crédit photo: Valerian Matazaud

Louis Dufort est compositeur,  enseignant au Conservatoire de musique de Montréal et  directeur artistique du festival Akousma, soit le plus pointu de tous les festivals canadiens se consacrant aux musiques électroniques et électroacoustiques. Qui plus est, il est un amant de la nature et un authentique jogger des bois. Deux enregistrements en témoignent.

PAN M 360 :  Quel est ton intérêt pour la forêt boréale ?

LOUIS DUFORT : Je vais beaucoup en forêt, je loue régulièrement des chalets avec ma conjoint Je marche et je cours en forêt, je fais du trail running. La forêt est aussi mon partenaire de création.

PAN M 360 : Tu n’en es pas à ton premier enregistrement du genre, parle-nous de ce cycle de création :

LOUIS DUFORT : Avant que je crée Volume, un autre était déjà prêt mais il n’a pas encore été rendu public. Sous étiquette Empreintes digitales, il s’intitule Into the Forest.  C’est une musique de concert, dont la sortie est prévue cette année. Les pièces sont plus longues, plus écrites et plus acousmatiques que Volume.  Je suis resté dans la même démarche pour Into the Forest.  Ça fait plusieurs années que j’ai amorcé ce cycle, en fait.  Dans Matériaux composés, sorti en 2007,  trois pièces utilisaient déjà les sons de la forêt. Ça m’est resté et j’avais envie de poursuivre la démarche mais pour une écoute de salon, sorte de bedroom acousmatique. 

PAN M 360 : Haha! Bedroom acousmatique… moins académique ?

LOUIS DUFORT :  On y trouve des éléments drone ou ambient que j’avais envie d’explorer, et c’est pourquoi cet enregistrement est plus propice à une écoute au salon. Il est conçu davantage comme un album pop, il y a des harmonies, des accords. C’est vraiment simple, en fait.  Ça s’inscrit dans la tradition du paysage sonore (soundscape) de Murray Schafer. 

PAN M 360 : Comment t’y prends-tu pour créer cette musique? Que fais-tu en forêt?

LOUIS DUFORT : J’y fais de la captation binaurale, soit avec deux microphone placés dans mes oreilles et dont la prise de son simule la cavité de l’oreille et l’obstacle qui est ma tête entre les deux microphones. Ça simule mieux les effets psychoacoustiques que l’on ressent naturellement lorsqu’on écoute de la musique avec un casque d’écoute. Il y a aussi des prises de sons stéréophoniques standard, mais faites avec d’excellents microphones et un excellent magnétophone. C’est donc du hi-fi audio échantillonné en nature, la forêt devient mon propre studio. Je peux y produire des sons en déracinant des arbres morts, en lançant des pierres dans des dunes de sable, enfin toutes sortes d’activités qui me semblent riches et intéressantes du point de vue sonore.

PAN M 360 :  Et pour le traitement subséquent, à part les effets drone?

LOUIS DUFORT : Dans ma musique, j’utilise régulièrement un petit logiciel que j’ai construit et qui fait de la synthèse granulaire, qui joue dans une fenêtre de micro-temporalité avec le son, donc je prends de minuscules échantillons ensuite répétés rapidement.  Cela produit une forme de nervosité organique de la matière sonore, remise en fonction des sons qui sont captés via la synthèse granulaire. Je récrée de la nature avec de la nature, en quelque sorte. 

PAN M 360 : Mais la nature est ici transformée considérablement. Est-ce important de reconnaître la source des sons?

LOUIS DUFORT : Je pense que c’est assez transparent. Dans la pièce Polyphonie, par exemple,  on sent très bien que c’est de la musique concrète, que c’est de la prise de son. Ce n’est pas si important que ça se sache absolument que les prises ont été faites en forêt, il n’y a pas de rhétorique derrière ça.  Mais il m’importe de préciser que je suis redevable à la forêt, pour l’état dans lequel je suis émotionnellement lorsque je m’y évade, pour toute la beauté structurelle de la forêt. Ça m’influence énormément  dans le processus créatif.  La forêt devient un partenaire de création .

PAN M 360 : Tes deux nouveaux albums forestiers s’adressent-ils à des publics différents?

LOUIS DUFORT :  Pour Into the Forest, l’enregistrement à venir, l’écriture est effectivement plus poussée. Je m’y inscris dans une tradition de musique contemporaine, c’est strictement acousmatique. Mais les publics intéressés à l’électro peuvent consommer les deux, je crois. La frontière entre le monde acousmatique et le monde électro plus proche de la club culture est beaucoup plus floue qu’elle ne l’était avant. Le label autrichien Mego, par exemple, est associé à l’électronique plus jeune (glitch, bruitisme, post-industriel, etc.) et relance actuellement des enregistrements classiques de l’électroacoustique –  François Bayle, Bernard Parmegiani, etc. Et ça marche au maximum auprès d’une nouvelle génération qui découvre cette musique expérimentale des générations précédentes. Dans le même ordre d’idée, un artiste comme Roger Tellier-Craig (Fly Pan Am) compose des pièces acousmatiques, d’autres le font et ne sortent pas des facultés de musique.  C’est d’ailleurs une part de mon travail en tant que directeur artistique de réunir toutes ces tendances. Ce qui se passe actuellement est super intéressant!

La tristesse et la mélancolie sont monnaie courante en musique. Pour l’artiste anonyme Delachute, celles-ci sont les fondements d’un premier album homonyme. À travers 6 chansons, l’artiste explore des histoires sordides et personnelles, s’inspirant souvent de la triste réalité du système pénal canadien. Malgré le mystère autour de son personnage, Delachute ne refuse pas le contact médiatique, d’où cet entretien avec PAN M 360. 

PAN M 360: Qu’est-ce qui a inspiré ce projet ? 

DELACHUTE: Ce qui a donné une direction au projet, c’était mon boulot dans le système judiciaire canadien ou j’accompagnais des victimes d’actes criminels dans les audiences de libération de détenus. J’ai été inspiré par les histoires des victimes et des délinquants. Dans les deux cas, c’était des situations humaines vraiment complexes et souvent très tristes. Tu te rends compte qu’il y a souvent deux côtés de la médaille dans toutes les histoires. C’est de l’information assez troublante à laquelle j’ai été confronté assez souvent. En même temps j’ai toujours eu mon petit studio à la maison et j’ai toujours eu un intérêt pour la musique. Toutes ces espèces d’émotions, surtout négatives, s’accumulent. Quand je revenais des audiences, j’étais complètement drainé et je me mettais souvent à jouer de la musique. Je me suis mis à l’enregistrer. 

PAN M 360: Quel fut le processus de création ? 

DELACHUTE: J’ai presque tout fait moi-même. Systématiquement, quand je revenais des audiences, des idées commençaient à bourgeonner dans ma voiture. Chez moi, j’écrivais un peu en m’inspirant des moments intéressants et des paroles mélodiques. Les fins de semaine j’ai mis tout ensemble. Ça a été ça pour tout l’album. Sauf pour le mix final, j’ai presque tout joué moi-même. 

PAN M 360: Pourquoi Delachute ?

DELACHUTE: Bonne question, j’essaie un peu de l’évacuer. Malheureusement la réponse n’est pas très sexy. C’est la rue sur laquelle j’habitais en Montérégie. Je voulais que mon nom soit en français, ça, c’est la première chose. Puis je voulais quelque chose de personnel. Ça répondait à ces deux critères. C’est aussi personnel, c’est l’endroit ou j’ai découvert ma passion pour la musique. Dernièrement j’aimais le mot chute. Ça évoque un peu l’aspect fataliste pour l’un des deux parties après une audience de libération. 

PAN M 360: Ces thèmes sombres sont-ils nécessaires pour le style de Delachute ? 

DELACHUTE: Non, je ne pense pas que c’est nécessaire. C’est la direction que le premier EP a prise mais c’est circonstanciel avec l’emploi que j’avais. Je ne dirais pas que ma musique va être seulement ça. Je n’ai pas envie que le projet ne soit que de la musique downer avec des histoires tragiques. C’est sûr que la mélancolie et la nostalgie sont les émotions musicales que j’aime le plus et auxquelles je reviens souvent, mais ça ne s’applique pas à tout. 

PAN M 360: Pourquoi ce mystère autour du personnage?

DELACHUTE: Au début, je voulais quelque chose d’intéressant à l’esthétique. Ça m’a permis de séparer un peu le projet musical de ma personne. Aussi, les réseaux sociaux ne sont pas vraiment dans ma nature donc je préférais que ce soit un personnage plutôt que moi qu’on associe au projet. 

PAN M 360: L’anonymat est-il nécessaire ?

DELACHUTE : Pour la première étape oui. C’était la façon la plus logique de me vendre pour moi. J’aurais été mal à l’aise de montrer des photos de moi-même en train de déjeuner. Pour l’instant, il n’y a pas de grands plans, il n’y a pas de concert donc c’est assez facile de conserver l’anonymat. Est-ce que ça veut dire que c’est nécessaire pour l’entièreté du projet et les prochaines sorties? Ça, l’avenir nous le dira, on verra comment je me sens par rapport à Instagram.

Trois potes de la région d’Ottawa ont suivi le chemin de tous les groupes pop: du sous-sol à la scène, de l’école secondaire à une possible carrière professionnelle. Voici la discussion entre PAN M 360 et Miguel Plante, guitariste et chanteur, Keith McDonald, batteur, et Alex Keyes, bassiste.

Pan M 360 : Comment vous êtes-vous rencontrés? 

Alex : J’ai rencontré Miguel à l’école secondaire alors qu’on jouait à des jeux tels que Minecraft, mais n’étions pas de bons amis à cette époque. C’est seulement quelques années plus tard, lorsqu’on a terminé nos études secondaires, qu’on s’est remis à parler. Miguel m’a alors proposé de jouer la basse dans le groupe, ce à quoi j’ai dit : «pourquoi pas !»

Miguel : J’enregistrais beaucoup de musique et j’avais besoin de gens avec qui jouer. Donc j’ai dit à Alex : voici ma basse. Joue. (rire commun) On s’est mis à pratiquer, mais on avait un peu besoin d’un batteur. Au collège, j’ai rencontré Keith dans un cours d’enregistrement sonore.

Keith : Exact! 

Miguel : À ce moment-là on a remarqué qu’on appréciait le même genre de musique. Il a mentionné une chanson du groupe Car Seat Headrest et un lien s’est tissé aussitôt. Alex venait tout juste de me faire découvrir ce groupe. Alors on a réalisé que Keith était un excellent batteur au jeu vidéo Rock Band… 

(Tous éclatent de rire)

Keith : Et nous avons réussi à transposer ces connaissances-là sur une vraie batterie, du moins, nous avons forcé cette transition. Par la suite, nous nous sommes mis à jouer dans les sous-sols de tout un chacun, ce qui a mené à l’écriture de nos premières chansons.

Pan M 360 : Alors comment avez-vous fait la transition d’amis qui jouent dans un sous-sol à musiciens prêts enregistrer votre premier EP? 

Miguel : C’était vraiment un accident. On a mis en ligne la chanson Dog Cuddles sur Soundcloud et elle a été jouée plus de mille fois! Alors on s’est dit : wow, les gens aiment notre son, faisons une autre chanson… Donc au départ ce n’était aucunement sérieux, mais par la force des choses ce l’est devenu. 

Pan M 360 : Est-ce que la musique est devenue la priorité pour vous? 

Miguel : Personnellement, j’ai toujours voulu être musicien.

Alex : Être où nous sommes c’est incroyable. Nous sommes investis à 100% dans Dad Sports et réalisons la chance que nous avons de nous trouver dans cette position. 

Pan M 360 : Comment faites-vous pour enregistrer de la musique en pleine pandémie? 

Miguel : On fait tout dans notre appartement. On enregistre, ici, ce qui permet d’avoir un contrôle total sur le son du groupe. 

Keith : On a stagné avant la sortie du projet, en raison de la pandémie. À l’origine, le plan était de sortir l’album en été 2020, mais ce n’est visiblement pas arrivé. Nous avons dû prendre une pause. Mais, désormais, nous habitons ensemble, donc cela aide énormément notre processus créatif.

Pan M 360 : Dans le passé vous aviez eu un quatrième membre. Tentez-vous de le remplacer ou de poursuivre votre carrière tel un trio? 

Miguel : Nous sommes les trois meilleurs amis. Donc non. Je ne vois pas l’intérêt d’ajouter un nouveau membre. 

Pan M 360 : Alors comment avez-vous arrêté votre choix sur ce nom de groupe ? 

Miguel : Ah, ça, c’est une bonne histoire. Le nom a émergé d’abord comme une blague. En fait, on ne prenait pas vraiment le concept de groupe au sérieux. Une soirée Alex et moi on a sorti ce nom. 

Alex : On pensait à un nom cocasse et indie. Car tu connais le groupe Soccer Mommy? 

Pan M 360 : Bien sûr.

Miguel : On a donc essayé de faire notre propre adaptation.

Alex : Exact, c’est un peu en hommage à ce groupe…

Miguel : Et lorsqu’on a commencé à être plus populaire, on a eu d’autres choix que de rester avec le nom. 

Pan M 360 : Comment décririez-vous votre son? 

Miguel : (Hésitation) Eh, indie… (long silence, suivi d’un rire). On aime faire des chansons indie, avec un son un peu nostalgique, et beaucoup d’instruments et sons synthétiques. Par exemple, on aime bien utiliser un clavier qui est en réalité une sorte de jouet. En fait, les sons de synthétiseur sur le EP viennent surtout d’un clavier Casio pour bambin. Je reste très souple quand je fais la production pour le groupe. Pour revenir à la question, je dirais un peu dream-pop et nostalgique. 

Pan M 360 : Essayez-vous intentionnellement d’exprimer cet effet de nostalgie? 

Alex : Oui et non, ça va un peu avec nos personnalités; je suis un peu un bouffon et sur le EP nous parlons de garçons qui agissent en garçons. Ce manque de sérieux envers soi-même ramène à l’idée de la nostalgie et de la jeunesse. 

Miguel : Même les paroles touchent ces sujets. J’avais 17 ans quand nous avons formé ce groupe, donc nous n’avions pas vraiment d’expérience de vie – sauf grandir ! C’est pas mal tout ce qu’on connaissait (dit-il en riant).

Pan M 360 : Des groupes vous ont-ils influencés? 

Miguel : Pour moi, c’est surtout des genres tels cold-wave et post-punk indie notamment personnifiés par un groupe tel Black Marble. Ils sont similaires à nous, c’est très lo-fi. Naturellement, le son a évolué quand nous sommes passés de mes quelques ébauches personnelles, à lorsque Keith et Alex se sont greffés et ont permis au groupe d’évoluer. Sinon en tant que trio, Pavement et New Order sont quelques-unes de nos inspirations. 

Pan M 360 : À quoi peut-on s’attendre de Dad Sports pour la suite des choses ? 

Miguel : Nous avons clairement mûri dans notre style et dans notre écriture. En ce moment même, nous composons pour un premier album. C’est sûr que sans concert, tu investis ton temps du mieux possible, soit en écrivant le plus possible. 

Le premier album de Basterds sera bientôt dévoilé, d’autres projets sont à venir. Le chanteur Jimmy Collins et le guitariste Kevin Bergeron se sont entretenus avec le département métalleux de PAN M 360 pour nous en apprendre davantage.

PAN M 360 : Récemment, le groupe a rendu publiques quelques chansons… et le premier album de Basterds?

Kevin Bergeron : Nous ne pouvons pas encore annoncer la date officielle, nous avons l’intention de le faire dans les prochaines semaines. Mais, je dirais qu’il va sortir au début de l’été.

Jimmy Collins : On ne peut peut-être pas te donner la date, mais on peut te donner le nom! L’album s’intitule A Place to Call Hell. Pour l’instant, deux chansons sont sorties, un vidéoclip et un clip audio. On a aussi l’intention de sortir autre chose avril pour monde en attente.

PAN M 360 : Est-ce que A Place To Call Hell sera aussi une chanson?

Jimmy Collins : Oui, ça va être aussi une chanson que nous allons sortir avant de dévoiler l’album.

PAN M 360 : Combien de temps avez-vous travaillé sur cet album?

Kevin Bergeron : Nous sommes entrés en studio il y a un an, mais je dirais que nous avons commencé à composer les chansons et les riffs et il y a environ 1 an et demi.

Jimmy Collins : Cependant, l’album n’était pas composé à 100% lorsque les séances ont commencé en studio. Ce qui est bien avec cet album-là, c’est qu’on a fait la préproduction avec notre réalisateur Max Lacroix. Il avait vraiment de bonnes idées et ça nous a beaucoup aidés.

PAN M 360 : Quels ont été les défis du groupe pendant la pandémie? Par exemple, celui de composer un album?

Kevin Bergeron : La façon dont nous composons ne nécessite pas que nous soyons tous ensemble dans une même pièce. Alors, est-ce qu’il y a eu un gros défi ? Je dirais que non. Cependant, nous avons eu peur quand tout a fermé, puisque nous étions supposés entrer en studio. Ça l’a été un peu retardé, mais pas tant que ça.

Jimmy Collins : Ça été aussi compliqué dans la mesure où on a sorti un EP en 2019 et nous étions supposés partir en tournée au Québec et en Ontario pendant quelques fins de semaine. Nous avions quand même douze dates de prévues et, en raison de la pandémie, nous n’en avons fait aucune. Aussi, nous hésitions à sortir notre album et Max nous a beaucoup éclairés là-dessus en nous disant que nous ne devions pas nous asseoir sur notre musique… et de là sortir !

PAN M 360 : C’était comment travailler avec quelqu’un d’aussi expérimenté que Max Lacroix?

Jimmy Collins : C’est la deuxième fois que nous enregistrons avec Max, mais ce qui est différent avec A Place To Call Hell c’est que nous avons travaillé les chansons avec lui. Il a vraiment mis sa touche dans l’album.

Kevin Bergeron : Nous sommes entrés en studio avec la base et nous nous sommes dits que, puisque ça l’a cliqué avec Max la première fois, nous allons monter l’album de A à Z avec lui. La grande différence, c’est que l’album a été construit avec un point de vue extérieur du groupe.

crédit: Basterds

PAN M 360 : Avec la pandémie, quels sont les plans de Basterds?

Jimmy Collins : Pour l’instant, on se concentre vraiment sur le lancement de l’album. C’est certain qu’on aimerait vraiment faire des concerts en 2021, mais nous allons voir comment la situation va évoluer. Aussi, nous ne voulons pas jouer devant trente personnes assises. Il faut un juste milieu.

Kevin Bergeron : Nous préférons nous concentrer sur de la nouvelle musique que d’organiser des concerts sans savoir s’ils pourront avoir lieu ou non.

PAN M 360 : Le concert en webdiffusion, est-ce un concept qui vous intéresse?

Jimmy Collins : Simon-Pierre, notre bassiste, et moi sommes vraiment intéressés à l’idée, je sais que Kevin était aussi ouvert. Personnellement, j’aimerais vraiment l’essayer. Nous avons de bonnes idées et si on se prépare je crois que nous pourrions faire quelque chose de bon. Nous savons que l’ANTI en fait, alors…

Kevin Bergeron : Si on en fait un, il faudra le faire d’une manière différente des autres.

PAN M 360 : Avec les mesures liées à la pandémie qui complique la vie des artistes, y a-t-il eu des moments où vous aviez envie d’abandonner le groupe?

Kevin Bergeron: En fait, un mois avant le début de la pandémie notre batteur originel a quitté le groupe pour des raisons personnelles. Ça été un dur coup puisque c’était notre ami et que ça faisait quatre ans qu’il était avec nous.  Mais jamais on s’est dit qu’on allait lâcher et même avec la COVID-19, oui ça a fait mal, mais on s’est plutôt demandés ce qu’on pouvait faire pour se démarquer encore plus.

Jimmy Collins : Chaque membre a eu ses problèmes personnels, mais l’idée de laisser tomber le groupe n’a jamais été mise sur la table. On est des passionnés de musique et c’est pour ça qu’on fait ça.

PAN M 360 : Vous avez quand même la chance de faire partie d’un groupe local avec un contrat de d’enregistrement ! Alors quels conseils donneriez-vous à un groupe qui veut atteindre le même niveau que Basterds?

Kevin Bergeron : J’ai deux conseils à donner. Le premier, peu importe le style de musique, c’est de trouver un élément qui va te rendre différent des autres. Le deuxième, c’est de ne pas lâcher et de travailler fort. Je me rappelle les deux premières années du groupe, on envoyait toujours des courriels et des messages. Il faut être gossant ! Et si tu aimes ce que tu fais, ça va finir par fonctionner.

Jimmy Collins : La base c’est d’essayer de faire de la bonne musique et de ne pas abandonner. Avant qu’on signe avec Hell For Breakfast, on a conclu une entente de distribution et… pour ça, nous avons échangé des courriels pendant un an. Alors, je répète qu’il ne faut jamais lâcher.

PAN M 360 : Quel est votre plus grand objectif en tant que groupe?

Kevin Bergeron : Pour moi, c’est partir en tournée et visiter des pays que je n’aurais jamais eu la chance de visiter en faisant ce que j’aime avec les gens que j’aime.

Jimmy Collins : Deux ou trois tournées en Europe, aux États-Unis et en Australie avec des groupes connus et qui obtiennent du succès. Juste ça, ça serait parfait. Oui, vivre de la musique serait bien, mais j’aime mon emploi et je ne serais pas déçu de ne pas vivre avec ma musique.

Décerné à un musicien classique « émergent collaboratif », ce prix est considéré comme le plus important prix du genre au Canada. Son nom rend hommage à feu Jean-Pierre Goyer (1932-2011), avocat et homme politique, pour sa contribution à la musique, aux arts et à la culture. Jean-Pierre Gohier fut notamment président du Conseil des arts de Montréal et présidait le  conseil d’administration de l’Orchestre Métropolitain, lorsque fut embauché sous son impulsion un certain Yannick Nézet-Séguin, alors âgé  de 25 ans. 

PAN M 360 profite de cette remise prestigieuse pour faire le point avec Nicolas Ellis, 29 ans, que l’on connaît depuis l’époque où il dirigeait un orchestre estudiantin, spécialement constitué 2012 dans le contexte du printemps érable. Près d’une décennie plus tard, beaucoup d’eau (d’érable!) a coulé dans les bacs acéricoles, Nicolas Ellis est devenu le jeune maestro le plus en vue de la famille musicale québécoise. 

Un entretien s’impose!

PAN M 360 : D’abord bravo pour ce prix! Quelles en seront les conséquences?

NICOLAS ELLIS :  Le Mécénat Musica Prix Goyer est décerné aux artistes canadiens s’étant démarqués par leur collaboration avec des musiciens, orchestres ou institutions culturelles. Le prix représente 125 000$  dont 50 000$  seront consacrés à mon développement artistique, et  50 000 $ seront injectés dans un fonds à perpétuité de l’Orchestre de l’Agora, que j’ai fondé il y a huit ans. Un des mandats de Mécénat Musica consiste à créer des fonds à perpétuité pour des organismes culturels; ainsi, le capital d’un tel fonds génère de l’intérêt .  En ce moment, il y a des appariements gouvernementaux, , les sommes grandissent, on peut toucher l’intérêt de ces sommes pour nos opérations. Dans deux ou trois ans, notre fonds dépassera le million de dollars, c’est une façon pour une petite organisation comme la nôtre de nous organiser économiquement, vu la fragilité du milieu. 

PAN M 360 : Dans un contexte extrêmement difficile que celui de la pandémie, ta carrière se porte étonnamment bien!

NICOLAS ELLIS :  Oui, je fais partie des plus chanceux. Évidemment, c’est une année difficile pour la dernière année culturelle, mais j’ai eu la chance de m’impliquer dans plusieurs projets pour assister Yannick Nézet-Séguin en tant que collaborateur artistique de l’Orchestre métropolitain, aussi comme chef invité. J’ai aussi passé six semaines à l’Orchestre symphonique de Québec l’été dernier, peu après que son précédent directeur artistique eut fini son mandat. Plus récemment, j’ai travaillé avec I Musici. Des projets ne sont pas encore rendus publics, mais il y en a de très intéressants avec l’Orchestre Métropolitain et l’Orchestre de l’Agora. Je devais aussi faire mes débuts avec l’Opéra de Montréal pour les Noces de Figaro à partir de la mi-avril, jusqu’à la fin mai… tristement ça a été annulé. À travers ça, je continue mon mandat à l’Orchestre métropolitain.

PAN M 360 : Comment un chef de ta génération peut-il se distinguer ?

NICOLAS ELLIS :  Je cherche à trouver l’équilibre entre la musique et collaboration d’artistes qui sont ici au Québec. Faire valoir les œuvres qui représentent l’identité québécoise ou canadienne. J’essaie de mélanger ça avec du répertoire plus standard. Récemment avec l’OSQ, par exemple, on a fait un concert où Tchaïkovski et Sibelius faisaient partie d’un même programme que Jacques Hétu et Éric Champagne. L’an prochain avec l’Orchestre de l’Agora, nous présenterons un programme et forum de création pour cinq jeunes compositeurs et compositrices d’ici. C’est donc de trouver un équilibre entre la musique de chez nous, la musique du passé et la musique nouvelle. 

Ce qui m’allume, c’est  aussi de trouver des façons de travailler avec les créateurs, pas nécessairement juste en musique classique car j’ai déjà travaillé avec Klô Pelgag, Philippe Brach, d’autres suivront.  Je veux être présent dans le processus créatif des compositeurs d’ici. Je veux jumeler leurs œuvres  avec le répertoire connu, je souhaite équilibrer le tout. Ça me tient à cœur, même en tant que chef invité j’arrive à mettre mon grain de sel et proposer cette orientation artistique. 

PAN M 360 : Dans la société actuelle, quel est selon toi le rôle de la musique symphonique ou de la musique de chambre en 2021?

NICOLAS ELLIS :  J’ai pour objectif est de trouver une façon d’utiliser la musique symphonique comme véhicule d’identité et de fierté, autant chez le public que chez les musiciens, chez tout le monde! On veut que la musique  et les arts soient un reflet de notre société, de qui on est, de notre histoire, peu importe l’angle qu’on veut y trouver. C’est le potentiel de survie à long terme de la musique classique. J’ai aussi un attachement au répertoire traditionnel, je crois à cette musique. Mais être un gardien de notre héritage symphonique n’empêche de créer l’héritage à venir. J’ose croire être très curieux et ouvert, une des questions que j’aime le moins me faire poser est de déterminer mon compositeur préféré. Mon compositeur préféré est celui que j’étudie cette semaine !

PAN M 360 :  Te faudra-t-il choisir un jour entre l’Orchestre de l’Agora et un poste dans un orchestre institutionnel?

NICOLAS ELLIS : Ce qui m’intéresse fondamentalement, c’est vivre de la musique et mener des projets avec des musiciens que je respecte. À la base, c’est ce qui m’inspire. Bien sûr, quiconque fait de la direction d’orchestre acceptera un poste dans un grand orchestre institutionnel, mais ce n’est pas mon seul objectif. En fait, plus je me développe, plus je souhaite un équilibre. D’une part, je veux augmenter le nombre de concerts de l’orchestre de l’Agora, un terrain de jeu qui me permet d’exprimer mon identité artistique. D’autre part,  je suis  intéressé à travailler avec des orchestres institutionnels, car ces organisations répondent à une demande pour les populations des villes et des communautés  qu’elles desservent. Cela permet aussi de se questionner sur les façons de présenter la musique classique.  C’est une autre façon de s’adresser au public que ce que nous faisons avec l’Orchestre de l’Agora.

PAN M 360 : Peux-tu résumer ta façon de diriger?

NICOLAS ELLIS : Comme chef, j’essaie de trouver une façon d’amener les musiciens à écouter dans l’orchestre ce que je suis en train d’écouter. Quelle section? Quelle mélodie? Le bon chef est la personne qui arrive à être claire non seulement avec le geste mais aussi en incitant les musiciens à s’écouter les uns les autres. Il y a toutes sortes de musiciens dans un orchestre : certains ne se fient qu’au geste du chef, d’autres écoutent plutôt ce qui se passe autour d’eux. Il faut selon moi une approche hybride où tout le monde s’écoute. On regarde le chef car il montre où s’en va la phrase, l’articulation, les nuances. En même temps, un musicien doit être conscient de ce qui se passe autour de lui. Il faut se le rappeler et ne rien tenir pour acquis. Nous pouvons être 100 personnes sur scène, nous devons tous savoir clairement ce que nous sommes en train de jouer ou d’écouter. Il faut s’écouter.

crédit photo: Charlotte Savoie

Pourquoi, en pleine pandémie, dans un appartement de Gatineau, un guitariste rock s’adonne-t-il désormais à cette pratique de l’improvisation qui ne lui était pas familière encore récemment? Pourquoi donc l’improvisation gagne-t-elle du terrain dans cet appartement, où la culture rock prédomine normalement ? 

Originaire de Québec, transplanté à Gatineau où il est devenu un artisan de la pédale d’effet , Simon Provencher a sûrement quelques réponses à nous fournir sur ce phénomène : généralement associée au jazz ou à certaines formes de musique contemporaine, la pratique de l’impro est désormais observable sur plusieurs territoires qui n’y étaient pas acquis. 

Simon Provencher fait parler de lui par les temps qui courent, non pas en tant que guitariste du trio  Victime,  au confluent du dance-punk et de l’art-rock, de surcroît exprimé en français d’Amérique.

Les six titres de Mesures, son nouvel enregistrement paru chez Michel Records, offrent plutôt un feuilleté de séances improvisées par trois improvisateurs réunis : la multi-clarinettiste Élyze Venne-Deshaies et le percussionniste Olivier Fairfield (FET.NAT, ex-Timber Timbre) joignent leurs propositions aux pistes de guitare improvisée, exercice de surimpressions enrobées de feedback électronique.

PAN M 360 : D’où vient ton intérêt grandissant pour l’improvisation?

SIMON PROVENCHER : Je suis autodidacte. Je viens de la scène rock indépendante de Québec, le parcours de Victime est le parcours d’autres groupes locaux.  C’est là que je me situe encore, même si je vis maintenant à Gatineau. Avec Jean-Michel Letendre-Veilleux, cofondateur du complexe de création musicale Pantoum à Québec, j’ai été amené à faire de l’improvisation en public, mais je n’en ai pas fait beaucoup. 

PAN M 360 : Écoutes-tu des artistes qui font de l’impro?

SIMON PROVENCHER : Je suis un gros fan de FET.NAT au Québec et aussi de Deerhoof aux États-Unis, j’aime beaucoup les guitaristes Nels Cline et Arto Lindsay. Je n’écoute pas énormément de musique contemporaine sauf exception, par exemple Pauline Oliveiros. J’écoute de plus en plus de free jazz et de jazz. Et je n’avais jamais lancé un tel enregistrement fondé sur l’improvisation à proprement parler. 

PAN M 360 :  Pourquoi t’es-tu lancé dans cette aventure de l’enregistrement?

SIMON PROVENCHER :  C’est venu de la situation actuelle : jouer seul. Je venais de déménager à Gatineau, les membres de Victime se trouvent maintenant dans trois villes différentes; Laurence, la chanteuse et bassiste, vit toujours à Québec alors que Samuel, le batteur, est installé à Montréal. Au début, on s’en sortait  bien, on pouvait quand même organiser des séances de travail et d’enregistrement mais  la pandémie nous a isolés. Alors j’ai trouvé le moyen de m’amuser seul chez moi.

PAN M 360 : Et comment ce loisir s’est-il transformé en projet d’enregistrement?

SIMON PROVENCHER : Au début, j’ai exploré avec mes pédales d’effets, puis j’ai de plus en plus improvisé avec mon instrument, tout simplement pour continuer à faire de la musique ! Écrire des chansons, dans le contexte actuel, me parlait moins. 

PAN M 360 : Comment as-tu choisi tes collaborateurs?

SIMON PROVENCHER :  J’ai connu Élyze Venne-Deshaies à Montréal, au lancement d’un album de Jésus Les Filles. Je gagne ma vie dans la fabrique et boutique de pédales d’effets que possède le frère d’Olivier – Fairfield Circuitry. Cet enregistrement est ma deuxième collaboration avec Olivier; quand je me suis installé ici, nous avons commencé à travailler sur un album qui n’est pas encore rendu public. Je suis parmi les plus jeunes de cette famille élargie de FET.NAT, mais j’ai partagé beaucoup de musique avec ces artistes. 

PAN M 360 : Quelle fut la méthode de travail?

SIMON PROVENCHER : Au début quand j’ai conçu les parties de guitare, j’ai donné carte blanche aux musiciens, je ne savais pas trop où le projet irait. Je n’ai donc pas décidé comment ça sonnerait.   Rien n’a été fait en temps réel, Olivier a improvisé aux percussions à partir des parties de guitare que j’avais enregistrées. Puis Élyze a improvisé aux clarinettes à partir de la guitare et des percussions. C’est vraiment une collaboration en temps de pandémie!

PAN M 360 : Plus précisément, que s’est-il passé pour chacun?

SIMON PROVENCHER : J’avais fait trois pistes au départ, ça s’est terminé à six.  Les premières étaient un peu plus prévisibles, Olivier m’a ensuite envoyé ses parties, puis Élyze. Elle fait déjà beaucoup de looping dans sa pratique solo alors elle sait comment procéder; elle m’a envoyé quatre alternatives pour chacune des pièces. Dans plusieurs cas, j’en ai conservé deux. Après quoi j’ai reconstitué le tout, j’ai fait un montage et j’ai ajouté des passages électroniques. J’ai fait quelques corrections pour les guitares, ce n’est pas complètement free. 

PAN M 360 : Comment les effets électroniques ont-ils été conçus?

SIMON PROVENCHER : C’est du feed-back électronique. J’utilise la sortie audio d’une pédale d’effet, je manipule certaines fonctions, cela produit des sons intéressants. Puisque je travaille dans une fabrique  de pédales, j’ai accès à un vaste choix à prix abordable. Actuellement, je préfère explorer ce monde plutôt que de me procurer des synthétiseurs modulaires.

PAN M 360 : Mesures est-il le premier de plusieurs autres enregistrements de ce type?

SIMON PROVENCHER : Le contexte se prête bien à cette démarche et je suis super content du résultat. C’est pour moi le début d’un processus qui deviendra peut-être sporadique lorsque mes projets de groupe reviendront sur la table. Mais, pour l’instant, cette pratique de l’impro me procure beaucoup de plaisir.  

En contribuant à la renaissance du garage-rock, de l’alternatif ou du blues-rock, le groupe ontarien The Blue Stones redore le blason de la culture rock avec Hidden Gems, second album studio lancé le 19 mars dernier. Puisque que cet album déclenche les passions, PAN M 360 vous propose cet entretien avec Tarek Jafar, chanteur et guitariste du groupe.

PAN M 360 : Si vous deviez présenter l’album sous sa forme la plus simple, comment le feriez-vous? 

TAREK JAFAR : C’est un album qui parle d’être en harmonie avec soi-même. Pour les bons et les moins bons côtés. C’est nous, c’est le groupe, sans artifice. Nous sommes musiciens depuis pas mal de temps et nous nous présentons ici, devant vous, sans filtre. 

PAN M 360 : Qu’est-ce que le public devrait essentiellement savoir de l’album Hidden Gems

TAREK JAFAR : Cet album, dont nous sommes très fiers, c’est la représentation parfaite de notre son et de notre musique ce moment. Lorsque vos amis vous demandent qui sont The Blues Stones? J’espère que vous allez leur présenter cet album !

PAN M 360 : Comment avez-vous choisi Hidden Gems pour titre de l’album?

TAREK JAFAR : Nous pensions que chaque chanson est spéciale, chacune a sa propre entité. Or, elles ont toutes une sonorité similaire et s’inscrivent dans un projet cohérent… tout en étant différentes. C’est une collection de petits bijoux, c‘est ainsi que le nom est apparu. De plus, on ressentait que ça nous représentait en tant que groupe de musique. Nous sommes encore des artistes émergents, et nous sommes fiers de ce que nous avons accompli et de l’avenir qui se dessine pour nous, en dépit du fait que plusieurs nous ont regardés de haut. Nous sommes réellement fiers de cet album qui illustre bien qui nous sommes, nous voulons faire notre marque sur le monde du rock alternatif. 

PAN M 360 : Vous soulignez que plusieurs chansons sont de petites gemmes, mais qu’est-ce qui les lie pour en faire un album? 

TAREK JAFAR : La majorité des chansons ont été écrites en groupe, durant la même période. Donc oui, elles ont été créées dans le but de constituer un tout. Mais il y a aussi quelques chansons qui viennent de démos que nous ayons écrit il y a deux ou trois ans ou qu’on avait déjà écrites et qui n’avaient pas leur place sur l’album antérieur. Mais pour la plupart l’objectif était clair : écrite en même temps et puis publiée ensemble. 

PAN M 360 : Alors quand ont-elles été écrites? Le premier morceau de l’album, Shakin’ Off the Rust a quand même été lancé en octobre 2019…

TAREK JAFAR : Exact. Shakin’ Off the Rust a été écrite en 2019, donc elle est sortie très rapidement, en fait elle a même été composée en un instant, mais la grande majorité des chansons ont été composées en 2019 et quelques-unes au début de 2020. 

PAN M 360 : Les succès radiophoniques Shakin’ Off the Rust (#1 Billboard Rock Canada) et Let It Ride (#2 Billboard Rock Canada) ont-ils modifié les attentes pour le nouvel album? 

TAREK JAFAR : Oui, je crois que ça a un peu changé nos attentes, car on le savait avant même que personne n’ait entendu notre musique. En sortant du studio, on avait quelque chose de vraiment spécial. Alors lorsqu’on a lancé Shakin’ Off the Rust et que la réception fut si positive, cela a confirmé notre impression. Au bout du compte, ça n’a pas changé nos attentes mais cela nous a rendus plus excités à la sortie de l’album. 

PAN M 360 : Quelles sont les influences qui modèlent votre musique? 

TAREK JAFAR : Nous sommes toujours ouverts aux nouvelles influences. Des artistes que j’écoutais plus jeune viennent façonner ma créativité, c’est certain. Mais il y en a tant que je n’en ai pas un en particulier qui me vienne immédiatement à l’esprit. Chose certaine, je reste toujours à l’affût de nouveaux sons. 

PAN M 360 : Un petit effort ! Pouvez-vous quand même en nommer quelques-uns ? 

TAREK JAFAR : Lorsque j’écrivais pour cet album, j’écoutais beaucoup de Foals, un groupe rock alternatif de Grande-Bretagne, les rappeurs Freddie Gibbs et J.Cole… On peut aussi ajouter à cette liste Catfish and the Bottlemen, un autre groupe britannique… vous voyez que je suis un fervent amateur de la scène rock anglaise. Ce sont les influences les plus grandes pour le groupe, bie qu’on n’essaie aucunement de les copier. Mais ils nous motivent dans notre processus créatif. 

PAN M 360 : Est-ce vous y alliez pour un style dans cet album? On voit, par exemple, quelques passages inspirés du hip-hop

TAREK JAFAR : Je ne crois pas qu’on visait un style particulier, je crois que c’est tout simplement en raison de la période qui s’est écoulée entre la sortie de notre premier album et celui-ci, donc une grande partie de ces influences se sont manifestées dans notre musique avec le temps. Tous les nouveaux sons auxquels on a été exposés au cours des cinq dernières années ont remonté à la surface. Une bonne partie vient du hip-hop, du R&B ou du jazz. Cependant on ne s’est pas dit : oh! Faisons un album avec une coloration plus hip-hop, c’est juste sorti tel quel. 

PAN M 360 : Quel est votre évaluation du rock canadien dans le contexte de votre propre émergence? 

TAREK JAFAR: Nous avons vraiment de très (insiste sur le mot très), très bons groupes, ici, au Canada. Je ne crois pas à la mort du rock, je crois plutôt qu’il va se métamorphoser, évoluer. Le rock se départit de cette recette traditionnelle qui faisait sa renommée, soit des riffs de guitare électrique très lourds, pour finalement explorer et toucher d’autres genres. Personnellement, je trouve ça très excitant! On commence enfin à redéfinir le rock’n’roll. 

PAN M 360 : Dans plusieurs chansons dont L.A. Afterlife, on sent qu’il va y avoir de gros solos de guitare qui ne viennent pas, ces chansons-là seront-elles jouées différemment en concert?

TAREK JAFAR : Je crois sincèrement que les versions sur scène seront différentes. Nos concerts sont généralement très différents des versions studio. Nos chansons seront toujours facilement identifiables, mais l’expérience vécue par les partisans sera différente. Donc, clairement, les gens passeront un moment différent en concert, mais pourront toujours chanter les paroles de nos chansons.

PAN M 360 : Comment The Blue Stones composent-ils? Que vient-il d’abord : la musique ou les paroles? 

TAREK JAFAR : Normalement, on débute par un bon un bon riff de guitare ou un bon segment de batterie, puis les pièces du casse-tête s’ajoutent une à une. Et pour ce qui est de la mélodie, je commence à fredonner des paroles, mais à ce stade ce sont que des sons, absolument aucun mot. Une fois l’air trouvé, là je commence à écrire et les paroles viennent se greffer à l’instrumentation.  

PAN M 360 : Vous, Tarek et Justin, êtes-vous partie prenante dans la réalisation ou laissez-vous ça davantage aux réalisateurs? 

TAREK JAFAR : Autant Justin, Paul (qui a nommément travaillé avec Twenty-One Pilots), Zayn (l’ingénieur du son) que moi avions un mot à dire sur la façon dont on présente l’album. Toutes les opinions sont considérées et respectées. Alors oui, parfois, je m’implique dans la production mais Paul aussi a son mot à dire côté enregistrement. C’est vraiment un travail d’équipe. 

PAN M 360 : Avez-vous déjà entamé le processus créatif pour un troisième album?

TAREK JAFAR : En effet, nous avons commencé à travailler. En réalité, nous travaillons toujours sur du nouveau matériel, mais ça fait du bien de relaxer un brin et d’apprécier la sortie de ce nouvel album. Mais nous avons définitivement les yeux rivés sur nos projets à venir. En cette période de pandémie, nous devons absolument sortir du matériel pour maintenir l’intérêt du public. Bref, il y a de nouveaux projets en cours de création. 

PAN M 360 : Certains de ses projets sont-ils prévus très bientôt?

TAREK JAFAR : Justin et moi avons parlé de collaborer avec des artistes bien connus… Notamment Grandson, avec qui nous avons vraiment tissé des liens tissés serrés. Je pense que ce serait vraiment agréable que les gens puissent voir une autre facette de nous en tant que groupe si nous travaillions avec un autre artiste et sortirions une chanson ensemble. Clairement, nous aimerions le faire dans un futur proche.

crédit photo: Théo Gosselin

Le groupe parisien connaît un réel succès au-delà de l’Hexagone, des bassins de fans sont repérables en Turquie, au Mexique, aux États-Unis, au Québec et plus encore. 

En eaux françaises ou en eaux internationales, le vaisseau de L’Impératrice croisait au large du funk, de la house et de la disco et… Amarré depuis le début de la pandémie, il se prépare à un nouveau départ sur les scènes du monde, nouvel album à l’appui sous étiquette Microqlima : Tako Tsubo.

En langue japonaise, l’expression signifie piège à poulpe, la métaphore renvoie au « syndrome des coeurs brisés ». Phénomène connu de la cardiologie,  une émotion très intense peut avoir pour conséquence tragique la déformation du muscle cardiaque. Dans le cas qui nous occupe, la conséquence est symbolique; les montagnes russes du cœur sont au centre de 13 chansons qui n’inspirent, pourtant, aucune embolie, aucune chute de pression.

La chanteuse et parolière Flore Benguigui et le claviériste Charles de Boisseguin  nous résument le nouveau concept de L’Impératrice,  compte sept EP/maxis et deux albums, plusieurs tournées mondiales.

PAN M 360 :  L’Impératrice devait se produire à Montréal l’an dernier… au moment où éclata la pandémie mondiale… rendez-vous raté mais nous voilà avec vous un an plus tard pour causer de votre nouvel album.

FLORE BENGUIGUI : Oui! Ironiquement, nous devions jouer à Montréal au Théâtre Corona, c’est devenu la plus grosse blague de nos annulations! (rires)

PAN M 360 : C’est votre deuxième album et 7 EP. Vous n’avez donc cessé de produire depuis 2012 ?

CHARLES DE BOISSEGUIN : Effectivement, nous n’avons jamais cessé de produire. On continue à se faire confiance, on essaie en tout cas.

FLORE BENGUIGUI : C’est vrai que le format des EP est moins contraignant que celui d’un album, c’est donc plus facile de pouvoir produire des EP, en tout cas financièrement. Alors oui, on a eu cette liberté par le passé et on s’en est bien servi.

PAN M 360 : L’Impératrice préconise une approche organique, en ce sens que les machines sont tout de même moins importantes que les instruments traditionnels. Que justifie ce choix?

CHARLES DE BOISSEGUIN : Ça dépend de ce qu’on entend par machine. Dans Tako Tsubo, nous utilisons quand même des machines qu’on a beaucoup entendues dans les morceaux de musique électronique et autres productions – par exemple, la LM-1 de Lynn, utilisée sur Thriller de Michael Jackson. Également, nous utilisons les synthétiseurs analogiques qui sont des reproductions de vrais instruments. L’idée est que tout soit joué en temps réel, d’une manière organique, l’idée est de prendre en compte la dimension humaine dans l’enregistrement et le concert. On aime ressentir la dynamique entre la basse et la guitare, la rythmique des accords, il est important de ressentir quelque chose d’humain.

PAN M 360 : Sans vouloir faire des comparaisons directes, on peut établir un lien de parenté avec des groupes anglais tel Hot Chip, si ce n’est pour cette cohabitation de l’organique et de la club culture. Et aussi pour ce clin d’œil ce second degré.

CHARLES DE BOISSEGUIN : Encore récemment, j’écoutais certains de leurs albums et oui il peut y avoir des liens. On essaie  aussi de se faire plaisir, mélanger plusieurs influences et ne pas se définir par un seul style en tant que musicien même si c’est important pour nous d’être sincères. Et oui il y aura toujours cette ode à la légèreté, à la relecture au second degré de nos influences.  

PAN M 360 : L’Impératrice compte sur un mélange multi-référentiel mais aussi sur beaucoup de musique nord-américaine.

CHARLES DE BOISSEGUIN : Beaucoup, oui.Nous avons aussi  cette club culture, house, dans le beat et dans la répétition. Peut-être un peu moins dans le nouvel album, l’électronique fait partie des structures de nos morceaux, dans la répétition, dans la boucle.

PAN M 360 : La pandémie a été pour vous une occasion de création, racontez-nous le chemin vous ayant menés à Tako Tsubo :

FLORE BENGUIGUI : L’album a beaucoup bougé pendant le confinement, qui nous a aussi permis d’aménager un studio de répétition et d’y faire des live streams.  L’album a été coréalisé par Renaud Letang, avec qui on avait fait Matahari.

CHARLES DE BOISSEGUIN : Pour Matahari, Renaud avait été avec nous de a à z. Il nous avait aidé à enregistrer, il avait réalisé et mixé l’album. Là, c’est une coréalisation avec lui dans son studio. Cette fois, nous avons été plus investis dans le choix des arrangements. Moi j’ai toujours ce truc de superviser les textures, les synthés, quels effets on va utiliser sur chaque prise, j’ai une idée précise de chaque son. Déterminer comment l’album va sonner est un truc auquel je tiens. Ensuite, Renaud s’assure que les émotions ne trichent pas, que le groove est là, que tout est bien enregistré.

PAN M 360 : Il est clair que la touche de Tako Tsubo est très française dans le son et l’exécution.

CHARLES DE BOISSEGUIN : Oui, nous avons cet héritage french touch qui s’inspire aussi de la house. C’est amusant que vous le dites, je discutais justement avec Neal Pogue (Outkast, Kaytranada, Tyler the Creator,etc.)  qui a mixé Tako Tsubo. Et il a eu précédemment la même conversation avec Mike Bozzi (Kendrick Lamar, Snoop Dog, etc.), qui a matricé l’album. On s’est tous mis d’accord que l’ album devait rester assez français, pas trop américain. Pour nous, pour notre public, pour la façon dont on doit être perçu aux États-Unis.

PAN M 360 : Non seulement votre album est-il de sensibilité française, mais aussi de sensibilité européenne, peut-être dans l’élégance et une certaine minceur dans l’exécution. 

CHARLES DE BOISSEGUIN : Complètement! L’écoute et le ressenti sont vraiment différents. Je ne sais pas si c’est une question d’élégance ou de minceur, mais c’est  assurément une approche distincte. Dans l’émotion, en tout cas, il y quelque chose dans notre musique qui est très français malgré les références américaines. Ça s’entend dans notre façon de l’exprimer.

FLORE BENGUIGUI : Il y a aussi cette de mélancolie profondément française et très présente dans notre musique. Même si on ne voulait pas faire français, ça finirait par sortir, c’est quelque chose qu’on ne contrôle pas. Très parisien? Oui probablement! (rires) Il y a un vivier d’artistes ici qui s’alimentent  ici. En région parisienne, souvent il pleut et fait gris… ça éveille la mélancolie! (autres rires)

PAN M 360 : Quelles sont les avancées de Tako Tsubo par rapport à vos enregistrements précédents?

CHARLES DE BOISSEGUIN : Chaque disque qu’on a sorti a été suivi d’une tournée. Au-delà de la France et de l’Europe, on a rencontré notre public américain, mexicain, turc, canadien et du coup on a interagi avec les musiques de ces cultures, on a ramené tout ces souvenirs de voyage à la maison. Et je pense que ça nous a inévitablement servi pour assumer toutes ces références qu’on a aujourd’hui, et de ne pas nous sentir obligés de faire de la musique franco-française. On ne sentait pas ces influences dans Mata Hari, notre premier album très nocturne, très français. Tako Tsubo est plus empreint de hip hop, de jazz, de soul, mélanges plus assumés.  Partir loin nous a rendus plus libres, cette liberté se ressent dans la structure globale de l’album.

FLORE BENGUIGUI :  Et ça se ressent aussi sur les textes.  Je m’appliquais avant à écrire des textes français qui sonnaient bien, qui s’inscrivaient bien dans le groove mais qui ne disaient pas grand-chose. Je ne formalisais pas trop du sens, je m’intéressais surtout au son, alors que cette fois, je me suis penché autant sur le sens que sur le son. Les textes parlent de choses beaucoup plus intimes, plus profondes, sans perdre le son. C’est parler de soi mais c’est aussi universel, c’est une forme de poésie. Ce n’est pas du premier degré mais c’est beaucoup plus personnel.  C’est grâce au travail que j’ai fait avec le rappeur Fils Cara sur deux des morceaux. Dans le rap, cette idée d’associer le son au sens est beaucoup plus répandue. Du coup ça m’a beaucoup aidée à l’écriture des autres morceaux.

 CHARLES DE BOISSEGUIN : Oui on a essayé un traitement beaucoup plus intime de la voix, il   y a un traitement voix qui se rapproche plus d’une Billie Eilish que d’une France Gall.  On a essayé de faire en sorte que la voix soit vraiment dans vos oreilles, que la voix vous parle directement comme si vous étiez à côté de la personne qui chante. Bouffer le micro… en quelque sorte, créer une proximité instantanée. Ça participe aussi au sens des textes.

PAN M 360 : Si on prend des exemples pour illustrer cette différence acquise dans le texte?

FLORE BENGUIGUI : Par exemple, Hématome parle du piège des réseaux sociaux dans une rupture amoureuse, ce phénomène du ghosting à portée de la main. C’est le piège des réseaux où les gens sont à la fois hyper-accessibles et terriblement loin. Hematome est un morceau très intime pour moi parce que c’est quelque chose que j’ai vécu.  Si on compare ce morceau à Erreur 404,  de l’album Mata Hari, c’est aussi un morceau de rupture mais vécu cette fois avec beaucoup d’ironie et de fierté, alors qu’Hematome est hyper triste, profondément déchirant, plus intime, plus précis. 

C’est pourquoi je crois que les gens s’identifient beaucoup plus à Hématome. Plusieurs nous ont dit qu’ils se reconnaissaient dans cette chanson, ça les aidait à traverser ce qu’ils étaient en train de vivre. Ce ne fut pas le cas avec Erreur 404,  plus floue, moins personnelle. Quand je dis par exemple  « je t’ai tellement regardé sans rien dire j’aurais pu compter tous tes atomes », c’est admettre sa fragilité, sa propre tristesse.  

J’ai essayé de creuser cette mise à nu dans d’autres morceaux comme Submarine (en anglais). Peur des filles est un autre exemple de texte plus direct, plus précis : l’exercice consiste à manier l’ironie, se moquer ce que je n’exprimais pas avant. Être revenue dans le réel m’a aussi permis d’amener une dose d’humour.

CHARLES DE BOISSEGUIN : Peur des filles est vraiment féministe même si cela n’est pas un manifeste, l’ironie adoucit ce que les gens pourraient qualifier de vindicatif. En tout cas, il y a une prise de parti qui n’existait pas dans tout ce qu’on a pu faire avant.  

PAN M 360 : Avec cet humour, ces clins d’oeil, ces seconds degrés sur fond disco-funk-house, il  est aisé de croire que la dimension spectacle sur scène est prépondérante pour L’Impératrice.

FLORE BENGUIGUI :  Oui. Nous sommes d’abord un groupe live. Notre son est plus organique qu’électronique.  

CHARLES DE BOISSEGUIN : Nous sommes six sur scène, nous avons parfois des invités – section de cuivres,  chanteurs, etc. En tournée, nous essayons de défendre à six.  Ça coûte extrêmement cher mais nous sommes fiers d’avoir relevé le défi avec une vraie scénographie, des éclairages, un jeu de scène. Pour la tournée de l’album Matahari, nous avons bossé avec Vincent Lérisson qui avait précédemment travaillé avec Justice. Il nous avait fait une scéno incroyable! Et ce qu’on avait gagné avec cette tournée on l’a réinvesti dans la nouvelle tournée… interrompue par la pandémie. Notre univers visuel est plein d’influences de partout, nous avons toujours eu ce côté très cinématographique sur scène comme c’est le cas dans notre musique. 

PAN M 360 : Vos fans à l’étranger sont-ils vraiment étrangers ou des ressortissants français à l’étranger?


CHARLES DE BOISSEGUIN : Lorsque nous avons joué une première fois aux États-Unis, nous espérions qu’il n’y aurait pas 80% de Français dans la salle et… c’était 90% d’Américains! Ailleurs? 100% de Mexicains, 100% de Turcs, etc. On s’approprie notre musique, on s’y identifie, c’est très cool! On est d’ailleurs un des rares groupes français  à avoir quasiment plus de succès à l’étranger qu’en France. Chez nous, on est un ptit peu boudés par les médias qui choisissent de couvrir ce qui s’inscrit dans la tendance du moment, alors qu’on fait une musique en marge des tendances. En fait, ça nous rend plus singuliers, plus pérennes car nous échappons à la surexposition, au phénomène du tremplin spontané qui peut te réduire en cendres deux ans après car tu n’es plus tendance. Et ça nous permet de mieux nous exporter. À notre façon.

C’est au petit studio de Tune-Yards à Oakland -plutôt grand pour cette ville- que nous avons joint Merrill Garbus. Souriante, rigolote, curieuse, l’esprit vif, la chanteuse et multi-instrumentiste du groupe pop avant-gardiste aux contours expérimentaux est aussi une artiste gentiment tourmentée, tiraillée entre sa musique, ses aspirations et convictions sociales. Très affable, elle s’est confiée à nous sans retenue, nous parlant de ses doutes, de ses remises en question, de Montréal qu’elle connaît bien, de son sixième album et bien sûr du groupe qu’elle dirige avec son compagnon Nate Brenner.

PAN M 360 : Tu as vécu quelques années à Montréal, qu’est-ce qui t’y as amenée et depuis quand as-tu quitté pour Oakland ?

Merrill Garbus : Je suis restée trois ou quatre ans à Montréal. J’y ai rencontré Patrick Grégoire, avec qui j’ai monté un groupe (Sister Suvi) en 2005. Donc c’est à cette époque que j’ai commencé à souvent venir à Montréal. J’ai laissé mon job de marionnettiste au Vermont, je vivais là-bas avec mes parents et je faisais des allers-retours. On jouait souvent au Dépanneur Café sur Bernard. Donc je venais pour faire ces petits concerts et puis à un moment donné je me suis dit que ce serait plus pratique si je restais à Montréal, donc j’ai loué ce sous-sol, à côté du chauffe-eau, pour une centaine de dollars par mois. 

PAN M 360 : Pourquoi avoir choisi de vivre à Montréal ?

Merrill Garbus : Comment dirais-je… Je me sentais à l’époque comme une personne de 48 ans alors que je n’en avais que 25 (rires). J’étais assez déprimée, je ne savais pas trop ce que je voulais dans la vie et dès que j’ai commencé à venir à Montréal, j’ai rencontré tous ces gens qui semblaient savoir ce qu’était la vie. Chaque fois que j’allais dans cette ville, j’avais le sentiment de  devenir de plus en plus jeune ! (rires) Donc il m’a semblé qu’en étant à Montréal, je vivais enfin une part de ma jeunesse. Tu sais c’est comment à Montréal, tu pars de chez tes amis l’été à 4 h du matin, il commence à faire jour, il fait bon et tu te sens en sécurité. Même si j’ai plus fumé et bu lors de mon séjour à Montréal que durant toute ma vie avant ça, c’était vraiment agréable. Et il faut aussi dire que la communauté artistique était tellement vibrante – je ne sais pas si c’est encore le cas aujourd’hui. Mes amis là-bas me disent qu’il y a un couvre-feu. Ça me semble étrange. Selon moi, Montréal serait bien un des derniers endroits où je pourrais imaginer un couvre-feu ! J’ai l’impression que c’est un Montréal plus tranquille, celui des familles qui veulent aller au lit de bonne heure, alors que le Montréal que je connais est super créatif et ne dort pas la nuit. Le premier endroit où j’ai demeuré à Montréal était en face du Arts Café sur Fairmount. Il y avait à manger, il y avait de la musique… J’y allais plusieurs fois par jour. Il y avait différents petits endroits sympathiques comme ça à Montréal, légaux ou non, où on se retrouvait pour créer, jouer de la musique… 

PAN M 360 : Montréal te manque ?

Merrill Garbus : Oh oui, tout le temps ! L’hiver est vraiment difficile et c’est une des principales raisons pour laquelle j’ai quitté Montréal pour la Californie. Le soleil de la Californie fait beaucoup de bien à mon équilibre mental, bien plus que l’hiver à Montréal ! (rires) Honnêtement, mon séjour à Montréal fut une des plus belles périodes de ma vie.

PAN M 360 : Avec l’année que vous avez connu aux États-Unis, en plus des quatre années Trump, je me disais que pour quelqu’un qui avait connu la vie à Montréal, tu devais avoir envie d’y retourner !

Merrill Garbus : (Rires) Quand je suis retournée vivre aux États-Unis, c’était Obama qui était en poste alors que quand je suis venue vivre à Montréal, c’était Bush fils. Je m’étais dit « fuck this, je me casse ». Et franchement, c’était un bon moment pour être à l’extérieur des États-Unis et de voir avec une certaine distance ce qui se passait là-bas. Car comme tu le sais probablement, nous sommes beaucoup aux États-Unis, même les plus progressistes qui ont souvent voyagé, à ne pas voir au-delà des frontières de notre pays. Donc ce fut une bonne chose de voir tout ça sous un autre angle, c’était un bon moment pour être loin de cet état d’esprit typiquement américain. Donc oui, j’y ai souvent pensé à Montréal lors des quatre dernières années. Mais comme je ne vivais pas légalement à Montréal, je n’ai jamais pu vraiment m’impliquer dans les politiques locales alors que beaucoup de mes amis l’étaient. Et mon français n’était pas terrible, pas assez pour vraiment me rapprocher de la communauté francophone. Et comme la communauté anglophone est aussi très isolée là-bas, si j’avais pu demeurer là légalement, je pense qu’il aurait fallu que je change d’état d’esprit pour me sentir beaucoup plus connectée à l’ensemble de la communauté montréalaise au lieu de cette petite enclave majoritairement blanche et anglophone. Je trouvais que les francophones étaient généralement plus au courant de ce qui se passait au sein de la communauté anglophone que le contraire, qu’ils étaient bien plus bilingues que les anglophones aussi. 

PAN M 360 : Le nouvel album qui vient de paraître s’intitule Sketchy (Douteux). Que signifie ce titre pour toi ?

Merrill Garbus : J’aime ce titre car il peut signifier plusieurs choses. J’ai toujours préféré des titres d’albums qui peuvent avoir un sens différent. À la base, c’est tout bête, j’avais un carnet de croquis où il était inscrit « Sketch » sur la couverture et j’ai un jour simplement ajouté le « y ». Ce titre implique que j’essaye de démêler ce que signifie être une personne de race blanche dans ce monde, de réaliser à quel point ce monde est bâti pour mon confort de blanche privilégiée. Il y a un passage dans une des chansons qui dit « Dare yourself to think it all the way through »… Je cherche à me donner la possibilité de réaliser que mon propre comportement est douteux (sketchy), sans pour autant fondre en larmes (rires). Donc dans ce même ordre d’idée, est-ce qu’être un Américain est douteux? Est-ce qu’être un capitaliste est douteux ? Est-ce que commercialiser ma musique est douteux ? Je me demande à quel point je peux m’autocritiquer et en même temps avoir cette image en couverture d’album où je suis sous le soleil, accessible… Comment puis-je arriver à équilibrer ces deux aspects ?  Est-ce que ça a du sens ? (rires). 

PAN M 360 : On sent une colère ou un malaise dans les paroles de certaines chansons…

Merrill Garbus : Les chansons de cet album sont en quelque-sorte nées de cette auto-analyse mais aussi du fait de vivre quatre années sous Trump, dans un pays divisé. Je ne parle pas de division entre Démocrates et Républicains, mais plutôt entre ces personnes qui tiennent à ce que les choses demeurent comme elles le sont et ceux qui remettent justement beaucoup de ces choses en question, qui réalisent que bien des fondements sur lesquels ce pays a été construit ne sont pas justes. Ces chansons viennent de l’impossibilité, d’une tension, d’une pression.

PAN M 360 : Tu as traversé une période d’incertitude, un passage à vide après ton précédent album I Can Feel You Creeping Into My Private Life, au point où tu as failli abandonner le projet Tune-Yards. Que s’est-il passé ?

Merrill Garbus : Nate (Brenner), mon partenaire dans le groupe et dans la vie, te dirait que je me sens comme ça à chaque fois (rires). Il me dit que je répète ça depuis le premier album. Tu sais, le premier album de Tune-Yards (Bird Brains) devait à l’origine s’intituler White Guilt, et je voulais nommer troisième (Nikki Nack) The Problem With Tune Yards (rires). J’ai toujours pensé que l’existence même de ce projet est sketchy et que je n’ai pas besoin qu’on me dise « qu’est-ce que cette femme blanche fait là à filtrer ces influences de musiques africaines et noires, c’est suspect ». Je me demande aussi si nos concerts sont des lieux sûrs  pour le public. Si tu n’es pas blanc, te sentiras-tu en sécurité dans nos concerts ? Donc je me suis mise à penser que nous devrions tous se méfier d’endroits qui ne semblent pas inclusifs. Quand je regarde le public à nos concerts, je ne vois qu’une mer de personnes blanches. Je chante des trucs assez durs envers les blancs, comme la chanson Colonizer par exemple, et je vois toutes ces personnes blanches danser et s’amuser… Je me demande alors si elles ont bien écouté les paroles, si elles comprennent ce que je chante. Je ne sais pas comment mon public interprète mes chansons. De sorte que j’ai toujours un regard critique, je me demande souvent ce que je fous là. Est-ce un espace de guérison, ce que je souhaite, ou bien sommes-nous complètement aveugles face à ce qui se passe autour de nous ? Étant très auto-critique, peut-être même auto-annihilatrice, et ayant cette éthique punk de vouloir foutre le feu à tout ça, je me dis souvent que si ça ne fonctionne pas, si ça n’amène rien à l’évolution de la société, alors fuck it

PAN M 360 : Et comment l’inspiration ou la créativité est-elle revenue pour Sketchy ?

Merrill Garbus : J’ai une sorte d’engagement envers Tune-Yards . Je me dis que je suis dans la quarantaine et que ça c’est mon boulot. Alors je me suis tout simplement raisonnée et me suis dit que c’était le moment de retourner au travail et d’agir en adulte. Nate et moi sommes assez disciplinés. On vient au studio du lundi au vendredi, je fais la même routine de réchauffement vocal, puis je mets une minuterie pour une demi-heure et j’essaye de démarrer une ou deux nouvelles chansons. Petit à petit, j’ai à nouveau réalisé que j’adore faire de la musique. Donc c’est comme si ma conscience me dit que je devrais avoir honte de faire ce que je fais et mon corps qui au contraire se moque de tous ces questionnements et apprécie la musique pour ce qu’elle est. Faire de la musique, c’est mon corps et mon âme qui disent oui à la vie. C’est la raison pour laquelle tUnE-yArDs  existe encore aujourd’hui… jusqu’à la prochaine remise en question ! 

Comme c’est le cas chez plusieurs diffuseurs, sociétés de concerts, orchestres ou ensembles, le Quatuor Bozzini se réjouit des retrouvailles prochaines avec un public en chair et en os, sans renoncer pour autant au concert en webdiffusion. Enregistré à la Salle Bourgie, le programme Imaginaire Nord a été conçu de concert avec l’exposition présentée au Musée des Beaux-Arts de Montréal, soit jusqu’au 12 septembre prochain.

« Riopelle : à la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones dévoile un artiste imprégné par l’intérêt des surréalistes pour les arts non occidentaux, influencé par son ami et collectionneur Georges Duthuit ainsi que par la lecture des travaux d’anthropologues et d’ethnologues tels que Marius Barbeau, Jean Malaurie et Claude Lévi-Strauss. Elle rend compte de l’influence des voyages de chasse et de pêche faits par Riopelle au cours des années 1970 dans le Nord et le Grand Nord du Québec et du Canada, en compagnie du Dr Champlain Charest, propriétaire d’un hydravion, dont témoignent entre autres les séries Jeux de ficelles (1971-1972), Rois de Thulé (1973) et Icebergs (1977). S’appuyant sur une approche interculturelle, elle fait un parallèle inédit entre les œuvres de Riopelle et certaines sources qui l’ont inspiré, notamment une sélection de masques inuit et d’œuvres des Premières Nations de la côte Nord-Ouest du Pacifique. »

Au tour de l’altiste Stéphanie Bozzini et la violoncelliste Isabelle Bozzini de nous présenter Imaginaire Nord, programme complémentaire à cette exposition.

PAN M 360 : Comment ce programme du Quatuor Bozzini s’arrime-t-il avec l’exposition actuellement présentée au MBAM ?

ISABELLE BOZZINI : C’est assez éclectique comme programme, tenu par le thème de la nordicité tenu par Jean-Paul Riopelle, les influences de Riopelle sur les jeunes compositeurs, et aussi des compositeurs,  soit Erik Satie et Betsy Jolas. Apparemment, Riopelle n’était pas un grand mélomane mais aimait beaucoup Satie et Betsy Jolas était son amie. On n’en sait pas davantage… Notre programme présente donc des œuvres à travers le prisme de cette exposition consacrée à Riopelle, la nordicité et les cultures autochtones. 

STÉPHANIE BOZZINI :  Dans le programme, par exemple, une pièce de Simon Martin s’inspire de tableaux de Riopelle (Icebergs et le quadryptique Soleil de minuit), et fut écrite en 2007. Le lien est clair. Par ailleurs, Arte Musica a aussi commandé une œuvre à la violoniste Alissa Cheung, qui est aussi membre de notre quatuor.

ISABELLE BOZZINI : Plus précisément, ces deux jeunes compositeurs canadiens se sont inspirés de Riopelle, auxquels s’ajoute une œuvre de la performer inuite Tanya Tagaq, qui s’inspire de sa propre nordicité, sorte de rappel aux humains de l’avenir à se rapprocher de la nature et d’en raffermir leur relation.

PAN M 360 : Comment Sivunittinni, cette œuvre de Tanya Tagaq arrangée par Jacob Garchik, se déploie-t-elle?

STÉPHANIE BOZZINI : Cette œuvre est vraiment spéciale. Tagaq utilise toutes sortes de sons, des craquements évoquant la glace qui se rompt, aussi des chants de gorge et autres musiques qu’elle a développées avec son groupe. Elle mise aussi sur les duos, un peu à l’image des jeux de gorge entre deux femmes; par exemple, deux violons qui se donnent la répartie dans un échange rythmique C’est vraiment le fun à jouer, on a presque envie de rigoler à certains moments.

ISABELLE BOZZINI : Chez Tagaq, c’est beaucoup une recherche de textures, une approche bruitiste, une autre d’imitations de sons de la nature et autres phénomènes organiques, sans compter le chant de gorge. Au-delà de la partition, il nous a fallu comprendre son écriture et la traduire dans un contexte de musique contemporaine. En écoutant ses enregistrements, on a fini par piger ! En fait, cette œuvre résulte d’idées de l’artiste ensuite communiquées à un musicien capable d’en faire la notation et de les arranger. Ce n’est pas habituel pour nous mais on sent que cette femme est une force de la nature. Le défi était pour nous de bien comprendre son langage, au-delà de partitions ou de consignes écrites. C’est relativement clair, en fait.

PAN M 360 :  Comment présenter l’œuvre de Simon  Martin,  Icebergs et Soleil de minuit — Quatuor en blanc?

STÉPHANIE BOZZINI :  Dans le contexte de notre Composer’s Kitchen (où l’on présente annuellement de nouveaux créateurs), Simon nous avait écrit cette œuvre en 2007. Elle sortait clairement du lot et il est important de faire vivre une œuvre, d’autant plus que son exécution n’est jamais la même. Une nouvelle dimension s’ajoute chaque fois qu’on la rejoue.

ISABELLE BOZZINI : Simon était encore aux études à cette époque, c’est donc  une œuvre de jeunesse. Tu sens le jeune compositeur qui nous met toute la gomme pour son premier quatuor à cordes mais il a eu la main heureuse.  Ça marche bien finalement, ce n’est pas trop chargé,  il explore de belles textures et nous mène ailleurs. 

STÉPHANIE BOZZINI :  Ces textures sont spéciales, les harmonies de l’ œuvre sont presque spectrales, fondées sur les cordes ouvertes et les harmoniques. Lorsqu’il parle de son travail, Simon évoque souvent la « sculpture de sons », bien au-delà des bruits mais aussi dans la forme de l’œuvre et dans ses choix harmoniques. Quiconque connaît le travail de Simon Martin aujourd’hui et écoute cette pièce peut reconnaître son style. Dès le début, il y  avait déjà cette unicité. 

PAN M 360 : Du Quatuor Bozzini, on ne s’attend pas à des relectures d’Érik Satie. C’est quand même bien d’entendre le quatuor jouer de la musique française composée au tournant du 20e siècle!

ISABELLE BOZZINI : (rires) Vous savez, on était un peu obsédé par Satie depuis un moment! Chaque année à Vancouver depuis 2012 (jusqu’à la pandémie), on fait un lab avec Christopher Butterfield et on a souvent parlé de cette possibilité d’arranger sa musique pour un quatuor à cordes. Lui nous disait pouvoir arranger les Nocturnes et que ça marcherait bien pour notre quatuor. Christopher est super éclectique, il avait un band de rock dans les années 90 à Toronto et il est ensuite devenu prof en Colombie-Britannique, plusieurs artistes de talent ont été ses élèves  depuis – Andrea Young, Cassandra Miller et autres personnalités musicales très intéressantes. Finalement, cette intention est devenue un vrai projet, un go!

STÉPHANIE BOZZINI : La tradition de musique française comporte ses exigences pour jouer Satie.  On a expérimenté mais l’interprétation finale est plus neutre, peut-être un peu plus traditionnelle.  On a quand même essayé de s’en dégager un peu.

ISABELLE BOZZINI : Avec Satie, un pianiste a quand même une approche relativement objective,  c’est relié à la mécanique de l’instrument et au fait qu’il joue seul. Avec un quatuor à cordes, cependant, cette musique arrangée peut vite devenir lourde et sirupeuse. Alors comment faire pour que ça sonne quatuor à cordes tout en respectant cette œuvre conçue à l’origine pour le piano?  Par exemple, il faut se préoccuper de l’articulation. On joue Satie parce qu’on trouve ça très beau, mais jusqu’où peut-on interpréter cette musique sans rajouter trop de flafla et faire en sorte que ça marche?  Avec ou sans nuances?  Ça a été pour nous une belle exploration.

PAN M 360 : Qu’en est-il de Menus propos, de Betsy Jolas?

STÉPHANIE BOZZINI : Française et Américaine, Betsy Jolas est à Paris, elle a 95 ans. Sa pièce est très courte : 2 minutes et 50 secondes constituée de 5 mouvements. Vraiment une miniature, ça se passe vite, un peu dans l’esprit des Bagatelles d’Anton Webern, de petits événements se produisent en peu de temps. 

ISABELLE BOZZINI : On connaît l’identité de Betsy Jolas depuis toujours mais on ne connaît pas tant son travail. L’exécution de cette œuvre, en fait, a été commandée par la Salle Bourgie, parce que  Betsty Jolas fut une amie de Jean-Paul Riopelle.  Vu le programme chargé, nous avons choisi une œuvre très courte et ça fait un beau contraste avec le reste du programme.

PAN M 360 : Parlons maintenant de Du Nord, la pièce de votre collègue Alissa Cheung :

STÉPHANIE BOZZINI :  Alissa s’est inspirée d’un tableau de Riopelle, Matinée au Cap Tourmente (1990). On peut y observer une oie aux ailes déployées, mais  Alissa évoque aussi dans sa pièce la vie sociale de l’oie, la solidarité des oies pendant leur migrations, etc.. Lorsque Alissa a confié avoir pensé à chacun des membres du quatuor en écrivant cette œuvre, j’ai été vraiment touchée! De toutes les pièces de ce programme, c’est assurément celle où on a ressenti la connexion la plus directe.

ISABELLE BOZZINI :  C’est une musique relativement minimaliste, on y ressent le vol des oiseaux. Alissa nous a dit qu’il y avait des petits bouts ressemblant à Philip Glass et Jürg Frye, les accords s’y déroulent lentement et c’est diablement efficace.  Alissa est super!  Musicienne sérieuse et violoniste excellente, très impliquée au sein de notre ensemble, elle est aussi une jeune compositrice de talent.  Elle a aussi composé un quatuor pour guitares électriques destiné à l’ensemble de Tim Brady, Instruments of Happiness. Pour nous, c’est son deuxième quatuor; le premier était inspiré d’Alvin Lucier, écrit dans le contexte d’un projet autour du compositeur. Du Nord, je crois, est plus personnel. Ce fut très agréable de monter cette œuvre; on était un peu dans son  quant à soi, impossible de se plaindre de la compositrice, là devant nous! (rires) Elle non plus n’osait pas trop intervenir sur notre jeu, mais nous avons tous fini par communiquer et ça a été vraiment réussi. On pourra rejouer cette pièce dans plusieurs contextes. 

  1. PROGRAMME

Simon MARTIN Icebergs et Soleil de minuit — Quatuor en blanc 
Erik SATIE Cinq Nocturnes (arr. Christopher Butterfield)  
Tanya TAGAQ Sivunittinni (arr. Jacob Garchik)
Betsy JOLAS Quatuor IV « Menus Propos »
Alissa CHEUNG Du nord (commande de la salle Bourgie)

  1. INTERPRÈTES

Clemens Merkel, violon
Alissa Cheung, violon
Stéphanie Bozzini, alto
Isabelle Bozzini, violoncelle

POUR ACCÉDER À LA WEBDIFFUSION (15$- DU 27 MARS AU 10 AVRIL), C’EST ICI

 PAR AILLEURS…

* Dans un concert vidéo inédit, le Quatuor Bozzini présente virtuellement la création du Quatuor à cordes No.4 du compositeur suisse Jürg Frey au Festival MaerzMusik de Berlin. Enregistrée à l’Agora du Coeur des Sciences de l’UQAM en collaboration avec Nicolas Godmaire, Robin Pineda Gould (vidéo), Ricardo Morejon (son) et Lucie Bazzo (design lumière). La première aura lieu le 25 mars 2021 à 20h (HEC) ou 14h (HAE), et la vidéo sera par la suite disponible sur le site de MaerzMusik jusqu’au 30 juin.

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* Toujours dans le cadre du festival virtuel MaerzMusik de Berlin, le QB exécute une œuvre d’Éliane Radigue, Occam Delta XV for String Quartet.  L’exécution est faite en collaboration avec Emanuelle Majeau-Bettez, Philippe-Aubert Gauthier et l’UQAM. La webdiffusion est aussi prévue du 25 mars au 30 juin.

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* MaerzMusik: Timepiece est un happening d’une durée de 27 heures. Dans le contexte du festival berlinois, des musiciens issus des quatre coins du monde participent à l’événement conçu autour de l’horloge parlante de la BBC. Le Quatuor Bozzini y interprétera une nouvelle pièce de Michael Oesterle, Consolations harmoniques. L’événement démarre samedi 27 mars, 20h et se termine le lendemain dimanche, minuit.

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On ne présente plus Suzi Quatro, la fougueuse petite bassiste de Détroit vêtue de cuir noir, égérie du glam qui a pavé la voie pour de nombreuses musiciennes rock, punk et autres… Et pourtant, celle qui a vendu plus de 50 millions d’albums et à qui l’on doit entre autres les classiques Can the Can, 48 Crash, Devil Gate Drive et The Wild One, demeure encore largement méconnue, particulièrement en Amérique du Nord où, curieusement,  elle n’a jamais percé. Parce qu’en Angleterre, où elle s’est établie en 1971, et dans tout le reste de l’Europe ainsi qu’en Australie, Suzi Quatro est une légende. Des Runaways à Amyl & The Sniffers en passant par Hearth, Blondie, L7, Gaye Advert (The Adverts), Tina Weymouth (Talking Heads), Chrissie Hynde, The Bangles, The Go-Go’s, Girlschool et bien sûr Joan Jett, toutes lui sont redevables et lui vouent une grande admiration. Le documentaire Suzi Q, paru en 2019, en témoigne d’ailleurs amplement et lui rend enfin justice.

À la veille de la sortie de son 18e album, The Devil in Me, PAN M 360 a joint Suzi Quatro chez elle en Angleterre. L’occasion était trop tentante pour ne pas s’entretenir avec cette pionnière du rock au féminin. La dame, aujourd’hui âgée de 70 ans, n’est évidemment plus la rockeuse qu’elle fut à l’époque, mais elle n’a rien perdu de sa verve et de son ardeur.

PAN M 360 : Avec trois albums entre 2017 et 2021, vous avez été plutôt prolifique ces dernières années ! Que s’est-il passé ? D’où provient cette récente vague d’inspiration ? 

Suzi Quatro : Je n’ai jamais vraiment cessé d’écrire des chansons, mais j’ai eu des enfants durant les années 80 donc j’ai pas mal ralenti le rythme, puis je suis passée par un divorce et tout ça prend du temps. Ce n’est qu’après cette période que je me suis vraiment remise à la musique. Mon gros album retour a été Back to the Drive en 2006, qu’Andy Scott a réalisé et dont la pièce titre a été écrite par Mike Chapman, avec qui je collabore depuis mes débuts. Ensuite j’ai fait In The Spotlight, que Mike a réalisé. Puis en 2017 j’ai fait Quatro, Scott & Powell qui a plutôt bien marché en Australie. Ensuite, mon fils m’a dit qu’il avait envie d’écrire avec moi. Ce n’était pas la première fois qu’il me disait ça, il m’en parle depuis qu’il a 14 ans, mais cette fois-ci il tenait à ce qu’on s’y mette tout de suite. C’est ainsi qu’est né No Control en 2019. L’album a récolté un très bon succès critique et cela a donné pas mal confiance à mon fils. Le label a choisi d’aller de l’avant  pour un autre album, donc on s’est tout de suite lancé dans ce projet mon fils et moi. Pour lui, il fallait que ce disque soit aussi important que mon premier. Donc pour The Devil in Me, il savait exactement dans quelle direction aller. Il a 36 ans, j’en ai 70. Prenant cet écart d’âge en considération, il a davantage insisté pour imposer sa manière de composer une chanson. Son approche est différente de la mienne. Si certaines choses ne changent pas, chaque génération a sa façon de voir et de faire les choses. Lui a la sienne et aussi une vision bien personnelle de moi. Donc il a tout mis ça sur la table, avec toute sa passion et son énergie et moi j’ai apporté 57 ans de métier et 70 ans d’expérience de vie. Donc on s’est lancé et la chimie a super bien opéré. Il m’a fait voir qui je suis à travers son regard. Ce qui est vraiment, mais vraiment agréable, et créatif ! Tu sais, je me sens comme si j’avais le feu en moi à nouveau, c’est ce qu’on ressent à l’écoute du disque. Cet album est rafraîchissant parce que je me vois d’un œil nouveau, sous un angle différent. 

PAN M 360 : Travailler avec votre fils vous a-t-il encore plus rapproché tous les deux ?

Suzi Quatro : Je ne savais pas qu’il avait tout ce talent en lui. J’ai bien vu qu’il l’avait avec No Control mais je ne pensais pas que c’était à ce point. Avec The Devil in Me, il s’est vraiment épanoui. J’ai toujours travaillé avec des membres de ma famille, donc il n’y a rien de nouveau pour moi là-dedans. J’ai joué dans le groupe de mon père dès l’âge de sept ans, avec mes sœurs (le groupe rock-garage The Pleasure Seekers durant les années 60), avec mon frère (Michael Quatro), avec mon mari (Len Tuckey) qui était le guitariste de mon groupe… Donc de travailler avec la famille ne me demande pas d’efforts d’adaptation, ce qui n’était pas le cas pour mon fils Richard car lorsque je travaille, je suis dans une relation professionnelle et non sentimentale. Donc c’était à lui de s’adapter à moi. Quand je travaille en studio, je ne suis pas « maman », je suis Suzi Quatro.

PAN M 360 : Quand vous écrivez ensemble, est-ce que ce sont paroles et musiques ?

Suzi Quatro : Je suis plus une parolière. Mon fils est arrivé avec quelques titres de chansons qu’il trouvait appropriés à certains riffs qu’il avait composés. Et c’était juste, en effet. Il m’a aussi fait part de quelques idées qui, selon lui, cadreraient avec certaines chansons mais, en général, les paroles c’est plus mon domaine. Ceci dit, c’est surtout un travail collaboratif et non chacun qui fait son boulot de son côté. Prends la chanson My Heart and Soul par exemple. J’étais assise sur le balcon et lui était dans le studio avec ses machines lorsque j’ai entendu une piste sur laquelle il travaillait. Il y avait une boucle rythmique, une basse et une guitare et ça m’est allé direct au cœur. J’ai su tout de suite que ce morceau avait quelque chose et qu’il ne fallait pas que j’y réfléchisse mais plutôt que je me laisse aller instinctivement, au feeling. Alors je me suis précipitée dans le studio en lui disant de refaire cette piste, de me donner une paire d’écouteurs et un micro et d’enregistrer. Je me suis mise à chanter avec une voix que je n’avais jamais eu avant. Il y avait quelque chose de très Motown dans ce morceau, et étant de Détroit, je peux te dire que je connais bien cette musique. Ça a réveillé quelque chose en moi, mes racines Motown tu vois ? À cette époque, j’étais séparée depuis deux mois et demi de mon second mari et ces paroles sont sorties de ma bouche de façon complètement improvisée, sans que j’y réfléchisse. Mon fils insistait beaucoup pour toujours avoir la bonne vibe et pour ce morceau, ça s’est fait tout seul. Moi, je lui fais confiance et au vu de ce qu’on m’a dit à propos de ce nouvel album, je ne me suis pas trompée. 

PAN M 360 : En plus des trois albums parus entre 2017 et maintenant, vous avez aussi fait l’objet d’un documentaire en 2019, Suzi Q. Comment expliquer ce nouvel intérêt pour Suzi Quatro ?

Suzi Quatro : On dirait que tout le monde m’a récemment redécouverte, ou tout simplement découverte, en partie grâce à ce documentaire. Il y a un truc sur lequel j’ai insisté dès le départ, que ce documentaire soit honnête, franc. Même si parfois ça ne m’avantage pas, même si certaines choses peuvent paraître gênantes, je veux que mon histoire soit racontée. C’est sans doute pour ça que beaucoup ont trouvé ce documentaire touchant et sincère. Personne n’a de parcours sans embûches, il y a des choses que tu dois laisser derrière, des choix et des sacrifices à faire, des choses qui font mal… et ça je voulais que ça fasse partie du film autant que mes victoires. Je te jure, il y a de nombreuses fois où j’ai voulu ramper hors du cinéma lors de la première tellement il y a des moments gênants. Mais selon moi, ce sont les meilleurs moments du documentaire. 

PAN M 360 : Il y a eu un autre documentaire, fait quelques années auparavant et qui n’est curieusement jamais sorti, Naked Under Leather réalisé en 2006 par l’ex Runaways Victory Tischler-Blue. Que s’est-il passé? 

Suzi Quatro : Vicky Blue est une bonne amie et on a passé pas mal de temps à travailler sur ce documentaire. Alors qu’on s’approchait de la date de parution, une personne que je ne veux pas nommer mais qui est interviewée dans le film n’aimait pas comment elle paraissait et a décidé qu’elle ne voulait plus en faire partie. Donc, elle n’a pas signé le formulaire de décharge et comme elle était un élément clé du documentaire, on ne pouvait pas simplement la couper… En plus, pas mal de photos remises à Vicky pour le film se sont retrouvées sur l’internet alors qu’elles n’auraient jamais dû… donc on a été contraint de tout laisser tomber. On est toujours de bonnes amies malgré ça; Vicky a vu Suzi Q et m’a dit qu’elle avait trouvé ça formidable. C’est dommage, elle s’en veut de ne pas avoir fait signer ce fameux formulaire de décharge beaucoup plus tôt… Mais comment prévoir ? Quelqu’un t’accorde une entrevue et se rétracte à la dernière minute… On ne l’aurait jamais interviewé si on avait su ! 

PAN M 360 : À l’instar des Sparks, vous avez connu le succès en Europe bien plus qu’en Amérique. Venant de Détroit, qui avait la réputation d’une ville très rock avec des groupes comme MC5, les Stooges, Alice Cooper et d’autres, c’est assez étrange que vous n’ayez pas été reconnue dans votre ville natale alors qu’on vous adorait en Europe et en Australie.

Suzi Quatro : Il y a eu une courte période, soit entre 1973 et 1975, où la scène glam a prédominé en Europe et partout à travers le monde alors que ça n’a pas vraiment fonctionné en Amérique. Ils n’avaient pas compris. Des gens comme moi et Slade… ils n’avaient pas compris notre musique. En 1974, alors que j’avais déjà 5 ou 6 millions d’albums vendus dans le monde, tout ce que j’entendais à la radio américaine quand j’allais y donner des shows avec mon groupe britannique était Linda Ronstadt et les Eagles… Debbie Harry raconte dans le documentaire que j’étais un peu trop en avance par rapport à ce qu’il se passait à cette époque en musique aux États-Unis. Je suis une pionnière, je fus la première à avoir connu le succès en faisant ce que je faisais, mais ce n’est qu’après mon passage à Happy Days, où j’ai joué le rôle de Leather Tuscadero entre 1977 et 1979, que les choses se sont mises à bouger un peu plus pour moi là-bas. Pourtant, je connaissais tous ces groupes de Détroit, j’ai grandi en les écoutant et pour la plupart ce sont des amis. J’ai commencé à jouer dans des bands à l’âge de 14 ans, j’ai quitté les États-Unis en 1971 pour l’Angleterre car ça ne marchait tout simplement pas. Reste que je suis une fille de Détroit, c’est dans moi, je suis La fille de Détroit et je le serai toujours. Peu importe le nombre d’années où j’ai vécu en Angleterre, je ne serai jamais britannique !  

PAN M 360 : Vous êtes considérée comme une pionnière ayant pavé la voie pour de nombreuses musiciennes de la scène rock. Comment étiez-vous perçue par le mouvement féministe de l’époque ?

Suzi Quatro : J’en sais rien, je n’étais pas très impliquée dans ça. Je suis une solitaire, bien plus une « moi-même-iste » qu’une féministe. Je pense qu’on me voyait comme une femme forte, probablement un modèle mais je n’ai pas participé à des manifs et brûlé mon soutien-gorge. Je ne suis pas concernée par les genres… Comment dire… je ne me suis jamais cataloguée comme une femme musicienne, je ne me suis jamais vu comme tel, je me vois simplement like a musician (l’anglais n’indique pas le genre. ndlr). Je crois en qui je suis, sans égard au genre. Sois qui tu es et suis ton chemin, c’est ce que j’ai toujours dit. Je ne suis peut-être pas une féministe, mais je suis une femme forte, forte, forte  et je fais ce que je veux, quand je le veux. C’est ça mon message.

PAN M 360 : Est-ce que ce fut difficile pour vous de vous faire respecter et de vous imposer dans le milieu du rock, très majoritairement masculin et souvent macho ?

Suzi Quatro : Non, pas du tout… Je suis quelqu’un d’intransigeant. Je sais qui je suis et qui je ne suis pas. J’ai su très jeune qu’il n’y avait aucune niche dans laquelle je pourrais bien cadrer, je savais juste que j’étais différente et qu’il fallait que je fasse à ma tête. Et Dieu merci, je me suis écoutée et je regarde tout ce que j’ai accompli. J’ai changé bien des choses pour les femmes, j’ai défoncé bien des portes sans m’en rendre compte, tout simplement en ne faisant pas de compromis. Je ne me préoccupe pas des genres, mais je pense qu’on récolte ce que l’on sème. J’ai appris à jouer de mon instrument correctement, j’étais capable de me mesurer aux meilleurs, donc j’avais confiance en moi, je croyais en moi et j’avais de l’attitude, c’est ça que je dégageais et c’est comme ça que je me suis fait respecter… et je n’ai pas changé.

Palais. Argile. L’ambition altière de l’humain. Son extrême  fragilisation en ce bas monde.

À l’ère de nos existences virtuelles, néanmoins menées dans un monde physique en proie à tous les dérèglements, le Parisien Arthur Teboul a choisi d’incarner quelques humains au-delà de lui-même.

Déperdition affective sur écran tactile, errance dans les savanes de pixels… Espoir, résistance malgré tout. Beauté, fraternité, amour, raffinement, lyrisme. « Se donner du mal pour se donner du bien. » « À tous les repas, manger du soleil. » Quête malgré tout. 

Pour ce troisième opus à l’enseigne de Feu! Chatterton, Arthur Teboul a rejoint ses collègues Raphaël de Pressigny (batterie), Antoine Wilson (basse), Clément Doumic, Sébastien Wolf (guitares et claviers), pour enregistrer l’excellent Palais d’argile.

Pour souder aux sons ces récits arthuriens d’un monde nouveau, ou plutôt d’un autre Moyen-Âge qui s’annonce, le groupe électro-rock a recruté Arnaud Rebotini, docteur es-synthés analogique, dont la réputation monumentale transcende aisément l’idée qu’on peut se faire de la french touch, déjà un vieux concept comme on le sait.

Une visite s’impose au Palais d’argile, notre guide est nul autre qu’un de ses principaux architectes, chanteur élégant, lettré frontman, généreux interviewé. 

PAN M 360 : Petite touche locale pour commencer : Feu! Chatterton est l’une des rares formations françaises où l’implantation se fait simultanément en Europe et en Amérique francophones. Ta perception, Arthur ?

ARTHUR TEBOUL : On se sent hyper chanceux que ça se soit passé tout de suite avec le public de Montréal. Nous étions sur la même longueur d’ondes,  nous étions comme avec des amis quoi! On espère que ça va durer!On a un super souvenir du Club Soda en 2016, franchement! Au M Telus deux ans plus tard, ce fut une belle soirée mais le son n’était pas bon. Pour des raisons économiques, on n’était pas venu avec notre ingénieur du son et… dans une salle de cette capacité, tu ne peux faire l’économie d’un ingénieur du son. Sur scène on le sentait bien mais on nous a dit que le son n’était pas bon, ça nous a frustrés… On se reprendra dès que possible !

PAN M 360 : Entrons au Palais d’argile, commençons par le son : Feu! Chatterton a cette fois travaillé avec Arnaud Rebotini, un incontournable de l’électro française. Que justifie ce choix?

ARTHUR TEBOUL :  Il est passionné, il est passionnant, la musique l’anime complètement. On a écouté beaucoup de musique ensemble, soul, blues, reggae ou même country. Arnaud est connu pour la musique électronique mais en fait c’est un passionné. On s’est retrouvés sur la même chose, sur cette vibration de l’âme, ce qu’on trouve par exemple dans les chants gospel. 

PAN M 360 : D’autant plus qu’il est un grand spécialiste des synthés analogiques ou modulaires !

ARTHUR TEBOUL : Oui! Et c’est pour ça qu’on est allé le chercher. On aime être dans cette tension entre les instruments du groupe et la boîte à rythmes. Quelque chose d’électronique mais quelque chose de chaud, avec des circuits. Sur scène, Arnaud est l’un des seuls gars en France à s’entourer d’un parc de synthétiseurs lorsqu’il se produit sur scène. Tout est joué en direct, rien n’est contrôlé par des ordinateurs. C’est un truc vraiment de savant, de laborantin, un truc de fou!  C’est une exigence qui est rare aujourd’hui que de chercher à préserver cette poésie du son.

Pourquoi, au fait, on aime tant la musique des années 70? Les synthés analogiques remontent aux années 70. Aujourd’hui, les beatmakers travaillent généralement sur des ordinateurs, alors que nous sommes touchés et attirés par le ronronnement des amplis, par ces choses qui chauffent. Même lorsqu’on va chercher l’électronique on y va chez quelqu’un qui a cette sensibilité pour l’âme.  

PAN M 360 : Comment cette rencontre se manifeste-t-elle dans la facture générale de l’album ?

ARTHUR TEBOUL : Quand nous avons fait parvenir les maquettes à Arnaud, elles étaient très avancées, plusieurs passages électroniques étaient déjà là alors qu’on pourrait imaginer qu’Arnaud les a ajoutés par la suite. En revanche, certains passages instrumentaux plus groovy ou soul sont le résultat de son apport. C’était donc chouette de se perdre l’un dans l’autre! 

PAN M 360 : En substance, que vous a-t-il apporté?

ARTHUR TEBOUL :  Plus de clarté, plus d’espace, plus de précision. On allait plus loin dans le son mais en le simplifiant. Il nous fallait revenir à l’os pour gagner de l’amplitude alors qu’avant, on croyait gagner de l’amplitude avec plus de couches. Au contraire, il faut que ça respire.  Et ça, ça demande une certaine expérience, cette maturité qu’Arnaud nous a insufflée. Grâce à lui, nous avons trouvé cette sobriété qui rend les choses plus amples, à la manière d’une pâte qui lève et qui s’imprègne de l’air ambiant. De plus, Arnaud nous a aussi permis d’affiner le son de nos synthétiseurs. Tous les morceaux sont enregistrés en live, il est arrivé aussi qu’Arnaud y joue des claviers même si c’est d’abord l’exécution du groupe. Et voilà cette rencontre entre la musique vivante et la musique des machines.

PAN M 360 :  Autres éléments déterminants dans la confection de cet album?

ARTHUR TEBOUL : Il y a cet élément majeur, c’est Boris Wilsdorf qui a travaillé notamment auprès du groupe Einstürzende Neubaten. Arnaud Rebotini a eu l’humilité de dire qu’il n’était pas ingé-son, qu’il était artiste et réalisateur de ses propres enregistrements mais qu’il n’avait peut-être pas l’expertise souhaitée pour les prises de sons des instruments. Ce n’est pas son métier et il a donc recruté Boris Wilsdorf pour faire ce travail, cette union des deux a abouti à ce son.

La grande différence par rapport à nos enregistrements est la manière d’enregistrer pour acquérir cette clarté plus grande. Pour  la première fois qu’au sein du groupe, nous sommes vraiment satisfaits, nous livrons nos ambitions dans la forme voulue. Parfois il y a un voile, de petites frustrations…  comme nous faisons des choses assez ambitieuses, il nous faut avoir les moyens de nos ambitions. Et là c’est la première fois qu’il y a cette adéquation, cette recherche de clarté malgré les structures et le lyrisme, cette alliance de sobriété et d’exaltation. 

PAN M 360 : Le texte s’impose-t-il davantage dans Palais d’argile ? 

ARTHUR TEBOUL : De prime abord, nous ne le voyons pas comme ça. Nous trouvons que sur le deuxième album oui il y avait ça, mais pour celui-ci,  nous avons le sentiment d’avoir trouvé un équilibre proche du premier des trois albums où la voix et le texte étaient en équilibre. Mais… vu la clarté de la production cette fois, la voix ressort mieux et produit  peut-être cette impression du texte et de la voix devant.

PAN M 360 : Au-delà de cette impression peut-être superficielle, votre intention était donc de retrouver l’esprit de groupe, c’est bien ça?

ARTHUR TEBOUL : Oui. Au départ, cet album était un ensemble de chansons qu’on prévoyait jouer en spectacle, avant de les enregistrer. Nous avions bossé pendant six mois sur une création originale, que des nouveaux morceaux destinés à la scène. Une semaine avant la première de ce nouveau spectacle, il y a eu le confinement, le spectacle fut annulé. Nous voulions que les gens viennent nous voir sans savoir ce à quoi ils assisteraient. La scène donnerait une patine aux morceaux, une épaisseur particulière et … on n’a pas pu le faire. 

PAN M 360 : L’esprit de la scène s’est-il alors déplacé en studio?

ARTHUR TEBOUL : Les morceaux avaient été construits pour la scène, on était dans cette énergie de groupe, dans cette intention de jouer en live, sans métronome. On s’embarque, on fait trois prises comme à l’ancienne. Et donc on a pu retrouver ça, après quoi les arrangements et autres choix de réalisation ont donné plus de place à la voix. C’était important pour nous d’atteindre l’équilibre entre cette énergie du live et la clarté du message.

PAN M 360 : Passons au texte, maintenant. Quels sont les thèmes centraux de Palais d’argile ?

ARTHUR TEBOUL : Ce n’était pas réfléchi à l’avance, ce sont des choses que l’on voit jaillir au fur et à mesure dans la création. Bien sûr, il y a notre rapport aux technologies, au virtuel… C’est comme pour les synthétiseurs, on oublie qu’à l’origine de la virtualité il y a des serveurs chauffent dans des entrepôts munis de ventilateurs pour les refroidir. L’information qui transite dans nos ordis et nos téléphones passe aussi dans le fond des océans via des fils immenses. Il est important de se rappeler que la virtualité prend racine dans la matière.  

Cela m’a conduit à parler de notre rapport entre matériel et virtuel.  Cela m’a aussi mené à la question de notre rapport au monde, à l’autre, à soi, à la nécessité de faire attention, de prendre soin les uns des autres. Ça pose du coup les questions de la lenteur, de la délicatesse, de l’inutile, et de voir comment on peut faire résistance aux maux de notre temps qui sont la vitesse, le vacarme, la rentabilité, l’hyperconsommation, l’hystérie. À sa façon poétique, l’album parle de ça.

PAN M 360 :  Il y a toujours cette fine ligne où la poésie se démarque du pamphlet lorsque de tels sujets sont abordés. Comment rester poétique?

ARTHUR TEBOUL :  L’album pose effectivement cette question :  comment naviguer dans ce monde en faisant résistance sereinement, sans donner la leçon?  Quand on critique les écrans, on n’accuse personne d’autre que soi,  ses propres faiblesses, ses propres tourments. On suggère d’essayer des choses ensemble et voir comment on peut s’en tirer. En tant que groupe, c’est une démarche qui nous habite vraiment : se tirer par le haut, se serrer les coudes, une idée de fraternité quoi. C’est pourquoi cet album parle aussi de faire attention au monde, de la mer et des migrants, de la nature en danger, du rapport à l’autre.

PAN M 360 :  Quelle fut la stratégie narrative des nouvelles chansons ?

ARTHUR TEBOUL : Dans les textes des albums précédents, le narrateur du récit était presque toujours moi, un jeune homme de son époque qui parle des problématiques liées à son âge. Mais cette fois, je me suis mis dans la peau d’autres personnes, une jeune fille, une femme plus mature, un vieillard. Plusieurs voix habitent ces chansons.

PAN M 360 : C’est aussi ton évolution d’auteur. Au départ, on parle souvent de soi-même, puis on devient capable d’incarner d’autres personnes.

ARTHUR TEBOUL : Oui et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai eu envie d’écrire. Dans un bon livre, on arrive à vivre à la place un personnage qui n’est pas soi. Être capable de vivre dans la peau d’un autre, essayer de ressentir ce qu’un autre ressent, c’est d’ailleurs un remède contre la misanthropie, un remède pour aimer l’humanité. Je ne suis pas romancier mais j’apprends de plus en plus à voyager dans les êtres avec cet outil qu’est mon écriture.  En y parvenant, on peut faire exister un personnage de fiction et on découvre de riches secrets sur l’humanité.  

PAN M 360 : Il a des adaptations aussi dans cet album.

ARTHUR TEBOUL : Oui il y a un texte de Prévert adapté pour la chanson Compagnon des mauvais jours. Et une autre d’un poème de Yeats,  pour Avant qu’il y ait le monde. J’ai pris des éléments, on fait des refrains, je me suis permis des répétitions. Je ne suis pas allé aussi loin que Bashung dans le montage et la déstructuration des textes de ses auteurs, d’autant plus que je  n’avais pas la possibilité de discuter avec eux (rires).  Ça s’est fait de manière assez naturelle : découvrir un beau poème qui vibre en soi de telle sorte qu’on a l’impression de s’être fait un ami, un compagnon à remercier. Et quand on découvre quelque chose de beau, on le partage. Ces deux adaptations, il faut dire, sont aussi destinées à une comédie musicale réalisée par Noémie Lvovsky. Elle nous a sollicités pour écrire les 12 chansons de son film, La Grande magie, où chantent les comédiens et comédiennes.  Les adaptations de Prévert et Yeats se retrouvent aussi dans notre album parce qu’elles y résonnent bien.

PAN M 360 : Le court titre de cet album en dit long sur la conjoncture. Explique-nous ce choix en guise de conclusion.

ARTHUR TEBOUL : Tous les textes de Palais d’argile ont été écrits avant la pandémie, le titre a été trouvé à la fin du processus. L’humilité qu’impose la période actuelle à l’humanité justifie le choix du titre. Il a suffi qu’une chauve-souris ou je ne sais quel animal sur un marché en Chine fasse  en sorte que le monde entier s’enraye. Un grain de sable arrête la machine, ça redonne de l’humilité. Il a donc cet orgueil de l’humain qui est de vouloir bâtir des palais. Mais il ne doit pas abandonner cet orgueil, il faut toujours essayer de donner le meilleur de soi-même, fournir ses plus gros efforts, exprimer son plus grand raffinement.En plus la construction d’un palais est une aventure collective. Il y a donc cette ambition assumée, sachant que tout ça reste très fragile. Un jour on est gai et on se dit c’est un palais. Un jour on est triste et on se dit que c’est que de l’argile. On vit et on meurt mais… quand on sera morts, on aura vécu.

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