration du concert s’est faite en même temps que l’enregistrement. »

Comment la composition a-t-elle alors été envisagée?

« J’ai passé plus de temps à écrire les paroles, mais en même temps, l’aspect musical est très important, il y a aussi les portions uniquement instrumentales. Bien sûr, toutes ces portions sont générées par audio feedback (effet de rétroaction acoustique ou effet Larsen), donc tout est entièrement improvisé sur le moment. C’est une question de feeling. En fait, j’ai passé beaucoup de temps à apprendre comment contrôler les éléments du feedback et ainsi obtenir des sons intéressants… mais ce n’est pas une véritable « composition », c’est de l’improvisation. »

On peut supposer que des synthétiseurs modulaires sont impliqués et …

« Non, je ne m’en sers pas. Je prends toujours les mêmes MicroKorg merdiques et les mêmes synthés bon marché depuis des années. Je ne me suis toujours pas lassé de ce dont ils sont capables et je continue à découvrir des sons que j’aime. C’est très basique, mais si vous savez comment vous y prendre, vous avez accès à toutes sortes de sons à partir d’un synthé programmable. »

Et c’est donc pourquoi on remarque de nouveaux sons dans la palette de Ben Shemie.

« Oui, je suis toujours en train de chercher et d’essayer de nouvelles choses. Je suppose que je vais me lancer dans les synthés modulaires quand tout le monde en aura fini. Peut-être seront-ils moins chers alors… »

Et lorsque ce répertoire est joué devant public, assiste-t-on à de nouvelles improvisations pour soutenir les mêmes paroles de chansons?

« Pas vraiment. Les portions instrumentales seront très différentes, remarquez. Cela pourrait aller dans n’importe quelle direction. Les sections où je chante ne sont pour la plupart que des mélodies. Je peux changer les sons indéfiniment, mais les arrangements resteront passablement les mêmes. J’essaie de ne pas trop modifier les portions chansons en concert, car c’est là que se trouvent les éléments accrocheurs. J’aime aussi que les morceaux restent les mêmes. S’ils viennent à m’ennuyer, j’en écrirai d’autres… ou j’en interpréterai d’autres. »

Cette manière d’improviser la musique des chansons peut se rapprocher d’une forme jazz : on joue toujours la même structure, mais avec de nouvelles variations en temps réel devant public, qu’en pense Ben Shemie?

« En quelque sorte, cela peut se rapprocher de la forme jazz, mais je ne comparerais jamais mon set à un set de jazz. Ce n’est pas le même langage. J’ai reçu une formation en jazz, je comprends d’où ça vient, mais quand j’improvise, je m’applique à diriger le feedback, je ne « joue » rien… c’est en quelque sorte « divin ». Parfois ça ne marche pas vraiment, à d’autres moments, c’est génial. Mais je ne joue pas jazz, au sens traditionnel du terme. »

Avant de conserver ce qui est dans l’enregistrement définitif d’A Single Point of Light, y a-t-il eu beaucoup d’improvisation?

« J’ai beaucoup joué cette musique en tournée.  J’ai dû concevoir des transitions serrées, ce qui est en quelque sorte la partie la plus difficile, c’est-à-dire passer d’une chanson ou d’une improvisation à une autre. Or, en studio, tout s’est passé dans l’instant. J’ai passé beaucoup plus de temps à réunir les bonnes conditions pour que le feedback sonne bien, mais je n’ai rien réglé à l’avance. Donc, finalement, c’est un peu jazz. »

L’instrumentation choisie dans ces deux albums solos sera-t-elle conservée pour la suite des choses ? 

« Je ne sais pas encore. Je vais continuer de faire ce qui me semble naturel. Mes choix sont aussi déterminés par ce qu’il est possible de faire en tournée. Je ne vais pas enregistrer avec des instruments que je n’ai pas ou qui sont vraiment trop chers ou trop lourds… parce que je ne les apporterai jamais en tournée. Donc certaines de mes décisions doivent tenir compte de la scène. »

A Single Point of Light est plus qu’un titre, soutient notre interviewé. On peut parler d’un thème fédérateur :

« Mes enregistrements gravitent toujours autour d’une thématique. Celle-ci traite de la lumière et de notre perception de la lumière, au sens figuré et au sens littéral. Certains morceaux traitent de la lumière et, au sens littéral, d’autres abordent la façon dont nous voyons les mêmes choses, mais nous les percevons différemment selon divers facteurs. Nos différents points de vue et visions du monde nous font voir les mêmes choses différemment. C’est comme de la magie! »

Plus spécifiquement :

« Plusieurs chansons utilisent la lumière comme métaphore ou comme image avec laquelle travailler. Magic Eye parle de la lumière qui se plie sous l’effet de la chaleur, comme dans le désert, mais vue sous un autre angle, elle apparaît différemment. Change aborde la façon dont notre position physique peut déterminer notre façon de voir une même chose… ce qui montre à quel point notre vision du monde peut dépendre de notre façon de voir les choses. D’autres chansons comme Single Point of Light sont plus célestes et utilisent la lumière pour la diviser en un spectre, révélant des choses que l’on ne peut voir normalement. »

À l’écoute de cet album, donc, on ressent un bel équilibre entre la pensée et l’émotion qui accompagne cette pensée. Ce projet poétique est lié à une vision philosophique de la perception, ce que corrobore son auteur.

« Je n’avais pas prévu que ça se passe comme ça, mais une fois qu’on a une idée, on la développe et de plus en plus de choses apparaissent. Des points de vue différents auxquels on n’aurait pas pensé. Il y a aussi quelques chansons d’amour, parce que j’en avais envie. C’est un projet très personnel. » 

Comme c’est le cas dans l’ensemble de sa production, Ben Shemie demeure minimaliste côté texte :

« Les idées simples sont toujours les plus efficaces. Mes meilleures idées ont toujours été des idées transparentes. »

Au-delà des perturbations engendrées par la pandémie, les projets solos de Ben Shemie prolongent la pause de Suuns, le vaisseau amiral de son expression. Pure coïncidence ?

« Non. Nous avions aussi besoin d’une pause. Les dix dernières années ont été très intenses et épuisantes. Nous avons pris un peu de repos, nous sommes donc prêts à tenter de nouvelles idées et c’est mieux maintenant. Je suis toujours en train d’écrire de nouvelles choses et j’avais envie depuis un certain temps de réaliser un projet avec une voix unique. Je ne voulais pas essayer de recréer le son ou même d’imiter la production de Suuns, je voulais un projet que je contrôlais totalement où je pouvais me planter complètement. C’est là que le feedback entre en jeu. »

Après les expériences soliloques, annonce le musicien, Suuns reprendra du service :

« Nous avons un EP de morceaux très vibrants prévu pour cet automne. C’était censé être un album complet mais parce que nous n’avons pas pu tourner à cause de la COVID, nous attendrons l’année prochaine pour le sortir. D’ici là, l’album risque de changer, on ne va pas rester les bras croisés à attendre sans rien faire, il est donc probable que de nouveaux morceaux s’y ajoutent. »

Autre point de lumière à l’horizon…

PAN M 360 : Désiriez-vous lancer un album tout en espagnol depuis longtemps ?

Oscar Souto : Je ne pourrais pas te dire depuis combien de temps on travaille là-dessus, mais ça été un long processus. L’idée vient surtout de notre gérant Carlos Ponte qui s’est rendu compte en faisant des recherches que l’Amérique latine est tout un monde à découvrir. On est déjà allé jouer au Mexique en première partie de Blind Guardian. Vu qu’on chante en espagnol, qu’on parle espagnol, on se dit qu’on a certaines qualités requises pour essayer de « conquérir » le marché sud-américain et même l’Espagne. En même temps, je t’avoue qu’a priori je n’aimais pas l’idée de prendre une chanson déjà enregistrée en français ou en anglais et de la traduire. Je trouvais ça bizarre, car ça me faisait penser à ce que Julio Iglesias et certains groupes pop québécois faisaient à une certaine époque! Je voyais ça d’un mauvais œil, mais bon, des fois il faut se dire qu’on n’est pas les seuls à avoir de bonnes idées. Il faut écouter les autres et laisser la place à leurs idées et c’est ce que j’ai fait. 

PAN M 360 : Aurais-tu préféré partir de zéro et écrire de nouvelles chansons en espagnol?

Oscar : C’est sûr que j’aurais préféré cette option-là, mais comme je te dis, c’est un travail qu’on a commencé il y a longtemps. Peut-être qu’il y a deux ans on était un peu plus dans le rush que maintenant avec les shows et tout le reste. Écrire une chanson de A à Z est plus long que d’en traduire une. C’est ce qui fait qu’on a choisi de les traduire pour voir ce que ça donne. 

PAN M 360 : Les chansons traduites sont Bajo Presiόn (Sous pression, tirée de Stress, 1997), Bicho Loco (Vermine, tirée de Sacrifices, 2019), Violencia Versus Violence (La violence engendre la violence, tirée de Sacrifices, 2019) et La Bestia (Je suis la bête, tirée d’État brute, 2010), pourquoi les avez-vous choisies? 

Oscar : Au début de l’aventure, on a préparé un plan de match. On veut conquérir l’Amérique du Sud et les pays où on parle espagnol. On s’est dit qu’on n’y irait pas de main morte. C’est pourquoi on a choisi les chansons les plus fortes, celles qui représentent le mieux Anonymus. On voulait aussi des chansons qui couvrent toutes nos années d’existence. On se présente en tant que groupe canadien qui chante principalement en français, mais qui est capable de chanter en espagnol.

PAN M 360 : Qui est le public cible de La Bestia?

Oscar : Le fan invétéré d’Anonymus voudra peut-être écouter les chansons en espagnol, mais à la base, on a fait cet album-là pour l’Amérique latine et même les États-Unis parce qu’on y parle beaucoup l’espagnol. 

PAN M 360 : En faisant ma recherche, j’ai vu que les vidéos des chansons Sobrevivir et Terromoto ont été partagées sur des sites étrangers, dont MetalInsider, TheInvisibleOrange et Atanatos, un site mexicain dédié à la musique metal, comment se déroule la promotion?

Oscar : On a eu des retours de fanzines d’Amérique latine, de sites Internet, d’un gars qui s’occupe de promotion en Amérique du Sud, et jusqu’à présent, ce n’est que de bonnes opinions. Pour nous autres, c’est une nouvelle aventure. On ne sait pas où elle nous mènera, mais on est enthousiastes. Comme j’ai dit au début, je n’étais pas trop sûr, mais là je commence à embarquer. 

PAN M 360 : Est-ce que ç’a été plus difficile pour toi, car tu es le chanteur et le bassiste du groupe? 

Oscar : Oui! Au début, je disais aux gars, vous jouez la musique et ça ne change rien pour vous. Mais pour moi, ça change tout! Le phrasé n’est pas pareil, c’est comme une nouvelle chanson pour moi. Je dois diviser mon cerveau en deux et me dire « est-ce qu’on fait la version espagnole ou la version française? » Dernièrement, on pratique seulement les versions espagnoles, donc si tu me demandes de chanter Sous pression en français, je vais me mêler un peu. Ça me met pas mal plus de pression que pour les autres, mais s’il faut le faire, je vais me sacrifier (rires). 

PAN M 360 : Avez-vous réenregistré la musique pour chaque chanson?

Oscar : On a réenregistré Bajo Presiόn et Máquinas parce qu’on n’avait plus les pistes de 1997. En ce qui concerne Tierra, on l’a gardée telle quelle parce que Marco (Calliari) n’est plus dans le groupe et parce qu’elle a été produite par Colin Richardson (Anathema, Slipknot, Napalm Death), ce qui peut nous amener des entrevues, tu comprends le concept. Pour la même raison, on a gardé Terremoto parce qu’elle a été enregistrée par Jean-François Dagenais de Kataklysm. 

Je t’avoue que réenregistrer Bajo Presiόn et Máquinas après près de 21 ans, c’était assez weird. On s’est demandé si on les jouait aussi vite qu’à l’époque. On a enregistré Sous pression début vingtaine et on était primés à l’os! Quand j’écoute les morceaux de l’époque, je trouve qu’ils sont tous trop vites (rires), mais c’est correct. Bajo Presiόn est un peu plus lente que l’originale. En fait, elle est comme on la fait en concert maintenant et je pense que c’est pour le mieux. Je ne pense pas qu’on va se faire lancer des tomates pour ça. 

PAN M 360 : Prévoyez-vous donner un concert diffusé en ligne comme d’autres formations l’ont fait depuis le début de la COVID-19?

Oscar : Rien n’est certain, mais si la tendance se maintient et qu’on ne peut pas donner de concerts devant public, peut-être qu’on choisira cette option. Il est question de rouvrir les salles, mais à quel point? Une autre possibilité serait d’avoir accès à une salle de spectacle comme le Club Soda ou le Café Campus et de filmer un concert en direct pour que ce soit professionnel. Un peu comme le fait Mononc’ Serge avec Le point de vente. Il vend des billets et les gens regardent le spectacle de chez eux. 

PAN M 360 : Vous continuez à répéter, si ce n’est pas pour un concert, c’est pourquoi?

Oscar : Parce qu’on s’ennuie et qu’on a besoin de jouer. Après un mois sans se voir et répéter, on s’est dit qu’on devait trouver une solution avant de devenir fous. Finalement, on a trouvé une solution avec les locaux de répétition de la Boîte à Musique. On s’est installés dans des locaux différents et on a joué avec des écouteurs. Ce n’était pas idéal pour des vieux de la vieille comme nous, habitués de jammer dans le même local à fond la caisse. On a recommencé à répéter à la Cité 2000 dès sa réouverture. Après la première répétition, j’étais bien et ça m’a rappelé pourquoi je fais de la musique. Ça enlève beaucoup de pression. Ce n’est pas juste l’aspect musical, c’est aussi l’aspect libérateur que ça amène et je pense que je parle pour tout le monde dans le groupe. On s’ennuyait de notre petite routine.

Photos : Emma George

PAN M 360 : Il semble que vous ayez fait connaissance à Bruxelles mais que schroothoop ait vu le jour sur une impulsion un peu folle.

Timo Vantyghem (basse et clarinette) : En effet, tout a commencé par une blague, rien de bien sérieux. Pendant plusieurs années, nous avons fait partie de La Clinik du Dr Poembak, une fanfare locale à Bruxelles. L’hiver dernier, j’ai remarqué qu’il y avait encore des places disponibles pour une jam session locale à Bruxelles. J’ai donc contacté Rik et Margo pour voir si nous pouvions monter un petit spectacle ou simplement jouer un peu de musique. Je savais que Rik fabriquait des instruments artisanaux à partir de matériaux de récupération depuis des années. Et, au même moment, tout à fait par hasard, Margo construisait une avec des rebuts illégaux. Nous avons décidé de mettre nos instruments en commun et d’improviser dans la nuit. Nous nous sommes tellement éclatés pendant ce jam que nous avons décidé de faire d’autres concerts. Comme nous n’avions pas assez de chansons pour faire des concerts d’une heure, nous avons surtout joué des pièces qui laissaient beaucoup de place à l’improvisation. C’est comme ça que le schroothoop a vu le jour.

Margo Maex (percussion) : Quelques semaines après notre premier jam, deux amis nous ont proposé d’enregistrer une partie de notre travail, et nous avons fini par enregistrer un mini-album, appelé Klein Gevaarlijk Afval – qui signifie en néerlandais déchets domestiques dangereux, comme les piles, le diluant à peinture et d’autres déchets chimiques qu’on ne peut jeter à la poubelle.

PAN M 360 : À mon oreille, Schroothoop fait un jazz mystérieux mais enjoué qui intègre des sons et des idées de divers styles de partout, comment décririez-vous votre recette ?

Rik Staelens (instruments à vent et à cordes) : En vivant dans une ville multiculturelle comme Bruxelles nous sommes exposés à toutes sortes de musiques. À la radio, nous entendons surtout de la pop et du rock, un peu de jazz, de blues et de musique classique occidentale, mais dans la rue – ou dans nos arrière-cours – nous pouvons aussi entendre du chaabi marocain, de la musique classique andalouse ou égyptienne, du raï, des mélodies turques, de la musique des Balkans, des chansons de Bollywood, des rythmes d’Afrique de l’Ouest… C’est tout naturel pour moi de vouloir intégrer ces sons à ma musique.

Il n’y a pas de recette à proprement parler, ou plutôt, la recette dépend de la chanson. Parfois, celle-ci part d’une mélodie, d’autres fois, c’est d’un rythme que l’on a envie d’explorer. De temps en temps, l’idée est plutôt de créer une certaine ambiance ou atmosphère, ou nous improvisons juste pour voir ce que ça donne. Nous aimons aussi faire la fête, alors il y a souvent un élément dansant qui se glisse dans nos chansons et qui nous fait taper du pied.

MM : En plus de jouer des grooves du monde entier, j’aime aussi ajouter des sons plus sombres et atmosphériques – comme ce que vous pouvez entendre dans sluikstort. Cette chanson m’a été inspirée par mon obsession pour l’electronica « du champ gauche » et la musique ambient expérimentale d’artistes comme John Also Bennett, Cucina Povera, Kate NV, Steve Pepe, Capitol K… Timo, pour sa part, met à profit la vaste expérience de son autre groupe, Sea (Peoples), pour ajouter à nos chansons des lignes de basse qui apportent une sensibilité indie-rock. Rik apporte des éléments de jazz et de musique du monde. Bien que Rik, Timo et moi ayons des goûts et un bagage musicaux assez différents, nous sommes très complémentaires et nous nous entendons bien sur la direction à donner à chaque chanson.

PAN M 360 : Il y a autre aspect de votre musique qui m’a frappé, c’est la provenance de cet endroit qui n’existe même pas : l’exotica des années 1950. Ce genre de musique est souvent considéré comme du kitsch un peu débile, mais en fait, c’était un style assez avant-gardiste qui a été précurseur non seulement de l’expérimentation stéréophonique, mais aussi de l’hybridation interculturelle sur une base de jazz.

RS : Excellente observation à propos de l’exotica, mais si ça vient de moi, ce serait plutôt inconscient. La première fois que j’ai entendu des trucs de Martin Denny, c’était il y a une vingtaine d’années. Même si ça m’a plu, je trouvais à l’époque que c’était davantage une curiosité. Je n’ai pas poussé mon exploration plus avant et je suis passé à autre chose. Lorsque des amis à moi ont fondé un big band d’exotica, The Left Arm of Buddha, il y a quelques années, je m’y suis à nouveau intéressé. C’est certainement un genre intéressant et je comprends comment notre musique peut la rappeler aux gens.

Pourtant, bien avant l’exotica, Sidney Bechet avait fait un disque haïtien à la fin des années 30, Dizzy Gillespie intégrait déjà des rythmes cubains à sa musique dans les années 40. À peu près à l’époque de Martin Denny, Dave Brubeck a exploré les rythmes turcs. Dans les années 60, John Coltrane, notamment, a exploré la musique indienne, Yussef Lateef a fait des recherches sur la musique du Moyen-Orient et de l’Afrique, Phil Woods a fait un disque avec des musiciens grecs, il y a eu le travail de Don Cherry, de Gato Barbieri… Je crois que l’ouverture à d’autres cultures est une disposition inhérente au jazz.

MM : Je dois avouer que j’aime beaucoup l’exotica des années 1950. J’aime les références pas très subtiles et enjouées à la musique orientale, caribéenne, japonaise, andine ou hawaïenne, pimentées de cris d’animaux et de rythmes tribaux. Ces dernières années, j’ai écouté de nombreux disques d’exotica parus dans les années 50, de Les Baxter, Martin Denny, Yma Sumac, Frank Hunter, etc. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’étais contente lorsque John Caroll Kirby a sorti son album Travel en 2017. Pour moi, cet album marquait le début d’un renouveau de l’exotica. Je me souviens que John Caroll Kirby avait qualifié sa musique d’exotica de « troisième génération ». Votre question m’a fait réaliser que nous avons peut-être fait inconsciemment notre propre album exotica de troisième génération. Super !

PAN M 360 : Le travail de réalisation de David « Dijf » Sanders est tout à fait remarquable, il dirige vos sons un peu comme un bon chef, en faisant ressortir avec soin la saveur de chaque ingrédient, que pensez-vous de son processus et de ce qui en est ressorti ?

MM : Je ne connaissais pas personnellement Dijf, mais je connaissais bien son travail, dont ma pièce préférée, Retired Sportswatch, tirée de l’album Moonlit Planetarium. Un jour, un de mes amis a entendu un enregistrement sur iPhone réalisé lors d’une de nos répétitions. Il connaissait bien Dijf Sanders et lui a demandé s’il serait intéressé à mixer notre musique si jamais nous l’enregistrions correctement. Il semble que Dijf était assez enthousiaste. Quand j’ai eu vent de la nouvelle, j’étais super excitée et j’ai fait comprendre à Rik et Timo que nous ne pouvions pas laisser passer cette chance. Je leur ai dit que notre musique ne pouvait pas être entre de meilleures mains que les siennes, et nous nous sommes mis d’accord pour donner carte blanche à Dijf pour l’enregistrement.

C’est bien que Dijf n’ait pas fondamentalement changé nos enregistrements, il a plutôt ajouté les bonnes couleurs, donné aux passages percussifs plus de profondeur spatiale et plus d’éclat aux basses et aux kalimbas. Il a également ajouté des effets subtils, comme des panoramiques stéréos, de la réverbération ou des delays à hauteur modulée pour les flûtes, les clarinettes et les violons. Nous sommes extrêmement satisfaits du résultat !

Ci-dessus : les instruments de schroothoop, dont le violon en fer-blanc « street-i-varius » (en haut à droite)

PAN M 360 : En ce qui concerne les instruments eux-mêmes, j’imagine que les percussions de base et même la contrebassine étaient assez simples à construire. En revanche, les instruments à vent en PVC ont dû être plus difficiles, surtout lorsqu’on tient compte des différentes tonalités.

RS : Chaque instrument nécessite une approche différente. Les choses qui semblent faciles à première vue peuvent toujours susciter des difficultés inattendues. Même les percussions de base, comme la fabrication d’une peau de tambour à partir de ruban plastique, n’est pas aussi simple qu’on peut l’imaginer. Si vous tendez toutes les bandes dans le même sens, vous obtenez un son terne et qui ne dure pas, alors que lorsqu’elles sont tendues en diagonale, elles se renforcent mutuellement.

Les flûtes et clarinettes en PVC ont été particulièrement exigeantes. Il y a beaucoup de calculs, d’essais et erreurs à faire avant d’obtenir des résultats concluants. En utilisant du ruban adhésif pour recouvrir les trous mal percés, j’ai trouvé un moyen de réaliser jusqu’à trois ou quatre modèles expérimentaux à partir d’un seul tuyau, ce qui a permis de réduire considérablement le gaspillage de PVC. Pour que les choses restent aussi écologiques que possible, j’envisage maintenant de construire mes futurs prototypes en papier mâché.

PAN M 360 : Vous avez également fabriqué des lamellophones, des kalimbas et d’autres instruments du genre à partir de couteaux de cuisine; au fait, y en a-t-il un parmi vous qui ait une formation en médecine d’urgence, au cas où ?

RS : J’ai reçu une formation de base en premiers soins avec un suivi une fois l’an. Comme je dirige des ateliers de lutherie sauvage [construction d’instruments non-conventionnels], il est utile d’avoir des connaissances de base en matière de premiers soins. Heureusement, j’ai rarement besoin m’en servir. Je touche du bois.

MM : Ces couteaux font mal aux doigts quand on en joue un peu trop longtemps, mais je ne me suis toujours pas blessé en en jouant.

Ci-dessus : le « messenkalimba » de  schroothoop

PAN M 360 : Après avoir examiné les accidents malheureux, parlons des accidents heureux. Les instruments construits avec des rebuts doivent nécessairement avoir des limites par rapport à ceux fabriqués selon des spécifications professionnelles. Cependant, j’imagine qu’ils offrent beaucoup de surprises inattendues, et utiles en cours de route.

RS : À propos des limites, je ne peux pas mieux l’exprimer que Georges Braque dans sa collection d’aphorismes Le jour et la nuit : « Les moyens limités engendrent des formes nouvelles, invitent à la création, font le style ». Parfois, l’idée n’est pas tant d’étendre les frontières que d’optimiser les résultats à l’intérieur de celles-ci.

TV : Ces frontières ou ces limites sont une des choses que j’apprécie beaucoup dans ce groupe. Pas de synthétiseurs compliqués pour me faire perdre la tête. Vous savez, c’est un soulagement de n’avoir que quelques notes et sons par instrument.

RS : On en trouve un exemple dans les clarinettes que je fabrique. Comme je n’ai pas encore trouvé le moyen de fabriquer un mécanisme de tonalité qui fonctionne correctement, certaines d’entre elles sont limitées à une gamme pentatonique. Mais du côté positif, cela nous permet d’approfondir les possibilités que cette gamme pentatonique offre, tant sur le plan mélodique qu’harmonique. De plus, cela nous incite à concevoir les solos de manière plus rythmique.

Nous avons également découvert que certaines imperfections dans un pont de violon provoquaient un bourdonnement fort et rude, que nous avons utilisé à notre avantage. Nous avons découvert par la suite que ce même concept était déjà utilisé dans les trompettes marines du Moyen Âge et de la Renaissance. Cet instrument était utilisé pour obtenir certaines harmoniques sur une corde, au lieu de créer un bourdonnement fort.

Un avantage des instruments en PVC est que ceux-ci peuvent même être utilisés dans l’eau. Peut-être devrions-nous essayer cela à l’occasion d’une fête nautique cet été.

TV : Au Canada?

PAN M 360 : Rik, vous avez longtemps donné des ateliers pédagogiques de musique, une pratique musicale très différente de celle qui consiste à divertir le public par des concerts et des disques. Cet aspect de votre curriculum vitae collectif a-t-il eu une incidence sur la musique que vous faites avec schroothoop et la manière dont vous la faites ?

RS : Eh bien, j’étais un interprète – jouant principalement les différents membres de la famille du saxophone – bien avant même d’envisager de donner des ateliers. Même si je jouais dans un groupe professionnel et que je faisais des tournées internationales, j’avais toujours besoin d’un emploi pour joindre les deux bouts. J’ai donc décidé que ce serait bien si cet emploi pouvait aussi avoir un lien avec la musique. C’est ainsi que j’ai commencé à organiser des ateliers de musique.

Les groupes avec lesquels je joue et les ateliers que j’anime sont vraiment deux mondes différents. Schroothoop a été créé comme un groupe à part entière, et non comme un orchestre de démonstration pour promouvoir les ateliers. Mais, bien sûr, il y a des liens. Les ateliers m’ont permis d’expérimenter avec de nombreux types d’instruments et de mettre au point beaucoup de pièces d’équipement, dont certaines servent maintenant dans schroothoop.

Crédit photo : Laurent Malo et Pier-Luc St-Germain

La conversation qui suit résulte d’une conférence téléphonique avec Jean Massicotte à Montréal et Arthur Comeau à Dakar. Installé à Meteghan en Nouvelle-Écosse, ce dernier réside provisoirement au Sénégal pour des raisons familiales. 

PAN M 360 : Faisons d’abord la genèse de Doubleheader :

Jean Massicotte : « Arthur avait rendez-vous avec le directeur artistique et producteur Denis Wolff dans des locaux communs, nous nous sommes ainsi rencontrés. Ça faisait longtemps que j’aimais Radio Radio et ce qu’Arthur avait fait avec Pierre Kwenders. Denis nous a présentés, peu après on a fait un jam sur une track qu’il avait commencée, Samito était présent à cette séance. On avait réussi à faire quelque chose de vraiment viby. Ça me plaisait de faire quelque chose fondé davantage sur le beat car je ne fais pas ça souvent en tant que réalisateur. Un peu plus tard, Arthur m’a fait écouter un beat de Louisiane, j’ai pris l’avion pour jammer chez lui, soit à Clare en Nouvelle-Écosse. Pendant quelques jours, nous avons enregistré une quinzaine de pistes instrumentales. » 

Crédit photo : Laurent Malo

PAN M 360 : Doubleheader, n’est-ce pas d’abord du beatmaking? Expliquez votre méthodologie :

Arthur Comeau : « On enregistre, on traite la musique et la voix comme des échantillons, c’est-à-dire qu’on prend les meilleures prises et on les retravaille un peu à la manière d’un DJ. Il y a là-dedans quelque chose de chaotique, essai et erreur, essayons ci, essayons ça, reprenons la prise de voix deux ou trois fois avant de trouver ce qui colle. » 

Jean Massicotte : « Les artistes viennent en studio, on leur fait écouter des tracks instrumentales, ils en choisissent une. Pendant que la pièce joue en boucle, on discute, des idées sortent, les artistes proposent des sons emmagasinés dans leur téléphone. On essaie des choses, puis ils vont au micro et ils chantent. Après quoi on prend leurs pistes de voix et on fait une toune avec ça. On se met souvent souvent en danger. On souhaite que des accidents se produisent. Ça crée des étincelles et c’est vraiment le fun car on s’oblige de faire des trucs qu’on ne ferait pas normalement. Si on nous embauche pour réaliser un album, il y a un paquet de choses intéressantes qui ne cliqueront pas a priori avec le client. Ici, on fait sortir le trop-plein. »

Crédit photo : Brigitte Henry

PAN M 360 : En quoi Doubleheader est-il un animal à deux têtes ? 

Arthur Comeau : « Oui, ce sont deux heads de producteurs. Je voulais travailler avec Jean, je souhaitais qu’il réalise ma musique lorsque mon entourage me voit comme leur réalisateur. Le monde vient à moi et moi je vais à Jean, nous formons un doubleheader de renseignements. Deux forces gravitationnelles qui tirent en même temps, c’est encore plus puissant, right ? »

Jean Massicotte : « Doubleheader, c’est un train tiré par deux locomotives.  Nous favorisons aussi des collisions lorsqu’on essaie de faire se rencontrer des beats avec des artistes qui ne chantent pas sur ces beats normalement. Dominique Fils-Aimé, par exemple, n’avait jamais vraiment fait de space funk disco. La chanteuse malienne Djeli Tapa n’avait jamais fait de reggaeton et elle était très contente d’avoir vécu cette expérience. On aime juxtaposer des inspirations qui ne vont pas naturellement ensemble et faire en sorte que ça puisse marcher. »  

Crédit photo : Laurent Malo et Pier-Luc St-Germain

PAN M 360 : Samito, artiste montréalais originaire du Mozambique, semble être un peu plus qu’un invité pour Doubleheader, racontez son implication :

Arthur Comeau : « Samito et moi travaillons beaucoup ensemble, je reste parfois chez lui lorsque je viens travailler à Montréal. On a fait de belles affaires avec lui dans le contexte de Doubleheader. La vibe était bonne! Depuis quelques années, Samito s’intéresse davantage à la musique électronique, il a travaillé au Portugal et en France notamment. Il a travaillé avec plein de monde, notamment avec Djeli Tapa, il nous a aussi fait connaître EIHDZ (prononcer Heidi). Il nous a beaucoup amené en idées et en vibe. »

Jean Massicotte : « On voulait que Samito fasse des tracks aux claviers un peu dans l’esprit de ce qu’il avait fait préalablement avec nous au clavier Wurlitzer lors d’une première rencontre. Lorsqu’il a chanté après avoir choisi son beat, cependant, ça a donné une autre dimension au projet. Vraiment! Nous étions partis sur une vibe un peu party. Quand Samito a fait ses voix, on a vu qu’on pouvait être aussi spirituel tout en maintenant l’ambiance de fête et de danse. On a trouvé une façon de présenter la toune afin que l’on puisse l’apprécier dans un contexte de danse et aussi dans un contexte d’écoute. Le vocabulaire du projet s’en est trouvé enrichi. »

Crédit photo : Laurent Malo

PAN M 360 : Vous avez aussi travaillé avec Caleb Rimtobaye, alias Afrotronix, une nouvelle direction électro pour Caleb?

Jean Massicotte : « Avec lui, j’étais un peu intimidé car j’ai beaucoup de respect pour son travail. J’avais un rendez-vous avec lui à mon studio, mais je n’étais vraiment pas prêt. Caleb s’est quand même présenté, je lui ai fait jouer un beat, un gros reggaeton. Il a branché sa guitare, il a joué sur ce beat. Super content du résultat, je lui ai suggéré de chanter et il a accepté. Il a aussi fait des harmonies vocales. J’ai envoyé ça à Arthur qui nous a fait un très beau mix. »

PAN M 360 :  On connaît moins EIHDZ et Quenton Hatfield, pour ne pas dire pas du tout, qui sont ces interprètes de la chanson soul-pop Other Side qui sera rendue publique au cours des mois à venir ? 

Arthur Comeau : « Quenton est un gars de Weymouth, dans mon coin de Nouvelle-Écosse. Ça fait longtemps qu’il fait de la musique par chez nous. Il est connu à Halifax et il travaille avec nous, il fait partie du même groupe d’amis que P’tit Belliveau. Quenton est venu en studio, nous voulions des voix anglophones et j’ai beaucoup aimé le contraste entre lui et EIHDZ. »

Jean Massicotte : « EIHDZ a tous les talents; elle chante, écrit des tounes, dessine des planches de surf, fait partie d’un noyau de songwriters à New York. Elle fait plein d’affaires ! »

Crédit photo : Laurent Malo et Pier-Luc St-Germain

PAN M 360 : Racontez l’histoire de Trumpet, chapeautée par la voix d’Arthur :

Arthur Comeau : « Ça a commencé sur un beat de P’tit Belliveau, après ça j’ai enregistré ma voix dessus. À Montréal, je suis allé aux studios Breakglass pour y ajouter de la batterie, puis j’ai présenté le tout à Jean qui a raffiné la toune, qui y a mis sa golden touch. Samito a fait les claviers, Jean la basse. Un tour de force! »

PAN M 360 : Présenter un projet aussi considérable à la sortie du premier extrait (Diamond Flake, avec Dominique Fils-Aimé) n’est pas coutume. La matière sera donc dévoilée au fil des semaines et des mois qui viennent, pourquoi?

Jean Massicotte : « C’est un peu comme la méthode de travail. Les beats ont été créés presque d’un coup, et après on a fait le développement. Ça a pris du temps pour associer ces beats à des artistes, mais nous y arrivons. En gros, on a un album presque prêt et on a assez de matière pour deux. Hormis les pièces chantées, d’ailleurs, nous avons de petits épisodes instrumentaux tirés de nombreux jams en studio. Les artistes à venir? On ne les nommera pas tous mais je dirais que nous avons travaillé avec Maya Kuroki de Teke ::Teke qui y récite un poème japonais. Il y aura aussi la chanteuse Sandra Luciantonio. D’autres artistes seront recrutés ou dévoilés plus tard. »

Crédit photo : Laurent Malo et Pier-Luc St-Germain

Arthur Comeau : « Je rêve d’inviter Paul Daraîche et essayer quelque chose avec lui ! Nous avons déjà inclus le country, mais ce serait fameux de l’avoir… L’idée au bout du compte, c’est de mélanger tous les produits de notre épicerie : on rencontre plein d’artistes, on remixe leurs voix et leurs instruments avec l’avis de Denis Wolff, sans qui Doubleheader n’existerait pas. »

Cette série de productions sera lancée par Ray-On, une boîte montréalaise se consacrant au développement d’artistes – distribution numérique, synch, gestion de droits, marketing, consultation. Denis Wolff, qui fut directeur artistique chez Audiogram et propriétaire du label Maisonnette, est le fondateur de Ray-On.

Jean Massicotte : « L’idée de notre projet va très bien avec le concept de Ray-On : trouver de petites niches dans plein de territoires différents. Entre-temps, Arthur et moi devons bien sûr mener d’autres projets qui sont notre gagne-pain. Alors ça fait du bien que naisse Doubleheader. On aimerait que ça dure. »

Photo : Yukino Inamine et Harikuyamaku

PAN M 360 : Votre objectif premier en tant que musicien est de combiner le minyo d’Okinawa (chansons folkloriques) et le reggae dub. C’est un beau mélange, les deux styles se marient bien, même si leurs énergies fonctionnent à des niveaux différents. Je pense d’ailleurs que le minyo d’Okinawa est l’une des musiques les plus joyeuses du monde.

Harikuyamaku : Le minyo d’Okinawa est une musique très particulière, différente des autres styles japonais. Il fait partie de la vie quotidienne à Okinawa. En fait, jusqu’à la rétrocession d’Okinawa au Japon en 1972, c’était la musique populaire du peuple d’Okinawa. J’ai entendu dire que de nombreuses nouvelles chansons de minyo étaient enregistrées et publiées chaque jour, comme à la belle époque de la scène reggae jamaïcaine durant les années 70.

Le minyo d’Okinawa ne tombe pas sur le rythme, il est décalé, un peu comme le reggae, mais il n’y a pas de basse. Quand j’ai redécouvert la musique de mon pays après avoir voyagé à l’étranger, j’écoutais aussi du dub de la Jamaïque des années 70. Comme je suis bassiste, j’aime les sonorités graves. J’ai alors pensé à associer le minyo d’Okinawa au dub. J’ai ajouté de la basse, de la batterie et diverses autres choses, des consoles de mixage analogiques, un Roland RE-201 Space Echo et des pédales d’effets des années 70 comme des delay et des phasers numériques. Puis j’ai mélangé le tout.

Les mélodies du minyo d’Okinawa sont très belles, quant aux paroles, il y a beaucoup de variété. Les chansons classiques destinées à être jouées à la cour royale comportent de beaux textes, mais de nombreux minyos ont des paroles tristes et douloureuses. Il y a beaucoup de chansons sur la guerre d’Okinawa. Il y en a sur les changements dans la société et la vie. Il y en a beaucoup aussi avec des paroles cochonnes, ça me plaît bien.

PAN M 360 : Sur votre premier album, Shima Dub (2013), vous avez surtout utilisé des échantillons de vieux disques. Plus récemment, vous avez commencé à travailler avec des musiciens en studio. Vous avez même un nouveau single mettant en vedette la joueuse de sanshin Yukino Inamine, parlez-moi un peu d’elle et d’Ohshima Yangoo Bushi.

Harikuyamaku : Yukino Inamine fait partie d’une nouvelle génération de chanteurs et chanteuses de minyo d’Okinawa. Les chanteurs de minyo chantent pour la plupart de manière assez traditionnelle. Yukino est libre et différente. Elle joue parfois en concert avec basse, batterie et d’autres choses, et elle fait aussi de nouvelles chansons de minyo, avec des paroles en phase avec notre époque. J’espérais depuis longtemps enregistrer avec une vraie chanteuse et je viens tout juste de la découvrir, cette année. Nous avons joué trois fois en concert déjà. Ohshima Yangoo Bushi est la première pièce que nous avons faite ensemble. C’est une très vieille chanson d’Okinawa portant sur l’île d’Amami et l’amour. Nous nous sommes inspirés d’un vieux disque de SP.

PAN M 360 : Votre nouvel album, Subtropica, est très différent de vos précédents. La pièce Subtropica dure presque une heure, et c’est un paysage, un environnement sonore. Il s’agissait à l’origine d’un groupe de canaux sonores séparés pour une installation de haut-parleurs en céramique du potier d’Okinawa Paul Lorimer. Je ne savais pas qu’on fabriquait des haut-parleurs avec de l’argile !

Harikuyamaku : Récemment, pour faire des effets sonores ou des bruits dub, je me suis beaucoup intéressé aux synthétiseurs. La présence précieuse du potier Paul Lorimer à Okinawa, qui travaille toujours avec son même vieux four, m’a donné l’occasion de m’exprimer par les synthétiseurs. Il a fabriqué de nombreux haut-parleurs différents, avec des corps en céramique et des éléments de haut-parleurs Audio Nirvana et Fostex. Chacun a un son unique. Pour son installation, il y avait huit de ses haut-parleurs dans l’espace. Parmi eux j’ai repéré et sélectionné ceux qui me convenaient le mieux. C’était de la super-ambiophonie!

PAN M 360 : Une partie de Subtropica a également servi à la vidéo de la performance de butoh d’Aki Bandō, Ninth Sense Invocation pō 2, il s’agit là d’un autre contexte pour votre travail, le théâtre et la danse d’avant-garde.

Harikuyamaku : La danseuse de butoh Aki Bandō est mon amie. Elle se cherchait une bande sonore pour sa performance et s’est adressée à moi. J’aime les expressions extrêmes, alors je lui ai donné quelques pistes et elle a aimé ma démo de Subtropica 2mix. Il semble qu’elle présentera la vidéo dans certains festivals de cinéma, j’espère que cela lui permettra d’attirer l’attention.

Ci-dessus : Harikuyamaku en concert à Tokyo avec Heavy Manners Ryukyu

PAN M 360 : Il y a aussi, à la fin de l’album, un morceau enregistré devant public au bar-spectacle Love Ball à Naha City, Okinawa, qui remonte à 2017, pouvez-vous m’en dire plus long à son sujet ?

Harikuyamaku : J’ai fait une improvisation avec un Korg MS2000 et un ER-1, un Moog Mother32, des échantillons de minyos et des pédales d’effets au Love Ball. Quand j’improvise en concert, il m’est déjà arrivé de le faire en continu pendant sept heures. Improviser avec des machines représente pour moi un véritable défi. Le Love Ball était un club très important à Naha, Okinawa, qui était géré par Akazuchi, le groupe de hip-hop local, mais il est maintenant fermé. J’y ai entendu beaucoup de bonne musique.

PAN M 360 : Et maintenant, à quoi travaillez-vous ?

Harikuyamaku : En ce moment, je suis en train de faire une autre chanson avec Yukino. L’enregistrement est terminé. Elle sortira sur le label Chill Mountain dirigé par mon ami DJ Ground. Pour correspondre à la couleur du label, je fais un morceau de slow house pour les planchers de danse. Je m’inspire de certaines scènes de slow house et j’utilise des sons traditionnels d’Amérique du Sud. J’espère y intégrer de la musique traditionnelle d’Okinawa.

Je fais partie de quelques groupes –Angama est une formation de techno dub avec KOR-ONE, nous venons de sortir notre premier album view sur cassette en avril. Churashima Navigator est un groupe électronique d’Okinawa composé de quatre personnes avec pour réalisateur Sinkichi, qui est aussi un excellent DJ, et nous venons de sortir un album ainsi qu’un album de remixes. Isatooment est une formation techno/house comprenant Sinkichi, nous avons sorti un EP de trois titres sur Chill Mountain l’année dernière. Nous utilisons également des samples d’Okinawa. Enfin, Gintendan est un groupe de dub expérimental de cinq personnes qui a deux albums à son actif. J’ai mon propre studio de bricolage, je suis toujours en train de travailler avec eux.

Crédit photo : Nathalie Deléan

Au cours de son tracé entre Toronto, Paris, Londres et Montréal, elle a toujours cru qu’elle ne trouverait jamais, justement, de point d’ancrage.

« Quand je suis arrivée au Québec, je ne connaissais personne. Dans ma tête, mon séjour montréalais était temporaire. Je repartais partie de zéro. Je suis restée plus longtemps que prévu. Mais, j’ai mis quelques années à m’entourer de gens que j’apprécie. Finalement, j’ai rencontré Michael Feuerstack [multi-instrumentiste, il avait travaillé sur le premier album avec Camille Deléan et le Britannique Ben Walker]. Il m’a aidée à terminer Music on the Grey Mile. Nous sommes maintenant des amis. Grâce à lui, j’ai réussi à rencontrer d’autres artistes au Québec. »

Ainsi, le second album a été conçu dans un peu plus de stabilité. De l’aveu de la chanteuse, celle-ci savait davantage ce qu’elle cherchait comme son pour Cold House Burning

Crédit photo : Nathalie Deléan

Par ailleurs, elle pouvait compter sur son comparse Feuerstack, qui s’est investi encore davantage sur ce récent album folk, un tantinet rock. En plus d’avoir joué de nombreux instruments au profit des chansons, il en a assumé la réalisation. Les enregistrements ont été faits en bonne partie aux Breakglass Studios.

« Je voulais que la batterie soit plus lourde, mais que l’instrumentation soit plus [raffinée] et plus épurée. J’avais également envie d’explorer davantage les chœurs. Je voulais plus que de simples harmonies vocales; je désirais en faire un élément important pour certains morceaux. Je n’ai utilisé que des instruments nécessaires. Il était important pour moi qu’ils donnent l’impression d’être près du micro, comme ma voix. »  

Outre Feuerstack, Jeremy Gara (batterie, piano), Mathieu Charbonneau (piano, synthétiseur), Philippe Charbonneau (voix, synthétiseur), Joshua Zubot (violon) et Adam Kinner (saxophone) ont également collaboré aux pièces, qui sont d’ailleurs mieux fignolées que celles de la précédente offrande, parue en 2017. Et la voix de Deléan coule, inébranlable, comme celle d’un beau fleuve tranquille.  

Zone à risque de tremblements de terre

Sur l’album, sa voix est ancrée dans l’assurance, douce et très près de nous. C’est comme si la jeune femme nous révélait une part d’elle, toute proche de nous, sans hésitation. Pourtant, elle a douté au fil des ans. Beaucoup. Et cet opus un brin lyrique est justement le testament artistique d’une recherche sérieuse de l’équilibre, physique et émotionnel.

Cela dit, même si Camille réfère aux tremblements de terre pour évoquer l’ambiance de son opus, celui-ci transcende plus la maturité que la fragilité. 

Lors de cette entrevue téléphonique en temps de pandémie, elle a raconté comment son histoire intime imprègne toutes les matières de son disque. Fault Line (Late July), notamment, représente la chanson épicentre de l’album, selon elle. «Tread lightly! Think steady! / Watch your footing around the lines / Or you’re going down », chante-t-elle.

« J’ai beaucoup exploré le thème de l’équilibre, qui ne vient pas naturellement chez moi. En fait, il s’étend partout et à toutes les échelles. […] Les textes de mes chansons en font foi; la musique aussi. Celle-ci est légèrement angoissante. Parfois. J’étais dans cet esprit lors de la composition de l’album, qui date de longtemps avant la pandémie. J’ai toujours eu peur de m’ancrer à un endroit. En plus, j’ai eu des problèmes de santé [qui datent de son enfance], qui m’empêchaient de bouger avec aisance. J’avais peur d’un possible danger. Cette crainte a nourri mon isolement, bien avant la crise de COVID-19. […] Plus on se renferme, plus il devient difficile d’aller vers l’autre, vers l’inconnu (la chanson Afraid of People). »

Comble de l’ironie : dans une période où elle se sentait de mieux en mieux à Montréal, ville où elle est maintenant entourée de personnes qu’elle chérit, son appartement a brûlé à la fin de mai ! Un drame pas si malheureux, finalement, qui a donné tout son sens au titre de l’album, Cold House Burning.    

Camille Deléan, dont le travail rappelle celui du groupe canadien The Weather Station, combat peut-être quelques petites peurs (la triste et plus grave Saturn Gravity), mais elles lui vont très bien comme artiste. 

Mentionnons que Camille Deléan fait partie de la programmation de l’événement Fun House, organisé par Pop Montréal. Elle jouera dimanche, le 7 juin, à 13 h 30.

Crédit photo : Camille Gladu-Drouin

On était en voie d’oublier la kebaméricanité de Laurence Hélie, disparue des radars il y a cinq ans. C’est pourquoi nous devons rappeler la trajectoire de la chanteuse avant le récit de Late Bloomer, excellent album sous le pseudo de Mirabelle qui vient de paraître sous étiquette Simone Records.

« Je viens de la Beauce, plus précisément de Saint-Isidore. À l’école secondaire, j’ai été inscrite en concentration musique à l’école secondaire. Je suis une adolescente des années 90; dans ma gang, j’étais la nerd de musique qui allait jaser avec les disquaires au HMV de Québec. J’étais assoiffée de musique, je regardais Musique Plus religieusement, je ratais des cours pour ne rien rater. J’ai appris à jouer la musique de cette époque, je pense notamment à Mazzy Star, Sonic Youth, Pavement, Nirvana, Cranberries, etc. J’ai étudié en technique de son chez Musitechnic, mais j’ai gagné ma vie dans l’industrie du doublage. »

Crédit photo : Camille Gladu-Drouin

Laurence Hélie a une voix magnifique, ce qui l’a d’abord conduite vers le country-folk. 

« C’était alors une quête d’authenticité, je ne voulais pas d’artifices. J’ai eu ben du fun durant cette période country-folk, mais je m’étais un peu retenue. Et… ce n’est pas super clair ce qui est arrivé par la suite. En fait, j’ai pogné un down après mon deuxième album; plus envie de jouer, plus capable de m’entendre gratter une guitare. Pendant cette période, j’ai eu un enfant, j’ai mis la musique de côté pendant un certain temps. »

Elle a laissé le temps au temps, le naturel est revenu au petit pas… au petit trot… au galop.

« Lentement, je me suis remise à écrire des chansons et c’est sorti différemment. J’ai voulu aller au fond de mes idées, trouver comment bien me sentir, bien baigner dans ma musique. Je n’ai pas outre mesure confiance en moi dans la vie… sauf quand je chante. S’il y a une place où je me sens parfaitement bien, c’est lorsque je chante. Tant mieux si j’ai le talent qui va avec. »

Le retour à la création chansonnière fut graduel :

« Ce n’était vraiment pas prémédité, il n’y avait aucune idée de succès derrière ça. J’avais simplement envie de faire de la musique pour moi-même, il me fallait retrouver ce plaisir. Sans plus. Et je me suis étonnée moi-même : c’est le fun ce que je fais! J’ai alors trouvé l’équipe avec laquelle travailler. »

Crédit photo : Camille Gladu-Drouin

Depuis près de dix ans, Laurence Hélie connaît Warren Spicer, musicien central de la formation Plants and Animals qu’elle a rencontré par des amis communs.

« Il avait fait la prise de son de mon deuxième album, il m’avait mise super à l’aise. Warren a de grandes qualités en tant qu’ingénieur du son et aussi en tant que réalisateur. Lorsque je l’ai approché pour faire la réalisation de Late Bloomer, je savais qu’il était très compétent musicalement, mais c’est son empathie et sa capacité de créer une excellente ambiance de travail qui avaient motivé mon choix. 

« Ce fut vraiment fantastique de pouvoir travailler avec lui! Il est super intuitif et il n’a pas peur d’essayer des choses alors que je suis plus pudique avec mes idées. Mais… au cours des séances d’enregistrement, j’ai réalisé que j’avais plus de choses à dire que je ne le croyais. Je me suis surprise à faire valoir mon point de vue. Avoir quelqu’un comme Warren qui me laissait beaucoup de place dans le processus créatif, c’était très cool et très contagieux. »

Laurence Hélie pense avoir grandi dans ce contexte de coréalisation. 

« Auparavant, j’étais intimidée par tous ces collègues qui étaient musicalement beaucoup plus éduqués que moi. Or cette fois-ci, je voulais que ça vienne de moi à 100 %, j’ai poussé les chansons le plus loin possible, dans l’exécution comme dans la réalisation. Je savais ce que je ne voulais pas, ça été plus long d’identifier ce que je voulais. »

Crédit photo : Camille Gladu-Drouin

Bien au-delà de l’ambiance de travail, l’esprit de recherche de ces séances a mené Laurence Hélie à explorer des zones insoupçonnées, superbe mélange d’ethereal wave, trip-hop, space-rock, ambient.

« Je savais que nous allions torpiller pas mal pour trouver notre son. Ce fut une recherche et j’étais extrêmement têtue. Je voulais que ma voix occupe une place centrale et donc il me fallait de l’espace…  Heureusement, mon réalisateur était très ouvert, sans concessions. Je n’avais pas d’intentions particulières de musique électronique, et c’est là qu’est arrivé Christophe Lamarche-Ledoux avec des sons de synthés dont je suis tombée amoureuse, des sons parfaits pour ces chansons avec beaucoup d’espace. »

Propices à cet esprit aérien, les textes de Mirabelle s’avèrent extrêmement personnels, sorte de mise en rimes d’un journal intime. Notre interviewée corrobore.

« Quand j’ai recommencé à refaire de la musique, c’était un tout ou rien et ça m’a rappelé mon état d’esprit quand j’étais ado. J’avais alors tant de rêves, avais-je laissé tomber mon adolescente intérieure? Étais-je devenue plate après être devenue mère ? »

Bien sûr que non. Il fallait simplement réveiller l’adolescente intérieure, qui s’exprimait en anglais lorsqu’elle chantait. 

« Pour les textes français de mes deux premiers albums, j’avais demandé l’aide d’auteurs. Auparavant, je chantais toujours pour moi en anglais car ce détachement de ma langue maternelle me permettait d’y aller avec moins de retenue. C’est pourquoi j’ai voulu écrire en anglais toutes les paroles de cet album pour m’y reconnaître complètement, m’y sentir entière, accomplir quelque chose dont je serais très fière. Oui, c’est un peu épeurant de se faire juger… et puis non! Je suis heureuse de ce que j’ai fait et c’est ce qui importe. Je sors de ça lumineuse. »

PAN M 360 : En quelques mots, quel a été ton parcours ?

Jäde : Mon parcours musical, ça démarre vers 10 ans. En fait ma sœur faisait de la musique, elle avait une guitare, elle écrivait des chansons, tout ça. Elle a un an de plus que moi, on traîne souvent ensemble. Notre activité préférée, c’est faire de la musique quand on rentre à la maison après l’école. Par la suite on s’achète un micro, on commence à s’enregistrer, et puis le temps passe. Je passe mon bac à Lyon et j’ai envie de partir à Paris parce que je me dis que c’est une plus grande ville et ça pourra peut-être m’apporter des choses pour la musique, et puis aussi juste parce que j’avais envie de bouger un peu. J’arrive à Paris et je rencontre des gens qui sont un peu dans le même délire que moi musicalement, y a plein d’événements que je trouve cool, je rencontre des producteurs. Donc je me lie d’amitié avec ce genre de personnes et puis, de là, ils me disent « attends-moi je fais des prods » et je leur dis « moi, je chante » et, de là, démarre le truc Jäde.

Et puis, voilà, je sors des chansons sur SoundCloud autour de 2016 et je me mets à chanter en français, chose que je faisais pas au tout début. Dès ma première chanson, j’commence à avoir des retours, même un peu de maisons de disques, etc. A la suite de ça, je sors un premier projet sur SoundCloud, qui date de deux ans, ensuite on me propose des concerts, j’ai même un groupe, on fait des petits shows pendant un an, on est cinq sur scène, j’ai un guitariste, vraiment, c’est cool. Et puis ensuite, je signe dans un label, le label où je suis aujourd’hui qui s’appelle « Entreprise », qui travaille avec le label Sony Als+O. Et là on bosse sur un nouvel EP qui est sorti la semaine dernière.

PAN M 360 : Pourquoi Jäde ?

Jäde : Le tréma c’est juste pour le référencement, y a pas d’histoire, c’est juste un prénom que j’aime bien, c’est une jolie pierre précieuse.

PAN M 360 : Pourquoi le titre Première fois ?

Jäde : Déjà, c’est sûr, j’arrive avec une espèce de mini-carte, tu vois, où j’essaie de montrer les différents sons que je peux faire, les différents univers que j’aime bien, et je pense que comme c’est la première fois que je fais un projet où j’ai les gens qui m’aident en studio, pour les mix, etc., c’est la première fois que je fais un truc carré. C’était le vrai début, du coup « première fois » pour ça. Et aussi parce qu’y a un délire, « première fois », dans le sens, comme je parle souvent des relations avec les garçons, d’amour et cætera, il y a ce truc, quand tu penses à la première fois, tu penses forcément à tes premières fois, et il y a ce délire-là dans les textes de l’EP.

PAN M 360 :  D’où vient cet univers vintage pop que tu t’es construit ? 

Jäde : Alors, « vintage pop », je vois pas trop quand les gens disent ça (rires), mais je crois que je comprends un peu !

PAN M 360 : En fait, on a l’impression que tu es un mélange de Kali Uchis, Ravyn Laena et Tengo John.

Jäde : C’est vrai que Kali Uchis, je l’ai énormément écoutée et regardé tous ses clips parce qu’elle a une identité de fou, depuis très longtemps, je suis l’artiste et je pense que ça a été une bonne influence pour moi. J’aime bien tout ce qui est un peu images roses, trucs sucrés, parce que ça reflète les clichés de l’amour, tout ça, donc, ça me parle, mais d’un autre côté, je suis pas non plus une fille trop lisse et trop dans ça, donc j’essaie de contrebalancer avec d’autres choses pour pas que ce soit trop vintage, trop rose et cætera, mais c’est quand même une facette de ma personnalité.

PAN M 360 : Tes textes sont dignes de la langue française, riches en allitérations, en formules à double-sens et ta force, c’est que même chantés, ils ont une consonnance rap. Alors quelles sont tes influences dans le rap ? 

Jäde : Alors franchement y a tout le rap d’aujourd’hui, parce que le rap français, en tout cas, j’écoute beaucoup, on en a de partout. Moi j’écoutais beaucoup les artistes de Lyon, comme Jorrdee, Lyonzon, tout ça, c’est des gens que je vois, que je connais un peu et qui ont une super vibe, je trouve, un peu différente de ce qui se fait, ça me parle. Après, en vérité, tous ceux qui marchent comme PNL, Hamza… J’écoute peu mais j’aime beaucoup ça. Aux États-Unis, je suis un peu larguée, même si je sais que ça vient de là.

PAN M 360 : Et le rap, est-ce que tu en fais ou aimerais en faire ?

Jäde : Ben moi, comme tu dis, y a des intentions de rap, on sent un peu que j’aime bien ce délire-là, mais c’est vrai que je pourrais pas faire un projet que de rap, ou genre vraiment arriver en mode « je suis la nouvelle rappeuse ». Ça me ferait bizarre parce que je suis vraiment quelqu’un qui chante, j’adore chanter, donc ce sera pas ça. Par contre, comme j’ai des chansons, des fois, où c’est plus dans cette direction, dans des morceaux plus trap etc., j’ai quand même envie qu’on me donne cette crédibilité, quoi. Quand j’essaie de faire des trucs un peu plus dans ce délire-là, qu’on dise, oui, c’est de la trap. Pas juste une chanteuse de R&B si le son n’en est pas. Mais les gens ont du mal à justement, comme c’est plus facile de donner une étiquette pour tout le monde, ils savent pas trop où me placer, ils sont un peu perdus. 

PAN M 360 : C’est justement ce qui fait ta richesse.

Jäde : Grave.

PAN M 360 : Qui est derrière la musique de cet EP ? Comment vous faites un morceau ? 

Jäde : Déjà ces chansons-là, en vérité, je les ai construites chez moi d’abord. Généralement on m’envoie des prods, des beatmakers m’envoient des prods par mail ou des amis à moi, et j’enregistre chez moi et j’écris chez moi, et une fois que j’ai une maquette, je vais au studio, et si je peux, je ramène le mec qui a fait la prod, comme ça on repart un peu sur la prod faite depuis le départ, je réenregistre mes voix au propre, si y a besoin, je réécris un peu le texte et on retravaille la prod, on fait des arrangements. Parfois on va appeler un gars pour faire de la batterie, pour jouer de la basse, ce genre de chose, je l’ai beaucoup fait sur ce projet. Après, c’est pas non plus le meilleur process pour faire des morceaux, maintenant, à l’avenir, j’essaie d’un peu changer, de tout démarrer au studio. J’ai peur de perdre le truc du départ, la vibe du moment. Mais en vérité, comme j’ai mon micro chez moi et que je suis beaucoup chez moi, j’écris souvent chez moi d’abord. 

PAN M 360 : Tu dis « j’veux le cinq étoiles, en quoi c’est mal, j’sais c’que je vaux et ça vaut cher » : est-ce que ce second degré finalement, c’est simplement jouer avec les clichés, ou bien pour toi il y a vraiment un propos dans tes textes ? 

Jäde : (Rires) Y a un propos quand même dans le texte, parce qu’y a des clichés des filles qui ont besoin des hommes pour leur payer des trucs, ce genre de choses, tu vois, et c’est chiant parce que c’est d’la merde (rires) ! D’où t’as besoin d’un gars qui va te payer des habits, des voitures, des restaus ou, j’en sais rien, des hôtels. Donc moi, je veux ce genre de choses parce que bien sûr, ça fait toujours plaisir d’être aisée, mais je peux l’avoir toute seule aussi et ça c’est mieux. 

PAN M 360 : Tu t’adresses aux boys de manière très décomplexée, est-ce que c’est toi dans la vraie vie ?

Jäde : (Rires) C’est trop drôle mais c’est tellement ça, je dois dire ce mot dans toutes mes chansons au moins 100 fois. Mais ouais, j’avoue que j’suis grave décomplexée, après j’suis pas une folle ou je n’sais pas quoi ! C’qui est bizarre avec mes chansons, c’est que j’suis vachement open sur certains sujets, notamment le sexe ou quoi, et en vérité j’suis quand même une fille totalement normale, c’est-à-dire que j’suis pas, ni obsédée ni quoi qu’ce soit (rires). Je vais pas parler de ça, comme ça, avec n’importe qui, c’est ça qui est un peu bizarre en fait. C’est juste que, du coup, les gens vont avoir une image de la meuf un peu délirante, alors que non. Après j’ai été élevée dans une famille où on est grave ouvert, sans tabou, on parle bien, et c’est différent d’autres gens, je parle facilement de ces choses-là. Donc ouais, je suis décomplexée, mais je suis pas une folle. 

PAN M 360 : Y a une autre chose que tu dis au tout début, c’est que, peu importe les paroles, le tout c’est qu’on kiffe le son. T’aimerais t’exporter dans tes projets un jour ? 

Jäde : Bien sûr, en plus là, on essaie de voir où ça marche selon les retours. Il y a le Canada donc, c’est cool, l’Allemagne… Après je pourrai pas faire des sons dans une autre langue, c’est pas possible, et en tout cas rester dans mon truc en français et essayer de plaire à l’extérieur, ce serait le rêve. Après, c’est compliqué mais j’pense que ça se fait. Par exemple, Rosalia, elle a niqué le game alors qu’elle chante en espagnol, tu vois. Si je l’exporte, tant mieux, mais ce sera en français.

PAN M 360 : C’est pas facile de faire des morceaux en français, et tes paroles sont simples mais travaillées. 

Jäde : Nan, en vérité, c’est super dur (rires). Mes paroles sont simples, faut essayer de trouver une petite recette, parce qu’au début j’essayais de faire un truc bien écrit et, du coup, d’être un peu en mode poète pis tu t’rends compte qu’en fait, c’est pas naturel, et du coup, c’est bizarre, mais faut pas non plus faire un truc trop type langage SMS texto, parce qu’après, c’est un peu cheap, c’est vraiment entre les deux (rires). Faut trouver le juste milieu, c’est ça qui est compliqué. 

PAN M 360 : Est-ce qu’il y a d’autres facettes qu’on n’a pas encore vues ? Des idées pour la suite ? 

Jäde : Y a d’autres choses que moi-même j’expérimente encore, que je vais partager à l’avenir, mais là, pour le premier projet, j’ai encore besoin de refaire ça pour marquer mon identité, parce que si je pars dans tous les sens, les gens vont pas comprendre ma base, mais je suis déjà en train de m’enjailler sur de l’électro (rires), des trucs qui n’ont rien à voir avec moi, mais au final, ça passe bien, donc y a plein de choses à tester encore. Je vais juste me concentrer sur un format plus long de plus de titres pour la prochaine fois, histoire de vraiment montrer encore plus de choses. 

PAN M 360 : Dernière petite question : on sait que le coronavirus a mis en suspens beaucoup de choses, mais quels sont tes projets futurs en termes de live ? 

Jäde : Ben là, c’est la merde. Le seul concert qui est maintenu, c’est en novembre parce que c’est ma release party, 6 mois plus tard (rires), donc si ça se trouve, on va fêter un autre projet en même temps. Tous les projets de l’été sont annulés. Après, on bosse les sons en studio et on va vite pouvoir enchaîner parce qu’on a que ça à faire, donc on passe du temps en studio et après on tourne des clips et on revient dès que possible. 

PAN M 360 : Et t’as prévu des collabs ?

Jäde : Ouais si, bah déjà sur ce projet, y avait personne, donc là, j’ai envie pour le prochain d’inviter des gens. Par contre il faut vraiment que j’invite des gens que j’aime. Je vais essayer de collaborer surtout avec Lyonzon et de m’ouvrir et essayer de sortir de cette wave parce qu’y a plein d’autres gens, mais oui, je prévois des collabs fortes. 

PAN M 360 : Super merci. T’as prévu quoi là ?

Jäde : Là, je vais aller bronzer, il fait beau. 

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