Sunny Duval est une légende urbaine bien tangible et tout sauf macabre. Il fit ses armes comme paladin du rock garage chez les Breastfeeders. Il fut chroniqueur des grands comme des petits jours dans divers médias. Durant le dernier quart de siècle, il est devenu l’archétype de l’âme-orchestre que prisent ses pairs créateurs de musique. Et il demeure, avant tout, un troubadour au long cours doué d’une insatiable curiosité musicale. Son parcours solo est jalonné de six albums, d’Achigan en 2005 à Make my Lost Soul Sing aujourd’hui. Sa palette de genres est en perpétuelle expansion. Pan M 360 a pu en discuter avec lui.

Pan 360 : Tout d’abord, content de savoir que tu vas bien. Bravo pour Make my Lost Soul Sing, très goûteux album, comme toujours. Comment s’est déroulée la gestation de l’album, en situation de bordel pandémique?

Sunny Duval : La gestion a été longue. Je n’avais pas de plan d’album au départ et j’arrivais d’une tournée en Europe écourtée, avec le Cirque Alfonse. Je suis arrivé chez moi en quarantaine, j’ai commencé à enregistrer des petits bouts de musique en soirée, quand c’était tranquille dans mon bloc, avec mes écouteurs et ma guitare branchée dans mon ordinateur. Je jammais sur des petits motifs que j’avais, je les peaufinais, puis je rajoutais une guitare, une basse, puis d’autres instruments et des beats. Je me suis retrouvé avec plein de bouts de musique et des textes, au fur et à mesure que passaient l’été et l’automne. Je me suis dit « Je vais faire un disque », j’étais chez moi, j’avais tout mon temps, un nouveau local de musique et un nouvel appartement. J’ai invité des amis à venir chanter et jouer, après ce processus solitaire. Fallait ensuite sélectionner, parmi tout ce que j’avais, onze chansons qui allaient dans un sens commun et concordaient avec le titre de l’album, Make my Lost Soul Sing.

Pan M 360 : À ce sujet, tes chansons ne sont généralement pas porteuses de mélancolie, mais ce titre d’album l’est. On dirait un titre de chanson de Hank Williams ou de Nat King Cole. C’est beau et triste. D’où en vient l’idée?

Sunny Duval : Il vient du texte de la chanson Night Is Keeping Me Up. Souvent, quand vient le temps de choisir un titre d’album, je fouille dans les paroles de chansons, dans les thèmes. Donc, il y a cette ligne qui m’a accroché assez tôt dans le processus. Ça va avec la photo-couverture de l’album, où on me voit telle une figure de danse dans les jeux pour enfants d’un parc. Ça représente exactement l’année que je viens de passer, j’étais souvent dans des parcs avec des amis, à essayer de faire jaillir de la lumière des jours sombres que vivait tout le monde. Donc, Make my Lost Soul Sing, ce n’est pas que pour moi, c’est pour tout le monde.

Pan M 360 : Ça se tient parce que la pièce d’où vient le titre, Night Is Keeping Me Up, est plus sombre, plus élégiaque que les autres pièces de l’album, sauf Apéro infini. On dirait qu’en général, tu tentes de préserver l’essence ludique du rock’n’roll, dans ta musique.

Sunny Duval : Oui, je n’ai pas tendance à faire des chansons comme ça, mais j’ai suivi la façon dont je me sentais, ce que je pensais, mes états d’esprit, ce que j’ai écrit durant l’année. C’est aussi pour illustrer ce que d’autres personnes ont vécu. Apéro infini, c’est le gars qui a passé la journée au parc, qui arrive chez lui et qui ne veut pas se coucher parce que la nuit est belle. Make my Lost Soul Sing pourrait être un album concept, toutes ses chansons représentent ce qui se passe dans une seule journée de la vie d’un gars; le gars qui s’ennuie de faire des voyages, qui est seul chez lui et doit se redécouvrir. Il va au parc avec des amis, puis retourne chez lui et est encore seul. 

Pan M 360 : Toi qui aimes voyager et enregistrer dans divers studios, as-tu trouvé des méthodes de stimulation compensatoires?

Sunny Duval : J’étais très stimulé, surtout au printemps. J’ai passé beaucoup de temps à vélo ou dans des parcs, je n’ai jamais été aussi bronzé qu’à l’été 2020! Ça faisait quelques étés que je passais en tournée avec le Cirque Alfonse, j’ai profité de Montréal. Je suis aussi allé puiser dans tous mes voyages des années précédentes. Le processus a tout de même été très plaisant, j’ai voyagé en musique… et en vélo.

Pan M 360 : En écoutant ton nouveau disque, on constate que tu poursuis ton exploration des diverses déclinaisons de la musique populaire. Ton répertoire est une sorte de cours universitaire en musicologie, où tu guides les musicophiles-étudiants du psychobilly à la musique antillaise, en passant par le post-punk, la New Orleans Soul, la country, le dancehall, le garage rock, le doo-wop, le surf-rock, l’afrobeat, le zydeco, la new wave, le rap, le disco… As-tu déjà songé à enseigner? Me semble que tu serais un bon prof!

Sunny Duval : Je ne sais pas si je serais un bon prof, pour l’instant je continue d’enregistrer et de faire mes trucs. Mais un jour peut-être, c’est une idée! Sinon, j’aime toutes les musiques, sauf peut-être quelques-unes. Tout ça fait partie de moi, ça ressort ici et là. Des fois je me dis « J’aimerais ça faire un album dance-rock, mettons, ou un album plus garage, ou bluesy ». Mais, finalement, je produis toujours des albums hybrides. Peut-être qu’un jour je ferai un album plus uniforme. Make my Lost Soul Sing est vraiment un condensé de moi, de ma vie depuis l’avant-dernier album.

Pan M 360 : C’est très réussi. D’emblée sur Tonight I Disco Discover Myself, la première pièce, le riff évoque AC/DC, puis les claviers et les voix nous rappellent les B-52’s. Et ça marche, ça constitue un hybride pertinent. Et ta démarche est singulière, dans le paysage musical contemporain au Québec. Je ne peux songer, à vue de nez, à d’autres créateurs qui touchent à autant de styles. Ce n’est pas une démarche structurée, j’imagine, tu y vas selon ta curiosité et tes découvertes?

Sunny Duval : Tout à fait, je vais où je dois aller, il n’y a pas de plan! 

Pan M 360 : On le perçoit quand on écoute tes albums, il y a eu par exemple un déclic Nouvelle-Orléans à partir de ton album Amour, d’amour. Pour y être déjà allé, je sais que tout séjour dans cette ville est marquant.

Sunny Duval : Oui, surtout pour des musiciens ou musicophiles. Il y a le cajun et le zydeco dans le coin de Lafayette, puis à deux heures de là, c’est la Nouvelle-Orléans avec le jazz, le blues, le funk, les marching bands, le bounce.

Crédit photos: Cynthia Bergeron

Pan M 360 : Tes textes sont toujours savoureux, jamais trop lourds tout en véhiculant parfois des messages. Tu ne veux pas que les musicophiles se prennent la tête en t’écoutant.

Sunny Duval : En même temps, il y a un côté qui paraît moins et qui se comprend mieux quand je l’explique : je suis très très très engagé dans ce que je fais et dans mon environnement. Quand j’écris un texte ludique, en même temps ça vient du fait que je prône la simplicité volontaire et que je veux que les gens profitent de la vie. C’est un engagement politique et humain. Donc, un truc peut être super ludique, mais à 100 % engagé en même temps.

Pan M 360 : Si message il y a, celui-ci est bien amené, de façon subtile.

Sunny Duval : Je fais partie des gens qui croient dur comme fer qu’au lieu d’empiler de l’argent, vaut mieux profiter de la vie tandis qu’on est en forme. C’est peut-être un demi-manque de respect envers la personne que je serai dans vingt ans… Avec la pandémie on constate que, plus que jamais, c’est le temps de profiter de la vie. Ce n’est pas demain qu’il faut en profiter, c’est maintenant. Être ludique ou faire danser mes amis dans un parc, pour moi c’est un engagement politique.

Pan M 360 : C’est cohérent. Parallèlement à ça, on devra se rendre compte qu’en matière d’écologie, il n’y a aucune autre solution que la décroissance. Je reviens à l’album; tu as invité plusieurs collaborateurs : Anna Frances Meyer des Deuxluxes, sur Tonight I Disco Discover Myself; Vivianne Roy des Hay Babies, qui a coécrit les textes de Night Is Keeping Me Up et de Nola avec toi, puis chante sur cette dernière; Joseph Edgar sur Elle; Marie-Christine Depestre sur Night Is Keeping Me Up; ainsi qu’une certaine M.-A. Évincée sur J’te laisse ce que t’aimes de l’Est!

Sunny Duval : M.-A. Évincée, en fait, c’est Marie-Anne Arsenault (ndlr : membre du duo Propofol), une des personnes les plus fabuleuses que je connais, qui joue avec moi depuis l’album Sein Noir Sein Blanc, ou même Achigan en 2005. J’ai toujours été influencé par Marc Drouin et les Échalotes, un peu par Germain Gauthier aussi. Dans ma tête, en arrière il y a souvent une fille avec une petite voix nasillarde, ou deux filles en harmonie. Il y a le côté B-52’s, mais aussi le côté Marc Drouin. Marie-Anne cadre très bien dans cet imaginaire. Quand je suis arrivé avec la chanson J’te laisse ce que t’aimes de l’Est, j’avais des idées de rénovictions et autres problèmes de logement, elle vivait ça et moi aussi jusqu’à un certain point. Je voulais qu’elle chante « lead », elle a même improvisé la fin, qui est une sorte de rap. Quant à Vivianne Roy des Hay Babies, je suis tombé sur son album solo récent, je savais que je voulais faire quelque chose avec elle et que c’était une âme sœur. Elle a enregistré la voix de Nola dans un studio à Moncton. C’était un mélange d’imprévu et de prévu.

Pan M 360 : Il y a un lien direct entre l’Acadie et la Nouvelle-Orléans. Est-ce que Vivianne est allée là-bas?

Sunny Duval : Oui, c’est là-dessus qu’on se rejoignait. Elle aussi s’ennuie de cet endroit magique, de la « golden hour », vers quatre ou cinq heures, quand le soleil commence à se coucher sur le bayou Saint-Jean dans Mid-City. C’est pas mal les plus beaux apéros qu’on peut avoir!

Pan M 360 : Est-ce qu’un lancement virtuel est prévu?

Sunny Duval : Il y aura un lancement intime dans un parc, avec les dix personnes qui ont collaboré à l’album et qui n’habitent pas loin. C’est tout ce qu’il y aura pour l’instant. On va laisser aux gens le temps d’écouter et d’apprécier l’album.

Pan M 360 : On a appris hier que Spectra déplace les Francos en septembre, peut-être qu’il y aura des possibilités de ce côté? L’album sera encore frais.

Sunny Duval : Oui, je me mets une petite note, « Ne pas oublier d’écrire aux Francos »!Pan M 360 : Merci Sunny Duval, félicitations pour Make my Lost Soul Sing et au plaisir de te voir sur scène avec tes complices, en présentiel et le plus tôt possible!

Après une absence de près de 10 ans, le rap keb d’Omnikrom reprend du service avec la sortie d’un enregistrement studio. Le trio explore de nouveaux horizons en Bus Magique. PAN M 360 et Omnikrom vous convient à une discussion autour de leur motivation, de leur évolution et de ce qui est à venir pour la formation pionnière du rap keb, constituée des rappeurs Linso Gabbo et Jeanbart et du DJ, Figure 8.

PAN M 360 : À quoi les amateurs du groupe devraient-ils s’attendre du nouvel EP?  

Linso Gabbo : C’est vraiment une sorte de transition. C’est pour ça que le EP se nomme le Bus magique. On espère que les anciens fans vont trouver quelque chose duquel ils s’ennuient et les nouveaux amateurs de rap, quelque chose qu’ils aimeront. Toutefois, les gens doivent comprendre qu’Omnikrom, ce n’est que les genres illustrés dans le EP; on a un éventail bien plus grand. 

Jeanbart : C’est exactement ça. C’est comme si c’était notre première carte postale et qu’on la mettait dans le Bus magique et à l’intérieur de ce bus et voici notre toute première destination! 

PAN M 360 : Comment avez-vous choisi les cinq chansons de cet EP? 

Linso Gabbo : Je ne dirais pas que ce sont les cinq meilleures chansons de cette époque-là. Les chansons choisies ont toutes été enregistrées dans un chalet durant l’été. À ce moment-là, ça faisait déjà un an et demi qu’on pratiquait. Je crois que ça transparaît en raison d’une certaine uniformité dans l’EP. Par contre, ce qu’on produit en ce moment est déjà différent, donc chaque projet aura sa propre couleur. 

Jeanbart : On a quand même un bon éventail de sons sur cet EP. C’était justement ça le but: tester plusieurs sons. C’est certain qu’on était un brin rouillé au début, mais bref c’est un peu comme le vélo, on n’avait pas oublié. 

PAN M 360 : C’est donc un retour à temps plein dans le monde de la musique? 

Linso Gabbo : Oui, mais non. Oui, puisqu’on va toujours travailler sur quelque chose de nouveau et mijoter de nouveaux sons et de nouvelles tracks. Mais non dans le sens où on ne lâchera pas nos sources de revenus actuelles pour consacrer quarante heures par semaine à Omnikrom. 

PAN M 360 : Quel a été le moment déclencheur qui vous a fait relancer le groupe ? 

Linso Gabbo : Je ne dirais pas que c’est un seul événement. Ce sont vraiment plusieurs éléments mis ensemble qui ont mené au retour. Je suis allé faire un tour au studio de Figure 8 il y a plus d’un an et, en parlant avec Jeanbart, j’ai vraiment senti que la musique me manquait. Après, Jeanbart et moi avons fait une séance studio pour le fun, et nous avons vraiment aimé ce que nous avions fait. De semaine en semaine, sans en parler à qui que ce soit, c’est devenu sérieux. 

Jeanbart : On a aussi fait quelques concerts dans les dernières années. Un au Franco en 2017, puis un autre en 2018 avec nos chums de TTC. Clairement ç’a été un facteur pour nous donner le goût de nous remettre dedans. 

PAN M 360 : L’effervescence du rap keb dans les dernières années a-t-elle été déterminante dans votre décision? 

Jeanbart : Oh oui, clairement. On a toujours été à l’affût de ce qui se passe dans le rap ici et ailleurs. Ce que je trouve intéressant, c’est qu’avant le rap keb était très niché. Pas mal tout le monde faisait des choses similaires, alors que maintenant c’est vraiment plus diversifié.

Linso Gabbo : En ce moment il y a plusieurs bons groupes, c’est vraiment un niveau relevé. C’est un peu stressant par contre, parce qu’avant on était à peu près les seuls à faire les choses différemment alors que maintenant, des artistes qui proposent des sons uniques, il y en a vraiment beaucoup. 

PAN M 360 : Alors que pensez-vous apporter au rap keb actuel? 

Linso Gabbo : On n’arrive pas avec la prétention qu’on va être au top. On va essayer de trouver notre niche, d’apporter notre style et d’avoir du plaisir. On adore collaborer avec de nouvelles personnes comme on l’a fait sur le EP avec Don Bruce, SeinsSucrer et Dr. Stein. Je pense que le public va apprécier la collaboration de ces nouveaux rappeurs avec des vieux comme nous. 

Jeanbart : On se sent un peu comme des réalisateurs, disons. On propose un univers différent, sauf qu’au lieu d’être une série télé, c’est audio. Et je crois que les fans sont gagnants au final, car ils choisissent les univers des rappeurs qu’ils aiment. 

PAN M 360 : Diriez-vous que vos personnages ont évolué tout comme la société? 

Linso Gabbo : Oui ça c’est certain. Mais si tu regardes mon personnage, il évoluait à l’époque. La version 2005 n’est clairement pas la même que celle de 2010, qui ne sont pas les mêmes que celle de 2007. Donc c’est sûr que maintenant on va aller plus loin dans nos sujets et on ne sera pas limités à un ou deux thèmes. 

Jeanbart : On va quand même rester dans notre style très imagé. On a toujours créé un univers unique et c’est ce qui nous distingue. Mais oui nos personnages ont évolué, nous avons vieilli, la société a évolué. Nous ne ferons pas de radotage sur les mêmes sujets d’il y a 15 ou 10 ans.  

PAN M 360 : Est-ce la même chose pour le beatmaking

Figure 8 : Nous avons clairement évolué. Moi je suis resté DJ, donc je n’ai eu d’autres choix que de rester informé sur ce qui se fait de nouveau. On va clairement voir une différence dans les beats aussi. 

PAN M 360 : Croyez-vous que votre matériel a bien vieilli? 

Linso Gabbo : Ça dépend clairement de la chanson (rire). C’est sûr qu’au début, en 2005 et 2006, j’étais très sloppy dans ma façon de rapper et ça ne passerait clairement pas aujourd’hui. Je tiens à rappeler que ces albums-là ont été produits dans un contexte différent.

PAN M 360 : Dans votre nouveau single Mêlé, vous faites référence à une de vos anciennes chansons, Pour te réchauffer. Faites-vous ce genre de citation pour rendre hommage à vos vieux amateurs? 

Jeanbart : (rire) On ne fera pas exprès, mais si ça arrive, pourquoi pas? J’aime bien voir des films ou des jeux vidéos qui font des petits hommages aux volumes précédent, je crois que les auditeurs apprécieront. Ce genre d’easter egg est le fun à avoir ! Mêlé sert surtout de pont entre notre vieux matériel et ce qu’il y a de neuf. Donc, on pense que ça peut aider.

Linso Gabbo : La majorité des références, c’est de l’autodérision de notre vieux stock, de l’époque de Trop banane! disons. Mais on assume pleinement cette époque-là, ça fait partie d’Omnikrom que de ne pas trop se prendre au sérieux.

Ils ne sont pas légion, les rappeurs kebs qui peuvent vous citer Gabriel Garcia-Marquez,  Milan Kundera,  Charles Bukowski, Romain Gary/Émile Ajar,  Herman Hesse, Muriel Barbery. Vendou en est capable. 

Qui, de surcroît, met cette culture littéraire au service d’un hip hop franco mâtiné de solides références hip hop, de Mac Miller à Nekfeu en passant par SCH et Lomepal ? Vendou y parvient.

Millenium, son premier album à paraître le 23 avril sous étiquette L’Ours, offre une qualité du verbe nettement au-dessus de la moyenne et un beatmaking à la hauteur du propos. Une première écoute de ces 14 titres a largement suffi pour conclure à une sortie importante dans le paysage sonore. Et pour convoquer le MC rosemontois de 28 ans à un entretien chez PAN M 360. 

PAN M 360 : Il y a un vrai travail de lettres dans Millenium. Pour aimer les mots comme ça, qu’as-tu lu au-delà des textes de hip hop ou de chanson? 

VENDOU : Mon père m’a mis un livre dans les mains quand j’avais huit ans. J’ai accroché et j’ai moi-même demandé d’aller à la bibliothèque. À la fin du secondaire,  je me suis intéressé à la littérature avec un grand L. J’ai arrêté l’école deux fois, mais je me suis promis de continuer à m’instruire. Faut continuer à travailler son esprit, c’est une belle façon de compléter ce que je fais.  Plus précisément, j’ai étudié en sciences humaines au cégep du Vieux-Montréal, puis  je me suis inscrit à une mineure en musicologie à l’Université de Montréal. J’ai quitté le programme et je suis parti vivre ma jeunesse, la côte Ouest, puis l’Inde, etc. J’ai ensuite  fait une demi-session en enseignement du français à l’UQAM, j’ai fait une session et je suis parti en tournée avec mon ami FouKi avec qui je jouais au hockey, puis aux débuts de la fourmilière et de La F. 

PAN M 360 : Cette tournée de FouKi a sûrement été formatrice. Qu’en retires-tu?

VENDOU : FouKi et moi avons travaillé ensemble sur des chansons avant qu’il lance son projet solo. Lorsqu’il est parti en solo et en tournée, j’ai de nouveau lâché l’école car c’était pour moi  la porte d’entrée dans le grand jeu de la culture. Ça me donnait une stabilité financière, ça m’enlevait une grosse pression à ce titre. De l’expérience et des outils pour bien m’aligner, comprendre ce qui est important, en live comme en studio. J’ai pu baigner dans l’univers d’une carrière d’artiste avant de vraiment lancer la mienne.

PAN M 360 : Ton truc c’est le  rap keb mais, contrairement à la tendance, ton approche exclut le dialecte franglais, sauf exception.

VENDOU : Lorsque la mode du franglais est arrivée avec Dead Obies et autres Alaclair Ensemble, je ne suis pas allé là. J’ai un terrible accent anglais, c’est peu crédible pour ma propre interprétation. Et… avec ses qualités et défauts, la langue française n’a rien à envier aux autres langues. Contrairement à ce que pensent certains, le français permet d’être mélodique ou rythmique. Je n’en fais pas un cheval de bataille, mais c’est plus naturel pour moi de m’exprimer en français. Le rap me permet de m’amuser avec la langue, avec les sons, les assonances, les allitérations, enfin tout ce que je sais faire dans l’écriture.

PAN M 360 : Peux-tu nous fournir quelques exemples?

VENDOU : Si je prends Temps et temps, j’avais envie d’arrêter le temps d’une certaine façon. Dans le contexte de la pandémie, l’idée d’arrêter le temps était à propos.  J’aime explorer cette relation entre le temps et l’espace car je ne la comprends pas. C’est super abstrait. 

Jupiter parle d’humanité inhumaine et un gros crescendo et pathos qui commence en douceur et se termine en violence, une descente presque métal. 

PAN M 360 :  Comment t’y prends-tu dans l’écriture?

VENDOU :  Quand j’écris, c’est spontané, c’est décousu. Les images finissent par s’organiser, les messages cachés derrière ces images peuvent se dévoiler. En fait, je ne réfléchis pas à là où je vais. Je  ne peux qu’en parler plus tard, lorsque la chanson peut être écoutée. Il faut que ça coule et ne pas se forcer à créer si tu n’en as pas envie. Il faut que ça sorte tout seul. Généralement, dans mon cas, ça sort le matin. Le soir, j’ai du mal à me concentrer.  

PAN M 360 :  Tu te produis avec des musiciens, qui sont-ils?

VENDOU : Sur scène, nous sommes 5.  Mathieu Rompré est le batteur (il a déjà joué avec Men I Trust), Tom Lunaire est le guitariste, Pierre-Mathieu Babin (Carey Side) est le DJ, Mathias joue la basse et les claviers (son père a eu une carrière d’ingé son avec Indochine avant de s’installer à Sherbrooke). Gaël Auclair n’est pas sur scène avec moi mais se trouve être le compositeur principal du projet; musicien autodidacte (tout appris sans son garage), il gagne sa vie en composant des musiques de pub. Mon projet prenait forme lorsque j’ai rencontré Gaël, qui me permet de mieux m’exprimer musicalement.  Pour le beatmaking, Mathias est son bras droit.

PAN M 360 : Les références musicales?

VENDOU : Il y en a beaucoup, mais Mac Miller est en haut de la liste. Quel compositeur! En ce moment, j’écoute le groupe anglais Easy Life, un peu plus pop mais dans la même lignée. J’aime beaucoup le rappeur marseillais SCH, son univers est vraiment incroyable. J’écoute aussi Nekfeu, Lomepal. Sinon j’ai toujours de l’affection pour mes classiques québécois, Daniel Bélanger, Harmonium, la musique de mes parents qui sont des Québécois très… québécois!   

PAN M 360 : Comment avez-vous travaillé pour l’enregistrement de Millenium?

VENDOU : Nous avons fait trois séances de création en chalet avec mes musiciens, soit au début, au milieu et à la fin du projet. Autrement, certains beats ont été créés en aller-retour  virtuels , vu la pandémie. Plus précisément? Gaël me propose un beat, je fais ensuite une maquette qu’il va retravailler, et ainsi de suite. On laisse reposer les premières versions (V1), puis on fait le ménage, on reprend le travail avec Mathias, on peaufine les progressions d’accords, on améliore les arrangements et la structure de la pièce, etc..  Sinon j’avais vraiment l’idée d’ un thème récurrent, un peu à la manière d’une symphonie, soit dans la première chanson, la septième et la quatorzième.

PAN M 360 : Comment as-tu choisi tes invités spéciaux?

VENDOU : FouKi ça allait de soi, j’avais envie de lui redonner la monnaie de sa pièce,  parce qu’il m’a aidé dans mon cheminement. On a fait deux beats, je voulais un FouKi comme je le connaissais avant la popularité, sinon Rhymz qui fait moitié bad boy moitié moitié coeur tendre, j’ai un faible pour ce genre de personne car je peux m’identifier à leur sensibilité. Sinon Peet c’est vraiment un rêve devenu réalité. J’écoutais  ce rappeur belge depuis un moment avant de le rencontrer au Coup de cœur francophone, soit en 2019. Puis je l’ai revu en Belgique en tournant avec FouKi, je suis resté un moment là-bas, nous avons fraternisé, car j’habitais chez un de ses amis. Et il a tout de suite accepté de faire une chanson avec moi lorsque je le lui ai proposé.

PAN M 360 : Que justifie le choix de Millenium comme thème central de l’album ?


VENDOU :Millenium veut dire deux choses, la seconde définition désigne « un changement qui vient lentement ». Ça me représente bien, car je n’avance pas vite dans la vie, je ne me vois pas encore éclos. Mon affaire va à sens inverse de la tendance : les jeunes arrivent très rapidement dans le rap, deviennent très connus très jeunes… et disparaissent très vite. Un feu de paille. Oui il y a quelque chose de moderne, mais il  a aussi cette intention de vouloir traverser le temps et les époques. Mais… durer dans l’art, ça reste une science indécryptable.

Dès l’âge de huit ans, Camille Frey se forme au piano classique à Carpentras, dans le sud de la France et s’intéresse plus tard au jazz lors d’un passage au conservatoire du XVIIe arrondissement de Paris. Après avoir découvert Montréal il y a presque 10 ans lors d’un stage, elle revient s’y installer en 2018 avec son bagage de jeune compositrice. Au cœur de de ce premier EP, on retrouve l’équilibre et la tension : entre l’humain et la machine, le synthétique et l’organique, l’ombre et la lumière. Camille Frey nous emmène faire un tour dans son univers, The Grand Tour

PAN M 360: Quelle est ton histoire avec la composition ?

CAMILLE FREY: Pendant très longtemps j’ai composé exclusivement au piano et au chant. J’aime beaucoup chanter, ce projet était full instrumental mais peut être que le prochain j’y mettrai du chant. Assez rapidement j’ai beaucoup gravité entre le jazz, la musique classique et la musique électronique. Je me suis intéressée à la production de musique et j’ai eu envie d’agrémenter mes compositions au piano de choses un peu plus texturées, ce que j’ai pu faire avec la musique électronique. 

PAN M 360:Comment le basculement s’est-il opéré entre l’instrumental et l’électronique ?

CAMILLE FREY: J’avais des amis ingénieurs du son qui produisaient beaucoup de musique et je me suis dit pourquoi pas moi. C’est assez récent, je me suis mise à apprendre, à me former depuis 2016. En fait mon processus de composition est assez linéaire, c’est toujours un peu le même mais ça reste que le piano c’est toujours mon point de départ dans les morceaux que je compose. Je vais toujours commencer par l’harmonie, une suite d’accords, j’ai une mélodie en tête… Ça c’est vraiment le socle, le squelette, la base de ce que je fais et je viens l’enrichir. J’essaye parfois d’y aller autrement en commençant par les percussions ou la basse mais pour l’EP, c’est vraiment resté la base. 

PAN M 360: As-tu trouvé ta communauté musicale ici ? 

CAMILLE FREY: C’est ça qui est très cool, quand j’étais en France j’allais souvent aux événements organisés par Ableton car j’utilise le logiciel Ableton Live pour produire. Quand je suis arrivée à Montréal j’avais très envie de rencontrer des gens dans la musique, de pouvoir discuter. J’allais beaucoup aux événements organisés par Ableton User Group. C’est comme ça que j’ai rencontré les gens de Unlog et j’ai rejoint le collectif de Silicon Beats au sein duquel on fait de l’impro en musiques électroniques, des jams.

PAN M 360: De quelle façon la communauté musicale dans laquelle tu t’inscris ici à Montréal influence-t-elle ta pratique individuelle ?

CAMILLE FREY: De plein de façons. Tu rencontres des gens qui ont des influences très différentes. J’ai eu la chance de tomber sur des gens talentueux, très humbles et bienveillants. Il y a un gros partage de pratiques, de tips, on fait beaucoup de choses ensemble comme des sessions d’écoute, on se partage des morceaux sur lesquels on travaille, on fait des sessions de mixage. Au-delà du côté technique il y a tout le partage humain quand on fait des jams, mais aussi de collaboration, des projets, ça vient nourrir toute ma pratique personnelle. 

PAN M 360: Dans la vie de tous les jours tu es UX designer, traces-tu des parallèles entre ton métier et la composition ? J’ai des mots-clés qui me viennent en tête comme perception, expérience, architecture, immersion…

CAMILLE FREY: C’est sûr que ce qui m’inspire en musique c’est l’aspect visuel, le graphisme et je pense que ce que je compose comme musique est assez imagée. Dans mon métier il y a quelque chose en lien avec la logique, l’ergonomie, qui peut être un peu technique et très fonctionnel alors qu’en musique je trouve un côté beaucoup plus spontané. Dans mon travail même s’il y a le mot conception dedans, design, je dois quand même répondre à des conventions parce que je designe pour des gens, pour des utilisateurs et ça doit répondre à certaines règles alors qu’en musique c’est beaucoup plus libre. 

PAN M 360: Dans ta description d’EP tu parles d’ailleurs de paysages et de nature, comment ces éléments s’expriment-ils musicalement ?

CAMILLE FREY: C’est sûr que la nature m’a beaucoup inspiré d’un point de vue graphique. Un truc sur lequel je trippe c’est observer au microscope des végétaux, quand tu vois le détail c’est malade. Au niveau sonore j’ai habité un an en Islande, les sons de la glace qui craque, ou la neige, c’est quelque chose de très texturé qui m’inspire beaucoup. J’aime le détail de ces sons.

PAN M 360: Est-ce que tu fais de la prise de son créative ?

CAMILLE FREY: Pour le moment non, ce qui est drôle c’est qu’il y a tous ces éléments qui m’inspirent et en même temps cet EP je l’ai fait 100% numérique. On entend un côté très synthétique au niveau du son parce que je l’ai fait avec un laptop et mon clavier. Je suis pas mal de gens dont c’est le métier de faire de la prise de son en nature et ça m’intéresse beaucoup, je vais essayer d’en intégrer dans des projets futurs. 

PAN M 360: Tu mets le doigt sur ce qui est au cœur de ton EP, cette tension entre organique et synthétique. Exploites-tu l’idée de contraste consciemment ? 

CAMILLE FREY: Ça vient assez naturellement, quand je compose je ne réfléchis pas à grand-chose. J’ai parfois participé à des ateliers en production où on conseillait d’avoir une structure avant de composer, j’avais essayé car mon problème c’est que je mets beaucoup de temps à produire quelque chose et réfléchir à mon morceau en amont n’a pas du tout fonctionné. L’aspect spontané est hyper présent, ça vient naturellement vu la manière dont j’ajoute les sons. 

PAN M 360: Ta pochette d’album, par son format, participe, elle aussi, à la construction d’un univers contrasté. 

CAMILLE FREY: Des fois je trouve que dans la musique électronique comme c’est tout digital ça manque un peu d’imperfection, c’est tout lisse, ça manque de vie, et comme cet artiste travaillait sur du papier j’ai tenté de lui écrire et il a accepté. Je l’ai découvert sur Instagram et j’ai eu un gros coup de cœur pour ce qu’il fait. Son processus est super intéressant. Il utilise des algorithmes pour créer des œuvres physiques. J’ai une grande version papier de la pochette que je vais encadrer. 

PAN M 360: Quel est le lien entre tous les éléments d’opposition évoqués plus haut ?

CAMILLE FREY: C’est un peu bateau mais je me laisse pas mal porter par ce que je ressens, au final cet EP qui s’appelle The Grand Tour qui passe par du contraste, du sombre, du lumineux, rappelle aussi les émotions par lesquelles on passe, un voyage avec tout ce qu’on peut ressentir, la richesse de tout cela. 

Entrevue avec le chanteur du quintette ontarien, Max Kerman, qui discute de la gestion de cette étrange année passée par la formation et le prochain chapitre à venir dans leur carrière. 

Pan M 360 : Comment avez-vous vu votre rôle comme groupe alternatif durant la pandémie? 

Max Kerman : Nous apprenions au fil du temps. Normalement, nous passons beaucoup de temps à planifier comment nous allons faire nos prochains concerts, mais avec tout ce temps libre nous avons décidé d’interagir de la façon la plus honnête possible avec le public. Il y a plus d’une centaine de choses que tu peux faire sur internet. J’ai donc choisi ce que je voulais faire et ce qui pouvait être utile dans la vie des gens. C’est pour ça qu’au début de la pandémie nous avons enseigné, sur Instagram, comment jouer nos chansons à la guitare, mais après 58 jours, eh bien, nous avions passé tout le matériel en revue et pas le choix de prendre un prochain appel. Ensuite nous avons vraiment attaqué Campfire Chords pour répondre à la demande de ce genre de musique de chalet. Sinon, plus récemment, c’est venu par TikTok. En fait TikTok est tellement un gros vecteur de la musique depuis les neuf derniers mois qu’on savait que l’on devait y en faire partie. Comment? Clairement pas avec des danses à chaque jour (rire), mais il y a d’autres choses que je peux faire de façon créative et intéressante. 

Pan M 360 : Vous avez sorti une tonne de singles (Years In The Making, Pub Crawl, YCGI, Quitting You, A Little More) depuis la sortie de votre dernier album de musique originale, alors ? L’avenir d’Arkells a pour pierres d’assise les singles ?

Max Kerman : Oui et non. En fait, l’an dernier, nous avons dû faire un virage à 180˚ puisqu’on allait dévoiler un album dans lequel Years in the making était le premier extrait. Donc nous nous sommes dit : qu’est-ce qu’on peut faire qui serait plus approprié pour le monde dans lequel nous vivons? Sachant que les gens allaient être à la maison, en camping ou dans leur cours autour d’un feu, nous avons opté pour un style très réconfortant avec Campfire Chords qui est un album dans lequel nous reprenons nos plus grands succès de façon acoustique. Nous avons enregistré le tout dans nos maisons respectives et nous avons senti que c’était approprié pour l’année 2020. De plus, nous avons toujours rêvé de faire une chanson pour le temps des fêtes, normalement nous pensons à écrire une chanson pour Noël vers la fin novembre, donc c’est toujours irréalisable. Nous avons écrit Pub Crawl en plein cœur du mois d’août. Par contre, à l’heure actuelle il y un nouveau optimisme que la vie reprendra son cours, donc nous devrions aller de l’avant pour un prochain album. Chose certaine nous allons continuer à sortir des albums sous le format classique que les amateurs du groupe pourront apprécier dans son entièreté.

Pan M 360 : Est-ce que le nouvel album contiendra Years in the making ou avez-vous modifié votre album dans la dernière année? 

Max Kerman : Oui. Ça va être plutôt cocasse puisque ça fera deux ans qu’elle sera sortie, mais elle fera partie de l’album. Pour faire du pouce sur la question précédente, nous allons continuer de sortir des chansons avec parcimonie avant la sortie de l’album qui viendra en 2021. Nous aimons rendre publique notre musique à un rythme constant. 

Pan M 360 : Comment êtes-vous parvenus à créer votre dernier single : You Can Get It ?

Max Kerman : Nous essayons toujours de trouver de nouvelles combinaisons sonores, car lorsque tu emploies toujours la même recette, ça devient lassant autant pour nous que les amateurs du groupe. Et pour cette chanson en particulier, nous croyons que c’était amusant de collaborer avec une nouvelle personne. J’adore la personnalité de Kristine (K.Flay) que j’ai appris à mieux découvrir lors de mon podcast, et naturellement je chéris sa musique. Donc lorsqu’on était à L.A., nous [Arkells] l’avons invité au studio et les choses sont tombées en place rapidement. Il y avait une très bonne connexion entre elle et nous et je crois que cela s’est ressenti sur la chanson. 

Pan M 360 : Comment avez-vous réussi à concevoir le vidéo-clip de YCGI?

Max Kerman : Avec toutes les restrictions sanitaires ici en Ontario c’était assez complexe. Ajoutons à ça, le fait que Kristine est à L.A., ça rend le tout drôlement ardu (rire). Nous nous sommes alors dit que si nous faisions quelque chose devant un fond vert, nous pouvions simuler nos présences, mais oui les vidéoclips sont difficiles à produire en ce moment surtout que tu peux aller dans toutes sortes de directions. 

Pan M 360 : Si je ne m’abuse, c’est la première fois que vous faites une collaboration pour une chanson originale, est-ce un exercice que vous allez reproduire? 

Max Kerman : Clairement, ce qui est ironique, c’est que nous sommes reconnus comme un groupe très ouvert, autant aux nouvelles idées qu’aux nouvelles personnalités. Lors de concerts il y a de fortes chances que le groupe qui a fait la première partie revienne lors du rappel et performe avec nous. Nous sommes aussi accompagnés d’une grande section d’instruments à vent, de quelques chanteuses aussi… Par contre, tu as bien raison, nous avons très peu de chansons originales avec des collaborations et je crois mordicus que c’est ce genre de projets qui caractérisera notre évolution.

Pan M 360 : Si vous pouviez collaborer avec un artiste vivant — donc qui serait une possibilité — quel artiste choisiriez-vous ? 

Max Kerman : Oh ça ce n’est pas facile à dire, j’aime tellement d’artistes différents. J’imagine que cela dépendrait de la chanson elle-même, mais en voici quelques-uns : HAIM, Phoebe Bridgers, Kanye West, Bruce Springsteen, Paul McCartney, JAY-Z, Kendrick Lamar, Brandon Flowers et tellement plus, mais voici ceux qui me viennent à l’esprit. 

Pan M 360 : Qu’est-ce que les groupes alternatifs peuvent apprendre de la popularité monstre du genre hip-hop en ce moment?

Max Kerman : Clairement les rappeurs réussissent à sortir plus de matériel. L’archétype du groupe rock’n’roll c’est : tu sors un album aux deux ans et demi et tu recommences. Alors que dans le hip-hop, tu peux sortir de la musique constamment, tu reçois toujours plein de beat. Tu as une plus grande liberté qui vient avec le genre, alors que chaque chanson n’a pas besoin d’être un grand chelem. Je crois que tout cela résulte de la technologie. Les gens écoutent plus de musique que jamais auparavant, et le type de consommation très rapide, voire fast-food, cadre mieux avec le genre du hip-hop. Donc si nous avons du matériel que nous voulons dévoiler, nous n’avons pas besoin d’attendre que le pressage du vinyle, nous pouvons y aller doucement.  

Pan M 360 : Vous avez déjà fait cinq albums, sentez-vous qu’il y a encore de nouveaux sons à explorer? Vous êtes passé d’un style plus rudimentaire à un côté festif et jazz… La suite ?

Max Kerman : Il n’y a aucune drogue plus addictive que de découvrir un nouveau sujet, une nouvelle approche, un nouveau son et de vouloir en faire sa propre version. Ç’a été plaisant avec Campfire Chords de toucher au style folk. J’adore le style dance, le style hip-hop avec les enregistrements d’instruments à vent comme le saxophone. Ce qui m’excite vraiment, c’est que les barrières entre les genres sont de plus en plus poreuses, donc tu vois des inspirations, mais tu n’es plus obligé de te tenir dans une seule voie. Arkells continuera d’explorer, c’est certain.

En 2017, Laurence Anne est finaliste des Francouvertes, aux côtés de Lydia Képinski et Les Louanges (Vincent Roberge) . En 2019, son album Première apparition est sélectionné dans la liste longue du prix Polaris. En 2021, elle sort Musivision, prévu le 23 avril. Ce pour quoi elle s’entretient avec PAN M 360.

PAN M 360: Le deuxième album fut-il plus facile à faire que le premier?

Laurence Anne: Dans mon cas, oui. J’avais une vision et je savais où je voulais aller. J’étais plus à l’aise et plus en confiance pour jouer d’autres instruments. J’ai pu travailler bien plus sur l’instrumentation que sur le premier album. Je crois que j’avais plus de confiance et je suis allée plus loin avec mes idées. J’ai commencé à découvrir toutes les possibilités de sons des synthétiseurs. Sur mes maquettes, j’ai aussi pu jouer pas mal de percussion, de la basse et de la guitare. J’ai vraiment pu être multi-instrumentiste.

PAN M 360: Musivision est-il plus personnel pour toi?

Laurence-Anne : Les deux sont assez personnels. Musivision va quelque part qui l’est un peu plus. Je pense que dans les sujets et les textes, ça va creuser un peu plus loin. Mon inspiration se base beaucoup sur ce que je vis quotidiennement, ce qui m’atteint et me touche. Qu’on le veuille ou non, la composition est une façon de s’exprimer. Ce n’est pas nécessairement voulu, mais c’est comme ça que ça arrive.

PAN M 360: L’album a été imaginé dans un chalet. Choix pandémique ou créatif?

Laurence-Annne : Les chansons ont été composées une semaine avant la pandémie, avant que tout commence. Les gens pourraient le percevoir comme un album de pandémie et ça marcherait, mais ce n’est pas le cas. Ça a été composé à Marsoui, en Gaspésie. J’y ai fait toutes les maquettes de l’album que j’ai ensuite enregistrées à Valcourt. On a recommencé à zéro en suivant les maquettes. En une semaine j’ai composé 6 chansons. La plupart de l’ambiance et des idées sont sorties là-bas. C’était une ambiance de cocon, de bulle. J’étais sans horaire avec aucune visite, aucune distraction. Ce sont les moments où je suis le plus inspirée, rien ne peut venir me déranger. C’était vraiment une autre façon de fonctionner que mon premier album.

PAN M 360: Avec l’expérience acquise, comptes-tu produire différemment?

Laurence-Anne : Pour la suite, j’aimerais ça explorer un travail plus en lenteur. Laisser mijoter plus les choses et voir ce que ça peut faire de différent. J’aimerais voir si ça peut m’apporter un peu plus de nouvelles idées ou si au contraire ça va me faire perdre le fil conducteur. J’ai peut être envie de l’essayer, on verra.

PAN M 360: Ressens-tu de la pression ?

Laurence-Anne : Je n’en ressens pas pour l’instant.Je pense que ma musique n’est pas encore rendue grand public. Il n’y a pas vraiment de pression qui vient de l’extérieur. Si le projet se rend plus loin, peut être que je serai plus stressée, ceci

dépendant de l’évolution du travail j’imagine. C’est un peu un avantage que de ne pas avoir de gens qui s’attendent à ce que tu fasses quelque chose en particulier.

Pan M 360: Comptes-tu continuer de créer après la sortie de Musivison ?

Laurence-Anne : Oui, je suis déjà retournée à la campagne pour composer un troisième album. Je pense que je pourrai prendre des vacances, vu que j’ai assez de matériel pour les deux prochaines années. Aussitôt que j’ai l’occasion de partir une semaine toute seule, il va avoir de la composition, mais sans pression.

Voilà la première signature de la nouvelle maison de disques Yokobok de Ousmane Traoré (anciennement de Dubmatique), le Maghrébin au cœur montréalais dévoilera ce troisième enregistrement le 23 avril prochain. Tous les espoirs sont permis pour ce rappeur dont la sensibilité ouvertement exprimée est un gage de succès.

PAN M 360 : Comment expliquerais-tu le style de Jeune Rebeu aux gens qui ne te connaissent pas? 

Jeune Rebeu : En fait, je pense être le premier d’une longue lignée de rappeurs qui assument leur sensibilité. À ce titre, je trouve qu’au Québec nous sommes peut-être 10 ou 15 ans en arrière sur la France ou les États-Unis. J’aimerais que cette vision du rap soit beaucoup plus démocratisée ici. J’aime la culture de la rue, qui est dure, mais il y a place à la sensibilité autant chez les fans que chez les rappeurs. Et tu n’es pas obligé d’être ce genre de personne pour être un vrai. 

PAN M 360 : Qu’est-ce qui caractérise ton troisième album? 

Jeune Rebeu : Clairement, les compositions de Sony Black (Camaro, Corneille). Ce mélange entre le côté festif et sentimental, je crois que ça résume bien la trilogie, mais c’est aussi dans son écriture très relié au présent.  

PAN M 360 : Comment décrirais-tu ton évolution dans ta trilogie du volume 1 au volume 3? 

Jeune Rebeu : Je crois que j’ai changé d’état d’esprit. Avant, je voulais tout essayer. Business 1 parle beaucoup de l’avenir, le second du passé et le troisième, du présent. Le premier élabore sur ma clique et qu’on essaie de réussir, le deux c’est surtout dans le passé et rattaché à une fille. Alors que dans le troisième on parle du présent et un peu du passé, mais qui impacte aujourd’hui. Je n’aurais jamais cru faire une trilogie à la base. Étonnamment, c’est devenu quelque chose de marquant au niveau personnel. C’est le meilleur chemin que j’aurais pu prendre, la trilogie représente parfaitement ma personne.

https://www.youtube.com/watch?v=Nt0HIeUggsE

PAN M 360 : En quoi ta signature avec le studio de Ousmane Yokobok a-t-elle changé ton processus créatif? 

Jeune Rebeu : En fait, B&S 3, je l’avais écrit avant de signer avec Ousmane, mais les processus étaient plus longs au niveau de la promotion, c’était plus long puisqu’on avait une ambition plus grande. Mais maintenant que je travaille avec Sony Black (Corneille, Camaro), les ambitions sont plus grandes, donc que ça prenne plus de temps, ça me va. 

PAN M 360 : On va d’ailleurs profiter de la présence d’Ousmane pour lui poser une petite question, comment êtes-vous tombé sur Jeune Rebeu? 

Ousmane Traoré : Je suis toujours resté à l’affût de ce qui se passait dans le hip-hop après les années 90. Advenant à ça je travaillais avec le collège de Maisonneuve, je faisais des activités afin de trouver des artistes pouvant cadrer dans mon projet. Puis en cherchant des artistes, de fil en aiguille je suis tombé sur Jeune Rebeu, en fait je suis tombé sur le cul. J’ai découvert une nouvelle école, une nouvelle sensibilité…Jeune Rebeu, vient du quartier dit le Texas, donc je me suis dit : qu’est-ce qui passe au Texas? J’ai vu que c’était Jeune Rebeu le shérif. En voyant ça, j’ai toute suis mis en branle un processus pour faire de Jeune Rebeu ma première signature. J’en suis fier encore aujourd’hui puisque ça fonctionne, l’artiste s’épanouit, et nous on a plein de projets d’avenir pour lui.  

PAN M 360 : Qui sont tes modèles ? 

Jeune Rebeu : J’en ai mentionné quelques-uns précédemment (Dinos et Luidji), mais à eux on peut ajouter Drake, mais ce que tous ces gars-là ont en commun c’est qu’ils acceptent et partagent leur sensibilité dans leur musique, et c’est ce que je fais aussi. 

PAN M 360 : Malgré ton inspiration, comment te distingues-tu du rap français ? 

Jeune Rebeu : C’est quelque chose de profond. Dans mes valeurs, je suis clairement canadien, car oui je suis un mix, mais dans ma personnalité on va sentir mon appartenance à ici. 

PAN M 360 : Quel est ton processus créatif ? 

Jeune Rebeu : Pour moi, tout commence avec l’instru. Je ne suis pratiquement jamais inspiré sans instru, je peux écouter une centaine de pistes et en garder que deux. Je laisse vraiment le beat m’inspirer, et si ce n’est pas vraiment la direction que je souhaite, il sera mis de côté. C’est vraiment les instruments qui vont diriger la chanson, ce qui va sortir de ma bouche va seulement s’y greffer. 

PAN M 360 : Récemment, on voit une plus grande démocratisation du rap keb. Des rappeurs comme FouKi et Loud passent à la radio populaire, comment tu entrevois ça, cette émergence?

Jeune Rebeu : Je crois que c’est une bonne chose… Eux ils ont la recette pour passer à la radio. 

PAN M 360 : Crois-tu que tu as des barrières supplémentaires à franchir pour accéder aux médias traditionnels puisque tu es maghrébin? 

Jeune Rebeu : Je n’ai pas réponse à cette question, mais je ne crois pas. Ça va dépendre aussi de comment tu fais la promotion dans tes chansons aussi. Si tu incites à la violence ou aux choses dites incorrectes, ça va être drôlement plus complexe. Je crois qu’avec mon style, je suis susceptible de passer à la radio et commercialiser ma musique et je m’en n’en empêcherai pas. 

PAN M 360 : Quelle est ta prochaine étape dans ta carrière? 

Jeune Rebeu : Le but c’est clairement de s’installer dans le game montréalais. J’aimerais aussi faire des featurings avec des gars d’ici pour affirmer ma présence, car je crois que d’avoir fait une trilogie sans être vraiment connu dans la ville, c’est très disproportionné. Je vais aussi regarder pour m’exporter à l’international.  

PAN M 360 : Avais-tu des idées d’artistes avec lesquels tu voudrais collaborer? 

Jeune Rebeu : À Montréal, j’aime bien Boris Levrai et David Campana. Du côté français, Dinos ou Luidji, mais bon, ce n’est clairement pas demain que ça va se faire.

Louis-Jean Cormier a « pris la carte du ciel »  pour revoir son père disparu. Il n’a pas eu à s’élever très haut, car le « ciel » est beaucoup plus proche qu’il  ne le croyait au départ,  bien au-delà des dogmes et des considérations strictes des religions organisées. 

Ainsi, comme l’annonce Le ciel est au plancher.

Lancé le 15 avril au Club Soda en formule quartette devant 250 personnes parfaitement masquées et distanciées, l’album se veut une traversée du deuil, rampe de lancement via laquelle le chanteur et musicien québécois a propulsé une douzaine de chansons neuves. 

Cette sortie est aussi l’occasion de lancer une plateforme, Le 360, où se déploie son propre univers – œuvres, ateliers, rencontres, produits dérivés. Parlons-en avec le principal intéressé.

PAN M 360 : D’où vient l’idée de cette plateforme qui se termine par ce numéro qui nous est si familier? (clin d’oeil)

LOUIS-JEAN CORMIER : « D’abord, je dois dire que j’avais complètement oublié le 360 de votre PAN M quand j’ai pensé à ma plateforme. J’ai tellement fait le saut quand on me l’a rappelé! 

PAN M 360 :  Ne reste qu’à nous associer ! Nous aurons l’occasion de s’en reparler. (clin d’oeil). D’ici là, l’usage du numéro peut effectivement créer une certaine confusion mais bof… 360 n’est pas une propriété privée. Prenons Anderson Cooper de CNN dont l’émission quotidienne s’intitule 360. C’est beaucoup plus gros que nous haha!

LOUIS-JEAN CORMIER :  Oui haha, pas mal plus big, effectivement.  Au moment de créer la plateforme , on voulait une bannière qui accueillerait plusieurs artistes. Et puis non c’était mettre la charrue devant les bœufs, il faut d’abord que les artistes aménagent leur propre espace. Pour moi, Le 360 est une sorte de fan club payant, c’est ma table de « merch » virtuelle où les fans peuvent vivre une expérience supplémentaire aux albums et aux concerts. Ce sont des choses qu’on maîtrise. Ma carrière, mon studio, etc. Les fans m’écrivaient souvent « comment est-ce que je peux payer pour que le plus d’argent reste dans tes poches?  Tous les artistes devraient avoir ce genre de baluchon numérique.

PAN M 360 : Après avoir passé une saison à La Voix il y a quelques années, tu es devenu un chanteur populaire. Fait intéressant, tes deux derniers albums solos sont plus audacieux que les précédents. Ç’aurait pu être le contraire! Où en es-tu?

LOUIS-JEAN CORMIER : Je suis content d’où je suis dans ma vie. Mon passage à La Voix fut relativement bref et c’était déterminé ainsi, après quoi ça m’a ramené à mes intentions originelles : faire exactement ce que je veux artistiquement. Monsieur et madame tout le monde aiment la personnalité de l’artiste; sans vouloir me lancer des fleurs, j’ai un côté empathique et bon vivant sans ne rien forcer, des gens m’ont ainsi découvert sans être des mélomanes. Mais j’ai aussi des fans qui traversent le temps avec moi, j’en ai gardé beaucoup plus que je ne le croyais.  

PAN M 360 : Passons au vif du sujet, cet album décliné sur le deuil de ton père décédé en janvier 2020.

LOUIS-JEAN CORMIER : Les planètes se sont d’abord alignées pour que j’aie une direction musicale précise avec mon collègue Frank (François) Lafontaine; je voulais enregistrer avec lui les chansons qui n’avaient pas été enregistrées pour l’album précédent, Quand la nuit tombe. Puis il y a eu  décès de Marcel, mon père. J’avais entre les mains un concept, sorte de storyboard entre Montréal et Sept-Îles.  Dans cette traversée du deuil, il y a des souvenirs, des décors, des odeurs, la musique, le sous-sol de  la maison familiale à Sept-Îles où ma mère vit toujours – mon père vient de Havre-Saint-Pierre et ma mère est originaire de Petite-Vallée en Gaspésie. Un tel storyboard n’est pas donné à chaque projet d’album. 

PAN M 360 : Parle-nous de Daniel Beaumont, l’auteur avec qui tu travailles depuis un moment déjà : 

LOUIS-JEAN CORMIER : Daniel est rédacteur et concepteur publicitaire dans la vie, il est pour moi un roc, un port d’attache. Il est toujours présent, très créatif, très sensible. Il est co-auteur en grande majorité, sauf exceptions comme l’au-delà. Souvent, je sors le jus et il intervient. J’aurais tendance à partir dans le flou et le vague et Daniel passe au peigne fin ce qui sort de moi spontanément. Il met le doigt sur les affaires importantes et organise la matière, la pensée.   Il me suggère des images, il peut écrire  un refrain, etc. Il peut aussi écrire des choses extraordinaires. C’est lui qui a trouvé Le ciel est au plancher.  

PAN M 360 : Cette métaphore résume le tout!

LOUIS-JEAN CORMIER : Oui. Avec la COVID et mon propre deuil, j’ai beaucoup entendu parler de mort cette dernière année, j’ai aussi cette pression de vivre malgré tout. Le ciel est devenu tellement bas que j’ai parfois le sentiment d’arriver à toucher les morts. Je parle à mon père,  je me dis être plus près de l’au-delà que je ne l’aurais cru.  

PAN M 360 :  La mort est effectivement un carburant créatif. Comment cette perte de ton père t’a-t-elle nourri ?

LOUIS-JEAN CORMIER : Comme la rupture amoureuse, la mort te donne accès à de la vérité profonde. Je n’ai pas alors à me mettre dans la peau de quelqu’un, ces mots qui sortent sont automatiquement vrais parce qu’ils proviennent de faits vécus par moi-même. Les chansons de cet album ne sont donc pas des chansons génériques sur l’amour ou l’espoir. En touchant quelque chose de très intime avec des humains, des lieux, des décors, on peut aussi toucher à l’universel. 

PAN M 360 :  Le deuil est aussi une façon de faire la paix avec ceux qui partent.  Parle-nous de ton père!

LOUIS-JEAN CORMIER : Mon père est mort à 85 ans. Avant la famille, il a une une vie ecclésiastique. Il a défroqué de la prêtrise pour se marier. Il fut enseignant, puis professionnel au Ministère de l’Éducation. Il est toujours resté collé à la religion après avoir défroqué, il fut très pratiquant toute sa vie. Nous avons donc été traînés à l’église longtemps, et il s’est développé en moi une relation amour-haine avec la religion, une certaine rébellion à l’adolescence. Au-delà de la spiritualité et de l’idéologie, il y avait aussi quelque chose de très courant chez les garçons à l’adolescence : ne plus s’identifier à son père. 

Au moment du décès, cependant, tout te revient dans la face. Tu te dis que finalement des liens père-fils nous unissent, nous sommes pareils sur plein d’aspects. Je marche pas mal dans ses pas, en fait; à ma façon je prêche, j’enseigne mes acquis et mes connaissances en chantant des textes qui portent un certain message. Le deuil te mène donc à faire de tels liens. Côté spiritualité, je me suis trouvé à développer une relation avec l’intangible, l’énergie, le principe de dieu… je n’ai pas de religion mais je m’intéresse à l’intangible. Ça touche un peu plus au bouddhisme en ce moment, à la méditation, sans me trouver  dans un système précis de croyance. Cette connexion avec l’invisible ressemble un peu à la musique : on passe notre vie à jouer quelque chose qui ne se voit pas et ne se touche pas. L’inspiration a aussi sa part de mystère… on ne saura vraiment jamais d’où ça provient. Il y a aussi de la science-fiction dans cet album, car le deuil touche inévitablement aux galaxies, à l’espace, à l’infini.

PAN M 360 : On devinait le conflit fils-père dans l’album Quand la nuit tombe alors que c’est la résolution du conflit à travers le deuil  dans Le ciel est au plancher. Peux-tu expliquer davantage?

LOUIS-JEAN CORMIER : Effectivement, ça fait deux disques d’affilée où je touche à la religion et à mon père. Dans la chanson Croire en rien, sortie dans l’album précédent, j’évoque la peine que je lui ai faite en tournant le dos à la religion. Je voulais lui expliquer pourquoi et où j’en étais aujourd’hui en cherchant ailleurs la spiritualité. J’ai attendu trop longtemps pour le lui dire, car il n’a jamais pu entendre cette chanson. Après son décès, j’ai eu le sentiment d’avoir fait certaines chansons prémonitoires. Je sentais qu’il allait partir.  

Dans L’ironie du sort, sur le nouvel album, je voulais d’abord aborder la question de la perte de mémoire. Lorsque j’ai commencé à écrire ce texte, mon père commençait à perdre un peu la mémoire, d’autres personnes de mon entourage étaient atteints de  l’alzheimer. Mais je n’arrivais pas à ficeler ce texte et … Lorsque mon père est mort, j’ai trouvé toutes les réponses  aux problèmes de ce texte. Des chansons étaient en chantier avant sa mort, mais la majorité (60%) ont été  composées après. L’album précédent était quand même plus à caractère social, alors que Le ciel est au plancher est une sorte d’hommage et de deuil.  Il y a une force, une âme, un esprit qui écoute tout ça quelque part…

PAN M 360 : Ton père était aussi chef de choeur et mélomane, cela est-il aussi évoqué dans le nouvel album?

LOUIS-JEAN CORMIER : Oui on a connecté avec Marcel; l’idée des choeurs se trouve là, nous sommes plusieurs à chanter. Il y a aussi son amour pour la musique orchestrale, la musique classique et la chanson française orchestrée. On trouve ça dans Marianne, dans L’Ironie du sort, dans 138, une de mes préférées où chante Erika Angel. Je vois des fantômes dans cette toune-là! Je suis vraiment fier de la direction artistique et de la manière dont on l’a fait, François Lafontaine et moi.  On venait de terminer Quand la nuit tombe, lui avait alors été musicien invité. Je lui ai alors demandé si ça lui tentait de faire le reste du matériel artistique et des nouvelles chansons. On a fait une réunion, on a vu la big picture. 

Musicalement, on voulait de l’électro, des choeurs et des arrangements orchestraux et des ambiances de jazz de chambre à la ECM .Lorsque, par exemple, on a fait venir Andy King (trompette) et Eric Hove (saxophones), on les a fait jouer et aaaah c’est drette ça le son qu’on voulait!  C’est un autre album plus claviers, avec François pour m’épauler. Il m’a laissé faire la plupart des pistes de piano, pendant qu’il faisait les synthés. Puisqu’il est partenaire du studio où je travaille, nous avons pu piger dans son musée de claviers. On s’est amusés à faire des trucs à deux, comme passer ma voix dans le Harp 2600. On a vraiment eu du plaisir à faire ce disque dans notre laboratoire. Le jazz est présent dans quelques pièces,  et je n’ai jamais fait d’aussi longs tunnels … 

PAN M 360 : Qu’entends-tu par tunnel?

LOUIS-JEAN CORMIER : Ces tunnels sont des passages instrumentaux qui peuvent symboliser le passage vers l’au-delà. À la fin du disque, un tunnel évoque le temps qui passe. Au moment du deuil, on atteint un stade où on se dit que la vie continue… tout en regardant vers le haut en se demandant es-tu là ? La part de mystère et de rêve m’intéresse beaucoup. Ma vie serait triste si tout était clair. 

Quatre albums – Pop Up en 2007, Safari Disco Club en 2011, Complètement fou en 2014 et L’Ère du Verseau en septembre 2020 – , une douzaine de microalbums sortis sur le label parisien Kitsun, d’innombrables concerts et énormément de talent confèrent à Yelle un statut plus qu’enviable, chez les formations électro-pop françaises. En panne de tournées compte tenu de la pandémie, le duo demeure tout de même actif. À preuve, le formidable clip tout juste lancé pour la chanson Noir. Julie Budet a répondu aux questions de Pan M 360, directement de la baie de Saint-Brieuc en Bretagne.

Pan M 360 : L’album L’Ère du Verseau est sorti en septembre dernier, bravo pour cet excellent album et pour l’époustouflant clip de la chanson Noir, lancé tout récemment. On ne connaissait pas Rose Van Dome et Punani Jellinsky, c’est un duo d’animatrices drags?

Yelle : Exactement, elles font des vidéos et organisent des bingos, à Paris. Je connais Jules (Punani) depuis de nombreuses années, c’est un ami photographe avec qui j’ai travaillé. Je me suis mise à suivre ses vidéos avec Rose. Lors de la petite soirée de lancement de l’album, l’automne dernier, nous avions invité des gens à venir écouter quelques morceaux; il y avait Rose et Punani qui faisaient un bingo. Quand on a commencé à réfléchir à l’idée du clip, on avait envie qu’il y ait des personnages autour de moi, un peu comme des fées qui viendraient m’aider à faire cette transition vers le noir. On a tout de suite pensé à elles deux parce qu’elles forment un très chouette duo.

Pan M 360 : Le clip est très réussi. Félicitations pour votre résilience aussi, vous faites habituellement beaucoup de kilométrage en tournée, notamment aux États-Unis. Cette immobilité a dû être difficile, comme pour tous les musiciens. Vous avez tout de même fait un concert en ligne pour la chaîne ARTE?

Yelle : Oui, c’est le seul concert qu’on a donné, finalement. On avait prévu commencer une tournée à l’automne, mais pendant qu’on était dans un lieu de répétition à La Rochelle, on a appris qu’on allait être reconfinés. On a annulé la tournée, mais ce projet avec ARTE était déjà dans les tuyaux; on s’est dit qu’il fallait le faire coûte que coûte, puisqu’il fallait proposer des choses aux gens, à défaut de vrais concerts. On a rerépété, on a adapté, et voilà, mais on n’a pas fait de concerts devant public. C’est très étrange… Le concert en ligne permet de combler un peu ce moment flottant.

Pan M 360 : C’est relativement rare ou inédit, pour une formation française qui chante en français, d’avoir un succès comme le vôtre aux États-Unis. Nombre d’artistes français et québécois ont tenté l’expérience, en vain! Un groupe québécois qui chantait en français, Malajube, a légèrement percé là-bas il y a quelques années, on n’a jamais trop compris pourquoi. Votre proposition clique chez nos voisins du sud.

Yelle : C’est assez difficile à expliquer, je crois que ç’a été une corrélation de choses. Quand on a sorti la chanson Je veux te voir à l’époque, beaucoup de DJ la passaient dans les soirées, ç’a certainement aidé à introduire le morceau dans les clubs, auprès des oreilles francophones, puis à l’étranger auprès des anglophones et hispanophones. Après, on a rapidement tourné à l’étranger. On a fait quelques dates en France, puis on est partis en Australie, en Suède, aux États-Unis et au Canada. On est tombés aussi sur un tourneur d’origine allemande qui vit aux États-Unis depuis de nombreuses années, qui avait d’ailleurs volé de San Francisco pour venir nous voir à Montréal au Club Soda, en 2007 je crois. Il avait dit « Je veux vraiment vous développer aux États-Unis ». Il a cette oreille « européenne », peut-être, qui fait qu’il a su construire notre évolution là-bas. Après on a eu de bons coups de pouce, on a tourné avec Katy Perry, elle nous a grandement mis en avant. On a été « Artist of the Week » sur MTV, ce qui est assez rare pour un groupe français. Ensuite, les gros festivals comme Coachella à partir de 2008, ç’a beaucoup aidé.

Pan M 360 : J’ai lu dans une entrevue que, outre Phoenix, les groupes français qui chantent en anglais, ce n’est pas nécessairement votre truc.

Yelle : En fait, je n’ai rien contre les groupes qui chantent en anglais, mais j’aime vraiment la langue française, j’aime faire sonner le français, je crois qu’on peut s’amuser avec. Je porte un peu le drapeau à l’étranger, je me sens vraiment représentante de mon pays, ça me fait vraiment plaisir. J’aime me dire que ça fait découvrir la langue française à des gens.

Pan M 360 : Vous rejoignez, par cette conviction, Jean-Louis Murat; c’est réconfortant de constater que vous êtes bien plus jeune que lui! Nombre de représentants de la scène pop française, notamment électro-pop, chantent en français, comme The Pirouettes, L’Impératrice et Régina Demina.

Yelle : C’est vrai qu’il y a de plus en plus d’artistes français pop qui chantent en français, contrairement à il y a quelques années. Quand on a commencé en 2005-2006, peu de groupes français du créneau pop électronique chantaient en français. Aujourd’hui, c’est bien plus courant.

Pan M 360 : Vous faites partie, en quelque sorte, d’une troisième génération pop synthétique, 40 ans après Chagrin d’amour, Lio, Elli et Jacno, puis 20 ou 25 ans après les débuts de Daft Punk, Air, Justice. Et Christine and the Queens, qui chante et en français et en anglais.

Yelle: Oui, c’est vrai. Et Christine a réussi à faire le pont entre les deux langues, ce qui n’était pas évident, sur papier du moins. Je ne pourrais pas prendre un accent, mon accent anglais est terrible. Certains trouvent ça mignon, mais bon…

Pan M 360 : Lou Doillon occupe déjà le créneau « bel accent anglais », de toute façon. Côté création de chansons, est-ce que DJ Grand Marnier et vous êtes des tronches de studio, aimez-vous les vieux synthés et tout le matos?

Yelle : Il y a eu une période, au début, où on aimait les synthés des années 80 ou 90, on a eu des Electribe et des choses comme ça, puis on a épuré au fur et à mesure des albums, on s’est concentrés sur un travail d’ordinateur avec des plugiciels plutôt que des instruments. Sur L’Ère du Verseau, on est un peu revenus à des instruments; on a eu plus envie, pour la composition, de trouver quelques mélodies au piano, d’avoir une guitare. On était plus à s’amuser avec des instruments que par le passé. Mais on travaille quand même beaucoup à l’ordinateur. Jean-François (ndlr : DJ Grand Marnier) est un excellent batteur, il joue depuis qu’il a dix ans; moi j’ai fait un peu de piano quand j’étais enfant, je fais de la flûte traversière depuis quatre ans, mais je n’ai pas cette culture de composer avec un instrument. C’est un peu le clavier pour avoir des mélodies, puis j’ai mon téléphone et je chante dedans. On fait beaucoup de boucles, parfois c’est très simple, il y a un « kick », une basse, puis une petite mélodie au synthé par-dessus pour avoir l’idée, en gros. Après, on construit au fur et à mesure.

Pan M 360 : Vous n’avez pas nécessairement recours à des producteurs?

Yelle : Pas forcément, mais ça arrive parfois. Sur le morceau Peine de mort, c’est justement un producteur québécois, Mathieu (ndlr : Jomphe-Lépine), alias Billboard et, désormais, Mont Duamel, qui nous a envoyé une petite boucle. On sait que quand il travaille, il peut le faire sur des séquences assez courtes, on lui a demandé s’il avait des choses dans son ordi, dont il ne se sert pas et qui lui font penser à nous. Il nous a envoyé quelques instrumentales, et dans tout ça il y avait Peine de mort. Donc, une boucle de cinq secondes de laquelle est né le morceau. Sinon, on fait parfois appel à des producteurs à l’inverse, pour terminer les choses. Jean-François aime bien pousser les choses à 80 %, puis profiter d’un regard extérieur. Il y a Tepr (ndlr : Tanguy Destable, collaborateur de longue date) qui nous a aidés sur L’Ère du Verseau, et Voyou (ndlr : Thibaud Vanhooland) avec qui on avait collaboré pour son album. Puis Vaughn Oliver, un producteur canadien qui vit à Los Angeles, avec qui on échange des idées sous forme de fichiers. On a toujours aimé ce genre de ping-pong.

Pan M 360 : J’ai lu dans un communiqué que le Québec a joué un rôle décisif dans la création de L’Ère du Verseau. À quels égards?

Yelle : Quand on a écrit à Mathieu et qu’il nous a envoyé quelques exemples de boucles qui nous ont inspiré la chanson Peine de mort, on s’est dit que c’était trop important, qu’il fallait qu’on soit ensemble pour travailler sur ce morceau. Il fallait passer du temps à Montréal, un endroit où on se sent bien et où on a une foule de copains. Nous sommes donc partis huit jours, pour changer d’air et en nous disant « On verra bien ce qui se passera ». On a été accueillis par le Centre Phi, qui nous avait proposé d’y aller quand on voulait pour utiliser les studios. On s’y est retrouvés avec Mathieu et notre copain mixeur et matriceur Nk.F. On a aussi repris contact avec Montréal, ville qui nous avait manqué, on a rencontré des gens, dont Pierre Lapointe, c’était vraiment très chouette. Quand on est repartis de Montréal, on s’est dit « On est prêts à faire un quatrième album ». On n’avait pas encore ressenti ça, il a fallu ce voyage, cette énergie, ce lien avec des musiciens, des amis. On était dans cette espèce de bulle de bienveillance et, au retour, on était remontés à bloc, en quelques mois on a fait l’album.

Pan M 360 : Votre père (ndlr : François Budet, auteur-compositeur-interprète qui avait collaboré avec Vigneault) avait un lien assez fort avec le Québec. Est-ce que vous y êtes venue avec lui, toute petite? 

Yelle : Non, mais il en parlait abondamment, il y avait fait plusieurs séjours et nous montrait des diapositives des rues de Montréal. Je me disais, « Mais c’est les États-Unis, il y a des buildings, des grosses voitures, les rues sont larges »! Mon père avait une tendresse pour le Québec, il en parlait très souvent. Il avait repris La Manic de Georges Dor. Les premières fois où nous sommes allés y jouer, il était très content pour nous. Il nous demandait si nous étions allés sur telle rue ou dans tel quartier. 

Pan M 360 : Qu’écoutez-vous ces jours-ci, en musique franco ou autre?

Yelle : Il y a cet album de rap, Modus Vivendi du groupe 070 Shake, découvert par hasard, que j’ai commencé à écouter il y a un an pendant le premier confinement, que j’avais mis de côté et auquel je reviens ces jours-ci. Et un rappeur français, Zed Yun Pavarotti, que j’ai découvert sur le plateau de Quotidien, une émission de télé. J’aime bien une chanteuse belge qui s’appelle Iliona, puis Joanna, une Rennaise, donc on se connaît un p’tit peu et son premier album sortira en mai, j’ai hâte. J’ai récupéré la collection de vinyles de mon père il y a quelque temps; j’y ai trouvé un album de Joni Mitchell, Ladies of the Canyon. J’ai redécouvert Joni et je l’écoute abondamment, c’est de la musique qui m’apaise. Je suis contente de découvrir des artistes comme ça, folk, presque de la musique traditionnelle de chez moi; j’ai beaucoup écouté Roland Becker, un musicien breton qui mélange le traditionnel et le jazz. La musique me bouleverse encore.

Pan M 360 : Je suis un très grand fan de Christophe Miossec; j’ai lu votre entrevue croisée avec lui dans les Inrocks, est-ce qu’une collaboration entre Yelle et lui serait possible?

Yelle : Pourquoi pas, je lui ai dit d’ailleurs quand on s’est vus pour les Inrocks. Ç’a été une super journée. On habite pas très loin l’un de l’autre, mais on se voit rarement. C’est quelqu’un que j’admire et j’y ai souvent pensé. Je crois que c’est la chanson qui nous fera nous rencontrer. Je n’aime pas forcer les choses. Quand ce sera mûr, ça arrivera. En même temps, il a ce truc qui m’impressionne, faudrait vraiment que je prenne mon courage à deux mains!

Pan M : Les clips revêtent une importance indéniable dans votre œuvre, vous y apportez énormément de soin, vous avez recours à des réalisateurs chevronnés.

Yelle : C’est vrai qu’on a toujours aimé travailler l’image et raconter des histoires visuelles. En plus, puisqu’on ne peut faire de concerts, ça nous permet de garder un lien avec le public. Avec le duo Giant – Giorgio Martinoli et Antoine Poulet –, qui a réalisé les clips de Noir, Vue d’en face et J’veux un chien, on se comprend tout de suite, il y a une bonne équipe autour. C’est hyper-relaxant de travailler avec eux, on est très contents, on a de très bons retours sur les clips.

Pan M : On a très hâte de vous revoir au Québec, sans doute pas cet été, mais le plus tôt possible. Peut-être au Coup de cœur francophone à l’automne?

Yelle : Ce qu’on imagine pour l’instant, en matière de tournée au Canada et aux États-Unis, c’est plutôt en début d’année 2022. Si les choses reprennent bientôt aux États-Unis, il y aura peut-être embouteillage à l’automne. Notre tourneur nous a dit « On va y aller tranquille, on va attendre de voir comment ça se passe ». Et ça nous prend un visa de travail, on espère que ce sera moins compliqué sous l’ère Biden.

Pan M : Bravo encore et merci infiniment Yelle, à bientôt j’espère!

crédit photos: Gabriel Boyer

Après avoir été harnaché, maîtrisé,  dompté, Fauve ≠ fut lâché dans la nature. Avant de devenir une bête de foire, la créature s’est éclipsée sauf dans les mémoires francophones. 

Magenta apparaît cinq ans plus tard dans le paysage sonore. L’animal se montre farouche, à peine apprivoisé.

Sauf le texte et la voix soliste, Magenta a beau être né de la cuisse de Fauve ≠, la musique qui en émane est fort différente, force est d’observer à l’écoute des 16 titres de l’album Monogramme, lancé tout récemment chez Because Music.

De plus amples explications sont néanmoins nécessaires, d’où cet entretien transatlantique.

Le chanteur de Magenta se présente à l’écran. Le lien Zoom est sans image, une voix seule résonne de l’ordinateur portable. Comme c’était le cas dans Fauve ≠   un groupe parisien ayant fait sa marque au cours de la précédente décennie, notre interlocuteur préfère garder l’anonymat. 

Normal. C’est la même personne, fort sympathique d’ailleurs.  Or, il suffit de faire un petit tour sur le web pour savoir son nom, révélé carrément sur le profil Wikipédia de Fauve ≠ … Mais n’insistons pas.

PAN M 360 : Commençons par Fauve ≠  et Magenta : quel est le rapport ?

MAGENTA : Le lien exact est simple, ce sont sensiblement les mêmes personnes dans Magenta qui se trouvaient dans Fauve ≠.  C’est le même groupe d’amis depuis bien avant Fauve ≠.  On a fait des projets, puis on a fait Fauve ≠ , ce n’était pas prémédité. On ne savait pas que ça se passerait comme ça, que le groupe aurait ce succès.  À un moment donné, on a décidé de se poser,  mettre le lien intime au premier plan.

PAN M 360 : Vous êtes des amis de longue date qui êtes devenus artistes et vous êtes progressivement professionnalisés. Jusqu’à quel point ? 

MAGENTA :  Sans se concerter on a tous senti qu’avec Fauve ≠  on avait besoin de souffler un peu, retourner dans les bois.  Chemin faisant à la fin de Fauve ≠ , on avait commencé à s’intéresser à la musique électronique. C’est devenu une passion, ça s’est fait naturellement.

On a exploré cette musique  qu’on connaissait très mal, mais qui nous a tout de suite fascinés. On s’est jetés là-dedans avec plutôt de la curiosité et de la passion que du stress et du calcul. Cette super découverte s’est transformée en projet.

PAN M 360 : Permettons-nous d’insister : Fauve ≠ n’était pas en panne lorsque vous y avez mis un terme. Pourquoi mettre un terme à une belle aventure, quand tout va bien?

MAGENTA : L’idée était d’arrêter Fauve ≠ , ce n’était pas  une pause. On avait besoin de se reposer, on savait au fond de nous qu’on n’avait pas envie de rouvrir la porte. On ne voulait pas prendre le risque de faire un disque en trop, une tournée en trop. Ça n’avait pas duré si longtemps mais c’était tellement dingue par rapport à nos vies d’avant. On s’est dit qu’il fallait laisser Fauve ≠, on a fermé cette porte. Très vite on s’est dit qu’on n’y retoucherait pas. 

PAN M 360 : La fin du groupe précédent résulte-t-elle aussi de conflits interpersonnels?

MAGENTA : On a arrêté Fauve ≠  mais on ne s’est pas séparés. Nous sommes toujours ensemble. Sauf une personne qui a changé de vie, c’est le même noyau autour duquel il y a les mêmes copains et les mêmes collègues dans les parages. L’idée était  de faire autre chose de zéro, faire peau neuve. Il faut regarder ça avant tout à travers le prisme intime et humain. Notre  relation est familiale, fraternelle, presque clanique. Cet écosystème humain, c’est la priorité dans nos vies. Pour nous, ce parcours est logique mais on ne le voit pas à travers le prisme de l’industrie de la musique ou des médias. C’est justement parce que ça se passait super bien qu’on avait envie de partir ailleurs. C’est comme une relation amoureuse:  il faut faire des projets nouveaux pour la relancer et maintenir l’énergie. Il faut que le couple continue à vivre des aventures. Du coup, c’est nous qui avons choisi de changer, de fermer cette parenthèse. Ça s’est fait de façon très joyeuse et c’est pourquoi on a évité l’écueil de la séparation.  

PAN M 360 : La musique électronique est prédominante dans Magenta, ce qui est quand même très différent de Fauve ≠ . Comment est-ce venu?

MAGENTA : Au moment où on a pris la décision d’arrêter Fauve ≠,  on a commencé à faire de la musique électronique. Il s’est passé six mois…  On a commencé à acheter des machines, lire des modes d’emploi, consulter des tutoriels, creuser cette musique. Lorsque le dernier concert de Fauve ≠  fut donné, on a enchaîné directement. Le surlendemain, on était dans un local et on branchait des câbles..  

PAN M 360 : Quels étaient les fondements musicaux de Fauve et quelles sont ceux de Magenta?

MAGENTA :  Fauve est né d’une redécouverte du hip hop des années 90, des instrus un peu boompap comme NAS, Wu Tang Clan ou A Tribe Called Quest. On aimait beaucoup cette esthétique-là. On s’est mis à  parler sur des instrus inspirées de ça – mais il y avait quand même pas mal de guitares, de claviers, etc. Je schématise grossièrement, mais ça c’était la digestion de cette redécouverte.  Ensuite Magenta est né de la redécouverte de la french touch qu’on écoutait ados ou préados, quand c’était l’apogée de cette scène. C’était impossible de passer à côté mais on s’identifiait alors davantage au rap et au rock. Quand on a redécouvert cette musique à la fin de Fauve ≠ , c’était un peu une madeleine de Proust ; on s’est dit comment avait-on pu passer à côté de cette musique qui nous faisait tellement du bien ?

On s’est plongés là-dedans, on a essayé d’apprendre et de faire pareil comme  tous ces artistes des années 1990-2000, tous ces Daft Punk, Étienne de Crécy, aussi pas mal de trucs anglais, Aphex Twin, Boards of Canada, etc. Les bases musicales de Magenta sont liées à cette redécouverte de la musique française. Il y a aussi de la house, on en a mis sans que ça fasse trop patchwork, il fallait que ce soit harmonieux. 

PAN M 360 : Les évocations de french touch sont-elles si directes?

MAGENTA :  Faut pas que ce soit de la simple réappropriation culturelle. On était un peu seuls dans cette quête, et c’est pourquoi on a passé beaucoup de temps à faire et défaire.  On ne voulait pas arriver avec des kicks générés par un logiciel pourri… comme le font plein de gens.  On ne dit pas qu’il faut utiliser que des synthés analogiques et des samplers, nous faisons beaucoup de musique à l’ordinateur. Quand c’est mal utilisé, ça ne dure pas dans le temps, il faut que les textures soient bien travaillées. Prenez Homework ou Discovery (de Daft  Punk), ces albums  ont plus de vingt ans maintenant  et n’ont absolument pas vieilli. On a ce souci de ne pas faire qu’un tube de l’été, mais bien de faire de la musique électronique dans le strict respect des règles qui ont été établies avant nous. 

PAN M 360 : Comptez-vous adapter Magenta à l’électronique d’aujourd’hui, au-delà d’un certain classicisme french touch?

MAGENTA : Cette musique nous intimide encore énormément, on a un milliard de choses à découvrir… ce qui explique le temps passé avant de sortir ce premier album. C’est aussi ce qui nous rend cette musique aussi fascinante, infinie. C’est pour nous très important de ne jamais avoir le sentiment d’être arrivé quelque part. Alex Gopher a masterisé nos chansons. Puisqu’il a fait cette musique avant nous, il nous a bien aiguillés. Lorsqu’il nous disait que ça sonnait french 98, on était bons ! 

On commence à être un peu à l’aise, mais on fait les choses en tout respect aux prédécesseurs. On voulait être à la hauteur. Aujourd’hui on a l’impression d’avoir posé les bases de quelque chose de plus solide, en tout cas on espère avoir fait quelque chose qui n’est pas jetable après usage.  Aujourd’hui, l’électro est tellement vaste, c’est dingue ! Avant d’y arriver, on préfère résumer et prendre les choses petit à petit. Nous sommes très heureux d’avoir investi ce style de musique car ça a donné énormément d’oxygène à notre démarche artistique.

PAN M 360 : La french touch est effectivement très présente dans le son  Magenta, mais qu’en est-il de la chanson française?

MAGENTA : Au bout d’un moment, on a senti le besoin d’ajouter un peu de texte. Pas beaucoup mais  un tout petit peu pour apporter un petit supplément d’âme qu’on aime bien entendre dans la musique en général. Ainsi, une voix et un champ lexical particulier nous permettent de créer un lien, cette colle permet de fédérer des styles différents. Au début, vous savez, il n’y avait pas de voix ou presque pas. On voulait vraiment essayer autre chose au départ, et c’est revenu. Au fond, on fait  la musique qu’on avait envie d’entendre, ce mélange de musiques électroniques un peu old school et de textes français auxquels on a toujours été  attachés. 

On voulait marier ces deux dimensions car on s’est rendus compte que la musique électronique était souvent délaissée par les auteurs de chansons.  En France, en tout cas, ces deux mondes ont toujours été cloisonnés, sauf exceptions – Paradis, Flavien Berger… Essaie Pas et Marie Davidson chez vous… Et c’est pourquoi on a essayé de voir si c’était compatible. Nous aimons les textes travaillés, qui nous donnent du mal, qui portent du sens, qui ont un côté cathartique. Et qui peuvent être aménagés avec des boucles rythmiques, de la répétition.   

PAN M 360 : Plus précisément, comment le texte se pose-t-il sur la musique dans Magenta?

MAGENTA : Le texte, ça sort par besoin. Après il y a tout un travail de dissection, de sculpture de la matière. 

PAN M 360: Des exemples?

MAGENTA: On est assez attachés au morceau Avant, parce qu’on aime bien  qu’on se soit forcés et d’être allés à l’épure avec des paroles qui sont presque crachées par une machine – mais c’est moi qui les chante. Ce morceau évoque un sentiment très vécu, très ressenti, même si ça ne s’entend pas forcément: c’est la gentille gueule de bois d’un matin un peu ensoleillé, ce n’est pas trop dark. Ça paraît anecdotique comme ça…mais au niveau du geste formel, ça a de l’importance pour nous.

On aime bien Fatigué au niveau formel, plastique: toujours le même début de phrase, juste la fin change. C’est répétitif et il y a une petite variation. Le texte de cette chanson nous tient à cœur car on y évoque ce sentiment d’abattement qu’on a vécu ces dernières années et pas qu’entre nous; l’état du monde et la vague d’attentats en France  nous ont un peu traumatisés. À notre manière, on avait besoin que ça sorte, même si on n’avait pas abordé de choses publiques jusqu’alors.

Les paroles de Monogramme, le dernier morceau de l’album, ont été les plus émouvantes à écrire. Le texte parle de notre lien fraternel, on y réaffirme un serment qu’on s’est fait les uns aux autres dan  les moments difficiles au cours de ces 5 années de labeur et de doute. C’est important de se redire qu’on tient les uns aux autres. C’est un pacte informel. Si c’est  dit joliment, ça fait du bien quoi ! 

PAN M 360 : Et Magenta? Que justifie ce choix de couleur?

MAGENTA : Dans ce cas,  Magenta est le nom d’un boulevard du 10e arrondissement. On a commencé le projet dans une chambre sur ce boulevard saturé, considéré comme l’un des pires de Paris, qui traverse un quartier de gares un peu étrange. C’est assez dégueu on se rend compte de la violence parisienne. En même temps, Magenta se trouve dans  un quartier vibrant qu’on connaît bien. Ce boulevard véhiculait tout un contraste, une vibration entre la violence et la vitalité, une dynamique qu’on voulait atteindre avec la musique. Et quand il a fallu trouver un nom, on avait ce mot-là sous les yeux, qui véhiculait quand même ce qu’on essayait de faire. Magenta,  c’est un peu un mantra qui nous pousse à aller dans un certain sens.

Alex Henry Foster est le chanteur du groupe Your Favorite Enemies. Depuis quelques années, sa carrière solo connaît également un succès considérable. Il dévoilait en 2018 Windows in the Sky, premier album qui se trouva au sommet des palmarès canadiens pendant plusieurs semaines. Ce succès lui permit d’être une tête d’affiche au Festival de jazz de Montréal en 2019. Dans ce contexte, il a interprété la matière intégrale de Windows in the Sky en y ajoutant de longues séquences improvisées. Le chanteur montréalais a aussi écrit deux livres sur le groupe Your Favorite Enemies ; le premier aborde le succès de l’album Between Illness and Migration et l’autre son amitié avec les membres du groupe. Il rédige présentement un troisième livre.

PAN M 360: L’album du concert Standing Under Bright live au Festival de jazz de Montréal sera disponible le 16 avril. Quels sont tes souvenirs de cet évènement?

ALEX HENRY FOSTER: Au début, je n’étais pas certain de vouloir faire de la scène avec ce projet puisque c’était très personnel puisque l’album parle de la mort de mon père. Je ne savais pas si j’étais en mesure de soutenir tout ça émotionnellement. C’est avec les encouragements de Laurent Saulnier, du Festival de jazz de Montréal, que j’ai changé d’idée. Je me rappelle que la base du concert était le ressenti. C’était juste de l’improvisation lorsque j’étais avec les musiciens sur la scène. Personne n’avait de partitions lors du concert, j’y allais avec ce que je ressentais lorsque c’était le temps de guider les musiciens. Être très bien entouré m’a permis de vivre le moment et de ne pas me soucier des détails techniques. Nous avons fait un concert de deux heures et quart et l’album dure environ une heure, pour te montrer à quel point nous avons fait de l’improvisation. Ce n’était pas lourd et j’ai vraiment laissé aller les choses.

PAN M 360: D’ailleurs, il y aura un film sur ce concert. À quoi peut-on s’attendre de ce long-métrage?

ALEX HENRY FOSTER: C’était censé être un soir et c’était terminé. Je n’avais pas l’intention de faire un film et de mettre le tout sur le marché. Je savais que le concert était filmé pour le festival, mais je ne savais pas qu’on avait tout ce contenu. Pour le film, je ne voulais pas intégrer beaucoup d’éléments pour que ça devienne un outil commercial. Ce n’est pas la nature du projet. Je veux que les gens regardent le concert et le vivent. On m’a demandé si je voulais des images en arrière-plan, mais je ne voulais pas puisque je ne trouvais pas ça pertinent de me voir avant le concert. En gros, je voulais que les gens vivent le concert au lieu d’avoir à le leur expliquer.

PAN M 360: Aurais-tu accepté de faire le film si tu avais su que tout était filmé pour en faire un?

ALEX HENRY FOSTER: Honnêtement, je crois que j’aurais dit non. Une chose est certaine, c’est que le concert aurait été complètement différent. Oui, les caméras étaient là, mais ça n’avait pas un impact sur le concert. Si j’avais su qu’on allait faire un film avec le concert, il n’y aurait pas eu autant d’improvisations puisque j’aurais eu peur de prendre des risques. Je crois que ça aurait été un échec.

PAN M 360: Pourquoi avoir choisi la Virginie comme lieu de vie?

ALEX HENRY FOSTER: Ça fait maintenant 3 ans que j’habite là, après avoir vécu à Tanger pendant 2 ans. Je suis tombé sur une maison que je trouvais vraiment incroyable. Je suis dans les montagnes et dans la forêt avec mes chiens et c’est magnifique. Après avoir quitté Tanger, j’avais besoin d’un endroit plus tranquille pour écrire et travailler. Je ne cherchais pas nécessairement en Virginie, mais une occasion s’est présentée.

PAN M 360: De quoi parlera ton prochain livre If Only the Voices In My Head Couldn’t Lie?

ALEX HENRY FOSTER: C’est un voyage personnel qui explique comment je me suis senti sur scène et comment j’ai vécu ma vie à Tanger pendant deux ans. Contrairement à mes deux autres livres sur Your Favorite Ennemies qui était plus des « storybooks », celui-là est beaucoup plus intime et il explique mes pensées. Il va plus avoir de liens entre le lecteur et moi.

Pianiste, compositeur, improvisateur,  incontournable du jazz contemporain au Québec comme dans le reste du Canada, François Bourassa compte une dizaine d’albums en tant que leader. Et l’on ne  compte ses collaborations à de multiples enregistrements et projets de concerts ou tournées. Il compte relancer éventuellement son excellent quartette et aussi un trio pour deux pianos et percussions qu’il forme avec Yves Léveillé et Marie-Josée Simard. Or, cette fois, il défend seul sa musique, en témoigne L’impact du silence qui vient d’être rendu public sous étiquette Effendi.

PAN M 360 : En pleine pandémie, tu as conçu et enregistré cet album en France. Pourquoi?

FRANÇOIS BOURASSA :  Pour mener sa carrière de chanteuse qui va bien là-bas, ma conjointe ( Jeanne) vit à Paris avec Gaspard, mon p’tit dernier. Je fais pas mal d’aller-retours, et ce n’est pas évident de voyager actuellement. Je m’y suis rendu en janvier dernier et suis revenu à Montréal il y a quelques semaines pour jouer au festival Jazz en rafale. Je retourne en France  cette semaine et serai de retour au Québec en juin, avec ma petite famille.  De mon côté, j’ai pris ma retraite de l’enseignement et me consacre entièrement à ma carrière de musicien.

PAN M 360 : Un album solo était attendu de ta part. Depuis longtemps?

FRANÇOIS BOURASSA : J’y pensais, j’en parlais… mais je ne le faisais pas. Je l’ai finalement enregistré au studio La Buissonne, à Pernes-les-Fontaines, soit à une quarantaine de kilomètres d’Avignon. Alain Bédard (propriétaire de l’étiquette Effendi) m’en avait fait la suggestion.  Plusieurs artistes des labels ECM et Act y enregistrent. Gérard de Haro, qui gère ce studio, c’est de l’or. J’ai adoré travailler avec lui!  L’équipement, le piano, l’espace… super expérience. Ça s’est fait les 28 et 29 septembre dernier.  

PAN M 360 : Les pièces de ce nouvel album ont-elle été enregistrées récemment?

FRANÇOIS BOURASSA :  J’ai commencé à en composer la très grande majorité  pendant le confinement. J’en avais déjà deux au départ. D’abord, Épilogue 1983 est une vieille composition de… 1983. Une courte pièce avec laquelle je conclus cet album. J’avais écrit Musique pour film il y a plus d’une dizaine d’années, soit pour un concept de piano et cinéma muet à la Cinémathèque québécoise. Toutes les autres pièces ont été composées très récemment, au maximum 18 mois.

PAN M 360 : Les références mises en relief dans cet album vont bien au-delà du jazz. Un aperçu?

FRANÇOIS BOURASSA : J’écoute plus de jazz que tout autre genre musical mais j’écoute aussi beaucoup de musique contemporaine. Morton Feldman, Anton Webern, Stockhausen. J’écoute aussi énormément de musique classique. Scriabine, Debussy, Ravel… j’ai toujours adoré ça. Plus jeune, j’étais surtout du côté  romantique et impressionniste alors que maintenant j’aime aussi les dissonances. Dans le même esprit, j’aime le jazz moderne « traditionnel » mais aussi le jazz exploratoire. C’est toujours un mélange des deux. 

PAN M 360 : Quelle est la part d’écriture et quelle est la part d’improvisation dans cet album?

FRANÇOIS BOURASSA :  Il y a trois possibilités : écriture, improvisation et structures, improvisation libre. L’improvisation est totalement libre dans les pièces Arch 65 et La Buissonnne. Cette dernière provient d’une proposition de Gérard de Haro en fait. Il m’a dit :  « Pourquoi ne fais-tu pas une impro complètement libre, inspirée des lieux, où tu te trouves en ce moment? » Il m’a ensuite recommandé de penser à l’espace ambiant. J’ai vraiment exploité les lieux, j’ai écouté les harmoniques du piano.

Blues masqué et les trois Interludes (X, Y, Z)  sont totalement écrites, je me permets quand même  de petites variations en temps réel, mais c’est comme de la musique classique. Les autres pièces incluant  l’improvisation se trouvent plus dans les structures. Small Head, par exemple, comporte un thème joué sur différents tempos, ça  dépend du mood. L’impro y est libre. Triadique est fondée sur des triades mineures (groupes de trois notes, accords à trois sons en mode mineur). La forme  est standard, il y a une progression harmonique. Andante, c’est plus romantique, un peu dans le style de Scriabine. Gaspard a été composée pour mon fils pendant le confinement, je voulais une espèce de chanson, une mélodie plus accessible. 

PAN M 360 : L’impact du silence est le titre de cet album solo. Où se trouve selon toi la réelle puissance du silence dans ce projet? 

FRANÇOIS BOURASSA : L’impact du silence, ce sont les pauses conscientes pendant l’exécution. C’est la contemplation des harmoniques, l’introspection, l’intention de ne pas précipiter les choses. C’est la respiration entre les idées. C’est aussi la liberté : je suis seul, je suis libre de prendre mon temps, j’ai plus de marge de manœuvre que si je travaille en groupe, c’est plus rubato. Je voulais quand même des contrastes, que ce ne soit pas trop planant. Il fallait plus de dynamique qu’un album absolument calme, il fallait des surprises rythmiques, de la spontanéité. D’une exécution à l’autre, les impros sont différentes; ce que j’ai fait à Jazz en rafale était assez différent de l’album. 

PAN M 360 : D’où l’intérêt d’écouter l’album et de visionner le concert! Le concert présenté en temps réel, soit le 10 avril dernier, est rediffusé dès le 16 avril. Nous ajouterons le lien de l’accès à la webdiffusion aussitôt l’offre mise en ligne. L’impact du silence est officiellement lancé ce vendredi, sous étiquette Effendi.

D’ici là, voici un lien pour une écoute intégrale.

Lisez la critique de Frédéric Cardin

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