Pour Rufus Wainwright, Unfollow the Rules est un retour à la chanson pop après un long hiatus néo-classique. En 2015, Deutsche Grammophon a lancé l’enregistrement de l’opéra Prima Donna, composé par Rufus en 2009. L’année suivante, le label allemand a rendu public Take All My Loves: 9 Shakespeare Sonnets, relecture singulière des fameux sonnets que le grand metteur en scène américain Bob Wilson a intégré à une pièce de théâtre de sa conception.

Quatre ans plus tard, Unfollow the Rules naît au terme d’une boucle amorcée et conclue en Californie. Bien en selle dans le monde de la composition pour le théâtre musical, pourquoi donc Rufus Wainwright est-il revenu à des formes plus pop ?

« J’étais encore en deuil de ma mère, amorce Rufus. J’étais prêt à composer un autre opéra après Prima Donna, j’avais adapté les sonnets de Shakespeare et je suis sorti du monde classique. Ç’a été une période formidable et je reviendrai certainement à l’opéra plus tard… si nous avons encore une planète… »

Plus précisément, Rufus Wainwright a vu la courbe de sa passion pour la chanson osciller au fil du temps.

« Tout au long de mon parcours, explique-t-il, j’ai continué à écrire des chansons et, avec le temps, j’ai redécouvert le plaisir d’en écrire; c’est de là que je viens. J’étais peut-être un peu blasé mais après avoir pris un peu de distance et terminé mon mandat classique, j’ai pu reconsidérer mes origines. Je me suis alors mis à écrire plein de chansons, suffisamment pour faire un album. J’ai retrouvé mon enthousiasme pour le monde de la pop, dans lequel j’ai passé la plus grande partie de ma vie et avec beaucoup de plaisir. »

Ce retour à la chanson pop coïncide avec sa migration de Toronto à Los Angeles.

« J’ai passé du temps avec ma fille en Californie, nous avons acheté cette maison à L.A., certains événements ont été célébrés – le 20e anniversaire de mon premier album, que j’avais complété là-bas, le 76e anniversaire de Joni Mitchell avec qui je suis devenu ami, mon retour en Californie. C’était la fin d’un chapitre en quelque sorte et il y avait une histoire à raconter. » 

Pour encadrer cette formidable histoire segmentée en douze chansons, Rufus Wainwright s’est mis à la recherche du réalisateur idéal.

« Il y a eu des discussions avec de nombreux réalisateurs et, lorsque je me suis assis avec Mitchell Froom, j’ai su immédiatement qu’il était celui qu’il me fallait et l’album a aussitôt été mis en chantier. L’une des raisons pour lesquelles je l’ai choisi, c’était son travail avec Randy Newman. À vrai dire, je n’avais pas encore plongé dans l’univers de Randy Newman, même si je l’avais un peu fréquenté. J’ai donc écouté ses disques et j’ai été époustouflé. Je suis maintenant un grand fan. Travailler avec Mitchell m’a permis de me rapprocher de cet idéal. Ainsi, cet album est né dans le respect de la grande tradition californienne en musique. »

Mitchell Froom n’est pas n’importe qui. Hormis trois albums de Randy Newman, il en a réalisé trois avec Crowded House, quatre avec Bonnie Raitt, sans compter Bob Dylan, Paul McCartney, Tracey Chapman, Richard Thompson, Cibo Matto, American Music Club ou Suzanne Vega avec qui il a été marié. On se souvient aussi des Latin Playboys, un groupe avant-roots qu’il avait formé avec Tchad Blake et deux membres de Los Lobos dans les années 90. Quelle a été son approche avec Rufus Wainwright ?

« Mitchell, répond le principal intéressé, voulait que je poursuive cette tradition de la “fabulous rufusness”, que je mette en scène ces personnages grandioses et complexes imaginés au cours de ma carrière. D’une part, il ne voulait pas me freiner, de l’autre, il voulait de la clarté, de la franchise et de la simplicité. Il voulait mettre en valeur mon excentricité, respecter mes connaissances, mais il se souciait aussi de ce que les gens désirent écouter ou pas.

« Il était très attentif à ce qui se passait au cœur des morceaux, il voulait que tout le monde les comprenne. J’ai travaillé avec de nombreux réalisateurs au fil des ans et ils ont tous été fantastiques d’une manière ou d’une autre, mais je dois dire que Mitchell a été le meilleur parce qu’il a su exploiter le spectre complet de ma musique. J’ai fait des disques qui sont vraiment incroyables mais que vous n’avez pas envie d’écouter tout le temps (rires). Par contre, ce disque est très attrayant, il donne vraiment envie de l’écouter. »

L’artiste est invité à faire quelques descriptions sommaires. Il s’exécute :

« Alone Time est la chanson la moins produite, probablement la plus grande élégie de la Californie, solidement fondée sur les techniques de Brian Wilson. Cette dernière chanson au programme capte bien cette « mélancolie ensoleillée » californienne. Et en ce moment, cette chanson est si poignante et pleine de sens ! 

« Damsel in Distress est un hommage à Joni Mitchell… que ma mère n’aimait pas du tout. Elle la considérait comme une impostrice de la chanson. Ma mère était une puriste, elle aimait la vraie musique folk. Son opinion était valable, mais elle était aussi très jalouse! (rires) Il n’était donc pas question que Joni Mitchell entre dans notre maison. Et puis, des années plus tard, Jorn [le conjoint de Rufus] est devenu un grand fan. Il a d’ailleurs célébré son 70e anniversaire au festival Luminato, dont il était le directeur artistique. Nous sommes alors devenus amis avec Joni, et j’ai découvert son univers à un âge plus mûr. C’est ainsi que j’ai pu lui rendre cet hommage musical. Cette chanson ne parle pas tant d’elle que de ce qu’elle dégage. »

« This Ones For the Lady That Lunge est l’un de ces moments où Mitchell Froom a su tirer son épingle du jeu, ce qu’il fait depuis des années dans ses réalisations. Ce n’est pas du tout dans le style Laurel Canyon, mais plutôt dans celui de l’Ohio des années 80 ou quelque chose du genre. (rires sonores) Je suis très content que nous ayons réussi à intégrer tout ça. Mitchell a travaillé très dur sur cette réalisation. »

« Unfollow the Rules est un voyage épique dans lequel j’entraîne l’auditeur. C’est l’un de ces incroyables panoramas inspirés du Laurel Canyon des années 70, où on se sent transporté dans un monde imaginaire, dans son propre imaginaire. Il y a quelque chose de sombre et profond dans cette musique. »

On en passe et des meilleures… Et voilà de nouveau un pont reliant pop classique et avant-pop de chambre, entre générations et styles, entre musiques pop et classique, gracieuseté de Rufus Wainwright. On le sait prodige de la pop de création, sorte de Cole Porter de notre époque, de surcroît tributaire d’une grande tradition familiale.

« Mon nouvel album est une continuation mais aussi l’aboutissement d’un long processus. Pendant toutes ces années, je n’ai ni lutté ni trop joué avec les mots et les sons mais… j’ai parfois attrapé le tigre par la queue ou me suis retrouvé dans un pays imaginaire et fou. Des gens y sont venus et d’autres pas, mais ç’a m’a toujours demandé un effort de me rendre à bon port, alors que cette fois, je me suis simplement posé. Le voyage se termine, je ne suis pas nécessairement sûr de mon coup, mais je suis en paix. Musicalement, un peu plus en tout cas. J’arrive au terme d’une période, je crois aussi que c’est le début d’une nouvelle. Alors attention ! Je dois me rendre jusqu’au bout pour revenir au début ! » conclut-il, hilare.

Unfollow the Rules, titre de circonstances ? Aux antipodes de la base trumpiste, résolument anti-confinement comme on le sait, Rufus rit encore plus fort au bout du fil.

« Plus sérieusement, cela ne veut pas dire qu’il faut enfreindre les règles, mais de bien les connaître avant d’agir. Chaque matin de cette pandémie, nous nous réveillons et nous avons cette impression bizarre. Difficile d’imaginer une situation plus dramatique qu’elle l’est. Et avec cet horrible président ! On croyait que son mandat se terminerait par une élection et… il se termine par un véritable fléau. Heureusement, certains gouverneurs d’États américains, je pense à la Californie ou à l’État de New York, tirent le meilleur des gens. »

Quant aux concerts devant public, ils sont évidemment remis aux calendes grecques…

« Nous évaluons la situation au jour le jour. Quand je reviendrai, mais avec mon groupe (de cinq musiciens), je mettrai davantage l’accent sur la musique que sur la théâtralité. Cela dit, si je deviens exaspéré après cinq mois de tournée et je me mettrai à faire à nouveau des choses plus excentriques et exubérantes. Je peux me permettre d’arrêter dans ce contexte. Ce n’est pas idéal mais c’est important et…

« Il y aura encore beaucoup à faire. Quand j’entreprendrai le prochain cycle, faire un album en français sera important. J’aimerais faire un album incroyable, complètement hors des sentiers battus. Pour l’instant, Unfollow the Rules est la fin du premier acte de ma carrière. J’espère qu’elle en comptera trois ! »  

Crédit photo : Erick Faulkner

PAN M 360 : Parlez-nous de ce nouveau projet. Les Éditions Appærent, c’est quoi et c’est qui ?

Jesse Osborne-Lanthier : Ça fait longtemps que Pierre et moi parlons de partir un label pour avoir une plateforme afin d’aider la communauté d’artistes qui nous entoure. Je travaillais pour un autre label [Halcyon Veil] avec notre autre partenaire, Will Ballantyne, et puis les choses ont mal tourné. Donc, Will, Pierre et moi avons rassemblé nos forces afin de démarrer cette nouvelle structure. Asaël Robitaille, qui travaille avec nous depuis longtemps, s’est aussi joint à l’équipe.

Pierre Guerineau : On est toute une équipe d’amis et de collaborateurs qui travaillons ensemble sur divers projets depuis plusieurs années et on avait envie de rassembler nos efforts. À chaque fois qu’on complète un projet et qu’on sort un album, on cherche un label avec qui travailler, que ce soit des labels d’Italie, d’Angleterre, de New York, mais souvent, ce n’est pas vraiment notre esthétique, on doit dealer avec les agendas, faire des compromis, donc on avait envie d’avoir une plateforme qui nous permette de représenter notre travail, notre esthétique et d’être vraiment en contrôle, de la source jusqu’à la sortie du disque. Contrôler tous les aspects, de la composition à l’enregistrement, au mix, au design et au développement de la distribution. Donc, c’est une façon de rassembler nos forces et d’avoir un truc à notre image.

PAN M 360 : Quels sont les objectifs de la structure à moyen terme ?

PG : On a déjà pas mal de choses de prévues. On a L’Exil, l’album de Bernardino Femminielli, qui sort le 14 juillet prochain, qui expose de façon théâtrale son exil de Montréal à Paris. Donc ce disque sera le premier tome d’une trilogie dont la suite paraîtra au courant de l’année 2020 et possiblement 2021. On verra comment ça se déroule. Y’a aussi un film qu’il a fait, en plus de tous les clips. C’est un film qui dure une bonne heure. Dans le futur, nous allons aussi développer autre chose que de la musique. Par exemple, Marie [Davidson, la compagne de Pierre Guerineau, avec qui il forme le binôme Essaie Pas] est en train d’écrire un recueil de poésie. J’aimerais aussi développer quelque chose avec Madison Dinelle qui est la conjointe de Jesse et qui est photographe. Sinon, on a un artiste du Caire, MSYLMA, qui va sortir quelque chose d’excellent qu’on a hâte de partager. On a aussi bela, un artiste coréen qui demeure en Chine. Et en ce moment, on est en train de travailler avec la Montréalaise Anna Arrobas, qui a sorti un EP que j’ai mixé l’an passé, et on parle de développer quelque chose avec Alex Zhang Hungtai [qu’on connaît aussi sous le pseudo de Dirty Beaches et qui participe à l’album de Feu St-Antoine]. On a également un projet avec Heith, un des membres fondateurs de Haunter Records qui demeure à Milan. On a beaucoup de projets. Au niveau stylistique, notre vision est très large, ça part de l’expérimentation électronique à des trucs plus dreamy pop. On ne se restreint pas, on y va vraiment au coup de cœur. Donc, on est pas mal enligné pour l’année 2020 avec toute cette grande famille.

PAN M 360 : Venons-en à Feu St-Antoine, votre première sortie sur Appærent. Le nom de ce projet, qui circule depuis un certain temps à Montréal, fait référence aux phénomènes d’hallucinations collectives (et à de fortes douleurs semblables aux brûlures) qu’ont subies au Moyen Âge des villages entiers suite à l’ingestion d’ergot du seigle.

PG : Oui, ça fait deux ou trois ans que je fais des performances live sous ce nom. Y’a une pièce qui est parue sur une compilation, mais c’est vraiment le premier album que je fais en solo. J’ai commencé à composer les morceaux il y a environ trois ans et j’ai continué à en faire occasionnellement sans avoir l’intention concrète de faire un album, mais c’était plutôt des expérimentations que je faisais de mon bord dans mes temps morts. Au bout d’un moment, j’ai commencé à assembler des pièces et trouver une esthétique qui semblait cohérente pour construire un album. Ça vient vraiment d’une démarche personnelle. C’était pour moi l’occasion d’essayer des choses nouvelles au niveau de la composition et des techniques de composition. Je pense que c’est une musique qui passe vraiment à travers le prisme de la mémoire et du souvenir d’enfance. J’ai d’ailleurs dédié l’album à la mémoire de ma mère qui est décédée. Donc, c’était un travail de reconnexion avec une part de mon identité. Or, je pense que ça donne un résultat qui est plus émotionnel que ce que j’ai fait par le passé. J’ai toujours aimé développer le côté hybride entre des sons plus acoustiques ou pseudo acoustiques comme des samples de cordes ou de guitares, de façon à créer un univers entre quelque chose de plus électronique et autre chose de plus cinématique ou contemporain au niveau des sons. L’idée était d’avoir une musique à la fois onirique et cauchemardesque, qui provient plus de mon inconscient que de mon côté cérébral.

PAN M 360 : Un mot sur le titre ?

PG : Ça vient d’un poème d’Emily Dickinson que j’avais trouvé très beau et qui va comme suit : « On ne connaît l’eau que par la soif… »

PAN M 360 : Est-ce que ce disque a été une sorte d’exutoire pour toi ?

PG : J’ai beaucoup appris en faisant ce disque. Je fais de la musique depuis que je suis vraiment jeune, mais je pense que j’avais vraiment de la difficulté à me commettre. J’accumulais un démo après l’autre sans jamais avoir l’impression que c’était assez bon pour le partager, donc, au final, ça semble un peu absurde car une bonne partie de mon travail est d’aider les gens à finir leur album, de passer du démo à quelque chose de peaufiné. J’ai appris à travers cet album à trouver mon propre langage et à finaliser quelque chose qui mérite d’être partagé. Mais c’est grâce aux conseils et au soutien de mes proches, de Marie, de Jesse, d’Asaël, de tous les gens autour de moi qui ont participé à ce disque, que j’ai pu y arriver.

Crédit photo : Jocelyn Boulais

PAN M 360 : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’enregistrer un concert ?

Hugo Lachance : On voulait montrer notre présence sur les réseaux sociaux. Au départ, le but était d’enregistrer une chanson à mettre sur YouTube, juste pour offrir une prestation pendant la pandémie. Finalement, la situation a évolué et le projet a grandi jusqu’à devenir un spectacle d’une heure en deux parties. 

PAN M 360: Je l’ai beaucoup aimé. Le montage des images rend vos performances dynamiques. Moi qui ai de la misère à rester assise 45 minutes pour regarder un épisode d’une série, je ne me suis pas ennuyée ! 

HL : C’est le fun que tu en parles, car c’était vraiment un objectif. En faisant ce projet-là, j’ai décidé d’utiliser mes capacités de monteur et de réalisateur pour offrir quelque chose de différent même si ce n’est pas un live. Le but était de profiter des avantages du montage pour faire un concert un peu différent, qui offre une diversité au niveau de l’image. Ça permettait aussi d’intégrer des petites entrevues. Je ne voulais pas tomber dans le vidéoclip ou le documentaire. Puis, quand la possibilité de faire une captation est arrivée, on a décidé de ne pas juste faire un projet d’une chanson. Donc, oui, c’était important pour nous d’offrir un contenu différent et diversifié pour que l’heure de spectacle passe mieux.

PAN M 360 : Ça traduit bien la personnalité de WD-40.

HL : Ah, ça, c’était important ! Il fallait que l’univers d’Alex [Jones, basse, voix, textes] déteigne dans le projet. C’est le fun parce que dans 6′ 1, on voit l’univers de chacun. Celui d’Alex est toujours très coloré avec des spots de lumière et de la fumée. On rentre un peu dans notre vie personnelle à tous.

PAN M 360 : Route 170 est-elle la chanson que vous vouliez mettre sur YouTube ?

HL : Au cours du projet, j’ai suggéré à Alex et Étienne [« Jean-Loup » Lebrun, guitariste] qu’ils fassent une chanson en solo et j’ai dit à Alex qu’il serait cool d’en avoir une nouvelle. Vu qu’on ne pouvait pas répéter et arriver avec quelque chose de très élaboré, Alex a proposé une idée qui lui trottait dans la tête depuis longtemps : faire une reprise de Route 66 version Depeche Mode, mais adaptée à la sauce WD-40. Il m’a envoyé ce qu’il avait enregistré, j’ai ajouté la batterie et ensuite les gars [Étienne et Pat Mainville, guitariste] ont ajouté les guitares. Route 170 n’est pas une nouvelle chanson officielle qui se ramassera sur un album, c’est la petite gâterie qu’on a réussi à faire en temps de pandémie. Ç’a l’air niaiseux, mais c’est complexe comme projet et il n’aurait pas été possible si les gars n’avaient pas participé à 100 %.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui a été le plus difficile à faire, la partie où vous êtes chacun chez vous ou l’enregistrement du concert au Musicopratik ? Dans le 2e cas, vous deviez respecter les nombreuses consignes de la COVID-19. 

HL : C’est deux univers complètement différents. Avec 6′ 1, c’était plus facile d’avoir un certain contrôle, car on s’était donné une façon de procéder : tout le monde se filmait avec son iPhone. Par contre, 6′ 2, c’était comme un coup de dés. Ç’a demandé beaucoup d’organisation. On s’est placé en croix un en face de l’autre, on a pris tous les téléphones qu’on avait chez nous pour filmer. Par exemple, je filmais Alex avec mon iPhone, lui me filmait avec son iPad, Étienne filmait Pat et Pat filmait Jean-Loup. On a placé plusieurs autres caméras dans les coins, j’ai même utilisé une vieille caméra VHS que j’avais ! Il y avait aussi Jocelyn Boulais qui tournait avec une caméra à l’épaule. Alex, Étienne et moi étions responsables des caméras et Pat était responsable du son. Alex était également responsable de l’éclairage. Il a fallu qu’on s’adapte sur place.

Crédit photo : Jocelyn Boulais

PAN M 360 : Le morceau Te souviens-tu Jean-Loup sur 6′ 1 a été tourné où ?

HL : Dans la cour chez Alex. Il habite à Saint-Hubert et il a une grande cour avec des poules. Le connaissant, je savais qu’il aimerait cette idée. Pour sa part, Pat est chez lui, sur son balcon, pour ajouter les pistes de guitares. Tout ça permet de voir le groupe sous un angle un peu plus intime.

PAN M 360 : Il y a certaines chansons que vous n’aviez pas jouées depuis longtemps.

HL : Oui ! On fait surtout nos grands classiques, mais on s’est permis de revisiter des chansons qu’on fait rarement en spectacle, telles que Je veux vivre dans la forêt, Te souviens-tu Jean-Loup? et Ton corps qui brûle

PAN M 360 : Votre dernier album, La nuit juste après le déluge… date de 2017, peut-on s’attendre à un nouveau disque ?

HL : Ce qui s’en vient pour WD-40, c’est un album solo d’Étienne. La pandémie lui a permis de faire avancer les choses. Pour WD-40, le fait de se retrouver pour faire 6′ nous a permis de constater qu’on s’est ennuyés et ça nous a redonné le goût de travailler ensemble parce qu’on est capables de le faire et qu’on aime ça. Je n’annonce absolument rien, mais peut-être qu’il y aura quelque chose de nouveau pour le groupe. 

PLUS D’INFORMATIONS

Le ton, le verbe, le tonus de la voix, l’assurance, tout semble réussir à cette femme de 27 ans. Qu’est-ce qui fait ainsi carburer Marie et Chloé ? Quelques mois après son envolée en solo, PAN M 360 veut des réponses ! 

Voyez sa trajectoire racontée par elle-même :

« Je suis née à La Salle. J’ai grandi dans un beau secteur de ce quartier que certains qualifient de Bronx de Montréal. J’ai eu une belle enfance. Après l’école secondaire, j’ai étudié en arts et communications au cégep du Vieux-Montréal. À 19 ans, j’ai voyagé à vélo, six mois en Inde. Au retour, je me suis réorientée : je me suis mise au rap et aux sciences. »

Côté givré, Chloé s’est passionnée pour le beatmaking, la basse électrique et le rap. Au tournant de la vingtaine, elle kiffait le hip-hop comme ses amis. C’est devenu soudainement un véritable engagement : 

« J’ai commencé à en écouter beaucoup plus lorsque je me suis mise à faire des beats. J’ai fait mes dents tout en écoutant beaucoup de musique. Je consomme actuellement beaucoup de rap belge, à tel point que je suis allée deux fois à Bruxelles en un an pour rencontrer des gens. Cette plume-là m’inspirait. » 

Son premier groupe fut Bad Nylon, on lui connut différentes configurations féminines depuis 2014. Pour un EP de Bad Nylon, elle s’est cherché un nom. 

« Je squattais l’internet d’un voisin dont le nom de réseau était Marie Gold. Parfait pour moi! Le prénom Marie est typiquement francophone, le Gold a le bling du hip-hop. »

Ses parents n’écoutent pas vraiment de hip-hop mais son père, Gaétan Pilon, est ingénieur du son. Il fut propriétaire du studio Victor, pour ensuite transformer la maison familiale en studio d’enregistrement et de matriçage. 

« J’ai fait moi-même beaucoup de trucs au studio de mon père. Il m’a prêté de l’équipement et je me suis monté un petit studio chez moi. Et je fais pas mal de trucs là. L’école le jour, le studio le soir. »

La passion pour le rap coïncide avec le génie. Au retour de son année nomade post-adolescente, elle rattrapait ses études secondaires et collégiales en sciences pour éventuellement s’inscrire à l’École Polytechnique de l’Université de Montréal. Aujourd’hui elle est au terme de ce long processus et deviendra ingénieure.

« J’aimerais toujours balancer entre les sciences et le rap. Mais le rap n’est pas un plan B! Je veux me lancer à fond. » On peut la comprendre. Si la carrière de Marie Gold fleurit pour de vrai, Chloé Pilon  devra mettre la pédale douce dans le génie physique. 

Et pourquoi persister en sciences lorsqu’on fait du rap ?  

« J’ai acquis une confiance intellectuelle en étudiant à Poly, ça me donne du recul, une capacité d’analyse, et une capacité de remise en question. C’est full important ces valeurs-là. Comme ingénieure ? Je ne me vois pas travailler chez Bombardier mais plutôt dans une startup, dans une ONG se consacrant à l’environnement. 

« Ça va jouer du coude mais il y aura toujours une présence des deux côtés. Je suis vraiment contente d’avoir fait ça! Je vais toujours faire du rap et du génie. Je suis aussi une grande lectrice, je n’ai pas l’internet chez moi. Soit je lis, soit je fais de la musique, soit j’étudie, soit je vois mes amis, c’est mon cercle d’activités. Je suis une artiste essayant de trouver un équilibre entre sa vie personnelle, artistique et intellectuelle. »

Après s’être remonté le Bad Nylon avec une nouvelle cohorte de collaboratrices, elle choisissait de mettre Marie Gold au devant de la scène.

« Pour mon premier EP, je m’étais autoproduite avec l’appui d’un musicien. Je faisais mon beatmaking, je faisais mes pistes de basse. Plus maintenant. Là, pour l’album, je me suis entourée de plusieurs producers. Venu à Montréal pour un an, le collectif parisien Novengitum m’a contactée sur Instagram. Depuis, je collabore encore avec eux, même s’ils sont rentrés en région parisienne. Igor Dubois a fait le mix de tout l’album, il y a Déjà Vu, Comat, Francis Leduc-Bélanger, Désir Lister, mammouth, Daysiz, Mowley, DJ Kool, 2300.wav… plein de beatmakers sur l’album! »

La facture n’est pas exclusivement synthétique, la rappeuse explique :

« Plusieurs instruments ont été ajoutés. Par exemple, j’avais un beat et j’allais voir Francis qui faisait des arrangements avec moi, impliquant des instruments divers – section de violons sur Impatiente, trompette sur Pousse ta luck, contrebasse sur J’irai cracher sur vos tombes, piano sur Doser, guitare de Clément Langlois-Légaré sur Aucun bling, etc. »

Assez pop ou trop pop ?  Marie Gold recherche le dosage idéal :

« Je pense que certaines chansons comme Impatiente ou Mémoire sont plus pop alors que La seule règle, J’irai cracher sur vos tombes restent dans une structure pop, mais sont un peu moins radiophoniques. Je cherchais une juste mesure. D’une part, je veux joindre un plus vaste public et aussi celui qui est le mien de prime abord. 

« Je me vois mal dans la simplicité musicale, mais j’assume pleinement mes chansons plus pop. Je souhaite aussi une certaine complexité. Mes projets doivent avoir une personnalité propre et aborder  une variété de thèmes. Avec moi sur scène ? Un batteur et une DJ. De plus, je prépare actuellement un nouvel EP ainsi qu’un mixtape. »

On devine que des pointures comme Lydia Képinsky et J-Kyl (Jennifer Salgado) lui accordent une grande crédibilité puisqu’elles ont accepté de se joindre à elle en studio pour son premier album. Ses textes, d’ailleurs, Marie Gold les veut solides et poétiques. « Je n’ai pas de références littéraires directes, j’essaie d’aborder une variété de thèmes un peu comme j’explore maintes directions musicales. »

https://youtu.be/OmVwk3ke7xc

Qui plus est, notre interviewée assume pleinement le féminisme sous-tendu à sa démarche en tant qu’artiste hip-hop. Qu’elle ait régulièrement partagé ses projets créateurs avec des femmes n’est certes pas un geste idéologique forcé ou crispé, la présence marquée de voix fortes au féminin coule de source.

« Je ne veux surtout pas être une voix de femme sur des beats génériques au service d’un rapper. Je veux get out there ! Comme Sarahmée, MCM, Naya Ali ou Meryem Saci. Il y a une présence féminine dans le rap keb et dans les WordUP! battles – Tyleen, Sereni T, Coco Béliveau ou Marie Vans par exemple. Mais encore trop peu de femmes envisagent une vraie carrière dans le rap keb. »

Cette posture critique n’empêche aucunement Marie Gold de clamer son allégeance à la scène locale :

« Je me sens totalement dans le rap keb. Je suis très fière de ce mouvement, je m’inscris dans cette lignée-là, j’ai un sentiment d’appartenance. Le premier EP de Loud, par exemple, fut une vraie source d’inspiration. Le rap keb prend toutes sortes de directions mais l’identité québécoise y est assumée. C’est une famille élargie. »

Une inspiration pour l’Ordre des ingénieurs du Québec ?

Crédit photo : Luke Orlando

Après l’acclamé EP No. 1 et des mois de tournées, Pottery est passé d’un groupe un peu approximatif à une unité beaucoup plus soudée et précise, tout en demeurant toujours aussi fantasque. La somme des concerts donnés par le quintet montréalais a réellement fait une grosse différence, sur scène d’une part, et ensuite au niveau des compositions. Ce grand bond en avant, on le remarque sur le premier album complet du groupe, Welcome To Bobby’s Motel, paru il y a quelques jours. En onze titres (généralement) groovy, Paul Jacobs, Austin Boylan, Tom Gould, Peter Baylis et Jacob Shepansky touchent au funk, au dance-punk, au psychédélisme et au post-punk, quelques fois de manière désinvolte mais très souvent bien en voix, nous rappelant ici David Byrne et les Talking Heads, là Television, quelques fois XTC ou encore les Parquet Courts. Welcome to Bobby’s Motel est un disque touffu où les percussions occupent une place prépondérante. Un album souvent festif et ludique, tout à fait à l’image du quintet montréalais. Le guitariste et parfois chanteur de la formation Jacob Shepansky nous a rencontré pour nous parler de la création de l’album, de sa réalisation en compagnie du réputé producteur Jonathan Schenke (Bodega, Public Practice et Parquet Courts entre autres)… et de Bobby et de son motel.

PAN M 360 : Quelles sont les différences, si différence il y a, entre le EP No. 1 et Welcome To Bobby’s Motel ?

Jacob Shepansky : La différence, c’est qu’il s’agit de deux périodes distinctes du groupe. Nous avons enregistré No. 1 en 2016, je crois. Nous étions un tout nouveau groupe, affamé. Et nous avons aussi appris au fur et à mesure que nous avancions. Quand nous avons fait Welcome To Bobby’s Motel, nous avions déjà tourné un peu plus, et je pense que la tournée a beaucoup influencé le disque, de telle sorte que nous avons pu tester certaines des chansons que nous avons écrites pour Bobby’s Motel, nous avons pu les jouer en concert tous les soirs et voir celles qui avaient le plus de succès auprès du public.

PAN M 360 : Dirais-tu que Welcome To Bobby’s Motel est plus ludique que le EP No. 1?

JP : Je le crois, oui. Parce que nous l’avons fait en dix jours, alors que le No. 1 a été enregistré en deux jours. Nous n’avons donc pas eu beaucoup de temps pour expérimenter sur le premier, alors que sur celui-ci, nous avons indéniablement passé plus de temps à nous amuser et à expérimenter.

PAN M 360 : Avec des pièces comme Texas Drums Pt I II, Il semble y avoir plus de batterie sur ce nouveau disque.

JP : Oh oui ! parce que quand nous avons fait le premier disque, Paul (Jacobs) n’a pas eu le temps de faire tout ce qu’il voulait avec la batterie. C’est un très bon batteur. Il a grandi en jouant du death metal et des trucs comme ça, donc il a une bonne base.

PAN M 360 : Bien qu’il y ait beaucoup de trucs groovy sur l’album, il y a aussi différentes ambiances, des chansons plus douces comme Reflection ou Hot Like Jungle.

JP : Celles-ci, nous nous sommes forcés à les écrire parce que nous ne voulions pas que le disque ait la même ambiance tout le long, nous voulions aussi des choses plus sombres et plus lentes. 

PAN M 360 : Comment a été conçu Welcome To Bobby’s Motel et qui est Bobby et où se trouve ce motel ?

JP : Eh bien, je crois que c’est nous qui avons essayé de contextualiser ce que nous avions fait. Nous avons essayé de mettre une image sur ces chansons. Nous sommes juste tombés amoureux de cette photo Face Swap d’Austin et de Paul, et c’est ce qu’est Bobby. Nous n’arrêtions pas de regarder cette photo tellement nous la trouvions drôle. Quand nous avons commencé à travailler sur la pochette de l’album, nous y revenions sans cesse. C’est comme si Bobby était la mascotte de toutes les chansons. Sauf que je ne me souviens pas qui l’a appelée Bobby… Peut-être que c’était Paul parce qu’il aime souvent inventer des noms. Mais je dirais que l’album est surtout né de cette folle nuit que nous avons passée dans un motel miteux en Californie, tous dans la même chambre minable avec rien d’autre à manger que des saucisses à hot-dog crues. Cela a beaucoup influencé la musique du disque. Au départ, nous avions prévu d’aller dans les bois et faire griller nos saucisses sur un feu de camp et prendre de l’acide, mais ça n’a pas marché et nous nous sommes retrouvés dans ce motel miteux à essayer de faire cuire nos saucisses sous l’eau chaude du robinet. Ça aurait pu être une mauvaise nuit, mais nous avons finalement passé un bon moment. Nous avons zoné près de l’autoroute, sous les lignes à haute tension, et nous nous sommes promenés, nous avons pris de la drogue… c’était génial ! C’est donc là qu’une partie du concept du Bobby’s Motel est apparue. Ce motel où nous étions est ce qui se rapproche le plus de ce que pourrait être le motel de Bobby.

Crédit photo : Luke Orlando

PAN M 360 : Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec le réalisateur Jonathan Schenke ?

JP : Je fouillais dans mes disques pour voir qui les avait réalisés. J’ai vu que le Light Up Gold de Parquet Courts avait été réalisé par Jonathan Schenke et je me suis renseigné sur lui. Je me suis alors rendu compte qu’il avait touché à beaucoup de choses intéressantes. Nous avons discuté au téléphone, puis notre manager est allé le rencontrer à New York et il s’est avéré que c’est vraiment un gars très gentil. C’est le genre de type que nous voulions avoir avec nous en studio, un gars sympa avec lequel nous pouvions nous entendre. On s’est effectivement tout de suite bien entendu. Il comprenait d’où nous venions et nous avons compris quelles étaient ses intentions. On retrouve sa touche sur l’album, dans certaines subtilités de la production par exemple, mais il était surtout très bon à nous pousser afin d’obtenir notre meilleure prise, ou lorsque nous tournions en rond à essayer de faire une truc sur une chanson, à nous dire de laisser tomber et de passer à autre chose. Son influence a donc été importante. Il nous a aussi beaucoup appris sur le placement des microphones. Il était partout. Nous avons enregistré l’album ici à Montréal, aux studios Breakglass. 

PAN M 360 : Que cherchiez-vous à faire avec Welcome To Bobbys Motel, aviez-vous une intention quelconque ?

JP : Hum… non. Nous avions ces chansons et nous voulions simplement les offrir aux auditeurs. Tu sais, quand tu sors une chanson, elle ne t’appartient plus. C’est tout ce que nous voulions, mener à bien la production de ces chansons pour pouvoir passer à autre chose. Nous ne voulions pas y passer trop de temps, juste les enregistrer et les sortir, tout comme pour le disque sur lequel nous travaillons actuellement. Simplement faire un disque qui retrace une certaine période de notre vie. 

Crédit photo : Benoît Paillé

Comme tant d’artistes consacrés, propulsés par les mécanismes inhérents à la pop culture, Klô Pelgag a vécu douloureusement l’inévitable tourbillon généré par la profession qui l’a accueillie. Elle avait trouvé ça très cool au début, puis moins cool… jusqu’au point de déchanter. Au fond du baril contre toute attente, elle a cherché à comprendre les tenants et aboutissants de ce chaos négatif.

Notre-Dame-des-Sept-Douleurs est l’aboutissement de cette autothérapie créatrice, au cours de laquelle elle fit la paix avec les lieux physiques du village dont le nom la terrorisait lorsqu’elle voyageait avec ses parents entre Rivière-Ouelle (leur lieu d’origine) et Sainte-Anne-des-Monts (là où ils exerçaient leur profession).

« À partir de 2013, relate Klô Pelgag, je n’ai pas arrêté de tourner. À un certain stade, c’est allé beaucoup plus vite; je devais apprendre comment fonctionner avec ça, comment aborder chaque truc à une vélocité trop grande pour moi. On a beaucoup beaucoup tourné ! Tu vas en Europe, tu voyages à sept dans une camionnette, tu reviens au Québec pour tourner encore, tu repars en France… N’importe qui finit par frapper un mur. J’avais déjà eu un haut-le-coeur après la tournée du premier album, je m’étais dit que j’allais ralentir pour celle du deuxième, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Je n’avais plus le temps de gérer. »

Au terme du deuxième cycle de création, la chanteuse a frappé ce mur, visité l’enfer symbolique de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Dans la vraie vie ? Klô Pelgag n’hésite pas à nommer la dépression.

« J’ai vécu une rupture amicale, j’ai beaucoup souffert! Au niveau relationnel, j’ai vécu d’autres brisures, d’autres blessures. Veux, veux pas, quand tu fais ce métier dans la vie, des gens t’envient. Les gens trouvent ça hot ce que tu fais. Et puis certains de tes amis deviennent plus difficiles avec toi, surinterprètent des trucs vécus… Ça s’est passé en criss! Ça s’est passé pendant que je courais, que je faisais des centaines de shows, interviews, événements publics, galas, des choses qui ne me sont pas naturelles. Moi, je voulais juste faire de la musique! Ce que je ne savais pas au départ, c’est que ce métier vient avec toutes ces affaires médiatiques, les impacts sur ta vie personnelle, le regard que posent les gens sur toi… On est un peu impuissant par rapport à ça. »

Voilà ce dont parle Notre-Dame-des-Sept-Douleurs : fuir le surmenage, retrouver son équilibre et ses repères, assumer et gérer sa démarche créatrice. Klô Pelgag résume le processus par un « chemin naturel » par lequel elle a retrouvé ses forces, enfanté un être humain et un troisième album.

« J’ai toujours tenté d’accoter mes sentiments et mes émotions dans ma musique. Ma musique a toujours été au service de ça, avec des propriétés guérisseuses. Les textes de mes chansons me permettent de nommer les choses, c’est aussi une façon de les guérir. Cet album-là, cependant, est beaucoup plus frontal dans le texte. Plus direct, plus brut, plus transparent, moins dans la métaphore, mais aussi vrai et authentique. »

Crédit photo : Benoît Paillé

Moins encline à ce foisonnement sémantique qui a fait sa marque de commerce et que d’aucuns ont interprété à tort et à travers, Klô Pelgag choisit cette fois une évocation limpide de ses émotions sans renier ses éclats antérieurs pour autant. Quiconque les réduit à quelque épithète superficielle risque d’ailleurs d’être rabroué :

« Quand, par exemple, on qualifie d’absurde mon style, j’en ai des frissons de frustration. Je parle d’émotions et de choses véritables! Qualifier ça d’absurde ou autres qualificatifs du genre, c’est réducteur. Oui, j’ai fait de l’humour absurde quand on me voyait sur scène à mes débuts; j’étais vraiment timide et mon réflexe de défense était de niaiser, faire des jokes. Certains n’y ont vu que ça et ont classé mon travail… Je comprends qu’ils n’ont peut-être pas eu le temps d’y voir plus clair. »

Un des points culminants de la carrière encore jeune de Klô Pelgag fut ce concert pour orchestre de chambre, donné au Théâtre Maisonneuve en juin 2017 dans le contexte des Francofolies – l’Orchestre du Temple Thoracique faisait écho au titre de son deuxième opus, L’étoile thoracique. Ce fut le point culminant de sa collaboration avec son frangin Mathieu (Pelletier-Gagnon), compositeur et arrangeur…  et ce fut aussi un point de rupture.

« Jusqu’au deuxième album, l’instrumentation ressemblait beaucoup à ce que mon frère avait amené à ma musique. Après ce show du Théâtre Maisonneuve, il y a eu un mouvement dans le personnel et l’instrumentation de mon groupe. J’ai trouvé des musiciens avec qui j’avais une complicité véritable, ce nouveau noyau allait être très influent pour le troisième album. »

Voici ce noyau : Étienne Dupré à la basse, synthétiseurs et un peu de percussions; François Zaidan aux guitares; Pete Pételle à la batterie; Sylvain Deschamps à la coréalisation et divers instruments. Le frangin Pelgag n’y est plus, il se consacre à d’autres projets, à commencer par sa carrière de compositeur en musique contemporaine. 

Comment expliquer ce changement de cap ?

« J’avais besoin de m’affranchir et de me faire confiance en tant que musicienne, répond la sœur cadette. J’ai toujours admiré Mathieu, comme j’admire mon autre grand frère qui fait actuellement un post-doctorat au sujet de l’impact des jeux vidéo sur la jeunesse japonaise. Quand je travaillais avec Mathieu, il faut tout de même rappeler que je coarrangeais et composais avec lui. Mon frère reprenait mes idées (mélodiques ou harmoniques), mais je n’avais pas la confiance pour les porter toute seule. »

Voilà une des différences fondamentales avec cet album et les deux autres de Klô Pelgag : l’assomption totale de ses potentialités, la consolidation de l’ego.

« Je me suis botté le cul pour briser ma peur de la composition, de la technique et des logiciels. Je me suis mise à créer des compositions à l’ordinateur, organiser plusieurs voix, mieux comprendre la polyphonie. Sylvain m’a aidée à mettre ça ensuite sur papier, la violoncelliste Marianne Houle (qui joue aussi des claviers et qui chante très bien) m’a aussi aidée en ce sens.   

« J’ai tout coréalisé avec Sylvain, j’ai arrangé tous les instruments, sauf pour trois chansons où j’ai fait appel à Owen Pallett – Soleil, J’aurai les cheveux longs, À l’ombre des cyprès. J’ai pris le risque de le contacter, il était super occupé mais il a accepté et nous avons correspondu par courriel. J’avais envie de recruter quelqu’un d’un peu inaccessible, que j’admire beaucoup et qui est hors du milieu québécois francophone. » 

Né d’un désir de simplicité et d’un retour à l’équilibre, le projet s’est progressivement complexifié :

« Au début, j’étais en réaction au tourbillon duquel je voulais me sortir. Mon intention était de faire quelque chose de plus léger. Puis je me suis rendu compte que j’avais envie d’exploser, aller vraiment ailleurs au niveau de la composition, faire des trucs que je n’aurais jamais faits auparavant, me débarrasser de mes peurs en tant que musicienne. »

En tant que femme ? Klô Pelgag souscrit à la notion de sexisme systémique dans le monde de la musique.

« Le regroupement Femmes en musique m’a incitée à me faire confiance musicalement. C’est sournois et inconscient, mais on a souvent l’impression que nous, femmes, avons besoin de quelqu’un d’autre pour réaliser ce que nous avons envie de réaliser. Depuis mes débuts, j’ai composé et coréalisé mes chansons mais j’avais le réflexe de mettre de l’avant mes collaborateurs garçons, leur accorder tout le crédit. Aussi, j’ai grandi en écoutant surtout des femmes interprètes, beaucoup moins de femmes guitaristes, compositrices ou réalisatrices… Ça modèle ton imaginaire. Il me fallait assumer mon côté musicien, ma capacité à faire les choses et à évoluer. Je m’aime plus, je m’haïs moins. » 

Partie définitivement de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, Klô Pelgag roule à plein gaz vers Notre-Dame-de-l’Assomption, « libre comme la violence ».

À 36 ans et père de deux enfants, Emmanuel Lajoie-Blouin n’a peut-être pas la liberté d’antan, mais il dit se servir de ses responsabilités comme point d’ancrage dans ses projets. « Mon approche n’a pas changé. J’ai juste moins de temps, j’en consacre beaucoup à ma famille. Après, c’est une source de motivation aussi, pour faire quelque chose de mieux organisé. Ça n’a pas changé l’art en tant que tel, mais j’ai peut-être moins de temps pour la recherche et le développement. Il faut que ça soit efficace quand j’arrive au studio », résume-t-il.

Le 26 juin, il lancera 1036, album presque entièrement réalisé un an avant le début du confinement collectif provoqué par la COVID-19. « Pendant la pandémie, j’ai eu le temps. Je pensais partir en tournée avec Alaclair, mais j’ai eu le temps de faire du mixage et des arrangements. C’est le côté positif dans tout ça », relativise-t-il.

Même s’il se régale des séances de brainstorming avec ses collègues d’Alaclair Ensemble, la conception d’un album solo a apporté à Eman quelque chose de différent, comme artiste. « J’avais plus le temps pour me poser des questions, au lieu de faire des trucs plus spontanés. J’ai plus développé la réalisation de l’album, la création de la musique. Le pas de recul est juste différent », analyse le rappeur de Québec.

1036, cet album qui verra le jour le 26 juin, se veut en partie un hommage à ses racines dans l’industrie du rap. « 1036, c’est une adresse civique à Québec. C’est là que tout a commencé, dans nos carrières musicales, à l’époque d’Accrophone. Il y a 20 ans, genre, on s’est bâti un studio là-bas, ça a été un point de rencontre pour plein de rappeurs de la ville de Québec », se remémore-t-il. 

Si les douze premiers morceaux de l’album ont été réalisés par Eman, c’est son collègue de toujours, Claude Bégin, qui s’est occupé du mixage, du matriçage, de certains arrangements et de la réalisation du treizième et dernier titre. 

« En faisant l’album avec Claude, on était témoins de la fin d’une époque, qui est révolue parce qu’on a plus de responsabilités. C’était pour clore cet épisode. On n’a plus une vie de coloc, mais plus une vie de vieux qui pensent à leur hypothèque », philosophe-t-il avec autodérision. Ce dernier, décrit par Eman comme son « frère de musique », l’a accompagné depuis ses débuts dans le milieu, que ce soit avec Accrophone, Movèzerbe, Alaclair Ensemble ou en tournée avec Karim Ouellet.

Bien que les moments rétrospectifs pleuvent dans 1036, Eman ne voit pas la nostalgie comme ligne directrice sur ce projet, mais bien davantage l’autonomie. « Je suis rendu là dans ma vie, je me fais confiance avec ça, de mixer et d’enregistrer. Je suis très fier de ce projet-là parce que je l’ai pratiquement fait tout seul. C’est une étape de franchie dans ma vie. Produire l’album au complet et faire la pochette, c’est un petit trip de control freak », conclut-il le sourire aux lèvres. 

En effet, la pochette est un autoportrait peint par ce dernier, qui compte cependant bientôt le sortir de son studio. « Je n’aime pas trop voir ma face en tout temps », plaisante-t-il.

Au-delà de la conceptualisation de l’album et de la pochette, Eman tenait à produire un son plus organique qu’auparavant, en limitant son utilisation de l’échantillonnage. « Je suis fier de ça : j’ai fait des takes de batterie acoustique, j’ai joué de la basse et de la guitare. C’est quelque chose que j’explore de plus en plus, sortir du contexte rap », résume celui qui dit s’inspirer des scènes de San Francisco et d’Oakland dans ses productions. D’un point de vue local, il avance que certains piliers du rap keb, comme Muzion, Dubmatique ou Sans Pression, ont forgé son identité musicale.

Bien que le résultat final soit conséquence de son dur labeur en solo, Eman invite plusieurs collaborateurs sur 1036, dont Lary Kidd, Obia le Chef et Sarahmée. Malgré qu’il soit très rare de voir des artistes hip-hop québécois inviter des femmes à rapper sur un morceau, il assure que la présence de cette dernière n’a rien de prémédité. « Il n’y a rien de genré, j’adore ce qu’elle fait et ça fait 15 ans qu’on se connaît. L’image, après, je la trouve belle. L’image de la femme noire avec l’homme blanc, il y a quelque chose de fort, un message d’amour. En 2020, on a besoin de cette image-là », soutient-il.

Crédit photo : Claude Bégin

Même si celui-ci lance plusieurs flèches à ses homologues rappeurs et à l’industrie de la musique au Québec sur 1036, il avance qu’il le fait avec une pointe de sarcasme. « C’est plus les engrenages du système économique de la musique, des producteurs véreux qui prennent tout pour eux. Je n’ai pas grand-chose à reprocher aux autres rappeurs, ils me motivent. C’est vraiment plus pour brag, le rap est un sport. En 2020 plus que jamais, il faut collaborer ensemble tout le monde. J’appelle au rassemblement. Le terme est drôle pendant la pandémie, par contre », ironise le rappeur.

En clamant qu’il « commence à manquer d’espace pour ses Félix » sur le morceau Pression, Eman donne à penser qu’il a déjà accompli tout ce qu’il espérait, professionnellement. Au contraire. « J’ai plein d’idées. Maintenant, je suis plus autonome que jamais, par rapport à l’enregistrement et au producing. Mais j’ai encore tout à apprendre. Je suis extrêmement affamé pour faire plus de musique », rectifie-t-il.

L’album des LBDA, Right Back, sorti en 1999, constituait une coda appropriée pour un groupe qui a perdu son énigmatique leader, Bradley Nowell, en raison d’une overdose d’héroïne juste avant que des légions de fans obsédés, de l’extérieur de leur fief de la Californie du Sud, n’entendent parler de Sublime pour la première fois.

Mais les mélomanes qui les ont suivis d’assez près pour s’enticher des LBDA ont longtemps déploré que le groupe se soit retiré dans une relative obscurité après la sortie malheureuse de son deuxième album studio, Wonders of the World, le 11 septembre 2001. Le groupe a implosé peu de temps après en raison d’un mélange de conflits de personnalités, de problèmes de consommation et de l’effondrement général en cette période de fin du monde.

Le leader des LBDA, Opie Ortiz – dont les premiers faits d’armes ont été le dessin de l’omniprésent logo en forme de soleil de Sublime en guise de tatouage pour Nowell et par la suite d’être le bel édenté figurant sur la couverture de Robbin’ The Hood – et ses amis, ex-amis et camarades de groupe allaient former et abandonner une foule de projets, comme celui du groupe de collaborateurs de Hepcat, Dubcat, et Long Beach Shortbus, avec la perspective d’une réunion des LBDA de moins en moins probable au fur et mesure que passaient les décennies.

L’histoire d’hier à aujourd’hui est trop chargée pour qu’on s’y attarde. La bonne nouvelle est simplement que les LBDA sont de retour avec un troisième album éponyme qui frappe, mêlant le reggae roots et un ska tempéré, et n’a rien à voir avec la nostalgie. Des noms comme Miguel Happoldt, Jack Manness, Marshall Goodman et Tim Wu (que beaucoup connaissent en tant que membres de Sublime ou des LBDA) sont de retour, tout comme le chanteur/compositeur Ortiz.

Et si les regrettés frères Ikey et Aaron Owens sont peut-être mieux connus pour leur travail avec Jack White et Hepcat, respectivement, les LBDA faisaient partie de la famille, et leur décès, comme l’explique Ortiz, a été le point de départ de l’histoire des Long Beach Dub Allstars, qui a redémarré le 29 mai.

PAN M 360 : Je vais commencer par vous demander, pourquoi maintenant, après toutes ces années ?

Opie Ortiz : Je pense que c’est arrivé quand nous faisions des enregistrements de bébés ici et là. Miguel et moi, on travaillait sur des morceaux. Miguel enregistrait constamment différentes personnes pour différents morceaux. Nous nous occupions à de petites choses. En fait, nous voulions recommencer à faire de la musique, alors Miguel, Marshall et moi avons décidé de sortir quelques chansons. 

Nous travaillions avec Aaron et Ikey Owens. Ils faisaient partie intégrante des Long Beach Dub Allstars et de Dubcat, une autre formation avec laquelle nous avons enregistré, et ils sont décédés de façon très rapprochée autour du 25e anniversaire de Skunk Records.

Nous avions travaillé sur des pistes avec eux et pour être honnête, je voulais être sûr que ces pistes soient utilisées pour le projet LBDA, car c’est à cela que nous avions tous consacré notre temps, vous savez.

Cela dit, avec leur décès, il a fallu pousser un peu pour terminer les pistes. Nous avions cinq pistes sur lesquelles nous avions travaillé, et il y en avait d’autres sur la table qui n’étaient pas assez avancées. Nous avons aussi fait quelques concerts, ce qui nous poussait aussi. Nous avons fait quelques festivals et ç’a été le début de notre retour.

Aaron Owens a en fait écrit le motif de guitare [pour la chanson Owens Brothers de l’album commémoratif] et me l’avait envoyé en disant : « Regarde, ça, c’est pour toi. » J’ai laissé passer un peu de temps, puis j’ai commencé à écrire sur eux dans la chanson et c’est arrivé comme ça.

PAN M 360 : Il y a une certaine nostalgie dans ce disque, en même temps qu’un sentiment d’épanouissement, comparativement aux projets précédents des LBDA.

OO : Si vous écoutez la chanson Breakfast Toast, c’est comme si cela s’était passé une nuit, vous voyez ce que je veux dire ? Je reprends juste quelques trucs qui se passaient, des petites choses amusantes, et c’est mon analogie. Certains pourraient dire que ce temps est perdu à jamais, mais quand on est là dans l’instant, rien n’est perdu. Tout est parfait. Alors vous trinquez à ne rien faire et faites la fête. (rires)

All Gone Crazy, c’est comme si votre copine vous rendait fou d’une certaine manière et que vous deviez… pas nécessairement la faire se tenir tranquille, mais deviez lui dire, « sais-tu quelle heure il est ? » De drôles de petits rappels que nous devons avoir ma copine et moi.

J’y ai travaillé pendant un moment, puis elle s’est mise à fredonner une autre air dessus. « Qu’est-ce que tu fais ? Tu veux me ruiner ! », lui ai-je alors demandé. Elle m’a fait remarquer que cela lui rappelait une chanson de ce groupe appelé Dry & Heavy. J’ai donc fini par en faire une interpolation dans Gone Crazy, et c’est arrivé comme ça. Je ne l’ai pas forcée, mais elle a pris forme ainsi. Elle m’a donc un peu aidé. Elle m’a aidé avec Owens Brothers. Ma fille aussi m’a aidé, « tu devrais utiliser tel mot au lieu de tel autre », ce genre de choses. Des petites nuances.

PAN M 360 : Vos enfants sont-ils conscients de l’héritage de votre groupe ? Celui-ci est-il important à leurs yeux ?

OO : Oui, ils en sont très conscients. Mon salon rend hommage à la musique et les plaques de Sublime y sont. J’ai aussi beaucoup de photos de Brad, et de tout le monde de cette époque. Ils savent donc très bien qui est qui et pourquoi nous faisons ce que nous faisons. Ils rigolaient en disant : « Comment se fait-il que tu n’aies pas sorti de musique depuis si longtemps, papa ? » Eh bien, voyez-vous, je vous ai élevés !

PAN M 360 : Je suis un adepte old-school de Sublime et un grand fan des deux premiers albums de LBDA, et c’était excitant à l’époque de voir et d’entendre votre groupe faire tourner les choses et continuer. Cela dit, le nouveau disque se tient très bien et montre où les LBDA se dirigeaient à l’époque. Comment les décisions créatives prises aujourd’hui ont-elles permis de combler ce fossé ?

OO : Je pense que ça tient au fait que nous avions quelques chansons écrites qui étaient prêtes, et d’autres que nous allions faire selon la bonne vieille méthode des Dub Allstars où, disons, j’ai le refrain, et nous demandons à Moises des Tomorrow’s Bad Seeds, Jack et Tim, et ils réussissent à assembler Easy en une nuit. Ça, ce sont les vieux LBDA, quand nous sommes quatre ou cinq types dans une pièce et que nous cherchons des idées, que nous y allons et écrivons.

C’est ainsi que la pièce Lonely End [de l’album Wonders of the World] est née, et pour beaucoup des chansons des Dub Allstars, c’était notre formule. Cette fois-ci, nous avons fait nos devoirs avant, nous avons préparé les chansons et nous avons décidé qui (pouvait nous aider). C’a été un processus assez rapide.

PAN M 360 : Le premier disque est sorti à la fin de l’année 1999, quand tout le monde était paranoïaque, et le deuxième le 11 septembre 2001. Et voilà que cet album sort en plein milieu d’une pandémie mondiale et d’une révolution sociale, des réflexions à ce sujet ?

OO : J’essaie de ne pas y penser. Croyez-vous que Picasso ou Salvador Dali se souciaient, à leurs débuts, de savoir si quelque chose se passait dans le monde extérieur ? (rires) Probablement que pour eux, « ce qui se passait, c’était leur prise de conscience. »

Bien sûr, qu’il faut en être conscient, dans une certaine mesure. Et le 11 septembre, oui, nous avons été plutôt étouffés par toute l’histoire. Celui-ci devait être lancé le 17 avril et [la direction du groupe] a décidé d’attendre parce qu’il semblait que ce truc allait prendre des proportions. Je pense que cette musique est encore plus nécessaire maintenant. Elle peut vraiment aider les gens. En 2001, nous étions tous tellement désemparés par ce qui était arrivé que nous n’écoutions même pas de musique. Mais quand on y repense, on se rend compte que Wonders comptait quelques-unes de nos meilleures pièces.

C’est drôle de penser au passé, mais maintenant que je considère cet album, je sens qu’il est plus accompli, et qu’il raconte une bonne histoire. Même si après tout, ce n’est qu’un peu de reggae et de ska.

Crédit photo : Yann Orhan

Diana Krall, Stacey Kent, Iggy Pop, Jeff Goldblum et autres Billy Gibbons (ZZ Top) font partie de la liste des artistes qui ont accepté de revisiter avec Thomas Dutronc certaines des grandes chansons françaises de Piaf, Trenet ou Claude François dans leur version internationale, l’anglais. Le tout rehaussé par un écrin musical jazzy cool des plus sophistiqués dirigé par l’excellent Jay Newland (Eric Clapton, Stevie Wonder, Juliette Gréco…). Et ce, grâce, indirectement, à un certain… Donald Trump !

« On cherchait un projet qui nous permettrait de voyager un petit peu dans des pays non francophones avec notre musique. Et on a pensé à cette idée au moment du French bashing de Trump. On s’est dit que la France, c’est quand même une douceur de vivre, un humour, de belles chansons, du vin et des fromages… Au début, je n’étais pas forcément enthousiaste à l’idée de reprendre des chansons qui existent dans des versions sublimes et historiques », explique l’artiste en insistant sur le fait que, s’il s’agissait de ne faire que des reprises, même avec de très bons musiciens, cela aurait été banal. Il fallait donc que ce soit la fine fleur des musicos de l’Hexagone. Unique façon, selon lui, de toucher à la grâce.

Triptyque?

Au moment de choisir les pièces qui constitueraient l’album conceptuel Frenchy, a-t-il jonglé avec l’idée de piger dans le corpus de son père (Jacques Dutronc) ou celui de sa mère (Françoise Hardy), lesquels ne manquent pas de classiques, ou la pudeur l’en a-t-il empêché? « J’aurais bien voulu, mais ils n’ont aucun morceau qui ait fait le tour du monde. C’est pareil pour Gainsbourg : il n’a pas de titre connu à l’international. On pourrait d’ailleurs faire un deuxième volume, car nous n’avons pas pu tout enregistrer. Des pièces d’Aznavour, de Trenet ou de Michel Legrand, on ne les a pas abordées… On pourrait même faire un troisième album avec des chansons qui auraient mérité d’être connues dans le monde, comme Syracuse composée par Henri Salvador, La Javanaise de Gainsbourg, ou du Brassens, il n’y en a aucune de connue à l’étranger et oui, bien sûr, certaines chansons de mes parents », lance Dutronc fils sur un ton très sympathique depuis Paris, où il est en tournée de promotion avant de retourner en Corse et y retrouver le légendaire créateur des Cactus et des Playboys.

L’iguane et Diana

Puis la discussion bifurque sur les grandes reprises de chansons à travers l’histoire et, bien que tous les goûts soient dans la nature, on s’entend pour dire que certaines des reprises de Johnny Cash surpassent leurs versions originales. « Mon père l’appelait le Taureau, je ne sais pas pourquoi… »

Parlant d’animaux, causons de l’iguane (Iggy Pop). « On l’a sollicité par l’intermédiaire de son tourneur européen pour lui faire part du projet. Il aime beaucoup la France et notre culture musicale, les années 1950-1960, Saint-Germain-des-Prés, Gréco. Il a souvent repris des chansons françaises, comme Les Feuilles mortes. Il a donc accepté et nous a dit : « Il y a Diana Krall qui veut faire un truc avec moi. Si on faisait ça tous ensemble, tu crois que Thomas accepterait? » Ahahaha! On était trop contents. Je l’ai trouvé génial. Il est à la fois très professionnel et très simple dans son rôle de superstar. Nickel ! », confie Thomas qui ajoute avoir improvisé une chanson avec Iggy qui ne pourra jamais sortir en raison de l’usage de mots trop salaces!

Tournée éventuelle

On imagine aisément que le pedigree de l’hôte a aussi facilité les choses. « Oui, il avait rencontré mon père il y a longtemps, il connaît bien les chansons de Gainsbourg et de Jane Birkin et celles de mes parents. C’est sympa, il y a des gens comme ça qui sont très fans de mon père, comme Johnny Depp. Et Leonardo DiCaprio, lui, de son côté, est fan de Django Reinhard à fond. On avait organisé un concert de jazz manouche au Carnegie Hall et il était venu… », s’étonne encore Dutronc, qui regrette de n’avoir pas pu chanter sur scène avec le légendaire Iggy Pop, comme cela était programmé, en raison du coronavirus.

Quant à une éventuelle tournée, elle se déroulera avec le même gotha de musiciens français, histoire de toucher la grâce à nouveau, et oui, le Québec et les États-Unis sont dans la mire.

Pour conclure, on lui demande si son père lui a finalement refilé son « piège à filles », comme il l’avait déclaré à un journaliste de la télé française alors qu’il venait de voir le jour?  « Ahahaha! On laisse cela à l’imagination. Mais oui, ça marche ce joujou extra… »

Crédit photo : Ariana Molly

PAN M 360 : Quelles ont été les principales avancées de ce nouvel album? 

Raphaelle : « Nous voulions réussir à capter l’énergie que nous avons sur scène. Beaucoup de nos disques précédents se sont construits petit à petit, par élimination, en pressant pratiquement sur les choses pour en faire sortir la vie et que tout soit parfait. Cette fois, plusieurs captations ont été effectuées simultanément avec tous les instruments – batterie, chant, basse et synthétiseurs –, de manière à obtenir cette énergie viscérale, palpable, si prononcée en concert. Et puis, oui, on y est arrivé. » 

PAN M 360 : Les choses ont pris un tournant important lorsque Braids a fait appel à Chris Walla (guitariste, réalisateur et ancien membre de Death Cab for Cutie) pour la réalisation, que s’est-il alors passé ?

Raphaelle : « Chris est devenu un bon ami, il avait participé à notre dernier album. Quand nous avons commencé à travailler avec lui, nous pensions que les chansons étaient prêtes. Alors… il nous a dit qu’il fallait  ajouter de la matière à ces chansons, bien plus, les développer davantage. Il a dit que nos chansons étaient très vivantes mais pas achevées. C’est lui qui nous a fait voir à quel point ces chansons pouvaient être riches et amples, tout en conservant l’énergie des concerts. »

PAN M 360 : La recherche d’œuvres plus succinctes n’est-elle pas un gage de maturité?

Raphaelle : « Oui, absolument. Nous sommes des adultes après tout! Taylor et moi avons tous deux eu 30 ans cet hiver. J’ai moi-même vécu une crise de la trentaine. Mais on y va doucement. 😉 Nous avons cherché à devenir plus précis, et à acquérir ainsi plus de force dans notre écriture. Je pense qu’auparavant, nous avons eu l’impression de manquer d’un peu de souffle. Avec ces chansons, nous voulions arriver avec un ensemble compact d’émotions et d’énergie équilibrée qui soit comme un défi pour nous et nous permettent de nous dépasser comme auteurs-compositeurs. C’est en partie pour cela que nous avons mis autant de temps à terminer cet album. »

Crédit photo : Melissa Gamache

PAN M 360 : Comment ce changement de cap s’est-il effectué au fil du temps ?

Taylor : « On sentait le besoin intense que notre musique soit différente de ce qu’elle était, en même temps que celui d’avoir une atmosphère d’un autre monde. Nous utilisions surtout des guitares à l’époque, mais l’idée était que si on ne pouvait plus reconnaître une guitare, c’était réussi! Nous essayions de tirer des chansons de ces textures expérimentales ou de l’exploration sonore. Avec ce disque, nous voulions créer de très bonnes chansons, qui se tiennent, peu importe qu’on les habille d’une myriade d’instruments différents – piano, guitares, synthés, boîtes à rythmes, etc. Que l’expérimentation serve la chanson plutôt que l’inverse. Si quelqu’un voulait les reprendre, il le pourrait, parce que ce sont de vraies chansons. Ces considérations sont toujours en évolution, nous grandissons en tant que musiciens. Et… même maintenant, je nous vois fort bien avoir terminé cet enregistrement et nous replier vers des pâturages plus expérimentaux mais l’avenir nous dira où tout cela nous mènera. »

PAN M 360 : Côté textes, peut-on parler d’une orientation thématique? 

Raphaelle : « Il y a eu un effort très conscient pour que les chansons se terminent sur une note d’espoir et qu’il y ait de l’espoir dans les textes. J’ai toujours été à l’aise d’explorer les combats des humains et mes propres combats, mais cette fois, je voulais que l’auditeur suspendu au-dessus de la falaise puisse se poser sur la terre ferme, et faire de même à mon tour. Écrire ces paroles a été pour moi très thérapeutique; je voulais exprimer des sentiments pour d’autres personnes, je voulais rester vulnérable et honnête à travers ces chansons, je voulais y trouver la guérison et l’espoir. Une des inspirations fut l’écrivaine Mary Oliver. Je m’intéresse à ses observations sur les relations qui existent entre la nature humaine et la nature, très évocatrices.

« Oui, il y a des moments dans cet album où j’exprime mon point de vue, mais ce sont des observations sur les relations d’amis qui traversent une période de turbulence. Même si je parle de ma propre expérience, il m’a semblé très important d’élargir mon interprétation et ma présentation. Je voulais être très réfléchie dans ma façon d’exprimer certains sentiments ou de poser certaines questions, de telle sorte que le public puisse vraiment s’identifier aux paroles, et se voir en elles. »

PAN M 360 : Pour rendre possible un tel changement vers la concision chansonnière, quelles recherches avez-vous menées ?

Taylor : « Il y a eu une phase où nous recherchions de la musique vraiment classique – Joni Mitchell, Crosby, Stills, Nash & Young… nous avons vu ce à quoi ressemble notre monde dans cette optique. Mais au bout du compte, ce qui importe, c’est la façon dont la musique nous fait nous sentir. Le son reste le son, qu’il soit conçu avec des instruments traditionnels ou non. »

Crédit photo : Melissa Gamache

Raphaelle :  « Pour ma part, en tant que chanteuse, j’étais particulièrement attirée par les grandes voix :  Freddie Mercury, Whitney Houston, Adele, Alanis Morrisette, etc. J’étais aussi obsédée par l’album Blond de Frank Ocean. Je voulais vraiment apprendre comment faire ça, et ça m’a fait me sentir bien physiquement d’y arriver. » 

PAN M 360 : L’album a-t-il été terminé pendant la pandémie?

Raphaelle : « Il est terminé depuis le 31 octobre 2018, cela fait donc un moment. Depuis, nous avons fait plusieurs clips, nous avons travaillé sur la présentation visuelle de l’album, et nous avons travaillé très très dur sur un album en concert, et puis la COVID-19 est arrivée et tout a été annulé, ce qui a été un coup dur.  Mais nous en profitons au maximum, en continuant à expérimenter et à grandir en tant qu’artistes. Nous travaillons actuellement sur cinq ou six chansons. Blue Hawaii, mon autre groupe ?  Hier soir, j’étais en train de finir les derniers mixes d’un nouvel album qui s’annonce très excitant. »

PAN M 360 : Avez-vous le sentiment que ce long processus vous a menés à bon port ?

Taylor : « Je crois que cet album marque un grand changement dans notre évolution, c’est aussi un point culminant sur le plan des influences intégrées tout au long de notre carrière musicale. Pour moi, c’est un sommet remarquable d’inspiration et de développement depuis que nous avons commencé. Ce disque a été tout aussi inspiré par Animal Collective que le premier, même si vous ne pouvez pas l’entendre, mais il en fait partie, c’est le quatrième album pour nous, il y a tant de couches d’inspiration qui se sont déposées au cours de cette année qui marquent ces 10 ans de musique. 

« Ce disque nous ressemble beaucoup, car toutes les compétences, le développement et l’inspiration de notre carrière ont été mis en relief. Ce n’est pas tant que nous essayons de faire quelque chose de complètement nouveau, c’est plutôt un affinage, un concentré, un ciselage de notre identité en tant que groupe. Braids est un projet personnel, intime, très honnête. Ce que nous mettons de l’avant est le reflet fidèle de ce que nous sommes en tant que personnes. Et c’est comme ça depuis nos débuts. 

Crédit photo : Melissa Gamache

Photos : 張實伶

Du paléolithique jusqu’à sa population du Gaoshan, en passant par les vagues successives d’immigration et de colonisation, Taïwan recèle de nombreux sédiments historiques, dont certains sont plutôt sombres. Ce pays insulaire, petit mais d’une importance vitale, est également incroyablement complexe en raison de son statut politique et de ses croyances sacrées.

En visite au célèbre temple Longshan, situé dans la capitale, Taipei, on tombe sur une espèce de foire comme on en trouve dans les centres commerciaux pour se nourrir, mais où l’on peut obtenir des bénédictions divines de tout un éventail de divinités bouddhistes, taoïstes et populaires.

Il n’est donc pas surprenant que Taïwan ait un folklore aussi riche – avec en particulier ses fantômes vengeurs – et qu’il compte autant d’étranges spécimens.

On retrouve beaucoup de cet univers sur Mystery, le nouvel album du duo, paru sur Guruguru Brain, le label de musique underground asiatique dirigé par le Japonais Kikagaku Moyo. Mong Tong, ce sont les frères Hom Yu et Jiun Chi (qui répondent ici le plus souvent d’une seule voix, en raison de difficultés linguistiques, ou peut-être de quelque effroyable lien psychique fraternel… qui sait ?)

« La voix dans Chakra est celle d’un journaliste célèbre qui parlait des extraterrestres et des chakras dans l’hindouisme, révèle Mong Tong à propos du premier extrait de l’album. Grosso modo, c’est une chanson destinée aux amateurs d’émissions de télé sur les extraterrestres et de théories du complot ! »

D’autres merveilles poussiéreuses et inquiétantes se cachent dans les sillons de Mystery, comme les éléments qui composent le deuxième extrait, Jou-tau.

« Au début, nous avons échantillonné la voix off du film du Roi singe », explique Mong Tong en référence à la production taïwanaise Heavenly Legend de 1999, l’un des innombrables récits sur le demi-dieu simiesque Sun Wukong au cinéma, à la télé ou en bandes dessinées. « La chanson est composée de riffs d’orgue de Chi, d’improvisations à la guitare et d’une ligne de basse funky de Yu. »

Puis, il y a A Nambra, qui suggère que quelque part dans l’un des nombreux niveaux du Diyu (l’enfer chinois), il y a une piste de danse décente.

« A Nambra est notre tube disco-funk ! Les lignes de basse funky des années 70 sont nos préférées, nous avons donc mis au point notre propre version du disco-funk. Nous avons ajouté les synthés pour voir ce que ça donnerait. »

In the K. Court, pour sa part, évoque subtilement une certaine formation prog-rock des années 70, dont la mention ravit Mong Tong.

« Content que quelqu’un ait enfin trouvé la référence à King Crimson ! Dans nos spectacles, nous combinons toujours cette chanson avec 21st Century Schizoid Man pour surprendre le public, ça vaut le coup ! »

Une sélection de couvertures de livres sur la page Instagram de Hom Yu

Revenons à la folie des théories du complot et à la célébration par Mong Tong de ce qu’elles étaient avant Internet, lorsque les livres de poche à sensation, les magazines d’un goût douteux et la propagande distribuée par courrier en étaient la principale plateforme. Tout cela était accompagné d’une incroyable esthétique visuelle qui reste inégalée dans le genre, surtout quand on considère la médiocrité graphique des barbouilleurs d’aujourd’hui. Taiwan, de son côté, avait elle aussi son lot de ces croyances marginales à cette époque.

« À Taïwan dans les années 80 et 90, il y avait des magazines qui parlaient de fantômes, de taoïsme et d’OVNI, et publiaient des photos surnaturelles. Des décennies plus tard, ces thèmes ne sont plus populaires, la plupart de ces livres sont disparus et on ne peut en trouver que dans certaines librairies d’occasion. Nous avons passé beaucoup de temps à en chercher. Nous avons choisi quelques-unes de nos couvertures de livres préférées et les avons mises sur la page Instagram de Hom. »

La pochette de Mystery est un hommage à cet univers, et elle-même est une sorte de puzzle, un message secret codé à déchiffrer. Pressés de fournir des indices, les frères ont offert pour toute réponse cette phrase cryptique. « Il y a une théorie du complot qui s’appelle Q33 NY, c’est tout ce que nous pouvons dire ! »

L’automne dernier, quelques mois avant la sortie de Mystery, Mong Tong a lancé un mini-album et un livre intitulé Music From Taiwan Mystery, sorte de guide touristique du riche répertoire des bizarreries occultes de Taïwan. Il était même accompagné d’une vidéo étonnante (voir plus haut), débordant de rituels de magie noire et de kung-fu surnaturel. De toute évidence, la musique de Mong Tong se prête on ne peut mieux à l’interprétation visuelle (voir ci-dessous, maintenant, la vidéo de 717).

« Nous aimerions expérimenter avec n’importe quelle forme d’art ! En fait, nous faisons tout nous-mêmes, ce qui nous permet de mettre des éléments taïwanais que nous aimons dans notre musique, nos vidéos, nos pochettes, etc. Nous prévoyons sortir un deuxième Taiwan Mystery, un mini-album pour les plantes, et peut-être même, un jeu vidéo. Tout est possible! »

Mong Tong n’est qu’une des nombreuses activités obscures auxquelles les frères se livrent. Ceux-ci ne se font pas prier pour en parler, tout comme de la scène underground taïwanaise dont ils font partie.

« Dope Purple est un groupe de noise et de rock psychédélique, confie Jiun à propos d’un de ses autres projets, principalement influencé par Acid Mothers Temple et Les Rallizes Dénudés. Nous avons sorti un disque sur Senko Issha, un label taïwanais pour les amateurs de noise et d’improvisation libre. Mong Tong a aussi collaboré avec des labels comme Future Proof et Karma Detonation Tapes. Tous deux comptent de grands artistes et publient des cassettes de bonne qualité.

« Je joue de la guitare et du synthétiseur dans Prairie WWWW, un étonnant groupe de rock psychédélique expérimental, ajoute Hom. Vous devez absolument écouter notre dernier album, Pán (oui, comme dans PAN M 360 !). Il y a aussi des artistes sous le label Lonely God, dont Scattered Purgatory, FORESTS et Prairie WWWW, qui font du rock expérimental et de la musique électronique que vous allez très certainement aimer ! »

On l’a connu avec ses nombreux albums, EP, remixes et productions ou encore lors de ses populaires soirées Karnival, Bounce le gros, Sud-West et plus récemment Qualité de luxe… Depuis 20 ans, Ghislain Poirier nous amène avec lui dans ses valises. Sa musique est à l’image de Montréal, cosmopolite, bigarrée, multiculturelle et très souvent festive. Avec Soft Power, son 11e et tout nouvel album, Poirier se veut encore plus rassembleur. Ici, tout est question d’équilibre et de délicatesse sans pourtant s’éloigner de la piste de danse. PAN M 360 est allé à la rencontre du plus groovy des agents de voyage.

PAN M 360 : Avec ton premier album Il n’y a pas de Sud paru en 2001, ça va bientôt faire vingt ans que tu fais de la musique, et pourtant, c’est comme si c’était hier…

Poirier : (il rigole) Tu as remarqué ça, hein ? Je me demande si y’a beaucoup de monde qui sait ça. Même moi, j’ai du mal à y croire. Ça a passé vite. Quand j’ai commencé à faire de la musique, juste de terminer une pièce était un petit miracle car je n’aurais jamais pensé être capable de me rendre au bout. C’était un rêve. La musique était pour moi une sorte d’éden créatif que je n’arrivais pas à atteindre. Mais quand j’ai commencé à composer une chanson, j’ai réalisé que j’étais capable de créer de la musique. Et à chaque album ou chanson que je réalise, je suis encore étonné d’être capable de faire ça. Là, je regarde le disque que je sors aujourd’hui et, 20 ans plus tard, je suis toujours aussi fasciné par ce que j’arrive à accomplir.

PAN M 360 : Ce qui nous amène à ton 11e album, Soft Power, un disque étonnant, beaucoup plus proche de la chanson que du brûlot pour pistes de danse. Un mot sur la conception?

Poirier : Je voulais clairement faire quelque chose de plus pausé, de plus relax. J’avais le goût de recentrer ma musique vers un format plus « chanson », établir la juste balance entre quelque chose que tu peux écouter tranquille chez toi mais qui te feras danser si tu l’entends plus fort dans une fête. Donc, je voulais explorer et bien maîtriser cette zone entre le dancefloor et la chanson. Je tenais à me positionner entre les deux mais je voulais surtout que cet album s’écoute bien; je cherchais à donner plus de délicatesse à ma musique, donc pour moi cela a été surtout un véritable travail de retenue, soit dans le mix des sons, soit dans la structure des chansons. Je crois encore au format d’un album, je crois encore qu’un artiste puisse nous amener dans un voyage de 40, 50, 60 minutes.

PAN M 360 : Soft Power est un album assez diversifié, sur lequel on retrouve plusieurs collaborateurs et invités. Tu as mis du temps pour y arriver ?

Poirier : Ça m’a pris entre deux ans et deux ans et demi. Parce que ce n’est pas le genre de disque que tu peux faire en t’isolant deux semaines dans un chalet. Ça s’est échelonné sur plusieurs mois, au fil des rencontres, et aussi au fil de mon propre cheminement créatif et artistique. Y’a des chansons qui ont pris du temps à germer et à maturer. Plus j’avançais, plus ça se précisait. Car des fois on se fixe un but mais on manque de focus, donc ça prend un certain temps avant de se recentrer. Donc, oui, ça m’a demandé beaucoup de travail, mais c’est, au final, exactement l’album que j’avais envie d’entendre et je suis bien content!

PAN M 360 : Flavia Coelho, Flavia Nascimento, Boogat, Daby Touré, Mélissa Laveaux, Coralie Hérard, Red Fox, Samito… Il y a presque autant de collaborateurs qu’il y a de chansons sur ce disque. Comment les as-tu choisis?

Poirier : Il y a des collaborateurs pour les voix, mais y’a aussi des musiciens d’impliqués. Il y a plein de monde. Ça se fait au gré des rencontres et selon les chansons. Des fois, c’est tout à fait par hasard. Mais j’aime bien avoir une bonne base à Montréal au niveau des gens avec qui je collabore, bien qu’il y ait quelques artistes étrangers là-dessus. Il n’y a pas de science par rapport aux gens avec qui je travaille. Des fois, ce sont des gens avec qui j’ai envie de travailler et le timing est bon, des fois il ne l’est pas, ou alors ce que je leur propose ne les inspire pas. Donc, c’est souvent un processus assez instinctif, je dirais.  

« Soft Power est un disque qui fait le pont entre les genres et les époques, c’est aussi un disque qui fait le pont entre les communautés. Un peu comme si je montrais le visage du Québec actuel, comment je le vois, comment je le vis ». 

PAN M 360 : Sur le disque, ça part dans toutes sortes de directions. On te savait attiré par la grande famille du soca et du dancehall, mais là tu touches à la musique latine, brésilienne, celle du Mozambique, de l’Afrique de l’Ouest, du Mexique… Parles-nous un peu de ce tour du monde.

Poirier : Je voulais faire non seulement un tour du monde stylistique mais aussi un tour d’époques. Je voulais que ce disque soit intemporel. Y’a des tracks là-dessus qui auraient pu être faites il y a 10, 15 ou 20 ans, comme elles auraient pu être faites aujourd’hui et même dans 20 ans! Je voulais trouver une sorte d’équilibre entre les époques et les styles pour que tout ça s’inscrive dans une sorte de grande conversation musicale. Mais en même temps, je ne voulais pas ignorer ce qui se passe aujourd’hui. Mon but, et ça, l’avenir me dira si je me suis planté ou non, est que ces chansons puissent parler autant à des gens qui connaissent super bien la musique et les références que j’utilise tout autant qu’à des gens qui n’ont pas les mêmes références, même peut-être aucune référence, mais que tout ça leur parle quand même. Et aussi que cela parle à plusieurs générations. C’est ce qui m’a amené par exemple à collaborer avec des guitaristes, à mettre plus de mélodies sur mes bases rythmiques.

PAN M 360 : Dirais-tu que c’est ton disque le plus organique ?

Poirier : Oui, certainement. Il y a un mélange d’acoustique et d’électronique mais j’ai essayé de faire ça de manière subtile, que ce ne soit pas trop évident, tape-à-l’œil. Je voulais qu’il y ait quelque chose de naturel comme mélange. Je voulais une sorte de chaleur. Et je tenais à ce que les voix soient à l’avant-plan. 

PAN M 360 : Et si on devait cataloguer ce disque, on le mettrait où ?

Poirier : Je ne vois pas ce disque comme étant du courant global bass, bien que ça risque de parler à des gens qui suivent ce courant. Je le vois plutôt dans la catégorie chanson, un disque très montréalais, avec des artistes de toutes sortes d’origines mais foncièrement québécois. C’est un disque très mondial dans son ouverture, ceci dit. Et ça, c’est ce que je cherche à faire depuis mes débuts en 2001, c’est-à-dire être dans une sorte de conversation musicale mondiale. Cela a toujours été très important pour moi. Donc avec ce disque, je pense que c’est encore plus probant. On pourrait presque dire que c’est de la pop sans frontières. C’est un cross-over de plein de styles. J’ai joué un peu partout, Afrique, Haïti, Cuba, Éthiopie, Dakar, Cap-Vert, Mayotte, Île de la Réunion, Europe… Je veux que cet album parle à beaucoup de gens, mais je n’ai pas fait beaucoup de compromis pour y arriver.

PAN M 360 : Comment comptes-tu promouvoir l’album en ces temps incertains ?

Poirier : On fait comme on peut. C’est un moment difficile mais la musique circule toujours et il était hors de question pour moi et le label de retarder la sortie de l’album; il est prêt depuis février. Je ne vais pas jouer dans un futur immédiat et si je dois attendre encore jusqu’en 2021, j’attendrai. Car je n’ai pas l’intention de faire un truc live sur le web non plus. Je n’ai pas fait un disque lié à une mode précise et actuelle, il est plus intemporel. Ça ne m’inquiète pas. 

PAN M 360 : Après 20 ans dans la musique, qu’est-ce qui t’allume toujours?

Poirier : J’ai toujours aimé la beauté de l’art pour l’art, que la beauté de l’art puisse se suffire. J’aime à penser qu’il y a des statements dans les disques que j’ai faits. En 2003, j’ai fait Beats As Politics, j’ai fait Conflits, j’ai eu le projet Boundary aussi… Je pense que Soft Power s’inscrit dans le même ordre d’idée. C’est une sorte de force tranquille de l’art et de la musique qui peut, j’espère, changer les mœurs ou à tout le moins les influencer positivement. Car on pourrait dire que c’est vraiment un disque du « vivre ensemble ». Tout comme c’est un disque qui fait le pont entre les genres et les époques, c’est aussi un disque qui fait le pont entre les communautés. Un peu comme si je montrais le visage du Québec actuel, comment je le vois, comment je le vis. Ce disque, c’est un statement musical et social.

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