J’ai profité de la sortie de l’album Antonio Vandini : Complete Works for Cello, sous étiquette Passacaille, pour m’entretenir avec Elinor Frey. La violoncelliste, encensée par les critiques et le public un peu partout dans le monde, est passionnée par ce qu’elle fait, par ses découvertes et par la possibilité de laisser un héritage déterminant pour la pratique de son instrument dans le répertoire baroque.

Écoutez l’album et lisez notre critique de Antonio Vandini : Complete Works for Cello, d’Elinor Frey

Elinor apparaît sur l’écran de mon ordinateur, dans une fenêtre générée par Zoom. Elle me montre son archet, en vérité un archet différent des archets de violoncelle habituels. Celui-ci est arrondi, plus près de ceux que les gambistes utilisent, mais pas tout à fait. Elinor me dit d’emblée que ça lui a pris 2 ans pour apprendre à le manier et l’utiliser pour jouer la musique de Vandini. Pourquoi?

Elinor Frey : C’est, selon toute vraisemblance, le type d’archet utilisé à l’époque par Vandini dans sa musique. Et il n’y a pas que la forme, la particularité c’est surtout qu’on le tient par-dessous le manche, pas par-dessus. Comme les gambistes ou même les contrebassistes. J’ai dû consacrer beaucoup de temps pour arriver à faire preuve de la même assurance qu’avec un archet et une technique modernes!

Pan M 360 : Quel avantage y a-t-il à l’utiliser?

Elinor Frey : Le fait d’utiliser cet archet, et de le jouer de cette façon modifie le type de sonorité et d’articulation que l’on peut exprimer dans la musique. C’est une technique qui s’est perdue avec l’arrivée vers 1730 de l’archet moderne et de la technique de tenue par dessus, devenue dominante dans les années suivantes jusqu’à aujourd’hui. 

Pan M 360 : Quelle motivation t’a amenée à réaliser cette démarche exigeante?

Elinor Frey : Je veux toujours aller plus loin dans ma recherche de l’histoire du violoncelle et se son interprétation. Or, je sais qu’avant 1730, 90% des violoncellistes jouaient en tenant leur archet par dessous (le underhand). Mais avec l’arrivée, puis carrément la monopolisation de la tenue par dessus (le uphand) à la fin du 18e siècle, cette technique s’est perdue. J’ai souhaité retrouver cette façon de jouer, et expérimenter tout ce que cela peut changer dans le son et dans l’expression de la musique. Vandini utilisait cette technique, même si, pour son époque, il faisait un peu figure de rétro car la domination de la nouvelle tenue était assez avancée. Il ne faut pas oublier qu’il est né en 1691, il était donc d’une génération plus jeune que Vivaldi.

Découvrez-en un peu plus sur Elinor grâce à une entrevue audio du podcast Surviving Classical Music :

Pan M 360 : Pourquoi avoir travaillé toute seule? Personne aujourd’hui ne sait comment utiliser cette façon de jouer?

Elinor Frey : Il ne nous reste que des images de musiciens de cette époque. Aucun traité pour expliquer la technique du underhand au violoncelle. Je ne sais pas si quelques rares personnes ont fait ce genre de recherches dans les dernières années, mais moi je ne les connais pas. Oui, j’ai dû apprendre par moi-même, tester ce qui fonctionnait le mieux, car il y a plusieurs façons de tenir l’archet par dessous! On peut l’agripper sur le bout, ou plus loin en touchant au crin, deux doigts à l’intérieur, ou toute la main en dehors, etc.

Pan M 360 : Concrètement, quelle différence musicale y a-t-il entre les deux techniques?

Elinor Frey : La tenue par-dessus permet de créer des sons découpés plus nets et plus rapides. La tenue par dessous, comme la pratiquait Vandini, rend les staccatos un peu plus legato, plus liés. C’est subtil, mais tout de même différent.

Pan M 360 : Comment compares-tu les univers musicaux de Vandini et de Vivaldi (que les gens connaissent mieux)?

Elinor Frey : C’est difficile à dire, mais pour moi, il est clair que Vandini a une écriture plus spécifique pour l’instrument. Vivaldi faisait des concertos pour chaque instrument mais qui pourraient être écrits pour n’importe quel autre. Quand je joue Vandini, je suis plus immergée dans le monde du violoncelle que quand je joue Vivaldi.

Pan M 360 : Quelle satisfaction retires-tu de toutes ces explorations?

Elinor Frey : Je me nourris de l’idée que je puisse apporter de nouvelles idées sur l’histoire de la musique, l’histoire du violoncelle et de sa technique d’interprétation. J’aimerais laisser une marque constructive, faire en sorte que dans quelques années, on puisse dire que des programmes de récitals au violoncelle n’auraient pu être possibles sans l’apport de mes recherches. Ce n’est pas une question de fierté personnelle, mais bien plus de participation active à l’enrichissement du monde musical, et celui du violoncelle ancien en particulier. Ça me ferait très plaisir d’entendre un récital d’étudiant futur qui présenterait une suite de Bach, une sonate de Vivaldi, une pièce de Vandini, puis une autre de Dall’abaco! 

Mais ma satisfaction principale c’est la découverte de Vandini! Je trouve sa musique tellement chantante qu’elle me reste dans la tête plus que celle de tout autre compositeur!

Pan M 360 : Comment as-tu découvert les rares partitions de Vandini (seulement 7 ont survécu au temps!)?

Elinor Frey : En vérité, c’est grâce à mon collègue Marc Vanscheeuwijck, qui joue également sur l’album. Il avait commencé par faire des recherches sur des concertos pour ‘’viola’’ de Tartini. Mais ce viola n’avait rien à voir avec le viola (alto, en anglais) d’aujourd’hui. Il s’agissait d’un violoncelle utilisé dans la région de Padoue-Venise. Il faut savoir qu’à cette époque, chaque ville ou presque avait son violoncelle spécifique! Forme, nombre de cordes, grandeur, etc. Or, en fouillant dans les archives pour mieux comprendre la nature de l’instrument mentionné par Tartini, il a découvert les œuvres de Vandini. Par la suite, il m’a invitée à faire partie du projet pour les ressusciter. 

Pan M 360 : Y a-t-il d’autres compositeurs à découvrir que tu souhaites nous présenter dans l’avenir?

Elinor Frey : Il y en a tellement! Mais je retiens un certain Jean Bauer, un Français qui a vécu au milieu du 18e siècle à Paris. C’est d’ailleurs un projet que je caresse, c’est-à-dire explorer la musique pour violoncelle à Paris au milieu des années 1700. Je trouve que nous manquons d’informations à propos de ça. Jusqu’à maintenant, j’ai creusé dans le terreau fertile de l’Allemagne avec mon album Berlin Sonatas, puis celui de l’Italie avec mes albums consacrés à Fiorè, Dall’abaco et maintenant Vandini, alors dans le futur, je me sens attirée par la France des mêmes années!

Pan M 360 : Que prépares-tu dans le futur plus proche?

Elinor Frey : Je prépare la sortie d’un album de concertos pour Analekta. Des œuvres de Sammartini, de Tartini, de Leo et de Vivaldi. Et puis de nombreux concerts en ligne sont prévus, au cours desquels les gens peuvent texter leurs impressions, et je réponds (quand je ne joue pas bien sûr…)! La pandémie ne m’empêchera pas de garder le contact avec le public!

Foncé Indigo Chic Violon Icônes Concert Programme par Frederic Cardin

Les 5 et le 12 mars Les Fourmis ont lancé respectivement le VOLUME : JOUR et le VOLUME : NUIT.  FouKi, Kirouac, Vendou, Bkay, Mantisse, Jamaz, BLVDR, OCLAZ et bnjmn.lloyd (de LaF) et tant d’autres, soit 29 membres en tout, ont fourmillé en toute intensité  pour ainsi réaliser ces enregistrements collectifs. Les deux albums ont été conceptualisés et enregistrés dans un chalet, pendant cinq jours et cinq nuits de janvier 2020. 

Voici la conversation de PAN M 360 tenue avec  BKAY, VENDOU, KIROUAC, MANTISSE. 

PAN M 360 : Quelles sont les principales différences entre le VOLUME : JOUR et le VOLUME : NUIT? 

BKAY : Les principales différences sont vraiment dans les intentions et les vibes.

KIROUAK : Bien dit! Bien dit!

VENDOU : Il y a aussi plusieurs chansons qui sont dans le VOLUME : NUIT tout simplement car elles ont été faites la nuit.

PAN M 360 : Les thèmes y sont-ils  différents? 

MANTISSE : Puisque les chansons ont été écrites dans l’instantané, il n’y avait pas de grande ligne directrice. Elles ont été séparées par les sons et les tonalités, donc les lignes directrices sont surtout le son des volumes eux-mêmes.

VENDOU : On voulait créer une trame narrative qui raconte comment on a vécu les moments chalet, comment s’est orienté la création des chansons.

KIROUAC : Ouain… même à quatre heures du matin.

BKAY : Ça reflétait bien l’ambiance. Il y avait du beat 24/7. C’était genre un flow incessant. Les trois premiers jours, c’était une perte de repères. 

PAN M 360 : Pourquoi avez-vous choisi un concept de deux albums en deux semaines? 

KIROUAC : Les gens peuvent vraiment bien digérer l’album JOUR, pis une semaine après, [le volume NUIT] arrive comme une surprise, même si on avait teasé plusieurs beats depuis le chalet. On savait que s’ils n’étaient pas sur l’album JOUR, eh bien, les gens allaient les attendre, et on créait un hype. Vous avez vu notre côté très bonbon, très passe partout [sur VOLUME : JOUR], et là il y a l’album nuit que c’est vraiment des tracks trashs, voire des tracks punks d’une certaine façon. On commence avec le côté sweet et une semaine après on te punch dans la gueule.

(Rire collectif)

PAN M 360: Comment avez-vous envisagé maintenir la cohésion sur l’entièreté des albums, malgré les styles différents explorés ?

MANTISSE : Il y avait trois studios [dans le chalet]. Les places étaient échangeables et les artistes collaboraient sur les beats que les autres faisaient. Il n’y a pas eu de consultation globale [Vendou acquiesce] mais, avec la tracklist, il y avait cette contrainte : tout le monde devait être bien représenté et l’idée de faire ça en deux volumes permettait de rendre l’écoute plus digeste au final. 

KIROUAC : Les beatmakers des Fourmis sont  très polyvalents. Ce projet «autre» leur permettait d’être différents et de ne pas respecter une direction artistique qui vient peut-être avec leur projet principal. Ils ont pu essayer des trucs assez différents. 

VENDOU : En fait, ça ne s’applique pas qu’aux beatmakers, mais aussi aux rappeurs. Ça nous donnait beaucoup de liberté que d’essayer toutes sortes de choses. 

MANTISSE : C’est un album in situ. Le lieu, l’espace et le temps : c’est ça le concept de l’album, ce sont les liens entre les chansons.

PAN M 360 : Quel était le processus de la création d’une chanson? Et ensuite pour la faire approuver par le reste du groupe, comment ça se passait? 

VENDOU : Pour la création, c ‘était super organique. Si tu aimais un beat et que tu entrais dans le studio et que six personnes écrivaient dessus, eh bien, tu allais dans un autre. Et si tu voyais qu’ils amorçaient un truc ou étaient deux ou trois, tu te joignais au projet. Choisir ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas, c’est à ce moment-là que de travailler à 29 vient peut-être complexifier la chose. Mais… (hésitation sur le choix de mots à venir) il y a tout le temps des débats et surtout pourquoi [ils pensent cela], chacun lance ses arguments. Et, dans la bonne entente, les choses se placent (avec un sourire narquois). 

PAN M 360 : Comment les membres ont-ils été choisis? Qu’est-ce que ça prenait pour être une Fourmi ? 

BKAY : C’est plutôt organique. Le groupe s’est formé en 2016 et certains s’y sont greffés au fur et à mesure. C’est un cercle d’artistes et d’amis qui aiment le rap.

MANTISSE : C’est une idée qui a flotté pendant un bout et qu’on a essayé de concrétiser. Il y a eu plusieurs mutations du groupe jusqu’à cette nouvelle configuration. Nous nous connaissons depuis longtemps et nous nous reconnaissons dans ce safe space de musique.

VENDOU : C’est vrai qu’il y a eu plusieurs mutations, car si on avait rec (enregistré) l’album un an plus tôt, il y aurait manqué des gens. Donc c’est vraiment un bon timing.  La place que les artistes prennent dans la scène musicale renforce ce timing. 

PAN M 360: Et comment tout cela va-t-il se traduire sur scène? 

BKAY : Honnêtement, si ça a lieu un jour… Ça va être quelque chose !

VENDOU : T’es invité. [PAN M 360 sera présent si, un jour, spectacle il y a lieu]

MANTISSE : On est habitués de faire craquer les scènes et faire tomber les bâtiments vers l’Est.

KIROUAC : Ah! C’est notre marque de commerce! 

MANTISSE : C’est sûr que ça serait le fun de faire craquer les Francos.

VENDOU : Et le pont Jacques-Cartier!

MANTISSE : Pourquoi il n’y a pas de show sur le pont Jacques-Cartier? 

VENDOU : Il n’y a pas encore de formule de show encore… parce qu’on est tous au courant qu’une formule de show va être difficile à réaliser sans que ça ait l’air d’un gros motton sur scène. Mais c’est sûr que si on avait une grande scène comme aux Francos ça serait le moment parfait pour présenter ce projet-là une fois. 

PAN M 360: Aviez-vous un objectif ultime en tête avec ce projet ? 

VENDOU : Sauver la planète! 

BKAY: C’est surtout un exercice de style.

MANTISSE : Eh bien, c’était de rassembler un aussi grand nombre d’artistes et de sortir de sa zone de confort. Tout ça en ne pensant qu’à la musique pendant 5 jours, c’est un méchant défi ! On a essayé de faire de quoi de créatif et de super différent. 

VENDOU: Aussi pour certains membres, c’est intéressant de voir le déploiement d’un album : la promo, la pré-prod, la post-prod et juste d’être impliqué là-dedans. Ça donne de l’expérience à tout le monde, chacun sait ensuite comment mener sa propre barque pour ainsi donner un shine à sa musique. 

BKAY: (qui prend visiblement le relais du rôle d’intervieweur) : Mais comment as-tu senti les studios au chalet?  

VENDOU : Je suis déjà habitué de travailler en groupe, donc j’avais déjà cet esprit-là d’être le morceau d’un tout, donc je n’avais pas l’intention d’overtake comme Paul (Kirouac). Il avait plus cette énergie-là, alors que moi, j’apportais plus mon petit grain de sable… De sel! (rigole après son perronisme) je voyais déjà le truc comme étant quelque chose de plus grand que moi et donc je n’avais pas cette intention de vouloir tout briser. 

PAN M 360 : Y aura-t-il une suite pour Les Fourmis? 

MANTISSE : On ne pense pas à ça. On vient de faire un major drop, donc c’est ça. Et honnêtement, tout le monde  travaille actuellement sur ses propres trucs. C’est une belle parenthèse dans l’histoire de tout un chacun, mais on est tous dans le jus. Le focus reste sur la carrière solo. 

BKAY : C’est vraiment un événement rare.

VENDOU : Oui! Et ça a permis d’elevate tout le monde! 

BKAY : Et tsé, la pandémie nous a donné du temps pour organiser toutes ces sessions studios et finir toutes ces tracks-là… C’est vraiment gros. C’est énormément de temps à la gang qu’on est de faire la post-prod. 

VENDOU : Et même encore plus loin, je dirais que ça a pris cinq ans pour faire ces albums des Fourmis. D’avoir le bon mindset et le bon moment…

BKAY : C’est vraiment quelque chose qui a convergé. C’est un concours de circonstances qui a mené à ça.

MANTISSE : Moi je te dis que si on le refait, ça serait pour le 25e anniversaire… On pourra voir qui est encore là !

(rire collectif)

BAAB, c’est la rencontre de Mariève Harel-Michon (Bayta) et Charles-David Dubé (Le Havre). La première, formée en composition et interprétation jazz au cégep de Saint-Laurent étudie à présent en philosophie à l’Université de Montréal. Le second, saxophoniste de formation passé par la communication est aujourd’hui producteur. Complices au studio comme à la ville, ils se complètent parfaitement : Mariève écrit des textes à saveur poétique et chante sur les compositions de Charles-David, guitariste, bassiste et touche-à-tout. Présentation officielle d’un groupe à l’avenir prometteur.

https://www.youtube.com/watch?v=XlbwC23Zr5g

PAN M 360 : Bayta, comment décrirais-tu l’influence de tes études en philosophie sur ton processus d’écriture ? 

Bayta : Ça nourrit directement. En ce moment j’ai pris une pause de philo car le release c’était beaucoup de travail et la différence est automatique. Je n’écris plus, j’ai plus grand-chose à dire, c’est vraiment fou à quel point les deux sont liés. J’aime vraiment ça mettre en poésie approximative des concepts que j’apprends. En historiographie de la musique par exemple la définition d’un monument comme un lieu de mémoire j’ai trouvé ça tellement poétique. Même chose avec la philosophie, le rapport pensée-langage ça m’a tellement inspiré, c’est comme si je roule encore sur cette inspiration-là. En ce moment quand je suis juste dans mon quotidien de jouer de la musique je suis vraiment heureuse mais y’a comme une flammèche au niveau des textes qui s’allume plus difficilement. 

PAN M 360 Votre esthétique visuelle est très léchée. Le Havre tu réalises les clips, quelle est ta démarche pour mettre en image les textes de Bayta ?

Le Havre : Le tout se fait pas mal instinctivement. Devant la caméra il y a comme une magie qui se passe et c’est à moi de saisir cette magie. On est rentré là-dedans un peu comme on a fait l’album, les yeux fermés en courant. J’ai acheté une caméra, on est sortis dehors, souvent sans avoir de concept, sans savoir du tout ce qu’on allait tourner, juste en étant inspiré par la performance de Marie. Elle est très expressive dans ses performances, puis comme ses textes sont droits au but, on voulait des clips dont on comprend l’idée sans être trop dans la métaphore. Je suis toujours vraiment content quand les gens perçoivent des liens intrinsèques dans les paroles et le visuel. 

https://www.youtube.com/watch?v=RyWLj17PuXc

PAN M 360 : Il semblerait que vous êtes beaucoup dans la spontanéité, quel est votre rapport au hasard, à l’improvisation ? 

Le Havre : C’est une partie intégrante de mon travail. Le producing m’a attiré car y’a tellement de place à l’erreur plaisante. On dirait que tu laisses le matériel, le médium te dicter le pas, quand tu fais du sample, du mix, il y a toujours des accidents qui arrivent. On essaye de garder ça le plus possible dans notre musique. Dans le visuel y’a totalement ça qui se passe aussi. On tourne des heures de matériel et ce qui finit dans le clip c’est 4 minutes de beaux accidents l’un à la suite de l’autre. 

Bayta : Ça ressemble un peu à mon rapport à la création aussi. Je m’attache beaucoup au moment où tu crées quelque chose. En jazz j’ai vraiment pu explorer ça. Quand je suis arrivée en musique, art et société j’ai fait un travail sur Schumann. Lui parlait de son rapport à l’inspiration, c’était tellement trippant. Il rapportait ça à Dieu, moi non, mais comme c’est quelque chose de divin, c’est hors de toi. Ce que j’aime avec BAAB c’est qu’on peut provoquer ces moments-là parce qu’on est à deux. On fait confiance au premier jet.  

Le Havre : Quand tu fais de la pré production pendant trois mois, que tu as entendu ton idée 7000 fois y’a comme quelque chose qui se perd dans le pur plaisir de faire de la musique et d’être surpris soi-même par ce qui sort. Quand on enregistre la voix c’est la première fois que ces mots-là sont chantés devant un micro, la première fois que moi je l’entends aussi. On la savoure vraiment. On voulait sortir la musique le plus vite qu’on pouvait, pour que les gens puissent l’entendre avec cette même excitation qu’on avait en même temps que nous on la vivait ce qui est pratiquement impossible. 

PAN M 360 : De quelle façon l’idée du live a-t-elle influencée votre travail en studio ?

Le Havre : J’éprouve un grand plaisir à remanier les pièces par la suite pour essayer de retrouver un feeling d’excitation, c’est important que le live soit différent du studio. En studio on est juste nous deux. Percussions, beats c’est électro et là en live, de jouer avec un vrai drummer ça apporte une dimension intéressante. On a David Marchand qui est à la basse et qui apporte totalement sa couleur. Juste d’avoir des collaborateurs et des musiciens avec nous ça change, ça teinte totalement l’expérience live. Ca fait son chemin encore une fois instinctivement. 

Bayta : La voix, textes et les mélodies sont souvent improvisées sur le moment. L’enregistrement c’est vraiment closed mic, j’ai la bouche sur le micro et je ne chante vraiment pas très fort. En live il faut que je change carrément ma façon de chanter pour que je puisse passer dans la balance. Juste par la voix c’est manifeste que Rédaction Tranquilles est compartimenté pour le studio. Et tout réarranger pour live nous donne un moment d’excitation. 

Le Havre : Tous les éléments changent naturellement dès qu’on se met à les monter live. Les tounes sont tellement denses et chargées qu’en live on ne peut pas tout faire non plus donc ça donne une version BAAB épurée. 

https://www.youtube.com/watch?v=NUhDml6D9NA

Ce samedi 13 mars 2021 se déroulera dans la Satophère le marathon Igloofest. De midi à minuit se relaieront derrière les platines douze artistes issus de la scène musicale électronique québécoise. Le festival Igloofest joue aussi la carte locale avec dix VJs qui combineront  leurs créations visuelles à celles des DJs.  Le temps d’une journée, le dôme de la SAT se transformera en piste de danse virtuelle. Pour le reste, c’est à la maison que ça se passera.

Igloofest a fait appel à des noms bien connus de la scène montréalaise, mais aussi à des  talents émergents. Le spectre du genre électronique est abordé ici de la plus belle des manières avec : TDJ (Ryan Playground), Guillaume Michaud, Joumana, Laurence Matte, Esther Côté, Priori, M.Bootyspoon, Nana Zen, The Fitness & Pony, Pascale Project,  Yehno, ainsi qu’une ouverture effectuée par le jeune Toma Voglen. Ce dernier en sera à son premier Igloofest, ce pourquoi PAN M 360 s’est entretenu avec lui. 

PAN M 360 : Peu d’information circule à votre sujet. Vous pouvez nous en dire un peu plus à propos de vous et comment vous en êtes venu au DJing ?

TOMA VOGLEN : « J’ai grandi en Alsace dans une famille pour qui la musique a beaucoup d’importance. Dès l’âge de 15 ans, j’ai commencé à fréquenter les festivals français. C’est à l’âge de 19 ans que j’ai pris mon envol pour Melbourne, en Australie, où j’ai demeuré pendant un an et demi. J’ai pris la club culture en pleine face et je me suis intéressé encore plus à la musique, notamment la techno qui était prédominante là-bas. Par la suite, j’ai décidé  de m’acheter un contrôleur, de le brancher à l’ordinateur et de jouer principalement de la techno… ce que je ne joue plus aujourd’hui ! (rires) »

PAN M 360 : D’où vous vient cette passion pour la house, le disco et le funk, qui sont désormais vos domaines de prédilection ?

TOMA VOGLEN : « J’ai beaucoup été influencé par le label Kizi Garden que mon frère gère avec d’autres personnes ici à Montréal; les artistes du label jouent principalement ce genre de musique. J’ai beaucoup écouté un des premiers Boiler Room x Dekmantel Sao Paulo, joué par le DJ Palms Trax. Il m’a longtemps influencé, ainsi que l’artiste Folamour qui a joué un rôle majeur dans ma direction artistique avec des genres musicaux comme l’afro-beat, l’italo disco, etc. Ces genres musicaux ne sont pas répétitifs, il y a un groove imparable qui m’anime, et c’est surtout ensoleillé comme style ! » 

PAN M 360 : Comment effectuez-vous vos recherches musicales pour l’élaboration d’un live ?

TOMA VOGLEN : « Tout dépend des événements auxquels je vais participer. Il y a deux ans, pour  le Piknic Electronik, je cherchais des sons qui font ressentir la chaleur, l’été, le soleil, un son vraiment festif, positif et joyeux dans le genre disco, funk et afro. Pour ce qui est d’un live en club, ce serait plus house avec une belle basse qui groove. Autrement, j’ai fait l’acquisition d’une grande collection de vinyles dans laquelle je pioche beaucoup. Il y a aussi un label allemand que j’affectionne particulièrement, Toy Tonics. Sinon j’aime aussi me perdre dans Soundcloud. »

PAN M 360 : Quels sont les éléments essentiels à une playlist ensoleillée ?

TOMA VOGLEN : « Ce sont principalement les mélodies et les percussions qui vont rythmer un live ensoleillé. Les échantillonages de voix afro ou gospel, ça rajoute aussi beaucoup de valeur. J’essaie de varier au maximum les styles et les artistes et fairet en sorte d’offrir à chaque fois une playlist unique, ce qui n’est vraiment pas évident ! Je joue des edits de Folamour, l’afro-beat de Aroop Roy, Coeo du label Toy Tonics… J’ai découvert aussi le jazz house à travers Felipe Gordon. »

PAN M 360 : À quoi faut-il s’attendre de votre part pour le live Igloofest de samedi ?

TOMA VOGLEN : « Cette date est importante car ça fait longtemps que je n’ai pas joué. Alors pour samedi je vais faire un live qui me ressemble avant tout. La pandémie m’a fait acheter beaucoup de vinyles et donc agrandir ma discothèque. D’ailleurs, je vais passer des titres récents dans les styles qui me sont propres comme la house, l’italo disco, l’afro-beat et aussi un genre que je ne joue pas souvent, l’acid, qui va donner un côté plus punchy au set. »

PAN M 360 : Vous allez faire l’ouverture du marathon samedi, appréhendez-vous ce moment ?

TOMA VOGLEN : « J’ai le trac, je ne peux pas le cacher, car Igloofest est un festival de renommée mondiale avec beaucoup de contenu. L’ouverture du festival en tant que tel ne me stresse pas étant donné qu’il n’y aura personne avant moi, ce qui signifie que je pourrai jouer ce que je veux comme style. Car bien souvent dans ce genre d’événement, il est coutume de suivre la ligne directrice musicale jouée précédemment. Là, je vais pouvoir m’exprimer et montrer ce qui me correspond, notamment remettre au goût du jour la disco qui s’est perdue je trouve… Je suis honoré que le festival ait pensé à moi. Jusqu’à maintenant, nous avons participé au Piknic Electronik et à Igloofest, mais sous le nom de Kizi Garden. Cette fois-ci, c’est en personne que j’ai été contacté. Je suis quelqu’un de très appliqué et impliqué dans la vie, alors en ce moment je bosse fort sur la composition de mon set. Je suis super excité à l’idée de jouer !»

PAN M 360 : Vous avez évoqué plus tôt le label Kizi Garden, pouvez-vous nous en parler et quel est votre rôle ?

TOMA VOGLEN : « Jusque là, nous nous sommes  spécialisés dans l’organisation d’évènements musicaux ici à Montréal. Il y a deux ou trois ans, nous nous sommes illustrés à la Biosphère, sur des toits d’édifices, au Piknic Électronik en 2019 et à Igloofest. Plus récemment Erwan, manager du label, s’est mis à la réalisation de notre premier vinyle. »

PAN M 360 : La production est-elle envisageable pour vous ?

TOMA VOGLEN : « C’est quelque chose qui m’intéresse. Je me suis penché sur la production, mais ça n’a pas donné grand-chose jusqu’à maintenant. Je vais commencer plutôt à faire des edits ou remix, travailler avec des samples, avant de me tourner vers la production à proprement parler. D’autant plus que le style disco que je joue serait particulièrement difficile à reproduire étant donné que je ne joue pas d’instrument ! »

crédit photo: Philippe Richelet

Issu d’une famille parisienne immigrée à Montréal au début des années 90, Julien Sagot se lie d’amitié avec François Lafontaine dans le quartier Ahuntsic. Les adolescents se passionnent pour la musique, leur rêve devient réalité : ils sont parmi les membres fondateurs de Karkwa,  certes l’un des groupes les plus marquants au début de ce siècle en Amérique francophone. 

Tout au long de cette épopée, Julien Sagot incarne l’aile expérimentale de Karkwa, sans laquelle le groupe n’aurait jamais eu cette aura de singularité, cette signature qui fait toute la différence entre un groupe générique et un autre qui frappe l’imagination.

Sauf un bref retour sur scène avec le groupe de Patrick Watson il y a un peu plus de deux ans, Karkwa cessait ses activités en 2012, rien n’indique qu’elles reprendront un jour. Percussionniste au sein de Karkwa, le musicien autodidacte devint progressivement multi-instrumentiste, compositeur, parolier, réalisateur, artiste polyvalent. Depuis près d’une décennie, Sagot mène une carrière relativement discrète, sans compromis aucun. Encore aujourd’hui, il navigue en solitaire. 

On lui doit les albums Piano Mal (2012),  Valse 333 (2014) , Bleu Jane (2017), et l’imminent Sagot, sous étiquette Simone Records – sortie officielle le 12 mars. L’album a été conçu seul, sauf les saxophones de François D’Amours et les compléments vocaux de Frannie Holder. Voilà un album à la fois succinct et sensuel, à la fois pop et exploratoire comme Sagot sait fort bien le  faire avec les moyens du bord. Le musicien y parfait son art composite, le parolier y traite d’érotisme, d’amour, d’humanisme, de mort.

PAN M 360 : Quelle est la genèse de ce nouveau projet ?

JULIEN SAGOT :  Il y eut au départ la contrainte économique. Chaque fois que je terminais un album, j’étais à bout de souffle, je rentrais chez moi sans argent. Je n’avais plus un rond dans les poches après avoir payé tout le monde, les studios, la prod, la réalisation.  Heureusement, j’ai des revenus d’auteur et compositeur, cela m’a permis de surfer… Avant la pandémie, j’ai aussi fait beaucoup de studio, j’ai aussi enregistré et tourné avec Pierre Kwenders, ce fut une belle expérience.  Puis je suis retourné à mes propres projets. Or, mon album d’alors, Bleu Jane, est passé totalement dans le beurre… 

PAN M 360 :  Comment t’es-tu ressaisi?

JULIEN SAGOT : Je me suis mis au travail chez moi, seul. Pendant trois ans, j’ai créé avec mes instruments et des bricolages mis au point depuis l’époque de l’album Valse 333. J’avais alors commencé à utiliser des claviers bon marché, de vieilles machines à bandes, objets sonores  avec lesquels j’expérimente et que je peux utiliser dans différents contextes. Ces outils me permettent de  façonner mon propre son, mes couleurs, mes textures. 

PAN M 360 : Quelle est la différence méthodologique entre tes albums précédents et celui-ci?

JULIEN SAGOT :  J’ai continué à utiliser les mêmes outils que dans les albums précédents, à la différence que j’ai travaillé seul chez moi, sans groupe. J’ai joué de tous les instruments, basse, batterie, claviers, piano préparé, tous mes bidules. J’ai voulu me prouver que ces contraintes me conduiraient à une certaine épuration,  à des arrangements différents, à moins de largeur dans le son. J’avais l’idée de faire quelques chansons au départ, j’ai décidé d’aller plus loin. Finalement, je me suis retrouvé avec quelque chose d’assez cohérent. 

PAN M 360 : Tu t’es alors offert des collaborations. Frannie Holder pour certaines voix, François D’Amours pour les pistes de saxo.

JULIEN SAGOT :  Oui. Finalement, j’avais la matière d’un album, j’ai fini par embaucher  Frannie et François D’Amours. Tout un player!  Il a sorti l’attirail complet, il m’a vraiment gâté!  On s’est assis, on a trouvé une direction. J’aime les saxophones graves et les expressions langoureuses, il a donc joué du ténor et du baryton. Nous avons ensuite travaillé ses sons pour leur donner de la chaleur. J’ai toujours aimé le jazz et les instruments à vent, mais je n’avais jamais eu l’occasion de me lancer là-dedans. Avec les pièces, ça se mariait super bien. Mais il faut travailler ce son. François est un puriste, il ne travaille pas avec un pedal board (assortiment de pédales d’effets) , c’était plutôt à moi de trafiquer ce son et lui donner une direction, y ajouter de la distorsion avec une vieille Echolette, machine qui peut générer une belle distorsion du saxo sans en dénaturer le jeu. J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec François, il a tellement de vocabulaire! Quand tu l’intègres à un projet plus pop comme le mien, il est capable de sortir du contexte, ça nous a fait tous deux un grand bien. 

PAN M 360 : Voilà donc un album multi-genres. Comment en décrirais-tu l’orientation musicale?

JULIEN SAGOT : C’est un mélange de chanson, de  musique instrumentale, d’électroacoustique. C’est plus proche de l’électroacoustique que de l’électronique car , plus souvent qu’autrement, j’y trafique des instruments existants. Je peux ainsi trouver de nouveaux sons, des timbres… Ces outils qui me permettent d’avoir une patte, une signature.

PAN M 360 : Et les textes?  Quels sont les changements à ce titre?

JULIEN SAGOT :  Ma femme m’a d’abord suggéré d’écrire des textes plus sensuels, plus érotiques, et jai trouvé que ça collait bien avec la direction que je prenais. Et j’y ai pris beaucoup de plaisir, c’est allé tout seul! Cette fois, je me suis peut-être trouvé un peu plus dans le réel, alors qu’auparavant j’étais plus dans les choses frisant le surréalisme et l’impressionnisme. Je préférais  exprimer des plans de vue, des visions, des regards, c’était un peu plus flou. Or, même si je me trouve plus dans le réel aujourd’hui, je reste davantage un observateur qu’un acteur dans mes récits.  

PAN M 360 : Il y a aussi ces archives de ton arrière-grand-père qui ont conduit à la chanson Cendre et descendre. Peut-on en savoir davantage?

JULIEN SAGOT : Lors d’une tournée en Europe, j’ai revu un vieil oncle qui m’a remis un manuscrit de mon arrière-grand-père Marius – du côté de ma mère. Il avait écrit ce texte dans les tranchées, lors de la Grande Guerre 1914-18. C’était vraiment troublant, j’en avais les larmes aux yeux.  Ses propos étaient terribles, il témoignait de conditions atroces, de cette chair à canon qu’il était lui-même. Dans le clip de la chanson, d’ailleurs tu peux voir des cartes postales de son régiment; des soldats sont dans la boue, ils feignent qu’ils sont sur le front. C’était un ordre des généraux qui obligeaient leurs soldats à faire ces photos de propagande. Ça m’a vraiment secoué, j’ai pensé alors faire une chanson sur la condition humaine, sur cette idée que l’homme est un loup pour l’homme. Sinon pour les autres textes de cet album, il y l’érotisme, la mort surréaliste d’une une femme obèse, la passion, l’amour… Ça reste des sentiments humains.  Après ça, c’est ta poésie qui entre en jeu, c’est ton angle narratif, la façon dont tu vois les choses. 

PAN M 360 : Ta voix grave et susurrée est gainsbourgienne, plusieurs l’ont sûrement noté. Et toi?

JULIEN SAGOT : Bien sur, je ne m’en cache pas. Mais je ne veux quand même pas faire un Gainsbourg de moi-même, je n’ai ni les compétences ni la prétention! Pour moi, Gainsbourg est  une maison, une école. Il a touché à tout, au classique, au jazz, au reggae, tant de choses. Pour la langue et la chanson françaises, il a fait un grand pas en avant.  Il est encore super inspirant, je ne m’en lasserai jamais.

PAN M 360 : Parmi les musiciens indés de la décennie 2000, tu es parmi ceux n’ayant fait aucun, mais aucune concession aux exigences de l’industrie de la musique. Bonne attitude, après le recul?

JULIEN SAGOT :  Il n’y aura jamais assez de zéros au prix de la liberté. Je sais bien que la période n’est vraiment pas propice, le monde numérique a des répercussions très néfastes dans tous les métiers de la création. Plusieurs comme moi  doivent désormais tout faire tout seuls, apprendre tout par eux-mêmes, faute de moyens financiers. Les ingénieurs du son n’ont plus de travail, les studios ferment, les musiciens accompagnateurs s’appauvrissent. Ce qui est triste, c’est que la qualité artistique en mange un coup. Et… ce problème n’intéresse ni les politiques ni les médias de masse. Il faudrait quand même se poser la question :  à quoi a-t-on envie de ressembler? Alors je me bats à ma façon, dans mon petit monde. Ça ne me dérange pas de ne pas être dans la course au succès de masse, je continue de proposer. Je souhaite seulement être capable de poursuivre.

Crédit photo: Julie Beauchemin

On l’observe clairement dans la qualité de ses réponses dans l’entretien qui suit, Salov est à la fois un interprète de taille, un musicologue aguerri, un fin penseur de son propre univers, artiste lucide et ouvert, très critique des mondes qu’il traverse et qu’il a traversés.

Bardé de prix nationaux et internationaux dont le Premier grand prix en 2004 au Concours musical international de Montréal et le prix d’improvisation au même concours dix ans plus tard, le concertiste a travaillé avec de grands maestros, joué aux côtés de multiples orchestres du monde dans différents contextes – saisons régulières, tournées, festivals, etc.  D’abord formé en Ukraine, Serhiy Salov s’est déplacé à Londres pour l’obtention d’une maîtrise à la Guildhall School of Music and Drama. Puis il  traversait l’Atlantique, direction doctorat à l’Université de Montréal.  Il vit toujours dans l’île.

Salov est aussi apprécié pour ses transcriptions pianistiques d’œuvres symphoniques, Casse-noisette de Tchaïkovski, Nocturnes de Debussy, Une Nuit sur le mont Chauve de Moussorgski, pour ne nommer que celles-là… et pour nommer Modeste Moussorgski autour duquel il a construit le récital dont il est ici question, adapté pour piano seul – « Prélude », tiré de l’opéra La Khovanchtchina, Une nuit sur le mont Chauve, Tableaux d’une exposition.

PAN M 360 :  Puisque la musique classique occupe une place extrêmement importante dans votre pays  et zone d’origine, pouvez-vous nous en dépeindre la spécificité de l’enseignement du piano, si on le compare aux formations données ailleurs en Europe, en Occident ou dans le reste du monde?

SERHIY SALOV :  Très intéressant comme question et impossible à couvrir en quelques phrases. La chose la plus fascinante dans tous ces pays slaves est que la majorité des professionnels (que ce soit dans l’enseignement ou dans la pratique d’orchestre) sont vraiment prêts à sacrifier leur temps en dehors de ce qui est mandaté et rémunéré.  L’exemple le plus éloquent : dans un pays post-soviétique, un prof peut même renvoyer son élève non préparé chez lui en lui disant de revenir après avoir répété. Ici,  ceci vaudrait pour le prof de perdre sa rémunération, ou encore d’être accusé d’exercer une pression indue sur l’enfant fragile… Autre chose fascinante dans notre système, le mot « compliqué » est quasiment tabou; aucun morceau, aucun passage ne devrait être décrit ainsi. Comme Sergey Babayan, qui d’ailleurs enseigne à l’Ouest,  a avoué :  » Je demande à mes élèves l’impossible pour tirer le meilleur d’eux. « 

PAN M 360 : Quels ont été vos mentors? Vos professeurs les plus marquants?

SERHIY SALOV :  J’ai le rare privilège d’avoir eu toute une kyrielle de professeurs issus de plusieurs pays – Ukraine, Royaume-Uni, Hongrie, Allemagne, France. Celles et ceux qui m’ont incité à chanter au piano et à surmonter son côté mécanique, m’ont le plus marqué.

PAN M 360 : Quels sont vos compositeurs préférés en tant qu’interprète?

SERHIY SALOF : Je suis omnivore et déplore la catégorisation commerciale des interprètes – des chanteurs italiens qui ne chantent que l’opéra italien, des pianistes russes qui ne jouent que des concertos russes, etc. C’est une tout autre histoire lorsque ceci est désiré par l’interprète lui-même.  

PAN M 360 : Quels sont vos goûts musicaux de manière générale? Périodes préférées? Styles préférés?

SERHIY SALOV :  Dans la voiture, je n’écoute que du rock et du jazz, parfois les hits actuels. L’offre classique à la radio montréalaise est déplorable,  confinée aux  musiques académiques légères…. Je préfère largement les styles ci-haut, avec l’exception de l’opéra Carmen et les valses de Strauss fils.

PAN M 360 : Composez-vous? Improvisez-vous?

SERHIY SALOV : J’ai composé au cours de mon enfance, l’improvisation est omniprésente dans ma vie – j’ai même gagné le volet improvisation du Concours musical international de Montréal en 2014.

PAN M 360 : En tant qu’Ukrainien, comment avez-vous vécu les événements violents avec la Russie ces dernières années?  Comment vous situez-vous dans ce conflit sempiternel?

SERHIY SALOV : Avec beaucoup de peine. On partage tous une condition quand on croit que le pire malheur n’arrive que dans les journaux – suicide d’un proche, accident d’avion d’un membre de famille, une guerre meurtrière dans ta ville natale. Mais ce n’est pas que sans les journaux : des milliers de morts sur les rues de mon enfance (je suis originaire de Donetsk), un aéroport flambant neuf détruit jusqu’aux ruines … des nouvelles CNN au quotidien …

PAN M 360 : Quelle fut la motivation de quitter l’Ukraine, d’aller vivre en Allemagne en Angleterre, au Canada, à Montréal ?

SERHIY SALOV : Mon itinéraire était toujours de l’Est à l’Ouest. Ukraine, Allemagne, Royaume-Uni, Canada. La motivation a toujours été  professionnelle.

PAN M 360 : Comment avez-vous été accueilli à Montréal?

SERHIY SALOV : Avec beaucoup de chaleur et de respect – après tout, j’ai remporté le Premier grand prix au CMIM de 2004.

PAN M 360 : Quel est selon vous l’avantage d’être à Montréal pour un interprète de niveau international comme vous?

SERHIY SALOV : Pas d’avantage particulier. Surtout quand les tarifs des contraventions pour le stationnement sont aussi draconiens et renforcés avec tant de rigueur qu’on est obligé à regarder sa montre en répétant. Ceci explique partiellement votre toute première question sur les différences culturelles  – s’investir sans bornes sachant qu’on ne sera pas pénalisé… ou encore ici  où chaque minute est tarifée et comptabilisée. 

PAN M 360 : Êtes-vous connu de la communauté ukrainienne au Canada, communauté importante – surtout dans les Prairies, TOUT DE même importante à Montréal ?

SERHIY SALOV : Pendant les premières 10 années de mon passage au Canada je me suis activement impliqué dans la vie culturelle des ukrainiens- à Ottawa et Toronto, un peu moins à Montréal. J’ai même donné un récital à Moose Jaw pour notre diaspora là-bas.

PAN M 360 : Comment votre propre identité s’est-elle transformée au fil de ces changements importants dans votre vie?

SERHIY SALOV : J’essaie très fort de ne  pas m’embourgeoiser. Ou encore d’appuyer plus sur les touches d’un piano plutôt que de caresser divers écrans.

PAN M 360 : Comment décririez-vous les traits principaux de votre propre style pianistique?

SERHIY SALOV : J’essaie de chanter au piano, toutefois je déteste l’eau de rose et toute approche sentimentaliste. Je veille toujours à ce que mon fortissimo soit juteux et chaleureux, et non martelé.

PAN M 360 : Y a-t-il des pianistes des générations antérieures ou de la vôtre dont le jeu peut s’approcher du vôtre?

SERHIY SALOV : Je m’inspire de pianistes aux approches très différents comme Emil Gilels, Glenn Gould, Tatiana Nikolayeva , Samouïl Feinberg, Dinu Lipatti.

PAN M 360 : Quels sont les enjeux de votre propre développement?

SERHIY SALOV : Prendre du temps. Réfléchir, digérer, sentir, penser au-delà des notes et des silences. Trouver un bon équilibre entre la qualité et la spontanéité d’interprétation. Et surtout de ne jamais laisser détruire mon monde intérieur par des événements et circonstances extérieures.  J’aimerais emmagasiner des pelletées de nouveau répertoire,  pas nécessairement à redonner au public mais pour ma propre satisfaction. En tant que professionnel, on se moque souvent des amateurs – mais… ciel ! Il faut aussi aimer la musique, pas seulement la livrer pour l’argent et les accolades.

PAN M 360 : Quels sont vos enregistrements les plus importants? Les plus récents, notamment celui avec le violoncelliste Thomas Chartré?

SERHIY SALOV :  Je ne peux me vanter d’avoir sorti beaucoup de disques. Celui dont je suis vraiment fier est Le Printemps sacré des slaves (Sacred Spring of Slavs), sorti en 2010, avec pour morceau phare ma version pour piano seul du Sacre du Printemps de Stravinsky.  Hormis le CD avec violoncelliste Thomas Chartré, très réussi lui aussi, je viens d’enregistrer les 4 Concertos pour piano de Mozart avec Stéphane Laforest et son orchestre, soit La Sinfonia de Lanaudière.

PAN M 360 : Comment se porte votre carrière internationale à ce titre? Avez-vous beaucoup joué à l’étranger avant la pandémie? Qu’en sera-t-il ensuite?

SERHIY SALOV : Je me suis produit avec quelques orchestres et chefs de grand talent et renom – au États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, au Japon, en Amérique du Sud. 

PAN M 360 : Que voulez-vous atteindre  au cours des prochaines années?

SERHIY SALOV : Inutile de dire que l’avenir est inconnu. J’espère qu’il ne sera pas complètement numérique. J’espère qu’on ne jouera pas tous en direct sur Facebook en répondant aux likes et commentaires pendant les tutti d’orchestre…

PAN M 360 : Le programme dont il est ici question se consacre à Modeste Moussorgski. Pourriez -vous nous décrire sommairement votre choix du compositeur russe  et votre  approche de chaque œuvre au programme adaptée pour piano seul ?

SERHIY SALOV : J’ai toujours apprécié Moussorgski en tant que le seul génie russe de l’ère romantique qui n’a pas cherché à « peigner » son côté cru et son écriture dissonante par le recours à la tradition européenne. Il fut un grand visionnaire anticipant le 20e siècle. 

*  « Prélude », tiré de l’opéra La Khovanchtchina Une nuit sur le mont Chauve :  La nuit chauve et La Khovantchina constituent un véritable pactole pour quiconque  veut transformer ces brillantes écrits symphoniques en fantaisies pour piano. Les miennes ne sont pas les seules!

* Les Tableaux d’une exposition :  Les tableaux d’une exposition ne me lassent jamais. Ils constituent d’après moi un exemple plutôt rare  d’amalgame parfait d’une musique académique de haute voltige et de l’accessibilité d’un crowd pleaser. Les versions rock ou synthétiseurs de l’œuvre en sont la preuve.

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Le jeune groupe londonien est constitué de sept musiciens d’horizons multiples : le chanteur, parolier et guitariste Isaac Wood, la bassiste Tyler Hyde, le saxophoniste Lewis Evans, la violoniste Georgia Ellery, la claviériste May Kershaw, le batteur Charlie Wayne et le guitariste Luke Mark chérissent un idéal sincère de démocratie créative.

Chez Ninja Tune, la sortie récente de l’album For the First Time confirme cette réputation du septuor acquise devant public pour ses exécutions intenses, théâtrales, enflammées. Mais… pour des raisons évidentes, il faudra demeurer patients avant que nous en ayons la preuve en chair et en os. 

D’ici là, PAN M 360 fait connaissance avec Tyler Hyde et Charlie Wayne, joints à Londres.

PAN M 360 : Black Country, New Road propose une expression très particulière et un mélange des genres : post-punk,  post-rock, prog crimsonien, bruitisme, polka rock, mais aussi musique de chambre contemporaine, minimalisme américain et free-jazz. De votre côté, comment voyez-vous cet éclectisme?

 TYLER HYDE : Je dirais d’abord que ce n’est pas le résultat d’une planification. Tout ce que nous voulions, c’était faire de la musique entre amis. C’est pour nous vraiment difficile de dresser la liste de nos influences, car nous sommes 7 personnes aux goûts distincts. Nous partageons quelques références similaires mais aussi tant d’autres différentes. Le seul moyen pour nous de les illustrer  était de les articuler dans notre musique et notre jeu. Ce mélange ne résulte donc pas d’une conversation parlée mais bien d’une conversation musicale. Cette musique se fonde sur des amitiés très fortes et une passion musicale tout aussi forte.

PAN M 360 : Bien sûr, le brassage des influences ne peut être un plan ou une recette lorsqu’il est question de création artistique. Ce brassage est plutôt une expression de l’inconscient, de la dynamique de l’interaction artistique et des relations affectives entre les artistes impliqués dans le processus de création. Mais… une fois que l’inconscient s’est exprimé, peut-on avoir un aperçu de ce qui a été réalisé ?

TYLER HYDE : Oui, nous pouvons l’exprimer maintenant. « Accidentellement », nous avions créé la musique de For the First Time. Nous n’avions pas pensé à une collecte planifiée et cohérente de ces chansons, plusieurs éléments aléatoires ont été réunis avec succès. Pour notre deuxième album en cours de création, nous avons plutôt pensé à concrétiser ce que nous souhaitions au départ, à ce qui serait approprié pour nous. Nous avons ainsi mis en œuvre un album concept, totalement différent du premier.

PAN M 360 : Ce qui est également très intéressant chez Black Country, New Road, c’est le mélange entre les références de la culture pop et une musique plus complexe.  D’où provient cet intérêt?

TYLER HYDE : Le groupe est constitué de musiciens autodidactes et d’autres éduqués dans les conservatoires ou facultés de musique. Les musiciens éduqués n’y exercent pas de pression sur les autodidactes afin qu’ils atteignent un niveau technique idéal, nous préférons trouver un terrain d’entente, tous et toutes doivent se sentir à l’aise. Nous ne faisons donc pas de distinction entre les deux groupes, nous essayons plutôt de créer un langage commun. 

PAN M 360 : Pour être plus précis, comment voyez-vous la progression du groupe depuis ses débuts?

CHARLIE WAYNE : Nous restons conscients des bonnes choses accomplies mais nous tenons à  apporter des changements importants à notre travail. Il nous faut passer à autre chose. Structurellement nous c’est le même groupe mais nous essayons désormais  d’écrire des chansons plus concises. Nous voulons des chansons sculptées dans une même matière plutôt que construire pièce sur pièce, section sur section. C’est très important pour nous. Pour le premier album, 7 musiciens assemblaient des concepts éclectiques alors que pour le deuxième, nous voulions être moins aléatoires, proposer des structures mieux définies et pérennes, plus succinctes, plus denses. Ce prochain album sera peut-être moins dissonant, il sera peut-être  bizarre pour certains mais pas pour les mêmes raisons.

TYLER HYDE : Nous essayons maintenant de générer de l’intensité sans pour autant miser sur une esthétique post-punk, sans exagérer sur la pédale de distorsion, sans jouer tous en même temps. L’intensité peut aussi ressortir avec des informations sonores réduites, avec des introductions graduelles, avec différentes tensions produites par chaque instrument impliqué. Nous avons donc réfléchi à ces nouvelles stratégies de création depuis nos débuts. Ne plus jouer devant une foule pendant la pandémie nous a aussi conduits à cette réflexion car nous ne pouvions plus tester nos hypothèses sur scène, il n’y avait plus ce cobaye nous permettant de mieux comprendre notre son. C’est pourquoi le processus de composition a, cette fois, été beaucoup plus méticuleux. Ainsi, nous avons appris à générer de l’intensité et des émotions sans les retours de la performance en direct. C’est pourquoi notre son est déjà très différent de ce qu’il fut avant la pandémie. Nous avons presque terminé les chansons de ce deuxième album, nous voulons l’enregistrer et le sortir dès que possible.

PAN M 360 : Pourriez-vous fournir un exemple de séance créative au sein de votre groupe ? 

CHARLIE WAYNE : D’accord. Quelqu’un peut soumettre au groupe quelques fragments d’une chanson ou encore une structure de base. Cela peut venir d’Isaac (le chanteur) mais aussi de n’importe quel membre du groupe. A partir de ce squelette, c’est à chacun d’entre nous de faire en sorte que cette  première vision se réalise en y conférant des parties supplémentaires. L’intention est donc très différente d’un groupe au sein duquel il y a un compositeur central, il est exclu de dire à quiconque ce qu’il doit faire. Une fois la structure admise,  chaque membre du groupe peut s’y épanouir et donner vie à la chanson.

TYLER HYDE : C’est possible d’y parvenir parce que nous nous connaissons bien, parce que nous savons comment nous jouons, parce que nous savons désormais dans quoi nous sommes bons et  dans quoi nous ne le sommes pas, les conversations musicales sont possibles et peuvent se multiplier. Pour les exécutions nous sommes en quelque sorte copilotes. Nous avons tous des informations partielles qui s’imbriquent naturellement. Je peux savoir, par exemple, que ce que font Charlie et Luke à mes côtés, mais je ne sais peut-être pas ce que fait Lewis ou peut proposer afin que mon jeu puisse être en symbiose avec le sien. Cela a alors un impact sur notre processus d’écriture. Nous devons donc nous efforcer à améliorer notre écoute mutuelle, nous devons sans cesse faire évoluer cette conversation.

CHARLIE WAYNE :  Je pourrais écouter davantage Tyler, Tyler pourrait écouter davantage Luke et moi, Luke pourrait écouter davantage Isaac et ainsi de suite, alors tout s’enchaîne, nous devenons à l’écoute les uns des autres, nous pouvons alors aller de l’avant. 

PAN M 360 : C’est donc une véritable œuvre collective. Est-ce toujours ainsi ?

CHARLIE WAYNE : Autant que possible, je pense que nous essayons d’éviter de confier la composition à un seul leader. Nous croyons que ce ne serait pas particulièrement utile pour ce groupe. Nous croyons que l’idée de chacun est valable. Nous connaissons tous nos instruments respectifs, et donc chacun peut proposer quelque chose de très créatif, se fondant sur sa propre expertise.  

PAN M 360 : C’est un grand idéal que de vouloir atteindre l’équilibre parfait de la créativité au sein d’un collectif. Mais comment maintenir cet équilibre ?

TYLER HYDE : C’est difficile mais nous essayons de faire en sorte que cela fonctionne. Si quelqu’un dans la pièce est silencieux depuis un moment, on l’interpelle : « Hey, qu’en penses-tu ? On le fait tout en sachant que chacun décide de s’exprimer ou de ne pas s’exprimer dans certains contextes. 

CHARLIE WAYNE : Et n’hésitez pas à utiliser cette interview afin dans le cas de poursuites judiciaires entre créateurs (rires).


PAN M 360 : Et le texte, qu’en est-il ?

TYLER HYDE : Les paroles de nos pièces viennent à 100% d’Isaac, c’est une dimension séparée de la musique. Je pense qu’Isaac a pour objectif d’écrire des paroles que n’importe qui, à un moment donné, puisse comprendre et auxquelles il puisse s’identifier.

CHARLIE WAYNE : Tyler et moi ne sommes pas parfaitement à l’aise pour parler de ce qu’Isaac écrit. Ce n’est pas vraiment notre domaine. Mais nous aimons ce mélange d’inspiration des grands paroliers  comme Leonard Cohen et d’allusions à la culture pop, qui selon nous est un puissant outil d’évocation car la culture pop appartient à l’imaginaire collectif. Cela nous unit.  

PAN M 360 : Quelle sera l’adaptation du nouveau matériel  sur scène après la pandémie ?

CHARLIE WAYNE : Nous sommes vraiment impatients ! Cela dit, ce fut pour nous  un luxe de ne pas faire de spectacle et de mettre l’accent sur nous-mêmes, notre son, nos compositions, nos études universitaires pour certains. Nous avons donc pris cette année pour terminer cette vie avant de commencer notre nouvelle vie. Et il n’y a rien de comparable au fait de jouer en direct. Nous avons vraiment hâte de revenir avec notre nouvelle musique et de jouer aussi la musique de notre premier album.

TYLER HYDE : Si au premier concert de retour, nous entendons nos fans chanter des extraits du premier album après cette pause et cette transformation, ça sera peut-être  bizarre mais aussi bouleversant.

En quittant la Syrie, Nazih a tout emporté avec lui, et surtout la musique, qui l’habite depuis qu’il est tout petit. Cette musique, il en a partagé une facette au grand public grâce à la sortie de l’album Roots of Strings, enregistré avec les excellents Joseph Khoury aux percussions et Roberto Occhipinti à la contrebasse. 

Compte rendu de l’entrevue menée avec le musicien.

Lisez la critique et écoutez l’album Roots of Strings de Nazih Borish

Pan M 360 : Bonjour Nazih, merci de m’accorder cette entrevue. Depuis combien de temps jouez-vous de la musique, et spécifiquement du oud? Comment êtes-vous tombé amoureux de la musique?

Nazih Borish : Je joue de la musique depuis que j’ai 5 ans. J’ai débuté la musique avec l’oud de mon père qui chantait et jouait de la pop avec cet instrument. 

Mon père m’a fait écouter beaucoup de musique durant mon enfance. De la musique indienne, du flamenco et toutes sortes de musiques de différentes cultures. J’ai ainsi exploré différents sons, j’ai grandi avec ceux-ci et avec l’apprentissage de la musique par la tradition orale.

Quand j’étais enfant, tous mes amis aimaient jouer au football. De mon côté, j’étais seulement intéressé par l’oud. La musique a toujours été en moi, comme une sorte d’appel.

Pan M 360 : Quel appui avez-vous reçu de votre famille pour vous permettre de devenir musicien professionnel?

Nazih Borish : J’ai toujours été libre de faire ce que je veux en grandissant. Ma famille ne m’a jamais poussé dans une direction précise, mes parents m’ont laissé la liberté totale.

Pan M 360 : Parlez-moi de l’album : qu’est-ce qui a guidé le choix des pièces que vous avez programmées?

Nazih Borish : C’est l’instrument lui-même et la musique en général : comment effacer les frontières ou comment intégrer deux ou trois genres musicaux différents ensemble. Je souhaite rendre l’oud plus « ouvert». Parce que quand tu dis oud au Moyen-Orient, les gens pensent souvent à un chanteur qui tient l’instrument seulement pour s’accompagner. Alors que l’oud, c’est plus que ça. C’est un instrument de musique international qui peut être joué de différentes manières, dans différentes musiques. Alors, l’idée derrière cet album est de faire faire découvrir aux gens une nouvelle personnalité du oud.

J’ai composé toutes ces pièces à mon arrivée à Montréal, il y a 4 ans, dans le contexte d’une résidence artistique au Centre des musiciens du monde, et durant une période « sensible » de ma vie. Chaque pièce que j’ai composée dans cette résidence artistique a une histoire particulière et délicate. J’ai mis toutes ces histoires dans les compositions qui font partie du projet.

Aussi, au Centre des musiciens, il y a plusieurs communautés différentes de musiciens. Cela a eu un impact sur mes compositions, cela m’a poussé à traduire mes idées par l’intermédiaire de la musique.

Pan M 360 : La musique occupe depuis longtemps une grande place dans votre cœur. Mais quelle différence entre la place qu’elle occupait avant votre départ de Syrie, et la place qu’elle a maintenant, à Montréal?

Nazih Borish : La musique occupe la même place dans ma vie ici à Montréal que lorsque j’habitais en Syrie. Bien sûr, il y a une grande différence entre ma vie de musicien en Syrie et ici à Montréal, mais à l’intérieur de moi, la musique c’est toujours la musique.

Pan M 360 : Parlez-moi de votre vie avant votre exil. Parlez-moi de votre école de musique. Quel type d’enseignement donniez-vous? Uniquement le oud? Uniquement le répertoire traditionnel ou plus?

Nazih Borish : En Syrie, j’enseignais l’oud dans une petite pièce dans la maison de mes parents. Quand on parle « d’école », ce n’est pas nécessairement un étudiant qui va apprendre dans une école, une université, dans un grand bâtiment. Parfois, j’apprends la musique de mes propres élèves. Parfois, j’entends quelque chose jouée par mes étudiants ou à la télévision ou j’entends quelque chose autour de moi que j’aime et qui m’inspire.

Ces élèves venaient de partout pour apprendre mon style au oud, pour apprendre mes techniques de jeu. Maintenant, j’ai des étudiants en Europe qui enseignent mes techniques issues de « l’école de Nazih ».

Pan M 360 : Acceptez-vous de parler du contexte qui vous a mené à quitter la Syrie, et celui qui a mené à votre arrivée ici, dans votre nouvelle maison?

Nazih Borish : La raison de mon départ de la Syrie, je l’ai mise en musique dans la pièce Freak One’s. Je n’aurais rien pu dire de mieux que cette pièce. 

Pan M 360 : Dans cette pièce, justement, vous chantez : Dans ma patrie, tout était normal, l’anomalie ne se trouvait ni dans le temps, ni dans l’espace, ni dans l’air, et encore moins dans l’odeur du pain. L’anomalie était dans le reflet du miroir…..

Nazih Borish : Dans ma patrie, tout était devenu différent et étrange. J’étais l’étranger. L’anomalie, l’étranger dans le reflet du miroir, c’était moi.

Pan M 360 : Quel bilan faites-vous de votre vie depuis votre arrivée à Montréal, au Québec, Canada?

Nazih Borish : La chose la plus importante pour un artiste et particulièrement pour un musicien qui souhaite créer est la liberté. La liberté et la paix. J’ai trouvé ces deux choses ici à Montréal.

Pan M 360 : Qu’avez-vous emmené avec vous depuis la Syrie? (je ne parle d’objet, mais de choses plus abstraites, psychologiques, émotives, symboliques, ou encore des êtres aimés)

Nazih Borish : J’ai emmené toute la Syrie avec moi jusqu’ici à Montréal, et je n’y ai rien laissé. Tout est dans mon coeur. 

Pan M 360 : Votre nouvelle vie ici, votre nouveau chez vous, a-t-il influencé positivement et/ou négativement votre manière de faire de la musique? Votre façon de composer?

Nazih Borish : Ma musique n’a pas changé depuis mon arrivée ici à Montréal. Elle est plutôt devenue plus rayonnante, plus lumineuse. Ici à Montréal et au Centre des musiciens, l’environnement est beaucoup plus favorable pour organiser le travail, les répétitions, la musique, sa carrière, etc. Aussi, la rencontre des deux autres musiciens sur cet album Joseph Khoury et Roberto Occhipinti a eu une influence positive. Nous avons trouvé quelque chose en commun, un dialogue, une communication. Je compose tout, je compose la musique, mais ces deux musiciens ajoutent quelque chose à ma musique. Ils rendent ma musique plus shiny.

Pan M 360 : Quel message aimeriez-vous envoyer à tous les musiciens et musiciennes syriens qui souffrent de la guerre?

Nazih Borish : Je préfère laisser la politique en dehors de la musique. Si tu veux jouer de la musique, oublie la politique.

Le seul et unique conseil que je me permettrais de donner, c’est concentre-toi sur ton instrument et joue avec toute ton âme!

Les fans de Snarky Puppy, une des formations américaines les plus populaires du renouveau jazz mâtiné de funk, R&B et autres hip hop, savent la connexion avec l’excellente chanteuse montréalaise Malika Tirolien. Qui plus est, elle joue un rôle central dans le groupe mondialiste Bokanté, mené par le bassiste, multi-instrumentiste et compositeur Michael League, qui mène aussi les destinées de Snarky Puppy, sans compter le chanteur britannique Jacob Collier dont elle est la choriste, ou encore le  saxophoniste guadeloupéen Jacques Schwarz-Bart avec qui elle vient d’enregistrer. Elle fut associée à divers projet et artistes montréalais , notamment le chanteur et rappeur Vox Sambou, le rappeur Dramatik et le Kalmunity Vibe Collective. Sur la voie ensoleillée,  premier album solo de Malika Tirolien, fut lancé il y a six ans, voici Higher, deuxième volet d’une tétralogie, exprimé en anglais, en créole guadeloupéen et en français.

PAN M 360 : Sans compter tes projets solos, on t’as entendue dans diverses formations montréalaises et internationales. Peut-on refaire ensemble ta trajectoire? 

MALIKA TIROLIEN : Oui! Je suis Guadeloupéenne et vis au Québec depuis 2001, soit vingt ans. Je viens de l’île Marie-Galante, je suis venue au Québec pour les études universitaires. J’ai d’abord étudié en musique à l’université de Sherbrooke et ensuite continué à la faculté de Musique de l’Université de Montréal. Mon identité est guadeloupéenne d’origine et montréalaise d’adoption. Je me sens très bien à Montréal, j’aime la communauté qui m’entoure, c’est une famille pour moi je m’y sens vraiment choyée. Le milieu musical underground de Montréal est très riche, c’est pourquoi je pense qu’il n’y a pas assez de place dans le mainstream pour toutes les cultures qui représentent notre ville. Il y a encore beaucoup de boulot pour y parvenir mais les choses avancent.

PAN M 360 : Tu mènes plusieurs projet de front. Peux-tu nous les décrire brièvement ?

MALIKA TIROLIEN : Ce nouvel album arrive fin février, nous avons déjà lancé des singles pour le pousser – Rise, No Mercy, Change Your Life. Je travaille  encore avec Bokanté, nous sommes en écriture pour un troisième album. Le deuxième fut mis en nomination aux Grammys en 2020. Nous travaillons actuellement sur le troisième. J’ai aussi enregistré avec le saxophoniste guadeloupéen Jacques Schwarz-Bartz qui a travaillé  notamment avec Roy Hargrove et D’Angelo, l’album  Sone Ka La 2 sortira ce printemps. Je travaille également avec Vox Sambou qui a fait récemment son premier Tiny Desk  à NPR. J’enseigne aussi le chant à Sherbrooke, c’est un 360 avec l’université, car j’y deviens prof et j’y ai commencé en tant qu’étudiante. Et oui, j’ai déjà beaucoup eu envie de m’installer à New York. C’est incroyable cette scène new-yorkaise! C’est dur là-bas, la compétition est féroce et ça donne aux artistes une mentalité de fonceur. Ça se ressent dans leur musique! Mais… la vie y est très chère et… Peut-être un jour…

PAN M 360 : Comment la pandémie a-t-elle affecté ta carrière?

MALIKA TIROLIEN : En ce moment, c’est plus difficile en tant de pandémie, la plupart de mes revenus sont fondés sur la performance live, et donc ces revenus sont disparus en bonne partie. Je devais partir en tournée pour trois mois avec le Britannique Jacob Collier et… C’est sûr que la pandémie m’affecte, comme tous les musiciens.  Par chance, j’ai un travail de professeur qui me permet d’assurer.

PAN M 360 : Comment ton album Higher a-t-il été conçu?

MALIKA TIROLIEN : J’ai coréalisé mon nouvel album avec Michael League de Snarky Puppy et Bokanté, il s’est impliqué totalement,  je lui ai vraiment confié cet album et nous avons travaillé ensemble. C’est lui qui a choisi les musiciens du quintette et enregistré le tout à Brooklyn au HighBreedMusic Studio de Tariq Khan. J’y chante et joue des claviers, mon petit frère Bled Miki y rappe sur la chanson No Mercy. Michael League joue plusieurs instruments : basse électrique, moog bass, guitare bariton fretless, sitar électrique, guitares krakeb, electric bass, claviers. Le batteur Charles Haynes y joue de la batterie, Jason Lindner et Frank LoCastro les claviers. Deux musiciens de mon groupe montréalais ont ensuite enregistré des pistes supplémentaires, soit le guitariste Philippe Lallier et le claviériste Jean-Michel Frédéric. 

PAN M 360 : Quelle est l’orientation du nouvel album?

MALIKA TIROLIEN : On trouve moins d’éléments créoles dans ce nouvel album que dans le premier, sauf des couplets de la chanson No Mercy.  On s’est créé un nouveau style qu’on a nommé highsoul, soit un mélange de jazz, de soul, de R&B , de hip hop et de psychédélique. Cet album fait partie d’une tétralogie, celui-ci est plus urbain que roots. Sur la voie ensoleillée, mon premier, était aussi fondé sur mes racines et symbolisait la terre. Celui-ci symbolise l’air,  bien qu’il soit  plus urbain et plus synthétique. Il s’intitule Higher, car on on y voyage en hauteur. L’inconscient et la conscience de la protagoniste y sont explorés, mais aussi le spirituel, l’espace, le cosmique. Je m’intéresse d’ailleurs à la pensée bouddhiste, ça m’apaise plus de croire à un constant renouvellement qu’à une mort définitive suivie du paradis ou de l’enfer (rires).

PAN M 360 : Quels sont selon toi les plus grands accomplissements de Higher?

MALIKA TIROLIEN : Déjà de collaborer avec Michael League dans un autre cadre que Bokanté m’a permis d’apprendre à maîtriser d’autres styles. Je tournerai sûrement avec ma formation de Montréal, Michael League pourrait parfois m’y joindre mais il est très occupé avec Snarky Puppy et Bokanté, en plus d’un album solo sur lequel il se penche actuellement. Travailler avec ces musiciens de New York fut pour moi une expérience incroyable. Ce fut aussi une très belle expérience d’écriture, notamment pour une chanson construite autour d’un poème de mon grand-père. Aussi, cette collaboration avec mon petit frère est vraiment chère à mon coeur, ce ne sera pas la dernière. Cet album a impliqué beaucoup plus de travail que sur le premier, mais le travail fut davantage collaboratif. Je suis très contente du résultat, j’ai vraiment hâte à la suite !

Puisqu’il est maintenant impossible de se détourner de soi même ou de se laisser prendre par le tourbillon de distractions qu’offre la société de consommation, l’isolement forcé par le confinement nous oblige à puiser de nouvelles idées dans les expériences du passé, qu’elles soient éprouvantes ou enrichissantes. Cette recherche cryptique peut être vécue comme une descente aux enfers dans les profondeurs d’une expérience de deuil intérieur. A la manière de Dante dans la Divine Comédie, Blanck Mass reconstruit ce chemin parcouru intérieurement sous la forme d’un carnet de route sonore personnel et nous fait visiter les différentes chambres d’échos de son esprit à l’aide d’enregistrements sonores capturés au gré de voyages et de tournées. Chaque morceau est composé d’émotions abstraites et de souvenirs cinématographiques qui se mêlent à différentes textures de drone parfois déchirantes ou à des lignes mélodiques plus légères composées au synthétiseur. PAN M 360 a rejoint l’artiste depuis son studio en Écosse pour tenter d’écrire la narration qui se cache entre les lignes des enregistrements.

PAN M 360 : Le sujet principal d’In Ferneaux tourne autour de la souffrance en action et de son utilité à travers un véritable travail intérieur. Quand avez-vous commencé ce processus ?

Blanck Mass : « C’était très intime. J’étais bien conscient de ne pas avoir envie de sortir un disque de confinement pour le plaisir de sortir un disque de confinement. Depuis une dizaine d’années, les tournées m’ont permis de faire beaucoup d’enregistrements en extérieur, même lorsque je ne fais que voyager. Je voulais utiliser ces enregistrements comme base à partir d’un espace concret, en dehors de celui dans lequel je me trouvais constamment pendant l’enregistrement de In Ferneaux, et en quelque sorte les utiliser pour raconter l’histoire de ce qui se passait à l’intérieur de moi, mon dialogue intérieur, tout en utilisant ces espaces concrets existants à l’extérieur qui me rappellent toutes sortes de souvenirs personnels. Je les réutilise pour en faire une sorte d’expérience cathartique. Le partager avec les autres est assez intimidant puisque c’est l’un des moments les plus bruts de ma vie, l’une des pires périodes de toute mon existence. »

PAN M 360 : Cet album est plus cinématographique, abstrait et minimaliste que vos réalisations précédentes. Il n’y a que deux titres, Phase I et Phase II. Quelle était votre vision pour cet album ?

Blanck Mass : « Il y avait une première version d’In Ferneaux avec seulement les enregistrements de terrain non manipulés. C’était comme une bibliothèque musicale que je pensais faire avec les fichiers bruts. C’était quelque chose que je pensais faire depuis longtemps car j’ai des centaines et des centaines de ces enregistrements extérieurs. Il y a eu un tournant pour moi personnellement mais aussi pour le monde entier, et le projet s’est transformé en quelque chose de différent. Bien que les enregistrements aient beaucoup de charge émotionnelle pour moi, j’ai senti que je voulais ajouter des sons de synthétiseurs plus contemporains et en faire un tout continu. Le poids émotionnel de ces enregistrements et des synthétiseurs m’a manifestement fait prendre un chemin similaire à celui que j’ai déjà parcouru en ce qui concerne la superposition et la compression du plus grand éventail d’émotions possible. C’était extrêmement cathartique. Avec un disque comme celui-ci, il est vraiment difficile de dire lorsque le travail est achevé. Il n’y a pas de début ni de fin à chaque chanson. J’ai trouvé cela difficile de savoir à quel moment le résultat était atteint. Mais ce qui doit être dit a été dit. »

PAN M 360 : Quand vous dites que la souffrance et la bénédiction ne font qu’un, cela signifie-t-il que l’album doit être apprécié de manière non linéaire ?

Blanck Mass : « Je n’aime pas vraiment donner un nom aux morceaux et imposer mon esthétique personnelle, je comprends que c’est un outil nécessaire. Je suis un grand fan des musiques de films. La narration est toujours une partie importante des projets que je fais, du cheminement qu’elle vous fait parcourir. J’encourage vivement à l’écouter de manière non linéaire. C’est un recueil de mes dialogues internes sans l’aide de la syntaxe. Si vous voulez faire un périple, il est là pour que vous puissiez le suivre. Je veux que vous puissiez le vivre à votre manière. »

PAN M 360 : Vous avez par ailleurs produit la musique du drame criminel irlandais Calm With Horses, réalisé par Nick Rowland et sorti en mars 2020.

Blanck Mass : « C’est quelque chose que je voulais faire depuis très longtemps et que je continuerai à faire. Je suis vraiment heureux lorsque je ne suis pas en tournée, je peux composer des musiques de films. Je me sens très chanceux d’être à ce stade. J’attends avec impatience le prochain. »

PAN M 360 : Vous avez écrit qu’In Ferneaux portait sur le traumatisme d’un processus de deuil personnel. Le résultat est un collage de sons qui est organisé comme une sélection de sons qui sont reliés les uns aux autres pour faire une histoire mais que vous pourriez également remanier et qui auraient toujours un sens. 

Blanck Mass : « C’est vraiment intéressant. C’est comme une expérience open source. Je suis content que vous en ayez fait l’expérience. Il n’est pas nécessaire de suivre un ordre chronologique particulier, comme dans le cas du projet. Cela peut ressembler à des étapes de mon deuil, mais les gens peuvent le vivre dans un ordre différent. Partager votre expérience en ces temps difficiles est assez audacieux. C’était extrêmement cathartique et intimidant de partager cela, mais cela fait partie du processus de développement. »

PAN M 360 : Au cœur de l’album, vous présentez la rencontre que vous avez eu avec une personne que vous appelez une figure prophétique rencontrée dans les rues de San Francisco. Pourquoi était-ce si mémorable pour vous ?

Blanck Mass : « Je pense que cette personne m’a donné une toute nouvelle perspective sur mon expérience. Je traversais beaucoup de choses sur le plan personnel quand j’ai rencontré cette personne. Elle me racontait : « Vous ne savez pas comment gérer la souffrance sur le chemin de la délivrance ». En partant et en réfléchissant à cela, je comprends tout à fait ce que cela signifie. Je suis dans cette position et il n’y a rien que je puisse faire à part utiliser la douleur et essayer de créer quelque chose à partir de cela, ce qui serait la bénédiction. C’est ce qui m’a poussé à créer In Ferneaux après une longue recherche, à utiliser cet outil et ces collections d’enregistrements que j’ai créés au fil des ans, à traiter ma détresse, à la présenter et à lui apporter quelque chose de plus. Pour moi, c’est une bénédiction et c’est ce qu’In Ferneaux représente. J’ai beaucoup à donner à cette personne. Elle a façonné le processus pour moi. C’est le seul enregistrement qui n’a pas été manipulé. Il a peut-être plus de poids que les autres enregistrements qui sont fortement manipulés. C’est un moment particulièrement profond, comme un moment de rupture totale avec la réalité. »

PAN M 360 : Il y a aussi un côté très dansant et festif à votre projet que l’on retrouve sur votre album Animated Violence Mild ou les chansons que vous avez produites avec Kite par exemple. Les sons holographiques hyper pop et brillants me rappellent beaucoup la musique que l’on entend lors de soirées ouvertement queer. D’où vient cette influence ?

Blanck Mass : « Je n’ai pas honte d’embrasser ce côté-là, j’ai beaucoup d’amis qui sont queer comme vous le dites, c’est une grande partie de mes groupes sociaux. Avec Animated Violence Mild, il y avait aussi une sorte de déclaration d’intention politique. Je parlais beaucoup du capitalisme et j’utilisais ces lignes mélodiques très exagérées de façon ironique. Faire référence aux années 80 et à l’explosion du capitalisme et utiliser des synthétiseurs spécifiques à cette époque n’avait rien de nostalgique mais constituait plutôt une sorte de petit coup bas pour les fans. Moi aussi, j’essaie de ne pas prendre cela trop au sérieux, j’aime bien me troller un peu. Mais j’aime ce genre de musique, travailler avec Kite est quelque chose que j’adore, ils sont des amis très proches maintenant. Il y a une véritable esthétique et une mentalité queer friendly, dans laquelle j’ai tendance à graviter. Il y a un côté plus libre des choses vers lequel je ressens une affinité certaine. Même si je suis un gothique, je n’ai pas peur d’un peu de couleur, vous savez. »

https://youtu.be/wCQApdGoS_Q

PAN M 360 : Qu’est-ce qui vous y rend sensible à la communauté artistique queer ?

Blanck Mass : « Lors de ma dernière tournée, j’ai emmené des amis très proches qui sont des drag queens, Frans Gender et Purpledisgrace. C’est très facile pour les musiciens électroniques de se prendre un peu trop au sérieux et de choisir un autre musicien électronique qui sonne pareil. Cela ne m’intéresse pas vraiment, il se passe beaucoup plus de choses dans le monde que dans votre petit univers spécifique. Je paie pour aller moi-même à des spectacles de drag queen, vous savez. C’était très agréable d’avoir un drag show tous les soirs. »

Dans le décor récent de la musique contemporaine, la formation montréalaise Paramirabo s’est taillé une place essentielle.  Flûtiste et actuel directeur artistique de l’ensemble, Jeffrey Stonehouse nous cause du dernier concert au programme du festival Montréal Nouvelles Musiques, sous le thème Couleur et lumière. Des mois interminables de pénombre dans le confinement imposent un retour en force de la clarté lumineuse et des couleurs locales qui y sont assorties, telle est la mission de Paramirabo avant que le rideau tombe sur MNM 2021… en direct de la Salle Pierre-Mercure et en différé pour les mois à venir sur le site de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ).

https://vimeo.com/508489230

PAN M 360 : Pouvez-vous nous expliquer d’abord la thématique de ce programme?

JEFFREY STONEHOUSE : Le concept se trouve dans le titre, c’est-à-dire que tout se fonde sur des œuvres inspirées des couleurs et des lumières. Il y a cette pièce Treize couleurs du soleil couchant de Tristan Murail, une œuvre en 13 parties pour quintette et traitement électronique.

Aux côtés de cette pièce, nous avons choisi de jouer Flashbacks de Mario Davidovsky, Américain originaire d’Argentine décédé récemment.

Nous avons également u programme Sept couleurs de Linda Bouchard, compositrice québécoise qui vit aujourd’hui aux États-Unis et avec qui nous allons travailler l’été prochain au Domaine Forget dans le contexte d’un stage de musique nouvelle.

Nous jouons Finito ogni gesto de Francesco Filidei, une belle découverte pour nous grâce à Walter Boudreau; à certains moments de la pièce, les instrumentistes y utilisent des apeaux et autres objet sonores, le traitement percussion y est presque bruitiste, ce qui donne un univers intéressant et qui mène très loin du fait que nous sommes en train de jouer des instruments acoustiques.

Aussi au programme nous avons deux créations. La première s’intitule In My Twenties, est de Ivana Quehl, compositrice Kitchener Waterloo; cette pièce autobiograpĥique se consacre aux années de sa vingtaine et se divise en parties spécifiques. Zone V de Vincent Collard, consacrée au sonorités incluant la lettre v, aussi un clin d’oeil à notre violoncelliste Viviana Gosselin car cette œuvre se veut presque une pièce pour violoncelle solo avec accompagnement d’ensemble.

PAN M 360 : L’instrumentation de Paramirabo peut varier d’un programme à l’autre. Qu’en est-il de Couleur et lumière?

JEFFREY STONEHOUSE : Le noyau reste le même, c’est-à dire notre ensemble de 6 musiciens auquel s’ajoute la corniste Laurence Latreille-Gagné pour le concert Couleurs et Lumières de MNM 2021, soit pour une des pièces au programme. Souvent, des chanteurs se greffent à Paramirabo, on a produit plusieurs opéras de chambre et souvent nous mettons en œuvre des collaborations avec d’autres ensembles.

PAN M 360 : Quelle est la dynamique entre la direction artistique et l’ensemble Paramirabo?

JEFFREY STONEHOUSE : Je suis le directeur artistique, mais les instrumentistes de l’ensemble ont absolument leur mot à dire sur le choix des œuvres et leur exécution. Nos membres n’ont peur de rien, ils sont chacun des techniciens hors-pair et font preuve d’une grande ouverture. Nous ne craignons pas d’aller ailleurs, d’explorer des zones qui nous sont inconnues. Nous existons depuis 10 ans et commençons à investir le circuit international. Nous verrons bien après la pandémie!

PAN M 360 : Ce programme de MNM s’inscrit dans une démarche pluri-stylistique, n’est-ce pas aussi le cas de l’ensemble Paramirabo?

JEFFREY STONEHOUSE : Oui absolument Au niveau de l’approche esthétique, on essaie de ne pas se limiter, nous sommes ouverts à tout, de l’improvisation à la partition graphique. Nous aimons beaucoup travailler dans des contextes de musiques mixtes (instrumentales et électroniques), nous avons d’ailleurs bientôt un projet constitué de quatre créations de musiques mixtes. Pour nous, c’est important d’inclure l’électroacoustique car les sons y représente notre quotidien traversé par technologie. Cela doit aussi se refléter dans la musique de concert, et l’électroacoustique peut fort bien se marier à la musique instrumentale. Nous couvrons donc le plus large possible dans le répertoire contemporain et puisons aussi dans la création pour les compositeurs émergents, ce qui représente une part très importante de notre mandat.

Participants

Programme

Directeur artistique de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) depuis 1988, Walter Boudreau est aussi saxophoniste. Il fut d’abord saxophoniste de jazz et fut le compositeur et leader de l’Infonie. De 1982 à 1990, Boudreau mena les destinée d’un quatuor de saxophones né de la cuisse de l’Infonie, aux côtés de Simon Stone, Dave Clark et feu René Masino. Quatre décennies plus tard, une œuvre composée par Boudreau pour ce quatuor a été débusquée dans les archives… et revit par l’interprétation du quatuor de saxophones Quasar.

PAN M 360 : Pourrait-on en faire la genèse de Chaleurs, l’oeuvre au programme de MNM 2021?

WALTER BOUDREAU :  Cette pièce qui sera jouée par Quasar avait été composée en 1985, soit  à l’époque pour mon Quatuor de saxophones de Montréal. Chaleurs était liée à une chorégraphie de Paul-André Fortier. À l’origine, cette production devait avoir deux volets, le volet A était le quatuor de saxophones live, et le volet B était prévu l’année suivante avec une musique électroacoustique que j’aurais composée. Or le volet B ne s’est pas produit parce que Paul-André avait fermé sa compagnie et décidé de mener d,autres projets. Alors nous jouons la partie A, composée en 1985 pour le quatuor de saxophones. 

PAN M 360 : L’oeuvre est-elle exactement la même que celle composée au milieu des années 80? 

WALTER BOUDREAU : Non. En 1987, j’ai révisé la partition pour en faire une œuvre de concert. L’œuvre originelle ayant été composée pour la danse, la version concert ne devait plus tenir compte d’une chorégraphie. Un peu comme L’oiseau de feu de Stravinsky qui fut composée pour un ballet et dont la  version concert (sans chorégraphie) était plus succincte. Alors j’ai fait une version qui est une œuvre de bravoure. Je ne pense pas avoir écrit quelque chose d’aussi exigeant pour ces interprètes dont moi j’étais – avec Simon Stone, David Clark et René Masino. Cette œuvre est d’une exigence totale. 

PAN M 360 : Par la suite, on n’a plus entendu parler de Chaleurs. Comment a-t-elle été déterrée?

WALTER BOUDREAU : J’ai eu un téléphone d’Alexandra, qui gère mon fonds d’archives à l’université Concordia, m’informant qu’on venait de trouver une œuvre monumentale intitulée Chaleurs. J’avais complètement oublié ça. Vous savez,  je composais entre tournées, projets, la SMCQ, des concerts avec les orchestres… j’en ai perdu des bouttes! Lorsque j’ai vu cette partition de 1987, je suis tombé en bas de ma chaise. J’ai révisé la partition, j’en ai fait une nouvelle version de 50 minutes.

PAN M 360 : Comment la connexion s’est-elle faite avec les nouveaux interprètes de Chaleurs?

WALTER BOUDREAU : Les musiciens de Quasar me court après depuis longtemps pour jouer une œuvre de ma signature pour saxophones. Lorsqu’ils ont su l’existence de Chaleurs, ils ont sauté là-dessus comme des hyènes sur une biche! (rires) Ce faisant, j’ai rappelé Paul-André Fortier, lui proposant de faire une chorégraphie sur cette œuvre concert dont la première version  avait été conçue pour sa chorégraphie. Le temps a passé, j’ai transformé cette musique alors pourquoi ne proposerait-il pas une nouvelle chorégraphie sur cette autre version? Il a accepté le défi, on va avoir une drôle d’affaire… le serpent se bouffe la queue!  Ça va donc être une chorégraphie solo, très zen. Paul-André a mon âge, 73 ans, il ne peut quand même pas se « pitcher sur les murs façon La La La Human Steps.  

PAN M 360 : Y aura-t-il de nouvelles altérations à la version concert de 1987?

WALTER BOUDREAU : L’œuvre  sera intacte sauf deux ou trois petites affaires changées avec Quasar; étirer un accord à tel endroit, changer un point d’orgue à un autre, rien de majeur.  Entre l’interprétation de l’époque et celle d’aujourd’hui? Je ne sais pas… le son de mon quartette de l’époque est loin dans ma tête.  Je sais qu’on ne jouait pas comme les vieux quatuors de saxophone français avec du vibrato. Je sais néanmoins que Marie-Chantal Leclair, son frère Mathieu, son chum Jean-Marc Bouchard et André Leroux sont tous de très doués saxophonistes. Et ils furent tous des élèves de feu René Masino.  Au niveau stylistique, on nage dans les mêmes eaux et ils sont parfaitement aptes à jouer cette œuvre exigeante pour les interprètes. Ce sont des exigences que j’avais vis-à-vis moi-même comme interprète et aussi vis-à-vis de mes trois chums à l’époque. Ils partageaient mon haut degré de perception. Chaleurs est sculptée au 333 millième de tour… ça se peut pas ce que je leur demande!

* NDLR : Pour des circonstances hors du contrôle de la SMCQ, le chorégraphe et danseur Paul-André Fortier ne pourra pas participer à la représentation webdiffusée ce vendredi 26 février.

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