CRABE est une créature unique de la faune punk-rock en Amérique francophone. Impossible d’en décrire pleinement le style, après une décennie de cavalcades et d’expérimentations, soit 8 albums et une pléthore de singles et EPs. Qu’en est-il du nouveau-né, l’opus Sentients, lancé le vendredi 7 mai sous étiquette Pantoum Records ?

Certaines similarités sont observables depuis la naissance du redoutable crustacé; un son agressif d’allégeance hardcore, des rythmes complexes de types mathcore ou prog-métal, des arrangements chargés, une désinvolture d’esprit punk, des textes rudement exprimés en joual keb.

Martin Hoëk, chanteur-guitariste et Gabriel Lapierre, batteur et nouvellement claviériste sont les cerveaux de CRABE. Pour eux, il s’agit d’un un projet en perpétuelle évolution, dont chaque album représente un nouveau défi.  À la sortie de Sentient, CRABE continue d’obéir à ce principe.

Notre-Dame de la vie intérieure, l’opus précédent,  jetait un éclairage  sombre de l’existence assorti d’une exécution max corrosive. Sentient, maintient l’agressivité hardcore tout en y intégrant des éléments électroniques. La proposition était, d’ailleurs, bien assez attractive pour que des artistes de fort calibre acceptent d’y participer – notamment Hubert Lenoir, Dan Mongrain (Voivod), Vincent Peake (Groovy Ardvaark et tant d’autres), Laurence-Anne ou  Étienne Dupré (Klô Pelgag, Mon Doux Saigneur).

Malgré les difficultés multiples générées par la pandémie, les deux artistes n’ont manifestement pas fermé les valves de leur flot créatif, sans compter les valves de communication. Gabriel Lapierre s’est ainsi entretenu avec PAN M 360 afin  discuter de Sentient.

PAN M 360: Après 10 ans et 8 albums, comment conserve-t-on son originalité?

GABRIEL LAPIERRE: Au fond, on essaie tout le temps de garder le matériel frais. C’est toujours le moment de nous surprendre nous-même. On essaie de sortir de notre zone de confort et de se poser de nouveaux défis à chaque projet. Par exemple, le défi pour Sentient était de changer d’instruments. On est sorti un peu du traditionnel punk en ce sens; pour ça, on est allé plus dans les instruments électroniques. Pour Sentient,  on voulait un son dry; on enregistrait notre batterie électronique à même la console et on explorait avec les timbres disponibles offerts par les instruments. On a utilisé ces timbres plus que des squelettes; au lieu de commencer avec une structure de chanson, on créait à partir des sons intéressants qu’on trouvait. Ça a changé notre façon de composer, ça a changé notre son et ça a changé notre intention artistique.

PAN M 360: Comment s’est passée la transition de la batterie acoustique à l’électronique ?

GABRIEL LAPIERRE: Honnêtement, ça a été un cauchemar. Je perdais le feel de la batterie, je perdais ma propre aisance à jouer. En revanche, c’était intéressant au niveau de l’harmonie; j’ai pu jouer du clavier et de la batterie en même temps. Ça a été aussi beaucoup de défis techniques et d’organisation, on a dû se faire un studio DIY. J’ai soudé en masse de fils ! 

PAN M 360: Quels ont été les obstacles de Sentient?

GABRIEL LAPIERRE: Du côté de la composition, ça s’est super bien passé. Pour l’enregistrement, un peu moins. On a dû trouver des solutions budgétaires: vu qu’on avait que des instruments électroniques, on a tout enregistré dans notre local et renoncé à louer un studio. Par contre, on n’avait pas de fenêtre. On ne pouvait pas travailler longtemps sans devenir fou !  Mais… peu importe nos moyens, on essaie toujours de faire de la contrainte un atout. C’est sûr qu’en ayant un plus gros budget, on aurait fait quelque chose d’encore plus explosif. 

On a aussi eu du mal à trouver une esthétique hybride qui convenait à un genre de punk-électro pouvant être joué par des humains. Ça a été dur, mais je suis vraiment content de ce que ça donne au final. Heureusement, toutes les prises de son ont été  faites avant la COVID, donc il n’y avait qu’à faire le montage.

PAN M 360: Comment ça a été de travailler avec tous ces invités ?

GABRIEL LAPIERRE: On a eu la chance de rencontrer vraiment beaucoup de monde au cours de  notre carrière, on a aussi toujours eu de bonnes relations avec les artistes qu’on a croisés, alors ça a été vraiment facile de  les impliquer. On a quand même eu des personnes assez signifiantes pour nous. Certaines d’entre elles nous ont influencés quand on était jeunes, leur participation était pour nous symbolique. Justement sur notre dernier single, on a trouvé ça intéressant de réunir tous nos invités sur la même chanson.

PAN M 360: Pouvez-vous décrire l’évolution de  votre dynamique artistique au fil des ans ?

GABRIEL LAPIERRE: Il y a eu un changement de personnel. Par exemple, je suis dans le groupe depuis 4 ou 5 ans, juste avant l’album Le temps feel. Pour moi, CRABE, c’est vraiment  jouer ensemble pour le plaisir, c’est ce qui nous mène à faire des albums, ce qui nous mène à faire des spectacles. Martin et moi on est dans la vie de l’un et de l’autre, on pratique souvent.  Naturellement, on aime nourrir la créativité et se lancer des défis. Il faut que ça aille de soi, il faut que ça soit fluide. Au départ, c’est sûr que Martin connaissait mieux le rôle de leader mais récemment, le travail est devenu une dynamique de binôme, surtout pour Sentient. 

PAN M 360: Que Crabe nous réserve pour l’avenir ?


GABRIEL LAPIERRE: En tout cas, en ce qui concerne, les spectacles, pas pour un ou deux ans. On fait un film à la place qu’on est en train de monter, et on reste une équipe créative. On travaille vite ! On a déjà du stock pour un autre album en plus de ce film qui devrait être fini à la fin de l’été.  On a aussi deux ou trois projets en banque au cas où. On ne s’arrête pas !

Pour son deuxième album, le tandem synthwave Paupière a mis les bouchés doubles et vise plus haut. Julia Daigle (chant) et Pierre-Luc Bégin (percussion et clavier) nous présentent Sade Satie, offrande synthwave rendue publique le 7 mai. Les synthés explosifs et les rythmes engageants évoquent des sons typiques des années 80. Le groupe œuvre passionnément sur ce projet depuis 2017, on bat des paupières avec excitation en attendant la réaction du public. Pour faire mousser ce travail bel et bien fini, ils s’entretiennent avec PAN M 360.

PAN M 360: À la veille de la sortie de Sade Satie, comment vous sentez-vous?

JULIA DAIGLE: On est un peu fatigués, mais c’est vraiment une semaine de promo excitante. Un nouvel album, c’est toujours un saut dans le vide. On est fiers; on sort les yeux fermés, vraiment confiants de ce qu’on a fait et où on s’est rendus. On assume, et on a vraiment hâte que les gens puissent écouter notre travail.

PIERRE-LUC BÉGIN: En plus, avec la pandémie, on dirait qu’il ne se passe absolument rien et aujourd’hui, d’un coup, on enchaîne les entrevues! Mais pour moi, c’est déjà des vieilles chansons. J’ai envie de les lancer aux gens pour les laisser s’approprier le contenu. On les a ficelés méticuleusement.

PAN M 360: Depuis le son plus mélodieux de votre premier album, À Jamais Privé de Réponse, et le rythme plus dance-pop de votre EP Jettatura, quelle sont les nouveautés à observer sur Sade Satie ?

PIERRE-LUC BÉGIN: Dans l’album, il n’y a que des vraies batteries. Dans nos autres disques, c’était principalement du drum machine avec quelques insertions de vraie batterie. Là, le fondement est beaucoup plus dynamique. Souvent, avec une batterie automatique, même si on change un ou deux réglages, c’est un son qu’on a déjà entendu. Le jeu de chaque batterie physique est unique au moment où elle est utilisée. Les peaux seront tendues de telle façon, ton jeu va varier. Ça donnait beaucoup de souffle à l’album! Donc, c’est un beau mélange entre la machine et l’humain.

JULIA DAIGLE: Je dirais aussi que c’est un mélange de morceaux beaucoup plus vieux et d’autres finalisés bien plus récemment. Ça donne une spontanéité. Coeur Monarque, notre premier single, a été créé en 24 heures. L’exercice de composer à distance a aussi été unique pour nous. De plus, on garde une touche impersonnelle dans les paroles; depuis le début de Paupière, on s’est dit qu’on voulait éviter les textes au je et de vraiment présenter des histoires. Pourtant, les personnages de nos chansons finissent toujours un peu comme une représentation de nous. À travers ces personnages, on perd cette gêne de parler de nous-mêmes.

PIERRE-LUC BÉGIN: C’est toujours un peu ennuyeux de parler de soi à la première personne. C’est amusant si chaque auditeur peut trouver un sens qui lui est propre.

PAN M 360: Paupière utilise le synthé comme instrument principal, pourquoi?

PIERRE-LUC BÉGIN: Sur un synthé, tu peux ne pas savoir jouer un seul instrument et mettre ton doigt sur une note pour créer une musique d’ensemble. C’est un outil incroyable! N’importe qui avec une vision peut faire une symphonie avec un synthétiseur. Avec le Korg Polysix, par exemple, ça a été un coup de foudre. On s’inspire de Gary Numan, Depeche Mode un peu.

JULIA DAIGLE: Et Brian Eno.

PIERRE-LUC BÉGIN: Des artistes qui nous font oublier que ce sont des synthés et qui en exploitent les timbres pleinement. Avoir l’intuition du son, ça ne s’achète pas!

JULIA DAIGLE: Je trouve que les claviers ont un petit côté égalitaire; on n’a plus besoin de se payer un studio comme dans les années 70.

PIERRE-LUC BÉGIN: Un petit côté démocratique.

JULIA DAIGLE: Oui vraiment! Au début de Paupière, c’est juste ça qu’on avait avec la voix.

PAN M 360: Allez-vous continuer de chanter en français?

ENSEMBLE: OUI!

PIERRE-LUC BÉGIN: Je ne parle pas assez bien anglais!

JULIA DAIGLE: C’est un beau défi, la langue française. On l’a testée dans plusieurs pays qui ne parlent pas français et on a vu que le message passait assez bien. Ce qu’on veut dire est quand même là et le public le ressent bien.

PIERRE-LUC BÉGIN: C’est aussi amusant de jouer avec tous les codes de la langue française et de la phonétique pour faire comprendre notre musique.

PAN M 360: Vous venez tous deux de milieux artistiques différents. Quel est l’impact dans votre processus créatif ?

PIERRE-LUC BÉGIN: La musique, clairement, fait partie de mon processus. À la base je suis batteur, j’ai bifurqué vers le piano qui est une percussion théoriquement – constitué de marteaux qui frappent sur les cordes. J’ai appris en y apposant mes doigts sur les notes. Un ami m’a passé un synthé et avec ça, mes comptines sont devenues des hymnes. Je me considère rockeur avant tout, il y en a qui sont plus sérieux en studio, mais moi je veux sentir la musique.

JULIA DAIGLE: J’ai fait des études en art visuel, je crois que ça développe un certain instinct. Ça me permet de bâtir tout un univers qui va avec la musique. La musique est la plus grande surprise de ma vie et c’est Pierre-Luc qui m’y a initiée. Il m’a demandé si je voulais écrire un texte et le chanter. De la, ça a déboulé assez vite. J’ai aimé toutes les étapes; la composition, le studio, choisir les collaborateurs. J’ai envie de faire des œuvres cohérentes avec tout ça.

PIERRE-LUC BÉGIN: Que tu fasses une toile ou une chanson, c’est toujours une question d’équilibre. Les notes et les sons, c’est l’équivalent des couleurs. Chaque forme d’art est similaire à la base.

JULIA DAIGLE: Peut-être qu’un arrière-plan en art visuel,ça offre une approche un peu plus libre et personnelle.

PAN M 360: Il y a quand même quelques chansons agressives dans cet album soi disant pop, par exemple Visite en territoire hostile. Anachronique ?

PIERRE-LUC BÉGIN: Eh bien, c’était un peu pour donner un aperçu de notre processus créatif. C’est le genre de chanson qu’on n’a pas souvent l’occasion d’entendre, je trouvais que ça créait un pont entre deux morceaux. Ça empêche les gens de s’endormir !

JULIA DAIGLE: Aussi, c’est pour permettre une chorégraphie en direct. Quelque chose d’un peu plus cinématographique qui nous garde alertes. C’est dommage qu’avec les spectacles pendant la pandémie, les gens ne peuvent ni danser ni se lever, donc on perd un peu l’effet.

PAN M 360: Quand on pense à Paupière, on imagine un son glamour et lumineux, comptez vous garder ce style?

PIERRE-LUC BÉGIN: Oui, il y aura peut-être des différences. On ne peut pas faire de la musique triste et monochrome comme d’autres le font.

JULIA DAIGLE: On aime explorer et on veut continuer.

PIERRE-LUC BÉGIN: Idéalement, les meilleures chansons te font voyager un peu partout et c’est ça qu’on essaie de faire !

Le groupe montréalais The Damn Truth a beaucoup évolué depuis son premier album Dear In The Headlights, lancé en 2012. Tant et si bien que son nouvel opus, Now or Nowhere, réalisé par le célébrissime vétéran Bob Rock, pourrait la propulser dans les grandes ligues du divertissement… rock. Et c’est exactement pourquoi le bassiste PY Letellier et la chanteuse Lee-La Baum s’entretiennent avec PAN M 360.

PAN M 360 : Now or Nowhere sera disponible le 7 mai. À quoi peut-on s’attendre de cet album?

PY LETELLIER : Nous avons passé quatre ans en tournée, on peut dire que l’album a été écrit majoritairement en tournée. Et que tout le monde dans le groupe est parolier et aime composer depuis les débuts. Au contact de nos fans à travers le monde, nous avons réalisé qu’ils ressentent tous la même chose : l’amour, l’amitié, la lumière, les bonnes vibrations. Nous avions donc décidé de faire un album qui aborderait ces thèmes.  Si on le compare aux deux autres albums, Now or Nowhere porte des chansons plus positives.

PAN M 360 : Vous avez décidé de travailler avec le très célèbre producteur Bob Rock (Metallica, Mötley Crue, The Cult, Bon Jovi, The Offspring, etc.) pour cet album. Comment s’est la production s’est-elle passée ?

PY LETELLIER : Avec Bob Rock dans le studio Warehouse, nous avons enregistré six chansons en quatre jours en mode live on the floor. Il était vraiment dans la méthodologie rock classique. Il nous appelés de Vancouver pour nous demander si on était à l’aise d’enregistrer l’album live on the floor. On s’est regardés et on s’est dit que c’était en plein ce qu’on voulait faire. Quand nous avons appris que nous allions jouer nos chansons pour Bob Rock, nous avons travaillé très fort, six jours semaines et huit heures par jour. Il était très reconnaissant que nous enregistrons de cette manière, puisqu’il n’a pas souvent l’occasion de faire ça avec d’autres groupes.

LEE-LA BAUM : La raison pour laquelle nous étions au studio Warehouse, c’est parce qu’on pouvait jouer ensemble dans un grand local. C’est la façon dont les artistes enregistraient dans les années 60 et 70 et c’est ça qu’on voulait reproduire. Il y avait vraiment une belle énergie et c’est ça qu’on voulait conserver.

PAN M 360 :   À cause de la pandémie, vous avez dû arrêter d’enregistrer avec Bob Rock et enregistrer par vos propres moyens au Québec. Cela aura-t-il un impact sur l’album?

LEE-LA BAUM : En effet, nous étions supposés continuer en mars 2020 mais avec la pandémie, nous ne pouvions pas retourner à Vancouver. Nous avons alors décidé de prendre les conseils de Bob Rock et de terminer la production par nous-mêmes.

PY LETELLIER : Nous avons cru en nous et nous avons décidé d’utiliser ce que nous avons appris. Nous avons deux studios à Montréal et nous avons ramené beaucoup de matériel de Vancouver. Alors une part importante du son vient de nous.  Alors, les gens ne le remarqueront peut-être pas dans les chansons. Nous avons aussi eu la chance de travailler avec des ingénieurs de son incroyables.

PAN M 360 : This Is Who We Are Now est la seule chanson du nouvel album rendue publique avant le lancement. Y aura-t-il un vidéoclip pour cette chanson ?

PY LETELLIER : Oui, nous avons tourné un clip pour cette chanson il y a deux ou trois semaines. On a vraiment hâte de voir le résultat et on est certains qu’il va être spectaculaire. Nous n’avons jamais fait quelque chose d’aussi grandiose. Pour ceux qui veulent en savoir un peu plus, nous avons commencé une série de capsules vidéo, il y a quelques mois: A Week In The Damn Life montre comment le clip a été réalisé.

LEE-LA BAUM :  Nous avons eu la chance de travailler avec d’excellents producteurs. Ils ont créé un plateau rotatif sur lequel on devait jouer. C’était vraiment spécial et j’ai aussi très hâte que ça sorte.

PAN M 360 : Plusieurs pensent que le nouvel album aura un impact majeur sur la carrière du groupe. Ressentez une pression ?

PY LETELLIER : C’est certain, mais personnellement, c’est une bonne pression qui me pousse à offrir le meilleur de moi-même. En ce moment, par exemple, la chanson This Is Who We Are Now joue à la radio en Grande-Bretagne. Il y a des moments où je ne suis pas certain si tout ça est réel.

La pop n’est pas pour tous, surtout pas pour Chloris. La formation de six musiciens a sorti un premier album le 9 avril 2021, revenons-y puisque… pas grand-monde est au courant. On peut y écouter 8 morceaux de rock psychédélique, qui vont du timbre doux au chaos contrôlé. Installés devant leur collection de vinyles, le chanteur Gabriel Durocher et le guitariste Nicolas Alary rencontrent PAN M 360 pour discuter de leurs chansons à la fois tristes, sombre, tragicomiques.

PAN M 360: Expliquez nous la genèse de Chloris:

GABRIEL DUROCHER: Le band fut créé par nous deux et Maxence Gendron (guitariste et chanteur). On était amis au cégep, on voulait faire ça pour le plaisir, on a d’abord mis du temps à composer à trois. Peu à peu on a recruté d’autres membres; un batteur (Jonathan Drolet),  un bassiste après plusieurs essaie (Francis Mainville) et finalement un claviériste (Mathieu Quenneville).

NICOLAS ALARY: On voulait créer un premier album basé sur nos expériences personnelles. Un peu pour présenter notre bagage de vie. On voulait parler des petites choses du quotidien, les déprimes, les souvenirs, la nostalgie. On voulait présenter quelque chose d’un peu léger et lourd en même temps. Là je parle pour moi, mais… je voulais parler des thèmes de l’enfance, ce qui était pur. On s’inspire d’ailleurs beaucoup de groupes indies comme Karkwa, qui transparaissent dans notre musique.

PAN M 360: On peut dire que vous vous êtes rencontré par la musique?

GABRIEL DUROCHER: Oui, moi j’ai étudié le chant à Lionel Groulx, je suis diplômé en musique populaire. Maxence était dans le même programme, en guitare.

NICOLAS ALARY: Moi j’étudiais la musique classique, mais disons que je n’ai pas été diplômé. (rires)

GABRIEL DUROCHER: Notre batteur a aussi complété sa formation en pop, même chose pour notre claviériste. Il y’a juste Mathieu, notre bassiste… lui a-t-il fait des études?

NICOLAS ALARY: Je ne sais pas, je sais qu’il joue bien de la basse.

GABRIEL DUROCHER: En tout cas on vient tous de Sainte Thérèse. Ça a fini qu’on a recruté à l’école pour former Chloris.

NICOLAS ALARY: C’est une bonne banque de musiciens. Dès qu’on tombait sur un musicien sans groupe, on sautait dessus comme des fauves.

PAN M 360: Comment présentez le style chaotique de Chloris?

NICOLAS ALARY: C’est gras avec des tons de grunge. J’ai écouté tellement de grunge quand j’étais adolescent. Pour moi, la guitare saturée doit être là. Avec deux guitaristes, la guitare prend alors beaucoup de place. On cherche une bonne base crottée ! On est deux stoners et je crois que ça se voit beaucoup aussi. Par exemple, j’adore Syd Barrett (Pink Floyd). Stylistiquement on est différents, mais on suit sa logique créative. Pourquoi faire de la musique léchée à la perfection ? Pourquoi ne pas célébrer les fausses notes ?

GABRIEL DUROCHER: On veut exprimer ce genre de style plus libre. À la limite, on aimerait vraiment être capables d’en plus faire tout ça en une prise, mais c’est plus dur.

NICOLAS ALARY: Dans nos thèmes, cependant, on essaie de garder ça varié. Par exemple, Dehors est une chanson sur un thème anodin, mais beau: l’enfance. Sortir dehors toute la journée, devoir rentrer à la maison avant le souper. D’autres, comme Chloris, sont plus lourdes: cette chanson raconte une relation personnelle qu’on a eu avec quelqu’un qui s’est enlevé la vie.

PAN M 360: Comment Chloris fait ressortir ce chaos avec ses six musiciens?

NICOLAS ALARY: Il faut d’abord l’assumer. On crée d’abord un mur de son qui tient le tout. Avec la guitare et les claviers qui s’ajoutent, on se gâte en faisant tout exploser.

GABRIEL DUROCHER: Au fond, on ajoute progressivement des couches de chaos sur nos chansons.

NICOLAS ALARY: Sans trop perdre la maîtrise. Maxence et moi sommes les deux compositeurs. On arrive avec nos chansons durant les répétitions et on laisse nos musiciens s’amuser avec le matériel. Généralement, ça se fait un peu tout seul. Et quand on sait ce qu’on veut faire avec une chanson, on devient plus sérieux. D’abord on part sur un jam autour d’une idée et après on la laisse reposer. Généralement, si on aime encore ce qu’on fait le lendemain, on le garde.

GABRIEL DUROCHER: Heureusement, toute l’équipe saisit assez rapidement la vibe désirée. On essaie de laisser beaucoup de liberté et les musiciens savent quoi faire avec la liberté. Cependant, il faut toujours se rappeler qu’on est un groupe de six personnes. Je trouve alors que sur Chloris, chaque instrument est assez visible. Par exemple, quand tu entends du clavier, tu peux le distinguer. Pour les voix, on chante à deux et on essaie de créer une harmonie où deux voix humaines sont distinctes.

NICHOLAS ALARY: Aux guitares, on essaie de vraiment leur donner deux champs différents. Plus sale pour moi et bien plus clean pour le second guitariste.

GABRIEL DUROCHER: En tout, l’album nous a pris un bon trois ans. Au final, on est très contents du résultat.

 

PAN M 360: On parle ici d’un son pop-psychédélique assortie de guitares sales. Est-il possible d’avoir un son trop sale?

GABRIEL DUROCHER: Je ne sais pas vraiment ce qui est trop sale mais trop propre, oui!

NICOLAS ALARY: Pour moi c’est rare de trouver une toune trop sale. On n’aime pas le trop bonbon ou le trop parfait. La vie est sale et il faut de la saleté dans le son.

PAN M 360: Comment trouve-t-on sa niche quand on est un band de rock psychédélique en 2021?

GABRIEL DUROCHER: Et bien il faut s’assumer et faire ce qu’on veut faire. On est là pour faire la musique qu’on veut et ça va finir par plaire à quelqu’un. Du moins on l’espère. On fait ça pour nous et tant mieux si quelqu’un aime ça. L’important, c’est que les six d’entre nous soient satisfaits. On ne veut surtout pas s’excuser si une chanson brasse trop!

Au terme d’une longue gestation assortie de longs apprentissages, Simon Leoza prend son envol : Albatross. Néo-classique, d’instrumentations hybride, incluant l’utilisation de synthétiseurs, son premier album se veut un récit pour l’oreille.

PAN M 360 : Comment as-tu conceptualisé cet album ?

SIMON : C’est un travail que je prépare depuis des années. Avant , j’ai fait 3 EP alors que j’oeuvrais sous le pseudonyme Tambour et il y a plusieurs fois lorsque je composais que je me disais que certaines chansons étaient plus appropriées pour mon premier album, donc je les mettais de côté. Les EPs servaient surtout à expérimenter, mais pour l’album je voulais avoir peaufiné mon style. J’avais une quinzaine de chansons et avec le travail de mon ami et réalisateur, Blaise Borboën-Léonard, on a trouvé une ligne directrice. Ça fait le lien avec le nom de l’album : Albatross, qui est un oiseau de mer qui parcourt de longues distances ce agit un peu comme une comparaison pour moi qui a fait beaucoup de chemin pour arriver à cet album. 

PAN M 360 : Pourquoi as-tu délaissé ton pseudonyme ?

SIMON : En fait, à chaque EP je voulais changer de nom. Je n’aimais pas me présenter comme Tambour (rire). Je ne voulais pas utiliser mon nom complet, je voulais un nom d’artiste. Simon, qui est mon prénom, et Leoza, qui est le nom de mon arrière-grand-mère, donc ça reste dans la famille. C’est sûr que c’était un peu complexe comme processus et que je devais recommencer à me bâtir une nouvelle base d’auditeurs sur Spotify, mais ça en valait la peine. 

PAN M 360 : Comment décrirais-tu l’album à qui ne connaît pas ton style ?

SIMON : Évidemment, c’est de la musique instrumentale, mais j’essaie toujours de faire plonger les gens dans un univers que je leur propose. C’est un peu comme de la musique de film, ça peut aller dans l’intimité à des moments grandioses. Malgré que je joue le piano dans mes concerts, je dirais que je suis moins un pianiste qu’un Jean-Michel Blais ou qu’une Alexandra Stréliski. 

PAN M 360 : Y a-t-il un procédé qui te rend particulièrement fier sur l’album ?

SIMON : Je trouve qu’on a vraiment bien réussi à texturer la musique. Que ce soit avec la production ou même dans l’enregistrement. Parfois j’ai eu recours aux cassettes pour enregistrer et en ralentissant le son on obtient un son grave pour le piano et c’est un effet que j’ai trouvé intéressant. 

PAN M 360 : Que pensez-vous apporter au paysage néo-classique en 2021, en tant que jeune compositeur ?

SIMON : Je n’arrive pas avec l’idée de réinventer la roue, ça ne serait pas mon style. Mais lors de la composition de l’album, je ne savais pas écrire la musique, j’y allais de façon instinctive, donc je crois qu’on sent une certaine sincérité. Par contre, en ce moment j’étudie la musique, donc j’apprends à écrire et parler ce langage-là, mais ça vient après que j’ai trouvé ma voie instrumentale, donc je pense que je vais pouvoir appliquer certains modèles dans mes prochaines compositions. J’ai maintenant plusieurs outils qu’avant je n’avais pas, puisque je n’avais pas de formation quelconque, donc je crois pouvoir obtenir un mix intéressant entre l’organique et la théorie.  

PAN M 360 : C’’est ton premier album. Quels sont les autres projets ?

SIMON : Ce que je voudrais vraiment faire, c’est de la musique de film. J’ai fait plusieurs courts-métrages, ce qui est plaisant, mais j’aimerais faire des longs-métrages et pouvoir développer de façon instrumentale un personnage tout au long d’un récit. Sinon c’est certain que je veux faire un autre album. 

PAN M 360 : Sens-tu que cet album est le premier de plusieurs ?

SIMON : En 2012, j’avais sorti un projet sous le nom de Projet Hertz, qui est un genre de mélange : néo-classique, post-punk, ambient. Ça fait pratiquement dix ans que je travaille sur ce projet-ci et je crois que j’ai vraiment pris le temps, voire trop pris le temps. Où je veux en venir, c’est que je ne vais pas attendre cinq ans pour sortir un autre album, je veux sortir de la musique à un rythme constant, surtout par le biais d’album, car j’ai assez fait de EP, je veux mieux travailler mes thèmes et vraiment inclure l’auditeur dans une expérience plus longue.

Cette semaine à la Maison symphonique de Montréal, le supravirtuose James Ehnes jouera la partie solo  le Concerto pour violon en ré mineur de JS Bach, tout en dirigeant l’OSM pour cette exécution. Installé au États-Unis, le musicien originaire du Manitoba est considéré comme l’un des grands virtuoses canadiens du violon, toutes époques confondues, et certes l’un des grands solistes du circuit classique international. Dans la vallée de la Gatineau où il terminait sa quarantaine, PAN M 360 a joint James Ehnes afin de nous causer de l’œuvre au programme de l’OSM dont il est à la fois soliste et chef. Comme ce sera le cas du violoniste Andrew Wan qui dirigera pour sa part la Symphonie de chambre en do mineur, op. 110 de Dmitri Chostakovitch en plus d’en assumer le rôle de soliste.

PAN M 360 : Parlons d’abord de ce Concerto pour violon de Johann Sebastian Bach, si vous le voulez bien.

JAMES EHNES : Bien sûr! Ce concerto est superbe, et j’ai toujours aimé travailler avec l’OSM pour tant de raisons, une des raisons est de prévoir les programmes avec sa directrice  artistique, Marianne Perron que je connais depuis plusieurs années et avec qui il est formidable de travailler. Ce concerto était sa suggestion, d’ailleurs. Elle s’est d’abord interrogée si j’avais déjà joué cette œuvre , qui n’est pas jouée si souvent, notamment parce que la partition a été perdue. Elle est surtout connue par sa version pour clavier (clavecin), mais il apparaît clairement dans l’écriture que la version originelle avait été prévue pour le violon. Il existe aujourd’hui différentes versions existantes pour violon, reconstruites en quelque sorte par les solistes.  Et j’ai aussi imaginé ma propre version. C’est une pièce qu’il faut étudier  attentivement et qui requiert un véritable travail de musicologue afin d’imaginer ce que Bach avait fait au départ. C’est une pièce fascinante, elle requiert plus de virtuosité que ses deux autres concertos pour violon, eux restés intacts. C’est un défi assurément et cela me procure un grand plaisir.

PAN M 360 : Comment voyez-vous l’évolution de l’interprétation d’une telle œuvre baroque?

JAMES EHNES : La musique a tellement changé depuis la période baroque. Or, la musique de JS Bach est fort bien conçue pour survivre à toutes les époques, elle est indestructible à plusieurs égards. Comme tant d’autres œuvres de Bach, celle-ci est conçue dans un continuum; plusieurs éléments y furent réutilisés dans des œuvres subséquentes; Bach l’avait conçue pour le violon, puis pour le clavier. Souvent chez lui, on observe ce processus de recyclage. Cela s’inscrit dans la nature même de son œuvre qui fonctionne extrêmement bien dans plusieurs avenues. Je crois d’ailleurs que cela explique en bonne partie pourquoi sa musique traverse les siècles si aisément. Je crois néanmoins que personne ne peut réellement comprendre comment  sa musique sonnait lorsqu’il était encore vivant, mais ce n’est pas si pertinent. Ce qui est pertinent  selon moi, c’est de voir comment Bach nous parle aujourd’hui. Et alors, je me retrouverai cette semaine avec l’un des grands orchestres de ce monde, nous allons faire en sorte que ce concerto soit aussi en phase avec notre époque, là où nous sommes, ici et maintenant, c’est la clé. Comment faire parler cette musique de la manière la plus convaincante, c’est ce qui importe je crois.

PAN M 360 : Comment envisagez-vous ce rôle simultané de soliste et de chef?

JAMES EHNES : Je me produis souvent en dirigeant l’orchestre tout en jouant le violon.  Je ne l’ai jamais fait  avec l’OSM et j’ai  bien hâte de le faire. Pour moi, d’ailleurs, c’est plus plaisant de le faire avec un orchestre que je connais très bien. J’y connais tant d’excellents musiciens, cela rend les choses plus faciles, très agréables et collaboratives. Cela me conduit également à mieux impliquer les interprètes. Nous formerons ainsi un groupe relativement restreint pour cette exécution qui s’apparente davantage à de la musique de chambre.

PAN M 360 : Vous jouez avec l’OSM depuis l’adolescence, comment pourriez-vous résumer votre perception quant à l’évolution de l’orchestre montréalais?

JAMES EHNES : Sur 30 ans, j’ai pu  effectivement observer l’évolution de l’OSM. Il est étonnant de voir comment des orchestres de cette trempe conservent leur ADN institutionnel. Il ne reste plus beaucoup de musiciens de l’époque où j’ai commencé à collaborer avec l’orchestre, au moins la moitié des interprètes ont été remplacés par des plus jeunes depuis l’époque de Charles Dutoit. Puis il y a eu ce cycle merveilleux avec Kent Nagano, il y a eu  la construction de l’incroyable Maison symphonique, d’autres changements se sont produits mais la personnalité de l’orchestre est demeurée intacte à travers le temps et ses grands maestros, tel Franz-Paul Decker avec qui je devais travailler peu avant son décès. Lorsque Charles Dutoit laissa l’OSM, la grandeur de l’orchestre demeura , l’orchestre prit une direction très intéressante. Lorsque tu as une relation constructive avec un directeur musical, tu en récoltes les dividendes plusieurs années après leur départ. Aujourd’hui, je suis très excité de travailler avec Rafael Payare  au cours des années qui viennent, car il est un bon ami et un musicien que j’admire.  

PAN M 360 : D’autres concerts sont-ils prévus au Québec durant votre séjour?

JAMES EHNES : Je joue ce dimanche un concert pour le Lady’s Morning Musical Club, un programme reporté à plusieurs reprises.  Je jouerai avec le Nouveau Quatuor Orford. Charles-Richard Hamelin fait aussi partie de ce programme. Nous jouons ensemble le Quintette de Beethoven Op.29, j’y joue le deuxième alto, puis le le Concerto pour violon et piano de Chausson. J’ai pu quand même bénéficier d’une quarantaine avant de jouer à Montréal. En fait, je devais jouer au départ dans cinq villes canadiennes différentes et tout a été annulé sauf Montréal. La situation n’est pas particulièrement favorable dans plusieurs provinces, mais je me sens quand même très chanceux de pouvoir jouer de nouveau à Montréal. Je vis aux États-Unis, mais je suis venu au Canada deux fois à l’automne depuis le début de la pandémie, me revoilà. Avec un peu de chance, je reviendrai au pays cet automne.  

PAN M 360 : Vous êtes certainement l’un des solistes canadiens les plus respectés sur la planète classique et vous êtes sans conteste très influent auprès de vos éminents successeurs. En êtes-vous conscient?

JAMES EHNES : Bien humblement, je ne peux m’autoproclamer le premier d’une série d’excellents violonistes canadiens, je préfère m’inscrire dans un groupe de musiciens, je pense à Jonathan Crow, Andrew Wan, Lara St.John, je pourrais citer plusieurs autres noms qui sont déjà une source d’inspiration pour les plus jeunes. Vous savez, ça me fait  me sentir vieux de me faire dire par un jeune violoniste que je fus le soliste de son premier enregistrement impliquant le violon solo (rires), mais je reste très enthousiaste pour la génération montante. Il faut aussi rappeler que nous sommes les produits de grands professeurs, et je sais pertinemment que la  récolte des violonistes canadiens a été excellente au fil des dernières décennies. Espérons que cela puisse se poursuivre!  Pour moi, le  Toronto Symphony Orchestra, l’orchestre du Centre National des Arts et l’OSM sont cruciaux pour maintenir ce niveau. Il faut dire aussi que les premiers violons de ces orchestres, soit Jonathan Crow, Yosuke Kawasaki Andrew Wan, et moi-même sommes de très bons amis. C’est pour moi une bénédiction que ces trois orchestres puissent compter sur trois de mes musiciens préférés. 

PAN M 360 : Quant à votre propre parcours d’interprète, comment en voyez-vous la progression esthétique? 

JAMES EHNES : Il est très difficile de parler de soi, les observateurs sont toujours mieux placés pour décrire ma propre trajectoire. Cela étant… je crois que mon approche n’a pas énormément changé depuis mes débuts; le répertoire s’est bien sûr étoffé, mon jeu aussi mais… D’une certaine façon je peux exprimer ce qui me suit, en termes d’objectifs et de processus de travail.  Je crois en ce sens  devoir assumer aujourd’hui cette même responsabilité : je veux rester fidèle à moi-même dans ma préparation, et dans mon désir d’exprimer la musique d’un compositeur au meilleur de mes habiletés. Avec la notoriété, je crois qu’il y a vraiment un danger d’excès de confiance, parce qu’on connaît bien une œuvre, un répertoire. J’ai toujours essayé d’éviter ce piège et j’essaie de rester fidèle à l’esprit de l’œuvre. Pour moi, chaque occasion est une chance, un privilège, une occasion de jouer encore mieux que la fois précédente. Je veux continuer de mettre l’accent sur l’atteinte de cet objectif, sans savoir évidemment ce que cela donnera en temps réel. Rejouer une œuvre, en tout cas, est une occasion de la réexaminer et la ressentir encore plus profondément, en être le meilleur communicateur. Je ne veux surtout pas avoir honte de ce que je fais ou de ce que j’ai fait jusqu’à maintenant. Lorsque je réécoute mes premiers enregistrements, vous savez,c’est comme si je regardais des photos de jeunesse. C’est qu’il ne faut pas reproduire à la mi-quarantaine ce que j’étais dans la mi-vingtaine Il faut rester fidèle à soi-même, tel qu’on est aujourd’hui.


Orchestre symphonique de Montréal

Maison symphonique de Montréal

Mardi 4 mai, 19h

Mercredi 5 mai, 10h30 et 19h00

James Ehnes, violon et direction (J. S. Bach)

Andrew Wan, violon et direction (Chostakovitch et Vaughan Williams)

Chostakovitch, Symphonie de chambre en do mineur, op. 110a (arr. R. Barshai, 24 min)

J. S. Bach, Concerto pour violon en ré mineur, BWV 1052R (21 min)

Vaughan WilliamsFantaisie sur un thème de Thomas Tallis (16 min)

Wake Island,  duo de producteurs électroniques montréalais, vient de sortir l’album Born To Leave. Constitué de Philippe Manasseh et Nadim Maghzal, deux Libanais ayant fait connaissance à Montréal dans les années 2000, le tandem s’inspire de ses racines moyen-orientales qu’il intègre à des rythmes technoïdes, aussi à de la pop anglo-américaine ou française.

Au-delà de cette triple identité culturelle parfaitement identifiable, l’album Born To Leave se veut résolument pop. Chaque chanson de l’album aborde une facette différente de cette trajectoire typique de la transhumance mondiale. Interprété en trois langues (français, anglais et arabe), Born To Leave est traversé par les ambiances de diaspora, par cette confusion des sentiments vécus quotidiennement par ceux qui sont « nés pour quitter ».

Soutenu par les communautés montréalaises et new-yorkaises, aussi par les scènes moyen-orientales et nord-africaines, sans compter la scène LGBTQ, Wake Island est aussi une force rassembleuse à qui l’on doit  LayLit, un concept à géométrie variable de soirée dansante dont l’objet est de  valoriser la diversité musicale au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. 

PAN M 360 : Avant Wake Island, vous formiez un groupe indie rock, et puis les choses ont tourné vers l’électronique. Racontez!

NADIM MAGHZAL : On va commencer avec notre switch en 2015-2016.  On ne connaissait pas vraiment la musique électronique, on a vécu une sorte de révolution. Nous sommes allées à Mutek, nous sommes allés dans des clubs à Berlin, puis je me suis installé à New York. Nous avons alors observé qu’il y a avait un changement de cap dans l’underground. Cela coïncidait avec l’arrivée de Trump au pouvoir. Beaucoup moins de bands, beaucoup plus d’électronique. Ce qui se passait dans l’underground de New York, c’était un peu en réponse à Trump, au racisme contre les Noirs, Arabes ou Iraniens, au bannissement des musulmans et à la réprobation de la communauté LGBTQ. On a vu que les communautés opprimées voulaient danser : Noirs, femmes, immigrants, LGBTQ… avaient besoin d’espaces pour s’affirmer. Ça nous a donné envie d’explorer l’histoire de la techno Détroit et de la house à Chicago dans les années 80 et 90. C’était révolutionnaire dans ces villes, le mouvement s’était rapidement déplacé en Europe. C’était devenu européen, anglais, allemand, suédois. Ainsi, nous avons commencé notre soirée Lay Lit à New York, une plateforme au-delà des activités de Wake Island.

PHILIPPE MANASSEH :  Nous sentions qu’un espace culturel manquait dans tout ça, un espace exclusivement musique, pas exclusivement basé sur l’identité ethnique ou l’orientation sexuelle. On ne voulait pas jouer à ce jeu-là, même si plusieurs aspects de ce mouvement nous intéressaient. Nous étions encore plus motivés à créer un espace centriste où on pouvait ramener ces mêmes gens qui allaient dans les soirées identitaires et aussi Arthur Archambault, monsieur tout le monde. En arabe, Lay Lit, en arabe, veut dire une nuit. On voulait d’abord regrouper la communauté arabe internationale, et c’est à New York que ça a commencé. Du coup, nous voulions nous éduquer nous-mêmes et connaître mieux la musique du monde arabe et de sa diaspora, l’organisation de cette soirée nous a forcés à faire des recherches. À New York, la soirée a vraiment bien marché, une communauté s’est constituée, à tel point qu’on a dû changer de salle trois fois parce qu’il y avait trop de monde. On  pouvait se permettre de booker des DJs américains, des DJ du monde arabe et des artistes hip hop du Moyen-Orient. On était en discussion avec une grande salle à New York et tout s’est arrêté avec la pandémie. On espère pouvoir reprendre ça cet automne. On a déjà fait Lay Lit quelques fois  fois à Montréal, dans le cadre de vastes événements comme la Nuit Blanche et M pour Montréal.   

PAN M 360 : Que trouvez-vous d’avantageux de produire de la musique électro plutôt que du rock?

NADIM MAGHZAL : L’essence de la techno nous a vraiment inspirés à écrire nos chansons d’une autre façon. C’était aussi plus pratique : j’étais à New York et Philippe à Montréal, on faisait des séances à distance avec des outils comme Ableton, on adorait aussi l’aspect démocratique de la chose. Avant Wake Island, nos enregistrements  avaient nécessité la location d’un avec de l’équipement cher. On a trouvé alors que c’était  plus intéressant d’utiliser des ordinateurs et  des plugins et de produire un son de qualité malgré les contingences. Puis on a pu tourner partout dans le monde avec peu d’équipement, guitare et ordinateurs.

PHILIPPE MANASSEH : On a commencé à l’écrire en 2018, puis on l’a terminé, masterisé début 2019. Tout se faisait entre Montréal et New York.  Tout a été enregistré dans nos appartements, dans nos chambres.

NADIM MAGHZAL : J’ai vécu principalement à New York , trois ans à Brooklyn, un an et demi à Manhattan, Washington Square Park, près de NYU où ma femme faisait son post-doctorat. Maintenant, je suis de retour à Montréal, Zoé est prof à l’UQAM et fait de la recherche en biochimie. J’adore cette ville, notre projet a commencé ici et ça reste très proche de New York où on a tissé un réseau. 

PHILIPPE MANASSEH : Nous aimons présenter la  musique arabe sous toutes ses formes, on parle de dance, de rock, de hip hop ou d’électro. Qu’on arrête de parler de world music ! Nous voulons changer cette image et pensons même à présenter un festival arabe différent. Y a rien contre le côté traditionnel du monde arabe mais il faut aussi présenter les artistes d’aujourd’hui. Leur bouillonnement actuel rappelle beaucoup l’ambiance des grands moments du rock américain. Donc on va chercher  la musique dans des pays comme la Palestine, l’Irak, le Liban… y a quelque chose de percutant qui s’y passe. 

PAN M 360 : Votre nouvel album vous aurait  fait beaucoup réfléchir à votre identité. De quelle façon?

NADIM MAGHZAL :  L’intérêt de Born to Leave se fonde sur une réflexion sur notre vécu en tant qu’immigrants. Ce que la soirée LayLit nous a permis de réaliser, c’est que nous n’étions pas les seuls. Pendant longtemps, à Montréal, nous avions un sentiment d’être des moutons noirs, même si nous nous inspirions des musiques qui nous entouraient. Nous faisions du rock et nous ne comprenions pas pourquoi ça ne marchait pas trop. Et ce que nous avons ressenti avec LayLit c’est qu’il y avait beaucoup d’autres créateurs qui  partageaient notre histoire, et ça nous faisait du bien de nous retrouver tous dans la même salle. Nous voulons apporter quelque chose de frais avec Lay Lit et Wake Island. Nous ne voulons pas regarder en arrière mais plutôt vers l’avenir. Bien sûr, il est important de conserver les traditions, mais il est possible d’être un groupe arabe et aussi de chanter en anglais ou en français. Ça tombe dans la pop mais nous insérons plein d’ornements arabes.  

PAN M 360 : Votre approche est très pop, en fait. Cherchez-vous à atteindre le grand public?

PHILIPPE MANASSEH :  Pour joindre un vaste public, il faut l’amadouer un peu.  Si on veut vraiment atteindre Arthur Archambault, il faut l’initier petit à petit, et nous aimons aussi la musique pop occidentale. S’il aime notre approche pop, Arthur Archambault finira par découvrir les petits détails arabes qui s’y trouvent. Avec la soirée Lay Lit, on a commencé par des tubes po, après quoi il devenait plus facile de mettre des morceaux plus audacieux, même expérimentaux. Notre public était plus enclin à la découverte parce qu’il nous faisait confiance.  Nous sommes conscients que le cerveau résiste à la nouveauté, il faut donc créer des chaînons entre les tubes de Spotify et la musique recherchée, plus pointue. Si on arrive à faire le lien en mettant un solo de oud  dans une track techno comme c’est le cas dans notre nouvel album. La pop est pour moi une envie  de parler à un maximum de gens, mais pas nécessairement d’être connu ou glamourisé. On veut donc réunir les conservateurs et les progressistes, on veut être les Joe Biden de la musique !  (rires).  

PAN M 360 : Votre approche de la production n’en demeure pas moins électronique. Expliquez-nous :

PHILIPPE MANASSEH :  Pour le nouvel album, tous les sons proviennent de logiciels et de synthétiseurs. Il n’y a aucun enregistrement audio à part les voix. Même la guitare ne passe pas par un ampli mais plutôt dans une carte son que Nadim a créée. On n’essaie pas de recréer le son d’un ampli mais bien de trouver ce qu’on peut faire avec un signal de guitare dans une carte son. 

NADIM MAGHZAL : C’est vraiment numérique. Il y a de la guitare et des voix, tout le reste est échantillonné et traité numériquement. On ne voulait même pas entrer dans le monde des synthés modulaires. 

PHILIPPE MANASSEH :  Moi j’ai une allergie aux câbles, de toute façon. Nadim s’occupe surtout des beats et des basses, moi je suis plus dans les mélodies, les voix, les synthés. De plus en plus, je m’intéresse à la mélodie, la vue d’ensemble. Mais plus ça va, on reconnaît les chansons de l’un et de l’autre, mais cela peut se confondre. Je fais les textes en majeure partie, les textes en arabe sont de Nadim. Nos textes étaient en anglais au départ, maintenant en trois langues.

NADIM MAGHZAL : Ce sont des beats programmés dans Ableton, je joue des percussions live. L’album ayant été fait à distance, certains titres ont été plus conçus par moi, d’autres par Phil, tout notre output artistique. On travaille ensemble, les textes sont de moi. Il y a beaucoup d’échanges, consultations, les idées viennent de part et d’autre.

PHILIPPE MANASSEH : Les références à la pop française des années 80 et 90, c’est moi.  J’ai beaucoup écouté Indochine, Mylène Farmer, dans mon enfance, Air dans les années 90, etc. On s’apprête d’ailleurs à faire une reprise de Catherine Lara, soit Nuit magique. On a envie de la faire exister de nouveau.

NADIM MAGHZAL : Ce que la techno nous a permis de faire plus que le rock, c’est son canevas ouvert. On peut y mélanger des trucs dedans, plus facilement, et ramener des sonorités diverses sur des pistes pré-conçues. C’est  plus ouvert et ça permet de puiser dans plus d’influences, toutes nos influences. En tant qu’artistes, nous sommes francos, anglos et arabophones, nous avons les trois identités et nous n’avions jamais réussi à les illustrer dans notre musique avant que nous choisissions la  musique électronique. Nous sommes à l’aise avec ces trois cultures, on peut puiser dans les trois.

Le crooner montréalais Kristian North nous parle de ses inspirations pour Passion Play,  son dernier album de bonbon disco et sophisti-pop.

Après avoir rendu hommage à des enregistrements sous-estimés de Lou Reed ou de Neil Young sur The Last Rock’N’Roll Record, l’artiste montréalais Kristian North poursuit sa route d’ancien punk en rechargeant les piles de son personnage de crooner et de charmeur tout droit sorti d’un poste de télévision des années 80. 

Composé principalement au piano puis enregistré à l’aide de synthétiseurs et de boîtes à rythmes analogiques,  Passion Play pioche autant dans le maniérisme art-rock de Roxy Music que dans le groove de Marvin Gaye ou la sophisti-pop de The Style Council. 

Derrière cette atmosphère kitsch à l’eau de rose se cache malgré tout des thèmes plus dramatiques que Kristian North aime aborder avec cynisme et autodérision. 

PAN M 360 : Vous avez débuté en tant que chanteur du groupe de punk garage Babysitter. Après trois albums entre 2012 et 2015, vous avez sorti votre premier album solo The Last Rock’N’Roll Record en 2018, influencé par la new wave, le soft rock et le dad rock. Qu’est-ce qui vous a donné envie de lâcher le fuzz de votre guitare ?

KRISTIAN NORTH : C’est arrivé naturellement, j’écoute toujours toutes sortes de musiques. Lorsque le groupe a commencé à ralentir, il me semblait qu’il était temps d’essayer quelque chose de différent.

PAN M 360 : Pensez-vous que la musique rock est sur le point de mourir ou pensez-vous plutôt que l’attitude rock est en train de mourir ?

KRISTIAN NORTH : D’un côté, je réfléchissais à la question de savoir si le rock’n’roll était encore pertinent ou non, mais c’était aussi une blague pour moi parce que les gens le disent depuis si longtemps, depuis le punk rock ou quelque chose comme ça. Je jouais avec cette idée, c’est clair.

PAN M 360 : Était-ce une réponse à Neil Young Everybody’s rocking ?

Kristian North : J’écoutais de la musique de cette époque quand j’ai fait The Last Rock’N’Roll Record. J’écoutais Everybody’s Rocking et beaucoup de disques des années 80 faits par ces gars-là quand ils étaient un peu plus âgés et dépassés.

PAN M 360 : Ce nouvel album pousse le genre new wave encore plus loin vers la sophisti-pop et ses influences jazz, soul et soft rock. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce sous-genre britannique des années 80 ?

KRISTIAN NORTH : Je suis vraiment intéressé par cette période. C’était vraiment une époque aventureuse. Ils expérimentaient de nouvelles technologies, ils avaient l’avenir en tête et c’est ce qui m’attire. Cette période de transition des punks qui se lancent dans une musique plus exigeante ou qui essaient de nouveaux styles, de nouvelles choses. J’aime aussi la façon dont les différents genres se mélangent. Beaucoup de ces groupes s’intéressaient à ce qui se passait dans le jazz, dans le R&B, dans les débuts du hip-hop, dans l’avant-garde et dans le punk rock aussi. J’écoute The Style Council, Prefab Sprout et Scritti Politti. Ces dernières années, j’ai écouté beaucoup de groupes britanniques de cette période du milieu des années 80. 

PAN M 360 : C’est aussi un genre de musique davantage centré sur le travail en studio.

KRISTIAN NORTH : C’est extrêmement tourné vers la production en studio. Ces gens qui venaient de la contre-culture ou du punk rock essayaient de faire de la musique pop de studio et ça marche.

PAN M 360 : Vous avez recréé le personnage de la sophisti-pop avec le costume, l’attitude chic, l’atmosphère intime mais avec une mentalité DIY. Était-ce quelque chose que vous aviez à l’esprit ?

KRISTIAN NORTH : Je voulais le faire moi-même. J’essaie de rester aussi hi-fi que possible, mais je ne veux pas payer quelqu’un pour le faire. C’est Renny et moi qui le faisons ensemble. Si je garde une mentalité DIY, c’est parce que nous voulons le faire nous-mêmes, c’est ça qui est amusant.

Crédit photo : David Hurteau / Crédit photo de couverture: Georgia Graham

PAN M 360 :Qu’est-ce qui vous a donné envie d’embrasser ce personnage de crooner ?

KRISTIAN NORTH : Je ne sais pas, c’est juste une caricature de qui je suis à ce stade. J’aime porter des costumes sur scène. La frontière est un peu floue. J’aime m’habiller et faire le spectacle. Je venais d’un milieu de showman avant Babysitter. J’ai toujours aimé monter un spectacle pour le public. Je ne sais pas si c’est nécessairement un personnage mais il y a des éléments de caricature. Dans l’écriture de chansons, vous devez être dramatique comme un acteur.

PAN M 360 : Il y avait toujours au moins un succès radio qui sortait de ces albums pop des années 80. Si vous deviez choisir, quelle chanson de l’album considéreriez-vous comme un succès radio ?

KRISTIAN NORTH : Fantasy s’est distinguée en tant que chanson à part entière et pour moi, c’est un succès radio. Mais ce sera aux autres d’en décider. Elle était censée être longue, mais comme nous avions joué avec des boîtes à rythmes et des synthétiseurs, nous avons décidé de la raccourcir. Il fallait qu’elle dure deux minutes, comme un format radio. Quant à la vidéo, je voulais faire une blague sur le covid. Au tout début, nous avons fait cette blague de science-fiction parce que l’époque nous semblait étrange.

PAN M 360 : Vous faites beaucoup de références aux contes de fées et aux clichés romantiques dans vos textes. Qu’est-ce qui vous plaît dans ces histoires d’amour ?

KRISTIAN NORTH : Avant d’écrire le disque, j’étais en Europe et je voyais tout ce monde ancien. J’ai beaucoup pensé à tous ces clichés romantiques. Mais il y a aussi une certaine sincérité. Je pensais à ces grandes romances classiques d’Hollywood. Vous pouvez lire à ce sujet, ils ont en fait décomposé les contes de fées en formules qui transcendent les cultures. Il y a ces catégories spécifiques qui ont existé simultanément dans le monde entier. Je pensais à ça dans la chanson « Fantasy », comment les contes de fées sont basés sur la vie réelle. Il y a des modèles très spécifiques. Il y a un aspect réel où nous vivons bel et bien dans un conte de fées. On peut vivre une chimère, c’est possible. Quand je pensais à ces clichés de contes de fées, j’ai regardé « Peau d’Âne » de Jacques Demy, ça m’a marqué. C’est intelligent mais c’est aussi kitsch avec ces coloris bonbons. Je riais mais c’est en même temps mélodramatique.

Depuis le milieu des années 1980, Éric Goulet édifie une œuvre qui ne cesse de séduire les musicophiles par sa qualité. Il fut chef de meute rock chez Possession simple et Les Chiens. Il se livre en solo à des introspections folk périodiques chez Monsieur Mono. Ses talents de réalisateur sont très prisés de ses pairs, de WD-40 à Michel Rivard. Puis, depuis dix ans, il s’affaire à transmettre et à enrichir l’héritage country québécois. Il nous convoque ces jours-ci au troisième relais de sa chevauchée, qui s’intitule tout simplement Goulet, dont la sortie officielle est prévue le 30 avril.

PAN M 360 en a jasé avec lui.

PAN M 360 : Bonjour Éric Goulet! Tout d’abord, content de te savoir en forme et bravo pour Goulet, un recueil de chansons qui nous remonteront l’âme et nous émouvront dans le bon sens. L’enregistrement s’est déroulé d’avril à juin 2020, c’était prévu comme ça?

Le concert lancement d’Éric Goulet est prévu sur cet écran le vendredi 30 avril, 20h

ÉRIC GOULET : Oui, tout à fait, j’avais prévu faire un disque au printemps. La pandémie a changé notre façon de faire, il a fallu s’adapter pour être « sanitairement corrects ». Mes deux autres albums dans cette veine country, Volume 1 et Volume 2, avaient été presque entièrement enregistrés live en studio. Même les voix étaient en direct, on chantait tous les trois autour du micro; il y avait un côté spontané.

Pan M 360 : Vous avez donc créé l’album à partir de pistes séparées?

ÉRIC GOULET : Exactement, tout le monde a fait son travail à la maison. Mais en fin de compte, ç’a été bénéfique : on a perdu de la spontanéité et du naturel, mais puisque les musiciens étaient maîtres et juges chacun de leur côté, ils se sont surpassés! Et ça donne quand même un effet d’ensemble.

PAN M 360 : C’est vrai, j’ai écouté l’album plusieurs fois et j’ai l’impression que c’est joué en direct!

ÉRIC GOULET : Et en plus, depuis quelques années, il arrive souvent que les voix de mes versions finales soient celles des maquettes. Je chante les chansons après les avoir écrites, je me fais des démos pour m’en souvenir, puis souvent ces voix aboutissent sur l’album. Peut-être que ça contribue au côté spontané, moins léché.

PAN M 360 : C’est juste assez rugueux, ça convient parfaitement à ce type de musique. Les chansons maintenant. Allons-y dans l’ordre. Quand viendra mon heure est une chanson d’André Bellemare; parle-t-on ici de Dédé (ndlr : Traké), représentant de l’illustre fratrie Bellemare, qui comprend aussi Polo et Pierre? Et est-ce qu’il s’agit d’une compo exclusive ou d’un joyau que tu as dégoté par hasard?

ÉRIC GOULET: Oui, c’est bien Dédé! Nous sommes des amis de longue date, ça faisait plusieurs fois qu’on se croisait au Verre bouteille ou ailleurs et qu’on se disait « Faudrait qu’on fasse des tounes country ensemble, ce serait malade! »; quand est venu le temps de songer aux chansons de l’album, vers janvier 2020, j’ai pensé à Dédé et je suis allé le voir. Parmi ses chansons récentes, la première à m’accrocher fut Quand viendra mon heure. C’est une toune-testament à la Johnny Cash, un peu solennelle. Dédé l’avait écrite à propos de quelqu’un qui a travaillé toute sa vie et qui, au moment de sa retraite, reçoit un diagnostic d’Alzheimer… Une tragédie, donc. Je l’interprète sur le thème de quelqu’un qui est dépossédé de son être. Puis, c’est drôle car l’ordre des chansons sur l’album est presque le même que celui dans lequel elles me sont « apparues ».

PAN M 360 : Est-ce que Ma tête est mise à prix est un clin d’œil au outlaw-country de Merle Haggard, Waylon Jennings et Willie Nelson ?

ÉRIC GOULET : Tout à fait. Je voulais que cet album soit moins country « classique » et plus « outlaw ». Plus de guitares électriques crottées. J’essaie d’emprunter des grooves à Waylon Jennings pour aller vers le côté plus rock du country. Ma tête est mise à prix devait être la dernière partie d’un triptyque de chansons à la Johnny Cash créées avec Alexandre Belliard pour mes albums country. La première sur Volume 1 s’appelle La dernière marche, puis il y a La grande évasion sur Volume 2, et maintenant celle-ci, qui complète le triptyque. Le narrateur finit par échapper à la pendaison, c’est très cowboy !

PAN M 360 : En dessous du pont est un duo… qui ressemble à un duel, avec Sara Dufour.

ÉRIC GOULET : C’était une idée de Sophie chez L-A be, qui me disait que tant qu’à faire un troisième album country, ce serait bien de faire un duo avec Sara Dufour. On devait se voir avant la pandémie pour écrire une chanson ensemble, on n’a pas pu. J’ai commencé à écrire la chanson et j’ai eu un flash : puisque ma blonde vient du Saguenay et qu’elle va à la chasse, j’ai pensé à un duo où, au lieu d’être en amour comme c’est souvent le cas, les deux protagonistes s’insultent tout le long, mais ont quand même une relation charnelle. J’avais en tête la chanson Gasoline and Matches de Buddy Miller.

PAN M 360 : On entend le mot « gigonne », un qualificatif vernaculaire du Lac Saint-Jean – gigon au masculin – qui signifie « épais », disons. C’est ta blonde ou Sara Dufour qui te l’ont appris?

ÉRIC GOULET: Je le connaissais déjà, j’ai de la famille au Saguenay, je parle donc couramment le saguenéen! C’est peut-être Sara qui m’a suggéré le terme, ça rime avec « gun »; elle a des armes, elle va à la chasse aussi!

PAN M 360 : Est-ce que Sara Dufour est aussi fougueuse en personne que sur scène?

ÉRIC GOULET : Ha oui, c’est une dynamo.

PAN M 360 : L’homme de Maniwaki, c’est comme un hybride de deux chansons qui mettent en scène un homme désabusé, Le vieux du Bas-du-Fleuve de Gaston Mandeville et Maniwaki de Francis Faubert. Dans ta chanson, la tristesse est démultipliée, c’est une complainte noble et bouleversante, même si l’air est gai.

ÉRIC GOULET : Mon idée était de rendre hommage à la chanson traditionnelle américaine Man of Constant Sorrow. J’en ai adapté les paroles, c’est un clin d’œil à cette toune que j’aime beaucoup, découverte dans le film des frères Coen (ndlr : O Brother, Where Art Thou?) Dans la chanson originale, il est question du Kentucky, qui est devenu Maniwaki!

PAN M 360 : Chauffeur de van est une adaptation très réussie du White Freightliner Blues de Townes Van Zandt. L’autoroute 20 direction Montréal remplace l’Interstate 10 qui traverse le Texas et le Nouveau-Mexique.

ÉRIC GOULET: C’est une reprise d’une adaptation qui figure sur le premier album des Chercheurs d’or (ndlr : Isabeau et les Chercheurs d’or, à l’époque), que j’avais réalisé. C’est François Gagnon, compositeur-parolier du groupe, qui l’avait adaptée. Je capotais ben raide sur cette version; je l’avais enregistrée pour Volume 1, mais on l’avait mise de côté.

PAN M 360 : Townes Van Zandt est un martyr de l’americana, au même titre que Hank Williams. Il demeure malheureusement méconnu ici. Mon premier contact avec son œuvre date du début des années 1990, quand les Cowboy Junkies avaient repris To Live Is to Fly. Merci de lui rendre ce bel hommage. Poursuivons. Lorsque tu as écrit Au temps des adieux, tu as pensé d’emblée à Cindy Bédard?

ÉRIC GOULET: On se croise depuis longtemps, on s’était notamment vus à l’émission Pour l’amour du country à Halifax, je crois. On s’est toujours dit qu’on aimerait faire un duo. Pour l’album, j’avais déjà un bloc de chansons, mais il y en a plusieurs que j’ai écrites au fur et à mesure de l’enregistrement. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas encore de valse country. Donc, en m’inspirant très vaguement de la musique de Tennessee Waltz, j’ai songé à cette histoire de couple qui prend un dernier verre ensemble et se remémore son passé. Quand la chanson a été prête, j’ai pensé à Cindy, je me suis dit que ce serait parfait pour elle.

PAN M 360 : Dans Belle femme, l’air du refrain me fait penser à celui de la chanson White Line de Neil Young.

ÉRIC GOULET : Ah oui, White Line qui figure sur deux albums : Ragged Glory et Homegrown, un album « perdu » publié l’an dernier.

PAN M 360 : C’est une chanson écrite expressément pour l’album?

ÉRIC GOULET : Oui, c’est une chanson d’amour pour ma blonde!

PAN M 360 : Tu as enregistré l’album avec les collègues qu’on retrouve sur tes albums country précédents, Ariane Ouellet au violon, Mark Hébert à la basse, Vincent Carré à la batterie, Carl Prévost et Rick Haworth aux instruments à cordes.

ÉRIC GOULET : Absolument, et beaucoup d’invités, des gens avec lesquels j’avais envie de travailler, comme Catherine Planet qui joue du violon sur Le temps des adieux, Pat Loiselle qui joue de la mandoline sur L’homme de Maniwaki, Audrey-Michèle Simard qui a fait des chœurs. J’ai vraiment voulu agrandir la famille pour amener d’autres couleurs et d’autres approches.

PAN M 360 : Quand tu joues avec Rick Haworth, as-tu l’impression de te retrouver avec le Steve Cropper québécois (ndlr : guitariste légendaire des studios Stax et de Booker T. and the M.G.’s, entre autres)?

ÉRIC GOULET : Il ne serait pas d’accord, mais on a toujours l’impression de jouer avec une légende. Il joue de la guitare pedal steel depuis les premiers disques de Stephen Faulkner, j’ai grandi avec ces tounes-là. Puis les shows avec Michel Rivard et Paul Piché, dans les années 80. On s’était croisée en 1988 dans un festival en Suisse, on avait gagné un prix à cette époque et lui était là avec Michel Rivard. On avait fraternisé, il avait travaillé sur l’album de Vilain Pingouin et j’avais accompagné le groupe pendant un an ou deux. Il y avait donc un lien naturel; quand je l’ai recontacté quelques années plus tard pour qu’il joue de la pedal steel sur une chanson des Chiens, j’ai pu surmonter ma gêne!

PAN M 360 : La ville aux mille clochers, c’est une valse entraînante, l’un des plus beaux hommages chansonniers à Montréal des dernières années. On casse beaucoup de sucre sur le dos de notre chère ville, ça fait donc chaud au cœur d’entendre ça!

ÉRIC GOULET : Je ne suis pas né à Montréal, mais j’y habite depuis longtemps et je suis très attaché à ma ville. J’en ai parlé quelques fois dans des chansons des Chiens. D’ailleurs, je fais des références aux Chiens dans cette chanson.

PAN M 360 : Justement, parlant des Chiens, J’attends l’orage est une pièce du premier album de Possession simple, puis reprise live par les Chiens sur l’album Music hall 2001. Comme quoi du punk-métal au country appalachien tendance bluegrass, il n’y a qu’un pas!

ÉRIC GOULET : J’ai toujours aimé cette chanson, c’est probablement l’un des premiers textes dont j’étais assez fier. Des fois ces chansons restent… La version originale était assez funk-métal à la Red Hot Chili Peppers, avec le saxo de Luc Lemire. On se rend compte que parfois, il suffit de changer un peu la musique pour obtenir tout autre chose. Quand j’ai envoyé la chanson à Vincent, le batteur, je lui ai dit de me mettre un beat cowpunk dessus!

PAN M 360 : On est là, tu l’avais écrite pour Renée Martel et Patrick Norman, il y a quelques années?

ÉRIC GOULET : Je l’avais écrite pour Isabelle Boulay au départ, ça n’a pas abouti et quelques années plus tard, je l’ai proposée pour l’album de Renée Martel et Patrick Norman. Je m’étais pincé en me disant « Renée Martel a chanté deux de mes chansons »!

PAN M 360 : D’ailleurs, j’ai toujours trouvé que la force de tes textes n’était pas assez soulignée, lorsqu’il est question de ton œuvre. On parle de toutes sortes de qualités, mais pas assez à mon goût de ta plume. Exemple : D’un seul coup est l’un des plus beaux textes du rock québécois contemporains, à mon humble avis. J’espère que d’autres que moi le diront!

ÉRIC GOULET : Merci! Peut-être parce que j’ai une façon discrète d’écrire en fonction de la musique et de composer en fonction des paroles. Pour que ça se complète, pour que rien ne détonne. Ça explique peut-être que les textes ont l’air d’aller de soi.

PAN M 360 : Oui, la prosodie est parfaite, mais tes textes se lisent très bien tout seuls, sans musique. Tu pourrais publier un recueil de tes textes, comme Lelièvre, Plume ou Desjardins.

ÉRIC GOULET : Peut-être un jour!

PAN M 360 : Six heures, est-ce un texte que t’a offert Luc de Larochellière expressément pour l’album?

ÉRIC GOULET : Je fouillais dans ma banque d’idées, il y avait cette musique que je trouvais intrigante. En faisant du copier-coller, j’ai fini par en faire une structure de chanson. Je l’ai envoyée à Luc; j’avais une idée de mélodie, mais j’étais rendu à la fin de l’album, je ne savais plus trop. Ça fait longtemps que je connais Luc, on a toujours du plaisir à collaborer, on avait écrit des chansons ensemble pour l’album Sept jours en mai. Il m’est donc revenu avec ce texte, qui est parfait. C’est drôle parce que cette chanson en évoque une autre; je ne parvenais pas à mettre le doigt dessus, mais ça m’est venu aujourd’hui après deux semaines, en répétant pour le lancement : c’est Go Your Own Way de Fleetwood Mac. Il y a quelque chose qui se passe, ça fait le même effet, le beat qui est à l’envers dans le couplet et revient à l’endroit dans le refrain.

PAN M 360 : Je vais la réécouter en tenant compte de ça! Pour terminer, Aux accords des guitares : à tout seigneur tout honneur, c’est juste et bon de clore un tel recueil sur les notes et les mots du maître Willie Lamothe!

ÉRIC GOULET : Ça me prend au moins une reprise-hommage aux pionniers par disque. Sur Volume 1 il y a Stephen Faulkner, Paul Brunelle, Marcel Martel. Sur Volume 2 il y a une chanson de Tex Lecor, c’était la seule reprise en fait. Et cette fois-ci, ça en prenait une de Willie Lamothe. C’est une chute de studio de Volume 1, ç’avait été enregistré avec tout le band autour d’un micro. Une performance intégrale! Ça termine l’album sur une note enracinée.

PAN M 360 : Est-ce qu’il y aura un lancement d’album virtuel?

ÉRIC GOULET : Ce sera à la fois virtuel et avec public, on a cette chance et j’en suis très emballé!

PAN M 360 : Merci beaucoup Éric pour ton temps et tes réponses, au plaisir de te voir sur scène le plus tôt possible. D’ici là, on écoutera l’album!

Invitée pour la première fois par Les Violons du Roy pour y diriger un programme en webdiffusion, Elisa Citterio a prévu un contenu exclusivement italien. L’exécution a été enregistrée au Palais Montcalm le 25 mars dernier.

Soliste, premier violon, spécialiste du répertoire baroque, la directrice musicale et maestra de l’ensemble torontois Tafelmusik provient de Brescia, ville située dans le nord de l’Italie entre Milan et Vérone. 

Elle a travaillé auprès des ensembles Dolce & Tempesta, Europa Galante, Accademia Bizantina, Accordone, Zefiro, la Venexiana, La Risonanza, Ensemble 415, Concerto Italiano, Orquestra del Monsalvat, Il Giardino Armonico, Orchestra Academia 1750, Balthasar-Neumann Choir & Ensemble. De 2004 à 2017, elle a été premier violon du prestigieux Orchestra del Teatro della Scala di Milano.

Très courtoisement, Elisa Citterio nous explique sa vision de la direction d’orchestre et ses choix artistiques pour le programme dont il est ici question. Et bien sûr, sa passion indéfectible pour la musique baroque.

PAN M 360 : C’était donc votre première direction d’orchestre au Québec ?

ELISA CITTERIO : Oui, j’allais à Québec pour une première fois. Cette ville est magnifique, je m’y sentais comme en Europe ! 

PAN M 360 : C’est fort différent des autres villes nord-américaines, effectivement. Aussi, très différent de Toronto où vous vivez depuis que vous avez pris la direction artistique de l’ensemble Tafelmusik.

ELISA CITTERIO : Oui. Je suis installée à Toronto depuis septembre 2017. C’est donc ma quatrième année complète au Canada. Auparavant, j’avais été invitée en 2015 par Tafelmusik.  

PAN M 360 : Vous êtes parmi les nouveaux directeurs musicaux de la mouvance baroque actuelle, dont le renouveau est en marche depuis quelques décennies. Quelle est votre approche?  Votre touche personnelle?

ELISA CITTERIO : D’abord, je me considère très chanceuse parce que je ne suis pas une pionnière. Je n’ai pas à partir de rien pour relancer le répertoire baroque. Les musiciens de ma génération peuvent  puiser dans un vaste corpus de transcriptions, partitions, enregistrements. Un travail immense a été accompli au cours des dernières décennies, les musiciens de ma génération peuvent profiter aujourd’hui de toutes ces ressources. 

PAN M 360 : À l’instar des Violons du Roy, l’ensemble Tafelmusik ne fait-il partie de ce renouveau amorcé dans les années 80?

ELISA CITTERIO : Bien sûr, Tafelmusik est là depuis les tout débuts du renouveau baroque. Jeanne Lamon (directrice musicale de 1981 à 2014) a fait un travail colossal à ce titre. Lorsque je suis arrivée à Toronto, j’ai été accueillie par un orchestre merveilleux et une organisation formidable. Avec cet ensemble très expérimenté,  j’ai plutôt travaillé sur des détails de l’exécution, j’ai développé avec les interprètes ce que je nomme « nouvelles stratégies ». Pour ce, trois directions ont été empruntées.  La première est d’attaquer de nouvelles partitions du répertoire et présenter cette nouvelle musique pour notre public. La deuxième est de jouer la musique d’une nouvelle façon. La deuxième est de jouer la musique d’une nouvelle façon, bien sûr à partir des acquis. J’essaie notamment d’apporter ma touche italienne, j’essaie d’offrir la perspective et la dynamique de l’Italie où le passé baroque est présent à tous les coins de rue, qu’il s’agisse du patrimoine architectural, religieux ou artistique. Ça fait partie de mon background en tant que musicienne mais aussi en tant que personne. La troisième direction consiste à découvrir de nouveaux compositeurs spécialisés dans l’instrumentation ancienne,  la viole de gambe par exemple. Ces trois axes font partie de ma vision, en quelque sorte. 

PAN M 360 : Avoir grandi en Italie vous donne certainement un avantage dans votre compréhension profonde de la culture baroque. Comment cela se manifeste-t-il en vous?

ELISA CITTERIO :  En décembre dernier, par exemple, j’étais à Rome, je travaillais alors avec Rinaldo Alessandrini et l’ensemble vocal Concerto Italiano pour un enregistrement de Vivaldi. À la pause,  je pouvais traverser la rue et visiter une magnifique église. À mon retour en studio, j’étais remplie d’art pour reprendre le travail et faire les connexions entre ce que je vois et la musique que je pratique. Ayant aussi travaillé à la Scala de Milan, l’opéra est une part très importante de mon histoire, j’ai pris part au travail sur les contrastes de chaque personnage, de chaque mélodie. Au-delà du baroque, la musique italienne fait partie de moi et j’essaie d’y mettre de la musique en pensant aussi à notre patrimoine architectural et notre patrimoine pictural.

PAN M 360 : Quelle a été votre première relation avec les Violons du Roy?

ELISA CITTERIO :  D’abord, je veux souligner qu’un de mes enregistrements baroques préférés en est un des Violons du Roy , soit leur adaptation pour orchestre des Variations Goldberg. Lorsque j’étais en Italie, bien avant que je vienne en Amérique du Nord, Les Violons du Roy étaient une référence mondiale. Un ensemble incroyable, et c’est pourquoi j’ai été ravie par cette invitation. J’ai eu deux jours et demi de répétition avec l’orchestre, c’est toujours complexe de se trouver dans ce genre de situation où tu dois agir rapidement (un délai néanmoins normal). Alors de manière réaliste, j’essaie d’atteindre ce que nous pouvons atteindre ensemble dans ces conditions. Et je dois dire que ce fut très facile. Cet ensemble est aguerri, les musiciens sont liés, la connexion est optimale. Si un détail clochait, je pouvais tout de suite sentir l’engagement des musiciens, chaque détail était ainsi corrigé à la perfection jusqu’à l’exécution en concert. J’ai visionné le concert après l’exécution, et j’aime beaucoup! Tout est là, l’esprit baroque est respecté même si les interprètes ne jouent pas des instruments d’époque.

PAN M 360 : Plus précisément, parlons des œuvres au programme de ce concert enregistré au Palais Montcalm, le 25 mars dernier.

ELISA CITTERIO : Pour cette première rencontre avec Les Violons du Roy, nous avons convenu que la meilleure chose à faire serait un programme italien. 

L’orchestre voulait un concerto pour violon, j’ai choisi Amato Bene de Vivaldi, que j’ai déjà enregistré avec Tafelmusik il y a deux ans. Nous avons aussi choisi ce concerto car on voulait que je joue. Comme plusieurs autres concertos de Vivaldi, celui-ci est très descriptif, mais aussi dramatique. Imaginez une cantate mais dont le chanteur est un violon!  Cette musique nourrit tellement l’esprit, on peut imaginer ce qui se vit derrière la musique. Vivaldi a écrit tant de pièces dans une grande variété d’instrumentations, il avait exploré tant de possibilités pour les instruments utilisés à son époque.  On ne s’étonnera pas que ses Quatre Saisons aient eu un tel impact sur les auditoires. 

J’ai aussi choisi un Concerto Grosso de Corelli, un compositeur ayant inspiré tant de ses successeurs. Corelli a d’ailleurs enseigné à plusieurs d’entre eux, son Concerto Grosso et ses Trio Sonatas (sonates pour trio) sont parmi les travaux les plus importants du répertoire à l’époque baroque, il avait atteint le meilleur de ce que ces formes pouvaient offrir.  Il faut aussi dire que Corelli était un artiste très difficile, perfectionniste, il réécrivait sans cesse ses partitions jusqu’à leur impression. J’ai donc choisi son Concerto no.12,  qui n’est pas le plus populaire mais un peu différent des autres et donc intéressant à découvrir.  De plus, cette œuvre représente une occasion pour un orchestre d’explorer le dialogue entre les tutti et les solos.

D’autre part, je voulais impliquer d’autres musiciens de l’orchestre, j’ai ainsi choisi le Concerto grosso pour violon de Valentini, dans lequel sont aussi prévus des solos pour l’alto et le violoncelle. Cette œuvre n’est pas non plus très jouée, je l’ai choisie comme je l’ai fait pour Corelli, car elle est merveilleuse. 

Pour ouvrir le concert, j’ai choisi une pièce très vivante et énergique, soit le Concerto Grosso de  Dall’Abaco avec trois violons impliqués dans l’exécution.

Enfin, la Sinfonia d’Albinoni à cinq a été conçue pour deux altos, ce qui n’est pas commun – normalement on n’a qu’un alto dans une telle œuvre à cinq, on a plutôt deux violons, alto, violoncelle et basse continue. Cette instrumentation n’était donc pas courante, c’est une pièce intime et offre un moment spécial au programme.

PAN M 360 : On imagine  que vous ne ferez pas forcément dans le répertoire italien si une autre occasion se présente avec Les Violons du Roy!

ELISA CITTERIO : Ce sera à déterminer mais je travaille évidemment sur d’autres répertoires que l’italien. Avec un autre ensemble nord-américain, par exemple, je prévois un programme d’oeuvres baroques de l’Europe du Nord.

POUR ACCÉDER À LA WEBDIFFUSION PRÉVUE DU DIMANCHE 2 MAI, 14H30 AU 16 MAI, 23H59, C’EST ICI

PROGRAMME

Interprètes Les Violons du Roy

Elisa Citterio, direction et violon

ŒUVRES:

E.F. DALL’ABACO : Concerto a più istrumenti en ré majeur, op.6 n°12


G. VALENTINI : Concerto en la mineur, op.7 n°11


T. ALBINONI : Sonata 2 a cinque en do majeur, op.2 n°3


A. VIVALDI : Concerto pour violon en do mineur «Amato bene», RV761


A. CORELLI : Concerto grosso en fa majeur, op.6 n°12 

On associe rarement la musique à la langue parlée. Pourtant, les deux ne sont pas opposés, il existe bel et bien une musique émanant de la parole. Dans leur album, Histoires du comté d’Essex, Nick Hyatt et Jane Chan en fournissent une preuve supplémentaire, c’est-à-dire en doublant des témoignages enregistrés auprès de Franco-Ontariens dans la région de Windsor, soit le comté d’Essex. Depuis 2018,  Parler bien s’applique à magnifier la beauté sonore émanant de la voix humaine. Histoires du comté d’Essex se veut un recueil de fragments de conversations assortis de piano, violoncelle, percussions et autres traitements sonores. L’auditeur peut y découvrir 13 intégrations entre musique et parole francophone pratiquée dans le sud ontarien. Effet saisissant ! Nick Hyatt en discute avec PAN M 360   

PAN M 360: Comment est-ce qu’on peut décrire Parler Bien et votre album, Histoire du comté d’Essex?

 NICK HYATT: Le groupe vient du désir de Jane et moi de coopérer et d’improviser musicalement. On s’est plongés ensemble dans la musique influencée par le texte. Notre nom est une sorte de joke. Dans le monde de la langue, les gens se disent tout le temps qu’ils parlent bien ou mal, donc on joue sur ça. Sur cet album, on voulait creuser dans un dialecte spécifique, celui des régions de Windsor et Essex.On présente une collection d’histoires de résidants et résidantes de la-bas. Je ne sais pas s’il y a un bon mot pour ça, c’est du speech music. C’est de la musique qui est influencée par la façon de parler et qui utilise les échantillons (samples) de voix enregistrées en entrevue. 

PAN M 360: Et pourquoi parler du comté d’Essex? 

NICK HYATT: Et bien c’est ma ville natale! C’est une petite communauté francophone qui est là depuis 1701. Ça fait bien longtemps qu’il y a une présence francisée là-bas. C’est une région qui devient de plus en plus anglaise. J’avais une certaine curiosité sur la façon dont on parle là-bas, surtout sur notre accent. On s’intéressait aux règles qui entourent le contexte du français quand il est dans une communauté minoritaire. Pour moi, ça décline aussi quelque chose d’un peu personnel. Dans l’album, il y a de ma famille, des voisins, des amis de longue date et de nouveaux amis. J’exprime une curiosité de ma réalité. Quand Jane a rejoint le projet en 2018, elle s’est lancée avec une énorme curiosité. C’est cool qu’elle ait pu écouter ça avec une perspective extérieure. 

PAN M 360: Quelles ont été vos grandes influences? 

NICK HYATT: Pour sûr, des albums parlés; Different Trains de Steve Reich. On aime beaucoup Le Trésor de La Langue de René Lussier. Aussi un album appelé The Happiness Project de Charles Spearin qui a tourné dans ma tête. Beaucoup de musique populaire mêlant du sampling et de l’électroacoustique. Je pense aussi à des chansons de Robert Normandeau, qui utilise beaucoup la voix. On a creusé dans plein d’affaires et en même temps, on essaie de faire de la musique un peu plus pop que certains; c’est un mix d’influences. On a essayé de faire un croisement entre mes goûts  pop et ceux de Jane qui sont bien plus dans les musiques instrumentales. 

PAN M 360: Comment trouve-t-on la musicalité dans les paroles? 

NICK HYATT: Avec mes études, j’ai pu creuser un peu sur la voix et la forme du mot. Dans l’album, on a essayé de prendre plus de distance que juste le mot. On a essayé d’utiliser la cadence dans laquelle les gens parlent. On a utilisé les moments qui nous parlaient. On est allé chercher soit le rythme ou la prosodie de la voix pour tracer la mélodie. On suivait la montée et la descente de la voix pour nos gestes musicaux. On a essayé de suivre ça même avec les percussions qui tentaient de suivre le rythme des hésitations de la voix. Parfois on jouait avec la voix, parfois on la prenait telle quelle. Il faut penser que les gens parlent de façon très spécifique, personne n’a un rythme fixe par exemple. Même si on devient meilleur avec les rythmes expérimentaux, il y a des petites précisions qui s’ajoutent dans la voix, et des micro-tonalités. Ça change toujours un peu. Ce rythme, c’est un travail de précision. Il faut aussi se rappeler que la façon dont on parle appartient à quelqu’un. Les gens nous ont carrément prêté leurs instruments; leurs voix. On voulait bien les respecter. On voulait donner de l’amour à chaque voix et s’assurer que chacun était heureux avec leurs façons de s’entendre. 

PAN M 360: Est-ce que la voix influence votre choix d’instruments? 

NICK HYATT: En fait, c’est influencé par les instruments qu’on joue nous-mêmes. Jane est violoncelliste donc beaucoup de nos compositions ont tourné autour de ça. Moi je suis surtout claviériste, notre producteur était drummer alors on a essayé d’intégrer ça. Il y a aussi un côté électroacoustique où on joue avec des pédales et du sampling fait à l’ordinateur.

 PAN M 360: Y’a-t-il un message plus large

NICK HYATT: C’est difficile pour moi de partager l’album à cause de cette question. D’un bord je suis très curieux de voir at face value ce que les gens en retiennent. Mais aussi il y a un but de documentation: c’est un français très spécifique dans un coin du monde très spécifique qui est en train d’évoluer. C’est un archivage de cette façon de parler, et je voulais qu’on entende cette façon de parler. Je voulais qu’on soit conscient de la réalité de ces gens. Il y a tellement de langues au Canada et j’espérais partager ça pour célébrer notre façon de parler. 

PAN M 360: Entendra-t-on parler de Parler Bien de nouveau à l’avenir ? 

NICK HYATT: On a un autre projet d’envergure. Une autre série d’entrevues. On développe encore le concept, mais ça tourne autour du rôle d’artiste quand on travaille avec des voix. On s’en va un peu dans le méta. On commence les entrevues dans quelques semaines. Au niveau du thème, on n’a pas encore creusé à 100%. On voudrait faire une grosse pièce dans laquelle on joue avec la forme. On aimerait faire quelque chose qui pourrait être joué par un ensemble live du début à la fin. 

PAN M 360: Parlant de live, de quoi aurait l’air un spectacle de Parler Bien? 


NICK HYATT: On avait des plans pour jouer ça à Montréal, à Windsor et même au Yukon. Mais deux ans après avoir enregistré, on commence à passer à autre chose. Le prochain projet, lui, serait vraiment plus adapté pour le live avec de la musique de chambre et du sampling. On n’a pas ciblé encore la meilleure façon de le faire, mais c’est certain qu’on veut de la voix et des musiciens.

Avec son projet TDA, Samuel Gougoux présente Ascète, un album complexe et abstrait, aux couleurs sombres et aux contours parfois inquiétants. Batteur et percussionniste au sein de plusieurs formations de la scène montréalaise (Victime, Corridor, N NAO, Jonathan Personne, Lysandre Ménard), Samuel Gougoux a dévoilé en 2019 une autre facette de lui-même avec son projet solo TDA (pour Trafic des airs) et un premier EP homonyme de cinq titres sur lequel musique industrielle, expérimentale et no wave se bousculent. Avec Ascète, le multi-instrumentiste originaire du Bas-Saint-Laurent et désormais installé à Montréal présente un premier album complet, plus sombre et contemplatif que le précédent mais toujours teinté des mêmes courants d’influences. 

Un peu timide mais affable, l’esprit vif, Samuel Gougoux nous a guidés à travers cet Ascète complexe, obscur et fascinant.

https://youtu.be/Tg3rLOBC-BI

PAN M 360 : Comment est né le projet TDA/Trafic des airs, avais-tu une idée de concept ou un certain objectif en tête ?

Samuel Gougoux : Je demeurais à Québec où j’étais assez impliqué avec Victime. Mais lorsque j’ai déménagé à Montréal, on a tous eu moins de temps à consacrer au groupe. Ce projet n’était plus au centre de ma vie, et je crois que ça me manquait de jouer de la musique plus brute comme celle de Victime puisque les projets dans lesquels je m’investissais à Montréal n’étaient pas vraiment dans cet esprit là. Je ressentais le besoin de retrouver cette musique qui est vraiment importante pour moi. Donc c’est de là que TDA est né, en 2019. Ceci dit, j’ai toujours enregistré de la musique de mon côté depuis que je suis ado, donc je savais que j’étais capable de me lancer seul dans un projet et je sentais que c’était le bon moment… L’idée avec TDA est d’explorer. Je ne pense pas avoir atteint la forme finale, c’est un projet qui va toujours changer. Mon premier album penche plus vers la recherche électronique, de façon expérimentale disons. L’idée était de jouer, d’explorer un peu plus la musique abrasive, voir comment je pourrais approfondir la pratique de ce genre musical. Ce sont des essais esthétiques qui reflètent plus comment je me sentais à ce moment-là. Il n’y avait pas vraiment d’objectif pour ce disque alors que pour le nouveau, j’ai l’impression que j’ai fait ça en pensant moins à une sorte de performance musicale mais à quelque chose de plus introspectif. 

Je suis parti m’isoler chez mes parents dans le Bas-Saint-Laurent et c’est là que j’ai enregistré le disque. Je pense en fait que c’est là que TDA est devenu un vrai projet solo. 

PAN M 360 : Comment s’est déroulée la composition et l’enregistrement d’Ascète ?

Samuel Gougoux : L’idée de cet album a germé sur la route, lors d’une tournée avec Corridor aux États-Unis en mars 2020, juste avant que la pandémie nous tombe dessus. Ça faisait quelques mois que je jouais avec eux et tranquillement l’idée de faire des tournées avec ma propre musique s’est mise à trotter dans ma tête. Je me demandais à quoi pourrait ressembler les concerts avec la musique que je voulais faire, accompagné par des musiciens et non seul comme pour mon précédent disque. Je savais déjà avec qui je voulais faire ça. J’avais en tête Simon Provencher de Victime à la guitare et Mathieu Arsenault de Technical Kidman et Seulement aux voix. J’avais déjà une idée de la formule live avant même d’avoir composé l’album; ça m’a permis de m’imposer certaines limites afin que ce que je voulais faire sur disque puisse se réaliser sur scène… Pour la création, je commence toujours par des percussions et je bâtis autour. Je ne pense pas en partant aux accords, et la voix est la dernière chose que j’ajoute. C’est une fois que je commence à travailler les morceaux que je réalise qu’il y a une certaine suite harmonique qui se créé, mais ces harmonies sortent plus souvent des percussions; même à la guitare, je ne fais pas vraiment d’accord, je m’en sers plus comme une percussion. Ensuite j’organise tout ça. Je suis vraiment obsessif dans ma manière de travailler ma musique. J’aime la précision; je peux mettre beaucoup d’énergie sur des petits détails car je trouve que c’est là que se cache souvent ce qui rend un morceau intéressant. J’ai tout fait tout seul pour cet album, sauf pour le saxophone, c’est Linsey Wellman de Fet.Nat qu’on peut entendre sur deux morceaux. Maude Arès et ma sœur Gabrielle sont aussi venues poser leurs voix sur quelques titres. L’enregistrement a duré environ 4 mois et je suis revenu à Montréal pour le mix final. 

PAN M 360 : Quelle est la part écrite et improvisée de ta musique ?

Samuel Gougoux : Il y a une grande part d’improvisation, j’enregistre et ensuite je retravaille ce qui me plaît, donc là ça devient plus concret. Je fais des enregistrements sur le terrain, j’enregistre des choses abstraites qui ne sont pas nécessairement destinées à se retrouver dans une chanson et ensuite je réagis à ce que j’ai capté. À part pour Dalila qui est plus directe ou conventionnelle dans sa structure, je n’ai pas un plan précis pour mes chansons plus désarticulées. Les choses se mettent en place à force de les bricoler, de décortiquer et recoller ce que j’ai enregistré ici et là. 

PAN M 360 : Tes compositions touchent beaucoup à la musique expérimentale et industrielle, électronique ou non, mais il est aussi question de no wave et ça c’est peut-être moins évident à percevoir sur le disque.

Samuel Gougoux : Quand je suis tombé dans ce courant là avec Victime, on était pile dans le revival no wave; on s’est approprié les codes esthétiques, on les a réinterprétés, mais reste que ce mouvement musical m’a beaucoup influencé. Pour moi, mon premier album était punk; pas dans le son mais plutôt dans l’esprit et je crois que l’esprit ou la philosophie du courant no wave m’a beaucoup accompagné pour Ascète. Il y a peut-être le dernier morceau de l’album (Sans douleur) qui s’apparente davantage au no wave tel qu’on le conçoit. 

https://youtu.be/R_UkU2nGg0A

PAN M 360 : Il y a un petit album photo qui accompagne le disque. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?

Samuel Gougoux : Il s’agit de 24 photos argentiques en noir en blanc que j’ai prises quand j’étais au Bas-Saint-Laurent. Elles représentent un peu le mood dans lequel j’étais quand j’enregistrais Ascète. J’ai l’impression que ces photos peuvent aider l’auditeur à approfondir son écoute, de lui permettre de comprendre où j’étais dans ma tête au moment d’enregistrer ce disque. Ce sont pour beaucoup des photos nocturnes. Je me promenais souvent seul dans les bois la nuit, c’était pour moi un moment de réflexion et je voulais en quelque sorte illustrer ce que je voyais. Je trouvais que la musique sur laquelle je travaillais et ces sombres paysages de forêts cadraient bien ensemble. Il y a beaucoup de photos de branches et, en pleine nuit et avec le flash, c’est assez brut et je trouve qu’il y a un aspect très sculptural. Ces images de branches me font penser à certaines des rythmiques de l’album, très désarticulées. Sinon il y a aussi ces zones de noir et de blanc très franches, très découpées, ce côté spectral qu’on retrouve dans l’album. L’aspect de ces branches me fait aussi penser aux annotations alternatives pour la musique qu’a créé John Cage, toutes ces formes abstraites… Il y avait quelque chose de calme mais en même temps d’un peu inquiétant dans ces balades nocturnes, et je pense que c’est ce que dégage mon album malgré certains éléments plus agressifs. Et puis juste l’idée d’avoir des photos qui accompagnent mon disque me plaisait, ça complète bien le projet. 

PAN M 360 : En plus de toutes les expérimentations sonores auxquelles tu te livres, il y a tout de même des textes sur l’album…

Samuel Gougoux : Je pense que c’est la première fois que ma voix est moins camouflée. Je voulais qu’elle soit plus claire. Les textes touchent à plusieurs choses : des constats, les questions que je pouvais me poser à propos de moi et des gens qui m’entouraient, des réflexions plutôt imagées sur ce que je vivais à ce moment-là, des anecdotes que j’ai pu vivre quand j’étais plus jeune… Par exemple, pour la pièce Racle, je relate quelque chose d’assez cocasse et étrange que j’ai vécu à l’école primaire. La direction pensait qu’il y avait un esprit maléfique dans l’école alors ils nous ont fait faire un genre d’exorcisme pour purifier l’école. Donc on tournait autour de l’école avec des chandelles… c’est assez troublant et marquant. Et je trouvais que cette histoire un peu inquiétante collait bien avec l’esprit de l’album. Je ne lis pas beaucoup, je ne me considère pas comme un parolier, mais j’aime la musique avec des voix. 

PAN M 360 : Et pourquoi avoir choisi le titre Ascète ?Samuel Gougoux : J’ai toujours été fasciné par l’ascétisme, comme ces moines qui vivent reclus, qui s’imposent beaucoup de restrictions. J’ai toujours trouvé ça beau et mystérieux, c’est complètement à l’opposé de nos modes de vie. Il y a quelque chose de très spirituel qui correspond bien à l’ensemble de l’album, bien que ce ne soit pas un album spirituel à proprement parler. Et puis autant j’aime collaborer avec d’autres musiciens, autant j’aime me retrouver seul pour travailler, j’aime cette bulle créatrice qui n’appartient qu’à moi. Donc ça vient un peu de là, et aussi de ce que je vivais durant cette période de ma vie… mais je ne saurais pas trop comment expliquer ça dans le cadre d’une entrevue.

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